Joinville-le-Pont (2) 

J’aurais bien besoin d’une explication. L’article Joinville-le-Pont que j’ai publié en novembre 2020 a été visité plus de 700 fois.  Je ne suis pas le mieux placé pour en juger, mais je ne dirais pas qu’il est un de ceux qui me semblent inoubliables, pour autant qu’il y en ait qui le soient, s’entend ! J’aimerais donc bien savoir d’où vient ce surprenant engouement. De tous ceux qui sont allés le lire, quelques-uns auraient-ils l’amabilité de m’expliquer quelle information/incitation ils ont suivie pour aller cliquer dessus ? (hum… cliquer dessus… l’expression n’est pas très heureuse… mais comment je pourrais dire… appuyer avec l’index sur le côté gauche de la souris et… ou alors glisser l’index sur le… comment ça s’appelle ce petit écran, là, sur les portables… bon, je laisse cliquer ) Je les remercie par avance – ça ne se fait pas, je sais, oui, mais vu mon état de profond désarroi – de m’aider à résoudre ce qui est pour moi une énigme presque angoissante. Ah… J’ai demandé (deux fois !) à WordPress s’il n’y aurait pas une erreur de comptage quelque part. Ça m’aurait arrangé, parce que quand même, Joinville-le-Pont !  mais il paraît que non. Help !

Michel Bouquet

Molière fut enterré de nuit, en catimini. En ce temps-là où croire en Dieu était obligatoire et où la religion enveloppait tout, les comédiens étaient excommuniés et ne pouvaient donc être enterrés accompagnés du viatique qui donnait une chance d’accéder au paradis.

Au 17ème siècle le comédien est encore diabolique, dans le sens étymologique : le verbe grec diaballein « lancer à travers » signifie aussi calomnier (une calomnie revient à lancer des accusations), puis diviser (lancer à travers conduit à séparer).

Celui qui évolue sur la scène du théâtre n’est pas « un » comme est censée l’être la créature divine idéale mais il représente une division de l’être qui renvoie à celle de l’homme originel séparé de Dieu par le Diable tentateur.

Son ambivalence (Molière était très apprécié de Louis XIV même quand il le censurait – voir l’article Tartuffe daté du même jour) tient au fait qu’il est l’expression vivante d’une caractéristique humaine que la doxa religieuse de la Providence a du mal à refréner : l’imaginaire, le rêve et le désir qu’ils expriment d’être autre dans un monde autre.

Aujourd’hui, Michel Bouquet recevra un hommage national aux Invalides et le président de la République prononcera son éloge funèbre.

Que le comédien – et lui particulièrement – soit perçu et reconnu comme l’incarnation positive de ce désir est le signe d’une émancipation de la société.

Que cette perception devienne objet de reconnaissance officielle est problématique dans le sens où elle fige de manière quasi institutionnelle l’expression de ce qui est essentiellement rejet des structures de pouvoir et mouvement.

Surtout quand l’hommage commencera par un passage en revue des troupes militaires et l’interprétation de la Marseillaise…

Où il se trouve – on ne le sait pas vraiment – Molière ne peut qu’en rire… ou en pleurer.

Tartuffe ou l’hypocrite

Le Printemps des Comédiens de Montpellier propose en mai prochain Tartuffe ou l’hypocrite, une pièce en 3 actes que Molière écrivit en 1664. Le texte original, perdu, a été reconstitué par l’historien Georges Forestier.

La réalisation/mise en scène est celle du Belge Ivo van Hove pour la Comédie Française

La pièce est rédigée en vers dits alexandrins, desvers de 12 syllabes (utilisés pour l’écriture, au 12è siècle, du roman d’Alexandre, d’où leur nom) qui sont la marque du 17ème siècle notamment pour le théâtre (Corneille, Racine). Ce vers peut être rapproché par sa structure équilibrée (deux « hémistiches » de 6 syllabes) de l’architecture du palais du roi remarquable lui aussi par ses symétries et son équilibre, symbole fort de la monarchie construite pour durer toujours.

