Le Coryphée a précisé qu’Hémon est le plus jeune des enfants de Créon, une manière d’annoncer et de souligner la distorsion entre les représentation liées à l’âge du jeune homme (autour de18 ans) et le contenu de son discours.
« Père, les dieux ont donné la pensée aux hommes, le bien le plus grand de tous. Moi, que toi tu ne dises pas ces paroles [cf. article 15] avec vérité, ni je ne pourrais le dire ni même je ne pourrais penser le dire ; pourtant il serait possible qu’un autre discours soit adéquat. Donc, je suis ton fils pour observer te concernant tout ce qu’on dit ou ce qu’on fait ou ce qu’on critique. Car ton œil est redoutable pour un homme du peuple, pour des propos qui ne te réjouirais pas si tu les entendais. Moi, ce que je peux entendre dans l’ombre, c’est que cette fille, la cité la plaint : de toutes les femmes, elle mérite le moins de mourir pour le reproche d’actes qui sont glorieux, elle qui n’a pas souffert que son propre frère tombé dans un combat fratricide soit sans sépulture et déchiqueté par des chiens féroces et par des oiseaux. N’est-elle pas digne du plus précieux honneur ? Voilà la parole sombre qui court en silence contre toi. Pour moi, que tu agisses de manière adéquate, père, il n’y a rien de plus précieux. Quelle fierté plus grande en effet pour des enfants qu’un père triomphant de gloire ou pour un père ce qui vient de ses enfants ? Maintenant, ne tolère pas qu’il n’y ait en toi qu’une seule manière d’être, à savoir que n’existe que ce que tu dis et que rien d’autre n’est adéquat ; car celui qui estime qu’il est le seul à penser de manière adéquate ou le seul à posséder un langage dont personne ne dispose, ou l’intelligence, eh bien ceux qui sont comme ça, une fois qu’on les a ouverts, on ne voit que du vide ; un homme, même s’il est sage, n’a pas à avoir honte d’avoir beaucoup à apprendre et d’éviter d’être trop obstiné. [Métaphore de l’arbre qui finit par être déraciné par le vent s’il refuse de s’incliner et du bateau chaviré quand le marin persiste dans une mauvaise manœuvre] Allons, cède, donne aussi à ta colère de l’éloignement. S’il est en moi une faculté de droite raison bien que je sois très jeune, eh bien je dis respecter beaucoup l’homme qui est né plein de science en tout ; sinon, car ce n’est pas ce qui se passe réellement, il est bon d’apprendre de la part de ceux qui tiennent de bons discours. (683 > 723)
Les spectateurs sont forcément séduits par ce discours dont la mesure s’oppose à l’hubris du père, mais avec l’inquiétude que produit l’introduction du rapport de force dans le lien affectif. Et en même temps, dans un coin de leur tête, ils ne peuvent pas ne pas être surpris qu’un si jeune homme puisse tenir des propos d’une sagesse qui est plutôt associée à l’âge adulte, conventionnellement à la vieillesse et dont les figures théâtrales tiennent le discours contraire – je reviendrai, à propos de la mort d’Antigone, sur la complémentarité entre les affects (produits par la déclamation, la musique, la danse) et les idées.
Le Coryphée, figure du refus de choisir, de la peur, du défilement, tente le grand écart de l’accord avec les deux [« Chef, il convient que toi, s’il a dit quelque chose de juste mesure, tu apprennes de lui, et puis toi (Hémon) de lui ; car c’est juste ce qui a été dit, et par l’un et l’autre. » (724,725)], une synthèse impossible puisque Créon refuse toute discussion.
Son discours est en effet l’expression du totalitarisme qui a les réponses avant même les questions. La stratégie est celle de l’évitement par le glissement successif d’axiomes arbitraires en axiomes arbitraires, avec le recours à la mauvaise foi, avant l’acte final d’autorité du pouvoir politique.
L’échange qui suit entre le père et le fils est un modèle du genre.
Créon : Nous, à notre âge, nous irons apprendre à penser d’un garçon de son âge ? [Axiome de l’âge]
Hémon : Rien quant à ce qui ne serait pas juste. Si je suis jeune, ce n’est pas tant l’âge qu’il faut regarder que les actes. [Proposition de discussion par la présentation d’un objet. Idem pour les autres répliques]
Créon : C’en est un d’honorer ceux qui agissent de manière à troubler l’ordre ? [Axiome de la justesse a priori du décret politique]
Hémon : Je ne demanderais jamais d’avoir du respect pour les méchants.
