Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 16 – (La philosophie – IX – La question de l’éthique : Ethique et morale – Montaigne et Spinoza : 2 – Spinoza)

Supposez un appareil capable de repérer et de vous faire voir tous les composants d’un Corps (physique, chimique, humain, peu importe) : de l’organe à la cellule en passant par les composants de la cellule, etc., et capable en même temps de mettre en évidence les relations de ces composants entre eux.

Pour le faire fonctionner, il y a là un biologiste qui est aussi physicien et chimiste.

Après avoir mis en route l’appareil qui vous permet donc de voir tous ces composants du Corps, il vous explique que chacun d’eux est lui-même non seulement  un corps visible (vous les avez tous devant les yeux), mais aussi un esprit, lui invisible, autrement dit que chaque composant est un corps/esprit ou esprit/corps. Exactement  comme le Corps dont ils partagent la nature.

Il vous montre ensuite comment chaque corps/esprit interagit avec les autres par des flux et comment chacun émet et reçoit ces flux. Chaque corps/esprit a en effet la capacité de choisir les flux qu’il émet et ce qu’il fait de ceux qu’il reçoit. Car chaque corps/esprit a un accès possible à la liberté.

Maintenant, supposez que ce Corps est l’Univers, le Monde, le Tout, et que chaque composant, dont l’homme, tient de la nature de ce qui constitue ce Tout : il en est une manière d’être, particulière, selon qu’il est un être humain, un être animal, un être végétal, un être minéral, chacun d’eux étant constitué de ce qui constitue ce Tout.

Alors…

Si cette approche très imparfaite fait vibrer en vous quelque chose,

Si vous vous sentez concerné(e) par cette représentation de vous (et de tout ce qui existe) dans votre rapport au Monde, à l’Univers, au Tout,

Si vous n’avez pas besoin d’un Dieu/Père tout puissant créateur,

Si vous pensez que la personne que vous êtes meurt dans l’éternité de la vie, 

Si vous pensez que bien et mal sont des notions insatisfaisantes pour guider vos choix,

Si vous vous interrogez sur ce que peut être le champ de votre liberté,

Alors, vous pouvez ouvrir l’Ethique de Spinoza.

Avec beaucoup de précautions.

C’est à la fois la lumière et l’aveuglement de la lumière.

Et puis, il y a le langage, le vocabulaire, les concepts.

Spinoza écrivait en latin qui était la langue utilisée encore au 17ème pour ce type d’ouvrage. Le livre que nous lisons en français est donc une traduction.

Un exemple : il commence par des Définitions.

Et la première est celle-ci :

« Par cause de soi, j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence, c’est-à-dire ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante.» 

Cette définition, pour compliquée qu’elle puisse apparaître au premier abord, (que veut dire « cause de soi » et «  l’essence enveloppe l’existence » ?) n’est ni plus ni moins que l’expression exacte d’un questionnement qui préoccupe l’homme depuis qu’il existe : d’où vient le monde ? A-t-il été créé ? Par qui ? Sinon, a-t-il une origine, une fin ? Etc.

Les Grecs de l’antiquité ont commencé par y répondre non par le créationnisme, mais par une tentative d’explication, disons de type matérialiste. La mythologie grecque explique en effet l’origine par le Chaos (sans pouvoir évidemment dire autre chose que Chaos est Chaos) puis l’émergence de puissances : d’abord la Nuit (Erèbe), puis la Terre (Gaia) qui donne naissance au Ciel (Ouranos) qui vont engendrer tout le reste… dont les dieux de l’Olympe. Ce n’est que peu à peu, que Zeus (Jupiter latin) va changer de statut et devenir le père des dieux et des hommes.

La Bible, elle, propose d’emblée l’explication créationniste : c’est Dieu, disposant de la toute-puissance, Dieu le Père tout Puissant, qui crée le monde.

Ce qui conduit à reposer les questions : d’où vient Dieu ? A-t-il été créé ? Etc.

S’il a été créé, cela veut dire qu’il n’a pas la toute-puissance et la question recommence… sans fin.

Pour arrêter le questionnement, Dieu est donc défini comme un être existant de toute éternité, de lui-même, par lui-même.

Autrement dit, explique le catéchisme, il est sa propre cause, et son essence (ce qui le constitue) contient, enveloppe son existence (ce qu’il est en tant qu’être existant) : on ne peut donc pas concevoir Dieu autrement qu’existant par lui-même et de lui-même.

C’est exactement le sens de la première définition, citée plus haut, de l’Ethique.

Mais ce n’est évidemment pas un hasard si cette définition propose d’emblée des concepts (cause de soi, essence, nature) et si, d’emblée, elle ne fait aucune référence à Dieu.

Spinoza ne croit pas au créationnisme.

Il vit à une époque (17ème siècle), dans un lieu (Les Provinces-Unies, la Hollande actuelle) et appartient à la communauté religieuse juive (ses parents, sont des juifs marranes – convertis de manière formelle au catholicisme – qui ont quitté l’Espagne et le Portugal pour échapper à l’Inquisition) qui ne tolère pas qu’on puisse mettre en cause le discours de la Torah (les cinq premiers livres de la Bible, le Pentateuque)

La pensée dominante de l’époque voudrait entendre et lire : « Par cause de soi, j’entends Dieu… » et non « ce dont… » : ce dont n’est pas un être comme est censé l’être Dieu le Père créateur, mais, dans un premier temps, une abstraction, une idée.

Dieu arrive seulement dans la 6ème  définition : « Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs, chacun d’eux exprimant une essence éternelle et infinie. »

Autrement dit, Dieu est une substance que Spinoza précisera plus loin, dans la quatrième partie du livre : Deus sive Natura = Dieu, autrement dit la Nature.

Ce qui veut dire clairement que le Dieu Père Tout Puissant Créateur du Monde des religions juive et chrétienne est une créature des hommes, bref qu’il n’existe pas.

Spinoza sera exclu de la communauté juive et la seule œuvre qu’il publiera de son vivant le Traité Théologico-politique (lecture critique de la Bible) lui vaudra l’animosité sinon la haine des juifs, des catholiques, des protestants… en gros de tous ceux qui ont besoin d’une explication transcendantale.

Ce n’est pas tout.

Spinoza, à la manière d’un mathématicien utilisant des axiomes, procédant par déduction, démonstration, développe sa pensée dans une architecture géométrique.

Chaque étape de la pensée est articulée avec les autres, chacune renvoie à une ou à plusieurs étapes antérieures, la démonstration avance dans un schéma précis, rigoureux… qui pourrait s’apparenter à un vertige.

Dans son Spinoza Philosophie Pratique (Editions de Minuit – 1981), Gilles Deleuze (1925-1995) cite en exergue un extrait du roman de l’écrivain américain Bernard Malamud (1914-1986) The Fixer (L’homme de Kiev) dont l’histoire se déroule en Russie au début du 20ème siècle.

Un juif, Yakov Bok, dont le métier est d’être réparateur (en toutes choses), qui lit et relit l’Ethique de Spinoza, est accusé du meurtre d’un jeune chrétien. Après beaucoup d’acharnement contre lui, il sera finalement innocenté.

Là, il comparaît devant un juge qui lui demande :

«  Dites-moi ce qui vous a conduit à lire Spinoza. Le fait qu’il était juif ?

– Non, votre honneur, je ne savais même pas qu’il l’était quand je suis tombé sur son livre. Et d’ailleurs, si vous avez lu l’histoire de sa vie, vous avez pu voir qu’à la synagogue on ne l’aimait guère. J’ai trouvé le volume chez un brocanteur à la ville voisine ; je l’ai payé un kopek en m’en voulant sur le moment de gaspiller un argent si dur à gagner. Plus tard, j’en ai lu quelques pages, et puis j’ai continué comme si une rafale de vent me poussait dans le dos. Je n’ai pas tout compris, je vous l’ai dit, mais dès qu’on touche à des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de sorcière. Je n’étais plus le même homme…(…) »

Le balai de sorcière…

Le livre n’a pas pour objet une pure spéculation intellectuelle mais la découverte des conditions qui permettent à l’homme d’être un être libre pour atteindre un état que Spinoza appelle béatitude, en réalité une manière d’être.

L’Ethique propose donc un mode de vie.

Cinq parties le composent : 1 – de* Dieu  / 2 – de la nature et de l’origine de l’Esprit / 3 – de la nature et de l’origine des Affects / 4 – de  la Servitude  humaine ou de la Force des Affects / 5 – de la puissance de l’Entendement ou de La Liberté Humaine.

* de = au sujet de.

Tout se joue donc en nous. C’est nous qui décidons. Non en fonction d’un libre-arbitre (nous sommes déterminés par des lois physiques, biologiques, entre autres) mais de la liberté qui est une conquête. L’Ethique en est un outil.

En tant que corps/esprit indissociable nous avons à expérimenter sans cesse, au quotidien, des situations qui se manifestent en nous par des affections, des affects ; ex : je suis en présence de quelque chose ou de quelqu’un : ce qui vient d’eux, est en même temps corps et esprit et me concerne en tant que corps et esprit (ex : l’émotion perçue + l’idée de cette émotion, sa conscience). Le résultat peut être mauvais, une diminution de ma force de vie (tristesse) ou bien bon, une augmentation de cette force (joie).

Donc : la Nature (substance), ses attributs (qualités) dont seules l’étendue (le corps) et la pensée (esprit) sont perceptibles par l’homme (ils le constituent) – ce qui veut dire qu’il y en a une infinité d’autres que nous ne connaissons pas –  qui n’est, au même titre que tout ce qui est vivant, qu’un mode, une manière d’être de la Nature.