Molière fait jouer Tartuffe ou l’hypocrite à Versailles, devant le roi qui est son « employeur ». S’il apprécie la pièce, les pressions de l’archevêque de Paris le conduisent à en interdire les représentations publiques.

Molière ne cessera de lutter pour la faire jouer, il en écrira d’autres versions, dont la dernière, en 5 actes (1669), qu’il intitulera alors Tartuffe ou l’Imposteur.

De quoi s’agit-il ?

Un homme d’une quarantaine/cinquantaine d’années (ce qui est vieux pour l’époque) – Orgon – a introduit chez lui ce qu’on pourrait appeler un directeur de conscience, Tartuffe. Tartuffe est un dévot (de manière péjorative un « cagot ») un homme qui dit consacrer sa vie à la spiritualité, à la prière, à Dieu. A l’époque où le roi est représentant de Dieu, la religion englobe l’ensemble de la vie et un tel investissement, individuel ou collectif n’est pas rare. Ainsi, la Compagnie du Saint-Sacrement, une société secrète catholique qui s’employa à faire interdire la pièce, avant sa dissolution sur ordre du roi pour un problème de pouvoir politique (elle était une expression du pouvoir papal romain). Tartuffe ne fait pas partie de l’institution ecclésiastique, nous dirions que c’est un laïque.

D’un premier mariage, Orgon a un fils d’une vingtaine d’années – Damis – et il est remarié avec une femme bien plus jeune que lui, Elmire.

Complètent la famille, la mère d’Orgon – Madame Pernelle –, le frère d’Elmire – Cléante, donc beau-frère d’Orgon – et la servante Dorine.

Tartuffe est en réalité un faux-dévot, un hypocrite, qui a su séduire Orgon pour capter son argent et séduire sa femme. Toute la famille l’a compris, sauf Orgon, bien sûr, et sa mère, Madame Pernelle. A la fin de la pièce, Tartuffe sera démasqué et chassé de la maison.

Problème : pourquoi l’église a-t-elle voulu faire interdire Tartuffe ? Etant donné que la pièce défend la pratique de la vraie religion, sincère et honnête, notamment par la bouche de Cléante, personnage sympathique dont on peut dire qu’il est le porte-parole (réel ou pas, c’est autre chose) de Molière, pourquoi l’église n’a-t-elle pas au contraire applaudi cette dénonciation théâtrale de l’hypocrisie ?

La contradiction peut se résoudre si l’on considère que ce que dénonce la pièce de Molière n’est pas l’hypocrisie en soi, mais le rapport entre la religion et la faiblesse/fragilité humaine.

Orgon est présenté comme homme qui a été solide dans le passé. Voici comment Dorine le décrit :

« Nos troubles [la Fronde des princes contre le jeune roi] l’avaient mis sur le pied d’homme sage

Et pour servir son Prince, il montra du courage :

Mais il est devenu comme un homme hébété,

Depuis que de Tartuffe on le voit entêté.

Il l’appelle son frère, et l’aime dans son âme

Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, frère et femme.

C’est de tous ses secrets l’unique confident,

Et de ses actions le directeur prudent.

Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse,

On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse. »

Cet étrange rapport avec Tartuffe est confirmé par Orgon lui-même quand il explique à Cléante, son beau-frère, le comportement du dévot vis-à-vis d’Elmire, sa femme :

« Il prend pour mon honneur un intérêt extrême ;

Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,

Et plus que moi, six fois, il s’en montre jaloux. »

La clé d’explication se trouve, à la fin de la pièce, sous la table recouverte d’un tapis où Elmire fait mettre Orgon pour en faire le témoin direct de l’hypocrisie de Tartuffe. Elle l’a prévenu de ce qu’elle allait jouer pour le démasquer et lui a bien précisé qu’il pourrait mettre fin à la scène quand il le voudrait, en sortant de sous la table.

Tartuffe a déjà tenté de séduire Elmire dans une scène précédente. Damis, le fils d’Orgon, caché dans un recoin de la pièce à l’insu des deux personnages en a été le témoin, mais Orgon a refusé de le croire et,  à Tartuffe qui joue très bien le coup du persécuté et fait semblant de vouloir quitter la maison (« Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez…) il dit ceci : 

« Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.

