Le château de V. Poutine

« Des rassemblements ont eu lieu dans 114 villes du pays et la police a effectué plus de 2 500 arrestations. A Moscou, la mobilisation restera comme l’une des plus importantes de ces vingt dernières années. » (Le Monde – 24.01.2021)

L’article rend compte des manifestations suscitées par l’arrestation d’A. Navalny lors de son retour en Russie.

Les contributions des lecteurs représentent deux points de vue opposés : celui, majoritaire, de ceux qui soutiennent l’opposant contre la dictature de Poutine, et celui, minoritaire, de ceux qui présentent Navalny comme peu représentatif de la population et manipulé par l’occident.

L’article donne le lien d’une vidéo réalisée par A. Navalny et ses soutiens, mise en ligne avant son retour et dénonçant l’enrichissement de V. Poutine, en particulier le château « pharaonique », disent les médias, qu’il s’est fait construire près de la mer noire. L’ensemble aurait coûté un milliard de dollars.

 Voici la mienne :

Au-delà des polémiques dont l’objet implicite est celui de la nostalgie de l’antagonisme capitalisme/communisme, V. Poutine et la Russie proposent un exemple intéressant de la problématique « pouvoir/population ». Le besoin de signes ostentatoires n’est pas nouveau,  et si ce qui est montré par la vidéo est vrai, le château et son contenu renvoient à un temps où le pouvoir affirmait son éternité par des constructions « immortelles » (Versailles) en accord avec un besoin populaire de mythe. La modification de la constitution voulue par Poutine  et son château, entre autres, renvoient à ce temps. La question est de savoir si ces signes sont ceux, décalés, anachroniques, d’une « simple » mégalomanie ou ceux de la mythologie censée les justifier.  

L’affaire Xavier Gorce

Jusqu’au 19 janvier, Xavier Gorce était un dessinateur du journal Le Monde dont les dessins paraissaient dans la page informatique Le Brief du Monde destinée aux abonnés. Dont je suis.

Les personnages sont des manchots, le cadre une banquise, le titre « Les Indégivrables ».

Le dernier paru, donc le 19 janvier, présente deux manchot, un adulte et un enfant. L’enfant s’adresse à l’adulte et lui demande :  

« Si j’ai été abusée par le beau-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ? »

Le Monde a publié le dessin, puis annoncé très vite qu’il l’avait été par erreur et l’a retiré. Xavier Gorce a aussitôt décidé de quitter le journal.

« Nous considérons, en effet, que la liberté de la presse, élément vital de notre démocratie, ne peut se diviser. Elle doit être tout aussi complète pour les dessinateurs, ou les journalistes, que pour les journaux dans leur choix de publier ou non un dessin. En l’espèce, celui de Xavier Gorce pouvait être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, à un moment où la société prend conscience de leur ampleur. Contraire à nos engagements éditoriaux, cette interprétation a choqué nombre de nos lecteurs. » (Extrait de l’article/justification de Jérôme Fénoglio, directeur du journal – 20 janvier)

Les réactions publiées des lecteurs sont dans leur grande majorité très critiques à l’écart du journal et plusieurs annoncent leur désabonnement.

Ma contribution :

« L’objet apparent, mais seulement apparent, du discours du dessin est l’inceste, une relation sexuelle familiale qui n’est pas un crime quand elle concerne des adultes consentants. Apparent, parce qu’il sert à dénoncer – s’il dénonce bien,  là est la question –  le contour désormais flou du « genre ». Le crime incestueux n’est en effet pas dépendant du sexe du violeur. La focalisation sur le caractère totalement irréel de l’auteur de ce qui semble bien un crime (vu l’âge du manchot) vide la scène de sa dimension dramatique… dans un moment où la société est confrontée à l’importance de ce problème. Pour moi, X. Gorce utilise le fait-divers dramatique et actuel pour parler d’un autre problème. On peut lire le dessin comme  » les repères fondateurs ont disparu, tout fout le camp » (dénonciation) ou comme le rapprochement de deux non-sens relativement aux critères habituels (thème de l’absurde).

L’humour est une  expression délicate parce qu’il suppose, pour être compris, la distanciation.

Quoi qu’il en soit, la censure est inacceptable. »

Auschwitz au Capitole

Yasha Mounk, professeur  à l’université John Hopkins de Baltimore et auteur de Le peuple contre la démocratie (Editions de l’observatoire) était l’invité des Matins de France Culture, ce 20.01.2021, jour de l’investiture de J. Biden.