C’est cette démarche de connaissance qui peut nous aider à acquérir la liberté pour aboutir, donc, à la béatitude qui n’a rien d’un « béat donné » mais tout de l’aboutissement à un état d’adéquation avec le vrai.

Le vrai…

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi » disait Montaigne pour expliquer son amitié avec Etienne de La Boétie.

D’un point de vue spinoziste, cela voudrait dire que le corps/esprit Montaigne et le corps/esprit La Boétie entre mutuellement dans des rapports de convenance liée à ce qu’ils ressentent l’un en face de l’autre, à l’idée qu’ils ont de l’un et de l’autre et à l’idée qu’ils se font de l’un et de l’autre.

L’Ethique explique comment tout cela fonctionne.

A quoi bon, si ça fonctionne tout seul ?

C’est que ce qui émane de nous et des autres ne produit pas toujours une joie comparable à l’amitié de ces deux hommes, mais ce que Spinoza appelle des passions tristes qui induisent des actions mauvaises et pour nous et pour les autres.

Le ressort humain, selon Spinoza, c’est le désir, l’appétit de qui nous prend corps et esprit en même temps.

Il est constitué du corps et de la conscience du corps dans le fait d’être, d’exister, et dans le fait de persévérer dans son être (en latin conatus).

Autrement dit, une dynamique.

La morale du bien et du mal n’a rien à faire dans cette entreprise humaine. Seuls comptent ce qui convient ou ne convient pas,  autrement dit le bon et le mauvais.

Comment les distinguer ? Je ne choisis pas une chose parce qu’elle est bonne, dit Spinoza, mais c’est parce que je la choisis qu’elle est bonne. Que ce soit un objet (un aliment) ou une valeur (désintéressement).

Ce qui implique, bien sûr, une définition de ce qu’est choisir, de ce qu’est exactement l’objet que je choisis, finalement, un rejet de la spontanéité en tant que moyen de connaissance.

La visée de l’Ethique ?

Parvenir, en tant qu’essence (homme) à me reconnaître dans la Nature (substance), être en harmonie avec elle,  non de manière purement intellectuelle, mais en vivant cette harmonie par la connaissance de mes désirs, dans mon rapport avec moi-même et avec les autres.

Un dernier mot.

L’Ethique m’avait été conseillé par un ami professeur de philosophie avec qui je parlais de ma conception du Tout.

Je n’avais d’autre formation philosophique que celle – ratée  – de ma classe terminale littéraire.

J’ai acheté le livre.

D’abord, je n’ai pas compris grand-chose.

Et puis, peu à peu, lentement, j’ai commencé à sentir ce qu’explique Yakov Bok au juge qui l’interroge.

Je dirais que l’Ethique n’apporte pas la réponse, mais qu’il est l’outil de sa construction, sans fin, comme peut l’être la Nature dont nous sommes.

Je vous souhaite, à vous aussi, d’enfourcher le balai de sorcière.

Veolia, Suez, Engie et le discours politique

Engie est un groupe industriel énergétique français né en 2008 d’une fusion de Gaz de France et de Suez.

Veolia est une multinationale française, chef de file mondial des services collectifs. Elle commercialise des services de gestion du cycle de l’eau, gestion et valorisation des déchets et gestion de l’énergie.

Suez est un groupe français de gestion de l’eau et des déchets. L’Etat détient 22% du capital.

Veolia voulait acheter à Engie les 32% du capital du Suez qu’il détient.

Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, essaya de la freiner : il voulait que l’offre de Veolia soit jugée « amicale » par Suez.

C’est le Conseil d’Administration d’entreprise qui juge amicale ou hostile une telle opération de rachat (ou d’achat global = OPA).

En l’occurrence, le CA de Suez estimait hostile le rachat envisagé par Veolia, et attendait une proposition d’un autre groupe, Ardian.

Malgré l’intervention du ministre, Engie a fait voter le rachat de ses parts de Suez par Veolia, malgré le vote-contre des trois représentants de l’Etat et de celui de la CGT. Les deux représentants de la CFDT avaient dit qu’ils voteraient pour. Le ministre est intervenu auprès de Laurent Berger (patron de la CFDT)… et les deux représentants ont quitté la salle au moment du vote.

Le but de l’opération pour Veolia : absorber Suez. Pour quoi ? Pour devenir plus gros, obtenir plus de marchés et augmenter les profits.

Le corollaire est connu : un plan social (licenciements) pour améliorer la productivité et les dividendes des actionnaires.

A ce propos…

La suppression, en 2018, par E. Macron de l’ISF (impôt sur la fortune) et l’instauration de la « flat tax » (prélèvement forfaitaire de 30% sur les revenus du capital) ont eu pour conséquence de faire augmenter les revenus des 0,1% des Français les plus fortunés tandis que les dividendes versés aux actionnaires ont explosé.

La justification apportée à l’époque par E. Macron : « favoriser la croissance de notre tissu d’entreprises, stimuler l’investissement et l’innovation. ».

Résultat : les dividendes ont augmenté de plus de 60% en 2018 (de 14,3 milliards en 2017 à 23,2 milliards). La hausse se poursuit en 2019. Et cette augmentation est de plus en plus concentrée dans la population : ce sont les plus riches qui s’enrichissent le plus. (Le Monde du 10 octobre 2020)

On sait depuis près de deux siècles comment fonctionne la machine capitaliste.

Bruno Le Maire ne voulait évidemment pas en arrêter un rouage.

Seulement le ralentir, en  déplaçant une courroie.

Pour ceux qui seront directement concernés, il sera difficile, très difficile de garder les poings serrés dans les poches. Surtout dans cette période de crise.

Difficile aussi pour ceux qui pensent qu’il est possible de tenir un autre discours que celui du capitalisme/fatalité.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 15 – (La philosophie – VIII – La question de l’éthique : éthique et morale – Montaigne et Spinoza : 1 – Montaigne)

                                       1 – Ethique et morale

Ethique (grec ethos) désigne littéralement ce qui est propre à soi (à partir du –e grec, équivalent du –se latin). De là viennent ethnologie (fonctionnement du groupe) et éthologie (rapport avec le milieu).

Morale (mos latin > mœurs) qui a originellement à peu près le même sens a fini par désigner un bien et un mal calés sur des valeurs religieuses et érigés en principes plus ou moins acceptés.

Aujourd’hui, éthique est plus employée que morale, pour l’individu et le groupe : le Comité National chargé d’éclairer sur les progrès de la science et les questions de la santé est d’Ethique et non de morale.

Ce n’est pas anodin.

Les deux mots appartiennent à deux champs opposés, celui de la transcendance (morale) et celui de l’immanence (éthique). Pour faire simple, l’une renvoie à Dieu, l’autre à l’Homme.

La confrontation entre les deux constitue sans doute l’objet essentiel de la philosophie.

Montaigne (1533-1592) et Spinoza (1632-1677) en sont deux illustrations majeures.

Il ne s’agit pas, ici, de redire ce qu’il est possible de lire via Internet dans les innombrables explications de la pensée l’un et de l’autre, mais de tenter d’expliquer le rapport que j’ai construit et continue de construire avec l’un et l’autre.

                                                 2 – Montaigne.

Je l’ai découvert en classe de première littéraire dont, à l’époque où j’étais lycéen, le champ d’étude variait selon les inclinations des professeurs. Celui que j’ai eu aimait Montaigne et les Essais ont occupé une bonne partie du premier trimestre.

Qu’ai-je compris et retenu sur le moment ?

La question touche à la problématique globale de l’enseignement, autrement dit le savoir du professeur et le rapport qu’il construit avec ce savoir.

Prendre des notes en cours, écrire ce que dit le professeur (à condition qu’il ait quelque chose à dire sur son rapport au savoir qu’il détient) c’est, dans un premier temps, imaginer qu’on note un savoir pour soi-même. La relecture des notes vient très vite révéler qu’il s’agit d’une illusion. Tout au plus, ou au pire, on acquiert en apprenant les notes prises en cours la restitution du savoir d’un autre, un savoir qui apparaît comme étranger à soi, en réalité un non-savoir.

J’ai fini par comprendre que le plus important n’était pas ce savoir-non-savoir, mais le rapport que construisait le professeur avec son savoir propre.

Autrement dit, en quoi et à quoi, une œuvre littéraire, peut-elle servir pour sa propre vie ?

J’ai et j’aurai toujours devant mes yeux ce professeur lisant et commentant certains passages des Essais.

Deux, en particulier, les seuls dont je me souvienne : « parce que c’était lui, parce que c’était moi» et « la tête plutôt bien faite que bien pleine ».

Le premier est « l’explication » que donne Montaigne de son amitié avec Etienne de La Boétie (mort au moment où il écrit ses Essais).

Le second est le conseil qu’il donne pour le choix d’un précepteur d’enfant.

« L’explication » de Montaigne – ma première réaction fut le sourire ironique de l’adolescent benêt qui attend la réponse définitive –  m’est apparue, par la suite, grâce à ce professeur, comme une fenêtre ouverte sur le monde. Je n’ai pourtant aucun souvenir de ce qu’il en a dit précisément.

Même chose pour la « tête » du précepteur qui venait contredire l’accumulation d’un type de savoir.

Ce qui m’est resté du cours, c’est l’envie de lire les Essais parce que le savoir qu’en avait ce professeur était l’homme qu’il était. Un homme qui, dans ce que j’en percevais depuis ma place dans la classe, signifiait par ce qu’il était, l’importance de la littérature.

J’ai lu à plusieurs reprises dans l’édition de La Péliade de 1962, tout ou partie du livre, à nouveau intégralement avant d’écrire cet article : texte non « traduit », à peu de choses près tel qu’il fut rédigé dans la langue du 16ème siècle. Il existe aujourd’hui des éditions qui transcrivent le texte en français contemporain.

