Créon rentre dans le palais. Seuls demeurent le Coryphée et le Chœur dont les spectateurs attendent le commentaire sur l’affrontement violent qui vient de se produire entre le père et le fils.
Le premier mot est… « Érôs », personnification du puissant désir amoureux, deux fois répété : « Érôs, invincible, Érôs qui te jettes sur les objets désirables, qui reposes sur les tendres joues de la jeune fille (…) Celui qui te possède devient fou furieux. (…) Est-ce toi qui a agité cette querelle entre deux hommes de même sang ? Ce qui triomphe, c’est le désir brillant des yeux de la jeune fille dont la couche est désirable (…) L’invincible déesse Aphrodite se joue de nous. » (781 > 800)
Érôs deux fois répété au début, Aphrodite pour conclure ce chant psalmodié et dansé pour que le spectateur se demande s’il ne rêve pas tout éveillé : quel rapport entre l’affrontement du père et du fils et la passion amoureuse qui rend fou ?
Le Chœur, une fois de plus, est l’expression de ceux qui ne veulent pas voir, pas comprendre et qui rejettent le signe.
P. Mazon (Édition des Belles Lettres) fut de ceux-là : il estima nécessaire de rédiger une note « explicative » : « Cette strophe développe un lieu commun sur l’amour, puissance irrésistible qui règne sur l’univers entier. Ce thème est courant : c’est celui par lequel Lucrèce ouvre son poème sur la Nature (…) – p.102 ».
Hermétique, comme le Chœur, à toute problématique – avec la différence que le Chœur n’est qu’un personnage de théâtre – il fournit donc, pour ce qui a dû le faire sourciller l’« explication » du « lieu commun », qui est elle-même un lieu commun aggravé de paraphrase et de contresens : la Vénus qu’invoque Lucrèce (poète latin du 1er siècle avant notre ère) est essentiellement la déesse nourricière – elle est en fait de l’ordre de la métaphore – et n’a rien à voir le désir amoureux furieux représentés ici par des dieux réels qui ne sont pas des invocations mais une explication du Chœur.
Le refus de la problématique est l’objet du message que Sophocle envoie par ce discours décalé et que ne comprend pas cet érudit d’un savoir qui fait les têtes bien pleines – de celles qui ont contribué à construire une Grèce mythique – , parce qu’il lui est impensable que la littérature puisse être un outil de déstabilisation, surtout pas la tragédie grecque qu’il s’efforce d’enfermer dans la morale et l’esthétique bourgeoises. Pour le Chœur – des vieillards – il est impensable que soit remise en cause l’autorité, une position difficile à tenir quand cette autorité est double et contradictoire.
Le spectateur, lui, a constaté que « le fou furieux » n’est pas Hémon, même s’il est fiancé à Antigone, mais Créon, qui n’est pas amoureux, et le hiatus que constitue le discours explicatif du Chœur n’a pas pour fonction d’être un lieu commun – ce qui revient à dire une nouvelle fois que Sophocle pourrait mieux faire – mais au contraire un nouveau coin enfoncé dans le monde lisse des certitudes.
La dernière strophe, psalmodiée, par le Coryphée ou le Chœur, peu importe, ajoute un élément de déstabilisation : « Mais, moi, maintenant, je suis porté moi-même en-dehors de ce qui est permis* en voyant cela, et je ne peux plus retenir un écoulement de larmes lorsque je vois Antigone parvenant à la chambre qui endort toute chose. » (801 >805)
* la décision de Créon qui interdit toute empathie pour la criminelle.
Le Chœur et le Coryphée voient Antigone sortir du palais escortée de gardes qui vont la conduire dans le souterrain où elle mourra d’inanition. Un moment éminemment dramatique que Sophocle va augmenter d’un nouveau dialogue surprenant, cette fois entre la jeune fille, le Chœur et le Coryphée.