E. Macron au collège Louise Michel de Ganges (Hérault)

Nous en parlions, comme ça, entre un clic-clic de ciseau et un ronron de tondeuse mon coiffeur et moi, pas plus tard qu’hier, ce n’était alors qu’une rumeur, et voilà que la nouvelle est confirmée : le Président de la République se rendra dans le collège Louise Michel de Ganges, demain, jeudi 20 avril ! Mais oui, vous avez bien lu, Emmanuel Macron sera lui-même et en personne dans ce petit collège de cette petite ville située au pied des Cévennes !

France Bleu (pourquoi bleu est-il au masculin ?) et France trois publient ce communiqué très précis :

«  Emmanuel Macron sera accompagné de Pap Ndiaye, le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, et Patricia Miralles, secrétaire d’État chargée des Anciens combattants et de la Mémoire.

« Lors de son adresse aux Français le 17 avril, le chef de l’État a redit son engagement de changer notre école pour lui permettre de renouer avec l’ambition d’être l’une des meilleures d’Europe. Avec le travail et l’ordre républicain, l’école par le progrès qu’elle véhicule est l’un des trois chantiers à déployer pour rebâtir l’indépendance de la France » rappelle l’Élysee dans un communiqué ce mardi soir.

« Le chef de l’Etat a rappelé l’importance fondamentale de l’Éducation nationale, pilier de notre pacte républicain, garant de la lutte contre les inégalités et le déterminisme, condition du progrès pour mieux vivre. »

Le président de la République abordera trois axes pour poursuivre la transformation de l’école publique : « redonner confiance aux parents, mener une politique ambitieuse pour l’excellence des élèves et enfin assurer une meilleure reconnaissance aux enseignants ». Il se murmure qu’il pourrait faire des annonces sur leur rémunération.

Le chef de l’État est attendu à 11h15 au collège. Un échange avec des enseignants des élèves et des parents est prévu vers 11 h 44. »

Inutile de préciser que l’émotion gangeoise est déjà forte, palpable pour ainsi dire dans l’air déjà chaud de cette fin d’après-midi du 19 avril… Je relis… Le pathos me semble acceptable… Tous ceux qui n’ont pas connu l’annonce d’un tel événement comprendront la difficulté de la maîtrise des affects. Je vous demande une seconde…

Voilà. 

Ce qui me semble très important, c’est, d’abord, la présence de la secrétaire d’Etat chargée des Anciens combattants et de la Mémoire.  Pour ceux qui ne verraient pas le rapport, je rappelle que le collège porte le nom de Louise Michel, une ancienne combattante (je ne suis pas du tout sûr qu’elle apprécierait d’être rangée dans cette catégorie) de la Commune de Paris (1871) et dont la Mémoire est comme l’on sait régulièrement célébrée par les plus hautes autorités de l’Etat. Le Président qui, titre Le Monde d’aujourd’hui « Met la barre à droite pour courtiser LR » se risquera-t-il à dire quelques mots de cette institutrice déportée en Nouvelle Calédonie qui apprit leur langue pour enseigner aux enfants canaques ?

Ensuite, il faut lire attentivement le communiqué de l’Elysée pour bien saisir toute la nouveauté des ambitions présidentielles dont la politique scolaire depuis cinq ans est unanimement reconnue comme un fiasco, et par le ministre de l’Education nationale lui-même : « « Les constats sont durs », a asséné le ministre, dans Le Monde,le 22 décembre. Une tribune qui a surpris tant sur la forme que sur le fond, sept mois après son arrivée aux manettes. « La tâche du ministre de l’éducation nationale est devenue quasi impossible au vu de l’état de tension de la société et du milieu professionnel », commente un ancien recteur. » indique un article du Monde (17/01/2023) qui précise un peu plus loin : « Après avoir déclaré à plusieurs reprises que « l’école est injuste pour les pauvres », il doit annoncer sa politique en la matière « courant janvier ». Mais, là encore, la scolarisation de ses enfants à l’Ecole alsacienne – un établissement privé sous contrat élitiste parisien –, sur laquelle il est interrogé à chaque interview, vient troubler le message qu’il souhaite faire passer. »

Enfin, vous avez noté comme moi cette précision qui doit vous laisser aussi perplexe que je le suis  : « Le chef de l’État est attendu à 11h15 au collège. Un échange avec des enseignants des élèves et des parents est prévu vers 11 h 44. »

Quelle est l’activité qui explique les 29 minutes entre son arrivée et l’échange ?

Je publierai toutes les hypothèses que vous voudrez bien envoyer et je rendrai compte dès que j’aurai eu la réponse officielle.

La nuit sera difficile.

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (16 – fin)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

GFM niveau II -p.136 : « La modalisation consiste en l’expression de l’attitude du locuteur sur son propos (…)  Cette notion d’emploi modal ne doit pas être confondue avec la notion de mode. Les temps du français sont regroupés en catégories nommées modes : aux modes non personnels (infinitif, participe) s’opposent les modes personnels, parmi lesquels sont distingués des modes personnels mais non temporels (subjonctif et impératif) et un mode personnel et temporel (indicatif) »

Question : le mode subjonctif n’ayant « que des valeurs modales, c’est-à-dire exprimant l’attitude sur son propos, sa subjectivité (souhait, regret, doute, etc.) » p. 147 ) [id. pour l’impératif] la modalisation ne peut donc concerner que le mode indicatif. Alors pourquoi ne pas se contenter de cette indication ? Pourquoi ne pas dire : seuls les temps du mode indicatif peuvent prendre en plus de la temporalité une valeur modale ? Sans doute parce que le conditionnel servant à tout autre chose qu’à décrire le réel, il serait difficile de justifier la décision de le supprimer et de le rattacher à l’indicatif qui, lui, sert précisément à le décrire (avec toutes les nuances précisées dans les articles précédents), et parce que son emploi est essentiellement de modalisation, y compris quand il indique un futur du passé.

Autre question : pourquoi parler d’opposition entre les modes personnels et non personnels ?

