Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 18 – (La philosophie – XI – questionnement et philosophie de l’entre soi)

Aucun système philosophique, quel que soit l’angle sous lequel il aborde les problèmes de l’existence, idéaliste, matérialiste, métaphysique etc., aucun ne change quoi que ce soit dans l’existence des hommes vivant en société.

Les rapports qu’établissent entre eux les hommes du 4ème siècle avant notre ère sont, toutes choses égales, identiques à ceux d’aujourd’hui. Même constat pour les sociétés. Même constat pour le rapport de l’homme avec lui-même.

D’un bout à l’autre de la planète, la violence, la guerre, les conflits, la concurrence, la compétition, la recherche du pouvoir, l’accumulation des richesses, les addictions de tous ordres…

Tels sont les comportements dominants contre lesquels les sociétés tentent d’établir des lois visant à les contrôler, à les encadrer, contre lesquels les hommes tentent de définir des « valeurs » d’altruisme, de générosité, de communauté, de liberté…

Est-ce à dire que la philosophie ne sert à rien pour la vie concrète, matérielle ? Qu’elle n’est qu’une occupation de l’intellect comparable à n’importe quelle autre activité, avec ses codes, son langage, ses spécialistes et ses salons où l’on cause entre soi ? Est-elle une petite musique que certains se plaisent à jouer et à écouter, comme d’autres se plaisent à jouer et à écouter l’autre, la grande ? Est-ce que l’objet qu’elle dit viser – la recherche du bien-être individuel et collectif – n’est en réalité qu’un prétexte qui lui sert de justification ?

Demeure cependant le problème de la permanence de la philosophie et des philosophes, de l’importance qui lui est donnée dans la société. Même s’ils sont objets de critique, les philosophes sont régulièrement appelés à donner un avis sur les questions de l’existence individuelle et collective.

 J’aborderai cet ensemble de questions en m’appuyant sur l’exemple, à fuir, de l’article d’Etienne Balibar, publié par Le Monde des livres du 30 octobre 2020, sur le thème « Etre humain ? » du 32ème Forum Philo… reporté pour cause de pandémie.

Il est en effet, pour moi, l’exemple type de la philosophie de salon, de l’entre soi, de la petite musique qui tourne sur elle-même en se regardant dans le miroir de sa propre contemplation satisfaite d’elle-même.

« Etre humain ? » pose la question multiple de ce qu’est le fait d’être, d’être un humain, de la spécificité de cet être… le point d’interrogation élargissant même le questionnement jusqu’à un éventuel « non-être humain ».

Quelle que soit la problématique choisie, elle contient une analyse comparative de l’humain et de ce qui ne l’est pas, à savoir les espèces animales, végétales, minérales, pour s’en tenir à notre planète.

Voici un extrait de cet article significatif de la démarche philosophique que je critique.

Les mises en relief (guillemets ou italique) sont celles de l’auteur.

«  Parmi toutes ces notions [humanité, genre humain, population, espèce] je vais privilégier celle d’espèce, qui me semble cristalliser aujourd’hui des interrogations fondamentales (1) Je voudrais réfléchir sur son sens, ses usages, sa « généalogie », car c’est ici précisément qu’un philosophe, en ayant recours à tous les savoirs disponibles, peut essayer d’instruire un problème (2). Elle est d’actualité, dans la mesure où la pandémie de Covid-19, dont nous faisons l’expérience difficile, sans fin prévisible, lui confère une fonction stratégique (3), au croisement de la biologie, de la médecine et de l’anthropologie. Elle rassemble des  questions qui sont aussi vieilles que la métaphysique et l’histoire naturelle en Occident, portant sur ce qui singularise (ou non) l’humanité en tant qu’espèce vivante (4), et sur ce que nous entendons par « espèce ». Quelle genre d’unité, quelle marge de variation ou de transformation désigne-t-elle ?  (…) Sous nos yeux, « en temps réel », espèce humaine désigne plus en effet seulement un type auquel, comme individus, nous serions conformes, voire une « essence » (un « propre de l’homme ») dont nous participerions (y compris sous la forme d’un pool génétique distribué entre nous). Elle renvoie à une interdépendance matérielle (5), d’une intensité et d’une universalité sans précédent. (…) Car le virus saute toutes les frontières et déjoue tous les confinements, faisant de chacun d’entre nous un risque et potentiellement un recours.(…)  Mais il y a plus. Le Covid-19 est une zoonose, une maladie transmise de l’animal à l’homme qui a, comme on dit « franchi la barrière d’espèce » – une expression naguère inconnue du grand public et largement diffusée aujourd’hui (6). Ce qu’elle signale, c’est que l’espèce humaine n’est pas une espèce parmi d’autres, mais une espèce avec d’autres, partageant (et disputant) avec elles un environnement commun. (7) » (…)