Voici trois exemples de cette écriture qui traitent du même thème :

« Certes, c’est un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme » (I, 1 – Par divers moyens on arrive à pareille fin)

« Nous flottons entre divers advis ; nous ne voulons rien librement, rien absolüment, rien constamment » (II, 1 – De l’inconstance de nos actions)

« Nous sommes tous de lopins [morceaux, cf. lopin de terre] et d’une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque momant, faict son jeu. » (II, 1 – idem)

Ou encore cet extrait de la préface  « Au lecteur »

 « C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée.  (… ) Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice : car c’est moy que je peins (…) Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matière de mon livre (…) A Dieu, donq ; de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quatre ving ».

La préface dit exactement ce qu’est le livre.

A la différence des philosophes qui proposent  une réflexion à partir de concepts, Montaigne appuie la sienne sur ses lectures et son expérience de vie, les unes et les autres mêlées.

Une expérience qui le conduit, à 32 ans, à se retirer chez lui, à Montaigne (aujourd’hui dans le département de la Dordogne), plus précisément dans sa « librairie » (bibliothèque) située dans une des tours (elle subsiste encore) construites, pour agrandir et fortifier la maison, par son père Pierre Eyquem, alors maire de Bordeaux, devenu seigneur de Montaigne en 1519.

Montaigne qui a vendu sa charge de conseiller au Parlement de Bordeaux deux ans après la mort de son père, dispose de suffisamment de biens et de revenus pour vivre.

Il se retire pour lire et, surtout, écrire.

Il a gravé sur les poutres de sa librairie les sentences latines et grecques qui lui tiennent à cœur, à côté de celle-ci :

«  L’an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, [28 février], anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps de sa servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges [les Muses], où, en repos et sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre. Puisse le destin lui permettre de parfaire cette habitation de douces retraites de ses ancêtres qu’il a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs ! »

Ce à quoi il fut confronté dès le début de sa vie furent la répression (en 1548, en Aquitaine et à Bordeaux, de la révolte dite des Pitauds contre l’extension de la gabelle – l’impôt sur le sel), la guerre civile (de religions), l’insécurité, le fanatisme, l’intolérance : en 1559, il avait 26 ans, il dut assister en tant que membre du Parlement de Bordeaux à l’exécution d’un marchand, Pierre Fougère, convaincu d’avoir mutilé les statues d’un calvaire du Faubourg Saint-Seurin et brûlé vif pour cela. Et la peste.

Sa retraite ne fut que relative : il fut élu, sans qu’il eût rien fait pour cela, deux fois maire de Bordeaux, il servit d’intermédiaire entre catholiques et protestants (il se rendit à Paris, reçût chez lui Henri de Navarre, le futur Henri IV), voyagea (à cheval) en France, Allemagne, Suisse, Italie, notamment dans les villes thermales pour tenter de soigner la « maladie de la pierre » (choliques néphrétiques) dont il souffrait…

Mais l’essentiel, fut l’écriture de ses Essais.

La substance – ce qui se tient (stance) sous (sub) l’apparence – du livre : l’immanence.

Les réponses ne sont à chercher nulle part qu’en nous-même. La religion (elle est alors religion d’Etat, obligatoire) est affaire de contingence (on est chrétien comme on est périgourdin ou allemand) et la référence majeure devient, de plus en plus, au fil d’une écriture de vingt ans, non plus Dieu (les références à la Bible sont pratiquement nulles), mais,  (ses lectures sont celles des historiens et philosophes grecs et latins)  la Nature (l’église ne s’y trompa pas qui mit le livre à l’Index).

Sa réponse à l’utilité de la philosophie serait sans doute qu’elle ne peut être que personnelle.

Une philosophie  pour soi, pour vivre et pour mourir dans la tolérance, la paix.

Une lecture limpide, calme.

Une éthique.

(à suivre : Spinoza)

Le discours centrifuge

Fabian Scheidler, auteur et dramaturge allemand vient de publier « La fin de la mégamachine »(Seuil). Il était l’invité de la Grande table des idées (France Culture –  08/10/2020)

Son discours met en évidence les dysfonctionnements de la civilisation occidentale : inégalités, paroxysme de la violence et des capacités de destruction… 

Il s’appuie sur le constat suivant : « La mégamachine [néologisme créé par Lewis Mumford – 1895-1990 pour désigner le fonctionnement du capitalisme] a été basée dès son début il y a 500 ans sur la séparation du monde entre les pauvres et les riches. »

Le début est l’époque des explorateurs (Christophe Colomb, en particulier).

L’expression « basée sur » est censée décrire un mécanisme : les explorateurs, explique F. Scheidler, ont emprunté de l’argent  (aux financiers italiens de Gênes et de Venise) et ont ensuite pillé les territoires découverts pour les rembourser ; c’est cela qui a mis en route la mégamachine.

Il suffit de lire la biographie de C. Colomb pour constater que ce n’est pas exact.

Maintenant,  quelle réalité décrit l’expression  « basée sur la séparation du monde entre les pauvres et les riches » ?  Existerait-il dans le monde la classe des riches et la classe des pauvres ? Mais les critères qui définissent la richesse et la pauvreté sont relatifs, et le riche ici peut être le pauvre là, et réciproquement.

Ou alors cette discrimination (riche/pauvre) est-elle dans la tête des hommes ? Mais d’où viendrait l’idée de cette  discrimination et quand a-t-elle commencé ?

Corollaire : suffirait-il de supprimer cette discrimination pour arrêter la mégamachine ? Comment la supprimer ?

Bref, si la mise en cause est fondée, l’explication ne l’est pas. Les hum, hum répétés de la journaliste en témoignent.

Quand même, admettons que tout cela soit juste.

Et après ?

Etant donné qu’on ne peut pas rembobiner le film de l’histoire pour le tourner autrement, à quoi nous servent, aujourd’hui, cette mise en lumière d’un processus né il y a cinq cents ans et la mise en cause de la supériorité auto-proclamée de la civilisation occidentale ?

Réponse : F. Scheidler s’appuie sur ce qu’il avance pour rejeter ce qu’il appelle « l’explication linéaire de l’histoire », parce que, dit-il, «  chaque effet a des causes multiples. »

Seulement, voilà : la multiplicité des causes n’a pas à pas à voir avec la linéarité, mais avec le simplisme.

Le contraire de la linéarité, c’est la dialectique, c’est-à-dire la résolution des contradictions. (cf. article > Hegel et Marx – 01/10/2020)

Autrement dit, F. Scheidler, comme bien d’autres invités de France Culture (entre autres), présente le capitalisme comme une structure extrinsèque de l’homme (elle ne lui est pas propre), et qui viendrait donc s’imposer… au 16ème siècle : une théorie surprenante censée créer un débat mais qui excentre le problème en évitant la question des origines.

L’intention est claire : démythifier la civilisation occidentale.

L’entreprise, évidemment nécessaire, ne peut être utile que si elle se situe en-dehors du discours de repentance, religieuse ou morale, qui, faute de proposer une analyse, donne bonne conscience.

Au bout du compte, la démesure dans l’apologie (dont D. Trump est l’expression à la fois la plus caricaturale et la plus inquiétante) ou l’inadéquation dans la condamnation font du capitalisme une transcendance et le rendent encore plus invulnérable.

La tête contre le mur du capitalisme

Aujourd’hui, 6 octobre 2020, intervenaient dans La grande table des idées (France Culture – 13 h 00 / 13 h 30) la sociologue Isabelle Ferreras et la chercheuse/enseignante aux Harvard Business School et Harvard Kennedy scholl Julie Battilana. L’une et l’autre ont publié (Editions du Seuil) le Manifeste travail.

Leurs propositions concernant le travail s’appuient sur trois piliers : 1 – démocratisation  2 – démarchandisation  3 – dépollution.

1 – « Les travailleurs et travailleuses doivent pouvoir collectivement valider les décisions de leur entreprise. Ces investisseurs en travail sont la partie constituante de l’entreprise, jusqu’à présent complètement oubliée. (…) Les entreprises ne doivent pas seulement se soumettre à la bonne volonté de ceux qui apportent du capital financier. »

2 – « L’élément clé, c’est de comprendre qu’il est important de ne pas laisser ledit « marché du travail » décider pour nous. Car le marché n’est pas neutre, il n’est pas juste. Ce serait laisser ceux qui le contrôlent décider de tout. Il faut préserver certains secteurs de la loi du marché et revenir à ce fondement : le travail n’est pas une marchandise. »

« Il faut que nous tous citoyens on soit impliqué dans cette conversation. »

3 – « Il faut démocratiser et démarchandiser pour pouvoir dépolluer »

Conclusion  « Il faut que nous tous citoyens, on soit impliqué dans cette conversation. C’est incontestablement un changement très divergent, on en a conscience. Il diverge par rapport aux normes existantes qui sont dominantes partout dans le monde. On peut orchestrer la mise en œuvre du changement. Les gens ont envie de participer à l’orchestration. L’envie est là, les solutions sont là. »

Ce discours a pour caractéristique majeure de ne pas remettre en cause explicitement le système capitaliste, un « interdit » qui peut s’expliquer par l’absence de solution de rechange pour les raisons souvent évoquées ici.  

C’est là que se trouve sa limite.

Ce qu’il propose, relativement à la place des travailleurs dans l’entreprise, à la loi du marché…  n’est évidemment pas nouveau : on le trouve chez les socialistes utopiques (Saint-Simon, Fourier…) et mai 68 a suscité des expériences inspirées par ces théories généreuses (Lip, par exemple).

