Festival (2): 12 Angry Men (Douze hommes en colère)

(Rappel : Festival (1) le 27 septembre)

                                         – première partie –

                                                    ***

Le film a été réalisé par Sidney Lumet en 1957.

Les douze hommes sont les douze jurés qui doivent décider de la culpabilité (guilty) ou de la non-culpabilité (not guilty) d’un jeune homme accusé de parricide. Le juge les a informés que la culpabilité entraînera une condamnation à mort. La délibération aura lieu dans une salle où ils seront enfermés tant qu’ils ne seront pas parvenus à une décision qui doit être unanime.

Entre autres interprètes :

– Henry Fonda, architecte, juré n°8

– Lee J. Cobb,  patron d’une société de livraison, juré n°3

– Ed Begley, gérant de garages, juré n°10

– E.G. Marshall, courtier, juré n°4 

– Jack Warden, VRP, juré n°7 

– Joseph Sweeney, retraité, juré n°9 

                                                    ***

A 16 h 00, Géraldine Vidal termine sa sixième et dernière heure de cours.

La suite, vingt minutes de bus, cinq de marche, une douche, et un thermos de thé vert pour accompagner la correction des douze dernières copies qui attendent sur la table de travail avec le stylo rouge. Au rythme de quatre par heure, elle aura fini aux alentours de 20 h 30. Puis, une quiche lorraine prise au passage chez le traiteur du coin de la rue, un verre de Cahors, et 12 Angry men, un de ses films cultes, tourné par Sidney Lumet à partir de la pièce de Reginald Rose qui en est le scénariste ; l’un et l’autre figurent au programme du baccalauréat et elle se réjouit à l’idée du travail d’explication qu’elle va entreprendre avec sa terminale littéraire.

Au moment de quitter le lycée, elle trouve dans son casier de la salle des professeurs un mot de Marcel Mestrier, son collègue délégué depuis la rentrée à la formation continue des adultes. Il lui demande de passer dans son bureau le plus vite possible. Elle a une petite idée de ce qui motive cette demande.

Trois ans auparavant, au bout d’une soirée de fin d’année scolaire très arrosée, il lui a proposé une relation qu’elle a acceptée, et ils ont passé la nuit ensemble dans un état qu’elle préfère ne pas se rappeler. Elle n’a pas souhaité poursuivre, il n’a pas insisté, et ils sont restés en bons termes. S’il veut la voir, ce n’est pas pour parler d’amour, mais de travail.

Ils se saluent en heurtant leur poing fermé, un geste qu’elle situe entre le combat de boxe et la lutte révolutionnaire.

– Merci d’être venu, Géraldine. Ça va ?

– Si j’oublie le masque, tout va bien. Et toi ?

– J’ai un gros souci. Le collègue qui devait commencer une séquence de formation la semaine prochaine vient de choper le virus et il est en arrêt-maladie pour un temps indéterminé. Il enseigne dans un collège de banlieue où je ne connais personne. C’est mon prédécesseur qui l’avait recruté. J’ai eu l’info juste en début d’après-midi. Tu étais déjà en cours, d’où le mot dans ton casier. Bref, je suis en rade et j’ai pensé à toi.

C’est bien ce à quoi elle s’attendait. Elle va accepter mais il n’y a aucune raison de faire l’économie du dialogue. Le rituel a ses avantages.

– D’une part, tu sais que je n’ai jamais fait ce genre de travail, d’autre part que  j’ai une seconde, deux premières et une terminale en français. Tu dois donc te douter que je croule et que je vais crouler de plus en plus sous les copies.

La manière dont il hoche la tête signifie une empathie qu’il faut comprendre comme le prélude à la levée décisive des deux objections auxquelles il s’attend et qu’il a dû triturer dans tous les sens.

– L’absence d’expérience n’est pas un problème. – Il devine la moue sous le masque et secoue la tête – Non vraiment, je t’assure, Géraldine, il n’y a pas de formation spécifique. De toute façon, avec ton expérience… – Et il écarte les deux mains pour donner à l’argument une dimension transcendantale – Concrètement, il s’agit d’une vingtaine d’heures à raison de deux par semaines. En gros, le premier trimestre. Pour ce qui est de la charge de travail en dehors des heures d’enseignement, il n’y a que la préparation. Pas de copies. Le niveau, C.A.P. et bac pro. 

– Combien de participants ?

– Onze. Tous ouvriers professionnels dans une boîte qui fabrique des joints. Ne va pas t’imaginer des choses, ce sont de vrais joints d’étanchéité.

– Je n’imaginais rien. Et au bout, il y a quoi pour eux ? Une évaluation ?

– Non. C’est une session de mise à niveau de français décidée par le comité d’entreprise. Grammaire, orthographe et expression orale. Peut-être aussi l’étude d’un bouquin. Rien ne t’empêche de choisir un de ceux que tu étudies avec tes élèves. – Il écarte à nouveau les mains, cette fois pour présenter une conclusion irréfutable – Tu vois que les contraintes ne sont pas excessives.

– Si tu le dis. – Il plisse les yeux avec un léger haussement d’épaules censé souligner la modestie du triomphe – Tu veux une réponse quand ?

– J’aimerais bien régler le problème aujourd’hui.

– Autrement dit, maintenant – Nouveau léger haussement d’épaules – Ça doit être ce qu’on appelle mettre la pression. Sérieusement, tu n’as vraiment personne ?

Il se penche légèrement en avant comme s’il allait faire une confidence et le masque se gonfle un peu.

– Je ne veux pas jouer la corde militante, mais c’est la première convention de ce type conclu avec un comité d’entreprise, et j’aimerais que ça se passe bien. Pas une formation de type scolaire, si tu vois ce que je veux dire. J’ai vraiment envie que ce soit toi. Tu sais que ce n’est pas du baratin.

Elle sait. Pendant cinq ans, elle a été membre du bureau académique du syndicat majoritaire chez les professeurs du second degré et responsable syndicale dans l’établissement. Elle ne s’est pas fait que des amis parmi ses collègues et dans l’administration, il y a même eu des moments très chauds, et Mestrier l’a toujours soutenue. En seconde ligne, il en faut, mais soutenue. Ce qui n’est sans doute pas sans rapport avec la brève relation qu’elle préfère oublier. Elle a fini par se convaincre qu’il y a une vie sans militantisme syndical, elle a su résister à l’argument de l’homme irremplaçable, en l’occurrence une femme, et elle a eu la bonne idée de se mettre en retrait juste avant l’arrivée du virus.

