Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 16 – (La philosophie – IX – questionnement et philosophie de l’entre soi)

Aucun système philosophique, quel que soit l’angle sous lequel il aborde les problèmes de l’existence, idéaliste, matérialiste, métaphysique etc., aucun ne change quoi que ce soit dans l’existence des hommes vivant en société.

Les rapports qu’établissent entre eux les hommes du 4ème siècle avant notre ère sont, toutes choses égales, identiques à ceux d’aujourd’hui. Même constat pour les sociétés. Même constat pour le rapport de l’homme avec lui-même.

D’un bout à l’autre de la planète, la violence, la guerre, les conflits, la concurrence, la compétition, la recherche du pouvoir, l’accumulation des richesses, les addictions de tous ordres…

Tels sont les comportements dominants contre lesquels les sociétés tentent d’établir des lois visant à les contrôler, à les encadrer, contre lesquels les hommes tentent de définir des « valeurs » d’altruisme, de générosité, de communauté, de liberté…

Est-ce à dire que la philosophie ne sert à rien pour la vie concrète, matérielle ? Qu’elle n’est qu’une occupation de l’intellect comparable à n’importe quelle autre activité, avec ses codes, son langage, ses spécialistes et ses salons où l’on cause entre soi ? Est-elle une petite musique que certains se plaisent à jouer et à écouter, comme d’autres se plaisent à jouer et à écouter l’autre, la grande ? Est-ce que l’objet qu’elle dit viser – la recherche du bien-être individuel et collectif – n’est en réalité qu’un prétexte qui lui sert de justification ?

Demeure cependant le problème de la permanence de la philosophie et des philosophes, de l’importance qui lui est donnée dans la société. Même s’ils sont objets de critique, les philosophes sont régulièrement appelés à donner un avis sur les questions de l’existence individuelle et collective.

 J’aborderai cet ensemble de questions en m’appuyant sur l’exemple, à fuir, de l’article d’Etienne Balibar, publié par Le Monde des livres du 30 octobre 2020, sur le thème « Etre humain ? » du 32ème Forum Philo… reporté pour cause de pandémie.

Il est en effet, pour moi, l’exemple type de la philosophie de salon, de l’entre soi, de la petite musique qui tourne sur elle-même en se regardant dans le miroir de sa propre contemplation satisfaite d’elle-même.

« Etre humain ? » pose la question multiple de ce qu’est le fait d’être, d’être un humain, de la spécificité de cet être… le point d’interrogation élargissant même le questionnement jusqu’à un éventuel « non-être humain ».

Quelle que soit la problématique choisie, elle contient une analyse comparative de l’humain et de ce qui ne l’est pas, à savoir les espèces animales, végétales, minérales, pour s’en tenir à notre planète.

Voici un extrait de cet article significatif de la démarche philosophique que je critique.

Les mises en relief (guillemets ou italique) sont celles de l’auteur.

«  Parmi toutes ces notions [humanité, genre humain, population, espèce] je vais privilégier celle d’espèce, qui me semble cristalliser aujourd’hui des interrogations fondamentales (1) Je voudrais réfléchir sur son sens, ses usages, sa « généalogie », car c’est ici précisément qu’un philosophe, en ayant recours à tous les savoirs disponibles, peut essayer d’instruire un problème (2). Elle est d’actualité, dans la mesure où la pandémie de Covid-19, dont nous faisons l’expérience difficile, sans fin prévisible, lui confère une fonction stratégique (3), au croisement de la biologie, de la médecine et de l’anthropologie. Elle rassemble des  questions qui sont aussi vieilles que la métaphysique et l’histoire naturelle en Occident, portant sur ce qui singularise (ou non) l’humanité en tant qu’espèce vivante (4), et sur ce que nous entendons par « espèce ». Quelle genre d’unité, quelle marge de variation ou de transformation désigne-t-elle ?  (…) Sous nos yeux, « en temps réel », espèce humaine désigne plus en effet seulement un type auquel, comme individus, nous serions conformes, voire une « essence » (un « propre de l’homme ») dont nous participerions (y compris sous la forme d’un pool génétique distribué entre nous). Elle renvoie à une interdépendance matérielle (5), d’une intensité et d’une universalité sans précédent. (…) Car le virus saute toutes les frontières (6) et déjoue tous les confinements, faisant de chacun d’entre nous un risque et potentiellement un recours.(…)  Mais il y a plus. Le Covid-19 est une zoonose, une maladie transmise de l’animal à l’homme qui a, comme on dit « franchi la barrière d’espèce » – une expression naguère inconnue du grand public et largement diffusée aujourd’hui (7). Ce qu’elle signale, c’est que l’espèce humaine n’est pas une espèce parmi d’autres, mais une espèce avec d’autres, partageant (et disputant) avec elles un environnement commun. (8) » (…)

1 – En quoi la notion d’espèce appliquée à l’homme serait-elle un sujet nouveau (« aujourd’hui ») d’interrogation ? Le « me semble », est une coquetterie intellectuelle  (= je ne suis sûr de rien, n’est-ce pas ?) chargée de donner à une banalité l’air d’un questionnement.

Depuis son origine, la philosophie et toutes les « interrogations fondamentales » s’intéressent à la spécificité humaine.

2 – Autre coquetterie précieuse.

Quel philosophe n’aurait pas recours à « tous les savoirs disponibles » ?

3 – Le questionnement prend ici le virage du contournement : le Covid-19 est un virus, comme il en existe des millions,  la pandémie n’est pas la première que connaît l’humanité. L’expérience est « difficile »… Eh oui.  Quant à la « fonction stratégique »… Quel rapport avec la question de l’espèce ?

