Sophocle : Antigone (19)

Il faut imaginer que l’acteur qui interprète Antigone porte le masque représentant une jeune fille d’une quinzaine d’années. Sophocle lui fait chanter alors l’équivalent du thrène, le chant de désolation des funérailles : « Voyez-moi, ô citoyens de la terre de mes pères, marchant sur le dernier chemin, contemplant le dernier éclat du soleil que je ne contemplerai plus jamais :  Hadès qui endort toutes choses me conduit vivante vers le rivage abrupt de l’Achéron [un des fleuves des Enfers], sans que j’aie eu ma part de l’hyménée, ni qu’un hymne ne m’ait célébrée près de la chambre nuptiale, mais c’est à l’Achéron que je serai donnée en mariage. »

Ce discours ne peut que susciter une vive émotion chez le spectateur.

Or, voici la réponse du Coryphée : « Eh bien, c’est glorieuse et avec des éloges que tu pars vers le souterrain des morts, sans avoir été frappée par les maladies qui font dépérir, ni avoir obtenu la mort par le glaive, mais c’est volontairement que vivante, désormais seule parmi mortels, tu descends vers Hadès. »

Nouveau décalage entre les affects et le commentaire ou stupide ou pervers ou les deux, qui transforme le drame en réjouissance – quelle chance de n’avoir connu ni la maladie ni l’assassinat ! – et oublie le contexte (« volontairement »).

P. Mazon, s’interrogeant dans son introduction sur la part d’invention de Sophocle dans la légende, écrit à propos de cette réaction : « Il est probable que les vieillards du Chœur ne promettraient pas « louange et gloire » à Antigone mourante, si Sophocle avait été le premier à imaginer le personnage et son conflit avec Créon.  Il serait même surprenant qu’ils se fussent exprimés ainsi s’il s’était agi d’une simple légende locale peu familière au public athénien. » (p.63,64)

Donc, une lecture bien savante, de tête bien pleine, ignorant le sens théâtral de la provocation que va pourtant confirmer la suite.

Sophocle commence par ne pas faire réagir Antigone, tout entière dans sa plainte :  ainsi, elle évoque le sort de Niobé, [fille de Tantale, un des innombrables fils de Zeus], dont les enfants, tués par Artémis et Apollon, sont longtemps restés sans sépulture avant d’être finalement enterrés, et que la douleur a pétrifiée.   « C’est à elle que je ressemble le plus, moi que le destin couche du sommeil de la mort. » (832, 833)

La réaction du Coryphée, analogue à la précédente [« Oui, mais elle est une déesse et fille de déesse, alors que nous sommes des mortels et enfants de mortels. Certes, pour une mourante, c’est beaucoup de partager le sort des divinités, et vivante et morte. » (834 > 838)] vise, en « réveillant » Antigone [« Ah ! On se moque de moi ! » (839)], à rappeler au spectateur le sens du discours : il y a dans tout cela quelque chose de déréglé, ça ne marche pas.

En lui faisant rétorquer « Pourquoi, au nom des dieux de mes pères, m’outrages-tu alors que je ne suis pas morte mais encore vivante ? » (839 > 841) Sophocle introduit le thème de la malédiction familiale – objet d’Œdipe Roi qu’il écrira plus tard – sous l’angle d’un impossible de l’ordre de l’absurde : « Ah, malheureuse, qui ne peut être ni chez les vivants ni chez les morts, et qui n’existe ni pour ceux qui vivent ni pour ceux qui sont morts. » (850 >852).

Tel est le paradoxe d’une situation où celle qui est sur terre est conduite sous terre pour n’avoir pas accepté que soit sur terre celui qui devait être sous terre.

C’est Le Coryphée qui va établir le lien avec la malédiction : « Étant allée jusqu’à l’extrémité de ton audace, tu t’es jetée contre le haut piédestal de Dikè (la Justice), ô enfant, avec force ; c’est un combat de ton père que tu paies. » (853 >856)

Même s’il est convaincu de l’existence de la fatalité familiale, le spectateur qui acquiesce à cette explication ne peut pas ne pas être intrigué par l’absence de rapport entre les deux situations. D’autant qu’identifier Créon (hubris, déséquilibre) à Dikè (mesure, équilibre) n’est pas acceptable, sauf à considérer qu’une décision est juste dès lors qu’elle est prise par celui qui détient le pouvoir… ce qui n’est pas dans l’esprit de la démocratie athénienne.

Antigone va reprendre le thème du « sort fatal des illustres Labdacides » (860, 861), mais en mettant la focale uniquement sur les relations sexuelles de ses parents, celles qu’elle ne pourra avoir elle-même (863 > 868) et celle, malheureuse, de son frère Polynice – avec la fille du roi d’Argos, son allié pour reconquérir le pouvoir contre Étéocle – : « Mort, tu m’as tuée alors que je suis encore vivante. » (871)

Sophocle ne reprend donc pas la thèse (du Coryphée) de la dette à payer, mais (contre l’invocation inappropriée d’Erôs – article 18 – et sans mentionner les dieux), il attire l’attention sur l’expression théâtrale de la responsabilité humaine.

Une fois encore, est inadéquate la réponse du Coryphée [« Honorer les dieux est une piété, mais l’autorité souveraine à qui importe le pouvoir ne peut être transgressée, et toi, c’est ta passion spontanée qui t’a tuée. » (872 >875)] non seulement parce qu’elle ignore ce que vient de dire Antigone, mais parce qu’elle déforme le réel : la décision de la jeune fille n’a rien à voir avec la passion.

Sophocle termine la scène avec plus d’émotion :

« Privée des pleurs du deuil, sans relation d’amitié, sans chant nuptial, malheureuse, je suis conduite sur ce chemin qui a été décidé pour moi ; plus jamais il ne sera permis à l’infortunée que je suis de voir le spectacle sacré du flambeau du soleil ; ma mort non pleurée, aucun ami ne la déplore. » (876 > 882)

Une manière de rendre plus insupportable la décision de Créon qu’il fait sortir du palais pour un dernier échange avec Antigone.

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