– Tu ne veux pas la jouer, mais il me semble bien que tu la joues quand même. Et cet investissement militant est payé comment ?

– Un peu moins que l’heure sup.

Il cite le montant et elle hoche la tête.

– Tu as une conception assez large du « un peu moins ». La plage horaire ?

– On l’adapte à l’emploi du temps du prof.

– Le vendredi, je commence à 10 h 00. Je peux venir à 8 h 00. C’est ma seule possibilité.

– C’est parfait. Je te remercie. Tu m’enlèves une belle épine du pied.

– Je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais poser les miens.

– Tu verras par toi-même, mais je suis certain que ça te plaira.

– Je verrai. Bon. Là, j’ai quelques copies qui m’attendent.

– Je prépare la paperasse et on finalise vendredi avec eux ?

– On finalise vendredi.

– Encore merci, Géraldine.

                                                      *

A cette heure, il n’y a peu de voyageurs dans le bus et elle peut s’asseoir près d’une vitre.

Les portes et les fenêtres des maisons, les devantures des magasins, les passants sur les trottoirs, les voitures, les bus, tout sert de support à un imaginaire qui rejoint celui des œuvres qu’elle fait découvrir à ses élèves. Fictions ou essais sont produits par la même insatisfaction permanente, pour le meilleur littéraire et philosophique ou le pire idéologique. La ville est une  juxtaposition de certitudes construites et de mouvements aléatoires, d’évidences fragiles, de rencontres et de croisements fugitifs. Ses compagnons éphémères sont embarqués pour un déplacement ordinaire dont les yeux disent la monotonie et la lassitude quand ils ne sont pas rivés sur un écran. Elle, monte à chaque fois moins pour se rendre au lycée ou en revenir que pour un voyage d’observation des lieux et des gens qui lui sont des énigmes d’humanité.   

Son rapport avec les élèves est tout autre. Elle est un professeur,  elle n’éprouve pas le besoin de dire une,  et un professeur a pour fonction de parler. Donc, elle parle. A la différence de Socrate, elle ne se considère pas comme une accoucheuse. Elle ne croit pas à l’existence d’un savoir enfoui qu’il faudrait faire émerger au moyen de techniques dont certains spécialistes de pédagogie viennent parfois entretenir l’équipe enseignante avec des discours abscons qui l’insupportent. Elle parle du savoir qu’elle a acquis et qu’elle continue à acquérir pour le transmettre et transmettre en même temps les outils de sa critique.   

Comme premier travail écrit de l’année, elle a proposé à ses élèves de seconde et de première de discuter ce point de vue de Jean Rostand,  publié à la fin de 1968 dans un livre intitulé Quelques discours :

 « Trois hommes, depuis trois jours, tournent autour de la lune. (…) Oui, devant ce chef-d’œuvre de la connaissance et de l’éthique que représente un tel achèvement matériel, nous ne pouvons qu’applaudir. Mais – au risque de scandaliser quelques-uns – je ne cacherai pas que, pour ma part, je me sens obligé de mettre une sourdine à mon applaudissement. (…) Tant que nous restons désarmés contre le cancer, tant que des maladies sont à vaincre qui pourraient être vaincues, tant qu’une majorité de terriens souffrent de la misère, de la faim, et restent plongés dans l’ignorance, tant que nous n’aurons pas résolu les problèmes de la surpopulation et du sous-développement, tant que des vieillards et des infirmes, partout, manqueront du nécessaire, tant que notre petit globe ne sera pas habitable pour tous, tant que règneront l’injustice sociale, la violence, le racisme et le fanatisme, dans un monde mesquinement divisé en patries, tant qu’un gouvernement mondial n’aura pas été institué qui prévienne les risques de guerre et nous garantisse contre le génocide atomique, je penserai que tourner autour de la lune est un luxe qui pouvait attendre, et que c’est là – pour parler comme Chamfort – avoir des dentelles avant d’avoir des chemises. »

Elle a volontairement omis une concession de l’auteur (« Je n’ignore pas que, dans le domaine de la science, on discerne mal l’utile de l’inutile, et qu’en se donnant les moyens d’atteindre la lune, l’homme se trouvera amené à des inventions et à des découvertes capables de servir à de tout autres fins. ») pour qu’ils puissent la trouver par eux-mêmes et l’exploiter dans l’analyse.

Il est 20 h 15 quand elle repose le stylo rouge.

A part deux exceptions, ils ne parviennent pas à construire une pensée. Ils émettent des opinions qu’ils tiennent pour des évidences, le plus souvent morales, dans le système binaire du bien et du mal, du vrai et du faux. Ils se sont rangés pour la quasi-totalité d’entre eux à l’avis de l’auteur qu’ils n’osent pas critiquer parce qu’ils ne se sentent pas autorisés à contester l’autorité d’une pensée validée par la publication, la célébrité et le choix du professeur. Il s’agit pour eux d’un exercice formel que le discours général d’enseignement leur enjoint de construire en trois parties (thèse, antithèse, synthèse), une caricature évidemment non innocente de la dialectique. Le résultat est d’un artifice affligeant. Elle a noté 20 et 16 les deux exceptions. Les notes des trente-et-une autres se répartissent entre 10 et 6. Comme à chaque nouvelle rentrée, elle va s’efforcer de démolir le discours académique qui encombre les têtes et contribue à affaiblir l’expression écrite aussi artificielle que le plan systématique en trois parties.

Avant la dernière copie, elle a placé la quiche dans le four. Elle la dépose sur une assiette, pose l’assiette sur un plateau avec des couverts, verse le Cahors dans un verre tulipe qu’elle agite lentement avant de goûter par le nez et la bouche les nuances subtiles du malbec, puis dispose le tout sur la table à côté du fauteuil, en face de l’écran déroulé depuis le plafond. Puis elle met en route le projecteur et s’installe dans le fauteuil.

                                                            *

L’accusé qu’on voit de longues secondes en surimpression pendant que les jurés quittent leur place pour se rendre dans la salle de délibération, donne un visage humain au drame. C’est ce jeune homme au regard perdu qui sera attaché sur la chaise électrique s’il est reconnu coupable.

