Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (11)

Soixante-dix-sept minutes trois-quarts pile plus tard, deux mètres de mur en plus et trois micocouliers en moins – GE ne se sépare jamais de son coupe-coupe incurvé –, nous sommes de nouveau assis sur nos souches, serrés autour de la bachole de frites et de la marmite de moules marinières.

– Alors, la localisation de LJJ ? lance GE en plongeant hardiment sa main dans la bachole.

– Tout en tournant avec mes briques, j’ai trouvé quelque chose, lancé-je à mon tour en faisant taire la voix qui, dans mon tréfonds, me répète que je me lance beaucoup ces derniers temps, ainsi que je l’ai déjà signalé un peu plus haut. Voici : comme on est sûr que LJJ. est à Paris puisque tous les gens importants sont à Paris à cause de l’incognito et qu’il est quelqu’un d’important, on persuade le pigeon qu’il va voler au-dessus de New-York. Ah ! Quel rapport ? vous demandez-vous avec une surprise que je vois non dissimulée. Voici : avec les lanières de cuir que j’utilisais pour mes cale-pieds de vélo avant les pédale automatiques, nous fixons sous les ailes du pigeon un lecteur de CD avec l’enregistrement du morceau de musique intitulé « A bird in New-York », composé pour le film de LJJ  Noél avec un accent aigu ; nous fixons aussi avec une autre paire de lanières – j’en avais un double jeu au cas où il y en ait une qui casse, on ne sait jamais – un amplificateur de 1000 watts, une enceinte… mais non ! je parle de haut-parleurs intégrés, à deux voix et un programmateur. Auparavant, nous aurons calculé le temps qu’il faudra au pigeon pour se rendre au-dessus de la capitale. Tu pourras nous calculer ça, GE ?

GE hoche la tête en montrant de son index sa calculette électronique à calcul intégral et son crayon calé sur son oreille.

– Quand le pigeon arrive au-dessus de Paris – il faudrait qu’il y soit vers 7 h 30, c’est l’heure à laquelle LJJ va chercher ses croissants au beurre chez son boulanger de quartier – le lecteur se met en route et la musique se déverse à flots dans les rues de la capitale. LJJ entend, lève la tête en se disant « Tiens, je connais cette musique ! » ce qui permet au pigeon de le reconnaître puisque nous lui aurons fait voir sa photo pendant la séance d’hypnose. Il descend alors en piqué, et lâche la missive quand il passe en rase-mottes au-dessus de la tête de LJJ qui s’en saisit et dit : « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ». Et hop, le tour est joué ! Qu’en dites-vous ?

– Ce que j’aime, dans ce protocole, dit MA, c’est la rigueur scientifique. On voit que tu as été aux écoles, JE !

Je rougis, mais la nuit masque cette érubescence somme toute légère.

– Allez, on retourne tourner, lance encore GE.

L’aurore aux doigts de rose émerge à l’horizon quand nous posons la dernière tuile du toit qui couvre la coupole sur trompes que nous avons bâtie pour terminer le pigeonnier qui a ainsi une vague allure d’église de style roman auvergnat de la fin du 12ème siècle, aux alentours de 1193 (après J-C) environ.

– Nous pourrons toujours le faire visiter comme une vieille chapelle quand il sera désaffecté, dit FRA.

– Alors, il faudra y mettre des crottes, parce qu’il y a toujours des déjections de pigeon dans les vieilles chapelles désaffectées et le nôtre n’aura pas eu le temps d’en faire assez, ajoute MA.

Nous nous reculons de quelques pas pour contempler notre grand-œuvre en hochant la tête avec une fausse modestie dont nous ne savons (sens belge) pas savoir (sens français) dans quelle mesure elle est ou non feinte, pris que nous sommes (oui, non je n’aime toujours pas trop cette construction) par une émotion que comprendront aisément ceux qui ont déjà construit un pigeonnier une nuit de pleine lune.

Nous restons là, dans la contemplation muette du labeur accompli, quand brusquement se réveille la faim que nous ne percevions pas, pris que nous étions (oui, bon, d’accord !) par l’accomplissement de notre tâche circulaire et ardue.