Proposition de GEQ : « Il serait plus pertinent de dire qu’indicatif, subjonctif, impératif et conditionnel sont des modalisations. Modalisation est un terme de linguistique qui définit précisément les rapports entre l’émetteur et ce dont il parle, et il conviendrait donc pour définir ces quatre rapports possibles. Mode pourrait être réservé aux trois autres, infinitif, participe et gérondif ; il garderait ainsi son sens premier de manière, à savoir : manière d’utiliser le verbe sans le conjuguer, la conjugaison concernant les quatre modalisations. »

Je précise : ces distinctions, qui ne marquent pas une opposition,  demandent à être appuyées sur une explication du sens que peut avoir le langage, ce qui présuppose un travail sur le rapport objectivité/subjectivité – notamment pour l’indicatif (cf. articles précédents)  – qui aide à comprendre que modalisation (pour les quatre modes personnels) met l’accent sur le « jeu » entre ces deux réalités – alors que  modes (pour les trois impersonnels) désigne seulement des formes qui, par elles-mêmes, ne sont pas chargées de cette problématique : infinitif (in-fini = non borné, non délimité) étant la forme qui donne au verbe son sens le plus large = non réduit par la personne, le nombre ou le temps), participe (latin pars = partie, capere = prendre => prendre part : un homme averti en vaut deux) donnant une information qui « prend part » à celle du verbe conjugué, gérondif (latin gérer = faire, accomplir) donnant une information associée (circonstancielle) au verbe conjugué (Le matin, je me rase en rêvant d’être président de la République, disait quelqu’un qui, le rêve réalisé, tint un discours de haute volée laïque dans la basilique romaine du Latran et de volée culturelle non moins élevée sur le rapport entre La Princesse de Clèves et un concours administratif – l’exemple n’est pas repris dans la GFM).

Voilà. Il y aurait (conditionnel présent avec sa valeur modale) beaucoup d’autres remarques à faire qui risqueraient (id) de lasser le lecteur par leur côté répétitif puisque ce qui oppose – c’est le terme adéquat – GFM et GEQ est une conception du discours d’enseignement, autrement dit une philosophie de l’enseignement.

Celui de GFM ressemble comme deux gouttes d’eau à ceux de certains des professeurs d’université que j’ai connus qui « fonctionnaient » dans leur monde savant déconnecté du sens des œuvres qu’ils expliquaient, avec pour résultat l’ennui, la désertion des amphis ou le chahut.

Ils éprouvaient pourtant une grande jouissance à montrer qu’ils connaissaient tout ce qu’il est possible de connaître par la fouille d’archives,  par exemple le nom du fermier qui engraissa l’oie d’où fut arrachée la plume qui servit à Molière pour écrire Don Juan. Ce qu’ils avaient oublié, c’est qu’il l’avait écrit pour dire quelque chose, de sorte que la quête du détail était déterminée par la quête non du sens mais d’elle-même.

GFM a donc une tête bien pleine de choses savantes qui sont données, ici et là, notamment dans les annexes intitulées « histoire de la langue » et « pour aller plus loin ».

Comme le conseille Montaigne sur le choix du précepteur pour un enfant, une tête bien faite est préférable, surtout s’il s’agit d’enseigner comment l’on parle ou l’on écrit, autrement dit d’expliquer que le langage n’est pas le produit de spécialistes mais des hommes vivant en société.

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (15)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

La différenciation entre le mode d’expression du réel (indicatif) et les trois modes d’expression des réalités de l’individu (subjonctif, conditionnel, impératif) est relative puisque (cf. article précédent) il est difficile de faire abstraction des affects qui, par exemple, font dire « c’est beau, c’est bien » en omettant « je trouve, je pense que ».

niveau II – p.144 « Dans les systèmes hypothétiques, où le futur et le conditionnel ont des emplois modaux, la différence entre les deux temps relève de la façon dont l’hypothèse est envisagée : le futur envisage la conséquence certaine d’une hypothèse envisageable au moment présent (Si tu viens, je serai heureux), alors que le conditionnel s’emploie pour indiquer la conséquence d’une hypothèse exclue dans le présent (irréel du présent : Si je le pouvais, je viendrais)ou exclue dans le passé (irréel du passé : Si j’avais pu, je serais venu). C’est en raison de l’importance accordée aux emplois modaux du conditionnel que l’on considérait ce temps de l’indicatif comme un mode. Il est clair aujourd’hui que de tels emplois ne sont rien d’autre que des emplois modaux, que le conditionnel peut avoir au même titre que tous les autres temps de l’indicatif. »

Questions : est-ce que l’expression de l’hypothèse suffit à définir l’emploi du conditionnel ?  Pourquoi « ce temps de l’indicatif » alors qu’il y en a deux – si l’on décide de confondre les deux conditionnels passés ? En quoi et pourquoi « Il est clair aujourd’hui que… » ?

GFM rappelle que le grec disposait du mode « optatif » qui servait à exprimer le souhait et la possibilité, entre autres : dans « si tu l’ordonnais, je viendrais » les deux verbes étaient conjugués dans ce mode. Il a disparu en latin qui l’a « fondu » dans le subjonctif. Le français aurait donc appelé « mode conditionnel » trois formes qui ne seraient en réalité que des temps de l’indicatif ?

Si je dis « J’aurais beau satisfaire tous tes désirs, tu ne serais pas satisfait » s’agit-il essentiellement de l’expression d’un temps (satisfaire maintenant, ou dans huit jours ou six mois ou jamais ?) de l’indicatif employé comme un mode ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’expression d’une subjectivité connotée d’intemporalité ?

Est-ce que la suppression du conditionnel en tant que mode contribue à rendre l’analyse plus claire ?

Plutôt que de réduire le champ des significations du conditionnel, il convient au contraire d’en montrer l’étendue pour la raison déjà dite qu’il est, comme toutes les formes d’expression, celle du vivant avant d’être celle des grammairiens.

Il faut donc expliquer que si le subjonctif est le mode de notre réalité (subjective), le conditionnel vise essentiellement dans cette subjectivité la partie spécifique de notre imaginaire pour ce qui ressortit – pour résumer – au possible et à l’impossible présent, futur ou passé. De ce point de vue, il est particulièrement un mode d’expression de l’espoir, du rêve, du regret.

1- Si tu viens je serai heureux

2 – Si tu venais je serais heureux

>1, le rapport entre les deux propositions est de condition/situation et les deux verbes sont à l’indicatif pour le « jeu » qui consiste pour le locuteur à (se) persuader que ce qu’il est dit est/sera le réel (cf. la répartition des rôles dans le jeu des enfants – moi, je suis/serai le gendarme, toi, tu es/seras le voleur – … ou des adultes jouant à être ce qu’ils ne sont pas)… avec, selon le contexte, une pression mise sur le destinataire du message = veux-tu me rendre malheureux ?

