Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (5)

JiPé X [hop ! je passe au récit à la troisième personne !] venait de lire et relire la feuille A4. Il plissa simultanément la bouche et le front parce qu’il n’avait pas l’air de saisir du premier coup les tenants des aboutissants et les aboutissants des tenants du message.

Il se tourna donc vers Georges Van AA qui, tout assis à côté de lui qu’il était et tout buvant un verre évasé de Perrier-menthe qu’il était aussi, fit semblant de ne pas remarquer les signes de perplexité pourtant très visibles. Les deux épouses, elles, parlaient toujours de choses et d’autres.

– Tu peux préciser ? demanda JiPé X.

– Bien sûr, je sais. Tu vas voir, c’est très simple. Il s’agit de deux hommes… nous, par exemple… dont l’un… moi, par exemple… demande à l’autre… toi, par exemple, d’écrire un bouquin qui raconte l’histoire d’un type qui rencontre un autre type qui décident de vendre un scénar à …

– Scénar ? … Tu veux dire un scénario ? 

– Ben oui !

– Il s’agirait donc d’écrire un scénario qui raconte l’écriture de ce scénario. Quelque chose comme une mise en abyme.

– Quelque chose comme ça. Il faudra affiner.

– Et ce scénar…io, nous… enfin les deux types du récit, à qui décident-ils de le vendre ?

– A LJJ.

– Pardon ?

– Luc-Jules Jumeau

– Le nom ne m’est pas inconnu mais…

– LJJ est le réalisateur belge de Big turquoise, Atikin, Nairelav, Noél avec un accent aigu, entre autres,  et le fondateur du CBC, le Complexe Belge du Cinéma.  

– Complexe… dans le sens de…

– De ?… Ah ! Non, non, il s’agit d’un vaste ensemble de studios de tournage qui a coûté les yeux de la tête. Freud n’a rien à voir là-dedans !

– Je préfère… dans le contexte belge où nous évoluons et qui ne m’est pas tout à fait familier, complexe pouvait prêter à confusion… Au fait, pourquoi lui ?

– Eh bien, tout simplement parce qu’il est le mieux à même de !

– Ah… oui… s’il est le mieux à même de… et… euh… le scénario que tu proposes de lui vendre, tu peux préciser un tout petit peu plus ce qu’il raconte ? Histoire de commencer l’affinage.

Là, George Van AA sourit.

– Pas vraiment, non ! Et c’est là que réside l’intérêt de ce nous pourrions appeler  « la chose ».

– La chose…

– Mais oui… Suis-moi bien. Habituellement, ce qu’on appelle « bonus », dans les DVD, ce sont des épisodes de tournage, des anecdotes ou des interviews. Nous sommes d’accord ?

– Nous le sommes.

– Bien. Là, ce que j’appelle « la chose » serait une sorte de bonus… à l’envers.

– Un bonus à l’envers… un sunob ?

– Mais non ! Je t’explique : ce que je te propose de faire à quatre mains, c’est un ouvrage… Voyons… Je reprends : nous allons faire comme si… Hum… Je ne sais pas si tu saisis bien le sens du « comme si » ?

– Comparatif conditionnel. Je saisis.

– Parfait ! Donc, nous faisons comme si un film tout récemment réalisé par LJJ connaissait un immense succès dans les salles de cinéma. Tu vois, il y a des queues sur les trottoirs à G*** et au Vigan… Peut-être faut-il dire à Le Vigan ? Qu’en penses-tu ?

– Il y a déjà un certain temps que je me pose la question. Je vais en finir une bonne fois pour toutes : sitôt rentré, je me mets à relire Vaugelas, Littré, Grévisse, les douze volumes du Grand Larousse Illustré et je te dis ce que j’ai trouvé. Tu évoquais les queues sur les trottoirs.

– Tu imagines ! Et alors, l’ouvrage à quatre mains raconte comment le réalisateur a découvert le sujet de son film, c’est-à-dire comment c’est nous, sous les noms de JE et GE, qui lui avons vendu le scénar. Le bonus raconte tout ça avant même que le film n’existe…

– Parce qu’il n’existe pas…

– Eh non, puisqu’on fait comme si !

– J’avais oublié…

Georges Van AA agita un index droit à la fois magistral et gentiment réprobateur.

 – Faut suivre ! Je disais donc que ce projet de bonus est surprenant et inhabituel puisque le bonus ordinaire est toujours réalisé après la réalisation. Seulement après ! Je l’appelle « la chose » pour bien insister sur ce qu’il sait avoir d’extra-terrestre. Si je sais dire !

Il planta ses yeux dans ceux de JiPé X.

– Tu suis, là ?

– Je pense.

– Donc, je suis – Georges Van AA s’interrompit le temps d’avaler une gorgée de Perrier-menthe – le fil de mon explication : comme ce film à grand succès n’existe pas encore, LJJ ne peut évidemment pas en avoir eu connaissance, et donc nous lui vendons le scénar pour qu’il le réalise éventuellement un jour.

– Eventuellement…

– Peut-être… Bon. C’est hautement improbable.

– Tu penses ?

– Je suis assez proche de penser que c’est hautement improbable… oui… encore que… et puis, quelle plus belle entreprise que celle dont rien ne garantit qu’elle sache réussir !

JiPé X hocha lentement la tête.

– Certes, oui, bien sûr… hum hum… Comme tu le disais, c’est très simple, en effet… encore que… cependant… vois-tu… le bonus réalisé avant, la « chose » comme tu l’appelles… Comment dire ? Je pense à la charrue et aux bœufs…

– Le labourage est une préoccupation atavique.  Nous avons tous un paysan dans notre histoire familiale. Si je te disais que…  

Il s’interrompit en voyant JiPé X tapoter de l’index sa bouche aux lèvres jointes en fixant un point imaginaire sur la table encombrée de tasses et de verres.

– Tu as besoin de réfléchir à l’essence de « la chose », c’est bien ça ? demanda-t-il.

– Là, ce serait plutôt la quintessence.

Et les voici qui demeuraient en silence, l’un avec son petit ballon de blanc sec, et l’autre avec son grand verre évasé de Perrier-menthe, dans la conscience partagée de l’importance du moment où ils étaient parvenus à cet âge déjà avancé de leur vie, tandis que  leurs épouses finissaient de parler de choses… [on ne les confondra pas avec « la chose »] et d’autres… [là, je n’insiste pas], avant de tomber elles aussi dans l’enceinte… [on ne confondra pas avec « tomber enceinte », une expression très curieuse qui pourrait laisser penser qu’une femme enceinte à un fort penchant à tomber]… fortifiée de l’indicible-encore-que où se trouvaient leurs époux, celle que crée l’immédiateté des harmonies humaines quand elles résonnent comme les violons d’un ensemble à cordes interprétant l’adagio de Samuel Barber en un doux soir d’automne. [Je relis… on dirait du Chateaubriand tardif mêlé à du Lamartine balbutiant]

Voilà.

Sur ce long et beau silence, ils se quittèrent en se promettant de revenir le vendredi suivant au même endroit à la même heure, car il faut savoir [sens français] se libérer de la contingence pour savoir [sens belge] atteindre l’absolu.

Voilà donc quelle fut, ainsi racontée dans ses phases à la fois successives et pour ainsi dire lunaires, la rencontre dont je n’ai pas besoin de rappeler qu’elle fut décisive, encore que je ne sache pas [sens français] très bien en quoi ni pour quoi elle le fut exactement. Mais on ne sait [sens belge] pas tout savoir [sens français].

(à suivre)

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