Faire enrager le monde, est ma plus grande joie,

Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie. »

Elmire fait donc venir Tartuffe, lui fait inspecter la pièce pour le tranquilliser (il ne pense pas à regarder sous la table) et entreprend de le convaincre qu’elle est d’accord pour répondre à ses avances. Tartuffe, surpris et méfiant, lui demande de confirmer ses mots par des actes : autrement dit, il lui demande une relation sexuelle.  Elmire tousse à plusieurs reprises pour inciter Orgon à sortir. Comme il ne bouge pas et qu’elle va être obligée de passer à l’acte, en dernier recours elle envoie Tartuffe vérifier que son mari n’est pas dans le couloir. Avant de sortir, Tartuffe lui dit :

« Qu’est-il besoin pour lui, du soin que vous prenez ?

C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.

De tous nos entretiens, il est pour faire gloire,

Et je l’ai mis au point de voir tout, sans rien croire »

Tartuffe sort de la pièce et Molière fait sortir Orgon.

La problématique est donc celle-ci : étant donné que l’hypocrisie de Tartuffe est immédiatement manifeste et évidente dès le début de l’échange avec Elmire, pourquoi Molière laisse-t-il Orgon sous la table ? Autrement dit, si on pose la question du point de vue de la « psychologie du personnage », qu’est-ce que vit Orgon sous la table (= ce que décide de lui faire vivre Molière) qui ne lui donne pas envie de sortir ? Autrement dit encore, si Orgon sort dès qu’il a compris dans le même temps que les spectateurs, le problème est simple et le sens clair : un homme s’est laissé « avoir » dans une sorte d’égarement et la révélation de l’hypocrisie suffit à le rétablir dans son bon sens.

Seulement, ce n’est ni aussi simple ni aussi clair puisqu’il ne sort pas.

Il s’agit donc d’un homme qui entend un autre homme demander à sa femme de coucher avec lui… et qui reste inerte alors que sa femme ne cesse de lui envoyer des signes pour lui faire comprendre que l’autre va passer à l’acte.

Ce que Molière fait manifester ainsi par Orgon et sa relation avec Tartuffe est donc de l’ordre de la perversion : la position du mari est à tous les points de vue inconfortable, pénible et douloureuse… et jouissive, puisqu’il la conserve.

Hum… Entre parenthèses, on peut aussi s’interroger sur la « psychologie du personnage » de la femme/épouse qui pourrait très bien lever le tapis et montrer son mari… Hum… Molière était marié à une femme de vingt ans plus jeune que lui, Armande Béjart – dont certains ont même fait courir le bruit qu’elle était une fille qu’il aurait eue avec Madeleine Béjart, membre importante de la première troupe dont il fit partie et avec laquelle il eut une relation –  et avec laquelle les relations n’étaient pas…  Hum… Mais bon… Quel rapport ?… Hum….

Le sens peut donc être celui-ci : Orgon compense une impuissance (sexuelle) par la perversion (Faire enrager le monde est ma plus grande joie) dirigée contre son fils (il le déshérite – dans la dernière version de la pièce, il a une fille qu’il donne à Tartuffe) et contre sa femme (Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie) et il se sert de Tartuffe comme d’un substitut de cette impuissance.

Ce qui lui est insupportable, ce n’est donc pas que Tartuffe couche avec Elmire (il faut imaginer son plaisir sado-maso sous la table), c’est la révélation de son impuissance (C’est un homme, entre nous, à mener par le nez) par celui-là même qu’il a chargé de la masquer.  

Ce que l’église ne pouvait tolérer, c’est le lien que Molière établit entre religion et perversion : la religion peut être/est un outil d’une perversion disons passive par celui qui est fragilisé par la vie (Orgon) et active pour celui qui choisit d’exploiter cette fragilité (Tartuffe). De là à en conclure qu’elle est en soi, intrinsèquement, cet outil de perversion, il n’y a qu’un pas que l’autorité ecclésiastique ne pouvait pas laisser franchir. Le roi dont le pouvoir était appuyé sur cette autorité, non plus, même si l’individu Louis applaudissait le comédien.    

