Journal de vacance (1 et 2 août)

Hier, lundi 1er août, pluie et vent. En lisant sur le site du Monde les informations nationales (françaises) et internationales, j’ai de plus en plus l’impression de vivre dans un monde à part. Pas de canicule, de problème de sécheresse, d’incendies. Au pub où nous avons déjeuné – difficile de trouver une place de parking à cause de funérailles célébrées dans la petite église voisine où devait être réunie une bonne partie de la population locale (la garda –  police – assurait la circulation) – des hommes, buveurs de bières (Guinness, surtout) qui parlent et qui rient, un couple qui finit un breakfast prolongé. Le sentiment que c’est le « comme avant » de chez nous. Avant quoi ? Avant les facteurs de stress qui semblent absents ici. Semblent, oui, parce que simplement passer, en touriste, et pendant l’été, ne permet pas de se défaire des projections qu’on emporte avec soi. L’Irlande est verte, c’est indéniable, ce qui ne veut pas dire que la vie y soit rose tous les jours.

Aujourd’hui, mardi 2 août. Beaucoup de vent à « déborner les queues » (je préfère nettement à décorner les bœufs, de même que je préfère encore plus nettement le bourre-couillon au court-bouillon, surtout quand il s’agit du poisson, parce que, entre nous, le poisson grillé, c’est quand même autre chose…), mais pas de pluie.

Nous refaisons donc le circuit qui conduit à l’hôtel d’Ursula, vers Screeb Cross, pour ceux qui connaissent. Juste en-dessous de Maam Cross. Je dis ça encore pour ceux qui connaissent.

Il y a quatre ans, nous franchîmes la grille d’entrée de cet hôtel de luxe dont un écriteau disait que les non-résidents étaient les bienvenus pour déjeuner. Nous n’étions pas résidents, donc nous étions les bienvenus. Nous sommes des gens simples. Nous allâmes garer la voiture juste à côté de l’héliport – je rappelle que c’est un hôtel haut de gamme – et nous allâmes toquer à la porte. Une fenêtre s’ouvrit et une dame à qui nous demandâmes s’il était possible d’avaler une home made soup nous répondit que yes et que welcome. Elle nous dit que la salle à manger était occupée par un groupe d’Allemands chasseurs (je vous demande un peu !). et nous fit préparer une petite table dans un salon particulier avec piano, tableaux, vue sur le jardin et l’océan. Nous lui dîmes que nous étions français et elle nous répondit dans notre langue : elle était d’origine allemande, avait épousé un cuisinier français – tout s’expliquait ! –  et pris la succession de ses parents qui avaient acheté l’hôtel-restaurant quelques décennies auparavant. Soupe de légumes, pain, beurre, scones, confiture et crème fraîche, thé et café, le tout pour un prix qui ne vaut même pas qu’on en parle. Juste un peu plus que deux cafés sur les Champs-Elysées. Mais aussi, quelle idée d’aller boire un café sur les Champs ! Mais je m’éloigne.

Nous revînmes l’année suivante. Il n’y avait pas de chasseurs allemands et nous nous installâmes dans la salle à manger.  Même menu. Je finissais la home made soup quand j’entendis une voix féminine fredonner dans le couloir l’Internationale. Vous me connaissez, je suis prêt et ouvert à tout (enfin presque) mais là, je ne sais pas si vous saisissez le bizarre de la situation : je suis en Irlande, dans le sud du Connemara, je mage une home made soup dans un hôtel de luxe, et j’entends une femme chantonner l’Internationale ! Mais oui, la vraie celle qui dit « Debout, les damnés de la terre ! ». On vous le raconterait, vous n’y croiriez pas. Je me rendis dans le couloir. Et là, que vis-je ? Une vieille dame qui déposait des fleurs dans les vases disposés ici et là. Je m’approchai et lui demandai – en anglais, of course – si c’était bien l’Internationale qu’elle fredonnait. Elle acquiesça avec un sourire et m’expliqua qu’elle venait d’Allemagne de l’ex-est, que son mari qui aimait la pêche en mer avait acheté cet hôtel bien des années auparavant et que sa fille Ursula avait pris la succession avec son mari. Elle s’interrompait toutes les dix secondes pour répéter avec de l’effroi dans les yeux : « Plus jamais la guerre, monsieur, plus jamais ! » Puis elle repartit déposer ses fleurs en chantonnant

Ursula à qui je racontai la scène, nous confia que sa maman souffrait d’un début de maladie d’Alzheimer.

