Le dialogue qui suit va montrer que toute harmonie est impossible entre les deux sœurs, comme est impossible la relation avec Créon.
Ce que propose Ismène à sa sœur, c’est une « philia » du vivant alors que celle d’Antigone est celle de la mort.
Créon, lui, substitue au critère d’Antigone (égalité dans la mort) celui de la discrimination entre bien et mal « patriotiques », dont sa confusion (mâle / politique) et son délire du complot rendent inacceptable la dimension d’absolu qu’il cherche à lui donner. D’autant que les noms des deux frères ont une signification qui ne correspond pas à la réalité des événements censés distinguer le bon du mauvais : Étéocle (= la vraie gloire) a refusé l’alternance annuelle de pouvoir convenue avec Polynice (= nombreuses disputes) qui a donc cherché de l’aide là où il s’était retiré pendant l’année où son frère gouvernait.
Autrement dit, chacun des éléments (guerre fratricide / décision et contestation) contient des contradictions non résolues que Sophocle soumet au spectateur.
Ismène est le personnage qu’il situe hors-tragédie (elle ne conteste rien) et qui est impuissant face à deux expressions de l’incompréhension qui produit le tragique.
Voici cette scène.
Coryphée : Voici Ismène devant les portes [le décor habituel représente le palais], exprimant l’affection* pour le frère d’en bas** en versant des larmes ; un nuage au-dessus de ses sourcils altère son visage rougi mouillant ses belles joues.
*les trois traducteurs proposent l’affection pour sa sœur. L’adjectif « philadelpha »* peut signifier l’un ou l’autre, mais l’adverbe qui suit, « katô »**, indique « de haut en bas » et « en bas », c’est-à-dire le monde des morts et que Sophocle a déjà utilisé dans ce sens – le dictionnaire confirme mon choix de traduction. Les traducteurs choisissent donc de rapporter katô à « versant des larmes », donc « de haut en bas »… qu’ils ne peuvent évidemment pas faire apparaître dans leur traduction. Il me semble plus pertinent de comprendre que l’émotion d’Ismène qui n’a pas assisté à la scène précédente concerne Polynice ; donc un changement dont témoignent sa première réponse à Créon au délire réactivé, et sa (vaine) tentative de philia avec sa sœur .
Créon : Eh toi, glissée dans ma maison comme une vipère, cachée, tu m’as vidé de mon sang, je ne me suis aperçu de rien, nourrissant deux rebelles contre mon trône, eh bien, dis-moi, vas-tu déclarer que tu as participé à l’enterrement ou jureras-tu ne rien savoir ?
Ismène ; J’ai participé à l’action, si toutefois elle est d’accord avec moi, j’ai ma part de l’accusation, je l’accepte.
Antigone : Mais Dikè [Justice] ne permet pas cela, puisque tu n’as pas voulu et que je ne me suis pas concertée avec toi.
Ismène : Mais dans ces malheurs je n’ai pas honte de m’embarquer avec toi pour traverser l’épreuve.
Antigone : Hadès et les dieux d’en bas connaissent ceux qui ont agi ; quant à moi je n’ai pas d’affection pour l’amie qui est amie par des mots.
Ismène : Non, ma sœur, ne m’estime pas indigne de mourir avec toi et d’avoir purifié celui qui est mort.
Antigone : Non, toi ne meurs pas avec moi, et ce que tu n’as pas touché, ne te l’attribue pas. Moi, que je meure est suffisant.
Ismène : Et quelle vie me sera chère, abandonnée de toi ?
Antigone : Demande à Créon ; car c’est de lui que tu te soucies.
Ismène : Pourquoi me causes-tu du chagrin, alors que ça ne t’est utile en rien ?
Antigone : Oui, j’éprouve de la douleur si, quand je me moque, c’est de toi que je me moque.
Ismène : Pourquoi maintenant ne t’aiderais-je pas ?
Antigone : Sauve-toi toi-même. Je ne suis pas jalouse que tu échappes à la mort.
Ismène : Hélas, malheureuse, ne suis-je pas avec toi dans ton malheur ?
Antigone : Toi, tu as choisi de vivre, moi de mourir.
Ismène : Ce n’est pas que je ne t’aies tenu mes discours
Antigone : Tu as bien parlé pour certains, pour d’autres, c’est moi qui ai semblé de bon sens.
Ismène : Assurément, l’erreur pour nous deux est égale.
Antigone : Sois résolue : toi, tu es vivante, moi, ma vie est morte depuis longtemps, pour m’être souciée des morts.
Ces confidences faites de manière invraisemblable par des accusées devant le roi / juge sortent le spectateur du récit – pour une confrontation au discours – comme elles sortent Créon de la compréhension pour la fuite :
Créon : Je dis que ces deux enfants sont folles, la première d’aujourd’hui, l’autre l’est par nature depuis le début.
Le recours à la « folie » est bien connu pour évacuer l’analyse, et c’est ce que lui dit Ismène :
Ismène : Jamais, chef, la pensée qui se développe [= l’exercice de la pensée] ne demeure chez ceux qui ont mal agi*, mais elle s’éloigne.
*P. Mazon ne comprend pas et traduit « devant le malheur », peut-être parce qu’il lui est difficile d’admettre le discours de Sophocle ?
La remarque absurde de Créon confirme son renoncement à la pensée :
Créon : En tout cas chez toi, lorsque tu as choisi de commettre des crimes avec des criminels.
Ismène : Quelle vie m’est possible, seule, sans elle ?
Créon : Ne dit pas « elle » ; elle n’est plus.
Ismène : Mais tu vas tuer la fiancée de ton propre fils ?
On apprend donc qu’Antigone et le fils de Créon (Hémon) sont fiancés, et à cet instant, Créon sombre dans la vulgarité et l’abjection :
Créon : Il y d’autres terres à labourer (526 > 569)
Son dernier mot est pour les servantes à qui il ordonne d’enfermer les deux femmes : « Oui, car même les hardis s’enfuient, lorsqu’ils voient la mort proche de leur vie » (580, 581)
Autre signe de son incompréhension.
Tous rentrent dans le palais et Sophocle donne la parole au Chœur, étrangement muet.