Dans la dernière mouture de la pièce intitulée Tartuffe ou l’imposteur, Tartuffe qui utilise pareillement la religion, se révèle être un escroc connu de la police et c’est l’intervention du roi qui vient rétablir Orgon dans ses biens qu’il lui a légués. L’escroquerie de droit commun « expliquant » le recours à l’hypocrisie, le rapport religion/perversion pouvait passer au second plan et la pièce sera finalement autorisée après une longue lutte pendant laquelle Molière écrira sa pièce la plus « révolutionnaire », Dom Juan.

Voilà ce qu’est, de mon point de vue, l’objet de Tartuffe, qu’il soit hypocrite ou imposteur, peu importe.

Nous verrons ce qu’en a fait le metteur en scène.

La pauvreté du discours

Les mots, la syntaxe, les phrases, disent le niveau de clarté, de lucidité de celui qui parle, en tant qu’individu ou porte-parole d’un groupe.

Julien Bayou secrétaire national d’Europe-Ecologie-Les Verts était invité au journal de 12 h 30 à France Culture, le mardi 26 avril 2022. Le journaliste l’interrogeait sur l’échec de son parti au premier tour (moins de 5% ont voté pour Yannick Jadot désigné par les Verts pour les représenter).

Quelques extraits :

« Je pense que l’écologie elle est radicale puisqu’il s’agit de changer la vie. (…) quand je pose le fait qu’il faut tirer des leçons je ne tire pas sur tel ou tel messager je dis que collectivement on doit tirer les leçons sur notre capacité à porter le message. Je ne remets rien en cause des positions que nous avons portées. (…) Je crois qu’il faut reconnaître évidemment que la FI est arrivée en tête (…) nous disons qu’il faut un projet qui ranime l’espoir dans ce pays »

En quoi l’écologie (l’étude de notre environnement) pourrait-elle être « radicale » ? Est-ce que c’est « la vie » qu’il s’agit de changer, ou une manière de vivre, c’est-à-dire une définition de la vie humaine ? 

Qu’est-ce que veut dire « poser le fait de tirer les leçons » ? « Poser le fait de » quand il s’agit d’analyser ? Et que veut dire « tirer les leçons sur une capacité » ? Et encore « porter des positions » ? Et encore « croire qu’il faut reconnaître » quand il s’agit d’un événement ? Et quel est cet « espoir » qu’il faut « ranimer » ? « Dans ce pays », oui, au cas où l’on s’imaginerait qu’il ne s’agit pas de la France.

Ces approximations de langage expriment les approximations d’une analyse fourvoyée dans une structure inadéquate de parti politique.

Et elles sont en soi le signe de la pauvreté du discours politique général, dont ce qui apparaît comme une cuisine électorale pour l’élection législative à venir est un autre signe.

Pour le moment, le discours se résume à des calculs arithmétiques, des projections mathématiques, des questions de tactique, de combinaisons, des problèmes de personnes, d’ego, dont l’expression la plus emblématique est sans doute celle de J-L Mélenchon après le 1er tour « Elisez-moi premier ministre ! »

Il n’y a pas, toujours pour le moment, un discours politique qui prenne en compte la gravité de l’état du pays dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est déboussolé, pas très loin de se jeter dans l’abîme.

RN : ce qui n’a pas (assez) fonctionné

Nous le devons à V. Poutine.