Le maître d’hôtel qui nous reçut aujourd’hui et à qui nous demandâmes s’il était possible de voir Ursula, nous annonça qu’elle était en Allemagne pour quelques jours encore. L’état de santé de sa maman était stable.

Peut-être reviendrons-nous lors d’un prochain voyage en Irlande, si le monde réel nous le permet.

Journal de vacance (30, 31 juillet)

Samedi 30. Il y a en face de la maison un petit chemin qui court entre l’océan et les troupeaux de moutons. Sur le côté, une ferme avec cet écriteau « caution bull », avec le dessin d’une tête de taureau bien encornée. Un peu plus loin, une barrière fermée, d’ouverture libre, qui donne accès à un immense espace de prairies au relief légèrement tourmenté.  Nous décidons de ne pas provoquer les forces de la nature animale qui nous guettent peut-être derrière un repli de terrain, animalité que nous avions vue de très près en traversant à pied le massif de l’Aubrac bien des années auparavant. Le GR passe au milieu d’impressionnants troupeaux au centre desquels se tiennent, majestueux, de musculeux taureaux entourés de paisibles vaches broutantes (c’est du très mauvais J-M de Hérédia ou S. Prudhomme ou Leconte de Lisle, au choix) et qui nous ignorèrent superbement. Nous aussi, même si superbement n’est pas le mot adéquat. Ici, nous n’avons pas risqué le coup. Nous n’y étions pas obligés et nous courons nettement moins vite qu’alors. D’autant que nous venions d’avaler une home made fish chowder (chaudrée) – les mots ne sont peut-être pas dans le bon ordre – avec une salade et une demi-pinte de bière.

Dimanche 31. Les Anglaises ont donc gagné (2 – 1). Cela dit le but marqué par les Allemandes était nettement plus réussi (l’aboutissement d’un mouvement de jeu collectif) que les deux marqués par les Anglaises (une course solitaire, un lob – parabole – bien dosé, pour le premier, un petit coup de pied opportuniste dans un cafouillage pour le second). Je vous entends grommeler « Il n’est jamais content ! » Grommelez tant que vous voudrez. Si on laisse de côté le résultat, le jeu de foot est rarement satisfaisant, non ? Osez dire le contraire ! Non, mais quand même !

Pourquoi, à votre avis ? Hum ? Comparez avec le basket-ball ou le hand-ball. Là, vous êtes sûr qu’il y aura des buts marqués dans les deux camps, et en quantité, à regonfle, comme on dit à Lyon. Peut-être aussi à Saint-Etienne, où l’on parle aussi de cuchon, pour dire quand il y en a beaucoup, de n’importe quoi.

Mais au foot, vous imaginez qu’une équipe gagne 25 à 22 ? Impossible.

Pourquoi, à votre avis ? Hum ?

On est là au cœur de la problématique du foot. Vous avez remarqué le changement de tonalité ? C’est que…. Si le foot est le seul jeu collectif qui soit aussi populaire sur l’ensemble de la planète, ce n’est évidemment pas anodin.

Il s’agit seulement de trouver ce dont il est le signe. De quoi il est la métaphore, si vous préférez.

Je vous aide : un petit réceptacle dans lequel il faut envoyer un truc rond (dans certains ralentis explicatifs, on a l’impression qu’il y a une tête et une longue queue, c’est très bizarre) après des préliminaires plus ou moins longs. En quelque sorte une danse, façon bourrée auvergnate. On avance, on recule… Vous suivez ?  Des préliminaires qui ne sont pas toujours suivis d’un effet concluant. Vous suivez toujours ? Quand une équipe parvient à ses fins (le truc rond est au fond du réceptacle), entendez les cris d’extase des joueurs et du public… comment dire… voyons… quoi ? orgasmiques, dites-vous ? … Oh ! (ce Oh ! est pour de faux, un truc de faux-cul si vous préférez. Bref, je vois que vous suivez bien)

Alors, dans ces conditions, mêmes métaphoriques, comment imaginer 20 buts ? C’est peut-être pour ça qu’a été inventée la règle du hors-jeu. A partir de 4 ou 5 buts marqués, on est dans l’irréel.