Parmi les questions que lui pose le journaliste sur le populisme et D. Trump, celle-ci : « Comment il est possible de se considérer un patriote américain avec un tee-shirt « Camp Auschwitz » ?

Parmi ceux qui ont envahi le Capitole, un homme portait un tee-shirt avec, au-dessus d’une tête de mort, la référence au camp et, au-dessous, à l’inscription figurant sur le portail d’entrée.

La formulation de la question est intéressante par la contradiction qu’elle présente comme une évidence (on ne peut pas se réclamer de l’ennemi de son pays et être patriote), en réalité déduite d’une erreur : le nazisme, dans ce qu’il recouvre, n’est pas un pays et il n’est réductible ni à un lieu ni à un temps.

Autrement dit, ce que signifie le nazisme est un invariant dont  seule est variable l’expression.  

Y. Mounk ne va pas jusque-là. Il fait remarquer que le néonazisme se manifeste dans de nombreux pays et ses explications se limitent au seul populisme.

Il y a dans l’analyse qu’il en propose une donnée rarement entendue : les élites (dont, précise-t-il, France Culture et ses auditeurs) que le populisme considère comme responsables de tous les maux, devraient procéder à une autocritique, en particulier pour ce questionnement que posent les changements culturels et démographiques : qu’est-ce que le monde et comment faut-il agir dessus ? Il y a, sur ce sujet, dit-il, un fossé entre les élites et la population, et il faudrait reconsidérer la manière dont ces changements sont analysés et expliqués.

Je ne partage pas ce point de vue qui, au bout du compte, donne raison au populisme en avalisant la thèse du clivage élites/population  et en s’approchant dangereusement de la ligne de culpabilisation, en particulier des « intellectuels ».

Je défends la thèse que le problème existentiel que connaissent depuis une trentaine d’années les sociétés et les individus – une dépression –  vient de l’obsolescence des réponses apportées jusqu’ici par le capitalisme et ses soutiens idéologiques, désormais sans solution de rechange perceptible. Il concerne aussi bien les « élites » que la « population » et mettre en cause les élites pour ce problème-là, précis, s’apparente à la désignation du bouc-émissaire.

L’inceste aujourd’hui, en France

« La France a un problème avec l’inceste » : avec #metooinceste, des dizaines de milliers de Tweet libèrent la parole » (Le Monde du 18.01.2021)

(Extrait de l’article) « Muriel Salmona a passé le week-end sur son portable. Des heures durant, la psychiatre spécialiste des violences faites aux femmes et aux enfants a consulté compulsivement les dizaines de milliers de Tweet publiés avec le mot-dièse #metooinceste. Elle a regardé éclore les histoires de tous ces Français, connus ou inconnus, petits comptes à quelques followers créés pour l’occasion, ou gros comptes leaders, qui racontent publiquement les agressions dont ils se disent victimes à 5, 8 ou 13 ans, par leur père, grand-père, frère, oncle ou cousin. (…)  Caroline De Haas, militante au sein du collectif #NousToutes, a elle aussi eu du mal à dormir ce week-end. Cramponnée à son téléphone, à lire tous ces récits et à savoir que derrière les Tweet, il y a « tous ces gens fracassés, qui souffrent autant ». Pour rendre visible l’inceste après la publication du livre de Camille Kouchner, Caroline De Haas, militante au sein du collectif #NousToutes, a elle aussi eu du mal à dormir ce week-end. Cramponnée à son téléphone, à lire tous ces récits et à savoir que derrière les Tweet, il y a « tous ces gens fracassés, qui souffrent autant ». Pour rendre visible l’inceste après la publication du livre de Camille Kouchner, La Familia grande (Seuil, 208 p., 18 euros), paru le 7 janvier, elle a orchestré avec Madeline Da Silva, du même collectif, cette campagne #metooinceste sur les réseaux sociaux.(Seuil, 208 p., 18 euros), paru le 7 janvier, elle a orchestré avec Madeline Da Silva, du même collectif, cette campagne #metooinceste sur les réseaux sociaux. »

Exemple de réactions :

> »Faut-il encore une fois ramener le tout au patriarcat, la faute aux hommes ? »

> « Toujours ces titres idiots. »

> « On a l’impression que Caroline de Haas est la clef de voûte de cet article »