1 – En quoi la notion d’espèce appliquée à l’homme serait-elle un sujet nouveau (« aujourd’hui ») d’interrogation ? Le « me semble », est une coquetterie intellectuelle  (= je ne suis sûr de rien, n’est-ce pas ?) chargée de donner à une banalité l’air d’un questionnement.

Depuis son origine, la philosophie et toutes les « interrogations fondamentales » s’intéressent à la spécificité humaine.

2 – Autre coquetterie précieuse.

Quel philosophe n’aurait pas recours à « tous les savoirs disponibles » ?

3 – Le questionnement prend ici le virage du contournement : le Covid-19 est un virus, comme il en existe des millions,  la pandémie n’est pas la première que connaît l’humanité. L’expérience est « difficile »… Eh oui.  Quant à la « fonction stratégique »… Quel rapport avec la question de l’espèce ?

4 – Qu’apporte cette phrase, sinon un problème supposé déjà résolu et dont la solution n’est pas donnée ? Quelles sont exactement ces vieilles questions ? Pourquoi cette hypothèse, mise entre parenthèses, que l’humanité pourrait ne pas être singulière, et pourquoi la précision en tant qu’espèce vivante ? Sinon, en tant que quoi ?

5 – En quoi,  l’interdépendance matérielle exclurait un « propre de l’homme » ? Qu’apporte la formule faussement savante « pool génétique distribué entre nous » ? « Tous les savoirs disponibles » nous le disent depuis déjà longtemps. Est-ce que le Covid-19 est une manifestation de cette « interdépendance matérielle » (le soulignement de  matérielle voudrait-il faire observer que le problème n’est pas d’ordre spirituel ?) autre ou pire que les pandémies de peste, de choléra, de grippe espagnole ?

6 – La peste est également une zoonose. Le mot est-il vraiment répandu ? Et quand bien même,  en quoi cette connaissance aurait-elle une incidence sur la notion d’espèce ?

7 – Quelle différence, essentielle, entre espèce parmi et espèce avec dans le rapport avec l’environnement ?

Ce type de discours (la suite est de la même veine) – de ceux qui font se demander : mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? – permet de comprendre pourquoi la philosophie est l’apanage de spécialistes, et pourquoi elle peut générer l’excroissance que j’appelle la philosophie de l’entre soi.

Ce discours oblige à rappeler l’évidence d’un réel qu’il noie dans des circonvolutions fatigantes : ce qui constitue l’essence de l’être humain, qui le différencie des autres espèces, est la conscience – quel qu’en puisse être le degré –  qu’il a d’être mortel. Sinon ?

Ce réel n’est pas une construction intellectuelle, le produit d’une hypothèse ou d’une théorie : il apparaît dans notre conscience dès l’âge de trois ou quatre ans et ne nous lâche plus : à trois ou quatre ans,  nous découvrons, qu’un jour, nous mourrons.

Ce qui est objet de discussions, de dissensions, ce n’est pas ce réel, mais sa gestion. (cf. articles sur Montaigne et Spinoza). Autrement dit : qu’est-ce que je fais de ce réel ?

La première réponse historique dominante est la croyance. Croire ferme la porte à la raison, à la fois mère et fille du savoir, qui parvient  quand même à ouvrir celle du cabinet de questionnement inhérent à ce réel : avons-nous vraiment besoin d’une transcendance pour comprendre ce qu’est le monde et ce que nous sommes ? Ne sommes-nous pas tout simplement un élément de l’univers, un élément auquel la spécificité de notre espèce ne donne pas l’importance que veut lui attribuer la croyance ?

Pour contrer cette entreprise qui peut la ruiner, la croyance dispose d’une arme pernicieuse redoutable : lui conférer un statut de spécialité ésotérique forgeant des abstractions/concepts et dotée d’un outil/langage spécifique.

La philosophie devient ainsi une affaire de spécialistes, inaccessible au plus grand nombre, en particulier à ceux qui en ont d’abord besoin, les enfants.