Le pire, c’est  0-0. L’impuissance, en quelque sorte. Si vous préférez (vous noterez que je vous donne souvent le choix), l’absence d’hommes, même si les hommes sont des femmes. Vous suivez toujours ?

Oui, je sais, c’est un peu hard. Si vous avez une autre explication qui rende compte de cette spécificité du jeu de football, allez-y, lâchez-vous !

Journal de vacance (27,28,29 juillet)

Mercredi 27 : elles ont donc perdu contre les joueuses allemandes. Deux manières de jouer si différentes qu’elles posent la question de la nature du jeu. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’en latin, jocus, d’où vient jeu, désigne la plaisanterie (cf. joke en anglais) et que ce que nous appelons jeu (sportif), les Romains l’appelaient ludus, dans le sens d’amusement (cf. ludique), mais aussi de plaisanterie et… d’école : le ludus magistri romain est notre maître d’école. S’amuser à l’école ! Il faut oser.

Jeu, c’est aussi, en mécanique, un espace entre deux pièces qui leur donne une certaine liberté de mouvement. J’aime bien ce sens appliqué au jeu de football.

La conception du jeu des Allemandes – elles ne plaisantent pas, elles – ne permettait aucun jeu dans le sens ci-dessus : d’abord, elles étaient toujours deux ou trois autour de la « porteuse du ballon » (est-ce qu’on ne devrait pas dire plutôt « pousseuse du ballon » ?) et elles « jouaient des mécaniques » pour l’empêcher de « jouer », et puis on entendait presque grincer leurs articulations tant elles manquaient de jeu, toujours dans le sens ci-dessus, sans parler des autres (sens). C’est efficace du point de vue du résultat, oui, mais du point de vue du plaisir, c’est autre chose.  

Je vous entends protester que je suis partisan, chauvin, tout ça. La preuve incontestable que je ne le suis pas, est que, pour moi, la meilleure équipe est celle des Anglaises et que j’eusse beaucoup aimé (notez : conditionnel passé deuxième forme – la première : j’aurais aimé – très peu usité, quand même très séduisant, dans le genre, « j’eusse aimé deux cents grammes de moins de choucroute », non ? enfin, si on achète de la choucroute, sinon on peut remplacer par les pois cassés), j’eusse aimé, disais-je donc, les voir jouer avec les Françaises. Je vous entends ! Eh bien non : je ne suis pas en Irlande du nord – là, vous pourriez à juste titre m’accuser d’opportunisme-putassier en quelque sorte – mais en République d’Irlande ! Et aussi j’aime bien les opéras allemands ! Et aussi les würste mit kartoffel und bier. Enfin, pas tous les jours. Alors, vous voyez bien !

Donc, samedi, je souhaite que le jeu des petites Anglaises l’emporte sur l’absence de jeu des grandes du continent. Ça n’a pas de rapport, mais j’aime bien les mélodies des hymnes anglais et allemands. Je ne parle pas des paroles. Ni de celles de La Marseillaise. Entendre les joueuses chanter « qu’un sang impur abreuve nos sillons » a quelque chose de surréaliste. Franchement, abreuver les sillons….

Jeudi 28 : après la parenthèse de deux années ouverte par le virus et qui n’est toujours pas refermée, nouvelle visite d’Inishmore (Inis Mor) une des trois îles d’Aran au large du Burren dans la baie de Galway. Une météo idéale, des vélos à n’en plus finir sur les minuscules routes de l’île, des murets de pierres sèches à n’en plus finir non plus, des églises ruinées entourées de tombes aux croix celtiques, une home made soup (je relis attentivement… made, oui, c’est bien ça) avant d’entreprendre la montée vers le Dun Aonghasa (un fort lui aussi de pierres sèches, noires, construit vers le 5ème siècle avant notre ère au bord de falaises impressionnantes).

Vendredi 29 : les nuages, le vent et la pluie alternant avec les rayons de soleil sont les bienvenus pour cette journée de repos physique.

A la Une du Monde, deux articles m’ont donné envie d’intervenir.