L’agression militaire contre l’Ukraine a modifié la représentation du chef dont le RN a besoin pour s’imposer. Si, jusqu’en février dernier, V. Poutine pouvait incarner plutôt positivement ce chef auréolé de puissance « identitaire » (la Russie mythique se relevant face à une Europe méprisante destructrice de l’âme de ses Nations amollies) et si sa solide poignée de mains avec M Le Pen était valorisante (cette Marine, quel homme !), la guerre ukrainienne (le fort agressant le faible) en a perverti la représentation. M. Le Pen a dû prendre ses distances avec la référence « chef viril et musclé» et se transformer en mère aimante et protectrice. Cette mutation s’est accompagnée d’un programme budgétaire qui, contre son attente, a limité sa progression dans la mesure où il proposait des mesures dont les médias et E. Macron ont facilement pu montrer qu’elles aggravaient les inégalités. Une absurdité et un contresens, donc, en regard de l’image maternelle construite à coups de déclarations d’amour patriotique visant surtout les plus démunis.

Reste que, ce dimanche 24 avril 2022,  près de 42% des électeurs exprimés ont voté pour ce qu’elle incarne, soit plus de treize millions, autrement dit 27,3% des citoyens inscrits sur les listes électorales. Cette réalité permet de comprendre pourquoi les manifestations organisées après le 1er tour contre le RN ont rassemblé si peu de monde. Il est probable qu’une partie de ceux qui avaient manifesté contre le père en 2002 ont voté pour la fille vingt ans plus tard.

Même si un certain nombre d’entre eux a voté pour elle contre E. Macron en se persuadant que les autres ne le feraient pas en nombre suffisant, ils ont quand même pris et mis dans l’enveloppe qu’ils ont déposée dans l’urne le bulletin qui pouvait faire de Marine Le Pen la présidente de la République.

Il est peu probable que l’élection d’E. Macron soit suivie d’un raz de marée législatif LREM, et personne n’est en mesure de savoir dans quelle mesure les critère locaux, politiques et historiques habituels, seront opérants.

Le changement de système n’étant pas à l’ordre du jour, l’idéal (relatif) serait que les partis/mouvements du champ politique discutent ensemble en tant que tels.

Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat, écrivait Aragon en 1943 (La rose et le réséda).

La question est de savoir s’ils ont la même définition/perception de la grêle.

Voter

Pour quoi – et non pour qui – voter ? Un candidat n’est que l’expression d’une des strates qui nous constituent, individus et collectivité. Les arguments électoraux concernent le plus souvent des épiphénomènes ou des modalités de la gestion politique, quand bien même ils peuvent avoir des incidences importantes (impôts, retraite, santé…). Ainsi, dire que E. Macron est le « président des riches » est une manière d’esquiver le problème : il est l’expression du système capitaliste dont on sait le principe de fonctionnement (être= avoir+) et qu’aucun candidat n’a remis en cause – Ph. Poutou et N. Artaud exceptés, sur le mode révolte adolescente.  M. Le Pen est l’expression de nos peurs/angoisses qui ne sont pas de l’ordre du politique, mais de la pathologie liée à la dépression que nous traversons depuis 30 ans. Elire E. Macron c’est continuer dans le champ du politique. Elire M.Le Pen – directement ou en s’abstenant ou en votant « blanc » – c’est en sortir.   

Deux photos

Elles illustrent l’article à la Une du Monde numérique (22.04.2022) qui rend compte du meeting de M Le Pen à Arras, hier.

Sur la première, on la voit au pupitre entourée de jeunes vêtus du tee-shirt « Les Jeunes Marine », tous en train de chanter. Elle vient de prononcer un discours violent, brutal, agressif non seulement contre E. Macron mais contre tout ce et ceux qui ne coïncident pas avec son roman imaginaire de la France.

Ils ont moins d’une vingtaine d’années, des figures sympathiques et acceptent de s’identifier à cette femme qui prétend incarner la France méprisée et humiliée.

Sur la seconde, le visage déformé par son hurlement,  un jeune adulte brandit le drapeau tricolore. Est-ce lui qui a crié à trois reprises « Macron pendaison ! » pendant le discours ?

Qu’est-ce qui manque dans le discours global de l’école ?… telle est la question qui me vient quand je les vois applaudir le discours d’exclusion et de haine dont ils souhaitent qu’il devienne la référence majeure pour leur pays.