MA esquisse un sourire.

– En prévision de ce moment, et compte tenu du fait qu’il allait rester du vin blanc puisque je subodorais que nous boirions avec une sage modération, j’ai préparé une tête de veau, au cas où. Qu’en dites-vous ?

– Une tête de veau au cas où… sauce gribiche ? s’enquiert FRA, l’œil brillant de la même convoitise que MA pour les frites.

– Et avec quelques pommes de terre mona-lisa simplement cuites à l’eau de notre source parfois chichiteuse, opine MA.

– Et après, j’irai chercher le pigeon de l’autre côté de la montagne, annonce GE.

– J’irai avec toi, ajouté-je en pensant à la descente en rappel et à la remontée en corde à nœuds.

– Pendant, que MA fait réchauffer la tête de veau, ajoute GE, JE et moi, nous allons installer dans le pigeonnier un écran pour projeter Drôle de drame au pigeon et à nous-mêmes. Et aussi des sièges escamotables en velours rouge et un distributeur de pop-corn. Il devrait aimer ça.

– Je le mettrai sur mes genoux que j’aurai protégés d’un linge et je lui caresserai les plumes, dit MA.

C’est une douce attention qui diminuera le risque qu’il se croie pris pour un pigeon, approuvé-je d’un air entendu.

– Et moi, pendant que vous l’allez quérir par-delà les abrupts monts, j’aiderai MA à préparer sa tête de veau, dit FRA, l’air de presque rien.

  Chapitre 3 – La tranchée et les explosifs

Nous sommes rentrés de notre nuit de maçonnerie pigeonnière [et hop ! l’audacieux néologisme poétique devient prosaïque !] alors que l’aurore étirait ses doigts de rose à l’horizon comme je l’ai dit mais en oubliant de préciser : du côté de l’est, comme elle le fait habituellement.

GE et moi étions allés quérir le pigeon de conserve par-delà les abrupts monts et, après l’avoir introduit dans le pigeonnier de style roman auvergnat, nous avions, comme de bien entendu, regardé Drôle de drame – entre deux becquées de pop-corn, le pigeon avait versé une larme au moment où Michel Simon chante Dormez, dormez, petits pigeons – tandis que nous, nous  dévorions à belles dents – ce qui est préférable à « à laides dents » dont la prononciation peut prêter à confusion quand on pense aux bébés qui regardent le sein de leur maman et demandent où est le lait  – la tête de veau sauce gribiche de MA avec force lampées de vin blanc de Moselle. Après quoi, toujours comme de bien entendu, nous avions hypnotisé le pigeon et décidé d’attendre un ou deux jours avant de l’expédier, le temps qu’il soit totalement convaincu qu’il allait survoler New-York alors qu’il serait programmé pour survoler Paris, comme je l’ai déjà expliqué, et aussi qu’il s’habitue aux lanières de mes cale-pieds de vélo et au poids de la chaîne haute-fidélité qu’il devrait transporter pour que puisse être  diffusée assez fort la chanson qui ferait lever la tête de LJJ au moment où il irait chercher ses croissants comme je l’ai encore déjà expliqué, ce qui permettrait au pigeon de plonger en piqué pour déposer la lettre, comme je l’ai toujours et encore expliqué, ce qui ferait dire à LJJ « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ».

Etant donné que le pigeon n’avait jamais quitté les Cévennes, il n’y avait aucun risque qu’il s’étonnât de voir apparaître sous ses ailes la tour Eiffel, Notre-Dame-de-Paris ou encore le zouave du Pont de l’Alma, puisqu’il ignorait jusqu’à leur existence. Il se dirait seulement « Tiens, à New-York,  il y a une tour Eiffel pointue en fer, une cathédrale de du douzième siècle et un zouave en pierre avec les pieds dans l’eau de la Seine ! Ah, je vais te leur en boucher un coin à mes potes ailés des Cévennes ! » Donc aucun risque qu’il ait l’impression d’être pris pour un pigeon.

En attendant, je devais travailler au teasing, à l’aguichage, comme dit GE.

Un jour passe, puis un autre, puis un autre, puis encore un autre…

(à suivre)

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