4 – Qu’apporte cette phrase, sinon un problème supposé déjà résolu et dont la solution n’est pas donnée ? Quelles sont exactement ces vieilles questions ? Pourquoi cette hypothèse, mise entre parenthèses, que l’humanité pourrait ne pas être singulière, et pourquoi la précision en tant qu’espèce vivante ? Sinon, en tant que quoi ?

5 – En quoi,  l’interdépendance matérielle exclurait un « propre de l’homme » ? Qu’apporte la formule faussement savante « pool génétique distribué entre nous » ? « Tous les savoirs disponibles » nous le disent depuis déjà longtemps. Est-ce que le Covid-19 est une manifestation de cette « interdépendance matérielle » (le soulignement de  matérielle voudrait-il faire observer que le problème n’est pas d’ordre spirituel ?) autre ou pire que les pandémies de peste, de choléra, de grippe espagnole ?

6 – Est-ce que ces virus ne « sautaient pas toutes les frontières ? » Et quel est le rapport entre un tel événement et « un propre de l’homme » ?

7 – La peste est également une zoonose. Le mot est-il vraiment répandu ? Et quand bien même,  en quoi cette connaissance aurait-elle une incidence sur la notion d’espèce ?

8 – Quelle différence, essentielle, entre espèce parmi et espèce avec dans le rapport avec l’environnement ?

Ce type de discours (la suite est de la même veine) – de ceux qui font se demander : mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? – permet de comprendre pourquoi la philosophie est l’apanage de spécialistes, et pourquoi elle peut générer l’excroissance que j’appelle la philosophie de l’entre soi.

Ce discours oblige à rappeler l’évidence d’un réel qu’il noie dans des circonvolutions fatigantes : mais oui, l’espèce humaine existe et ce qui constitue l’essence de l’être humain, qui le différencie des autres espèces, est la conscience – quel qu’en puisse être le degré –  qu’il a d’être mortel. Sinon ?

Ce réel n’est pas une construction intellectuelle, le produit d’une hypothèse ou d’une théorie : il apparaît dans notre conscience dès l’âge de trois ou quatre ans et ne nous lâche plus : à trois ou quatre ans,  nous découvrons, qu’un jour, nous mourrons.

Ce qui est objet de discussions, de dissensions, ce n’est pas ce réel, mais sa gestion. (cf. articles sur Montaigne et Spinoza) : Qu’est-ce que je fais de ce réel ?

La première réponse historique dominante est la croyance qui ferme la porte à la raison, à la fois mère et fille du savoir, qui parvient  quand même à ouvrir celle du cabinet de questionnement inhérent à ce réel : avons-nous vraiment besoin d’une transcendance pour comprendre ce qu’est le monde et ce que nous sommes ? Ne sommes-nous pas tout simplement un élément de l’univers, un élément auquel la spécificité de notre espèce ne donne pas l’importance que veut lui attribuer la croyance ?

Pour contrer cette entreprise qui peut la ruiner, la croyance dispose d’une arme pernicieuse redoutable : lui conférer un statut de spécialité ésotérique forgeant des abstractions/concepts et dotée d’un outil/langage spécifique.

La philosophie devient ainsi une affaire de spécialistes, inaccessible au plus grand nombre, en particulier à ceux qui en ont d’abord besoin, les enfants.

Aujourd’hui, au début du troisième millénaire  de notre ère, en France que l’on dit pays des Lumières, la démarche philosophique qui caractérise précisément ces Lumières, n’est enseignée, et très succinctement, qu’à une infime minorité d’une classe d’âge.

Ce qui veut dire que l’immense majorité des Français ignore ce que contient cette référence brandie par le pouvoir politique comme l’étendard des « valeurs », comme on dit les valeurs boursières, qui ne peuvent résonner que comme des mots/slogans.

La philosophie, plus ou moins connectée au réel de la spécificité de notre espèce, demeure donc une activité de spécialistes qui fouillent sans fin le champ de l’intellect, plus ou moins dans le jeu narcissique de l’entre soi.

La fouille du champ de l’intellect est source d’une jouissance (Hegel, si l’on parvient à y entrer) qui s’apparente à celle de la spiritualité pure, désincarnée, comme le Miserere d’Allegri de la basilique de Rome ou le chant grégorien des voûtes monacales fermées au corps.

Avec le corollaire de la misère humaine ordinaire en proie à la peur et à l’angoisse, aux croyances qu’elles génèrent et qui les entretiennent, aux boucs-émissaires qu’elles sacrifient.

Je défends l’idée qu’il faut apprendre aux enfants, dès l’école maternelle de la République, à écouter le discours, biologique et de conscience, qui leur dit qu’ils mourront, c’est-à-dire leur donner les outils qui leur permettent peu à peu de connecter ce discours à la fois individuel et commun à celui de Montaigne, de Spinoza, de Diderot, entre autres, pour qu’ils découvrent qu’ils sont des éléments de la Nature et, comme elle, promis à l’éternité de la vie.

2 commentaires sur « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 16 – (La philosophie – IX – questionnement et philosophie de l’entre soi) »

  1. D’accord quant à l’exemple, je le suis un peu moins quant à la thèse. Votre conclusion, qui prône à juste titre l’héritage des Lumières est la preuve que la philo fait quand même quelque chose. Sinon, on serait encore sous l’absolutisme. Qu’avez-vous pensé de la tribune de Jacob Rogozinski dans Le Monde l’autre jour?

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    1. Merci pour votre commentaire et le dialogue qu’il propose. Je répondrai – demain – dans un article à votre critique de ma thèse et je commenterai aussi, le plus calmement que je pourrai, l’article que vous mentionnez et que j’ai lu ce matin.

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