>2, même rapport, avec une différence de tonalité. L’imparfait et le conditionnel présent pour un message autre : selon le contexte, le locuteur sait que la venue est  :

– possible :  la demande concerne le présent et « tu » habite dans l’immeuble voisin – elle concerne le futur et « tu » peut habiter loin => expression d’un potentiel (du verbe latin posse : pouvoir). La pression peut être analogue.

– impossible : « tu » habite loin – « tu » est immobilisé pour longtemps par un handicap, un interdit => expression de l’irréel du présent/futur. Dans ce cas, l’explication conduit à s’interroger sur le sens de cet irréel : sadisme, par exemple.

GFM ne reprend pas le -1 dans la configuration du -2 ce qui lui permet de ne retenir que l’irréel du présent dans l’association imparfait/conditionnel présent (Si je pouvais,  je viendrais).

3 – Si tu étais venu j’aurais été content.

Plus-que-parfait (= plus qu’achevé – parfait = fait jusqu’au bout) de l’indicatif dans la première, conditionnel passé dans la seconde, rapport d’une condition non réalisée : expression dominante du regret avec d’autres connotations possibles. L’expression la plus remarquable de l’insatisfaction, de la mauvaise rumination.

La seule utilisation (apparemment) purement temporelle du conditionnel est celle qui indique un futur par rapport à un passé.

Comparaison :

1 –Je pense que tu viendras

2 – Je pensais que tu viendrais

> 1, la deuxième proposition renseigne sur le contenu de la pensée (en grammaire traditionnelle = proposition principale au présent + proposition subordonnée complétive conjonctive au futur simple, complément d’objet direct). Les deux indicatifs signifient un réel subjectif : la venue n’est pas certaine mais elle est présentée comme si elle l’était (cf. le « jeu »), avec une pression possible.

> 2, la tonalité n’est plus la même : si viendrais indique bien une postériorité par rapport à pensais, ce n’est pas son sens essentiel : le message est, selon le contexte, par exemple celui du regret, du reproche. Le réel du -1 s’est estompé et l’indicatif pensais est en quelque sorte mangé par le conditionnel viendrais : s’il y a bien un réel il est celui de la tristesse ou de la colère du présent du locuteur, un affect absent, hors contexte, du -1.

Faire du conditionnel un simple temps (= futur du passé), même dans cette configuration, conduit à un appauvrissement du sens.

Question à GFM : s’il est vrai que tous les temps de l’indicatif peuvent avoir des valeurs modales (subjectivité) est-ce que celles des conditionnels sonnent comme elles ? Ou, inversement, dans quel cas un conditionnel peut résonner comme l’expression du réel analogue à celle d’un des temps de l’indicatif ?

Reste la question des trois modes non personnels.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (14)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Les mots pour le dire.

GEQ : « De la même façon qu’ils connaissent les noms complément et objet mais ne savent pas ce qu’est un complément d’objet, les élèves peuvent assez bien expliquer ce qu’est une mode (vestimentaire, alimentaire) mais sont muets quand il s’agit du mode verbal et répondent en citant plus ou moins exactement la liste qu’ils ont apprise par cœur. (…) »

Ces élèves sont ceux – collège, lycée – qui étaient hospitalisés dans les services de pédiatrie mais qui, pathologies mises à part, n’étaient pas scolairement parlant différents des autres. Je ne prends pas beaucoup de risques en disant que les élèves ne savent toujours pas expliquer ce qu’est un mode. Et pas seulement eux.

« (…) Etant donné qu’il  [le mode] ne désigne pas une manière de conjuguer (les temps seraient alors des modes) mais une manière de considérer, de présenter un événement, quel est le point de rencontre de sens entre les quatre modes conjugués dits personnels (indicatif, subjonctif, impératif conditionnel) et les trois non conjugués dits impersonnels (infinitif, participe, gérondif) ? »

Conjuguer.  Le mot vient du latin jug = joug. Des conjoints sont donc attelés au même joug – une étymologie qui donne à penser…

Quand je conjugue un verbe je le joins à un quelque chose qui va entraîner des modifications de formes.

Un quelque chose qui peut être :

– une personne : Je pense et tu penses se différencient par le -s caractéristique de la deuxième personne du singulier – le latin n’utilisait pas de pronoms personnels et les personnes se distinguaient par une désinence constituée d’une ou plusieurs lettres – la première personne du singulier n’a pas de désinence pour les verbes du 1er groupe => infinitif en -er).

En plus de la personne :

– un « temps » : je pense/ je pensais

– ou encore… et là se trouve le problème posé par GEQ : Je viens /Il faut que je vienneViens et vienne se distinguent essentiellement non dans la relation avec je ou avec le temps, mais avec un quelque chose qui va se traduire par un changement de ce qu’on appelle mode.

Ce quelque chose est précisément le rapport avec ce qui n’est pas soi, c’est-à-dire le monde (le vivant, les objets).

Vivant dans le monde, que puis-je faire par mon discours du rapport avec lui ?

J’ai le choix entre deux possibilités et deux seules :

1° le décrire tel qu’il est.

2° tenter de le modifier par ma subjectivité, c’est-à-dire mon existence en tant que sujet.

1° le monde réel, c’est-à-dire reconnu comme réel par un consensus. Si je dis « la terre est ronde », « j’aime la tarte aux pommes », je décris deux réels objectifs de nature différente, objective-scientifique pour la terre (la démarche scientifique étant reconnue comme le moyen de connaissance du réel pluriel), objective-subjective pour la tarte (le fait d’affirmer, en tant que sujet, une préférence, étant reconnu comme un réel singulier).

Le mode (moyen) utilisé pour décrire le réel est l’indicatif, du latin indicare = indiquer, dénoncer, révéler.

Le rapport entre indicatif et réel n’est pas toujours exprimé de manière adéquate : dire « il fait beau/mauvais, ce tableau est beau/laid, c’est bien/mal… » renvoie à des critères supposés reconnus objectifs et qui sont en fait des subjectivités idéologiques individuelles ou collectives. Le météorologiste (scientifique) qui annonce une « belle journée » ne tient pas un discours scientifique.

2° Tenter de modifier le réel témoigne d’une insatisfaction : ce que je connais, vois, entends… du réel ne me satisfait pas et je construis un discours pour le changer.

Je dispose de trois modes possibles :

-l’impératif (du latin imperare = commander – ce verbe est une extension de parere = produire, enfanter – le sens de commander <= faire des préparatifs en vue de produire quelque chose, faire des réquisitions) : Viens ! Partez !

