Dilemme pour rire ou récréation

Oui le rire est le propre de l’homme, non il n’est pas le sale de la femme, oui on peut rire de tout, non pas avec n’importe qui, oui ça tombe bien, vous avez un peu de temps devant vous,  alors, voici.

Régulièrement, je croise mon voisin dans la rue et nous échangeons les formules minimalistes habituelles. Eh oui ! Le langage, quand il ne dit rien, ou si peu, suffit parfois à rappeler que nous sommes des êtres sociaux de la même espèce… Il suffit d’émettre des sons pour que…  Non, non, je parle des sons oraux… Hum… Les chiens qui se rencontrent communiquent plutôt, eux, par leur odorat en se… oui… voilà… c’est ça… mais eux ils sont d’une espèce différente et… oui, c’est ça…  ils sont très sensibles aux phéromones. Voilà. Nous, nettement moins. Pardon ? Oui, sur la voie publique, bien sûr.

Toujours est-il que, ce matin, utilisant l’espace-temps einsteinien autorisé [ restrictions de circulation liées au Covid ], j’ai rencontré ce voisin alors qu’il faisait lui aussi sa promenade quotidienne légale et circulaire,  mais dans le sens inverse de la mienne. Moi, c’est le sens des aiguilles de la montre, le sens normal, et lui, c’est dans le sens contraire. Naturellement, je me suis interrogé « Pourquoi diantre ne tourne-t-il pas dans le même sens que moi ? ». Les gens sont bizarres… Je veux dire, les autres… Bref, cette question que je ne m’étais jamais posée auparavant s’est immédiatement doublée d’une seconde « Voyons, me suis-je dit in petto, est-ce que le confinement n’agirait pas sur l’intellect comme l’aiguillon sur la croupe des bœufs à l’époque où on attelait ? » Hum ?

Il s’est arrêté, m’a fait signe d’en faire autant. J’ai obtempéré en pressentant le pire. Il a sorti de sa poche une craie, a tracé sur le trottoir un trait devant lequel il m’a demandé de me placer – il a levé un index droit injonctif –  mais pas avant qu’il ait terminé, hein !  Il a ensuite sorti un mètre pliant, a mesuré un bon mètre, a tracé un nouveau trait derrière lequel il s’est placé en pointant avec le même index l’autre trait dont je me suis approché avec précaution. Puis il a déclaré qu’il voulait me demander quelque chose d’important et m’a enjoint, tout en protégeant de sa main gantée de latex bleu sa bouche et son nez déjà couverts d’un masque vert, de ne pas lui envoyer de postillons, hein !

Je l’ai assuré de ma capacité à maîtriser mes émissions salivaires.

Il a de nouveau levé le même  index droit injonctif : avant tout, il voulait savoir si je toussais, si j’avais des difficultés respiratoires, si j’avais pris ma température et avec quel type de thermomètre. Après que j’ai eu répondu négativement aux deux premières questions, positivement à la troisième en précisant que le thermomètre était frontal – il a fait la grimace – et  n’indiquait aucune fièvre, il a ajouté qu’il avait encore une question… plus… – il a respiré un peu plus fort dans son masque qui a fait flop flop –… délicate. J’ai crains un instant qu’il ne voulût savoir si j’allais aux toilettes régulièrement, si mes selles n’étaient point diarrhéiques… Non, mais oui, vous l’avez remarqué, vous aussi, le confinement qui a pour fonction d’éloigner physiquement, rapproche paradoxalement jusqu’à une forme insoupçonnée de promiscuité psycho-affective, alors que la proximité physique habituelle maintient les distances d’un éloignement psycho-affectif aseptisé. Oh, je suis d’accord avec vous, c’est très curieux… Très très curieux…  De là à demander… Mais non, ce n’était pas ça.  

Il m’a confié que le confinement lui avait donné l’envie d’écrire son journal et j’ai senti sourdre en moi un quelque chose que j’ai identifié par la suite comme les prémices de la terreur éprouvée à la rencontre du génie méconnu.  

Il l’avait commencé la veille et il voulait que je le publiasse dans mon blog.  Non, il ne lisait pas mon blog, il n’avait pas internet, pas d’ordinateur, « Pensez, à mon âge ! » mais il en avait entendu parler par un copain qu’il voyait au bistrot du temps où les bistrots étaient ouverts, avec des terrasses, des tables et des gens assis autour. Lui, écrivait sur l’ardoise qu’il avait gardée de son école primaire. Une vraie, avec son cadre de bois, sa craie et sa petite éponge ronde mouillée. Avant de prendre sa retraite, il avait tenu une épicerie et il marquait les prix dessus en mouillant la craie avec le bout de la langue. « Comment j’aurais fait avec un ordinateur, hein ? »

Avant que j’eusse eu le temps de refuser, il l’a sortie de son sac. Elle était protégée par une enveloppe de cellophane jaunâtre fixée par des morceaux d’adhésif. Il m’a assuré qu’elle était nickel comme un sou neuf. « Je l’ai passée au Kärcher juste avant de sortir » a-t-il précisé.

J’ai pris l’objet comme s’il s’agissait du saint sacrement. En transparence, j’ai vaguement distingué cinq ou six lignes tracées en gros caractères maladroits.

J’ai dit… bon… euh… hum… hum…

Il a regardé sa montre, dit qu’il avait juste le temps de rentrer avant le couvre-feu et les patrouilles dans les rues, que je n’avais qu’à lire chez moi, tranquillement. Surtout, que je n’aille pas lui casser son ardoise, hein !

Il a décrit un ample arc-de-cercle avant de reprendre sa trajectoire.