Ce discours et celui de Thomas Piketty – il analyse  dans Le Capital au 21ème siècle le mécanisme des inégalités dans le système capitaliste et propose des solutions essentiellement appuyées sur l’impôt, notamment sur le patrimoine –  donnent l’impression d’un cycle : tout se passe comme si on redécouvrait les effets délétères du système dénoncés au 19ème siècle, accentués par les crises successives intrinsèques et corrélatives, dont celle que nous traversons.

La différence tient dans une perspective alternative qui autorisait l’idée de révolution, et dont l’absence l’interdit aujourd’hui.

Ce qui en revanche est commun, c’est la présentation, plus ou moins implicite,  du système comme produit par ceux qui en tirent profit, en particulier les actionnaires : le capitalisme, tel qu’il apparaît dans ce discours, n’est pas un particularisme humain, mais la spécificité de certains.

C’est sans doute ce biais qui conduit aux exhortations,  « il faut, on peut, l’envie est là » de la conclusion qui ne dit pas comment peut s’opérer la mobilisation.

On sait les limites du mot d’ordre «  Tous ensemble, tous ensemble… » repris, mais non créé par les Gilets Jaunes.  

La proposition du bicamérisme pour l’entreprise est un autre signe de la limite de la démarche. Isabelle Ferreras se réfère au système britannique : le gouvernement de l’entreprise, dit-elle, est actuellement la chambre des Lords. Il faut lui adjoindre la chambre des Communes.

Concrètement ?

Que diraient les Communes de l’entreprise Bayer qui fabrique les nicotinoïdes ? Que diraient celles des usines sucrières ?

En d’autres termes : quel peut être le commun en faveur duquel se prononceront les Communes de l’entreprise, sinon celui qui inclut leur emploi ?

Sortir de ce dilemme implique une redéfinition du commun.

Et une redéfinition du commun implique une reconsidération de ce qu’est le capitalisme.

La limite du discours d’E. Macron sur l’islam et la laïcité

« La laïcité, c’est le ciment de la France unie. Si la spiritualité relève du domaine de chacun, la laïcité est notre affaire à tous. Si la spiritualité relève du domaine de chacun, la laïcité est notre affaire à tous. (…)

Ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est le séparatisme islamiste. (…)

Et il y a dans cet islamisme radical, puisque c’est le cœur du sujet, abordons-le et nommons-le, une volonté revendiquée, affichée, une organisation méthodique pour contrevenir aux lois de la République et créer un ordre parallèle, ériger d’autres valeurs (…) L’islam est une religion qui vit une crise, aujourd’hui, partout dans le monde.» (E. Macron – 2 octobre 2020)

L’analyse du chef de l’Etat ne concerne qu’un mode d’expression de la question majeure qu’il ne fait qu’effleurer.

Le mode, c’est le phénomène religieux, en l’occurrence celui de l’islam, sous la forme de ce qu’on appelle islamisation, à savoir une volonté de pouvoir non sur les seuls croyants, mais sur l’ensemble de la société.

C’est en réalité la visée de toute religion soit en tant que détenteur du pouvoir politique soit en tant que soutien idéologique.

La « religion » est en effet d’ordre social : elle lie (sens du latin religio) dans une structure et des rites ceux qui partagent la même croyance fondamentale – elle détermine le sens de leur vie – , avec des variantes dont les conséquences ont été et sont encore meurtrières (catholiques<> protestants –  chiites<> sunnites).

La frontière entre la structure religieuse proprement dite et la structure civile est fragile. La religion ne peut pas renoncer à intervenir dans la sphère civile parce qu’elle a pour mission de promouvoir des « valeurs » d’essence divine, donc absolument vraies.

Vu sous cet angle, il n’y a qu’une différence de degré (et elle est évidemment considérable) entre les déclarations de l’église catholique concernant la contraception (la condamnation en un temps pas très éloigné de l’utilisation de la pilule, par exemple), ses protestations contre la loi autorisant l’IVG, les processions organisées contre le projet de « mariage pour tous »… et les attentats islamistes.

Le champ de violence varie selon le rapport des forces entre savoir et croire, tant dans la collectivité que chez les individus eux-mêmes.

Et ce rapport est en grande partie déterminé par celui que les collectivités et les individus construisent avec la peur essentielle, en d’autres termes par la perspective du bonheur de vivre dans l’ici-bas plutôt que dans l’au-delà.

Les Lumières (18ème siècle) filles du cartésianisme, pour l’exercice la raison, puis l’horizon d’un socialisme/communisme possible (19ème et 20ème siècles) pour l’apaisement des rapports sociaux, permettent de comprendre comment la société civile a progressivement écarté l’église du pouvoir et comment est né ce qu’on appelle (en France) la laïcité.

Si la décision annoncée par E. Macron de rendre obligatoire, dès trois ans, non plus seulement l’instruction mais l’école, « va dans le bon sens » comme on dit (elle signifie à l’enfant que l’apprentissage du savoir est social), elle ne fait qu’effleurer le problème de fond : relativement à la peur essentielle qu’alimente, dans les sociétés occidentales déboussolées (crises économique, climatique, sanitaire…) et plus encore dans un Moyen-Orient chaotique, l’absence de perspectives de bonheur ici-bas et l’obsolescence de la croyance  au bonheur dans l’au-delà, l’institution scolaire tient le discours du déni, du non-savoir qui est encore dominant dans la collectivité et chez des individus. En témoigne l’existence de l’école privée, confessionnelle, de moins en moins appelée « libre », mais non encore contestée dans son principe. 

Le diagnostic d’E. Macron est à la mesure du déni. Ce n’est pas l’islam qui est en crise. Ce sont les sociétés désormais sans perspectives d’ici-bas et d’au-delà. L’islamisme n’est qu’un symptôme, l’arbre qui cache la forêt du désarroi manifesté, sous d’autres formes, par le nationalisme et l’idéologie d’extrême-droite.

Le match Trump-Biden

Les médias sont à peu près unanimes pour dire que ce premier débat entre les deux candidats fut le pire qu’aient jamais connu les Etats-Unis pour une élection présidentielle.

Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un débat, mais d’un match dans lequel l’un cherchait le KO par l’attaque permanente tous azimuts et l’autre la victoire aux points, plus par l’esquive que par les coups.

La question que pourraient se poser les médias et les citoyens des Etats-Unis que cet échange met ô combien ! mal à l’aise,  concerne l’absence de ce qui rend possible un débat, à savoir un objet.

Jusqu’à l’élection de 2016, il y eut la question récurrente de l’intervention de l’Etat et du racisme. Le « Yes we can ! » d’Obama (2008) était une double réponse  : par ce qui fut appelé « Obamacare » et par la présence d’un « homme de couleur » à la Maison Blanche.

L’élection de Trump fut sans doute autant l’expression du rejet d’un establishment qu’une régression historique.

Régression pathétique comme toute régression et pathologique en ce sens que celui qui était élu pour tenir le langage d’une conception commune, celle que définit la Constitution, tenait celle de l’individu narcissique s’érigeant comme contre modèle d’identification : un Randsom Stoddard inversé. Dans le film de John Ford, (L’homme qui tua Liberty Valence – 1962) le sénateur (incarné par James Stewart) vient opposer la loi à la violence narcissique d’un individu (Liberty Valence interprété par Lee Marvin) représentant un monde qui s’achève et dont Tom Doniphon (interprété par John Wayne) est le représentant à la fois positif et dépassé. On est au 19ème siècle.

Au début du 21ème siècle, en 2016, D. Trump a incarné l’inversion de la démarche.

Il ne tient pas du clown, comme le dit Joe Biden, (qui a envie de rire, même d’un rire jaune ?) mais de l’attirance du chaos.

L’élection de novembre 2020, incertaine dans son mode, la connaissance de son résultat et son acceptation, en précisera le degré.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 14 – (La philosophie – VII – bilan : la dialectique hégélienne appliquée à Marx)

A la fin de sa vie, Marx disait qu’il n’était pas marxiste. S’il avait voulu seulement signifier qu’il ne se reconnaissait pas dans la lecture que certains faisaient de sa philosophie et de son projet, sa préoccupation quasi obsessionnelle d’exactitude le lui aurait fait préciser.

Et même si on en fait une boutade, cette négation de soi ne peut pas être considérée comme anodine.

Elle dit autre chose.

Pour preuve, la proposition ahurissante qu’il fit présenter en son nom par Engels au congrès de l’Association Internationale des Travailleurs (la 1ère Internationale) tenu à La Haye en 1872, de transférer le siège de l’organisation révolutionnaire aux Etats-Unis.

L’explication généralement fournie de cette proposition qui signifiait la mort certaine de l’Association à la naissance de laquelle il avait beaucoup travaillé huit ans plus tôt (elle fut effectivement dissoute à Philadelphie en 1876) est que sa direction lui échappait à cause des querelles entre ses partisans et les anarchistes.

Pourtant, il avait réussi à faire exclure Bakounine, leur chef de file, par une majorité de délégués qui le suivit encore pour voter sa proposition qui ne trompa personne : les Français présent au congrès firent observer qu’on pouvait tout aussi bien transférer le siège de l’organisation dans la lune.

Pourquoi un lutteur aussi acharné recula-t-il et de cette manière ?

En 1870, l’organisation avait été impuissante à empêcher la guerre et ce qu’il avait écrit dans la Première Adresse (cf. article précédent) montre assez qu’il croyait à la force de l’internationalisme prolétarien. En 1871, elle n’avait eu aucune influence dans le déclenchement et le déroulement de la Commune de Paris qu’elle n’avait pas considéré avec sympathie même après son écrasement sanglant ; et puis, Marx s’était trompé sur les suites de la révolte en 1842 des tisserands de Silésie et aussi en prédisant en 1851, 1857 et 1872 des révoltes qui n’eurent pas lieu.