On devine assez vite que le personnage central est le juré en complet clair dont l’allure et l’attitude tranchent sur celles des autres. Ses pensées le tiennent immobile et silencieux devant une fenêtre de la salle de délibération, alors que la plupart des autres manifestent une certaine agitation ou tiennent des propos vains et décalés par rapport à la gravité de la situation. L’un dit qu’il s’est ennuyé pendant le procès, un autre que le procureur a été remarquable, un troisième que la culpabilité ne fait aucun doute, un autre encore qu’il doit assister à un match de football et qu’il espère que la délibération sera une formalité vite expédiée

Le premier vote indicatif confirme l’impression initiale : onze des douze jurés se prononcent pour la culpabilité (guilty) et, seul, l’homme au complet clair, le huitième juré, vote not guilty. Il expliquera que ce n’est pas parce qu’il pense l’accusé innocent, il n’en sait rien, mais parce qu’il a un « doute légitime » – c’est la formule employée par le juge à la fin du procès – notamment à cause de l’avocat de la défense, nommé d’office, qu’il a trouvé incompétent. Il dit aussi qu’il ne se sent pas le droit d’envoyer sans discuter un homme sur la chaise électrique, en l’occurrence un jeune homme de seize ans. 

Ce vote contrarie une évidence unanime qu’on devine quand même fragile : quelques mains se sont levées pour la culpabilité avec une certaine hésitation, par effet de contagion. Le huitième juré met ainsi en route une machine d’antagonismes  dont la violence devient peu à peu d’une intensité analogue à  la chaleur étouffante de la salle de délibération, prélude à l’orage qui menace, une chaleur d’autant plus pénible que le ventilateur ne veut pas démarrer.

Dès lors, deux discours vont s’affronter : celui de l’évidence prétendue qui va peu à peu céder face à celui du « doute légitime », l’un et l’autre appuyés, dans un rapport d’importance qui va s’inverser, sur les faits dont l’indiscutable objectivité revendiquée par les partisans de la culpabilité va progressivement se déliter. L’accusé sera donc déclaré non coupable après que le doute légitime aura invalidé les résultats de l’enquête qui n’a donc pas fourni les preuves de la culpabilité.

Leur verdict rendu, les jurés descendent chacun de son côté le grand escalier extérieur du tribunal qui les ramène à la vie ordinaire. L’homme dont on a vu le visage au début du film va pouvoir continuer à vivre parce qu’un autre homme a mis en cause l’apparence d’une prétendue vérité validée par la passion.

                                                            *

Géraldine éteint le projecteur, enroule l’écran et débarrasse le plateau du repas avant de sélectionner sur son ordinateur une des versions d’A Vava Inouva, la berceuse du chanteur compositeur berbère Idir qu’elle écoute dans une semi-obscurité. La mélodie de la musique d’apparence simple (un jeu entre cinq notes) et de la langue berbère lui permettent de retrouver une des formes les plus immédiatement sensibles de l’harmonie dont le langage musical signifie pour elle la dimension universelle de la vie. Elle est son antidote à la colère que suscite en elle l’invocation incantatoire de l’évidence et le refus entêté de la pensée critique.

Le film en présente des exemples remarquables. La colère est d’abord celle de trois jurés contrariés par le not guilty du juré 8, le 3 pour des raisons idéologiques, le 10 familiales et le 7 dont le cynisme de la désinvolture est aussi odieux qu’ordinaire ; elle gagne ensuite peu à peu tous les jurés, y compris le huitième, et explose plus ou moins violemment au cours d’affrontements passionnels qui s’arrêtent de justesse au bord de l’agression physique.

Ce n’est pas le dénouement qui importe – on pressent dès le début le retournement de situation – mais le conflit entre les douze personnages, en réalité l’expression personnifiée des diverses strates de l’être humain : ainsi, se débarrasser d’une contrainte dont on occulte l’objet, ici, la vie d’un homme, pour, par exemple, aller assister à un match dont on a acheté les billets, pour s’occuper d’affaires personnelles jugées urgentes, ou, plus simplement, pour ne pas perdre son temps en compliquant ce qui est pourtant simple.

Jean Rostand propose une analyse qu’elle qualifie d’humaniste. Mais compte tenu du problème financier qu’elle soulève, il lui manque un paramètre essentiel, celui du capitalisme. Car des ressources financières si importantes ne sont pas mobilisées dans l’ignorance des malheurs évoqués. L’exploration du cosmos, comme n’importe quelle recherche ou construction, est largement conditionnée par des préoccupations déterminantes de profit et de suprématie politique nationale. Au regard des souffrances humaines, elle n’est pas plus un problème en soi que ne l’est la construction d’un musée ou du TGV.

Les deux copies qu’elle a notées 16 et  20 sont les seules à avoir examiné les rapports entre les composants qu’elles ont pris soin d’identifier, d’une part de l’exploration du cosmos, d’autre part des problèmes que J. Rostand  estime prioritaires. La conclusion de la première soutient le point de vue critique du biologiste, celle de l’autre, la meilleure – elle a trouvé la concession qu’elle inclut dans le raisonnement – nuance cette critique en précisant que le choix dépend des objectifs que l’on assigne à la science et que ce choix dépend du type de société qu’on veut construire. La note maximale n’indique pas une perfection qui n’existe pas, mais le sommet atteignable par des élèves de cet âge. En l’occurrence, une adolescente sensiblement du même âge que l’accusé du film, très attentive et concentrée, qui ne prend que quelques notes, alors que la plupart s’efforcent de copier mot à mot le cours dont Géraldine leur a pourtant expliqué qu’il n’était pas rédigé mais improvisé.

                                                            *

Onze hommes donc, onze ouvriers masqués entre trente et quarante-cinq ans, neuf professionnels spécialisés dans le processus de fabrication et deux techniciens affectés à la maintenance des machines, dont un électricien. Ils apprennent le changement de professeur en arrivant et Géraldine reçoit cinq sur cinq le message oculaire et frontal « ce n’est pas parce que vous êtes une femme que nous allons tout accepter sans réagir ». Elle le vérifie très vite. Après l’intervention liminaire de Marcel Mestrier et les présentations, elle leur propose pour travailler l’expression orale d’exploiter un ou deux thèmes du film de Sidney Lumet Douze hommes en colère qu’ils pourraient regarder ensemble le vendredi suivant.

Ils se consultent du regard, la plupart en mettant leurs sourcils en accent circonflexe, et quand elle demande si certains l’ont déjà vu, ils secouent lentement la tête. Elle en dit quelques mots sans noter de réactions favorables. Même chose quand elle suggère de faire de la pièce de Reginald Rose une lecture comme le font les acteurs de théâtre avant l’interprétation.