– le subjonctif (du latin subjungere : mettre sous le joug, faire dépendre… en grammaire, d’un autre verbe) : Je veux, souhaite, crains (l’indicatif indique un réel) que tu (ne) viennes.

– le conditionnel  (du latin dicere = montrer, désigner (cf.index) qui a donné le nom dicio = proclamation officielle, puis condicio désignant la formule d’accord avec quelqu’un, d’où un sens de condition = manière d’être). Je voudrais que tu viennes.

Ces trois modes visant une modification du réel servent à l’expression de ma réalité.

L’asymétrie entre le seul mode d’expression du réel et les trois autres d’expression de ma réalité est significative de la problématique spécifiquement humaine de l’insatisfaction. (cf. entre autres,  les articles « Etat des lieux – ce que nous sommes. 20/09/2020)

Elle sera donc complétée sous l’angle grammatical.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (13)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Soi et le monde ou la question des rapports possibles entre les deux.

Quel qu’en soit l’objet, mon discours passe par le filtre de ma subjectivité, autrement dit du sujet que je suis. Pour un prendre un exemple simple, s’il pleut et si je dis « il pleut », je ne le dis pas exactement comme mon voisin – j’aime la pluie et lui la déteste ou le contraire, j’en ai besoin parce que je suis agriculteur et lui veut faire une randonnée etc. – même si cette différence de subjectivité n’a aucune incidence sur l’objectivité de l’événement.

Cette question des rapports est celle de ce qui est appelé « modalisation » et celle qui concerne l’utilisation des « modes » et des « temps » dans la conjugaison du verbe.

Le temps verbal, en-dehors des « valeurs » ponctualité, durée, répétition etc., indique la simultanéité, l’antériorité ou la postériorité par rapport à un moment donné comme référence : dans « maintenant,  je viens (présent) » il y a coïncidence avec le moment où je parle, dans « hier, je suis venu (passé-composé)/je vins (passé-simple)», antériorité, « demain, je viendrai (futur simple) », postériorité ; dans « hier, je suis arrivé (passé-composé) après qu’il était parti (plus-que-parfait) », le passé composé indique une  postériorité par rapport au plus-que-parfait (et lui indique une antériorité par rapport au passé-composé) pour un événement antérieur au moment où je parle, dans « demain, j’arriverai quand il sera parti » le futur indique une postériorité par rapport au futur antérieur (qui, comme son nom l’indique, indique une antériorité) pour un événement postérieur au moment où je parle. Les combinaisons sont infinies.

Mode et modalisation, (du nom latin modus = mesure, manière, façon, genre) concernent donc des rapports, ce qui peut expliquer pourquoi ces deux mots peuvent être source de difficultés, voire de confusions.  

GFM (niveau II – p.136) « S’il est vrai que les temps verbaux servent généralement à exprimer la temporalité, ils sont aussi employés pour un autre usage : la modalisation. La modalisation consiste en l’expression de l’attitude du locuteur sur son propos. Par exemple, dans Elle partirait demain matin (au sens « il est possible qu’elle parte demain matin »), l’événement « partir demain matin » est modalisé par le conditionnel, au sens où cet emploi du conditionnel exprime le doute du locuteur sur l’événement décrit. Le conditionnel a donc ici une valeur modale. »

Question : en quoi est-il pertinent de dire qu’un temps verbal est employé pour la modalisation ? Est-ce le temps employé qui indique le rapport construit par le sujet-émetteur avec ce dont il parle ? N’est-ce pas plutôt la forme spécifique de ce temps dans ce qu’on appelle un mode ?

Le fait est que GFM explique que « elle partirait demain » est une modalisation indiquée par le conditionnel…. sans en préciser le temps (il existe un conditionnel passé). Et quel sens peut bien avoir cette expression si elle n’est pas précisée par une information complémentaire qui implique autre chose que le seul locuteur/émetteur lui-même ? Par exemple, « elle partirait si elle en avait les moyens, ou si j’en crois ce qu’on dit …» : en quoi est-ce l’expression d’un doute, comme le dit GFM, et à plus forte raison du locuteur qui, en l’occurrence, rapporte le discours de « elle » ou de « on » ?

GFM continue ainsi : « Enfin, cette notion d’emploi modal ne doit pas être confondue avec la notion de mode. Les temps du français sont regroupés en catégories nommées modes :aux modes non personnels (infinitif, participe) s’opposent les modes personnels, parmi lesquels sont distingués des modes personnels mais non temporels (subjonctif et impératif) et un mode personnel et temporel (indicatif) »

Ces distinctions catégorielles (j’y reviendrai) apportent plus de confusion qu’elles ne permettent d’identifier les rapports construits par le sujet/émetteur. Ainsi, le présent, le passé, l’imparfait et le plus-que-parfait sont les quatre temps du mode personnel subjonctif qui, assure GFM, n’est pas temporel. Si je dis « je souhaite que tu viennes », est-ce que viennes n’indique pas un futur ? Et si je dis « je souhaite que tu aies fini ton travail quand j’arriverai », est-ce que aies fini n’indique pas à la fois une postérité par rapport à « je souhaite » et une antériorité par rapport à « j’arriverai » ? Je comprends bien que le contenu du souhait n’est pas de l’ordre du réel, qu’il s’agit bien d’une modalisation qui est rendue par le mode subjonctif, mais est-ce pour autant que sont abolis les rapports d’antériorité et de postériorité entre les actions ?

A cette remarque justificative de GFM (p.135) : « Cet emploi du mot « temps » est purement conventionnel, sans rapport nécessaire avec le terme « temps » au sens de« temps des époques » j’objecterai que temps (du latin tempus qui a le sens grammatical) a un champ de significations étendu et qu’il suffit de préciser qu’il désigne les rapports précisés plus haut.  Si on suit GFM  (« les « temps » du subjonctif n’ont pas de valeur temporelle » – p.135) pourquoi conserver les formes du subjonctif autres que celle appelée présent qu’on appellera alors seulement « subjonctif » sans plus de précision ? « Je souhaite que tu finisses ton travail quand je serai venu » pour signifier que le travail doit être terminé ?

Avant d’en venir aux propositions de GEQ, la question du conditionnel.