La théorie révélait sa faiblesse par des erreurs de pronostic. Mais si le pronostic était erroné, qu’en était-il du caractère scientifique de la théorie ?

 Alors, est-ce que son sabordage de la première organisation prolétarienne internationale, un acte délibéré qui détruisait un outil de lutte qu’il avait construit, ne fut pas le signe d’un constat qu’il lui était impossible de formuler autrement que par une proposition aberrante ?

Marx n’avait-il pas le sentiment que les erreurs de pronostic et les querelles de pouvoir qui se manifestaient dans l’organisation révolutionnaire attestaient une faille dans sa théorie ?  

D’un côté, un investissement quasi pathologique dans un travail forcené de lecture et d’écriture pour une synthèse d’une puissance phénoménale, de l’autre, la distorsion entre la théorie et le réel, et la réalité navrante des hommes – dont lui-même – s’entre-déchirant dans l’organisation révolutionnaire. Une démarche qui s’apparente à celle de Rimbaud rêvant à la même époque de l’idée de communisme, mais dont le moyen de lutte fut le seul langage, et la recherche celle d’un « verbe [dans le sens étymologique de « mot »] nouveau accessible à tous les sens » : une démarche jusqu’aux confins du possible, peut-être juste avant la folie, et qu’il abandonna à vingt ans.

Aventure révolutionnaire intérieure pour le poète, quasi messianique pour le philosophe.

Il faut se représenter Marx à Londres, passant ses journées dans la salle de lecture du British Museum et travaillant chez lui la nuit pour lutter contre la misère qui emporta  trois de ses enfants, fragilisa la santé de son épouse et la sienne ; une misère noire (atténuée à la fin par les dons de son ami Engels) qui le mit dans l’impossibilité d’acheter le cercueil de sa fille, de payer le médecin pour sa femme, qui obligea parfois la famille à se nourrir pendant des jours et des jours de pain et de pommes de terre…

Et au milieu de cette nuit, la lumière effrayante que donne la certitude de maîtriser l’histoire : (…) Tout nouveau soulèvement prolétarien en France sera immédiatement le signal d’une guerre mondiale. La nouvelle révolution française sera obligée de quitter aussitôt le terrain national et de conquérir le terrain européen, le seul où pourra l’emporter la révolution sociale du 19ème siècle. Donc, ce n’est que par la défaite de Juin que furent créées les conditions permettant à la France de prendre l’initiative de la révolution européenne. Ce n’est que trempé dans le sang des insurgés de Juin que le drapeau tricolore est devenu le drapeau de la révolution européenne, le drapeau rouge. Et nous crions : la révolution est morte ! Vive la révolution ! »

Cette conclusion de la première partie des Luttes de classes en France et qui concerne la période de février à juin 1848 a des accents hugoliens ; mais si le poète, « rêveur, la tête aux cieux dressée… » (Les Châtiments) voyait un avenir flamboyant, couleur du feu symbole de vie, Marx, les yeux rivés sur la terre, le voit en rouge, couleur de sang signe de mort. Et la suite des événements  montre qu’il ne s’agit pas d’une métaphore.

                                                      *             

Que donne la dialectique hégélienne appliquée à Marx pour comprendre l’acte de sabordage et la négation de soi ?

La question centrale qui intéresse Hegel est celle de l’identification de l’Etre. Qu’est-ce que Etre dans son essence ?

Dans la Phénoménologie de l’esprit (1807)  son ouvrage majeur, Hegel prend les exemples de « l’Ici » et du « Maintenant », deux concepts dont le sens semble évident : nous avons une réponse immédiate, tant le sens nous paraît coller au mot lui-même : L’Ici, c’est ici, et maintenant, c’est maintenant. En disant cela, nous avons l’impression de connaître l’essence de ces deux mots, ce qu’ils sont, leur Etre.

Supposez que vous êtes devant un arbre et qu’il y a, derrière vous, une maison. Vous les regardez successivement et vous dites pour chacun : il est ici, elle est ici, ce qui correspond à votre définition de l’Ici que vous identifiez à l’ici de l’arbre et à l’ici de la maison.

Voici ce qu’en dit Hegel :

« » L’Ici, par exemple, est l’arbre. Si je me retourne, cette vérité a disparu, s’est renversée en vérité opposée : l’Ici n’est plus un arbre, mais au contraire, une maison. L’Ici proprement dit ne disparaît pas ; il perdure au contraire dans la disparition de la maison, de l’arbre etc., et il est indifférent au fait d’être maison, arbre. »

L’arbre et la maison ne peuvent pas être l’Ici. Ils en sont deux signes. Pour autant l’Ici, en soi, en tant qu’idée, n’a pas disparu, il s’est transformé, il a pris un autre sens à partir du moment où vous ne vous êtes pas contenté d’une expérience sensible mais où vous avez tenté d’en faire un objet. L’Ici n’est plus un, il est devenu  multiple et il y aura autant d’ici que vous répéterez l’expérience.

Même chose avec la notion de Maintenant : si vous dites « maintenant, il est 6 heures » ce maintenant-ci n’est plus au moment où vous le dites (il est 6 heures passé d’une ou deux secondes). Et pourtant, Maintenant, en tant qu’idée, ne disparait pas. Mais qu’est-ce que le Maintenant ?

Selon Hegel [ce qui est entre les crochets sont des explications] :

« 1 – Je désigne le Maintenant [6 heures] ; il est affirmé comme étant le vrai ; mais je le montre [distancié de Je] comme quelque chose qui a été [il est six heures passées de quelques secondes], ou comme quelque chose qui est aboli ; j’abolis la première vérité, puis,

2 – J’affirme Maintenant [en tant qu’Etre] comme la seconde vérité que ce quelque chose [le Maintenant du 1] a été, qu’il est aboli ;

3 – Mais ce qui a été [le Maintenant du 1 aboli] n’EST pas [ « il n’a pas la vérité de l’Etre » ajoute Hegel un peu plus loin = Etre ne peut pas être défini par une négation ] ; donc, j’abolis l’avoir été ou l’être aboli, c’est-à-dire j’abolis la deuxième vérité ; donc je nie, ce faisant, la négation du Maintenant et reviens à la première affirmation : Maintenant est. »

Maintenant, qui n’a pas cessé d’exister, n’est donc plus le même «  Un Maintenant qui est absolument un grand nombre de Maintenant, et c’est là le Maintenant véritable ».

Tel est le principe dialectique : il n’y a pas des ceci ou des cela fixes, figés, dont la connaissance serait immédiate et absolue, mais les ceci et les cela sont, en mouvement, les résolutions de contradictions, d’aller et retours de l’idée expérimentée, considérée comme objet.

La « nature » nous en offre cet exemple bien connu : le bourgeon est détruit par la fleur qui est détruite par le fruit ; le fruit permet donc de connaître le bourgeon et la fleur comme éléments d’un processus ;  à proprement parler ils ne disparaissent pas, comme on pourrait l’imaginer par la seule expérience sensible : le fruit contient l’un et l’autre, modifiés.

Appliqué à l’Histoire : l’Ancien Régime est détruit de l’intérieur par la Révolution à son tour détruite de l’intérieur pour donner un régime qui n’est ni l’Ancien Régime ni la Révolution mais qui est à la fois l’un et l’autre, à savoir l’Empire, qui emprunte l’idéologie et les formes modifiées de l’Ancien Régime et va poursuivre la Révolution en exportant ses idées dans l’Europe entière, indépendamment des intentions de Napoléon.

Marx, séduit par le raisonnement dialectique et le jeu des constituants des peuples et des époques, le renverse : il n’y a pas d’abord l’idée (l’Etre), l’Ici et le Maintenant par exemple, mais un réel matériel (la maison, l’arbre, l’heure… l’entreprise), économique (le capitalisme), sociale (la place dans les rapports de production, les classes sociales), et c’est ce réel qui détermine l’idée, l’Etre.

Autrement dit, la démarche hégélienne (dialectique) est juste, mais elle pose le problème de la connaissance du sens, à l’envers. Elle marchait sur la tête il suffit de la remettre sur ses pieds, dit Marx.

Appliquée à Marx, elle donnerait donc ceci : Marx élabore sa théorie politique qu’il considère comme vérité scientifique. Regardée ensuite par lui-même en tant qu’objet, en ce sens qu’elle a été confrontée au réel (diffusion, contestation, organisation révolutionnaire), cette vérité est « niée » par les comportements des militants révolutionnaires en particulier par les anarchistes, et cette négation, niée à son tour (un « ce n’est pas ça » ne peut pas être considéré comme Etre – cf. Maintenant), renvoie à la théorie qui n’est plus identique à la vérité scientifique première : ce qui instille alors le doute chez le créateur de la théorie, c’est-à-dire mise en cause de la certitude scientifique initiale, et conduit ainsi au sabordage de la première internationale et à l’affirmation paradoxale de la négation de soi.

On peut donc demander à ces deux philosophes si l’erreur n’est pas de vouloir trouver, pour donner un sens à l’histoire humaine, une essence là où elle n’est pas.

En d’autres termes est-il possible de comprendre le monde, soit à partir de ce qui se passe dans la tête (Hegel), soit, pour le transformer, à partir de ce qui se passe dans  (ce qui est défini de manière exhaustive comme) le réel ?

