À la question du Coryphée qui voit arriver Hémon [« Est-ce qu’il vient [parce qu’il est] affligé quant au sort de la jeune fille nubile Antigone ? »], Créon répond : « Nous allons vite le savoir mieux que les devins ». (632,633)
Il faut imaginer Sophocle, stylet ou calame à la main et sourire aux lèvres, en train de rédiger la question niaise du Coryphée et la réponse grossière de Créon, inadéquate à son statut. Une manière de nous préparer à l’inversion du rapport père/fils, nouvelle contradiction qu’il va soumettre aux spectateurs.
La question que pose le père au fils est oratoire : « Ô mon fils, informé du décret irrévocable contre ta fiancée, tu n’es pas venu en fureur contre ton père ? » [un enfant doit obéissance à son père] et la réponse du fils conforme – en apparence – à cette norme : « Père, je suis tien, et toi tu me diriges ayant pour moi des avis utiles. Pour moi, en effet, aucun mariage ne sera estimé avoir plus d’importance que toi guidant bien (kalôs). » (635 >638)
Conforme en apparence : le participe « guidant » résonne de connotations de valeurs diverses : causale (parce que tu me guides bien), temporelle (tant que tu me guides) ou conditionnelle (si tu me guides bien).
Créon entend ce qu’il attend : « Oui, en effet, ô mon fils, il faut avoir dans son cœur le principe de se tenir en tout derrière les avis paternels. » (639, 640)
La suite du long discours de Créon est une expression de l’hubris(démesure).
Voici le début :
« C’est pour ceci que les hommes (mâles) se flattent d’avoir dans leurs maisons des fils dociles qu’ils ont produits : pour qu’ils les vengent de leur ennemi et qu’ils honorent leur ami de la même façon que le fait leur père. Celui qui engendre des fils inutiles, que dirait-on d’autre qu’il s’est créé des peines pour lui-même, objet de beaucoup de rire pour ses ennemis ? Non, ô mon fils, ne va jamais sacrifier ta raison au plaisir d’une femme, sachant que c’est un embrassement glacial que produit une mauvaise femme qui partage ta couche dans ta maison. Quelle blessure plus grave qu’une mauvaise relation familiale ? Va, crache comme si c’était des choses mauvaises, et laisse cette fille trouver un époux chez Hadès. (…) Je la tuerai. Qu’elle invoque contre cela Zeus Protecteur de la famille ? [= aucune importance] » ( 641 > 659)
La suite est une justification politique : ne pas tuer Antigone c’est ouvrir la porte à l’anarchie, donc il faut obéir au chef et à ses décisions.
Ce qui rend intéressante la réponse du Coryphée – il porte le masque du vieillard [ « Pour nous, si nous ne sommes pas abusés par l’âge, tu sembles avoir tenu des parles sensées. » (681,682)], c’est, bien sûr, la proposition conditionnelle, où l’on retrouve l’humour de Sophocle.
Créon, lui, n’a pas l’excuse de l’âge et son long discours (42 vers) est le contraire d’un discours sensé, ce dont témoigne à la fois la brutalité du « je la tuerai » et le mépris pour l’invocation de Zeus.
A cette hubris du père, répond la mesure du fils. Un monde à l’envers.