Entre les scènes qui viennent de confronter Créon au Garde, à Antigone, à Ismène, puis le dialogue entre les deux sœurs, Sophocle ne fait pas intervenir le Chœur : un long « plan séquence » (près de 200 vers) où se sont succédé, dans des registres différents, des problèmes dont on a vu qu’ils sont constitués de contradictions non résolues.
Le Chœur commence le récit (sur le mode lyrique : chant et danse avec accompagnement de hautbois) par les vérités générales que se raconte l’homme pour tenter de donner un sens à l’histoire humaine chaotique et inexorablement mortelle : « Heureux ceux dont la vie n’a pas goûté les malheurs. Pour ceux dont la maison a été ébranlée par les dieux, en général aucun malheur se glissant n’oublie les générations. » (583 > 585)
Deux expressions de la fatalité du malheur, d’abord par l’invocation d’une béatitude qui a la résonance de l’antiphrase ironique, puis par l’idée de la malédiction héréditaire.
Elles font écho à la conviction, toujours actuelle, que la vie humaine est une vallée de larmes dans un incessant parcours du combattant, et qu’il y a des familles, des personnes nées sous une mauvaise étoile.
La réponse qu’il va apporter est d’abord celle du simple de la transcendance convenue (= la référence à Zeus : « Sans être affecté par l’âge et le temps, maître souverain, tu détiens l’éblouissante lumière de l’Olympe » – 608 > 610 ), puis par celle du complexe humain immanent, une façon de renforcer la dialectique.
Il ajoute à la malédiction divine (transcendance) qui, de génération en génération, frappe la famille d’Œdipe – les Labdacides – une touche dramatique (immanence) : « Aujourd’hui, en effet, le bonheur [la relation amoureuse entre Antigone et Hémon] touchait les dernières racines de la maison d’Œdipe, et voilà que le fauchent une poussière sanglante des dieux d’en bas [= le rituel funéraire], la folie du discours et les Érinyes (= l’égarement furieux) de l’esprit. » (599 > 603)
Les deux dernières causes «Folie du discours et égarement de l’esprit » renvoient à Créon, et la relation avec « poussière sanglante » (le geste d’Antigone) souligne la distorsion entre la cause et l’effet que le Chœur confirme par une « loi »* : « Rien de très important [= pas de petit événement] pour une vie de mortels qui ne produise, à l’extérieur**, des désastres » ( 613, 614), complétée par une pensée de référence* : « Celui pour qui le mal semble être l’utile, le dieu conduit sa pensée vers le malheur ; il accomplira en très peu de temps, à l’extérieur**, des malheurs. »
*Le Chœur énonce donc deux « vérités » : la première celle d’une « loi » (« nomos » – 613) non écrite, la seconde, celle d’une pensée attribuée à un inconnu : « Elle brille de sagesse cette parole de quelqu’un [= d’on ne sait qui] ». P. Mazon rédige cette note de bas de page : « Nous ignorons l’auteur de cette gnômè (« pensée ») p .95. Le recours pédant au mot grec en tant que critère de science peut parfois être le signe d’une ignorance, en l’occurrence du procédé pourtant bien connu, teinté d’un humour (il participe de l’ambiguïté déjà signalée) qui consiste à valider un propos plus ou moins discutable, par la référence à une autorité… fictive. (cf. « Comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas » Molière – Dom Juan – Sganarelle, V,2) .
Autrement dit, la contradiction (qui plus est renforcée par la distorsion entre la puissance du mode de l’expression lyrique et la faiblesse du « on ne sait pas qui ») entre l’anonymat de la référence et la force qu’elle est censée conférer à l’idée – on peut facilement imaginer le sourire ou l’étonnement des spectateurs –, cette contradiction invalide l’intervention divine et renvoie à la responsabilité de l’homme.
** Sophocle insiste deux fois (en 10 vers) sur la relation entre la pensée inadéquate et sa conséquence « à l’ extérieur » (ektos). Une manière de souligner encore la responsabilité de Créon qui érige en principe de gouvernement (« l’utile ») un « mal » (le non-respect du rituel des morts) : ce que décide inconsidérément la tête a des conséquences physiques immédiates et délétères.
Sophocle termine l’intervention du Chœur sur le mot « atas » (faute, crime, fléau, ruine, malheur) et fait sortir Créon du palais pour un dialogue avec son fils, Hémon, dont le Coryphée annonce l’arrivée en rappelant le drame que produit la décision de son père : le jeune homme est fiancé à Antigone que Créon a condamnée à mort.
Ce dialogue est le moyen imaginé Sophocle pour nier le critère de référence du pouvoir incarné par Créon et renforcer encore la tension dialectique entre lui et Antigone.