Hegel et Marx utilisent le même raisonnement dynamique, mais l’un et l’autre conduisent dans une impasse, soit par défaut (Hegel) soit par fiasco (Marx) : à quoi me sert la dialectique si elle ne permet qu’une compréhension du monde (et quelle est l’utilité concrète, pour vivre, de la question de l’essence de l’Ici et du Maintenant ?) ou si la transformation du monde ne se produit pas ?

L’un et l’autre, dont les œuvres continuent de susciter l’intérêt général, posent de manière encore plus aiguë la question initiale de cette partie de l’essai (à quoi sert la philosophie ?) et son corollaire : existe-t-il un rapport entre la philosophie et une éventuelle transformation du monde ?

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 13 – (La philosophie – VI – Marx : la valeur de référence – l’interdit du frère – camarade – le cœur et la révolution – fraternité de solitude)

                      1 – La valeur de référence

La réponse qu’apportait Marx, était celle que cherchaient confusément ceux qui refusaient de considérer les inégalités socio-économiques comme une fatalité et qui ne parvenaient à s’accorder plus ou moins que sur des idéaux de libération. Il manquait aux uns et aux autres une référence qui permît de valider des moyens d’action.

La réponse marxiste fut que le fonctionnement des sociétés humaines est régi par une loi dont la connaissance permet non seulement de comprendre le sens de l’histoire humaine mais encore d’y jouer un rôle actif.

On quittait l’idéologie pour entrer dans la science. D’autres l’avaient déjà tenté, comme Proudhon dont l’influence sur Marx et sur les révolutionnaires russes fut grande, mais sans parvenir à la construction d’un système exhaustif.

Faisant irruption dans la problématique de la libération, la théorie marxiste éliminait la croyance en l’efficience des bonnes intentions, de la générosité ou de la violence désespérée, et le nouveau révolutionnaire endossait l’habit scientifique.

Le médecin qui procède à une injection de pénicilline pour lutter contre des bactéries accomplit un simple geste thérapeutique défini par le seul critère d’une efficacité démontrée où n’entrent ni morale ni croyance ni superstition ni émotion.

Pour lutter contre la misère sociale, Marx posait un diagnostic et proposait une thérapie comparables à ceux du médecin luttant contre les misères physiques : la lutte pour la libération des hommes quittait le domaine des errements empiriques pour devenir soudain affaire de spécialistes disposant d’un savoir comparable à celui du praticien, et la Révolution devenait une entreprise qui, comme la médecine, rendait nécessaires un apprentissage, un savoir théorique et une pratique scientifiques.

En consacrant ainsi sa vie à la lutte contre les inégalités socio-économiques et le système qui les produit, Marx rejoignait l’immense cortège de ceux qui avait choisi le camp des opprimés (esclaves, serfs, ouvriers…) contre celui des oppresseurs ; et même s’il en différait radicalement par l’analyse et les moyens qu’il avait découverts pour que le rêve devienne réalité, il partageait forcément avec eux la référence à une « valeur » : combattre contre c’est nécessairement aussi combattre pour.

Mais pour quoi ? 

La fin de l’exploitation de l’homme par l’homme et l’instauration d’une société sans classes constituent bien une réponse, mais une réponse partielle et intermédiaire si, et c’est le cas, elle est utilisée comme garde-fou pour éviter la question première des intentions : vous voulez supprimer les inégalités sociales et instaurer une société sans classes ? Bien, mais pourquoi et qu’est-ce qui remplacera les rapports d’exploitation ? Et aussi, qu’avez-vous qui suscite en vous ce désir révolutionnaire, cette énergie pour le réaliser, que d’autres n’ont pas, quelle est cette valeur à laquelle vous vous référez et dont vous pensez qu’elle explique et justifie ce type d’engagement ?

Si je me trompe, si valeur n’est qu’un leurre idéologique, cela veut dire qu’il n’existe pas une autre relation sociale que celle que connaît l’humanité jusqu’ici, la relation fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme qui serait donc le composant immuable des rapports sociaux : mettez deux hommes ensemble, l’un essaiera toujours de dominer l’autre pour profiter de lui. Mais dire cela, c’est dire que la Révolution est un leurre.

Seulement, si valeur n’a pas de réalité objective, pourquoi Marx aurait-il mené une lutte si opiniâtre et dans des conditions qui en font un martyr laïc ? Pourquoi un tel acharnement, s’il n’avait pas été persuadé que les relations humaines peuvent se construire sur autre chose que la recherche du pouvoir, l’intérêt particulier, le calcul, l’exploitation de la force de travail ?

Je ne vois qu’un mot qui soit une valeur susceptible de justifier une telle entreprise et d’expliquer l’engouement qu’elle a suscité chez tous les peuples.

Un mot si idéalisé qu’il faut en redéfinir le sens objectif : fraternité.

Avant d’en préciser le contenu, il reste à comprendre pourquoi cette question du pour quoi ? est évacuée du discours révolutionnaire, comme si la réponse allait de soi. Le motif de ce non-dit est connu : poser la question ferait basculer dans la subjectivité et entraînerait une paralysie de l’action révolutionnaire.

                         2 – L’interdit du frère 

Je reviens sur le fait rappelé plus haut : lorsqu’il proposa à la Ligue des Communistes de substituer le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » à  la devise « Tous les hommes sont frères » de la Ligue des Justes, Marx ajouta qu’il y avait trop de personnes dans le monde dont il ne désirait pas être le frère.  

Sous son aspect anodin de boutade, cette confidence me semble révélatrice d’un interdit aux conséquences importantes.

Ce non-désir censé appuyer une proposition qui elle n’est pas anodine, est un lapsus qui révèle les limites de la théorie. Cet aveu enrobé de rire qui fait passer du champ scientifique dans celui de l’idéologie selon laquelle le « mauvais » est une catégorie psychologique, est le signe annonciateur du dévoiement de la révolution puisque, s’il ne le dit pas explicitement, il laisse entendre que le « mal » à éradiquer n’est plus seulement constitué d’un type précis de rapports socio-économiques mais aussi d’hommes, et en grand nombre, qui ne sont pas des frères possibles.

Les faits ont amplement confirmé la gravité de cette confusion dans laquelle intervient un paramètre psychologique en principe étranger à la théorie.

La plaisanterie qui fonctionne ici comme un argument d’autorité, cherche à susciter un rire complice qui permet d’occulter le sens de cette surprenante subjectivité mêlée au discours scientifique et la faiblesse d’analyse qu’elle veut  masquer.

Ce procédé a été celui des responsables des partis communistes qui, comme Marx, ne parlaient jamais directement des valeurs qui motivaient leur engagement de militants révolutionnaires ; la révolution étant désormais devenue une entreprise scientifique conduite par des professionnels, il n’y avait pas de place pour une quelconque dimension sensible, sauf peut-être dans les discours destinés au grand public, à la radio ou à la télévision, discours qui voulaient convaincre avec des sentiments qui n’étaient certes pas factices mais que la force des interdits réduisait à une simple arme politique destinée à susciter une adhésion émotionnelle de circonstance, notamment électorale.

Le but ultime, c’était la Révolution, le renversement du capitalisme. Mais de quel type seraient les nouvelles relations dans une société sans classes ? De quoi seraient-elles constituées ?  Si hommes n’ont plus à être des « loups », qui seront-ils les uns pour les autres ?

Nul mot là-dessus, rien, aucun concept nouveau malgré l’ampleur du changement annoncé : « A mesure qu’est abolie l’exploitation de l’homme par l’homme, est abolie également l’exploitation d’une nation par une autre nation. Du jour où tombe l’antagonisme des classes à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles. » (Manifeste – II : Prolétaires et communistes).

Pourquoi n’est pas nommé ce qui remplacera l’hostilité entre les nations ? Et qu’en sera-t-il de la relation entre les hommes ?

                               3 – Camarade 

Je ne sais si, après son utilisation par les révolutionnaires communistes, « camarade » pourra encore être, comme le chantait Jean Ferrat, un « joli nom »…

Mais pourquoi « camarade » et pas « compagnon » ?

« Camarade est d’origine un terme militaire, et signifie « de la même chambrée » ; de là, figurément, il exprime celui qui a avec d’autres même genre d’occupations ou d’habitudes. Compagnon, qui veut dire d’origine « celui qui mange le même pain », n’a point cette particularité de sens ; il n’implique pas qu’on soit de même occupation ; il implique qu’on accompagne. Ainsi on dit : des camarades de lit, des compagnons de voyage. Vivre d’un même genre de vie pour camarades, s’accompagner pour compagnons, voilà la nuance de sens essentielle entre ces deux mots. Nous disons camarades de collèges et non compagnons de collège, mais au féminin, compagnes de pension, de couvent ; cette déviation tient à ce que l’oreille a désiré marquer le féminin que la désinence ne signale pas dans camarade (souligné par moi). » (Littré)

L’explication lexicale fournit la réponse : l’utilisation du nom camarade qui peut être de genre féminin, mais qui du fait de son origine a acquis une forte connotation masculine, permet d’éviter la problématique masculin/féminin en même temps qu’elle prévient l’accusation de machisme, voire de misogynie. La démarche révolutionnaire n’en reste pas moins une affaire masculine dans l’esprit et dans l’organisation ; les femmes sont minoritaires dans le Parti dont les postes les plus importants sont, sauf exception, occupées par des hommes. Comme dans la société bourgeoise.

Marx fut tout entier voué à son travail révolutionnaire, son épouse tout entière vouée à son mari et à sa famille (son attirance pour le romantisme ne fut sans doute pas étrangère au choix de Marx) : schéma familial traditionnel et bourgeois –  même dans son aspect le moins reluisant : il eut pour maîtresse la femme qui aidait le ménage –  que son esprit révolutionnaire ne remit pas en cause. Un discours masculin que le manque de dimension féminine vide d’harmoniques en ne produisant qu’une note sèche : la révolution, mode d’emploi.