> «  « La France a un problème avec l’inceste » … Quel titre, plein de sous-entendus …! On pourrait croire que la France fait exception dans un monde tout entier préoccupé par le problème de l’inceste … »

> « Que faire des passions tristes?  Il y a ceux qui répondent sans l’ombre d’une hésitation, à droite comme à gauche: les exploiter politiquement. A quoi ressemble une politique des passions tristes ? »

Ma contribution, qui continue à enfoncer un clou sur lequel je tape quand il montre sa tête :

« Le titre ? Sans doute pour souligner le moment. Avant l’affaire, le « problème » était-il explicité ? Quelle passion triste ? L’inceste ou le fait qu’il soit pris en considération collectivement ? Focaliser la critique sur tel ou tel aspect de l’article ressemble un peu à une esquive ou alors au discours du fatalisme. Est-ce qu’il est possible ou pas d’imaginer une éducation des pulsions inadéquates (inceste)? La problématique est-elle patriarcat > pulsion ou pulsion > patriarcat ? Peut-être « et » plutôt que « ou ». Une corrélation ? Manque un objet majeur dans l’enseignement : celui de la mort, telle qu’elle est… dans l’hypothèse où il existe un rapport entre elle et les fantasmes induits de son ignorance programmée, et les pulsions inadéquates. L’affaire révèle qu’il n’y a pas, chez l’incriminé, de déficit d’instruction, de savoir, c’est le moins qu’on puisse dire… sauf, pour lui comme pour nous tous, le déficit d’apprentissage dont je parle. Sinon, et compte tenu de l’importance quantitative que prend ce problème, que reste-t-il comme hypothèse ? »

La censure de D. Trump

Après l’envahissement du Capitole, les plateformes Twiter, Facebook, Instagram… ont bloqué les comptes de D. Trump. Les questions que posent ces décisions unilatérales de sociétés dont la nature n’apparaît pas dès lors très clairement (fournisseurs ? hébergeurs ?) était l’objet du débat de l’émission de Marc Weitzmann, Signes des temps  – France Culture –   17/01/ 2021- 12 h 45 > 13 h 30).

Aucun des intervenants n’a soutenu la thèse d’un quelconque moralisme ou d’une éthique. Les défections des « big tech » (Dysney, Coca Cola, banques…) suffisent à rappeler que ce sont les intérêts qui priment.

En revanche, si tous ont souligné l’importance des fake news de tous ordres, personne n’a posé la question de ce qui les rendait possibles.

Tout le monde ne croit pas qu’Hilarry Clinton serait à la fois pédophile et sataniste. Alors ?

Seulement, poser la question de la crédulité aux fake news, c’est poser celle de « croire ».

Pas seulement aux thèses de QAnon,

Sur le site Franceinfo cet extrait d’article de 2019 :

« Mike Pence est un créationniste convaincu, si bien qu’il y a une défiance au sommet de l’État envers la science. Dans l’État du Kentucky, il y a même un musée de la création, qui affirme que les premiers hommes ont côtoyé les dinosaures. « C’est possible que les hommes et les dinosaures aient vécu en même temps. On ne peut pas marcher dans ce jardin d’Eden reconstitué sans être rempli de joie, en voyant que c’est comme ça que tout a commencé« , assure une visiteuse conquise. Fondé par une association Évangéliste, le musée compte sur des appuis financiers puissants de chrétiens créationnistes. Ils ont ainsi levé 100 millions d’euros, de quoi construire une arche de Noé grandeur nature. »

Il s’agit de croire en un Dieu qui imagine le plan machiavélique de créer l’homme en l’inscrivant dans un schéma de transgression afin de pouvoir créer un fils pour l’envoyer se faire crucifier à des fins de rachat.

A côté, le satanisme d’H. Clinton ressemble diablement à de l’amateurisme.

Peut-être existe-t-il un rapport entre l’entretien de la crédulité fondatrice qui autorise toutes les autres et le développement des plateformes ?