Aujourd’hui, au début du troisième millénaire  de notre ère, en France que l’on dit pays des Lumières, la démarche philosophique qui caractérise précisément ces Lumières, n’est enseignée, et très succinctement, qu’à une infime minorité d’une classe d’âge.

Ce qui veut dire que l’immense majorité des Français ignore ce que contient cette référence brandie par le pouvoir politique comme l’étendard des « valeurs », comme on dit les valeurs boursières, qui ne peuvent résonner que comme des mots/slogans.

La philosophie, plus ou moins connectée au réel de la spécificité de notre espèce, demeure donc une activité de spécialistes qui fouillent sans fin le champ de l’intellect, plus ou moins dans le jeu narcissique de l’entre soi.

La fouille du champ de l’intellect est source d’une jouissance (Hegel, si l’on parvient à y entrer) qui s’apparente à celle de la spiritualité pure, désincarnée, comme le Miserere d’Allegri de la basilique de Rome ou le chant grégorien des voûtes monacales fermées au corps.

Avec le corollaire de la misère humaine ordinaire en proie à la peur et à l’angoisse, aux croyances qu’elles génèrent et qui les entretiennent, aux boucs-émissaires qu’elles sacrifient.

Je défends l’idée qu’il faut apprendre aux enfants, dès la première année de l’école première – elle ne sera donc plus « maternelle » – à écouter le double discours du corps et de l’esprit, biologique et psychique, qui leur dit qu’ils mourront, c’est-à-dire leur donner les outils qui leur permettent peu à peu de connecter ce discours à la fois individuel et commun à celui de Montaigne, de Spinoza, de Diderot, entre autres, pour qu’ils découvrent qu’ils sont des éléments de la Nature et, comme elle, promis à l’éternité de la vie.

« Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. » (Spinoza)

Trumpisme ? (suite)

Le commentaire de Pepou27 du premier article Trumpisme ? propose la problématique d’un paradoxe (para/doxa, deux mots grecs  = contre l’opinion commune, ce qui est attendu) : comment se fait-il que des électeurs dont il semble qu’ils aient objectivement sinon tout à perdre, du moins rien à gagner de la réélection de Trump (Pepou27 en précise les catégories sociales) aient pourtant voté pour lui ?

Résoudre le paradoxe conduit à chercher une explication non dans la parole de Trump (de l’ordre du « le plus fort gagne », du machisme, du racisme, de l’homophobie etc.) mais dans une représentation corporelle perçue « positive ».

La référence à John Wayne est intéressante : il est la représentation, et pas seulement sur l’écran, de la prééminence de la puissance du langage du corps. C’est aussi,  celle du personnage joué par Clint Eastwood dans la trilogie de Sergio Leone, dont le cigarillo omniprésent limite voire interdit la parole.

Autrement dit, la puissance de la pensée n’est qu’illusion.

Ransom Stoddard, l’avocat joué par James Stewart dans L’homme qui tua Liberty Valence (John Ford) qui représente la loi, qui enseigne à lire et à écrire,  ne survit que grâce au fusil de Tom Donniphon/John Wayne. La légende devient le réel, oui, mais un réel révélé comme une fiction, à savoir celle de la puissance victorieuse quand elle est celle de l’équilibre puissance esprit/puissance corps.

D. Trump – soutenu il y a quatre ans par Clint Eastwood – est la représentation de cette puissance prééminente du langage du corps. J. Biden dont la force d’esprit n’apparaît pas de manière évidente en est la représentation opposée.

En d’autres termes, D. Trump – dont personne n’imaginait, il y a cinq ans  qu’il avait la moindre chance non seulement d’être élu président, mais même d’être désigné par son parti – est une figure actuelle, contingente,  qui vient apporter une réponse illusoire à une angoisse réelle, transversale, accrue par la pandémie. Les paroles incohérentes de D. Trump sur cette question (comme sur d’autres) et les critiques qui lui ont été faites n’ont eu aucun effet : il est la représentation d’un « plus fort que la mort » dont a besoin un grand nombre d’Etatsuniens, et pas seulement eux.

Irresponsabilité

Une élève de troisième a été arrêtée, a passé une nuit en détention puis a été mise en examen (apologie du terrorisme) pour avoir déclaré, dans son collège, à la rentrée des vacances de la Toussaint, qu’elle était hostile à la publication des caricatures de Mahomet et que S. Paty « avait mérité ce qu’il lui était arrivé. »

Non, vous ne rêvez pas. Oui, vous êtes bien en France, le pays des Lumières, oui, vous êtes bien en 2020 : oui, un juge d’instruction peut mettre en examen pour apologie du terrorisme une jeune fille de quinze ans qui n’a rien fait d’autre qu’exprimer, essentiellement, une émotion.