Le débat télévisé du second tour

Le débat entre les deux tours est de l’ordre de la compétition sportive : deux incarnations, deux camps, des supporters, et, au bout du temps imparti, la victoire ou la défaite avec, pour différence majeure avec le stade, l’absence de tableau d’affichage indiquant l’une et l’autre ; l’une et l’autre sont plus ou moins (selon l’importance des ratés) déterminées par les commentaires qui suivent le débat.

Ce qui se joue dans cet affrontement pour lequel l’un et l’autre se préparent et s’entraînent comme s’il s’agissait d’un match sportif, ne concerne pas le contenu des programmes – les grandes lignes sont connues – mais, pour un public précis, la représentation d’un rapport d’adéquation supposée entre l’image de chacun des candidats et la fonction pour laquelle ils sollicitent le suffrage universel.

Ce public auquel le débat est principalement destiné, est celui qui attend de voir/entendre pour choisir. Les supporters, eux, ne changeront pas leur vote, même si leur champion se plante, non plus que les électeurs « politiques » qui savent quel est l’enjeu réel et qui estiment ne pas avoir besoin de regarder l’affrontement télévisuel.

Pour ce public le rapport d’adéquation est déterminé par ce que j’appellerai la maîtrise de l’ordre rhétorique qui se manifeste par la syntaxe et son expression.

Un exemple : E. Macron et M. Le Pen ont des positions opposées sur la question de l’immigration et de l’étranger. Le thème de « préférence nationale » mis en avant par le RN peut recueillir un assentiment d’ « évidence » parce qu’il s’appuie sur le principe de l’individuel/familial « moi et les miens d’abord ». M. Le Pen s’est exercée à le répéter et nul doute qu’elle saura le faire valoir par une rhétorique (mots, mimique, gestes) maîtrisée pour toucher ainsi à notre partie « animale ».  

La seule réponse possible ne peut concerner que le rapport entre cette partie animale – « anima » en latin désigne le souffle de la vie –  et la spécificité de notre « commun » politique historique qui – de Montaigne aux Lumières – a accouché de la déclaration universelle des Droits de l’homme.

Autrement dit, dans la France historique, le « moi et les miens d’abord » n’a de sens que dans le rapport à l’étranger défini par cette déclaration.

C’est un exemple, parmi d’autres, de ce qui caractérise le vote politique.

The fields of Athenry : un souffle d’humanité

C’est une chanson de trois couplets qui parle de la grande famine que connut l’Irlande au milieu du 19ème siècle. Elle est l’expression d’une communauté.

Vous pouvez la trouver sur YouTube.

Plusieurs versions, dont celles de Paddy Relly seul (les paroles défilent sur l’écran) ou avec le groupe The Dubliners, ou encore celle qui est interprétée par les habitants d’Athenry, une localité située au nord de Galway.

Voici le texte :

Par un mur de prison solitaire
By a lonely prison wall

J’ai entendu une jeune fille appeler
I heard a young girl calling

« Michael, ils t’ont emmené
« Michael, they have taken you away

Car tu as volé le maïs de Trevelyan
For you stole Trevelyan’s corn

Alors les jeunes pourraient voir le matin
So the young might see the morn

Maintenant, un bateau-prison attend dans la baie »
Now a prison ship lies waiting in the bay »

                           **

Bas se trouvent les champs d’Athenry
Low lie the fields of Athenry

Où une fois nous avons regardé les petits oiseaux libres voler
Where once we watched the small free birds fly

Notre amour était sur l’aile, nous avions des rêves et des chansons à chanter
Our love was on the wing we had dreams and songs to sing

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

                         **

Par un mur de prison solitaire
By a lonely prison wall

J’ai entendu un jeune homme appeler
I heard a young man calling

« Rien n’a d’importance, Mary, quand tu es libre
« Nothing matters, Mary, when you’re free

Contre la famine et la couronne
Against the famine and the crown

Je me suis rebellé, ils m’ont abattu
I rebelled, they cut me down

Maintenant tu dois élever notre enfant avec dignité »
Now you must raise our child with dignity »

                           **

Bas se trouvent les champs d’Athenry
Low lie the fields of Athenry

Où une fois nous avons regardé les petits oiseaux libres voler
Where once we watched the small free birds fly