L’un sur la réception ostentatoire du prince saoudien Mohammed Ben Salman par E. Macron. Les protestations morales de certains politiciens et de lecteurs m’ont incité à poser cette question : « Quel rapport entre politique et morale ? »

L’autre sur la réorganisation du groupe Orpéa dont la gestion des Ehpad a provoqué le scandale qu’on sait, avec cette réflexion proposée : « Le problème : traiter la vieillesse dépendante par la rentabilité. »

Ah, la vacance… 

Journal de vacance (26 juillet)

Je suis, au sens strict, étymologique, persécuté (= suivi jusqu’au bout, en latin –   en l’occurrence au bout du Connemara, mais ça ce n’est pas dans le verbe latin) par Le Monde. J’y suis pour quelque chose puisque je suis abonné, mais il n’empêche que je me sens quand même persécuté !

Deux faits divers que je découvre dans la Une réservée aux persécutés comme moi.

Le premier : l’agression dont ont été victimes des policiers dans le quartier « sensible » de la Guillotière à Lyon. Si vous préférez, un quartier où les immigrés légaux et illégaux sont nombreux.

Je ne vous raconte pas les réactions majoritaires de ceux des lecteurs qui s’expriment… Pas loin de Valeurs Actuelles. J’ai souvent évoqué ici l’hypothèse de ce qui se passerait si les verrous des interdits étaient brisés.  Ce que je lis me donne envie de rester près des moutons que je vois depuis ma maison provisoire.

Ma contribution :

La question n’est pas de savoir s’il faut réprimer les agressions et appliquer la loi, mais la manière (politique) dont est traité l’événement et les réactions (violentes) qu’il suscite parmi nombre de lecteurs qui « se lâchent », comme on dit. Le Monde qui est plutôt un journal d’analyse oublie sa ligne éditoriale en se contentant d’un récit qui favorise les réactions épidermiques, s’il ne les recherche pas. Non, la France n’est pas « généreuse » (?) – le monde, dont la France, n’est ni bon ni gentil – elle a utilisé et utilise toujours à moindre coût toutes les mains-d’œuvre avec les effets collatéraux que l’on connaît. En intervenant de manière irresponsable (Sarkozy/Libye) elle a favorisé le chaos africain et l’immigration sauvage. Bref, j’aimerais bien une analyse du processus qui conduit in fine à la constitution des « quartiers » et aux dérives qu’ils génèrent.

Le deuxième : l’exécution au Japon, par pendaison, du meurtrier de sept personnes, en 2008. Un homme de 25 ans qui venait d’apprendre qu’il allait perdre son emploi et son logement, et qui craignait de se retrouver à la rue.

L’un des contributeurs du Monde demande un référendum pour rétablir la peine de mort pour les meurtriers d’enfants, de vieillards et de policiers.

Je lui ai posé la question suivante : « Les enfants, jusqu’à quel âge, et pour les vieillards, à partir de quel âge ? Vous pourriez préciser ? »

En fin de matinée, si la météo le permet, petite marche au National Park – c’est juste à côté – suivie d’une home maid (corrigé made – voir les commentaires)soup dans le bar/restaurant du site. En principe il n’y a pas de monde. Je ne parle pas du journal persécuteur mais de la foule touristique.

Pour le moment, il ne pleut pas.

Journal de vacance (23,24,25 juillet)

Samedi à 11 h 00, à Cork, le ferry boatte (comme on dit chez Pagnol) recrache lentement les véhicules qu’il a absorbés à Roscoff avec leurs passagers, leurs coffres bourrés et leurs vélos accrochés qu’on se demande comment ils tiennent. La différence la plus importante entre le port du nord de la Bretagne et celui du sud de l’Irlande est repérable sur les thermomètres, anémomètres et autres pluviomètres. Autrement dit, on remet ce vêtement à manches longues qu’on appelle gilet. Bref, on respire.

Et puis on roule à gauche, ce qui demande un peu d’attention, surtout aux ronds-points où les voitures déboulent de la droite.

Après Cork, la N20 qui file vers le nord, quelques autoroutes, le contournement de Galway et la N59 qui traverse le Connemara, ce pays où l’on sait le prix du silence, où la vie est une folie, oui, mais la folie, ça se danse. Enfin, bon.