Oui, nous sommes d’accord, il y a de quoi hurler.

Moins parce que cette procédure va aboutir au résultat exactement inverse de ce qu’elle est censée produire – exacerber les passions au lieu de les calmer – mais surtout parce qu’un juge, formé dans une école de la République, est capable de prendre une décision de type théocratique : sa mise en examen est l’équivalent de l’accusation de blasphème et elle contribue à dénaturer la laïcité.

L’irresponsabilité (= réponse inadéquate) dont elle témoigne n’est qu’une des formes de celle, plus générale, du pouvoir politique incapable de parler du commun autrement que sous les formes de l’injonction, de l’obéissance et de la punition.

Trumpisme ?

Les commentateurs sont unanimes pour dire que le trumpisme survivra à la défaite électorale de D. Trump.

Trumpisme est à mon sens un terme inadéquat.

Une des électrices de Trump déclarait, comme le pêcheur de Floride (article précédent) que les outrances de l’homme ne la préoccupaient pas. La seule chose qui comptait pour elle, c’était, « ses intérêts personnels » que la politique de Trump favorisait. « America first » = moi d’abord.

En d’autres termes, D. Trump, est, dans et par toutes ses démesures, l’expression exacerbée, paroxystique, du capitalisme et de son corollaire : la détestation du commun. Il vient de signer un décret qui facilite le licenciement des chercheurs qui travaillent pour le gouvernement.

Il n’est pas certain que la victoire électorale des démocrates puisse seulement calmer cette détestation. Le vote Trump a augmenté de plusieurs millions depuis 2016 et la pulsion vers l’abîme n’est pas propre aux USA.

Trumpisme n’est qu’une étiquette qui permet d’esquiver le problème essentiel.

Election américaine… fin

Dans un système démocratique, la déclaration de victoire d’un candidat avant que le décompte des voix n’ait été achevé est, stricto sensu, un impensable.

A plus forte raison si cette déclaration est accompagnée de l’accusation du « vol de l’élection » par le parti adverse.

C’est ce que vient de faire D. Trump à Washington sans, jusqu’ici, susciter la protestation d’élus ou de responsables de son parti. Ni celle d’une quelconque autorité juridique.

Ce qui veut dire que se mettent en place, et de manière plus qu’insidieuse, les conditions qui pourraient conduire à un affrontement physique, une guerre civile.

Cela nous concerne en Europe. Le président de Slovénie reconnaît, avec la même anticipation, la prétendue victoire électorale de D. Trump.

Les causes du malaise dont D. Trump est depuis quatre ans l’expression politique ne sont pas américaines, mais planétaires.

Même si J. Biden finit par obtenir plus de grands électeurs que lui, même si le nombre des voix démocrates est plus important, ce ne sera qu’une victoire comptable et  le pays n’en demeurera pas moins fracturé.

Le commentaire de pepou27 (article précédent) fait le même constat sombre.

Existe-t-il une hypothèse d’évitement du pire ?

Je ne m’avance pas trop si je dis qu’un grand nombre d’entre  nous, en France, est frappé de sidération devant ce risque de chaos.

Nous expérimentons dans le cadre d’une crise du système ce même risque, aggravé par la pandémie et l’absence d’une réponse politique responsable.

Election américaine… suite

Depuis Kennedy et jusqu’en 2016, le jeu politique télévisé oscillait entre tragédie et comédie. A l’exception de l’acteur professionnel Ronald Reagan, les acteurs politiques étaient des hommes d’une cinquantaine d’années. Ils évoluaient avec les masques tragiques ou comiques, selon les scènes qu’ils jouaient, avec un maquillage plus ou moins réussi, des slogans plus ou moins bien choisis. Les conventions républicaines et démocrates brillaient comme les lumières de Broadway.

Depuis 2016, le seul masque employé est celui de la dérision plaqué sur du déni.

Un déni signifié, en particulier, par l’incapacité du parti démocrate à pouvoir désigner d’autre candidat qu’un vieil homme, fragile, de 78 ans.