A l’objection qui invoquerait le caractère violent de la révolution, je répondrai en demandant si elle a une dimension masculine parce qu’elle est violente ou si elle est violente parce qu’en est exclue la dimension féminine.

 Qu’avait donc Marx dans le cœur et dont il ne parle pas, quand il s’épuisait à comprendre le monde pour le transformer ? A quoi rêvait-il de si puissant au point d’y consacrer ses jours et ses nuits et d’y sacrifier tout le reste sans pour autant en dire le moindre mot ? 

La réalité et la prégnance de cette question, la peur et le refus de l’aborder sont visibles en filigrane dans le Manifeste, notamment dans ce passage qui suit l’extrait cité plus haut :

« Quant aux accusations portées d’une façon générale contre le communisme, d’un point de vue religieux, philosophique et idéologique, elles ne méritent pas un examen approfondi (souligné par moi). Est-il besoin d’une grande perspicacité pour comprendre qu’avec toute modification de leurs conditions de vie, de leurs relations sociales, de leur existence sociale, les représentations, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience changent aussi (id) ? »

On ne trouvera nulle précision concernant ces « points de vue », les contenus possibles du changement des « conceptions », des « notions » et de la « conscience », comme s’il n’était pas nécessaire de les définir, comme si la Révolution ne concernait que des objets dépourvus de sensibilité, de sexe, comme si rien n’avait d’importance que les rapports de production.

Si Marx avait cru que l’histoire des sociétés marchait inexorablement et à son rythme vers son terme (l’effondrement du système capitaliste et l’établissement d’une société sans classes), son discours aurait été celui d’un prophète – bon ou mauvais augure selon les points de vue – et il n’aurait certainement pas appelé à la révolution. Autant vouloir précipiter le mouvement de la marée ou hâter le début du printemps.

Ce qui explique sa passion, ce n’est pas seulement la conviction soit que les hommes ont la possibilité d’intervenir dans cette évolution historique, soit que l’action révolutionnaire en est un des paramètres nécessaire, ou bien les deux, mais bien, en amont, un regard particulier porté sur le malheur des hommes exploités, regard qui dénote et implique une conscience morale.

De cela il n’est jamais question, comme si le seul fait d’en dire un mot ruinait l’entreprise révolutionnaire. 

Et si c’était le contraire ?

Si l’échec de la Révolution communiste – de toute révolution ? – s’expliquait par cet interdit ?

                     4 – le cœur et la révolution            

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing, candidat de la droite, remporta de peu l’élection présidentielle française et certains expliquèrent que ce qui fit pencher la balance fut sa répartie au couplet lyrique de la générosité déclamé par son adversaire de gauche au cours du débat télévisé qui les opposait : « Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur ! » lui lança-t-il. François Mitterrand ne trouva pas la réplique et resta coi, ce qui révéla le caractère artificiel de son propos et donna, vraisemblablement avec la victoire du cœur, la victoire électorale à son adversaire.

La seule réponse vraie qui aurait témoigné de la différence réelle entre les deux projets et de l’authenticité du propos généreux du candidat socialiste, aurait été le retournement de la formule et l’affirmation qu’il détenait effectivement ce monopole, non en tant que Mitterrand, mais en tant que porte-parole de tous les exploités, et que le capitalisme-exploiteur que représentait son adversaire était sur cette question entièrement discrédité par les faits ; qu’il ne s’agissait pas des qualités morales des uns ou des autres, mais d’un rapport entre une structure économique et une éthique sociale.

Pourquoi est-il impossible d’écrire, de dire, de proclamer que la Révolution (ou à un moindre degré, comme c’était le cas en 1974, un Programme Commun de Gouvernement de gauche) est génératrice d’une fraternité « réelle » entre les hommes ? Est-ce parce que le terme a été déjà utilisé à tort et à travers et qu’il l’est notamment dans la devise républicaine (bourgeoise) française qui, si l’on en juge sur le plan international par la colonisation et sur le plan national par l’ampleur des inégalités sociales, n’est qu’une formule creuse ? Pourquoi n’était-il pas possible de dire que la Révolution donnerait à ce mot, comme à d’autres, son véritable sens, c’est-à-dire son sens objectif, et que s’il était pertinent pour qualifier les différents partis communistes (des « partis frères » ) il devait l’être aussi pour les hommes ?

Pourquoi opposer la devise « Tous les hommes sont frères ! » et le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ?

                       5 – Fraternité de solitude     

Ne garder que la devise qui exprimait le mysticisme et le messianisme des fondateurs de la Ligue des Justes, c’était, en se rangeant derrière une simple formule à forte connotation religieuse, laisser croire que la seule proclamation d’une idée (généreuse en l’occurrence) peut changer la réalité, c’était donc se comporter en idéaliste et finalement servir les intérêts des exploiteurs et de leurs soutiens idéologiques qui savaient et savent toujours très bien utiliser les grands sentiments et les nobles valeurs pour faire accepter et justifier leur pouvoir.

Ne garder que le mot d’ordre, comme le décida la Ligue des Communistes, ce n’était pas seulement proclamer la nécessité de la lutte d’une catégorie sociale précise contre un système socio-économique aliénant, ce fut, en ne le nommant pas, occulter l’objectif positif ultime, ce qui allait aboutir à vider l’acte révolutionnaire de sens : ne pas préciser les pourquoi ? et pour quoi ? de l’union à laquelle étaient exhortés les prolétaires, se contenter du contre quoi, revenait à focaliser la totalité des énergies sur l’acte de renversement dont il était clairement annoncé qu’il serait violent (signes du masculin) et qui apparaissait comme une fin en soi ; c’était laisser croire, sans le dire explicitement, que les sentiments sont une production du capitalisme et que leur expression est inévitablement l’expression d’une faiblesse (signe du féminin), c’était enfin user d’une force déséquilibrée et boiteuse pour tenter de construire l’équilibre idéal.

En revanche, associer les deux aurait permis d’abord d’ôter aux forces opposées à la Révolution la possibilité d’utiliser la notion de fraternité comme argument idéologique et politique.

Cette absence de revendication de fraternité par une Révolution qui ne pouvait ou ne voulait pas redonner à certains mots leur sens immanent, signifiait donc sa dimension transcendante. À un niveau moindre mais tout aussi significatif, les divers gouvernements de gauche français ont toujours laissé les partisans de l’enseignement privé utiliser le concept de liberté pour qualifier leur école, confessionnelle ou pas, ce qui implique que l’école publique ne serait pas une école libre. 

Associer la devise et le mot d’ordre permettait ensuite de redire en les soulignant le sens et la fonction de la Révolution : l’intégration de fraternité dans révolution prolétarienne (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous pour que tous les hommes, qui sont des frères, vivent comme des frères ! ») aurait rappelé à tous les révolutionnaires le sens de leur engagement en insistant sur la nécessité d’ajuster en permanence les moyens (changements structurels) à la fin (fraternité), ce qui aurait permis d’éviter les errements meurtriers justifiés par la langue de bois d’un activisme déboussolé.

Le refus de cette référence est à l’origine de confusion idéologique et de schématisme éthique chaque fois qu’il est question de valeurs :

« En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité. Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu’ils n’ont pas. »

Ce constat, ainsi exprimé dans le même chapitre du Manifeste, renvoie à une réalité vérifiable et indiscutable : le capitalisme à Paris à Londres ou à Berlin obéit effectivement aux mêmes lois.

Certes.

Seulement, quand Marx et Engels affirment aux ouvriers allemands, français ou anglais que l’Allemagne, la France ou l’Angleterre ne sont pas leur patrie (et ils précisent que la bourgeoise a déjà commencé à faire disparaître les frontières en développant le marché international que nous appelons aujourd’hui mondialisation), ils tiennent un discours réducteur : les hommes travaillant dans les ateliers d’usines ne sont pas réductibles à leur condition d’ouvriers et l’analyse si pertinente soit-elle du fonctionnement capitaliste ne suffit pas à donner du sens à l’existence.

Évacuer la « patrie », n’a d’intérêt que si l’on peut mettre à la place une valeur/référence de même importance parce que le mot a une histoire et des affects dont la complexité ne peut pas être comblée par le concept froid d’internationalisme prolétarien qui ne renvoie à aucune expérience sensible.

Il n’est pas possible de faire ainsi table rase d’un passé dans lequel des générations d’hommes ont investi à tort ou à raison dans leur « patrie » leur esprit, leur cœur et leur corps.

Pour que l’affirmation « les ouvriers n’ont pas de patrie » puisse être comprise et ressentie comme vraie, donc comme un constat, il faut que soit proposée en même temps dans le projet révolutionnaire une valeur susceptible de rassembler au-delà des seuls ouvriers, puisque la « patrie » est créatrice d’un lien dont il est irresponsable d’ignorer ou de mésestimer l’épaisseur historique ; il n’est possible ni de s’en tenir à un discours d’éradication qui ne laisse que du vide, ni de se contenter d’affirmer le caractère universel d’une libération produite par la révolution prolétarienne sans donner en même temps une valeur de référence qui soit de même importance.