Voici ce qu’en dit GFM (niveau II p. 144) :

« Le conditionnel a longtemps été considéré comme un mode, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La symétrie qui existe dans la morphologie des verbes du premier groupe est un argument majeur en faveur de l’analyse du conditionnel comme temps et non pas comme mode : je chanterai/je chanterais//je chantai/je chantais. Morphologiquement, le conditionnel est, pour les verbes du premier groupe (qui sont les plus fréquents), au futur ce que l’imparfait est au passé simple. (…) »

Que vaut l’argument dès lors qu’il ne s’applique qu’aux verbes du 1er groupe ? Et que dire de la symétrie entre les présents de l’indicatif et du subjonctif (je chante/ que je chante) ? Et à partir du pluriel : nous chanterons/nous chanterions/nous chantions/nous chantâmes ?

«  (… ) D’un point de vue sémantique, le passage d’un énoncé du type Je dis qu’elle viendra à Je disais qu’elle viendrait montre bien que le conditionnel ne constitue qu’une variante du futur dans un contexte au passé (au moins dans cet emploi-ci, que l’on considère comme l’emploi de base du conditionnel). »

Qui considère cela ? Le problème, occulté par GFM, est que le message « je dis… » et le message « je disais… »  ne disent pas la même chose. Si le futur du passé emprunte ses formes au conditionnel en tant que mode, n’est-ce pas parce qu’il est teinté d’une nuance d’incertitude absente du futur ?

« Toutefois, dans l’usage scolaire, le conditionnel est parfois considéré comme un mode et enseigné comme tel. »

Cette conclusion du paragraphe (de ceux qui sont intitulés « pour aller plus loin ») consacré à cette question a quelque chose de surprenant et de rassurant : surprenant parce qu’elle semble dire qu’on enseigne quelque chose de faux en sachant que c’est faux, et rassurant parce qu’elle signifie quand même que l’analyse globale est discutable.

C’est ce que nous allons voir.

(à suivre)  

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (12)

Verbe vient du latin verbum, qui vient du grec eireïn (= dire, parler) et signifie mot,  parole – le sens qu’a pris le mot français n’est que marginal en latin : sur près de deux colonnes de références de significations, le dictionnaire latin de référence Gaffiot en indique seulement deux.

Le mot, la parole.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut. » (Genèse, du grec genesis = naissance – texte composé entre le 8ème et le 2ème siècles avant notre ère)

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. (…) Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. (Prologue de l’Evangile de Jean – I, 1-18 – fin du premier siècle)

Ces deux extraits liminaires témoignent de la conscience qu’ont les hommes, depuis qu’ils sont parvenus à élaborer un langage qui leur soit propre, de l’importance de la parole en tant qu’élément déterminant de la vie. Ils permettent de comprendre la réduction du sens de verbum, ou, pour être plus exact, la densité de sens qu’il a prise dans la grammaire (= ce qui concerne l’écriture et la lecture).

Si, à l’exception d’être  tous les verbes décrivent une action (cf. article précédent)  – avoir est un cas particulier que j’aborde quelques lignes plus loin –  c’est que la vie est action, mouvement  [De ce point de vue, sa mort,  qui ne met pas fin au vivant, rappelle à l’individu qu’elle fait partie de la vie.]

La vie est un agir déterminé par la réponse à la question de l’être qui le détermine à son tour. Persévérer dans son être, dit Spinoza en utilisant le mot latin conatus ( = effort), implique donc une dynamique.

Le vivant de l’individu déterminé par le battement du cœur et les circulations permanentes, sanguine, électrique, chimique est en relation avec le discours ontologique : j’agis avec le conscient (la pensée), l’inconscient et ce qui n’est pas, en soi, de ces ordres (l’organisme) en fonction de ce que je choisis relativement à la question de mon être. Ainsi, il est possible de dire que le verbe être enveloppe tous les verbes d’action en ce sens que, si être et agir sont dans une interaction permanente, le but visé n’est pas l’action pour elle-même mais l’action pour être.

Avoir est un cas particulier : il indique non une action mais le résultat d’une action (la sienne ou celle d’un autre), et – c’est un point de vue que j’ai déjà exposé par ailleurs – il  joue aussi le rôle du double factice de être, il est sa contrefaçon dans l’équation capitaliste être = avoir+ qui a pour finalité de créer l’illusion d’immortalité : plus j’ai, plus je suis, moins je meurs.

Expliquer l’utilisation grammaticale du verbe à partit de cette problématique est évidemment très différent de l’explication proposée par GFM.

Au niveau I (p.16,20,33), il ne donne aucune définition du verbe.

Au niveau II (p. 135) : Le verbe exprime généralement une action  (Elle marche ;Elle danse) ou un état(Les feuilles sont vertes). Il constitue le noyau du groupe verbal (GV). Le verbe varie en personne, en temps, en mode, en voix, en nombre et parfois en genre.

Le développement de la leçon participe de la même approche, à distance respectable du vivant.  (niveau II p. 139) : « Lorsque les verbes être et avoir sont employés comme auxiliaires, ils ont un sens grammatical plutôt que lexical. En effet, il est très difficile de saisir ce que signifie être dans « Elle est partie », ou avoir dans « Elle a terminé » (comme il est difficile de décrire le sens d’un article défini par exemple) : le sens de être et avoir auxiliaires est celui d’un outil grammatical, utile à la construction de certaines formes verbales. (…) »

Remarque de GEQ  : « grammatical plutôt que lexical » signifie qu’il y a quand même un sens lexical que GFM n’aborde pas au motif « qu’il est très difficile de saisir ». Très difficile pour qui et pourquoi ? « L’outil grammatical » est une explication d’autant plus commode que, comme l’a précisé GFM, il n’a pas de fonction (cf. article 3).

« (…) En revanche, dans « J’ai de l’argent » le verbe avoir a le sens de « posséder », dans « Ce vélo est à Paul », le verbe être signifie « appartenir » et dans « Je pense donc je suis », le verbe être signifie « exister » :dans ces emplois, être et avoir ont un sens lexical. (…) »

Des constats, des traductions, pas d’explication. L’appartenance n’a pas la même valeur selon qu’elle est exprimée par être (deux sujets) : cette maison est à moi, ou avoir (un sujet, un objet) : j’ai cette maison.

«  (…) Le processus selon lequel un mot lexical s’allège sémantiquement pour devenir un mot grammatical se nomme « grammaticalisation ». Il n’est aucunement limité aux auxiliaires : par exemple, l’adverbe de négation pas est issu, par grammaticalisation, du nom pas (un pas). »

> « grammaticalisation » – comme la plupart des mots savants – a ceci d’intéressant qu’il institutionnalise la distinction sémantique/grammaire.