Le candidat républicain qui n’a que quatre ans de moins, a les cheveux teints, une femme très jeune, hiératique, parle avec une voix de fausset, esquisse sur scène des mouvements de boxe, de danse. Il est parvenu à faire croire à suffisamment d’Américains qui avaient besoin de le croire,  qu’il a réussi avec ses seules forces qui permettront d’être « great again ! ».

Ce matin, un électeur qui avait voté pour Trump en 2016 et encore hier disait que lui, Trump, à la différence des autres, faisait ce qu’il disait, qu’il était brut, pas gentil, violent même, mais un milliardaire qui s’intéressait aux petites gens. Le journaliste n’a pas pensé à lui faire remarquer qu’il ne pouvait vraiment le savoir en 2016 et que le motif de son premier vote était donc autre.

Le vote pour Trump (majoritairement celui de ceux qui n’ont pas fait d’études universitaires – environ 70% de la population – , des « petits blancs » des classes moyennes, des banlieues ouvrières) est l’expression de ce qu’on nomme habituellement « le pays profond ».

En réalité, le pays de la peur profondément enfouie qui a besoin d’une scène et d’un comédien pour se donner l’illusion qu’elle n’est pas une peur réelle.

Biden, sans fard, n’a pu être entendu que par ceux qui peuvent voir, derrière lui, Kamala Harris sans la réduire à une ombre.

Trump, valorisé par une femme-objet muette dont le rôle ne peut être que celui de l’ombre, auréolé de sa victoire sur le virus, joue le personnage de trompe-la-mort.

A cette heure – 12 h 30 en France  –  du mercredi 4 octobre, le résultat du jeu électoral n’est pas connu.

Le plus probable, selon que Trump ou Biden gagne selon la règle d’un processus électoral qui donne une résonance déterminante au « pays profond », c’est qu’il ouvrira une période de dépression ou de haine.

La librairie

Une pétition adressée au président de la République, signée par un collectif de 250 éditeurs, écrivains et libraires, dénonce la fermeture des librairies. (cf. Le Monde – 1er et 2 novembre 2020)

Les contraintes sanitaires étant respectées, l’argumentaire s’appuie sur  un « totalement incompréhensible »  [« Seul Internet est autorisé à vendre des livres ] relativement à l’essentiel de la librairie : « Comme vous le savez, ces librairies jouent un rôle que nul autre ne peut tenir dans l’animation de notre tissu social et de notre vie locale, pour la transmission de la culture et du savoir et le soutient à la création littéraire. »

Et, au cœur de l’explication de l’essentiel « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement, a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires(…) »

La question centrale concerne la nature de l’essentiel politique sur lequel s’appuie le gouvernement pour décider de la fermeture des magasins et le rapport avec cet essentiel de la librairie.

La définition de cet essentiel politique se trouve donc dans le contenu des magasins : ce sont les produits sur les rayonnages qui disent ce qu’est l’essentiel.

Essentiel de quoi ?

Les discours présidentiels indiquent de manière directe (guerre…) ou pas (mesures visant exclusivement le corps – survie, mouvement, arrêt) qu’il s’agit d’une vie minimale, de survie.  

L’essentiel politique est donc ce qui permet l’alimentation (survie), le bricolage et le jardinage (mouvement) à l’exclusion du reste (arrêt).

Autrement dit, l’essentiel politique, à côté de l’alimentation/survie, est l‘activité ou l’arrêt du corps, ce que confirme le discours gouvernemental qui décrète ce qui est permis et interdit, à la manière du parent parlant à l’enfant, limitant la responsabilité au respect de l’interdit, donc à l’obéissance, sans jamais s’adresser à l’activité de l’esprit.

Dans ces conditions, il est évident que l’essentiel de la librairie tel qu’il est présenté par la pétition n’est pas convainquant : on peut survivre, sans livre, sur une île déserte qui fournit la nourriture suffisante et des supports à l’imaginaire… si l’imaginaire a besoin de supports extérieurs.

Car cette réduction, par les auteurs de la pétition, de la lecture à  « mille imaginaires » ne permet pas d’expliquer en quoi le livre n’est pas, comme il est précisé dans le même texte, « un produit comme un autre. »

Le bricolage est aussi un support pour l’imaginaire.

Le seul réel qui confère au livre un  essentiel qui n’a rien à voir avec l’essentiel politique est le réel de l’esprit sans lequel être, réduit au mouvement/arrêt du corps, est bancal.

