Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (10) 

Après avoir fait un nœud bien serré à notre estomac, nous abordons les trente kilomètres des routes étroites, sinueuses, gravillonnées, accidentées, vertigineuses, creusées on se demande bien pourquoi de nids de poules – nous n’y avons jamais vu la moindre poule ni le moindre poussin ni le moindre œuf – nous parvenons à hauteur de l’immense territoire sauvage au fin fond duquel GE et MA ont bâti leurs cases en dur.

Tout de treillis revêtu et les manches de la chemise verte constellée de cacas d’oie remontées sur ses puissants avant-bras, GE nous attend à l’entrée de la piste, nonchalamment appuyé contre son 4×4 rehaussé, à double carénage avant spécialement installé pour cogner les sangliers. Nous nous sommes annoncés trois quarts d’heure auparavant en tirant avec un fusil spécial une fusée bleu pervenche qui a normalement dû éclater au-dessus du hangar où sont alignées les douze 4L Renault de collection. Chacun des amis de GE et MA s’est vu attribuer une couleur pour s’annoncer. Nous, c’est le bleu pervenche. Nous avions le choix entre bleu pervenche et rose fuchsia. J’ai fait observer que ce bleu pouvait ne pas être toujours bien visible dans l’habituel bleu du ciel des Cévennes, mais FRA qui aime le bleu l’a choisi quand même [oui, mais là, c’est elle qui l’a dit !]. Il nous suffirait de venir quand il y a des nuages ou qu’il fait sombre, dans le cas où il y aurait d’autres projet de maçonnerie et aussi dans le cas où il n’y en aurait pas,  parce qu’il est tout à fait possible de créer d’amicales relations humaines sans construire des pigeonniers les nuits de pleine lune. Et puis, le rose fuchsia posait aussi un problème les soirs de coucher de soleil rose fuchsia. Le vert pomme aurait été mieux mais il avait déjà été pris.

Les effusions passées, GE démarre le huit cylindres en ligne dont le bruit évoque un réacteur de Boeing 747 au décollage. Il tourne d’une main souple le volant qu’il n’hésite pas à lâcher pour passer les huit vitesses et laisse à l’extérieur son bras gauche dont la main tient le coupe-coupe incurvé pour tailler les micocouliers qui ont recommencé à envahir la piste.

Deux sangliers plus tard, nous arrivons près de la première case en dur où nous attend MA.

Les effusions passées, nous décidons de nous mettre aussitôt à la construction de l’ouvrage qui devra abriter le pigeon voyageur que nous prête la nièce au douzième degré du côté de chez MA et de l’autre côté de la montagne. Ou alors le neveu, je ne sais plus au juste.

La première question à résoudre est de type socio-économique. Pour en discuter, nous nous asseyons donc en rond sur des souches de micocoulier et nous nous penchons légèrement en avant en appuyant nos coudes sur nos cuisses pour concentrer notre réflexion.

Comme la tâche à accomplir n’est pas de grande ampleur encore que quand même (et m… !) un peu, nous décidons cependant de ne pas créer de comité d’entreprise et de ne pas nous constituer en section syndicale puisque l’hypothèse d’une délocalisation de l’entreprise en Roumanie est peu probable, comme est peu probable aussi une grève avec occupation de l’outil de travail. GE note soigneusement ces décisions prises à l’unanimité sur son cahier à petits carreaux en n’oubliant jamais de mouiller de sa langue le bout de son crayon à papier.

Quant à la méthode et aux conditions de travail proprement dites – très proprement même, oui, tous et chacun s’exprimant avec des mots bien choisis, nets et sans vulgarité –, nous convenons après un fructueux échange nourri de nos souvenirs de l’histoire du loup et des trois petits cochons, de monter un pigeonnier circulaire près du tas des deux tonnes soixante-douze kilos et trente-cinq grammes de briques.

Nous procèderons en faisant une ronde et en chantant « Rondin picotin, la Marie a fait son pain, pas plus gros que son levain, son levain était moisi, son pain n’a pas réussi, tant pis » sans toutefois nous accroupir à la fin comme font les petits enfants, mais en prenant au passage une brique que nous poserons chacun notre tour après l’avoir trempée dans le mortier qu’a préparé MA de la main gauche pendant qu’elle faisait frire de la main droite les pommes de terre importées de Belgique pour l’occasion. MA est très habile de ses deux mains. Ainsi montera progressivement le pigeonnier.