J’espère que vous n’avez pas oublié le dilemme annoncé dans le titre ?

Tant mieux, parce que le voici.

Mais, d’abord, peut-être n’est-il pas inutile de préciser que certains considèrent qu’il n’y a pas mieux (ou pire) comme casse-tête que celui des pièces de Corneille. Le dilemme du Cid, par exemple.

Vous souhaitez que je vous apporte un rafraîchissement ?

En deux mots, ou presque : l’histoire se passe en Espagne au 16ème siècle. Rodrigue, un jeune et bel aristocrate, aime Chimène, une jeune et belle aristocrate, elle l’aime aussi, ils vont se marier, ils seront heureux et ils auront beaucoup d’enfants. Jusque-là, tout va bien, oui, mais c’est évidemment trop beau… Euh… trop, non pas dans le sens actuel (ouais, euh, c’est trop cool !), non dans le sens ancien : trop beau pour que ça marche.

Et, en effet, ça ne marche pas.

A cause des pères. C’est à noter, parce que souvent, pour ne pas dire toujours, ce sont les mères qui posent des problèmes. Oui, mais là, non, ce sont les pères. C’est peut-être pour ça que ce n’est pas une tragédie pure, mais une tragi-comédie. On sourit à la fin.

Suivez bien.

Le père de Chimène, qui est dans la force de l’âge… non, pas Chimène, son père …  offense le père de Rodrigue qui est vieux…. mais non, pas Rodrigue ! Oui, son père, c’est ça ! Quoi ?  Ben oui, il l’a fait un peu tard… non, on ne sait pas pourquoi… peut-être bien que, là, c’est la mère qui y est pour quelque chose… ils  essayaient depuis longtemps et puis… Bref, il est vieux et il n’a plus les moyens physiques de réagir. A l’époque on réagit  en tirant son épée et lui n’a plus la force d’en tenir une. Qu’à cela ne tienne… si on peut dire…  Il demande à son fils de se battre en duel à sa place contre l’homme qui vient de l’offenser. Eh non, il ne prononce pas tout de suite son nom ! Eh oui, c’est pour le suspense ! Rodrigue sent son sang ne faire qu’un tour, met la main sur la poignée de son épée avec une ardeur toute juvénile, et demande qui est le salaud (non, ce n’est pas le mot qu’il utilise, moi je l’utilise pour que  ce soit très clair, de toute façon c’est bien ce qu’il pense) qui a osé  toucher à son vieux père. Comprenez qu’il va le provoquer en duel illico presto, sans le moindre état d’âme, et le pourfendre.

Vous devinez maintenant pourquoi je disais que c’était trop beau ?

Le père, un peu gêné quand même, révèle alors à son fils qu’il s’agit… de… du… père… de… de…  Chimène !

Là, Rodrigue sent son sang tourner dans l’autre sens et sa fougue devient nettement moins juvénile.

Vous le voyez, le dilemme ? Non ? Enfin !

S’il se bat, ou bien il tue ou bien il est tué. C’est l’un ou l’autre. A cette époque, on ne fait pas dans la demi-mesure. Dans la première hypothèse, il perd Chimène qui ne voudra évidemment pas épouser celui qui a tué son père. Dans la seconde, il est mort, et là, bon… Bref, il est donc perdant dans les deux cas.

Ce n’est pas tout !

S’il ne se bat pas, il se déshonore – on est comme ça dans l’aristocratie de l’époque – et il perd aussi Chimène qui ne voudra pas épouser un déshonoré. Hé oui !

Vous voyez, quoi qu’il fasse, il est coin-cé.*

C’est ça, le dilemme cornélien. Oui, c’est sans issue, affreux, diabolique, à se taper la tête contre… Pardon ? *

Pourtant, son dilemme, à Rodrigue, à côté du mien, c’est de la petite bière. Toute petite.

Je vous fais juge.

Si je refusais la demande de mon voisin – 1m 90, 100 kg, taillé comme une armoire normande – je créais un conflit de voisinage. Pouvais-je prendre le risque d’ajouter à la guerre nationale patriotique une guerre civile faubourienne picrocholine ? Eh non, n’est-ce pas ? Et puis, étais-je assuré d’avoir le dessus ?

Si j’acceptais, je déshonorais mon blog qui… dont… que… quand même quoi !  Eh non, n’est-ce pas ? Eût-il encore voulu de moi après ?

Ah, c’est vrai, je ne vous ai pas dit quelle était la première phrase écrite sur l’ardoise.

J’ose à peine… Elle est d’une banalité… mais d’une banalité ! Aucun éditeur n’accepterait… Mais oui ! Franchement, qui aurait envie de continuer la lecture après ce… cette… ?

Voyez plutôt :

 « Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »**

Pardon ? Quel est son nom ? De qui ? Ah, du voisin ! Je cherche… sans perdre de temps… Le voici : Marcelin Prousseuteux.

* On me dit qu’il est coincé parce qu’il le veut bien,  que son dilemme est absolument relatif et qu’il n’est pas du tout indispensable de se taper la tête contre… Ah bon ?

** On me dit encore qu’à un mot près, c’est la première phrase d’un livre majeur de toute la littérature qui a été édité à des millions d’exemplaires. Ah bon ? Quoi ? Ah, il n’est pas toujours lu jusqu’au bout ? Ah bon ?

Dépendance

Elle revient en force dans les débats et les commentaires. En particulier à propos de la Chine. Le discours est le plus souvent déterminé par des affects et le rapport avec ce pays est à la fois de sidération, de crainte et de rejet, comme si son expansion économique et la pratique qui l’accompagne constituaient un élément de son ADN.