Ce qui inclut non seulement le livre, non seulement toute production de l’esprit (théâtre, cinéma, peinture, musique…) mais aussi, et contrairement à ce laisse entendre l’essentiel politique gouvernemental, ce qui est alimentation et mouvement ou arrêt du corps.

Autrement dit, le seul discours contestataire est celui qui refuse la dichotomie corps/esprit, telle qu’elle apparaît, en relief ou en creux, dans le discours politique.

Donc, si la pétition escamote la question du commerce (voulue ou pas, l’omission signifie un malaise) qu’est aussi la librairie (ceux qui la critiquent ne manquent évidemment pas de le rappeler), c’est que ses auteurs et ses signataires ne visent pas l’essentiel de la cible du système capitaliste dont ils ne contestent qu’un mode de fonctionnement.

Ne pouvant, ne voulant, mettre en cause le système (dont fait évidemment partie le commerce du livre) régi par l’équation être = avoir+, ils signifient, peut-être malgré eux, à la manière d’un lapsus, que l’essentiel de la librairie, tel qu’ils le définissent, n’est pas contradictoire avec l’essentiel politique qui ferme les librairies.

L’élection américaine

Ce matin (mardi 3 octobre), parmi les titres annoncés par la journaliste présentant le journal de 7 h 00 sur France Culture, celui de l’élection américaine, ainsi formulé : l’élection qui divise l’Amérique.

La formule est significative d’un mode de pensée, souvent souligné ici, qui refuse l’analyse, dans le sens où il considère l’événement comme étant sa propre cause.

L’élection ne divise pas, elle est le signe d’une division qui lui préexiste.

La formule focalise donc l’attention sur l’événement, de la même façon que les informations, depuis le début de la campagne, ont focalisé l’attention sur les candidats, leur personne et leurs petites phrases.

Le résultat de l’élection dira quel est l’état de santé des USA.

De quel genre de division s’agit-il ?

Sur la « question noire » par exemple.

Ainsi, deux réactions diffusées dans ce journal, de deux personnes afro-américaines, l’une du Wisconsin, qui votera Biden, l’autre, de Floride, qui votera Trump, un pêcheur de gambas.

Son explication : « Du temps d’Obama, je payais le carburant de mon bateau 1$ 25, avec Trump, moins de 50 cts et j’ai pu investir dans l’immobilier. Je n’ai pas envie de le payer à nouveau 1$ 25. Et puis les démocrates n’ont jamais rien fait pour les Noirs. »

La question « noire » arrive en seconde position, question à propos de laquelle Trump a déclaré, parlant de lui à la troisième personne « Personne n’a fait plus pour les Noirs, depuis Lincoln, que Donald Trump ».

S’il peut l’affirmer, ce n’est pas seulement parce que le pouvoir politique qui lui a été confié évacue les critères objectifs d’appréciation du réel – le Président, qui prête serment sur la Bible, est le critère de la vérité – mais parce qu’il n’y a sans doute pas de rapport de résolution entre le pouvoir politique et la question du racisme.

Les huit années de mandat d’Obama, président afro-américain, n’ont rien résolu de cette question.

L’explication est contenue dans la déclaration du pêcheur de gambas : le critère majeur n’est pas pouvoir vivre de son métier de pêcheur (ce que lui permet le carburant à 1$ 25) mais faire des placements, autrement dit, avoir plus.

Les démocrates tiennent aussi ce discours (voir l’enrichissement d’Obama) mais en tentant de réguler le plus, à la marge, par un commun qui ne peut être qu’à peine murmuré par hantise du communisme.

La lutte contre le racisme ne peut aboutir que par la revendication de la fraternité que j’appelle « de solitude » (cf. Etat des lieux : essai sur ce que nous sommes – 02/09/2020) antinomique du principe de capitalisme qui nous constitue, donc de l’équation être = avoir plus.

Quelle que soit notre couleur de peau.

Si Trump a été élu et si l’hypothèse qu’il puisse l’être à nouveau n’est pas exclue, si d’autres figures politiques tenant le même type de discours l’ont été partout sur la planète, c’est parce que la crise existentielle que traverse l’humanité, à des niveaux de réalité et de conscience différents, incite de manière quasi pathologique à avoir plus.

Les outrances de Trump ne sont qu’une illustration, pathétique, de ce plus. Elles témoignent de la profondeur d’un désarroi.