Tout au bout du bout, après Clifden, Letterfrack et son National Park, tout au bout d’une toute petite route où l’on se serre pour se croiser en frôlant les haies d’hémérocalles, l’océan, les moutons, les murs de pierres et un petite maison qui nous accueille sous la pluie, c’est normal, nous sommes en Irlande.

Le soir, la BBC (ben… oui) retransmet le quart de finale qui oppose la France et la Hollande. Deux manières de jouer. Celle des Françaises dont j’ai déjà dit combien elle était agréable à voir (les joueuses aussi) même s’il leur manque ce coup de reins (j’ai aussi déjà dit oh !) dont j’ai déjà aussi et également parlé. Que d’occasions avort… pardon, inabouties ! Celle des Hollandaises, en revanche m’a souvent fait penser à celle des garçons. On devrait interdire aux hommes d’entraîner les équipes féminines.

Dimanche. Repos. Les moutons bêlent, les prairies sont vertes, il pleut, il vente, c’est normal, nous sommes en Irlande.

Lundi. Achat dans un market à Tully, avant un déjeuner léger à Tully Cross. C’est à quelques kilomètres. Au menu : home maid soup (soupe maison) pour mon épouse, soupe de poissons/crustacés pour moi, avec brown bread et beurre, et une pinte (pour nous deux, hé ! on commence seulement) de Smithwick’s (rousse).

Pour finir, visite chez un ostréiculteur au bout d’une route où l’on ne se croise pas même si on se serre le plus qu’on peut.

Tiens ! Il n’a pas plu aujourd’hui. Je vérifie. Nous sommes toujours en Irlande.

Journal de vacance (19,20,21,22 juillet)

Quatre jours, dont deux consacrés aux préparatifs et deux passés sur les routes. Remplir les valises et tenir le volant ou taper sur le clavier de l’ordi, il faut choisir.

Avant de partir, j’ai reçu du journal Monde une publicité pour un numéro spécial consacré à Gotlib. Il (le journal) ne pouvait pas savoir que j’ai connu, disons intimement, Marcel Gottlieb. Quand je l’ai rencontré – en 1998 – , il ne dessinait pratiquement plus et consacrait son énergie à la rédaction des éditoriaux du magazine Fluide Glacial qu’il avait fondé avec un ami, après l’Echo des Savanes créé avec Claire Bretécher et Mandryka.

Quand je dis intimement, c’est au point de partager sa passion pour les pois cassés (mais oui, les pois cassés, vous essaierez, c’est très bon, surtout quand on aime), les discussions grammaticales, le whisky dont je ne dirai pas que c’était un Aberlour de 10 ans, et les huîtres plates dont je ne dirai toujours pas qu’elles sont de Belon. Et Brassens dont il ne supportait pas la moindre critique. Et aussi le cinéma et les discussions interminables avec ceci (n’oubliez pas de lire avec l’accent parigot qu’il maîtrisait parfaitement) :

– J’ai vu (peu importe le titre). C’est génial. Le mec, il joue dans un autre film tout aussi génial… quel titre déjà…  ah, merde, je me rappelle plus…

– Quels autres acteurs ?

– Ben, il y a celle qui joue dans… ah, merde, je me rappelle plus…

Et ainsi de suite avec des rires à n’en plus finir à la poursuite de la mémoire infernale.

Il consacrait alors son énergie (oui, je l’ai déjà dit) aux éditoriaux de Fluide Glacial avec de plus en plus de difficultés pour trouver un sujet. C’était même devenu un sujet d’éditorial. Enfin, une fois, ça va, mais pas plus.

Avec Ma vie en vrac et J’existe, je me suis rencontré (il raconte notamment comment il a échappé à la rafle qui a conduit son père dans les camps nazis où il est mort), il m’avait offert les deux tomes, intitulés Jactances (chez Flammarion), recueils de ces éditoriaux.

Je vous invite à les lire. Notamment celui où il met en scène Claire Bretécher. Une conseil : faites pipi avant.

Je l’ai vu dessiner sur un de ses albums une dédicace pour un ami qui me l’avait demandé. Un spectacle inoubliable de grâce, de légèreté, de précision. Le complément d’un humour qui ne reculait devant aucun interdit, et qui n’aimait rien tant que pourfendre la bêtise – lui préférait dire la connerie.