Notre amour était sur l’aile, nous avions des rêves et des chansons à chanter
Our love was on the wing we had dreams and songs to sing

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

                           **

Par un mur de port solitaire
By a lonely harbour wall

Elle a regardé la dernière étoile tomber
She watched the last star falling

Alors que ce bateau-prison naviguait contre le ciel
As that prison ship sailed out against the sky

Car elle vivait dans l’espoir et la prière
For she lived in hope and pray

Pour son amour à Botany Bay
For her love in Botany Bay

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

                          **

Bas se trouvent les champs d’Athenry
Low lie the fields of Athenry

Où une fois nous avons regardé les petits oiseaux libres voler
Where once we watched the small free birds fly

Notre amour était sur l’aile, nous avions des rêves et des chansons à chanter
Our love was on the wing we had dreams and songs to sing

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

L’enjeu du vote du 24 avril

Je ne parle pas ici des personnes Marine Le Pen et Emmanuel Macron mais de ce dont ils sont, plus ou moins consciemment, l’expression.

Il ne s’agit donc pas de voter pour ou contre l’une ou l’autre, mais de savoir ce que disent leurs discours.

Le discours d’E. Macron est celui du capitalisme dont je dirais qu’il est la représentation parfaite, en ce sens qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre ce qu’il pense / dit et la réalité de ce système.

Ce qu’il promeut, c’est la réussite de l’individu-entrepreneur comme critère de réussite collective. Cette conception de la vie est appuyée sur la formule « quand on veut (réussir) on peut/il suffit de (traverser la route) ». Par l’effet du « ruissellement », l’enrichissement de quelques-uns (les meilleurs = ceux qui veulent) profite à la collectivité. C’est ce qui sous-tend ses décisions de diminuer l’aide au logement pour les étudiants, de demander une compensation pour l’obtention du RSA. Le critère essentiel étant la croissance, autrement dit le développement exponentiel du couple production/consommation, il faut donc « travailler plus pour gagner plus » (une formule de N. Sarkozy dont la différence avec E. Macron n’est que d’ordre culturel/langagier)  et, la durée globale de vie augmentant,  il propose de reculer progressivement l’âge du droit à la retraite à 65 ans. Le corollaire est l’infantilisation dont le traitement de la pandémie a été une illustration (cf. les articles à partir de mars 2020, entre autres).

Le discours de M. Le Pen n’est pas celui de l’anticapitalisme – ses promesses électorales actuelles sont focalisées sur le « pouvoir d’achat » – et il n’est pas non plus celui du capitalisme dont elle utilise la dimension financière pour susciter des réactions populaires passionnelles.

L’examen des principes fondateurs du FN-père (on peut les trouver sur Wikipédia) montre qu’il n’y a pas de différence de fond avec le RN-fille : l’essentiel est l’identité/préférence nationales, le rejet de l’étranger immigré, autrement dit un repli identitaire dont la justification/caution sont l’intérêt et la protection du « peuple français ».

J’emprunte l’essentiel de ce qui suit – jusqu’aux *** – à un article du Monde (12.04.2022) réservé aux abonnés.

Derrière les promesses économiques de l’avant-scène électorale, se tient, prête à l’emploi, une batterie de mesures concernant ces thèmes et qu’elle fera adopter par référendum (il n’est pas difficile d’imaginer quelle serait la réponse à : êtes-vous d’accord pour donner la priorité aux Français ?) dont elle précise que le résultat à l’avantage de ne pouvoir être remis en cause par le Conseil constitutionnel.

 La préférence nationale est la clef de voûte :  il s’agit d’instaurer une discrimination légale entre nationaux et étrangers pour accéder à l’emploi privé, à la fonction publique, au logement social, à l’hôpital ou aux prestations sociales. Autrement dit, inscrire, comme il est prévu,  cette priorité nationale dans la Constitution sera une rupture majeure avec la Déclaration de 1789 et le préambule de celle de 1946 qui fondent pour l’essentiel notre République.