Si Trump l’alimente, il ne le crée pas. L’élection apparemment vraisemblable de Biden ne le fera pas disparaître.

La division ne concerne que des modes de fonctionnement.

Emmanuel Macron, Samuel Paty, Nice

Quelques précisions liminaires :

1° Emmanuel Macron, dans mes articles, n’est jamais l’individu, mais, l’expression politique majeure en France du système capitaliste.

Ce système, planétaire (ou peu s’en faut) depuis une trentaine d’années est, depuis la fin du 18ème  siècle et sous des modes économiques et sociaux variables dans l’espace et le temps, l’expression de ce que nous, êtres humains, sommes, sans exception. (cf. articles sur le capitalisme)

2° Une démarche pédagogique doit nécessairement être soumise à une critique qui l’approuve ou la conteste selon des critères qu’il faut préciser.

3° Vouloir comprendre un acte criminel n’a rien à voir avec une quelconque justification de cet acte. Assassiner est toujours et sans exception inacceptable. Ne pas s’en tenir à la condamnation morale et vouloir comprendre est, comme l’acte criminel lui-même, une démarche propre à notre espèce : en attestent l’Etat de droit et les tribunaux. Les animaux ne commettent pas de crimes, ils n’ont pas la faculté d’analyser le fonctionnement de leurs sociétés et des individus qui vivent sous des modes immuables.

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1° le discours d’E. Macron du mercredi 28 octobre, comme tous les discours précédents relatifs au même objet (pandémie), est un catalogue de mesures présentées comme imposées par la nécessité, en l’occurrence virale. Il est vide de toute analyse qui permettrait une compréhension du fait épidémique, pandémique, de ce que signifie « vivre avec » le virus. Tout est de l’ordre du faire, rien ne sollicite la pensée.

Il en va de même pour ce qui concerne la mutation climatique et, d’une manière générale tous les dysfonctionnements économiques et sociaux : ne sont et ne peuvent être pris en compte que des effets, sous peine de remettre en cause le système lui-même.

De ce point de vue, il n’y a aucune différence essentielle entre le discours d’Emmanuel Macron et celui, très médiatisé, de Thomas Piketty. Les seules différences concernent la manière d’évoluer dans la sphère du système.

2° Le rire est un élément essentiel de l’apprentissage scolaire parce qu’il est un des outils de distanciation et que la distanciation est une des garanties de l’acceptation de la différence qu’est nécessairement l’autre que soi.

La distanciation permet notamment la conscience que, pour ce qui concerne le domaine du croire, toutes les sphères de croyance sont équivalentes. C’est là un des piliers, sinon le pilier central de la laïcité pour qui l’école est le lieu de la distanciation subjective, autrement dit le lieu de l’objectif, du savoir.

Si ce « propre de l’homme » qu’est le rire est un objet d’apprentissage, c’est que, malgré sa spontanéité (relative), il est une démarche culturelle, aussi bien dans son expression que dans sa réception. Ainsi, rire d’un objet extérieur apparaît plus évident que rire de soi et nettement moins qu’être soi-même objet du rire de l’autre.

Il ne s’agit pas de refuser la spontanéité du rire (ou d’autre chose), mais de l’enrichir par l’intelligence du savoir ce qu’il signifie.

 « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde » (P. Desproges), oui, à condition d’ajouter dans le même espace et dans le même temps.

Montrer à l’école ou ailleurs une caricature touchant à la croyance n’est efficient que si le public à qui elle est montrée à titre d’illustration, dans un espace et à un moment donnés, a d’abord compris et acquis ce qu’est la distanciation, surtout dans ce domaine particulier.  

La caricature de Mahomet est insupportable pour la religion musulmane, comme sont insupportables pour des chrétiens le film de Martin Scorsese (La dernière tentation du Christ) ou la photo d’Andrès Serrano (PissChrist). Les uns et les autres se réfèrent au « blasphème » qui, dans une société laïque, ne peut concerner que ceux qui sont dans une sphère de croyance, en l’occurrence religieuse. Ainsi, le « droit au blasphème » ou la « liberté de blasphème » revendiqué par certains défenseurs de la liberté d’expression est un double non-sens, et pour les non-croyants et pour les croyants, équivalent à ce que seraient « le droit à ne pas faire le signe de croix » pour les uns et une intervention de l’Etat dans la vie liturgique interne des églises pour les autres.