Journal de vacance (16,17,18 juillet)

Rudes journées où l’on voit que le changement climatique n’est pas une théorie. La tentation est forte de dire qu’il fait chaud en été, qu’il y a déjà eu des incendies… bref, qu’on est dans le « normal », un cadre connu, maîtrisé, avec des repères cycliques, fixes, rassurants. Quoi ?… Pardon ?… Ah ! Coué ! Hum… Il y a peut-être bien un peu de ça. Après tout, si ça aide. A quoi ? Vous êtes bien curieux.

S’il vous plaît, un pas, et encore un pas, bien posés sur la terre. Et puis un fauteuil pour se reposer et penser au pas qu’on a faits et à ceux qu’on fera. Ou pas.

Ça, c’est pour les trois jours.

Autrement, il y a le président à Pithiviers et la rafle. J’en ai déjà amplement parlé les jours précédents.

Il y a quelque chose que je n’aime pas. Ou plutôt deux.

La première, elle revient toujours dans les commentaires, c’est ce qu’on appelle  « devoir de mémoire » qui me semble une aberration. Si la mémoire – je parle de la commémoration, mais pas seulement – est un devoir, du genre « il faut », cela revient à dire qu’on n’en a pas envie, que ça ne correspond à aucun désir. Je vais dénoncer des crimes parce qu’il le faut ? D’où la question corollaire : que deviendra le problème le jour où les survivants auront disparu ? Même aberration. Le témoignage est un plus, il n’est pas l’essentiel.

Ce n’est pas seulement affaire de sentiments, mais de vie.

La deuxième, est la formule présidentielle « éclipse de l’humanité » utilisée pour caractériser cette période et plus particulièrement la rafle du Vel d’Hiv.

Si ce n’est pas l’humanité qui a prémédité et accompli ce crime, qui est-ce ?

Journal de vacance (14 et15 juillet 2022)

Hier 14 juillet.

Je n’ai pas regardé à la télévision le défilé militaire du 14 juillet (est-ce qu’il n’y aurait pas d’autres moyens de célébrer la fête nationale que de montrer ses muscles au pas cadencé ?) je n’ai pas regardé non plus depuis ma fenêtre le feu d’artifices tiré à côté de chez moi (je n’aime pas la joie artificielle ; en résumé pas du tout tendancieux, les gens arrivent, boum ! boum ! oh ! ah ! et ils repartent).

En revanche, j’ai regardé le deuxième match de l’équipe de France féminine, contre la Belgique. Je ne dirai pas que les Belges avaient la frite, ce serait de l’humour à la petite bière et j’aime pas me faire mousser, non, je dirai plutôt que les Françaises ont manqué du coup de reins (oh !) qui leur avait si bien réussi contre les Italiennes. Il faut dire que la défense italienne avait été pleine de trous. Les Belges, elles, les ont bouchés (les trous) et les attaquantes françaises n’ont pas réussi leurs combinaisons (s’il vous plaît !). Et puis, quand les dieux du foot (mais oui !) ne sont pas avec vous, tout arrive, même un ratage de pénalty. La poisse, quoi ! Cela dit, elles ont quand même gagné et se sont ainsi qualifiées pour les quarts de finale.

Reste à savoir ce qui se passe dans les têtes et les chevilles des joueuses quand le dithyrambe est excessif.

Aujourd’hui, 15 juillet.

Après E. Macron et B. Johnson, Joe Biden va rencontrer Mohammed Ben Salman Al Saoud, le prince héritier saoudien dont les services secrets américains assurent qu’il a organisé l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le 4 octobre 2018, au consulat saoudien d’Istanbul. Alors candidat à l’élection, J. Biden avait dit, avec beaucoup de force et d’émotion, qu’il traiterait cet état en paria.

Seulement, il y a l’invasion de l’Ukraine par la Russie et des problèmes de pétrole, entre autres.

Ce n’est pas tant la question de la réalpolitique qui est en cause que les déclarations morales faites la main sur le cœur qui contribuent à dévaloriser la parole des hommes politiques. Oui, oui, cause toujours.