Les deux guerres mondiales du 20ème siècle sont là pour nous rappeler que la proclamation de la seule fraternité sociale ne suffit pas. Marx lui-même y a pourtant cru. Voici ce qu’il déclarait de Londres, le 23 juillet 1870 – quatre jours après le déclenchement de la guerre entre la France de Napoléon III et l’Allemagne de Bismarck – dans sa Première adresse du conseil général sur la guerre franco-allemande :

« Les principes de l’Internationale sont toutefois trop largement répandus et trop fermement enracinés dans la classe ouvrière allemande pour que nous ayons à redouter une issue aussi triste [une guerre offensive de l’Allemagne]. Les voix des ouvriers français ont eu un écho en Allemagne. Un meeting de masse, tenu à Brunswick, le 16 juillet, a exprimé son plein accord avec le manifeste de Paris [protestation des ouvriers contre la guerre], rejeté toute idée d’antagonisme national contre la France (…) A Chemnitz, un meeting de délégués, représentant 50.000 ouvriers saxons, a adopté à l’unanimité la résolution suivante : (…) Nous sommes heureux de saisir la main fraternelle que nous tendent les ouvriers de France. Attentifs au mot d’ordre de l’Association Internationale des travailleurs : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! nous n’oublierons jamais que les ouvriers de tous les pays sont nos amis et les despotes de tous les pays nos ennemis ! »

Et il concluait cette adresse ainsi : « (…) L’alliance des ouvriers de tous les pays finira par tuer la guerre. Tandis que la France et l’Allemagne officielles se précipitent dans une lutte fratricide, les ouvriers de France et d’Allemagne échangent des messages de paix et d’amitié. Ce fait unique, sans parallèle dans l’histoire du passé, ouvre la voie à un avenir plus lumineux. Il prouve qu’à l’opposé de la vieille société, avec ses misères économiques et son délire politique, une nouvelle société est en train de naître, dont la règle internationale sera la Paix, parce que dans chaque nation règnera le même principe : le travail ! »  

Le travail en tant que principe…

Mais quel travail ? Et pour quoi faire ?

Le fiasco des expériences communistes rappelle une autre réalité « têtue » : les hommes ne sont pas de pures machines entièrement déterminées par leur place dans les rapports de production et la réalité complexe des masses populaires ne peut occulter la spécificité tout aussi complexe de tout individu que la dimension tragique de son existence confronte à une solitude irréductible.

Prolétaire ne suffit à définir ni un homme ni une valeur,  pas plus que capitaliste, et le schématisme des définitions établit des clivages aussi artificiels que dangereux : ainsi la main fraternelle des ouvriers et la lutte fratricide entre la France et l’Allemagne officielles établissent deux types d’une fraternité réduite à des appartenances sociales. On connaît la suite.

Quand les hommes n’ont plus pour valeur de référence que les données objectives déterminées par les seuls critères socio-économiques, ils se mettent à crier des slogans pour masquer leur peur et c’est elle qui gouverne, emplit les prisons, instruit des procès kafkaïens et fait construire les goulags.

Lorsque Marx excluait de la fraternité un type d’hommes dont on se doute qu’il ne s’agissait pas de prolétaires, il ouvrait en même temps la porte de toutes les dérives meurtrières, parce qu’il faut bien loger la mort quelque part ; et les révolutionnaires se sont engouffrés dans cet espace non fraternel pour tuer les ennemis de classe puis pour s’entretuer.

La fraternité objective dont je parle est d’ordre tragique : la conscience de la mort et son discours psychophysiologique constituent une réalité immanente et transversale qui ignore les classe sociales parce qu’elle confronte l’individu à un type de solitude propre à l’espèce humaine qu’il ne peut gérer de manière paisible pour lui et pacifique pour les autres que si la collectivité reconnaît qu’elle est de sa responsabilité propre, à lui, et qu’elle ne la concerne pas directement, elle, la société.

La pierre de touche de la Révolution est peut-être là : dans la reconnaissance de cette solitude objective et dans le type d’aide que la collectivité peut apporter à chacun pour la vivre.

Ne pas faire état de cette fraternité radicalement différente d’une morale sociale ou d’une foi religieuse, c’est entretenir une confusion dont nous connaissons  les conséquences dramatiques : la révolution qui ne reconnaît pas la limite infranchissable entre ce qui concerne le collectif et ce qui est propre à l’individu, se réduit à ce que nous constatons : une démarche théorique froide et implacable jusqu’à l’absurde.

Cette fraternité fondée sur la communauté de conscience humaine de la mort, est à la fois « transcendante » dans le sens où, s’élevant au-dessus des contingences socio-économiques, elle concerne l’humanité en tant qu’espèce, et « immanente » dans le sens où elle est dépourvue de toute métaphysique et reste horizontale. Transcendance et immanence cessent alors de s’opposer pour devenir une transcendance immanente.

Elle est « de solitude » parce que chacun de nous est irrémédiablement seul pour entendre le discours permanent que lui tient sa propre mort dans un langage biologique et psychique, ce que j’appelle la note fondamentale de notre être.

Pour franchir une étape supplémentaire et commencer à enrichir d’harmoniques cette note fondamentale, il est indispensable de rappeler la double dimension masculin/féminin de chaque individu, dimension absente du discours marxiste, et de préciser que confrontés à la dimension tragique de notre existence nous avons en commun d’être tous frères et sœurs de solitude.

C’est précisément cette solitude, propre à notre espèce, commune à tous et vécue nécessairement de manière originale et incommunicable qui tisse entre nous des liens d’une tragédie dont la scène du théâtre antique offre les premières représentations.

Elle est à l’origine d’une stratégie de déni et de contournement individuel et collectif matérialisée par l’organisation de la production et de la consommation qui évolue au fil du temps jusqu’à devenir au 18ème siècle, ce qu’on appelle le « capitalisme ».

Il ne s’agit donc pas d’une valeur mais d’un principe, celui qui constitue notre « commun » à la fois objectif et sensible.






L’agression et la liberté d’expression

« Il n’est jamais arrivé que des médias, qui défendent souvent des points de vue divergents et dont le manifeste n’est pas la forme usuelle d’expression, décident ensemble de s’adresser à leurs publics et à leurs concitoyens d’une manière aussi solennelle. Si nous le faisons, c’est parce qu’il nous a paru crucial de vous alerter au sujet d’une des valeurs les plus fondamentales de notre démocratie : votre liberté d’expression. (…) » Le Monde du 24.09.2020 sous le titre : L’appel des médias français à défendre la liberté d’expression.

Ce manifeste a donc été publié la veille de l’agression du 25 : deux personnes qui travaillent pour une agence de presse située dans l’immeuble où était installé Charlie Hebdo ont été agressées à l’arme blanche par un homme.

L’enquête dira s’il y a un rapport entre la publication du manifeste et l’agression.

Signe, en tout cas, que le manifeste se trompe d’objet.

Il ne s’agit ni de la liberté d’expression ni  de notre liberté d’expression.

Si, au-delà de la tristesse et de l’empathie, il est nécessaire d’analyser pour comprendre, c’est parce que les erreurs de diagnostics et de discours n’ont pour effet que d’alimenter le terreau qui produit non seulement ce qu’on appelle « terrorisme » mais la peur ambiante et sa récupération : la revue Valeurs actuelles n’a pas signé le manifeste et la présidente du FN/RN s’est immédiatement empressée d’instrumentaliser l’agression qui lui sert d’argument.

Cette agression à l’arme blanche, celle qui a décimé il y a cinq ans l’équipe rédactionnelle de Charlie Hebdo, et toutes les autres, sont des expressions.

Des expressions de quoi, exactement ?

On peut commencer à le comprendre à partir du besoin récurrent qu’ont certains de « condamner » l’acte, de le qualifier (odieux, lâche…)… et de ce manifeste des médias.

La condamnation morale de l’acte, ce manifeste sont des signes de désarroi : le public à qui sont adressés l’une et l’autre n’a besoin, pour en être convaincu, ni de l’une ni de l’autre. L’une et l’autre sont présentés comme un discours de démocratie et de liberté alors qu’ils ne sont destinés qu’à produire des affects.

Ceux qu’ils devraient convaincre – les auteurs d’agression, ceux qui n’aiment pas la démocratie – ne peuvent entendre ni l’une ni l’autre.

Le mode d’expression qu’ils choisissent – tuer – est celui de la tentative d’annulation du chaos dont l’une et l’autre, sont, pour eux, des signes.

Que faut-il imaginer dans la tête d’un homme qui le conduise à prendre une kalachnikov pour aller tuer des journalistes parce qu’ils ont publié des caricatures, ou un hachoir pour aller tuer des gens sur le lieu du massacre, vraisemblablement pour une redite, alors que se déroule le procès des présumés complices ?

C’est, à un autre degré, un degré ultime, du même ordre que ce qui se passe dans la tête de cette personne-ci :

Elle et moi discutons du principe du droit au suicide assisté. Elle est catholique. Fervente. Pour finir un débat qu’elle esquive sous des prétextes métaphysiques, je lui demande : si un référendum pose la question de la reconnaissance de ce droit, votes-tu oui ou non ? Elle répond : c’est très clair, je vote non. Autrement dit, si je dispose du pouvoir législatif, je lui reconnais le droit d’être assistée au moment de mourir comme elle le souhaite (soins palliatifs), mais si c’est elle qui dispose de ce pouvoir, elle me refuse ce même droit.

Elle n’est pas immigrée, elle est française, elle n’est pas musulmane, elle est catholique, elle n’a (apparemment) rien contre la démocratie ni (apparemment) rien contre la liberté d’expression (je n’ai pas parlé avec elle de l’affaire Piss Christ – cf. articles Blasphème, janvier et février), mais elle ne peut concevoir, pour cette question d’éthique personnelle, un autre discours que le sien : notre vie ne nous appartient pas, elle appartient à Dieu.

Hors de ce discours qui constitue les parois de la sphère où elle se trouve, dont elle a besoin et dont elle ne réalise pas, n’admet pas qu’elle en est une : le chaos.

Son intolérance est agression par défaut.

Autrefois, naguère, aujourd’hui dans d’autres lieux, elle serait active.