Dilemme pour rire ou récréation

Oui le rire est le propre de l’homme, non il n’est pas le sale de la femme, oui on peut rire de tout, non pas avec n’importe qui, oui ça tombe bien, vous avez un peu de temps devant vous,  alors, voici.

Régulièrement, je croise mon voisin dans la rue et nous échangeons les formules minimalistes habituelles. Eh oui ! Le langage, quand il ne dit rien, ou si peu, suffit parfois à rappeler que nous sommes des êtres sociaux de la même espèce… Il suffit d’émettre des sons pour que…  Non, non, je parle des sons oraux… Hum… Les chiens qui se rencontrent communiquent plutôt, eux, par leur odorat en se… oui… voilà… c’est ça… mais eux ils sont d’une espèce différente et… oui, c’est ça…  ils sont très sensibles aux phéromones. Voilà. Nous, nettement moins. Pardon ? Oui, sur la voie publique, bien sûr.

Toujours est-il que, ce matin, utilisant l’espace-temps einsteinien autorisé, j’ai rencontré ce voisin alors qu’il faisait lui aussi sa promenade quotidienne légale et circulaire,  mais dans le sens inverse de la mienne. Moi, c’est le sens des aiguilles de la montre, le sens normal, et lui, c’est dans le sens contraire. Naturellement, je me suis interrogé « Pourquoi diantre ne tourne-t-il pas dans le même sens que moi ? ». Les gens sont bizarres… Je veux dire, les autres… Bref, cette question que je ne m’étais jamais posée auparavant s’est immédiatement doublée d’une seconde « Voyons, me suis-je dit in petto, est-ce que le confinement n’agirait pas sur l’intellect comme l’aiguillon sur la croupe des bœufs à l’époque où on attelait ? » Hum ?

Il s’est s’arrêté, m’a fait signe d’en faire autant. J’ai obtempéré en pressentant le pire. Il a sorti de sa poche une craie, a tracé sur le trottoir un trait devant lequel il m’a demandé de me placer – il a levé un index droit injonctif –  mais pas avant qu’il ait terminé, hein !  Il a ensuite sorti un mètre pliant, a mesuré un bon mètre, a tracé un nouveau trait derrière lequel il s’est placé en pointant avec le même index l’autre trait dont je me suis approché avec précaution. Puis il a déclaré qu’il voulait me demander quelque chose d’important et m’a enjoint, tout en protégeant de sa main gantée de latex bleu sa bouche et son nez déjà couverts d’un masque vert, de ne pas lui envoyer de postillons, hein !

Je l’ai assuré de ma capacité à maîtriser mes émissions salivaires.

Il a de nouveau levé le même  index droit injonctif : avant tout, il voulait savoir si je toussais, si j’avais des difficultés respiratoires, si j’avais pris ma température et avec quel type de thermomètre. Après que j’ai eu répondu négativement aux deux premières questions, positivement à la troisième en précisant que le thermomètre était frontal – il a fait la grimace – et  n’indiquait aucune fièvre, il a ajouté qu’il avait encore une question… plus… – il a respiré un peu plus fort dans son masque qui a fait flop flop –… délicate. J’ai crains un instant qu’il ne voulût savoir si j’allais aux toilettes régulièrement, si mes selles n’étaient point diarrhéiques… Non, mais oui, vous l’avez remarqué, vous aussi, le confinement qui a pour fonction d’éloigner physiquement, rapproche paradoxalement jusqu’à une forme insoupçonnée de promiscuité psycho-affective, alors que la proximité physique habituelle maintient les distances d’un éloignement psycho-affectif aseptisé. Oh, je suis d’accord avec vous, c’est très curieux… Très très curieux…  De là à demander… Mais non, ce n’était pas ça.  

Il m’a confié que le confinement lui avait donné l’envie d’écrire son journal et j’ai senti sourdre en moi un quelque chose que j’ai identifié par la suite comme les prémices de la terreur éprouvée à la rencontre du génie méconnu.  

Il l’avait commencé la veille et il voulait que je le publiasse dans mon blog.  Non, il ne lisait pas mon blog, il n’avait pas internet, pas d’ordinateur, « Pensez, à mon âge ! » mais il en avait entendu parler par un copain qu’il voyait au bistrot du temps où les bistrots étaient ouverts, avec des terrasses, des tables et des gens assis autour. Lui, écrivait sur l’ardoise qu’il avait gardée de son école primaire. Une vraie, avec son cadre de bois, sa craie et sa petite éponge ronde mouillée. Avant de prendre sa retraite, il avait tenu une épicerie et il marquait les prix dessus en mouillant la craie avec le bout de la langue. « Comment j’aurais fait avec un ordinateur, hein ? »

Avant que j’eusse eu le temps de refuser, il l’a sortie de son sac. Elle était protégée par une enveloppe de cellophane jaunâtre fixée par des morceaux d’adhésif. Il m’a assuré qu’elle était nickel comme un sou neuf. « Je l’ai passée au Kärcher juste avant de sortir » a-t-il précisé.

J’ai pris l’objet comme s’il s’agissait du saint sacrement. En transparence, j’ai vaguement distingué cinq ou six lignes tracées en gros caractères maladroits.

J’ai dit… bon… euh… hum… hum…

Il a regardé sa montre, dit qu’il avait juste le temps de rentrer avant le couvre-feu et les patrouilles dans les rues, que je n’avais qu’à lire chez moi, tranquillement. Surtout, que je n’aille pas lui casser son ardoise, hein !