L’un d’eux – elle n’aime pas trop son ton sérieux et compassé ni son costume étriqué – rappelle sur le ton de l’objection que le comité d’entreprise a donné son accord pour – il insiste – des cours de français. Un autre – lui, c’est l’homme organisé, avec le cahier neuf ouvert bien à plat à la première page et le stylobille qui ne demande qu’à écrire – tient à parler de l’orthographe et de la grammaire.

Pendant qu’il explique ce qu’il attend du cours – quelque chose comme un livre de recettes – elle se demande par quel biais elle va pouvoir éviter la cacophonie générale des attentes particulières, quand le grand type mince aux cheveux noirs épais et bouclés dont le masque laisse apparaître une amorce de favoris, déclare posément d’une voix au timbre grave qu’il est prêt à tenter l’expérience qu’elle propose pour le film et la pièce. Il indique son prénom, André, et il est le seul à le faire.

Les deux réticents réagissent par des haussements d’épaules de résignation du genre fataliste et Géraldine se dit qu’André – elle jette un coup d’œil sur la liste et repère qu’il est l’électricien de maintenance – pourrait bien être son huitième juré. Il est vrai qu’ils ne sont que onze, et il est trop tôt pour savoir si elle pourra devenir le numéro 12. Elle verra. Pour le moment, elle est le prof, elle dit qu’elle constate que les avis différent et annonce que, pour mettre tout le monde d’accord – elle leur expliquera plus tard à quoi sert le piège de cette formule –  la prochaine séance sera donc consacrée à la projection du film et qu’ils décideront de la suite à donner à sa proposition après l’avoir vu.

Personne ne proteste et elle distingue un sourire sous le masque d’André.

La sonnerie de 10 h 00 annonce l’intercours de la matinée, ils rangent leurs affaires et elle leur donne rendez-vous le vendredi de la semaine suivante avant de se rendre dans le bureau de Mestrier. Elle lui fait part des réticences, de la perche tendue par l’électricien et de la décision qu’elle a prise. Mestrier approuve et propose de financer avec les fonds alloués à la formation l’achat des onze exemplaires de la pièce de théâtre.

(à suivre)

Le PS, Anne Hidalgo, l’élection présidentielle, l’irréalité, le rêve et la désolation

J’ai tenté une analyse de la candidature d’Anne Hidalgo et de l’aporie politique du PS dont les militants viennent de désigner la maire de Paris pour les représenter à l’élection présidentielle de 2022. (Vers une candidature d’Anne Hildago – 13 07 2021 – et La logique socialiste  – 27 08 2021).

Je n’ai rien à ajouter sur le fond. Seulement à faire part d’un sentiment qui hésite entre l’irréalité et la désolation.

Le parti et sa candidate font comme si leur victoire était envisageable, alors qu’ils savent qu’elle ne l’est pas : A. Hidalgo a laissé échapper qu’elle ira « jusqu’au bout », – un lapsus révélateur de ce qu’elle sait et qu’elle ne veut ou ne peut pas dire : la compétition électorale est perdue parce que le parti socialiste n’a plus de discours politique possible. La finance en tant qu’ « adversaire principal qui ne dit pas son nom » (F. Hollande) a été le dernier écho, le dernier faible écho de la rhétorique du changement de société.

Voilà pour l’irréalité.

La désolation, maintenant.

Je rêve d’une candidature qui, annonçant à l’avance son retrait avant le scrutin,  utiliserait la tribune offerte par l’élection présidentielle pour expliquer en quoi les fiascos des paradis d’ici-bas et de l’au-delà fournissent les paramètres de la seule révolution envisageable désormais.

Autrement dit, une candidature sans slogan, sans enjeu autre qu’une invitation à la pensée, en un temps où la survie de l’espèce produit des inquiétudes fortes et un  supplément d’angoisse, notamment chez les plus jeunes.

Oui, je rêve.

Désolation, disais-je.

Le cas Machin

Le récit vaut la peine d’être lu :

« Son nom est personne mais tout le monde le connaît, car Marc Machin a symbolisé l’une des plus retentissantes erreurs judiciaires de ces dernières années. L’homme de 39 ans, jugé à huis clos – de droit quand la victime le demande – du lundi 11 au jeudi 14 octobre par la cour d’assises de Paris pour viol commis sous la menace d’une arme, vol et violation de domicile, avait passé six ans et demi en prison pour un meurtre qu’il n’avait pas commis. Celui de Marie-Agnès Bedot, en 2001, sur le pont de Neuilly.

Une enquête sans preuves, un témoignage fragile, les certitudes d’un policier galonné et l’intime conviction de deux cours d’assises avaient conduit à ce « désastre » judiciaire, selon le mot de Me Nathalie Garnier-Raymond, l’avocate de la famille Bedot. Mais aussi, sans doute, l’attitude empreinte de violence de Marc Machin pendant le procès, adolescent puis jeune homme à la dérive, consommateur de drogues, au casier judiciaire déjà chargé de plusieurs agressions sexuelles et de délits. Il avait eu beau se rétracter, en vain.

Sa vie a été décortiquée à l’envi : un père alcoolique, gardien de la paix, sur lequel sa femme a fini par tirer, avec son arme de service. Trois enfants placés, dont lui, à 5 ans, dans une famille d’accueil. La mort de sa mère, du sida, quand il en a 10. Le viol qu’il subit en foyer de la part d’un autre pensionnaire. La seule parenthèse heureuse de sa vie, il la doit à sa grand-mère, avec laquelle il vit quelques années, à Marseille. A la mort de cette dernière, il retourne chez son père, à Paris.

Et puis ce miracle, en 2004. Pris de remords, le meurtrier de Marie-Agnès Bedot se dénonce. L’ADN de David Sagno, un SDF, est retrouvé dans les prélèvements effectués sous les ongles de la victime. Une empreinte génétique, qui l’accuse aujourd’hui, sauve Marc Machin.  Au procès de Sagno où il est entendu, le voilà qui sanglote : « Qu’est-ce que je serais allé tuer une mère de famille comme ça ? J’ai perdu ma mère. Mais ça va pas la tête ! » La justice a honte d’elle-même, alors.

Son innocence est reconnue le 20 décembre 2012 par la cour d’assises de Paris, au terme du long parcours de l’enquête en révision. 