Après un essai pour de faux que nous accomplissons après avoir retourné le sablier que MA utilise pour cuire ses œufs à la coque, nous constatons par une pesée précise sur la balance à pâtisserie du sable écoulé et du sable restant, qu’un tour complet durera approximativement cinquante-deux secondes et demie. GE, qui a apporté sa calculette électronique à calcul intégral et qui tapote sur les touches après avoir calé son crayon sur son oreille droite, nous informe que nous ferons une pause casse-croûte toutes les soixante-dix-sept minutes trois-quarts pile : au menu, moules marinières, frites et vin blanc que nous boirons avec une sage modération pour conserver sa régularité à la rotondité. Il y aura aussi du pain croustillant, sinon je ne parlerais pas de casse-croûte.

Sitôt dit, sitôt fait.

Le lendemain, pour célébrer ce moment de romantisme et de mortier, mes cheveux flottant librement au vent et les mains calleuses, je composerai ce tercet : « Nous chantions alors la comptine à quatre voix / notre chant s’élevait sous la voûte étoilée / tandis que s’empilaient les briques pigeonnières. [pigeonnière n’existait pas avant que je ne l’inventasse. Comme on le sait, la poésie autorise toutes les audaces.]

De temps en temps et d’un coup sec, FRA porte un atemi sur une brique pour ne pas perdre la main.

Pendant une des pauses casse-croûte, GE pose deux questions essentielles : comment localiser LJJ et comment programmer, s’il ose dire, le pigeon ?

Je propose de commencer par la programmation, si j’ose dire, puisque, là, c’est moi reprend l’expression qu’a utilisée GE s’il osait dire, du pigeon, en précisant que j’ai une idée.

– Sais-tu nous la dire ? s’enquiert MA, en jetant un dernier coup d’œil sur la frite dodue qu’elle tient entre le pouce et l’index avant de la croquer.  

FRA et moi sourions sous cape – nous nous en sommes recouvert les épaules au moment du casse-croûte pour éviter les contrecoups frissonnants de la fraîcheur nocturne qui ne cesse de tomber – parce que nous avons abordé ce point dans la voiture, en venant.

– Vas-y, FRA, dis-leur ! lui dis-je sans cesser de sourire sous ma cape tout en ouvrant de la pointe de la lame de mon laguiole – je l’ai acheté à Laguiole en même temps que le petit couteau à beurre, chez l’artisan dont j’ai précisé, il y a déjà quelques jours, que sa boutique était à droite quand vous avez la grande place sur votre gauche, vous vous rappelez ? – que je loge toujours dans une des mes poches au cas-où ; ici, au cas où une moule aurait refusé de s’ouvrir.

– Connaissez-vous le film Drôle de drame, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert avec dans les rôles principaux, Louis Jouvet, Michel Simon, Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault et Jean-Pierre Aumont ? demande donc FRA.

GE qui tient son verre et MA une autre frite dodue entre le pouce et l’index se consultent du regard.

– Il y a longtemps… N’est-ce pas un film un peu… bizarre ? dit MA.

– Bizarre, c’est le mot, confirme FRA, mais ce n’est pas pour la bizarrerie que nous vous en parlons, non, mais pour la chanson que chante Irwin Molyneux, joué par Michel Simon : « Dormez, dormez, petits pigeons ! »

– Oui, oui, oui, roucoule malicieusement MA.

– « Demain, les cloches de Londres vous réveilleront ! Dormez, dormez, petits pigeons ! »,  complète FRA de sa voix de contralto riche en vibratos.

– Le plan est simple, reprends-je : on fait voir le film au pigeon, sans quoi il ne comprendra pas les tenants et les aboutissants de la chanson, et il risque alors de nous roucouler, sérieusement lui, précisé-je pour MA, un « Comme c’est bizarre ! » ; quand il l’a écoutée, on te l’hypnotise, on te lui indique l’endroit où il devra déposer la missive, on te le réveille, et hop, le tour est joué !

– Gé-ni-al ! s’écrie GE en reposant son verre vide. Mais, à propos de tour, si on veut finir avant l’aube, il faut se remettre à tourner illico presto, andante con moto et aussi allegretto. Nous reprendrons notre colloque relatif à l’endroit que devra survoler notre pigeon voyageur lors du prochain casse-croûte.

Sitôt dit, sitôt fait. Nous reposons nos capes puisque nous n’avons plus besoin de rire dessous, et, entonnant derechef la comptine du pain au levain moisi qui n’a pas réussi, nous reprenons notre ronde de briquetiers ponctué de quelques atémis portés par FRA sur les briques pour ne pas perdre la main.

(à suivre)

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