Pour GEQ, expliquer l’utilisation du verbe – en particulier les modes et les temps – implique une définition des rapports possibles entre soi et le monde.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (11)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

La problématique du verbe est sans doute la plus importante en ce sens que ce mot est le moteur de la phrase (=le message), sans lequel elle n’existerait pas, autrement dit il est au cœur, plus précisément il est le cœur du vivant.

Depuis le début de ces articles j’ai souligné ce qui me semble constituer la différence essentielle entre GFM et GEQ, à savoir que GFM considère la grammaire en tant que structure autonome avec ses codes (dont la spécificité d’un langage savant qui n’est rien que le signe de ce parti pris) alors qu’elle est pour GEQ celle du vivant.

Ce parti pris de GFM n’est pas sans lui susciter quelque malaise  (=> niveau II– p.87) :

« Les GV dont le noyau est le verbe être peuvent comporter des compléments de forme GNP [groupe nominal prépositionnel] qui ne doivent pas être analysés comme des attributs. Par exemple, le GNP « à Alice » dans « Ce tableau est à Alice » ne peut pas être analysé sur le même plan que l’adjectif attribut « magnifique » dans « Ce tableau est magnifique » (notamment parce que l’adjectif attribut se pronominalise en « Il l’est » tandis que cela est impossible pour « à Alice » dans la phrase « Ce tableau est à Alice ».»

Expliquer par des possibles ou des impossibles formels (du point de vue du sens, que vaut un « plan d’analyse » fondé sur le remplacement par un pronom ?)  bizarres (qu’est-ce qui empêche de dire « Ce tableau est à elle » ?) traduit un malaise perceptible dans la phrase qui suit, complétée par une proposition de résolution du même formalisme dénué de sens.

« Or, la réponse à ce problème n’est pas encore stabilisée dans notre tradition grammaticale.  Une solution simple consiste à considérer que le verbe être signifie ici « appartenir » (Ce tableau est à Alice = Ce tableau appartient à Alice) et par conséquent que le GNP à Alice est de fonction COI [complément d’objet indirect].* »

* « à Alice » s’exprimait en grec et en latin au moyen de la désinence/terminaison propre au « datif » qui pouvait indiquer la possession, ce qui est le cas ici.

GEQ dira : dans la phrase « Ce tableau est à Alice », « à Alice » est une information qui renseigne sur le possesseur du tableau. Idem avec appartient à. Il y a, en filigrane (un refoulé, sans doute) du discours de GFM, la persistance tenace et tentante du type de questionnement à qui ? à quoi ? auquel répond COI comme CO répond à qui ? ou à quoi ? pour une « solution simple » (simpliste ?) en ce sens qu’elle donne l’impression d’une explication. En quoi  « à Alice est de fonction COI » apporte-t-il quelque chose à la compréhension de la phrase ? Ce type de réponse est celle d’un code rassurant, proche du rituel de type religieux (dans le sens premier de réunir ceux qui partagent la même croyance), en même temps qu’il exclut avec le questionnement du sens la problématique du vivant et ceux qui comprennent par intuition ou analyse qu’il s’agit d’un code qu’ils rejettent parce qu’ils le perçoivent pour ce qu’il est, un artifice.

De ce point de vue, la notion d’objet associée au verbe être est un non-sens,  signe du refus/déni de cette problématique du vivant.

GFM, reprenant la distinction de la grammaire traditionnelle,  dit qu’il y a deux sortes de verbes : les verbes d’action, les plus nombreux,  et les verbes d’état : être, paraître, sembler, devenir, rester…

Cette distinction participe du même refus. En témoigne par exemple l’inadéquation, entre « état » (du latin stare : se tenir debout, immobile) qui indique l’absence de mouvement, et « devenir » qui l’implique.  Cette distinction est un contournement de la question qui recouvre un problème existentiel : pourquoi les verbes sont-ils, dans leur quasi-totalité, des verbes d’action ? Pourquoi une telle dissymétrie ? Et pourquoi le premier d’entre les verbes est-il celui qui n’indique pas une action, à savoir le verbe être ?

Premier en ce sens qu’il constitue la question essentielle de l’homme, celle de son existence en tant que sujet pensant (= soumis à, dépendant de sa pensée), ce qu’on appelle la question « ontologique » (de la racine grecque – ont, du verbe einaï = être, -logie venant de logos = le discours) celle du « discours sur l’être,  sur le fait d’être ».

GEQ explique, lui, que tous les verbes signifient une action, à l’exception du seul verbe être.

Voici ce qu’il en disait quand il écrivit son essai, il y a une douzaine d’années, et que je reprends à mon compte aujourd’hui :

Que vaut la distinction entre verbes d’action et verbes d’état (être, paraître, sembler, devenir, rester, avoir l’air etc.) ? Dans la phrase « Pierre semble dormir » le verbe est analysé comme verbe d’état, ce qui signifie que Pierre n’agit pas. Autre exemple : « Les paysans appréhendent le retour de la sécheresse » dont Bescherelle [référence grammaticale] explique : « On ne peut pas dire que les paysans font l’action d’appréhender, mais plutôt qu’ils ont une attitude d’appréhension, de crainte. » (p.260) Et il cite les verbes souffrir, craindre, aimer, posséder.

Ce point de vue est fondé sur une réduction du sens d’action qui désignerait seulement ce qui est visible, de l’ordre du physique. Si appréhender n’est pas considéré comme une action par le manuel, n’est-ce pas parce que l’acte d’appréhender n’est pas apparent comme peut l’être un acte physique ? Si les paysans ne sont pas considérés comme actifs, n’est-ce pas seulement parce qu’ils paraissent ne pas agir ? Mais pourquoi ne le paraissent-ils pas, sinon parce qu’il a été décidé a priori que l’appréhension n’était pas de l’ordre de l’agir ? Même chose pour sembler, paraître etc. Si Pierre me paraît ne pas être actif quand il semble dormir, c’est que, consciemment ou non, j’ai décidé de confondre l’apparence avec le réel. En réalité, si Pierre semble dormir, c’est qu’il a activé ou que j’ai activé les mécanismes d’action qui pourront faire croire qu’il n’est pas actif. [J’ajouterai que dormir est tout sauf une non-action, en témoigne notamment le rêve, et que sembler dormir est en quelque sorte une action double]

Paraître, sembler, avoir l’air etc. sont une activation des mécanismes de l’illusion de la non-action.