Abroger la naturalisation automatique par le mariage et supprimer le droit du sol pour les enfants nés en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France, en vigueur depuis 1889 et jamais remis en cause, même sous le régime de Pétain, fait également partie des mesures, comme la possibilité d’un référendum sur le rétablissement de la peine de mort (du genre : êtes-vous d’accord pour rétablir la peine de mort pour les crimes commis sur les enfants, par des terroristes etc. ?)

Enfin, s’agissant de l’Union européenne, elle envisage de renégocier « de nombreux textes de droit dérivé, voire des traités eux-mêmes », de ne plus tenir compte des avis de la Cour de justice instituée par la Convention européenne des droits de l’homme, autrement dit de rejoindre le camp de l’Azerbaïdjan, de la Turquie et de la Russie. Sa proximité avec V. Poutine, comme avec D. Trump, est bien connue.

Selon Tania Racho, docteure en droit européen à l’université Paris-II « Cette mise à distance de l’Europe revient à isoler la France et serait irréalisable. Il est impossible de remettre en cause la primauté du droit de l’Union européenne sans conséquences. La Pologne était sous le coup d’une astreinte d’un million d’euros par jour pour avoir voulu supprimer la chambre disciplinaire de sa Cour suprême ». Déroger au traité du Conseil de l’Europe suppose de sortir de l’Union européenne : tout pays de l’UE doit avoir adhéré à la Convention, considérée comme un « acquis démocratique » ; l’UE reprend tous les droits civils et politiques de la CEDH dans sa charte des droits fondamentaux. S’en affranchir revient à un « Frexit » de fait, tôt ou tard.

M. Le Pen ne cache pas non plus sa proximité avec Viktor Orban dont la gestion politique est marquée par la chasse aux « lobbys LGBT » et aux ONG d’aide aux migrants, par des purges dans la magistrature ou de fortes restrictions des libertés de la presse et de l’université. Elle a été reçue par lui en grande pompe à Budapest, en octobre 2021, puis l’a revu en tête-à-tête à Madrid, en janvier. Après avoir décroché un prêt de 10,7 millions d’euros d’une banque hongroise, elle a diffusé une vidéo de soutien du dirigeant hongrois lors de sa « convention présidentielle » de Reims, le 5 février.

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Le capitalisme du discours d’E. Macron n’a pas eu à affronter au premier tour une proposition alternative. Aucun des opposants de gauche n’a remis en cause le principe à partir duquel se développent les formes industrielles et commerciales du système. Ce qui peut expliquer pourquoi il n’y a pas eu de candidature commune possible (cf. la manière dont se sont déclarés les candidats, notamment J-L Mélenchon).

Ce qui lui est électoralement opposé par M. Le Pen n’est pas du domaine de la politique proprement dite, mais ressortit à la peur / angoisse humaine, banale, devenue au fil des cinquante dernières années (le FN a été fondé en 1972) une pathologie collective croissante. Il est remarquable que l’audience du FN (viscéralement anticommuniste – moins de 1% aux présidentielles de 1974) se soit développée en même temps que diminuait celle du PC, signe, parmi d’autres, du désarroi provoqué par la représentation du capitalisme comme seule forme possible de système.

L’enjeu concerne donc le risque d’une transformation de nos petites machines individuelles de peur/angoisse en une grande machinerie collective dont rien ni personne n’est en mesure de savoir jusqu’à quelles démesures elle peut conduire. L’histoire nous apprend que le nationalisme produit, tôt ou tard, la guerre.

Déterminer la vie commune sur le critère de l’exclusion de l’étranger qu’on oppose à la préférence nationale parce qu’il est l’étranger, revient à faire sauter les verrous d’inhibition qui nous permettent de vivre ensemble avec nos diversités.

Il ne s’agit donc ni d’un vote pour le capitalisme ni d’un vote par défaut (ce serait le cas s’il y avait eu une solution de rechange en vue),  mais de déposer dans l’urne le bulletin qui laisse ouverte la porte à la recherche de cette solution et de fermer celle qui libère les chiens de haine.