En juin 2014, il obtient 663 320 euros de dommages et intérêts, l’une des plus fortes sommes jamais consenties pour une erreur judiciaire. » (A la Une du Monde – 11.10.2021)

Les commentaires se partagent entre

« Le mieux avec un violent de cette espèce c’est de le mettre quelque part et de perdre la clé. »

« Il y a des gens irrécupérables. On le voit dès l’enfance: ceux qui travaillent mal et se comportent mal à l’école ont un avenir incertains. Le Président Sarkozy avait lancé l’idée du repérage de la délinquance dès 4 ans, que les bien-pensants ont moqué ! (L’opinion est celle d’une inconditionnelle bien connue des contributeurs de N. Sarkozy, qui s’est vu répondre par un lecteur : « Si N. Sarkozy avait été dépisté à 4 ans, aurait- il pu être président ? »)

« Dans ce domaine, il y a des explications et des excuses: les explications on les a (son enfance douloureuse), mais il n’y a aucune excuse. On peut être infiniment triste de ce parcours pendant son enfance, mais cet individu est dangereux et n’a rien à faire en liberté. »

et, les plus nombreux

 « C’est ce qui s’appelle avoir tout faux. N’avoir rien fait en suivi financier, matériel et surtout psychologique… Notre société, Notre système n’a rien fait correctement. Et maintenant il ne reste plus qu’a le mettre en prison. Quel gâchis… »

« Il aurait dû être suivi. Avec une existence pareille il était traumatisé tout le monde n’a pas la force de se sortir d’une existence pareille. On pouvait mensualiser ce fric au lieu de tout filer d’un coup et un conseiller financier pour le placer. Le Justice est censée œuvrer pour réinsérer les gens, même les coupables et lui était innocent… 6 ans et demi pour un meurtre non commis c’est énorme. »

J’y vois pour ma part un exemple de la réticence à poser la question de la causalité, voire son refus. D’où le « il n’a pas d’excuse » qui résonne comme le contrepoint du déni de l’importance de l’environnement au motif qu’il induirait mécaniquement des comportements prévisibles démentis par le réel. C’est ce dont témoignent par exemple ces mots de l’avocat de la famille de la jeune femme assassinée, après qu’il fut relevé de sa condamnation : «  Il faut que vous tourniez cette page. Que le regard qui a été porté sur vous (…) vous donne la force de ne plus vous considérer comme une victime, mais comme un homme responsable, libre de faire ou de ne pas faire. A partir de maintenant, tout ce que vous ferez sera de votre responsabilité. »

Comme si l’acquisition de la responsabilité était liée à un événement, en l’occurrence un retournement de situation, qui jouerait le rôle de la grâce divine.

Que Marc Machin ait été reconnu innocent du meurtre qui lui avait valu deux fois une condamnation aux assises n’en faisait pas pour autant un homme équilibré dont les traumatismes initiaux auraient miraculeusement disparu avec les 663 320 euros* après six années de prison. La manière dont lui a été donnée cette somme considérable n’a pu être pour lui qu’une incitation à l’irresponsabilité (de fait, il l’a « dépensée en totalité  en voyages, hôtels, parfums, prostituées, stupéfiants… Le fisc n’a retrouvé aucune trace d’un investissement immobilier ou autre ») qu’il a vraisemblablement perçue, un peu comme l’enfant perçoit derrière l’absence de rigueur intelligente l’incitation à la permissivité.

*L’étonnante précision de la somme (par exemple, pourquoi 320 et pas 321 ?) indique un savant calcul dont les critères ne sont sans doute pas très éloignés de ceux qui constituent la volonté comme créatrice de liberté (cf. « Quand on veut on peut »).  

Coup de cœur

Pour ceux qui, comme moi, découvrent tardivement certaines Amériques : sur Youtube, la chanson berbère (A Vava Inouva) du chanteur compositeur Idir récemment disparu. Deux versions :

– l’originale > Idir A Vava Inouva version originale et aussi celle, toujours d’Idir, dont la pochette porte le titre Kabyle

– version plus orchestrée : Zahra A Vava Inouva.

Le thème : dans une chanson à sa fille, demande au papa (vava)  Inouva d’ouvrir les portes des souvenirs d’enfance. La famille, les activités traditionnelles, les histoires racontées…

La loi divine et la loi de la République

« Interrogé sur Franceinfo, le président de la Conférence des évêques de France, Eric de Moulins-Beaufort, a confié : « Le secret de la confession s’impose à nous et, en cela, il est plus fort que les lois de la République. Parce qu’il ouvre un espace de parole libre, qui se fait devant Dieu. » (A La Une du Monde – 07.10.2021)

Ma contribution

Qu’un responsable catholique puisse dire que la loi divine (= Dieu est grand, il est le juge suprême et son prêtre est sacré) l’emporte sur celle de la république (un islamiste jugé pour un crime disait la même chose) est significatif d’une confusion encore vivace dans la société (dont le pouvoir politique) entre le domaine privé et public. Autrement dit le non-respect du principe de laïcité qui assigne « croire » au domaine privé et fait du savoir le seul discours public possible et enseignable. Si nous n’en avons pas fini avec l’âge théocratique de la transcendance, c’est que nous refusons encore d’admettre que la mort est de l’ordre du savoir, donc matière d’enseignement à l’école, comme tout le reste. Tant que nous ne déciderons pas de reconnaître la mort telle qu’elle est (le cadavre et rien d’autre) nous entendrons des assertions comme celle de l’évêque, dont on peut se demander si, tout bien considéré, elle n’est pas de l’ordre du délit.

Rapport Sauvé : dialogue

« Le rapport Sauvé, un « séisme » pour les responsables catholiques. Après la publication du rapport accablant sur les violences sexuelles dans l’Eglise, les responsables de la Conférence des religieux et religieuses et la Conférence des évêques, qui tiennent leur assemblée plénière en novembre, doivent rapidement préparer les réponses à apporter. » (A la Une du Monde – 06.10.2021)

Ma contribution :

Pourquoi appelle-t-on le prêtre « père » (cf. pape), la religieuse « sœur » ? Pourquoi la pédocriminalité est-elle la plus importante dans les familles (où le crime est dans la plupart des cas commis par le père contre sa fille) et dans l’église (où le garçon est la victime principale des « pères ») ? Pourquoi le pouvoir politique laïque peut-il être encore dépendant de l’église (cf. les funérailles de J. Chirac) ? Pourquoi a-t-il accepté et accepte-t-il encore le « droit canon » ? Bref, quelle est la fonction historique de l’institution ecclésiastique dans la société ? Autrement dit, d’où vient le besoin de croire en un dieu, quel qu’il soit, et pourquoi, près de 3000 ans après les divinités obsolètes de l’Olympe, est-il encore vivace ?