Ne pas pouvoir sortir de sa sphère de croyance pour la considérer, ne serait-ce qu’un instant, dans sa relativité d’équivalence, limite voire interdit le rire perçu dès lors comme un danger. (cf. Le nom de la rose – Umberto Ecco)

Dans quelle mesure l’école française peut-elle aider à une telle démarche de distanciation ?

3° Il importe de comprendre ce qui conduit un homme d’une vingtaine d’années, à quitter son pays, comme des dizaines de milliers d’autres, pour venir en Europe.

« L’assaillant est un Tunisien arrivé il y a très peu de temps par Lampedusa. Avec la crise sanitaire et sécuritaire, plus aucune entrée ne doit être tolérée ! » (Eric Ciotti – député des Alpes-Maritimes)

Les frères Kouachi et Amédy Coulibaly (attentats de janvier 2015) étaient des citoyens français nés en France.

« Treize jours après Samuel Paty, notre pays ne peut plus se contenter des lois de la paix pour anéantir l’islamofascisme. » (Christian Estrosi – maire de Nice)

Quelle lois de la guerre peuvent empêcher un individu de devenir fanatisé au point de prendre un couteau pour aller frapper des gens dans la rue, dans une église, ou ailleurs, au hasard ?

Ces déclarations d’élus de la République non seulement ne sont d’aucune aide pour tenter de résoudre les problèmes que posent de tels assassinats, mais elles contribuent à susciter les passions en se substituant à un discours de savoir.

 « Si nous sommes attaqués, une fois encore, c’est pour les valeurs qui sont les nôtres. Pour notre goût de la liberté. Pour cette possibilité sur notre sol de pouvoir croire librement et de ne céder à aucun esprit de terreur. Nous n’y céderons rien. » (E. Macron)

« Pouvoir croire librement » associé à « valeurs qui sont les nôtres » et à « notre goût de la liberté » a une étrange résonance dans la bouche du président de la République laïque.

Comme s’il ne s’autorisait pas à rappeler l’essentiel de la société laïque : la distinction entre croire et savoir.

Il ne le peut pas, parce qu’il existe, en France laïque, des écoles privées, dont des écoles confessionnelles.

Les confusions et les ambiguïtés dans les rapports entre l’Etat et les institutions religieuses, dans les discours tenus sur la laïcité, contribuent à nourrir le terreau, ô combien triste ! de l’obscurantisme et du fanatisme.

Dans ce manque de clarté qui perdure, quelle possibilité existe-t-il que les caricatures de Mahomet exposées publiquement par certaines collectivités ne soient pas vues comme l’illustration qu’elles sont censées être du rire de distanciation, mais comme une provocation ?  

Ces confusions et ces ambiguïtés, exprimées dans les pratiques et les discours des élus de la République, dans l’existence des écoles privées, confessionnelles ou pas, sont de notre responsabilité.

« On ne tue pas au nom de Dieu… »

Sollicité après l’agression dans la basilique de Nice (trois personnes tuées le 29/10/2020), le porte-parole adjoint de la Conférence des évêques fit sur France Info une déclaration reprise dans le journal du jeudi 29 octobre de France Culture (12 h 30).

«  (…) On le sait, les chrétiens, pour les terroristes qui nous attaquent, ce sont une représentation de l’occident (…) Je pense que nous sommes dans une sidération incroyable (…) On ne tue pas au nom de Dieu quelle que soit la foi que nous avons… »

1° les étudiants de l’école coranique tués le 27 octobre à Peshawar (Pakistan) dans l’explosion d’une bombe ne sont ni chrétiens ni occidentaux ;

2° Du point de vue du croyant, la sidération serait-elle un état produit par la pensée ? Surtout quand elle est « incroyable ».

3° Qui est ce « on » croyant qui « ne tue pas » ?  « Tue » est au mode indicatif (utilisé pour indiquer le réel) avec une valeur de vérité générale.

Le porte-parole de la Conférence des évêques (qui n’est pas sans relations avec « la manif pour tous ») serait bien inspiré, à tout le moins, d’ouvrir un livre d’histoire – celle des croisades, des guerres de religion, notamment – et de réviser l’utilisation des modes verbaux.

Question subsidiaire : pourquoi les chaînes de radio du service public d’une société laïque estiment-elles nécessaire d’aller demander un avis (ou de le reproduire sans commentaires) à une religion qui n’a aucune compétence pour analyser d’un point de vue objectif le fonctionnement des religions et ce qui leur permet d’exister ?