Le seul verbe qui soit à proprement parler en-dehors de l’agir est le verbe être. Le « je suis » du cogito de Descartes (cogito ergo sum = je pense donc je suis) qui ressortit à l’ontologie est l’expression de l’existence. [ Je précise : la preuve par l’évidence de l’existence du sujet]. D’où son utilisation dans une relation identitaire ou voulue comme telle (« Je suis grand, petit, français, allemand etc. ») et, dans la conjugaison, comme auxiliaire  (« Je suis invité, félicité etc. », « Je suis parti, venu, etc. ») ; dans les trois cas, il y a l’affirmation d’un étant : identifié de manière réductrice à une qualité dans le premier, passif dans le deuxième, permanent dans un passé dans le troisième. [ précision : je suis, là maintenant, étant parti, venu…] D’où son extension de sens : « Je suis (= je me trouve) à Paris. »

La problématique de l’ontologie, signifiée par être, et dont découle tout le reste,   s’ouvre avec l’évolution de sens du mot latin verbum qui a donné notre verbe.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (10)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Voici les exemples que GFM regroupe sous le titre « complément circonstanciel de concession »:

1- Le facteur distribue le courrier malgré la pluie.

2 – Le facteur distribue le courrier bien qu’il pleuve.

3 – Il a échoué à son examen tout en n’ayant commis aucune infraction grave.

4 – « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme. » (Molière)

Remarque critique : ce qui importe à GFM, c’est de caractériser la forme de chacune des expressions de ce qu’il qualifie de concession  mais il n’explique pas ce que signifie concession* ce qui crée une confusion avec opposition, et, au bout du compte, la même absence de rapport au sens.

[Il n’évoque l’opposition qu’au niveau II – p.65 et avec cette explication : La relation établie entre plusieurs propositions par juxtaposition est sémantiquement implicite. Il peut s’agir  (…) d’une idée d’opposition : « Les pauvres ont la santé, les riches ont les remèdes. » (proverbe). ]

Il précise donc : pour 1 : GN (groupement nominal) (malgré la pluie), pour 2 : proposition subordonnée (bien qu’il pleuve), pour 3 : gérondif (tout en n’ayant commis ),  pour 4 : GIP (groupe infinitif prépositionnel) (pour être dévot).

-1 et 2 : en quoi la pluie serait-elle une « concession » à la distribution du courrier ? L’idée n’est-elle pas plutôt celle d’une opposition entre un acte (distribution du courrier) et ce qu’on estime incompatible avec lui (la pluie) ? (Il faudrait consulter le cahier des conventions employeur-syndicats)

– 3 et 4 : même remarque : il s’agit dans les deux cas d’une opposition-contradiction, objective entre deux événements (pas de faute<=> échec) et idéologique entre deux états (dévot <=> homme).  

* Faire une concession (latin concedere : se retirer, accorder quelque chose à quelqu’un) signifie qu’on se « retire » d’une position, d’un point de vue, par exemple pour favoriser une relation. Ainsi, dans une discussion, concéder quelque chose peut aider à la poursuivre. Ex : « Je suis d’accord avec vous pour dire que l’aide à mourir peut poser un problème moral à certains bien que je ne partage pas votre choix de l’interdire. » Autrement dit, je reconnais un accord avec vous (= je me « retire » de ma position qui est contraire à la vôtre) pour signifier que cet aspect du problème ne l’enveloppe pas mais en constitue un élément.

GEQ (vous allez voir qu’il n’hésite pas à répéter ce que je viens d’expliquer ! Bon. Comme ce n’est pas tout à fait mot pour mot… je ne dis rien) : Faire opposition, c’est poser (latin ponere), un objet, une idée, en face de (ob, devenu op), c’est mettre un obstacle devant quelqu’un ou quelque chose ; faire une concession, c’est au contraire se retirer, abandonner (cedere, qui signifie aller, céder, est ici combiné avec cum, comme il peut l’être avec de – décéder : quitter, abandonner la vie – ou avec sesécession : provoquer une séparation). [vous avez remarqué que ce n’est pas du copié-collé]

Si les deux termes sont de sens opposé, ils peuvent se compléter : je peux m’opposer à quelqu’un qui défend un point de vue que je ne partage pas et en même temps lui faire une ou des concessions sur tel ou tel aspect secondaire de la question discutée (Bien qu’elles soient séduisantes, vos assertions sont contestables.). [même remarque]

Deux exemples d’opposition :

« Je grelotte bien qu’il fasse chaud. »

– « Je viendrai bien que vous me l’interdisiez. ».

Il s’agit ici de deux oppositions de valeur différente : la première est subjective (si je grelotte, c’est que je suis malade, il n’y a donc pas d’opposition objective avec la température ambiante et le médecin dira « parce que vous êtes malade ») alors que la seconde est une opposition objective (l’interdiction n’est pas une question de point de vue).

Analyser les deux propositions introduites par bien que comme des concessives n’a aucun sens.

Analyser les deux phrases en parlant de principales et de subordonnées d’opposition ne rend pas compte du fait que l’opposition n’est pas dans l’une ou l’autre des deux propositions mais dans leur rapport.

S’en tenir à l’analyse traditionnelle (celle de GFM, notamment, c’est moi qui l’ajoute à GEQ) peut conduire à un affaiblissement de sens : ainsi dans la phrase « Le moteur de ma voiture n’a pas démarré bien que j’aie tourné la clef de contact », la subordonnée sera dite d’opposition, et dans  « Le moteur de ma voiture n’a pas démarré quand j’ai tourné la clef de contact » elle sera dite de temps. Si on élimine la notion de subordonnée et l’obligation de donner une fonction, on mettra en évidence les rapports (de valeur différente) de temps et d’opposition dans la seconde phrase.

(à venir : le verbe)

Après la convention citoyenne, le ministre de la santé et l’aide active à mourir

Interview de François Braun, ministre de la santé,  dans Le Monde, daté des 9/10 avril 2023.

Extraits.