Il convient de se rappeler que dans les années 70, elle était considérée par les puissances occidentales (dont les USA – Nixon rencontre Mao en 1972) comme un débouché très intéressant pour écouler la production industrielle.

Seulement, il y avait une contrepartie : oui  à l’ouverture pour vos exportations, disait la Chine, à condition qu’elles s’accompagne d’un transfert de technologies.

Autrement dit, la possibilité, à moyen et à long termes, de produire nous-mêmes.

Le capitalisme a pour caractéristique une vue à court terme : le profit le plus élevé dans le minimum de temps. Cette « loi » a pour corollaire national (aux USA notamment) l’absolue certitude d’être les meilleurs pour aujourd’hui et demain.

Oui au principe des transferts, a dit Nixon, convaincu qu’il était et serait toujours le plus fort.

La Chine, qui a alors choisi de fonctionner avec le même système capitaliste mais avec des paramètres politiques différents, a peu à peu changé la donne et progressivement mis en danger la domination économique et financière des USA.

Les Américains des Etats-Unis ont donc élu pour président celui qui les a convaincus qu’il serait capable de procéder à un repli nationaliste qui redonnerait la suprématie à leur pays (cf. America first – America comeback – Make America Great Again).

La crise économique, corollaire de la crise sanitaire, est en train de bousculer un peu plus les certitudes, les équilibres. Elle révèle davantage encore les effets délétères de ce qui fonde le système capitaliste.

Une des caractéristiques de la crise économique est la chute des prix du pétrole. Donc la baisse importante des revenus pour les pays dont les choix de ceux qui sont aux commandes font qu’ils déterminent l’essentiel sinon la totalité de l’économie .

Ainsi, la politique de ses dirigeants a conduit l’Algérie, productrice de pétrole, en crise politique durable, à être dépendante de l’extérieur pour sa nourriture, notamment pour le blé dont elle est une grande consommatrice.

En envahissant le pays en 1830, le duc d’Aumale avait-il conscience qu’il apportait un virus ?

Contribution

Il s’agit de ma seconde contribution envoyée sur la plateforme « le jour d’après » mise en place par certains députés de gauche.  La première reprenait l’article « le discours bloqué »

Vous retrouverez ici l’essentiel de ma philosophie, sous une forme plus synthétisée. 

La voici.

                 

Le moteur du capitalisme (suite) ou seconde bouteille à la mer

Ceux qui ont été intéressés par ma première contribution dans la rubrique concertation (samedi 4, milieu de matinée) le seront peut-être par celle-ci qui la complète. Sa longueur est à la mesure de la complexité du problème. Et encore…

Allons-y.                                                            

                                                                 Etat des lieux

Il s’agit d’identifier ce qui génère le capitalisme  dont la définition (propriété privée des moyens de production et d’échanges – financiers notamment) est consensuelle.

Sauf à lui conférer une essence transcendante, il est une production humaine. Et puisque il n’existe pas dans la société animale, végétale et minérale, cette production est spécifiquement humaine.

Etant donné qu’il régit aujourd’hui la quasi-totalité des sociétés sur l’ensemble de la planète, il ne peut être que l’expression d’un commun essentiel propre à notre espèce.

Quel peut être ce commun essentiel spécifique ?

Est essentiel ce qui détermine notre vie dans le rapport que nous établissons avec notre mort en tant que sujet.

Notre spécificité n’est pas la conscience que nous en avons – chaque espèce a cette conscience sur le mode qui lui est propre – mais la conscience de cette conscience, autrement dit le discours obligé permanent de cette conscience.

C’est ce réel qui définit la spécificité humaine.

Sinon, quel autre ?

Ce discours obligé permanent doit gérer une peur consubstantielle de même nature également propre à notre espèce, une peur existentielle.

En période de crise, quand les paramètres s’effondrent, elle peut produire l’intolérance, le racisme, la xénophobie, le crime, la torture, le génocide, tous comportements et actes également spécifiquement humains qui ont plus ou moins consciemment pour objet l’élimination exorcisante de l’autre, celui dont la différence (physique, ethnique ou fantasmée) révèle ma contingence.

Ce discours obligé permanent de la conscience de ma mort est le discours premier de tout être humain.

Sa permanence n’implique pas qu’il soit obsessionnel. Seulement,  nous vivons avec lui.

                                                                    Processus

Si les signes de ce qu’est la mort (les cadavres d’êtres humains, d’animaux) sont quotidiens, c’est seulement la mort des autres qu’ils indiquent.

Moi, en tant que sujet, je ne veux pas mourir et je mets donc en place une stratégie, notamment de langage.

Pour me  dissocier de mon corps dont je sais sans le moindre doute qu’il sera un jour un cadavre, je dis « j’ai un corps ».

En disant « j’ai un corps », je dis en même temps – c’est ce qu’implique nécessairement l’utilisation du verbe avoir –  « je ne suis pas mon corps », « je suis autre que mon corps ». Ainsi, mon corps étant désormais extérieur à moi, s’il meurt, moi, je ne meurs pas.

Mais, dans le même temps, je sais,  non seulement par expérimentation du cadavre des autres mais par ce que me dit le discours biologique de mon propre corps, que mon corps est moi. Je sais donc que je disparaitrai en tant que sujet quand il mourra. Même si je me bouche les oreilles et les yeux, je le sais.

Néanmoins, je continue quand même à dire, « j’ai un corps ».

Pour rendre acceptable cette contradiction, je dois construire une stratégie de raccommodage.

                                                                      L’objet

Comme « j’ai un corps » fait de mon corps un objet, elle sera une stratégie d’accumulation d’objets, parce que l’objet ne meurt pas (c’est du moins ce qu’il permet de croire), soit par nature – diamant, or… – soit par nombre : voitures, maisons, argent, biens… boîtes d’allumettes, capsules de bouteilles, timbres, cartes postales… objets de relations sexuelles… bref, tout ce qui est de l’ordre de l’avoir.

Cette accumulation joue également un rôle d’exorcisme. Plus j’entasse les objets immortels, plus j’assure mon immortalité. Plus j’ai, moins je meurs.

La possession, l’accumulation sont des sujets d’un questionnement inhérent à l’être humain : quel avoir pour exister, pour vivre ? (cf. l’ermite).

Depuis le 19ème siècle, le capitalisme est la forme économique et sociale la plus aboutie de l’équation commune  qui régit cette accumulation : être = avoir / avoir = être.

Si l’accumulation des objets, des biens, des richesses est un composant de l’histoire humaine, le capitalisme lui donne la possibilité de dimensions exponentielles. Jusqu’à la pathologie.

Pour le rendre tolérable et le justifier, a été construit le discours moral et religieux dont la fonction est de convaincre ceux qui n’ont pas, ou peu, que la possession de biens et de richesses « ne fait pas le bonheur », que les pauvres ici-bas seront les riches dans l’au-delà,.

Ce discours est aujourd’hui inaudible. Comme est inaudible aujourd’hui le discours du remplacement du système capitaliste par le socialisme ou le communisme.

Le principe d’accumulation, mis en cause par les démesures du capitalisme qui s’en nourrit,  n’est donc plus accepté, d’autant qu’il se heurte désormais à la question de la survie de l’humanité sur la planète.

                                                                 Le noyau dur

L’obsolescence du discours moral et religieux et la nécessité nous imposent de changer radicalement notre rapport à la production et à la consommation, à l’objet et à sa possession.

Si les pauvres ici bas ne seront plus les riches dans l’au-delà, si les lendemains qui chantent sont des mythes, si la moralisation du capitalisme est un leurre, si les réformes politiques, économiques et sociales n’ont d’efficacité  que marginale, quel levier reste-t-il ?

Si nous avons épuisé les modes de gestion de l’équation première commune (être = avoir / avoir = être), il nous faut enclencher un processus qui touche à l’équation elle-même.

En d’autres termes, il s’agit d’examiner comment il est possible d’éradiquer ou à tout le moins d’inactiver la peur existentielle inhérente au discours premier qui conduit à dire comme une évidence « j’ai un corps » avec les conséquences que l’on sait.

Sauf à considérer qu’il s’agit d’un intangible – ce qui condamne aux seules mesures marginales d’accompagnement et aux mêmes discours répétés et circulaires de dénonciation et de déploration des injustices, des inégalités, des démesures… – il faut dissocier l’être de l’avoir, autrement dit sortir la mort du champ du croire et en faire un objet de savoir* : c’est-à-dire un objet d’enseignement scolaire analogue aux autres objets d’étude.

Il ne s’agit pas d’une baguette magique, mais d’un levier inutilisé dont personne ne peut savoir avant qu’il ait été activé l’importance des effets qu’il produira.

Encore une fois, quelle autre alternative avons-nous pour cesser de tourner en rond ?

                                             La mort comme objet d’enseignement

Il faut commencer cet enseignement au moment se manifeste pour l’enfant la nécessité commune à tous du discours premier, donc au moment où, à l’âge de trois ou quatre ans, il se pose et pose la question de la mort, de sa mort, où il bascule de l’âge épique (le parent est la réponse qui préexiste aux questions immédiates, comme la divinité à la question eschatologique) dans l’âge philosophique (il doit entreprendre d’inventer lui-même les réponses aux questions et donner un contenu au discours premier).

C’est à cet âge qu’il faut commencer à lui enseigner qu’il n’a pas un corps, mais que son corps est la dimension matérielle de son être en tant que sujet, un sujet qui cessera d’exister en tant que tel au moment où son corps cessera d’exister sous la forme qui autorise le sujet.

Rétorquer qu’un tel enseignement n’est pas recevable par l’enfant pour des motifs de capacité ou de sensibilité ne peut être que le discours de personnes qui refusent le levier au motif qu’ils ne l’ont jamais utilisé.

Cette objection ne peut être qu’un a priori analogue à celui qui interdisait et interdit encore de dire la vérité à ceux qui sont prétendument incapables de l’entendre. Les malades par exemple. Ou qui – il n’y a pas si longtemps –  estimait impossible de faire admettre que la terre n’est ni au centre de l’univers, ni plate ni immobile. Ou que les divinités sont des constructions humaines. Que certains veuillent continuer à croire que la terre est plate, que l’univers et l’homme sont une création divine ne conduit pas à annuler l’enseignement de la physique, de l’astronomie et de l’évolution.

Le petit enfant est tout à fait capable de comprendre, progressivement, que la vie de l’individu (humain, animal, végétal) contient nécessairement sa mort. Il le pressent quand il observe sans autres outils que ses sens, son environnement immédiat. Quand il enferme une mouche dans une boîte pour la voir mourir.

Plus tard, il réalise que l’immortalité (fantasme du croire) est, entres autres, infirmée par la conscience du temps, conscience inhérente à la vie du sujet, et, qu’en revanche, l’éternité de la vie, sous des formes infinies, fait partie du discours philosophique qui est le constituant du discours premier.

Cet enseignement n’existe pas. Notre rapport à la mort depuis que la question s’est posée à nous  est conditionné par le discours de l’édulcoration, de l’évitement, du contournement, du n’importe quoi, du commun traité par le chacun pour soi. Ce rapport – rendu possible entre autres par la promesse du paradis ou des lendemains qui chantent – nous a été transmis par les premières personnes que nous avons interrogées, nos parents, ceux avec lesquels nous avons un rapport affectif privilégié, qui l’avaient reçu eux-mêmes de leurs parents qui… etc.

Il s’agit donc d’apporter la réponse commune du savoir à cet essentiel commun.

L’humanité est depuis toujours préoccupée par ce commun.

Après le fiasco des expériences communistes fondées sur une analyse qui évacue de l’histoire humaine le discours premier et le déclin de la croyance paradisiaque (la violence de l’extrémisme religieux du « désespoir » est sans doute l’expression paroxystique du chant du cygne) le moment est peut-être venu de faire de ce discours premier l’objet d’un savoir commun.

Remplacer  « j’ai un corps » par « je suis un corps » devrait permettre  de donner aux deux verbes un sens plus adéquat.

Encore une fois, qu’avons-nous à perdre ?

* Ceux qui assurent qu’on ne sait pas ce qu’est la mort confondent mort et mourir.

Le sujet ne sait pas plus ce qu’est mourir qu’il ne sait ce qu’est naître. Naître et mourir sont deux actes vécus dans l’inconscience et dont nul sujet ne peut témoigner.

Dire qu’on ne sait pas ce qu’est la mort revient à transposer par analogie la suite de  naître  (le commencement de la vie du sujet) sur l’après mourir : si la naissance produit le sujet, la mort doit le produire aussi, ce qui implique donc une vie du sujet après la mort…

Seulement, la vie individuelle et sociale qui suit naître étant objet de savoir par le sujet lui-même, l’analogie se double d’une symétrie inversée : pour le sujet, naître est précédé d’un non savoir suivi d’un savoir ; donc mourir qui est précédé d’un savoir sera suivi d’un non savoir. CQFD.

Romans-sur-Isère

Samedi 4 avril, un homme sort de chez lui armé d’un couteau. Au hasard de ses rencontres, il tue deux personnes et en blesse cinq.

La police l’arrête alors qu’il est à genoux sur un trottoir, marmonnant des propos en arabe.

Il est d’origine soudanaise, musulman.*

On découvre chez lui un texte qui dénonce la France comme un pays de mécréants.*

« Acte odieux » (E. Macron) « Parcours terroriste » (Ch. Castaner), sont les réactions immédiates du président de la République et du ministre de l’Intérieur.

A qui s’adresse le président avec ce pléonasme – existe-t-il un tel acte qui ne soit pas odieux (= suscitant l’indignation) ?

« Parcours terroriste » définit un itinéraire et un projet.

Ces deux réactions ont pour objectif, en tout cas pour effet,  de bloquer l’analyse, la première par l’assentiment général d’indignation, la seconde en apportant la réponse.

Le problème est donc clos avant d’avoir été posé.

Quel problème ?

Celui que pose le récit de la première phrase de cet article.

Quelle analyse ?

Celle du rapport entre le récit et (ce n’est pas exhaustif) les deux  phrases marquées de l’astérisque *.

Car, si tout est aussi limpide que semblent l’indiquer les deux réactions, pourquoi traduire cet homme devant un tribunal ?

A la différence de la loi du talion (identité entre le châtiment et l’acte) de la société primitive qui n’a pas les moyens de l’analyse ou qui les rejette, le tribunal  cherche une explication en donnant la parole à ceux qui peuvent aider à comprendre.

A comprendre quoi, exactement ?

Pourquoi un individu ou un groupe dysfonctionnent.

Mais pourquoi ce besoin de comprendre ? Pourquoi la loi du talion ne convient-elle plus ?

Parce que nous savons pour l’avoir appris, expérimentalement puis par l’étude, que la distance entre le bon comportement et le mauvais comportement n’est pas toujours très grande et que celui qui dysfonctionne n’est jamais que comme nous. Humain**.

Le premier ministre, M. Valls, disait, après les attentats parisiens de 2015 « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

Ce discours qui témoigne de la même affection obscurantiste que celle qu’il prétend combattre, rejoint les deux réactions citées sur le terrain de la déresponsabilisation collective, de l’infantilisation permanente, quel que soit l’objet dont il est question (cf. les articles sur la prétendue guerre contre le coronavirus et les discours présidentiels).

** Ce n’est pas encore tout à fait reconnu puisque on utilise encore pour qualifier certains actes les adjectifs  bestial,  inhumain… comme si les animaux commettaient des crimes et comme si un humain pouvait dire ou faire quelque chose qui ne soit pas humain.

Le discours bloqué chez Bruno Latour

Bruno Latour (sociologue, anthropologue et philosophe des sciences) intervenait ce matin 3 avril sur France Inter.

Son propos  est un bon exemple de ce que j’appelle « le discours bloqué ».

Voici quelques citations qui en illustrent l’esprit :

 « Infléchir le système de production » « se poser un certain nombre de questions » (relatives à la production et la consommation) « est-ce que chacun de nous sera capable de profiter de la crise pour changer de mode d’existence ? » « Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, c’est gâcher une crise » « chacun doit faire preuve de discernement » etc.

Ce qui sous-tend ce discours, c’est l’opinion ou la croyance que la gravité de la crise doit ou devrait permettre à chacun de remettre en cause ce qui dysfonctionne, en particulier dans la production et la consommation.

Mais pourquoi et comment une crise pourrait-elle être en soi, par elle-même, un outil permettant à chacun de procéder à l’analyse pertinente de ce qui détermine le moteur de la production et de la consommation ?

Autrement dit, en quoi l’expérimentation du risque immédiat de la mort individuelle et massive (ce qui est le cas aujourd’hui) suffirait-elle à créer chez chacun puis dans la collectivité, comme par magie, le « discernement » qu’il appelle de ses vœux ?

Quand une pandémie a-t-elle jamais produit du discernement ?

La grippe dite espagnole de 1918 a tué entre 20 et 100 millions de personnes.

Pour quel gain de discernement ?

Vingt ans plus tard, la seconde guerre mondiale en tuait entre 50 et 70 millions.

Pour m’en tenir à la formule « Chacun doit… » qui revient souvent dans les discours actuels : qu’est-ce qui peut donner à chacun les outils adéquats pour remplir ce « devoir » ?

Ce discours du « on doit, on devrait, il faut, il faudrait… » n’est pas nouveau : il est de type incantatoire. Il suppose l’existence, quelque part, d’une idée ou morale ou religieuse ou autre, de nature transcendante que la catastrophe (virale en l’occurrence) permettrait de contacter et qui jouerait un peu le rôle de l’esprit saint descendant sur les apôtres le jour de Pentecôte.

Tant que ne se manifestera pas le discours qui expose la problématique de ce qui nous est objectivement commun,  c’est-à-dire de ce qui conduit à la démesure du « vouloir avoir et avoir toujours plus » qui détermine la production et la consommation du système capitaliste, rien qui soit efficace et qui touche à l’essentiel de la vie individuelle et sociale ne sera le produit de notre choix, de notre décision.

Dévouement

                                                              

Ce jour, 2 avril, sur France Inter, un médecin de la région Ile-de-France racontait les conditions éprouvantes du travail des soignants de son hôpital. Il invoquait pour expliquer un dévouement qui ne compte ni les heures, ni la fatigue, et qui inclut le risque de la vie, le serment (Hippocrate), la vocation,  et ajoutait que les problèmes de toutes sortes – notamment familiaux (du fait du confinement dans l’hôpital) et professionnels – attendraient la fin de la crise. Etait clairement sous-entendu le caractère explosif de ces problèmes.

Dévouement jusqu’au sacrifice, commenta le journaliste après l’interview.

Les deux mots ont une origine religieuse : celle du vœu pour le premier (se dévouer, c’est offrir sa vie aux dieux pour sauver les autres), du sacré (ce qui est donné à une divinité) pour le second.

Le dévouement/sacrifice est donc un acte « triangulaire » : il y a soi, puis celui pour lequel on se dévoue, enfin un référent – quel que soit le nom qu’on lui donne – qui préexiste à l’acte de dévouement et le rend possible.

Pourquoi cette nécessité du référent ? Pourquoi la relation duelle avec l’autre en tant que simple sujet n’est-elle pas suffisante ? En l’occurrence, elle l’est d’autant moins que le soignant, pour être efficace, doit se distancier du patient, ne pas être lié à lui par des affects.

L’objet du dévouement, surtout médical, est donc moins une personne singulière qu’un membre de l’espèce humaine, un « comme moi ». Sauf cas particulier, il n’existe pas de dévouement-sacrifice vétérinaire : on abat les animaux porteurs de virus.

Celui qui, dans son domaine d’activité, se dévoue ou se sacrifie pour répondre à la crise sanitaire, ne le fait plus en référence à une divinité (la référence religieuse est désormais absente du discours général, dont celui de la médecine), mais pour un référent qui n’est ni défini, ni nommé.  Il est seulement évoqué derrière « vocation » ou « serment ».

Il n’est pas davantage nommé dans le discours des commentateurs et des spécialistes divers qui spéculent sur ce que pourrait être l’après-crise sanitaire.

« Rien ce sera comme avant » est un refrain – aux intentions généralement positives, sinon optimistes – souvent entendu, et qui ne dit précisément… rien.

Ce référent non défini et non nommé, est notre commun qu’il faut achever de dépouiller du sacré qui le dénature en prétendant le valoriser.

Sauf à reconnaître et à regarder en face ce commun susceptible de remettre en cause la réversible et tenace équation « être = avoir » qui régit et détermine notre mode de vie (production, consommation, rapport à soi, aux autres et au monde), il est à craindre que la mémoire individuelle et collective ne joue son rôle d’oubliettes. Qui se souvient de la grippe de Hong-Kong (1968-1970) qui a tué un million de personnes ?

L’oubli donc ou le déni, au risque, accru par les problèmes climatiques, d’accentuer encore les démesures, les inégalités, les conflits, de substituer les règlements de comptes politiciens et idéologiques à l’urgente analyse de la condition humaine commune, et de  pervertir demain en repli nationaliste le confinement-dévouement d’aujourd’hui.

Régression souverainiste ?

                                                    

En visite (31 mars) dans une unité de production de masques médicaux près d’Angers, Emmanuel Macron a invoqué à maintes reprises le concept de souveraineté.

Intervenant immédiatement après sur France info, Jean-Pierre Hamon, président de la Fédération des Médecins de France, a lui aussi insisté sur l’importance de l’autonomie de la France. Et il ne parlait pas seulement de la production de matériel médical.

La tonalité des deux discours était celle du constat d’échec, de l’aberration.

L’un et l’autre rejoignent le discours global qui déplore et dénonce la dépendance, en particulier, mais pas seulement, pour la fabrication des remèdes, des équipements médicaux.

La souveraineté nationale…

De Gaulle, en son temps, puis, au fil de la construction européenne et de la mondialisation économique et financière, les partis d’extrême-droite en ont fait et en font leur cheval de bataille.

Le souverainisme n’est pas une thèse nouvelle produite par la crise actuelle, c’est un discours ancien, sinon archaïque, qui, au-delà ou en-deçà de la politique, touche en dernière analyse au rapport entre le particulier (individu ou collectivité) et le commun propre à l’humanité*.

Ici, il est une régression en ce sens qu’il tend à faire revenir au temps d’avant.

Avant quoi ?

Avant la construction européenne et la mondialisation, quand les rapports entre les pays, clos dans des frontières matérialisées par des barrières, étaient déterminés par des traités bilatéraux, parfois multilatéraux. Avec les effets délétères que l’on connaît.

L’union européenne et la mondialisation qui ont bouleversé ces rapports n’ont jamais été fondées sur le discours du commun* dont elles n’ont jamais emprunté que l’apparence, mais  sur celui des intérêts particuliers des puissances économiques et bancaires multinationales en relation avec les Etats : l’évolution du capitalisme en tant que système régissant la quasi totalité des Etats, a exigé, en Europe, l’ouverture des frontières ; ailleurs, jusqu’à ces dernières années, l’apologie de la mondialisation, dont le contenu économique et financier est gommé ou idéalisé dans les discours officiels.

Le discours souverainiste prononcé aujourd’hui par E. Macron (il a évoqué l’Europe subrepticement, une seule fois, comme en catimini,) est donc une régression de nature idéologique et politicienne dictée par la contrainte épidémiologique qui révèle de manière obscène (conditions de travail, effectifs, matériels…) les carences de la politique de santé publique. La responsabilité montrée du doigt sur le ton du « on (= mes prédécesseurs surtout) s’est trompé, je vais rectifier le tir, le monde verra ce dont la France est capable ! », est donc celle de la mondialisation, de nature quasi transcendante, qui a conduit la France (et d’autres) à une dépendance dont on s’accommodait fort bien jusqu’à ce besoin subit de millions de masques.  

Malgré cela…

Ce discours de type régressif peut-être considéré comme positif dans la mesure où il est objectivement l’élément d’une dialectique.

Il entre en effet nécessairement en contradiction avec le discours précédent  sur les bienfaits de l’union européenne et de la mondialisation, tenu par les mêmes personnes qui les mettent aujourd’hui en cause, contraints par la nécessité.

Ce discours précédent a été compris et intégré par les peuples comme l’expression d’un fait historique, d’un réel.

Autrement dit, la régression actuelle dans le discours peut être comprise comme le mouvement du balancier qui part du champ d’une démesure (mondialisation financière et économique) pour aller dans celui d’une autre démesure (souverainiste), avant de trouver le  point d’un équilibre nouveau, pour un processus de progrès.

Mais…

Ce qui reste inconnu – et là est le danger –  c’est le temps pendant lequel le balancier restera dans le champ de cette démesure souverainiste qui peut dégénérer en nationalisme agressif. Ce champ, national et international, est en effet occupé par des forces politiques et idéologiques  qui s’efforceront de ne pas le laisser repartir.

Aujourd’hui, personne n’est en mesure de dire quel est le spectre et l’importance des bouleversements qui résulteront de la crise.

Ce sont eux qui détermineront le temps pendant lequel le balancier restera dans le champ du discours souverainiste.

Le seul discours susceptible de précipiter son départ vers ce point d’équilibre nouveau, non seulement en empêchant la fermeture des frontières mais en ouvrant celles qui ne le sont pas encore, est le discours du commun*.

*cf. les autres articles traitant de ce concept.

Hydroxychloroquine

                                                          

Le problème que pose l’utilisation de cette molécule est parasité par la personnalité de Didier Raoult, infectiologue mondialement reconnu et dont personne ne conteste la compétence dans sa spécialité.

Ce qui est au cœur de la polémique c’est le rapport entre le thérapeute (il préconise l’utilisation de la molécule contre le coronavirus) et l’homme qui règle des comptes.

Tout le monde comprend qu’avant d’utiliser un produit à des fins autres que celles pour lesquelles il a initialement été fabriqué, il est nécessaire de procéder à une évaluation, en l’occurrence clinique. Pour le moment, il n’y en a pas qui réponde aux critères scientifiques admis. Nul ne sait si le maire de Nice, traité par D. Raoult avec l’hydroxychloroquine, a été guéri par la molécule ou par ses propres défenses immunitaires, comme  l’immense majorité des personnes infectées.

Le docteur Raoult – dont les propos sur l’épidémie n’ont pas toujours été pertinents –  règle des comptes (il n’est pas inutile de s’informer de son histoire personnelle) avec ce qui est institutionnel, académique. On lui a demandé pourquoi il avait choisi une apparence si singulière (cheveux, barbe, langage…) et il a répondu « parce que ça les fait chier » (A la une, du Monde électronique du 29 mars). Pourquoi pas ?  

Il est «récupéré » (malgré lui ?)  par les chantres du complot, par ceux du FN/RN qui récupèrent en même temps les doutes de la communauté scientifique sur la thérapie en question, pour nourrir ce qu’ils appellent leur lutte anti-système.

Le système, c’est-à-dire les institutions que détourneraient à leur profit ceux qui en ont la charge.

Ce discours, qui n’est pas nouveau, trouve des arguments dans les aléas de l’évaluation et du traitement politiques de l’épidémie. Les déclarations d’Agnès Buzyn à l’issue du premier tour des municipales (tête de liste de la REM à Paris, elle est arrivée en troisième position) ont apporté de l’eau au moulin des détracteurs.

Cette crise révèle, avec une évidence accrue qui en rend l’acceptation difficile, que le rapport entre l’Etat et la santé (hôpital, médecine libérale, recherche, pharmacie…) est fondé sur la même doctrine néolibérale (désengagement de l’Etat, loi du marché) que tout le reste.

Bien avant l’épidémie, les personnels soignants de l’hôpital public dénonçaient l’insuffisance budgétaire et le pouvoir politique ne répondait que par des mesures anecdotiques à la protestation contre, notamment, la suppression de lits dans les services hospitaliers.

L’empathie populaire générale que suscite leur engagement périlleux contient forcément une dimension de ressentiment et de colère – refoulés, pour l’instant – contre la surdité du pouvoir politique qui tente aujourd’hui de la faire oublier par des propos d’émotion et des décisions d’urgence qui révèlent en même temps les carences.

Ce que représentent les soignants en tant que figures héroïques salvatrices, c’est, jusqu’à la mise en danger de leur propre vie, le sens aigu du désintéressement, autrement dit l’importance du commun.

Est donc forcément perçue, de manière plus ou moins confuse, une forte distorsion entre le discours politique actuel de circonstance et la philosophie néolibérale qui sous-tend l’action politique ordinaire. 

L’épidémie est en effet porteuse d’une souffrance collatérale traumatisante dont la propagation du virus interdit pour le moment l’expression. Personne n’en connaît la profondeur ni la forme qu’elle prendra quand elle se manifestera au lendemain de la crise.

Parmi d’autres, la question se pose de savoir si la résurgence conjoncturelle du commun dans sa dimension tragique (la mort), deviendra une exigence pour un changement structurel des comportements individuels et sociaux, pour la vie.

Les deux confinements majeurs

Toute vie humaine comprend deux confinements majeurs.

Le premier est celui d’une fin : le moment de la naissance dont le sujet – l’enfant qui achève ses neuf mois de vie dans l’utérus – n’a pas la moindre conscience.

Le second, l’exact contraire de la naissance, est celui d’un début : celui de la mort, dont le sujet – la personne qui achève son temps de vie – a, jusqu’à un seuil inconnu et nécessairement intransmissible, la conscience de mourir.

La différence essentielle entre ces deux confinements, est que l’un prend fin – donc sans la conscience –  pour une vie individuelle et sociale pourvue de conscience, alors que l’autre commence – donc avec la conscience –  pour une forme de vie autre, dépourvue de conscience.

 « Vivant, je vis et je réagis en masse, mort, je vis et je réagis en molécules » (Diderot)

Tout le monde sait cela.

Le confinement que nous vivons actuellement s’apparente-t-il plutôt au premier ou au second ?

Dans la mesure où nous sommes conscients du confinement, où nous pouvons en sortir – même si ce n’est que pour un instant – puis y rentrer, où nous savons qu’il prendra fin dans un terme relativement proche, il ne correspond exactement ni à l’un ni à l’autre. La perspective d’une sortie renvoie plutôt à la naissance.

Mais nous savons aussi que certains ne survivront pas. Nous peut-être. En tout cas, une minorité, parce que la puissance de vie dans une organisation constituée est dominante. Ce qui renvoie à l’acte de mourir.

Que faire de cette conscience qui accompagne l’une et l’autre réponses ?

Elle n’est pas une donnée brute, biologique, comme elle peut l’être semble-t-il, à des degrés et selon des modes divers, chez les autres êtres vivants.

Elle exige de nous, en permanence et plus particulièrement dans ce moment, la pensée, ce composant spécifique de notre espèce, qui, seule, peut nous permettre de vivre ce moment de confinement comme celui d’une renaissance.

La consolation du complot

Ce matin, vendredi 20 mars, au retour du marché, nous avons été rejoints puis dépassés – à bonne distance –  par un homme assez jeune, volubile, qui disait, en substance, que « tout ça » (l’épidémie et le confinement) était voulu par les puissants, les riches, et que l’objectif était d’éliminer les plus pauvres.

Quelques minutes auparavant, un marchand forain nous avait tenu à peu près le même discours « complotiste » pendant les quelques minutes nécessaires à la friture des pâtés végétaux que nous lui achetions.

Deux mille huit cents ans plus tôt, dans l’Iliade (récit épique de la guerre de Troie, écrit par Homère au 8ème siècle avant notre ère) le combattant grec ou troyen qui manquait sa cible expliquait que sa lance avait été détournée par une divinité.

Plus près de nous : « Caramba ! Encore une fois trop à droite ! » s’écrie dans L’oreille cassée, Ramon, le lanceur de navajas dont la maladresse est présentée comme une fatalité ou une malédiction (« Encore une fois… ! »).

Entre Homère et Tintin, les divinités n’ont pas manqué qui ont accablé l’humanité d’épidémies diverses et variées.

Les explications par la punition divine posthomérique/moderne et le complot des puissances occultes (argent, politique, franc-maçonnerie, juiverie mondiale…) rejoignent l’explication par le fatum antique en ce sens qu’elles ont pour fonction commune de (tenter de) consoler en fournissant la réponse avant le questionnement.

Avec une différence essentielle.

Dans la geste antique, le héros est de nature épique : il est la forme littéraire du rapport au monde que construit l’être humain dans les toutes premières années de sa vie. L’homme épique souffre et accepte cette souffrance comme inhérente à sa nature. Il ne se révolte pas. La divinité lui est ce qu’est le papa au tout petit enfant.

En revanche, la punition divine posthomérique/moderne et le complot des puissances occultes ne sont plus des réponses de l’homme épique, mais de l’homme philosophique qui lui succède dès l’âge de trois ou quatre ans et jusqu’à la fin de sa vie.  

L’une et l’autre ont en commun le rejet du questionnement par la régression nostalgique stérile vers l’âge épique définitivement accompli, et la recherche compensatoire du bouc-émissaire.