Créon : Est-ce qu’elle n’est pas atteinte de ce mal ? [Axiome corollaire de la culpabilité a priori]
Hémon : Ce n’est pas ce qui dit le peuple unanime de Thèbes.
Créon : C’est la cité qui me dira ce que je dois faire ? [Axiome de l’infaillibilité]
Hémon : Tu vois que tu parles comme parle un enfant ?
Créon : C’est pour un autre qu’il me faut gouverner ce pays ? [Axiome de la fonction du pouvoir]
Hémon : Il n’est aucune cité qui ne soit la propriété d’un seul homme.
Créon : Est-ce que ce n’est pas [comme étant la propriété] de celui qui détient le pouvoir que la cité est considérée ? [Axiome de la nature du pouvoir]
Hémon : Toi, tu commanderais fort bien seul à une terre déserte.
Créon : Celui-ci, à ce qu’il me semble, est l’allié d’une femme. [Axiome viriliste]
Hémon : Si tu es une femme, car c’est de toi que je prends soin.
Créon : Ô le plus méchant, en accusant ton père ? [Axiome du père sacré]
Hémon : C’est que je ne vois pas la justice dans tes errements.
Créon : Je me trompe quand je respecte mon propre pouvoir ? [Axiome de l’infaillibilité]
Hémon : Tu ne le respectes pas, foulant aux pieds le respect des dieux.
Créon : Ô mauvais sujet, qui le cède à une femme ! [Axiome viriliste]
Hémon : Tu ne me prendras pas en flagrant délit d’avoir cédé à des actes vils.
Créon : Pourtant, la totalité de ton discours est pour elle. [Mauvaise foi]
Hémon : Pour toi aussi, pour moi, et aussi pour les dieux d’en dessous
Créon : En tout cas pas question que tu l’épouses vivante. [Acte d’autorité]
Hémon : Eh bien elle mourra et, mourant, elle fera périr quelqu’un d’autre.
Créon : Est-ce que menaçant ainsi tu m’attaques avec arrogance ?
Hémon : Quelle est la menace de répliquer à des pensées vides ?
Créon : En pleurant tu reviendras à la raison, toi qui es vide de pensée. [Axiome de la faiblesse de l’enfant]
Hémon : Si tu n’étais pas mon père, je te dirais que c’est toi qui a perdu la raison.
Créon : Étant l’esclave d’une femme, tu me fatigues de ton bavardage. [Virilisme]
Hémon : Tu veux parler et, parlant, ne rien écouter ?
Créon : Vraiment ? Mais, par l’Olympe, sache que tu ne te réjouiras pas de m’outrager par des reproches. Amenez l’objet de ma haine, afin que sous ses yeux elle meure en présence de son fiancé. [Acte d’autorité]
Hémon : Non, certainement pas, ne l’imagine pas, elle ne mourra pas près de moi, et toi, tu ne verras plus mon visage, tu ne l’auras plus sous les yeux, afin que tu délires en compagnie de ceux de tes amis qui le veulent. (726 > 765)
Ces axiomes qui n’en sont pas sont autant de procédés du refus d’accepter l’existence possible d’un objet (Créon se définit comme tel) sans lequel aucune discussion n’est possible.
Hémon quitte la scène (l’éloignement physique est la conséquence de l’absence de l’objet qu’il signifie) et, après une question du Coryphée [« Tu as vraiment l’intention de les tuer toutes les deux ? » (770)] Créon annonce qu’il ne tuera pas « celle qui n’a pas touché [au cadavre] » (771). Il enfermera Antigone dans un souterrain avec de la nourriture « de sorte que la cité échappe à toute souillure » (776), geste analogue à celui de Laïos et Jocaste confiant Œdipe à un serviteur pour qu’il aille l’exposer sur le mont Cithéron : à l’opposé de notre droit, ce n’est pas l’intention qui compte, mais l’absence d’acte.
L’épisode se termine avec une dernière expression de la mauvaise foi : « Elle pourra prier Hadès, le seul des dieux qu’elle honore, qu’il ne la laisse pas mourir, ou alors elle apprendra que c’est une peine inutile que d’honorer Hadès. » (777 > 780)
La scène entre le père et le fils est banalement dramatique en ce sens qu’il s’agit d’un conflit d’autorité. L’annonce par Hémon d’une autre mort (que ne peut pas comprendre Créon) et la dissociation des deux sœurs (une exécution d’Ismène aurait été un déni de justice) restituent la tragédie, c’est-à-dire la confrontation de deux systèmes de référence antagonistes (patrie/philia) qui ont en commun d’évacuer du champ de la mort la liberté.