Réponse de « Frawd » : « Car la plupart des gens refuse de croire que leur vie est inutile et sans intérêt dans le fonctionnement de l’univers. « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et redeviendra poussière ». »

Ma réponse :

Voulez-vous dire que sans la croyance en un dieu la vie n’a pas d’utilité ? Comment expliquez-vous alors l’athéisme ? Est-ce que les athées ont décidé de se passer de divinité parce qu’ils veulent vivre une vie inutile et sans lien avec l’univers ? Voyez le livre de Lucrèce (1er siècle avant notre ère) De rerum natura (De la nature des choses – il explique la philosophie d’Epicure) ou encore l’œuvre (et la vie) de Diderot (18ème siècle).

Réponse de « n.b. » :  « Quand on est faible, sans défense devant les coups du sort et des hommes, le besoin de s’en remettre à une divinité toute-puissante qui puisse vous protéger ou vous sauver, moyennant le respect d’un contrat, est pressant, car on tient à sa peau et à celle de ses enfants. Vivre avec l’idée permanente de mourir ou de déchoir du jour au lendemain, c’est difficile. Les philosophes sont peu nombreux parmi nous. Ce qui tue la religion en France, c’est l’état providence. C’est lui le nouveau dieu. Que cessent toutes les prestations sociales, que l’état se délite et vous reverrez les églises pleines. »

Ma réponse à « n.b. » : Est-ce que l’état-providence est la cause ou bien ne joue-t-il pas seulement un rôle comparable au « père » ? Ce qui outre la question du besoin, pose la question du moyen d’y répondre autrement que par la croyance. La philosophie n’est enseignée qu’à une infime partie d’une classe d’âge (en réalité une initiation sommaire). Que se passerait-il si elle était enseignée dès le début de la scolarité, à la maternelle, lorsque l’enfant découvre qu’il va mourir ?

Nouvelle réponse de n.b. : « La philosophie peut-elle abolir le désir d’être protégé, de ne plus avoir peur ? Comme il y a dû y avoir une pression de sélection depuis la nuit des temps en faveur de ceux qui s’en remettaient à un chef bien doué, puis providentiel, pour leur survie et leur bien-être, la crainte-révérence des puissants (ou des potentiellement nuisibles par leur force) est solidement ancrée parmi nous. La victime qui vient remettre en cause ce système remet aussi en cause la cohésion du groupe, perçue comme une protection. Par là elle n’est pas bienvenue, quelle que soit la nature de ce qu’elle subit. C’est valable dans tous les contextes, de la personne agressée qui l’avait bien cherché, à l’inertie des assemblées face à des catastrophes annoncées … Voyez l’accueil réservé aux lanceurs d’alerte. Voyez Diderot, que toute sa philosophie n’a pas empêché de caser sa fille avec un noble. C’est sûr, l’esprit critique pâtit de cet atavisme. Je doute donc que la philosophie puisse remplacer la religion. »

Ma réponse à n.b. : Il faudrait examiner en quoi la philosophie peut être le produit d’un mode de fonctionnement qui dénie la mort telle qu’elle est (le cadavre). Ce que je suggère (son enseignement à partir du moment où émerge la peur et l’angoisse, vers trois ans) n’existe pas ; il n’est donc pas possible de savoir quel serait le rapport de cet apprentissage avec sinon l’éradication du moins la maîtrise de la peur. J’évoquais Diderot en réponse à Frawd, et votre précision implique que je dirais que la philosophie – telle qu’elle est – est une panacée. Non. Ce qui m’intéresse, c’est l’hypothèse du petit enfant à qui on enseigne, comme lui on enseigne tout le reste, ce qu’est la mort et pourquoi il va mourir un jour : le seul objet absent des programmes. Alors, ou bien croire (et tout ce qui en découle) est inhérent à l’espèce, ou bien il est possible d’appliquer le savoir à ce qui est sans doute à l’origine de croire : le double discours dénié du corps et de l’esprit sur la certitude de notre mort.

Réponse de « YCAR » : « Le pouvoir politique ne peut guère s’opposer à des règles internes à une organisation dès lors que celle-ci respecte par ailleurs l’application des règles instituées par le pouvoir politique et la prééminence de celles-ci. De nombreuses associations prévoient dans leurs statuts des règles de fonctionnement, avec éventuellement une exclusion de membres ne les respectant pas. A ma connaissance, (je ne suis pas maçon), les obédiences maçonniques prévoient des « tribunaux maçonniques » pour juger leurs membres ayant enfreint des règles d’honorabilité, sans préjudice des sanctions prévues par la justice civile ou pénale. Ce type de tribunal, avec les règles de procédure et de sanctions associées, me semble relever de la même nature qu’un tribunal ecclésiastique avec ses règles de procédure et de sanctions propres, sous l’appellation de droit canonique. »

Ma réponse à « YCAR » : Oui. Encore faut-il distinguer ce qui ressortit au fonctionnement interne d’une association et le crime qui est de l’ordre de la loi générale. Il semble bien que le droit canon ait supplanté la loi avec disons l’accord plus ou moins tacite du pouvoir qui a fermé les yeux sur les crimes (comme la hiérarchie) et leur non dénonciation. Il y a sans doute un lien avec l’importance du besoin de croire.

Facebook

« Mark Zuckerberg assure que Facebook ne favorise pas les profits aux dépens de la sécurité. « L’argument selon lequel nous mettons en avant du contenu qui rend les gens en colère, pour des profits, est complètement illogique », a défendu le patron du groupe, quelques heures après l’audition d’une ancienne employée devant une commission parlementaire. » (A la Une du Monde – 06.10.2021)

Quelques réactions :

« Je suis toujours très surpris que l’on semble surpris par le fonctionnement et la moralité des entreprises de MZ. Hormis le profit cyniquement recherché par cette entreprise privée, il ne faut pas oublier le profil du triste sire qu’est le fondateur et le pourquoi de la création de Facebook : en résumant, « classer » les filles de son campus car il venait de se faire larguer par l’une d’elle. Plus que tout le reste, cela en dit long sur le personnage et ses méthodes. »

« Il est urgent, pour les états, de réglementer ces monstres issus du numérique. Laissés à leurs fondateurs/directeurs mégalomaniaques, ils sont toxiques pour la population. »

« Les fabricants de tabac déclaraient jadis eux-aussi que le tabac était bon pour la santé, ça faisait CowBoy et viril. »

Ma contribution

Quelle est l’entreprise, dans quelque région que ce soit du monde capitaliste et quel que soit l’objet qu’elle produit, dont le but ne serait pas le profit le plus grand à court et moyen terme ? Tout est question de taille et de monopole. C’est la loi du système que l’indignation commode (et stérile) évite de mettre en cause, non parce que l’alternative communiste « classique » est morte depuis l’implosion soviétique, mais parce que le fiasco de cette expérimentation oblige désormais à remettre en cause non plus les applications du capitalisme (ses formes industrielles notamment) mais l’équation qui le fonde et qui concerne l’espèce humaine. 