« On entre dans la phase d’après [la convention citoyenne qui a débattu sur cette question]. Il s’agit maintenant de rebasculer le débat de société sur un tempos politique. Et d’avancer. (…) [Question : « Avancer sur le chemin de l’aide active à mourir, vous êtes d’accord avec cela, donc ? »]  «  La convention citoyenne s’est prononcée à 75% (75,6% exactement) pour une aide active à mourir, mais 25% contre. Mon rôle est de prendre en compte ces différents avis dans une posture* d’écoute et de respect de chacun, sans essayer de convaincre les uns ou de dissuader les autres. Je ne ferai pas de politique politicienne sur un sujet comme celui-là. (…) Je vous donne un exemple : en tant qu’urgentiste j’ai eu très souvent à réanimer des personnes après une tentative de suicide. Cela représente même tout un pan de l’activité d’urgentiste. Dans un nouveau cadre légal, s’il devait y en avoir un, il faudrait pouvoir continuer à le faire. »

* Posture : « Attitude adoptée pour donner une certaine image de soi ; positionnement tactique » (Larousse)

Relativement au travail d’un ministre, investi d’un pouvoir exécutif,« écouter sans vouloir convaincre ou dissuader » peut paraître réducteur. Le ministre voudrait-il signifier que le constat d’une absence d’unanimité ne lui permet pas de prendre une décision qui aille dans le sens de la majorité des 75 % ?  Autrement dit qu’il pencherait plutôt du côté des 25 % ?

La « politique politicienne » est un argument-prétexte très pratique qui permet de faire croire qu’on est au-dessus des querelles partisanes.

En réalité un refuge dont l’exemple personnel qu’il prend permet de comprendre l’utilité.

En quoi réanimer une personne qui a voulu se suicider témoignerait-il d’ « écoute et de respect » de cette personne  ?

Tel est bien une des expression du problème que ne veut pas voir le ministre.

Autoriser l’aide active à mourir n’oblige personne à la demander, alors que l’interdire conduit à des pratiques violentes ou dissimulées, ou les deux, ou alors, pour ceux qui le peuvent, en Suisse.

A la Une (pour les abonnés) de ce même numéro, Charles Biétry – une personnalité du monde du sport – explique qu’il est atteint de la maladie de Charcot (incurable, elle provoque une paralysie de plus en plus invalidante, jusqu’à celle des poumons, avec les souffrances de tous ordres qu’on imagine) et qu’il a tout préparé pour, le jour venu, obtenir une aide pour mourir… précisément en Suisse.

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (9)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Dernières étiquettes : proposition principale, proposition subordonnée, proposition indépendante.

Principale indiquant que la proposition ainsi qualifiée est plus importante que la ou les subordonnées, on dira que si « J’ouvre mon parapluie » est principale et « parce qu’il pleut » subordonnée, c’est parce que c’est principalement pour annoncer l’ouverture du parapluie que j’ai écrit cette phrase.  Dans quelle mesure ce type d’analyse rend-elle compte du sens (cf. article précédent), autrement dit à quoi sert d’établir une telle hiérarchie dans les informations ?

Voici les deux premières strophes du Bateau ivre un poème que Rimbaud (1854-1891) composa avant son départ pour Paris en 1871. Il est écrit à la première personne,  celle du bateau fluvial de commerce jeté dans l’aventure de l’océan après sa libération des amarres physiques et sociales.

1 Comme je descendais des Fleuves impassibles,

2 Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

3 Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

4 Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

5 J’étais insoucieux de tous les équipages,

6 Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

7 Quand avec les haleurs ont fini ces tapages

8 Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

La première strophe est constituée de deux phrases : la première,  (1-2), composée d’une subordonnée (1) et d’une principale (2), est dite « complexe », la seconde  (3-4), d’une seule proposition indépendante, est dite « simple ».

(1) L’imparfait et le rythme régulier, sans heurts – importance des -e prononcés => comme,  Fleuves – signifient à la fois la durée, l’habitude, la répétition, la lenteur, la monotonie (subordonnée)- rapport de temps avec (2)

(2) Le passé-simple et le rythme plus marqué (nette distinction des syllabes) indiquent l’événement, soulignent la rupture soudaine d’un temps linéaire  (principale).  

(3) Une principale qui révèle la cause, bruyante et coloriée, du (2).

(4) N’est pas une proposition (ayant cloué n’a pas de sujet propre) mais une apposition au sujet Peaux-Rouges et indique un rapport de temps/conséquence avec(3).

La deuxième strophe est composée de deux phrases : la première (5 et 6), une seule proposition indépendante est « simple » , la seconde (7 et 8), quatre propositions, est « complexe » : une subordonnée (temps), « quand avec les haleurs ont fini ces tapages » une principale contenant une infinitive (Les fleuves m’ont laissé descendre me est sujet de descendre) et une subordonnée (lieu) « où je voulais ».

La première phrase (5 et 6) précise par la fonction économique et sociale et souligne par le rythme lent sans heurts (diérèse : souc-i-eux / liaisons => flamands-ou, cotons-an) le sens du (1) de la première strophe, la seconde (7 et 8) rappelle par les rythmes contrastés,  (7) le rythme et le sens de (3),  (8) le rythme et le sens de (4).

A quelle nécessité de sens répondent la distinction complexe/simple et la hiérarchie principale/subordonnée – indépendante ?  La définition des rapports n’a besoin ni de l’une ni de l’autre (cf. le 3 « principal » est dans un rapport de cause avec le (2) qui n’est pas dans la même phrase).

Est-ce qu’évacuer ces distinctions fait courir le risque d’une perte de repères, de déstructuration, pour la pensée ?

Ce que m’a appris mon expérience – aussi bien dans les lycées qu’à l’hôpital – est précisément le contraire.  Choisir de privilégier l’identification de la structure formelle conduit à l’oubli du sens (la sémantique) et à faire de l’analyse grammaticale un exercice artificiel, ce qui a pour effet de susciter l’aversion scolaire pour cet apprentissage.

GFM (niveau II – p.90) « Lorsque la fonction circonstancielle est reconnue comme telle dans la structure de la phrase, différents types de compléments circonstanciels peuvent être distingués selon leur sens. Cette identification sémantique du complément circonstanciel reste secondaire, pour l’analyse grammaticale de la phrase, par rapport à l’identification syntaxique de la fonction circonstancielle. [c’est moi qui souligne]. Le tableau suivant récapitule les types les plus courants de compléments circonstanciels, selon leur valeur sémantique et leur nature.

Ce parti pris est une négation de la dimension globale du langage écrit ou parlé, de l’indissociable l’unité que constituent le signifiant ( le mot) et le signifié (sa ou ses significations), bref l’appauvrissement d’une expression majeure du vivant.

*Avant d’aborder la problématique des modes dans l’utilisation des verbes, j’examinerai la notion de « concession » telle qu’elle n’est pas définie par GFM.

(à suivre)