Journal de vacance (13 juillet 2022)

Vu, hier, dans le journal d’Arte, Joe Biden commentant les images envoyées par le télescope James Webb avec ces mots « « Ces images vont rappeler au monde que l’Amérique peut faire de grandes choses ». Je ne sais pas si les habitants des USA ont entendu qu’il y avait Canada dans Amérique, mais il est peu probable qu’ils aient entendu Europe, partie prenante, comme le Canada, dans les travaux de recherche et de technologie qui ont créé et mis ce télescope en orbite autour du soleil.

Le président démocrates des USA se comporte ici exactement comme D. Trump, il y a trois ans, avec sa « force spatiale », pour rappeler au monde les grandes choses dont sont capables les Américains.

J’ai re-regardé hier aussi La charge héroïque (John Ford). Le récit s’apparente à celui de l’épopée, les dieux ayant changé leurs noms pour prendre ceux des Nordistes vainqueurs et désormais détenteurs du pouvoir.  

 Compte tenu de la plongée dans l’espace-temps rendue possible par le télescope, le monde et les grandes choses prennent une tout autre dimension. Le leadership américain aussi par la même occasion.

Est-ce qu’il n’en aurait pas pris une d’un genre différent, plus intéressante en tout cas du point de vue de l’apaisement général, si le président avait mis l’accent sur l’importance de la coopération internationale ? En souhaitant même qu’elle s’élargisse… Mais là, je rêve.

Dans le film, J. Ford fait dire à l’un de ses personnages qu’il aurait été préférable d’associer le général Lee – sudiste vaincu – au pouvoir. Et le personnage principal, porte-parole du réalisateur, acquiesce.

Mais J. Biden n’est pas J. Ford. Là, je ne rêve plus.

Journal de vacance (12 juillet 2022)

Hier soir, sur FR3, les deux documentaires (cf. article Vacance du 7 et 8 juillet) sur les rafles de mai 1941 et celle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942.

Il m’est arrivé ici d’évoquer l’absence de construction de problématique pour l’esclavage, la colonisation, le racisme, entre autres. D’où les blocages, notamment avec l’Algérie, soixante ans après la fin de la guerre. Les exemples sont multiples : le Congo de Léopold II,  le racisme aux USA etc.

Hier, les deux émissions proposaient une problématique : celle de l’identité nationale.

Certains des juifs arrêtés par la police française les 16 et 17 juillet 1941, dont certains avaient combattu en 1914-18 et obtenu des décorations militaires, disaient qu’ils ne risquaient rien dans le « pays des droits de l’homme », des Lumières, de Voltaire, Diderot, Rousseau. Une dame raconte que l’enfant qu’elle était alors croyait qu’il s’agissait de voisins importants qu’il suffisait d’aller chercher pour être tiré d’affaire.

S’il faut dire quelle fut la pire des abominations toutes plus insupportables les unes que les autres, je dirai qu’elle se trouve dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, le jour où les mamans furent séparées de leurs petits enfants pour être déportées et gazées à Auschwitz juste avant qu’ils ne le soient eux-mêmes.

Ce jour-là, parmi tant d’autres, qu’était « le pays des droits de l’homme », qu’était le « le pays des Lumières » ?

Deux formules dont le réel de ces femmes et de ces enfants séparés pour être assassinés montre la vanité.

Il y a eu dans notre histoire ceux qu’on a appelés,  après coup, les Lumières, oui, il y a eu la proclamation des droits de l’homme, oui, mais l’affirmation que ces deux moments historiques constitueraient notre identité reçoit en pleine figure les wagons plombés des mères arrêtées par la police française sur ordre du gouvernement français de Vichy (P. Laval autorisa la déportation des enfants de plus de deux ans, contre l’avis – tactique – des occupants) suivis des wagons plombés de leurs enfants à destination des chambres à gaz d’Auschwitz.

Plusieurs fois, il est arrivé au président de la République de s’adresser à la télévision aux citoyens français pour leur faire part, avec beaucoup de gravité, de décisions d’ordre sanitaire.

Que ne lui est-il venu à l’esprit de les inciter avec la même solennité à regarder ces deux documentaires historiques en précisant qu’ils leur permettraient de comprendre et réaliser ce à quoi peut conduire le mythe de l’identité nationale, sans parler de la préférence nationale ?