Du Bellay : Heureux qui, comme Ulysse…

Le poème fait partie du recueil intitulé Les Regrets.

Le regret est l’expression d’un hiatus entre le réel tel qu’il est rencontré et sa construction préalable.

Joachim du Bellay (1522-1560) avait accompagné à Rome son oncle diplomate, le cardinal Jean du Bellay en mission auprès du Pape, à qui il devait servir de secrétaire. Son séjour (quatre ans) lui inspira 191 sonnets (la plupart écrits pendant le séjour) où il exprime ses désillusions. [sonnet = 14 vers : deux quatrains (= quatre vers) + deux tercets (trois vers)]

Que pouvait représenter Rome pour un lettré français du siècle que l’on a appelé Le siècle de la Renaissance ? En gros, tout ce qui était alors absent de la culture dominante en France – régentée par l’église, ses dogmes et ses interdits – et dont Rabelais (Pantagruel, Gargantua, …) et Montaigne (Essais), entre autres, dressent le catalogue.

La construction préalable de Rome contient à la fois l’antiquité représentée par les vestiges monumentaux, les auteurs latins (les poètes Virgile, Ovide…), le quattrocento (la Renaissance italienne).

La Rome réelle, c’est le Pape et sa cour combinant la religion, la politique et les affaires.  

Parmi ces poèmes, un surtout est resté, le 31ème .

***

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’on bâti mes aïeux

Que des palais Romains le front audacieux,

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine 

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

                              ***

L’exclamation liminaire (Heureux) énonce une référence de bonheur – Ulysse, est le personnage central de l’Odyssée d’Homère, 8ème siècle avant notre ère – qui ne paraît pas très pertinente, c’est le moins qu’on puisse dire : le voyage en question a duré vingt ans [dix ans de guerre (Troie) suivis de dix ans de « galère » pour le retour à Ithaque] et beau n’est pas la première qualité à laquelle font spontanément penser les incessantes tribulations du héros. Même chose pour cestuy-là (Jason) dont le voyage (sur l’Argo pour la conquête de la Toison d’or) est parsemé d’écueils, de morts et d’abominations (voir le personnage de Médée).

Si le « Et puis » conclusif suggère la durée, il annonce un acquis (usage et raison) qui est plutôt celle du voyage culturel, non d’une succession d’épreuves qui mettent en permanence en danger la vie du voyageur.

Quant à « vivre entre ses parents le reste de son âge », c’est un doux rêve du cocon familial étranger à Homère et à la mythologie.

Seulement, voilà : l’Odyssée n’est pas un récit de voyage mais une épopée qui raconte un monde d’où est absente l’angoisse. La souffrance épique, si dure soit-elle, fait partie du jeu et ne suscite pas la révolte.  

Alors, vu sous cet angle, oui, le voyage est beau et Ulysse heureux. Du point de vue du lecteur, bien sûr. Ulysse, lui, ne le sait pas. C’est là sans doute là que se trouve le sens de ce premier quatrain, hors réel, hors-sol : il nous rappelle que nous aussi, nous avons eu notre temps heureux d’épopée, de voyage merveilleux,  entre nos parents, au début de notre âge, quand le bonheur est inhérent à l’existence, avant que le temps ne fasse oublier … mais comment s’appelle-t-il, déjà, cestuy-là ?

Jusqu’à l’émergence de la conscience,  tout va bien, on part, on voyage, on revient. Après, c’est autre chose.

Ulysse est grec, Rome n’est pas le monde hellénique et, de de l’autre côté des Alpes, l’Anjou est bien plus loin pour Joachim que son Ithaque ne l’était pour Ulysse, guerroyant à Troie avant d’imaginer le cheval ou perdu au bout des mers.

La redondance Quand et en quelle saison [Quand, sans transition, et la première personne du futur – reverrai-je –  disent que l’objet du poème n’est pas l’Odyssée, en quelle saison ajoute une touche dramatique] donne au hélas ! la résonance du glas qui rend plus inaccessible encore le pays de l’enfance : une miniature dessinée (le village est représenté par la seule cheminée d’un unique foyer = métonymie) et un espace modeste (petit village, clos de ma pauvre maison) auquel la charge affective confère une dimension (province, beaucoup davantage) d’une autre importance que la grandeur de Rome.