Il a décrit un ample arc-de-cercle avant de reprendre sa trajectoire.

J’espère que vous n’avez pas oublié le dilemme annoncé dans le titre ?

Tant mieux, parce que le voici.

Mais, d’abord, peut-être n’est-il pas inutile de préciser que certains considèrent qu’il n’y a pas mieux (ou pire) comme casse-tête que celui des pièces de Corneille. Le dilemme du Cid, par exemple.

Vous souhaitez que je vous apporte un rafraîchissement ?

En deux mots, ou presque : l’histoire se passe en Espagne au 16ème siècle. Rodrigue, un jeune et bel aristocrate, aime Chimène, une jeune et belle aristocrate, elle l’aime aussi, ils vont se marier, ils seront heureux et ils auront beaucoup d’enfants. Jusque-là, tout va bien, oui, mais c’est évidemment trop beau… Euh… trop, non pas dans le sens actuel (ouais, euh, c’est trop cool !), non dans le sens ancien : trop beau pour que ça marche.

Et, en effet, ça ne marche pas.

A cause des pères. C’est à noter, parce que souvent, pour ne pas dire toujours, ce sont les mères qui posent des problèmes. Oui, mais là, non, ce sont les pères. C’est peut-être pour ça que ce n’est pas une tragédie pure, mais une tragi-comédie. On sourit à la fin.

Suivez bien.

Le père de Chimène, qui est dans la force de l’âge… non, pas Chimène, son père …  offense le père de Rodrigue qui est vieux…. mais non, pas Rodrigue ! Oui, son père, c’est ça ! Quoi ?  Ben oui, il l’a fait un peu tard… non, on ne sait pas pourquoi… peut-être bien que, là, c’est la mère qui y est pour quelque chose… ils  essayaient depuis longtemps et puis… Bref, il est vieux et il n’a plus les moyens physiques de réagir. A l’époque on réagit  en tirant son épée et lui n’a plus la force d’en tenir une. Qu’à cela ne tienne… si on peut dire…  Il demande à son fils de se battre en duel à sa place contre l’homme qui vient de l’offenser. Eh non, il ne prononce pas tout de suite son nom ! Eh oui, c’est pour le suspense ! Rodrigue sent son sang ne faire qu’un tour, met la main sur la poignée de son épée avec une ardeur toute juvénile, et demande qui est le salaud (non, ce n’est pas le mot qu’il utilise, moi je l’utilise pour que  ce soit très clair, de toute façon c’est bien ce qu’il pense) qui a osé  toucher à son vieux père. Comprenez qu’il va le provoquer en duel illico presto, sans le moindre état d’âme, et le pourfendre.

Vous devinez maintenant pourquoi je disais que c’était trop beau ?

Le père, un peu gêné quand même, révèle alors à son fils qu’il s’agit… de… du… père… de…de…  Chimène !

Là, Rodrigue sent son sang tourner dans l’autre sens et sa fougue devient nettement moins juvénile.

Vous le voyez, le dilemme ? Non ? Enfin !

S’il se bat, ou bien il tue ou bien il est tué. C’est l’un ou l’autre. A cette époque, on ne fait pas dans la demi-mesure. Dans la première hypothèse, il perd Chimène qui ne voudra évidemment pas épouser celui qui a tué son père. Dans la seconde, il est mort, et là, bon… Bref, il est donc perdant dans les deux cas.

Ce n’est pas tout !

S’il ne se bat pas, il se déshonore – on est comme ça dans l’aristocratie de l’époque – et il perd aussi Chimène qui ne voudra pas épouser un déshonoré. Hé oui !

Vous voyez, quoi qu’il fasse, il est coin-cé.*

C’est ça, le dilemme cornélien. Oui, c’est sans issue, affreux, diabolique, à se taper la tête contre… Pardon ? *

Pourtant, son dilemme, à Rodrigue, à côté du mien, c’est de la petite bière. Toute petite.

Je vous fais juge.

Si je refusais la demande de mon voisin – 1m 90, 100 kgs, taillé comme une armoire normande – je créais un conflit de voisinage. Pouvais-je prendre le risque d’ajouter à la guerre nationale patriotique une guerre civile faubourienne picrocholine ? Eh non, n’est-ce pas ? Et puis, étais-je assuré d’avoir le dessus ?

Si j’acceptais, je déshonorais mon blog qui… dont… que… quand même quoi !  Eh non, n’est-ce pas ? Eût-il encore voulu de moi après ?

Ah, c’est vrai, je ne vous ai pas dit quelle était la première phrase écrite sur l’ardoise.

J’ose à peine… Elle est d’une banalité… mais d’une banalité ! Aucun éditeur n’accepterait… Mais oui ! Franchement, qui aurait envie de continuer la lecture après ce… cette… ?

Voyez plutôt :

 « Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »**

Pardon ? Quel est son nom ? De qui ? Ah, du voisin ! Je cherche… sans perdre de temps… Le voici : Marcelin Prousseuteux.

* On me dit qu’il est coincé parce qu’il le veut bien,  que son dilemme est absolument relatif et qu’il n’est pas du tout indispensable de se taper la tête contre… Ah bon ?

** On me dit encore qu’à un mot près, c’est la première phrase d’un livre majeur de toute la littérature qui a été édité à des millions d’exemplaires. Ah bon ? Quoi ? Ah, il n’est pas toujours lu jusqu’au bout ? Ah bon ?

2 commentaires sur « Dilemme pour rire ou récréation »

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