Rapport Sauvé : église catholique et pédocriminalité

« Commission Sauvé : les violences sexuelles sous le regard des sciences sociales. Pour mener à bien sa mission, la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise a mené trois enquêtes. La première s’intéresse aux victimes, la deuxième a exploré les archives de l’Eglise, tandis que la dernière s’est penchée sur le traitement par la presse de ces affaires. » (A la Une du Monde – 05.10.2021)

Sur France Culture, ce matin, Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix, dont elle a été l’envoyée spéciale à Rome de 2005 à 2009, spécialiste du Vatican et autrice d’Histoire d’un silence, un témoignage portant sur les affaires de pédophilie à Lyon. Elle apporte cette précision : « Le rapport est glaçant, car d’une part, les abus sexuels sont massifs dans l’Eglise depuis 1950, et par rapport aux autres associations (Education nationale, associations sportives…), l’Eglise est plus criminogène. Seule la famille l’est plus. »

Ma contribution au Monde.

La chasteté/pureté a pour cause le mépris du corps et, dans le corps, ce qui échappe au contrôle de l’esprit/âme, la sexualité. Le mépris du corps parce qu’il est un cadavre en puissance. En contradiction, la force de la pulsion sexuelle. L’église catholique est une expression  « utile » du déni général de la mort telle qu’elle est. Derrière le discours de l’amour qui joue un rôle d’excipient, le christianisme institutionnalisé est une forme de fascination  non pour la vie mais morbide pour la mort : l’emblème n’est pas une représentation de la résurrection mais la croix, l’instrument de mort voulue par le « père ». La prêtrise peut donc être un refuge pour les hommes en mal de sexualité et pour qui l’excipient ne fonctionne pas : le prêtre est le père, le père est Dieu, donc le prêtre est intouchable, comme le père dans la famille. D’où l’inefficacité (relative) des interdits pour les uns et les autres dont la figure et la fonction renvoient  au même besoin de pouvoir rassurant.

Complément (la contribution ne peut dépasser les 1000 signes) : « Au terme de deux ans et demi d’enquête, Jean-Marc Sauvé et les 21 autres membres de la Ciase ont recensé environ 3 000 prêtres ou religieux pédocriminels depuis 1950, estimant à 216 000 le nombre de victimes mineures de prêtres, diacres et religieux. Un « phénomène massif » couvert pendant des décennies par le silence. Et si l’on ajoute les personnes agressées par des laïcs travaillant dans des institutions de l’Église (enseignants, surveillants, cadres de mouvements de jeunesse…), le nombre grimpe à 330 000, a indiqué Jean-Marc Sauvé. La commission indépendante d’émettre 45 propositions : écoute et indemnisation des victimes, prévention, formation des prêtres et religieux, responsabilité de l’Église, transformation de la gouvernance. Le président de la Conférence des évêques de France, Éric de Moulins-Beaufort, a exprimé « sa honte », « son effroi » et a demandé « pardon » aux victimes de pédocriminalité. » (France Culture, dans la page du journal de 13 h 00 du 05.10.2021)

L’évêque interviewé dans ce journal parle lui aussi de honte, d’humiliation et de pardon – il indique aussi de manière très claire qu’il s’agir de crimes qui ne doivent plus être traités en interne mais par la police et la justice – et, à aucun moment, il n’évoque la fonction de déni (cf. la contribution) qu’exercent l’église et la croyance religieuse, jusqu’ici en accord avec le discours dominant de la société. Il ne tente pas non plus d’établir un lien entre l’actualité de la révélation de l’ampleur des crimes et la déliquescence de la croyance à la résurrection. Ce n’est pas surprenant : cette analyse conduit à remettre en cause le récit évangélique et l’église elle-même chargée de le raconter. Thomas Cluzel qui conduit l’interview du prélat (Emmanuel Gobilliard, évêque auxiliaire de Lyon) s’en tient lui aussi à la description des effets/traitements et n’évoque même pas la dimension systémique suggérée le matin à la rédactrice de La Croix par Guillaume Erner (sur d’autres sujets et avec d’autres interlocuteurs, il sait pourtant très bien pousser l’invité dans ses derniers retranchements) ; là, il est muet sur la question pourtant majeure de la causalité, signe, sans doute, de la force d’imprégnation du discours catholique (le titre de « monseigneur » ?), plus généralement celui de la croyance, et du déni sur lequel ils se fondent.

E. Macron et l’Algérie

« Quand l’Elysée organise une rencontre, le 30 septembre, avec dix-huit jeunes issus des différents groupes liés à la mémoire de la guerre d’Algérie – petits-enfants de pieds-noirs, de soldats, de harkis, de militants FLN et de juifs d’Algérie –, le chef de l’Etat saisit l’occasion pour délivrer un message sans aucune ambiguïté. Une fois évoqués « les souffrances » et « les traumatismes » transmis aux héritiers de la tragédie de la guerre (1954-1962), il émet des jugements jamais entendus dans la bouche d’un président français contre un « système politico-militaire » à Alger, qui, à l’en croire, s’est « construit sur la rente mémorielle » et « la haine de la France ». « On voit que le système algérien est fatigué, le Hirak [mouvement de protestation] l’a fragilisé, ajoute M. Macron. J’ai un bon dialogue avec le président [Abdelmadjid] Tebboune, mais je vois qu’il est pris dans un système qui est très dur. » (A la Une du Monde – 04.10.2021)

Ma contribution

Dans ce contexte, ce n’est pas tant le contenu du discours qui importe que celui qui le prononce. Qu’il existe une « rente mémorielle » n’est pas discutable, mais que la formule ait été prononcée par celui qui sait pertinemment qu’elle ne peut pas être entendue/écoutée par ceux à qui elle est adressée pose un problème. Comme en son temps la qualification de la colonisation de « crime contre l’humanité », expression qui est, si on veut bien la regarder de près, un non-sens. Quant à la réconciliation évoquée par certains elle présuppose une entente préalable qui n’a jamais existé. Conciliation serait donc plus appropriée. Enfin, que l’Algérie soit une construction récente n’implique pas qu’elle n’existe pas en tant que nation. On ne s’en sortira pas tant que la question essentielle ne sera pas posée : qu’est-ce qui – en deçà des motifs conjoncturels bien connus – conduit un pays à envahir par la force un autre pays pour le soumettre à ses propres lois, croyances, manière de vivre etc.