Les deux tercets développent ce paradoxe apparent. Deux mondes s’affrontent et le plus petit (d’apparence faible) l’emporte sur le plus grand (d’apparence forte). Le renversement n’est pas créé par une puissance collective (palais, audacieux) mais par la vie simple de l’individu sensible (Plus me plaît).

Ainsi, les trois oppositions « secondaires » qui enferment l’Anjou dans Rome [ Rome <> Anjou v.11 – Anjou <> Rome v.12 – Anjou <> Rome v.13] sont contenues dans l’opposition majeure qui enferme Rome dans l’Anjou  [Anjou <> Rome v. 9/10 – Rome <> Anjou v.14] et elles sont l’expression structurelle de l’affrontement dont l’esthétique est le complément.

D’un côté un monde solide et rassurant (bâti), à échelle humaine (séjour/aïeux), rendu par une musique à la fois ferme et douce par les sonorités [plus me plaît = labiale sourde (p) + liquide (l) / qu’ont bâti = gutturale (qu) et labiale (b) sourdes] et le rythme plus suggéré que marqué (4 temps du v. 9 déterminés par les quatre accents plaît/jour/ti/eux) contrastant avec l’aplat froid et inhabité du v.10 dont le dernier son désagréable (ci-eux = diérèse) traduit la violence politique (palais) des intentions (front) opposées à l’image de la paisible et solide tradition familiale (séjour qu’ont bâti mes aïeux).

Les cinq vers suivants (11>14) développent l’opposition par le jeu des « plus » (augmentant l’Anjou :  l’ardoise fine / mon Loire / mon petit Liré ) et des « que » (diminuant Rome : le marbre /Tibre / mont Palatin / air marin), le premier (doux, > plus me / plus mon (jeu avec mont) / plus l’) toujours associé à la sensibilité de l’individu (me plaît), le second (dur : plus que) toujours associé à la grandeur de représentation matérielle (marbre), métaphorique ou politique (Tibre / Palatin).

Ce discours du charme (petit /fine /douceur) de la vie locale [Loire (= fleuve Loire) / Liré (= village d’Anjou)] nourri d’un esprit (gaulois) résonne comme une sorte de revanche sur la conquête militaire.

La désillusion – trois siècle plus tard Flaubert en éprouvera une analogue – naît du collage de la Rome catholique sur la Rome antique dont elle détruit la mythologie.

La cause est d’ordre personnel.

Du Bellay était parti pour Rome non pour retrouver son histoire mais pour exercer auprès de son oncle un travail pour lequel il n’était pas préparé et qui ne lui convenait pas : les tractations diplomatiques, les luttes d’influence et les affaires le plongeaient dans le monde de l’apparence et du calcul (voir le sonnet 80, ci-dessous) qui n’était évidemment pas propre à Rome. En France, les poètes, pour pouvoir vivre,  devaient gagner les faveurs du roi ou d’un grand du royaume. Ce fut le cas pour Clément Marot, Pierre de Ronsard… et Joachim du Bellay.

Son retour à la maison ne lui procura pas la douceur escomptée (voir le sonnet 130, ci-dessous)

                                     ***

Sonnet 80

Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
Que vice déguisé, qu’une cérémonie,
Qu’un bruit de tabourins, qu’une étrange harmonie,
Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descends en banque, un amas et recueil
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
De riches Florentins une troupe bannie,
Et de pauvres Siennois un lamentable deuil :

Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
Je trouve de Venus la grand’ bande lascive
Dressant de tous côtés mille appâts amoureux :

Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
Entre en la vieille Rome, adoncques je ne trouve
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

                                      ***

Sonnet 130

Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse,
Qu’il n’était rien plus doux que voir encore un jour
Fumer sa cheminée, et après long séjour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.

Je me réjouissais d’être échappé au vice,
Aux Circés* d’Italie, aux sirènes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidèle service.

Las, mais après l’ennui de si longue saison,
Mille soucis mordants je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allégeance.

Adieu donques, Dorat**, je suis encor romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te mirent en la main
Tu ne me prête ici, pour faire ma vengeance.

*Circé est une magicienne que rencontre Ulysse.

**Dorat (1508-1588) est un poète et helléniste dont Ronsard et Du Bellay furent les élèves.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :