La limite de Marie de Hennezel

Mme de Hennezel est une psychologue clinicienne dont l’objet essentiel de la réflexion et du travail est la mort, en particulier l’accompagnement par les soins palliatifs.

Elle intervenait ce matin, 27 avril, dans Les matins de France Culture.

Son discours concerne la mort individuelle. Ce qui la conduit à dénoncer certaines mesures de confinement prises dans les Ehpad qui ont interdit les relations et les contacts, notamment dans les derniers moments de la vie.

Mais elle ne va pas jusqu’à montrer le rapport entre la démesure, la rigidité, le manque de plasticité des injonctions et la peur dont ils sont à la fois les produits et les aliments.

Sa démarche est calée sur la spiritualité : « Tout ne se résume pas à ce que nous voyons » « Il y a un au-delà du visible » « L’invisible est intrinsèque à l’humain » (sic), telles sont quelques-unes de ses formules de référence. Lorsque le journaliste lui demande de définir ce qu’elle entend par mysticisme, spiritualité, elle répond en invoquant un « au-delà de nous-mêmes » une « réalité au-delà de la nôtre ».

C’est, laïcisé dans la forme par le langage de la psychologie du moins telle qu’elle l’entend, le discours de la foi et des religions.  

Voici l’essentiel de son « analyse » des effets de la pandémie :

« Nous prenons brutalement conscience de notre vulnérabilité et que notre avenir est de vieillir et de mourir » «  J’observe une immense angoisse collective proportionnelle à ce déni de la mort qui est un déni que nous avons depuis des années, je dirais presque depuis je crois la dernière guerre et qui s’est amplifié au fil du temps principalement parce que nous avons développé des valeurs jeunistes fondées sur l’effectivité, l’efficacité, le progrès techno-scientifique, le succès, la rentabilité et cette prise de conscience brutale que nous sommes mortels change notre rapport à la mort. »

Autrement dit, le déni est un phénomène moderne et Montaigne (16ème siècle) qui explique (dans ses Essais) comment l’agitation, entre autres, est une tentative de contourner le déni de la mort ne sait évidemment pas de quoi il parle puisqu’il n’est pas né après la seconde guerre mondiale. La preuve en est qu’il n’utilise jamais  les formules aussi précises et claires que « je dirais presque je crois » pour évoquer des faits historiques et que son analyse en pâtit beaucoup.

Si Marie de Hennezel rappelle que nous sommes donc tous vulnérables et mortels, si elle réussit à dater avec précision le moment historique du déni de la mort, elle ne va pas jusqu’à poser la question de savoir s’il ne serait pas possible de le mettre en cause et comment.

Le déni étant un refus de reconnaître le réel, donc de le connaître,  elle  s’enferme dans une contradiction majeure : d’une part, elle déplore le déni de la société, d’autre part elle dénonce « la société qui veut tout savoir ».

Peut-être alors pourrait-elle se demander si ce déni ne vient pas précisément du refus de la société de considérer la mort comme un objet de savoir.

Si elle posait cette questions et celles qui en découlent, peut-être découvrirait-elle Montaigne et trouverait-elle autre chose à répondre à  la question de l’après-pandémie que « j’espère que ce ne sera pas comme avant ».

La tonalité et le contenu de son discours laissent penser qu’au fond, ce déni lui convient très bien.

Et pour quelques milliards de plus

110 milliards exactement qui remplacent les 45 milliards initialement prévus pour le budget de l’Etat. Peu de chose, enfin, si on peut dire,  à côté des 2200 milliards prévus aux Etats-Unis.

La pandémie a ceci de particulier qu’elle fait mettre sur le tapis des sommes qui n’entrent pas dans le champ de la représentation, même en sollicitant l’imagination.

Déjà, le gain d’un ou plusieurs millions d’euros au jeu du loto demande un peu de temps pour réaliser le nombre de mois ou d’années qu’il faut à un salarié de niveau moyen pour obtenir une telle somme par son travail… Avant de poser les questions du sens du jeu (celui-ci et les autres jeux d’argent) et du si grand nombre de joueurs quotidiens…

Aujourd’hui, les représentations et les questions volent en éclats.

Bien avant le début de la crise, les personnels soignants avaient déclenché des mouvements de grève pour protester moins contre l’insuffisance de leurs revenus que celle des moyens nécessaires (personnels et matériels) aux soins des patients.

On se souvient que la réponse budgétaire gouvernementale fut en proportion inversée du discours moral de reconnaissance. Une manière de dire que le dévouement, la vocation, peu importe le terme, permettent de suppléer les carences matérielles. La grève à l’hôpital n’est pas la grève des soins.

Les primes annoncées pour ces personnels de première ligne (la guerre, à nouveau, avec ses seconde et troisième lignes, et le gros des troupes confinées à l’arrière qui viennent de temps en temps alimenter la première ligne… hum… une guerre civile en quelque sorte) témoignent de la même philosophie du coup par coup, du ponctuel, du court terme.

Nous sommes encore dans le temps de la sidération du danger et de l’urgence des réponses sanitaires et économiques.

« Rien ne sera comme avant ! », se plaisent à répéter dans les médias certaines voix autorisées qui, souvent, brassent et re-brassent, encore et encore, les mêmes généralités. (cf. Etienne Balibar dans Le Monde du 24.04)

Combien de fois, dans l’histoire humaine, a été répétée cette formule qui laisse entrevoir ce qui s’apparente à une révolution dont les mêmes voix autorisées s’empressent de dire qu’on en ignore le contenu ?

Comme à son habitude, le pouvoir politique annonce des décisions, budgétaires notamment, sans en expliquer les implications. D’où vient cet argent non prévu et à quel prix ?

Bref, notre société dispose de possibilités financières considérables et il faut une crise sanitaire de cette ampleur pour qu’elles soient exploitées.

Est-ce que la vie ordinaire des gens ordinaires ne vaut pas une crise sanitaire ?

« La liberté ou la peur » ?

C’est un des slogans criés par les Américains (USA) qui manifestent contre le confinement décidé par les gouverneurs démocrates. Ils sont soutenus par D. Trump qui appelle à « libérer » les Etats, notamment le Minnesota et la Virginie dont les votes sont importants pour sa réélection.

Une vidéo largement diffusée montre un couple en tenue d’infirmier, immobile sur un passage pour piétons de Denver, violemment interpellé par une automobiliste bloquée «  Pourquoi je ne peux pas travailler ? Vous, vous travaillez ! Allez en Chine si vous voulez le communisme » (Le Monde du 22 avril)

D’autres slogans : «  Le communisme tue plus que le covid-19 », « La mort, ça fait partie de la vie. Et il est temps de vivre de nouveau » « Je n’ai pas peur du grand méchant loup ! »  (id)

Ce que rejettent ces slogans n’est pas le communisme qui ne menace pas les USA, mais un commun en lui empruntant son langage qu’ils détournent de son sens.

S’il est vrai que  « la mort fait partie de la vie », qu’est-ce que la vie si « vivre de nouveau » signifie s’exposer et surtout exposer les autres à un risque mortel majeur ? « La mort fait partie de la vie » – expression d’un commun – est utilisé comme justificatif d’un comportement individuel qui refuse le commun d’une décision sanitaire. « Vivre de nouveau », c’est donc se jeter dans l’abîme avec la certitude de trouver l’arbuste auquel s’accrocher, seul, parce qu’on est le plus fort, ou le meilleur. Comme au cinéma.

« La liberté ou la peur » est un autre exemple de la perversion du langage. La prévention sanitaire, contre  un virus ou autre chose, n’a pas à voir avec la peur mais avec la responsabilité, et la peur n’est pas antinomique de la liberté. Comme la mort, la peur qui en est un mode d’expression,  fait partie de la vie. Gérer sa peur, comme sa mort, suppose un discours responsable. La mise en danger de soi quand elle entraîne celle les autres en est le contraire.

Enfin, l’assimilation du virus au Grand Méchant Loup des contes révèle, sans doute à leur insu, qui sont ces hommes et ces femmes qui hurlent ces slogans : des enfants/adolescents irresponsables, encouragés par un homme qui défend et flatte leur narcissisme à des fins financières qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas voir, et qu’ils ont eu besoin d’élire. 

Démondialisation ?

Mondialisation… Démondialisaton… Quels néologismes barbares* !

C’est, chez nous, un sujet récurrent du discours politique. La pandémie** le met au premier plan. Non pour des questions philosophiques mais pour un problème de fabrication de masques, de remèdes. Entre autres.

Jusqu’en décembre dernier, le sujet était globalement assez tiède, même s’il y avait des pointes de fièvre au moment des élections. Tout allait à peu près bien, ou, si l’on préfère, ce qui allait mal était supportable. Ce qui le rend brûlant, c’est bien sûr le coronavirus. Certains n’hésitent pas à dire que, la fin justifiant les moyens dans le monde du marché de l’offre et de la demande, les Chinois auraient produit plus ou moins intentionnellement le virus. Les moins violents parlent de maladresse de laboratoire, les autres invoquent des objectifs économiques. La théorie du complot a encore de beaux jours devant elle.

Plus sérieusement. La mondialisation contient (au moins) deux dimensions.

Celle qui, jusqu’à aujourd’hui, est dominante, au point de faire oublier l’autre : les rapports de domination économique et financière, la concurrence internationale, en particulier entre les USA et la Chine.

L’autre, celle de la communauté humaine. Parce que le temps n’est plus… enfin, plus tout à fait… où l’humanité comptait des hommes vrais, bons, les hommes quoi ! (les blancs) et ceux qui étaient nettement moins hommes, quand ils ne l’étaient pas du tout. Ceux que les blancs appelaient « les hommes de couleur ». La couleur mise par des blancs sur la toile des tableaux, oui, là c’est le top, ça peut rapporter beaucoup. Mais la couleur de la peau, là, c’est plutôt mal, parce que Dieu est comme les blancs, donc blanc de peau. Mais, pas de panique**, le mal peut aussi rapporter beaucoup quand on sait le domestiquer, voire le réduire en esclavage.

Ce temps est, allez, forçons le trait, révolu.

Invoquer la démondialisation comme élément de solution de la crise économique à venir, c’est faire comme si la communauté humaine se réduisait à ce qui a précisément conduit à ce mode dominant des rapports internationaux : le marché dit de la mondialisation.

Pour les tenants du repli (à l’extrême droite, à droite, au centre, à gauche et à l’extrême gauche…bref, un peu partout), il ne s’agit pas de reconsidérer les rapports entre les hommes, mais les rapports du marché. Il faut produire des masques chez nous, ce qui changera évidemment tout.

De ce point de vue,  il est à craindre que l’après-coronavirus soit de type régressif.

* Barbare, avant sa connotation péjorative, qualifie la langue ou le pays étrangers. Peut-être une onomatopée : la langue inconnue résonne en « brbr ».

** Pan [« pan » en grec signifie « tout » > Panthéon (tous les dieux), panacée (remède universel)…] est le dieu des troupeaux, des bois, de la campagne (la « nature » dans son « tout ») et qui était cause d’effroi, d’où « panique ». « dèmos » signifie « subdivision de territoire, peuple ». Une pandémie touche donc tous les peuples. L’épidémie (epi = sur) est réservée à un seul territoire.

Le choix de l’ignorance

Dans le numéro 3666 – 18 au 24 avril – de Télérama, une interview d’Alain Corbin, historien, qui enseigna à la Sorbonne, dont l’objet concerne son travail sur l’histoire de l’ignorance.

« (…) L’effroi, lié à l’ignorance, rassemble toujours les gens quand il et partagé. (…) Avec l’épidémie actuelle (…) les Etats se viennent en aide pour la prise en charge des malades. Ils trouvent, eux aussi, leur source dans une forme de désarroi. Cela nous renvoie encore et toujours à la grande ignorance fondamentale, qui traverse toute l’histoire humaine et que nous partageons le mieux : celle de la mort. »

Affirmer que la mort est une ignorance est de l’ordre du choix.

Ce que nous ne savons pas, c’est, du point de vue du sujet, ce qu’est mourir.

Pas plus que nous ne savons, toujours du point de vue du sujet, ce qu’est naître.

Si la vie qui suit la naissance  est objet de savoir – un mode d’organisation avec la conscience du sujet –  pourquoi la vie qui suit « mourir » – un mode d’organisation autre, sans cette conscience – ne le serait-elle pas ? D’abord, le corps vivant « en masse » pour un temps donné, puis le corps vivant « en molécules » pour l’éternité.

A part la peur de mourir – liée au choix de l’ignorance, en un cercle vicieux – où est le problème ?

Depuis qu’existe l’humanité, nous n’avons pas le moindre signe qui indiquerait la persistance du sujet après « mourir ».

C’est pourquoi dire « nous ignorons ce qu’est la mort » est le choix de l’ignorance.

Pour ceux qui lisent régulièrement ce blog, ce point de vue n’est certes pas une nouveauté,  mais, sait-on jamais…

Il est n’est jamais trop tard pour choisir le savoir.

Surtout quand il s’agit du savoir fondamental.

De la nature… suite

(cf. l’article du 13 novembre 2019 : La problématique Greta Thunberg)

L’ethnologue Philippe Descola intervenait ce matin (20 avril) dans Les Matins de France Culture.

Il explique notamment comment la confusion nature/environnement est une création du capitalisme naissant du 18ème siècle pour qui la nature – ce qui n’est pas l’homme –  est un réservoir de ressources considérées comme infinies. Ainsi, comme on l’entend souvent dire, ce n’est pas l’homme, en tant que tel, qui agresse son environnement, mais le système capitaliste pour qui la planète est objet d’exploitation. Dire, à propos du changement climatique ou du coronavirus, que la nature « reprend ses droits », voire qu’elle « se venge » n’a donc d’autre sens qu’idéologique.

Dans son essai philosophique Ethique (écrit en latin), Spinoza (17ème siècle), désigne par Deus sive Natura ce qu’on pourrait définir par le Tout qui englobe l’ensemble du vivant : l’homme, les animaux, les plantes, les minéraux, le cosmos.

Deus sive Natura se traduit par Dieu autrement dit la Nature : une définition scandaleuse et inadmissible pour l’époque (et encore aujourd’hui pour certains) puisqu’elle assimile Dieu (être, créateur, père) à un concept et le vide ainsi du contenu que lui donne la Bible, récité dans le credo de la messe. L’Ethique est une conception immanente de la vie.

Ph. Descola qui a notamment étudié le mode de vie des populations de la forêt amazonienne explique comment la plante et l’animal sont, pour l’Amérindien, comme lui de la nature, pourvus d’une âme et auxquels il s’adresse comme il s’adresse à ses semblables.

Il partage la thèse selon laquelle la déforestation, rapprochant les animaux sauvages des animaux domestiques donc des hommes, pourrait être un sinon le facteur de transmission du coronavirus.

Le fil de son analyse le conduit à évoquer le mouvement des gilets jaunes, et, dans la critique qu’il fait du système capitaliste, la probabilité d’une explosion à venir que produira l’accumulation des mécontentements et des frustrations, en référence à celle qui a produit la révolution de 1789.

La limite de son intervention : il n’évoque ni la question du rapport entre cette révolution et l’essor du capitalisme – par rapport aux mécontentements et aux frustrations qui la provoquent, l’explosion révolutionnaire n’est pas, en soi, nécessairement adéquate –, ni, surtout, celle de l’assise humaine de ce système spécifique de notre espèce et qui n’est évidemment pas tombé du ciel.

Deux heures de discours pour ?

Il y eut quelques données statistiques, techniques et scientifiques apportées par le directeur général de la Santé, le ministre de la Santé, et une infectiologue de Lyon.

Il y eut l’annonce des visites de nouveau possibles en Ehpad*.

Et… ?

Le problème que pose ce long discours du premier ministre le 19 avril est moins la justification attendue de l’action gouvernementale que son objet réel.

Six jours plus tôt, le lundi 13 avril, dans un discours d’une demi-heure environ, le président annonçait le début du déconfinement pour le 11 mai.

En si peu de temps,  il était impossible qu’aient été résolues les nombreuses difficultés de la reprise, puisqu’elle sera progressive et modulée, de la vie sociale et économique.

En d’autres termes, pourquoi le premier ministre est-il venu dire si tôt et si longuement qu’il ne pouvait rien dire de nouveau et qu’il reviendrait plus tard donner les précisions qu’il ne pouvait donner ce soir-là ?

Que signifient ces deux heures occupées dans les médias par le premier ministre ?

– le rappel du caractère « absolu » de la fonction présidentielle dans la constitution : le président a décidé que le déconfinement commencerait le 11 mai avant même qu’en aient été examinées les possibilités matérielles. En d’autres termes, il y a une inversion de la responsabilité (= réponse adéquate à une situation donnée) : il s’agit donc de faire rentrer de force le réel dans un cadre imposé, ici, par une conception du pouvoir, là, par le manque de matériel et de personnel médicaux… qui renvoie aux choix politiques.

– le vide répond au vide. A plusieurs reprises, le premier ministre a évoqué l’intervention du président. « Comme l’a dit le président de la République ». Outre son caractère obligé, la formule avait une résonance dérisoire. Quelles explications ont été données par le président pour justifier la date du 11 mai ? Que reste-t-il dans la mémoire, sinon la prétendue « guerre » du discours antérieur,  infirmée dans le dernier qui évoquait un danger sans précédent  « en période de paix » ?

Ce long discours met en cause, en (et par son) creux, un modèle du pouvoir qui paraît d’autant plus inadéquat qu’il est exercé par un homme dont le manque  d’épaisseur, et sans doute aussi, liée à cette superficialité,  la perception de son âge,  interdit le rôle de « père » inhérent à ce type de pouvoir, surtout en période de crise.

E. Macron, que la vacuité de ses interventions fragilise un peu plus au fil des jours de confinement, n’a pas compris le double message envoyé par le mouvement des gilets jaunes et la protestation contre la réforme des retraites. Le message sera renvoyé, sans doute sous des formes nouvelles, plus puissantes et plus violentes, quand les conditions seront réunies.

* Il y eut un beau moment, mais oui,  beau et même aussi émouvant, mais oui – en tout cas c’était très nettement dans les intentions, mais oui –  sur l’importance du regard des personnes aimantes venant dans les Ehpad. Donc, on se regarde – Ah oui… comment se passe l’échange des regards quand la personne visitée ne dispose pas assez ou plus de la vue ? – mais on ne se touche pas !

Alors… supposons une personne âgée dépendante que l’on équipe d’un masque et à qui on lave les mains juste avant la rencontre. Supposons encore la personne qui vient pour la rencontrer, équipée elle aussi d’un masque et qui se lave elle aussi les mains,  également juste avant la rencontre. En quoi la main prise par la main constitue-t-elle nécessairement un risque ? Surtout si la personne âgée est en fin de vie.

Mais cela suppose que soit déléguée la responsabilité (voir plus haut) à ceux qui, en l’occurrence, sont sur le terrain. Et cela suppose l’information qui suppose la confiance qui à son tour la rend efficiente.

Décomptes et des contes

Discussion entendue ce matin (17 avril) dans un bar de… Pardon ? Ah, oui, c’est vrai, les bars sont fermés… C’était une autre fois, une autre discussion… Je reprends : discussion entendue ce matin (17 avril) dans une toute petite rue, entre deux hommes, chacun accoudé à une fenêtre de son appartement et conversant… La largeur de la rue est bien de trois ou quatre mètres… Oui, ils assurent, oui, oui… Et puis, il n’y a pas le moindre bruit et ils n’ont pas besoin de crier… Oui, comme au siècle dernier…  Je veux dire au 19ème siècle… Pardon ? Non, vous plaisantez… Non, j’ai lu des bouquins, et à part les fiacres…  Alors, c’est bon ?

– Vous avez écouté, hier, les statistiques du Directeur Général de la Santé ?

– Ouais.

– C’est bien, la transparence, non ?

– La transparence ? Mon cul, ouais !

– Pardon ?

– Eh ouais,  mon cul ! Comme ça, pas besoin de faire un dessin, vous comprenez du premier coup.

– Excusez-moi, mais je ne comprends pas vraiment du premier coup… Qu’est-ce qu’il vient faire là, votre… ? Quel besoin de le mettre  en avant ?

– Deux secondes… que je vérifie… Il est bien toujours derrière. Pourquoi vous dites que je le mets en avant ? Eh, ho, je rigole ! Si on peut plus plaisanter, maintenant ! Déjà que… Non, sérieux, il nous gonfle avec tous ces chiffres !

– Les nombres… Vous ne pensez pas qu’il est important qu’on sache précisément où l’on en est exactement ?

– Où on en est de quoi ? Avant le virus, y avait des gens qui mouraient, non ?… Pas à cause de ce virus, d’accord, mais y mouraient pareil. Pourquoi on faisait pas le décompte tous les soirs, comme ça ? Tant de cancéreux, tant de cardiaques… Et vous croyez que le type y va continuer à le faire quand l’épidémie sera finie ?

– Une épidémie, c’est tout de même très particulier, non ?

– Particulier de quoi ?

–  On est en face de quelque chose qu’on ne connaît pas. C’est une cause d’angoisse.

– Ah ! Et quand on a les chiffres… pardon, les nombres, on panique moins, c’est ça ?

– C’est-à-dire qu’on a une information précise, objective. On voit une courbe. On sait où on en est.

– J’sais pas qui c’est ce « on » que vous dites. C’est tout le monde ? Pas moi, en tout cas. Supposez, vous avez un cancer, et on vous dit que vous avez, mettons soixante pour cent de chances de guérir… Et après ? Comment vous allez faire pour vous mettre dans ces soixante pour cent ? Si vous pouvez le faire, les autres aussi. A ce moment-là c’est tout le monde qui guérit ? Je vous dis que c’est de la connerie. C’est comme quand on vous dit de pas partir tel jour à cause des bouchons. Vous croyez que ça sert à quelque chose ? Et puis, si tout le monde décalait son départ, les malins, ce serait ceux qui seraient partis le jour où on leur disait de pas partir.

– Attendez, attendez ! Je reviens à la maladie. C’est très différent si on vous dit que vous n’avez aucune chance ou si vous en avez soixante ! Non ?

– La seule chose que je sais, c’est que je vais y passer un jour. Quand ? J’en sais rien.  Après, c’est à moi de voir comment je m’y prends avec ça. C’est comme quand on dit que la vitesse réduite à 80, ça fait, je sais pas, disons 83 morts de moins sur un an. Vous pouvez me dire qui sont ces 83 ? Moi, j’irais bien leur demander de me payer un verre ! Enfin, quand je pourrai sortir.

– Vous dites que les statistiques n’ont aucun intérêt, c’est bien ça ?

– Moi j’entends ça comme le truc pour endormir. Parce que, finalement, les vieux, par exemple, dans les… quoi déjà ?

– Les Ehpad ?

– Ouais… Au fait, pourquoi ils ne disent plus maisons de retraite ?

– Ben…

– Je vais vous dire : ce truc, là, Ehpad, ça ressemble à rien, combien vous pensez qui savent ce que ça veut dire ? En tout cas, moi, quand je l’entends, je vois personne derrière. Maison de retraite, c’est autre chose, parce que c’est une maison avec des gens dedans, des personnes, même si c’est des vieux. Votre transparence, là, avec des chiffres… pardon des nombres qui tombent comme si c’était d’une caisse enregistreuse… Vous voulez que je vous dise comment je la vois, la transparence, moi ?  

– Je vous écoute.

– Qu’il nous dise que ça monte ou que ça descend, après tout, pourquoi pas… Mais de savoir qu’il y en a 3247 ou 4524 dans telle catégorie et pareil dans d’autres catégories, qu’à la fin je sais même plus ce qu’il a raconté,  qu’est-ce que ça peut foutre ? Ce qui serait transparent, ça serait qu’il nous dise, voilà, on a tant de malades et tant de personnels, tant de gants, de masques et de machines, et pour les Ehpad, il y tant de personnels pour tant de vieux. Mais, ça, personne viendra vous le dire, et vous savez pourquoi ?

– Euh…

– Parce que ce qui les intéresse, c’est pas les gens, c’est les chif… pardon, les nombres. Et les décomptes, ça montre pas les gens. Pour moi, les décomptes,  ce sont des…

Là, il faut que j’intervienne pour apporter une précision. Vous vous lisez, mais eux, à leur fenêtre, ils entendent et ils écoutent…. Non, ce n’est pas tout à fait pareil… Une autre fois…  Vous savez que des mots de sens différents peuvent avoir la même prononciation ? On dit qu’ils sont homophones… Oui, bon… Par exemple, sot, sceau, saut… Vous allez comprendre : celui que j’ai interrompu prononce un mot qui va être pris par son interlocuteur pour un autre. Et il va répondre :

– Comptes ou décomptes, oui, nous sommes d’accord.

– Vous comprenez pas. Pour moi, les décomptes, ce sont des contes ! Des contes pour enfants.

Ressentiment

La colère a un côté libérateur. Elle de l’ordre de l’explosion. La soupape qui s’ouvre dans l’instant. Non seulement elle  n’interdit pas l’analyse, mais elle la favorise par sa fonction de catharsis.

Le ressentiment, lui, s’enfouit dans la mémoire. Il a un rôle parasitaire et provoque des réactions anachroniques, inadéquates.

J’écoutais ce midi (jeudi 16 avril) sur France Inter des témoignages de petits maraîchers que la fermeture des marchés de plein air plonge dans une détresse économique compliquée de surcroît par l’incompréhension et le sentiment que suscite la confrontation à l’absurde.

En quoi, dans le respect des barrières sanitaires, les marchés d’alimentation de plein seraient-ils plus dangereux que les grandes surfaces ? demandaient-ils.

Quel argument est opposable à cette demande qui semble pertinente ?

L’effet de foule ?

Ma dernière expérience de marché de plein air (13 mars, avant-veille du premier tour des élections municipales) déjà soumis aux barrières sanitaires : les étals, d’alimentation exclusivement, étaient distants de plusieurs mètres et les acheteurs se tenaient à la distance réglementaire. Pas de précipitation, pas de regroupements, pas de proximité… Alors que, ce matin, dans le Super U, la notion de mètre était parfois relative.

L’ostréiculteur de Mèze – il ne vend que sur les marchés – chez qui j’achète mes huîtres hebdomadaires depuis six ans, qui me connaît donc un peu, et qui savait que ce serait son dernier marché avant longtemps (ici, et ailleurs), a, pour la première fois exprimé une opinion « politique » : une réaction d’une grande violence contre E. Macron, qui laissait entrevoir quel serait son prochain vote.

Je ne dis pas que l’interdiction du marché est la cause d’une orientation politique dont  il ne m’avait dit, du moins explicitement, jusqu’ici le moindre mot :  le temps de l’achat est relativement bref et les critères du commerce déconseillent d’aborder le terrain politique.

Qu’il ait pu exprimer ce que j’ai compris comme un compte à régler à froid, comme le plat de la vengeance, m’incite à penser que nombreux sont ceux dont la colère va muter en un virus de ressentiment.