 Une 1ère réponse :

« Concernant l’Algérie, la France n’a pas envahi ce pays, il n’existait pas. Elle a botté le derrière des Turcs pour prendre sa place et redessiner un territoire selon ses envies. Les peuples locaux n’étaient pas une variable de l’équation. Depuis 62, ils ne le sont toujours pas. Les Kabyles sont le seul peuple préexistant à tous ces empires qui se sont succédé en Afrique du Nord. C’est aussi celui que la clique au pouvoir ne veut surtout pas reconnaitre. Que la nation algérienne se construise sur son indépendance, c’est son intérêt. Mais pas en instrumentalisant les Algériens de France ni pour le profit inique de vieillards milliardaires. »

Ma réponse :

Entre 1830 et 1962 s’est construite peu à peu une réalité nationale dont témoignent la naissance et le développement de la lutte pour l’indépendance. Une construction nationale est toujours le résultat d’un processus.

Un 2ème réponse :

« Il faudrait poser votre question à la Turquie, qui, avec son ancien empire ottoman, a une bien plus large expérience que la France [dont la présence en Algérie relève de l’anecdote comparée à la colonisation ottomane (1512-1830). »

Ma réponse :

Vous soulignez une différence de type quantitatif, mais ce n’est pas l’objet de ma contribution qui pose la question de la causalité. Qu’elle soit turque, belge, espagnole, arabe ou française, peu importe. Quel est le dénominateur commun, propre à notre espèce ?

Le soutien de J-M Le Pen à E. Zemmour

« Jean-Marie Le Pen soutiendra Eric Zemmour, s’il est « mieux placé » que Marine Le Pen. Le cofondateur du Front national observe d’un œil bienveillant la précampagne du polémiste réactionnaire. Il regrette que Marine Le Pen ait laissé le terrain « inoccupé ». (A la Une du Monde – 02.10.2021)

Extraits :

« « Je cache mes griffes et ma queue… » A 93 ans, Jean-Marie Le Pen rit d’avoir été le diable de la Ve République (…) « Marine a abandonné ses positions fortifiées et Eric occupe le terrain qu’elle a quitté », accuse le cofondateur du Front national, exclu du parti en 2015 et hostile depuis toujours à la dédiabolisation opérée par sa fille. Après les régionales, en juin, il appelait le Rassemblement national (RN) à retrouver sa « virilité ». A travers lui, c’est tout le vieux « Front » qui doute. Et qui regarde vers l’arc zemmourien, qui va de l’ancien RPR à la frange traditionaliste du RN.(…) Un jour de janvier 2020, au Bristol, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Eric Zemmour déjeune avec Jean-Marie et Jany Le Pen. La quatrième convive est une amie chère du couple : Ursula Painvin, née von Ribbentrop, fille de Joachim von Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du IIIe Reich, pendu en 1946 à Nuremberg. « Un morceau du pacte germano-soviétique », s’amuse un lepéniste. C’est un saut dans l’histoire aux yeux de l’essayiste, qui en est féru, et qui s’en vantera avec délectation autour de lui. Ursula, 88 ans aujourd’hui, vénère Jean-Marie Le Pen (« Il faudrait te cloner », le félicite-t-elle) et, de Berlin, encourage Eric Zemmour avec ses « pensées les plus admiratives et amicales » Un mot de trop ? « La seule différence entre Eric et moi, c’est qu’il est juif, conclut sans détourJean-Marie Le Pen. Il est difficile de le qualifier de nazi ou de fasciste. Cela lui donne une plus grande liberté. ».

L’article, agrémenté d’une photo de J-M Le Pen (il « trône » sur un fauteuil dans le salon de son manoir de Montretout), suscite près de cent commentaires.

Ex :

« Le JMLP des années 80-2000 aurait eu un boulevard lors de cette élection de 2022 . Ses tristes prophéties se sont malheureusement réalisées, et les gens qui l’ont combattu apparaîtront à nos enfants comme une France de la collaboration. Z présente aussi une modélisation édifiante à venir du pays , si rien n’est fait , et qui prend forme jour après jour . Pour 2022, l’électeur moyen doit arrêter de faire fausse route sur tout, et apprendre de ses erreurs pour mieux voter cette fois ci . Nos enfants ne nous le pardonneront pas sinon . Sandrine Rousseau pratiquement candidate d’un parti comme EELV , en plus de Mélenchon et Hidalgo , nous voyons bien que la démographie jouera contre nous dans les prochaines années si rien n’est fait avant . Le temps presse. »

« Le Pen avait raison en son temps sur bien des thèmes. Marine devrait se retirer au profit de Zemmour. »

« Z double MLP simplement car il est meilleur : rhétorique, argumentaire, culture. Et il va sur les terres abandonnées par marine: l’immigration qui est le fonds de commerce de l’extrême droite.Un second tour Zemmour Macron semble désormais probable. »

Ma contribution :

Ce que représente JMLP est la fascination pour l’anesthésie des interdits. « Dire tout haut ce que tout le monde dit tout bas » précisément parce qu’on ne peut pas le dire tout haut, sauf à rendre impossible la vie sociale et à ne plus se reconnaître soi-même. JMLP, lui, joue avec l’interdit et l’exercice du pouvoir politique a été la cadette de ses ambitions. Les « petits » pouvoirs – plus ou moins cachés et brutaux – que lui ont donnés le statut militaire lui ont suffi. C’est son histoire, ses problèmes personnels. Ce qu’on appelle, à tort, la lepénisation des esprits ne concerne pas la pensée, les idées, mais les strates les plus obscures de qui nous sommes, celles qui, à un faible degré, nous donnent parfois envie de dire l’inconvenance, de refuser les conventions. Un point commun avec E. Zemmour est la maîtrise du langage. On le sait, au moins depuis Platon, cette maîtrise peut être l’instrument du pire,  notamment quand elle exploite les peurs à des fins de délectation.