Un legs pathologique

« Un informaticien français a transféré plus de 410 000 euros à divers groupes d’extrême droite américains en décembre 2020, avant de mettre fin à ses jours. » (Le Monde du 16/01/2021)

(extrait) « En tout, ce sont environ l’équivalent de 410 000 euros qui ont été transférés, au début de décembre 2020, à une quinzaine de groupes et militants oscillant entre la droite pro-Trump dure et le néonazisme, ainsi qu’à quelques services en ligne, dont le réseau social d’ultradroite Gab. Qu’est-ce qui a bien pu pousser un Français à verser de telles sommes à des militants d’extrême droite américains ? Laurent B. n’est plus là pour s’expliquer : il s’est suicidé le 9 décembre 2020, juste après avoir réalisé les virements. Avant sa mort (…) il avait programmé sur son blog personnel, inactif depuis deux ans, une note dans laquelle il explique les raisons de son geste. Dans ce long texte, on lit à la fois la souffrance d’une maladie qui semble le plonger dans d’atroces douleurs – on devine une lourde dépression ; et on perçoit, glissées comme autant d’indices, des références à des idées politiques à la droite de la droite. »

Deux réactions :

>> « Bof, on va pas perdre son temps à s’attendrir et gloser sur un taré ; il y en a des milliers pour le remplacer. Le plus simple est donc de ne pas en parler, ce qui ne donnera pas d’idées aux candidats. »

>>« Il a son heure de gloire. »

La mienne, en guise de réponse :

« Pourquoi en parler ? Parce qu’il est utile de comprendre ce qui conduit au besoin du déni du réel (complotisme, négationnisme, entre autres). Taré ? Une simple étiquette qui n’est que l’expression d’un déni équivalent. Il a son heure de gloire ? Il n’a rien, il est mort. »

Révolution tunisienne, dix ans après

Le bilan dressé le 14 janvier par les intervenants tunisiens (sur France Culture) est positif pour les libertés, négatif pour l’économie et l’emploi. Si la liberté d’expression, politique, sociale, artistique, intellectuelle, rencontre encore une certaine censure dans les réseaux sociaux, elle ne se heurte plus aux interdits radicaux du pouvoir précédent. En revanche, la pauvreté, la précarité sont toujours là, et  plus de 35% de jeunes sont au chômage soit deux fois plus qu’avant janvier 2011.

Dix ans après une révolution que ses acteurs ont nommée « pour la dignité »,  ce bilan  a une résonance triste et désespérante dans certains commentaires en Tunisie ou ailleurs.  En résumé, quelque chose comme « Tout ça (la révolution, avec ses violences et ses morts) pour ça (le droit de parler dans la pauvreté et la misère) ! »

La question est celle que pose le rapport entre « liberté formelle » et « liberté réelle » : à quoi me sert de pouvoir parler si je meurs de faim ? Ou, à l’envers, à qui profite la liberté du renard dans le poulailler ?

Dans l’enthousiasme révolutionnaire tunisien, il y a eu, apparemment pour un grand nombre, l’illusion que « dégage ! » englobait le problème dans sa totalité.

Mais l’homme chassé du pouvoir n’a jamais été qu’un mode d’expression du système économique dont les rouages ralentis, plus ou moins bloqués le temps de l’événement révolutionnaire, se sont remis à tourner après son départ.

Un sondage publié en septembre 2020 par l’institut One to One for Research and Polling indique que pour une large majorité de Tunisiens, la contrebande et la corruption n’ont pas diminué mais augmenté et qu’elles sont imputables aux hommes politiques.

En d’autres termes, le vendeur de légumes de 2021 n’est pas dans une situation économique différente de celle de Mohammed Bouazizi dont l’immolation par le feu en décembre 2010 à Sidi Bouzid fut le déclencheur de la révolution.

Alors ?

On ne s’en sort pas si les deux libertés sont dissociées, comme le signifie le « dégage ! » : dans sa forme lapidaire consensuelle il vise un « individu psychologique » (l’homme et son entourage) dont les abus sont confondus avec ce qui les rend possibles.

Le système capitaliste était celui de la Tunisie de Ben Ali, il est toujours celui de la Tunisie post Ben Ali et les effets socioéconomiques sont – en-deçà de ceux de l’épidémie – les mêmes.

La société, comme l’individu, est un corps et un esprit, indissociables. En regard des objectifs de la révolution, la protestation née de la misère du corps, pour être légitime, n’est pas adéquate.  Et l’esprit brimé qui proteste n’est pas souvent celui du corps qui souffre. De la jonction contingente des deux peut naître un mouvement que certains nomment révolution, d’autres, printemps arabe(s).

Pour que vienne l’été, il faut que la protestation soit une, homogène.

Point de vue sur le vaccin et la mort

Point de vue est à comprendre non dans le sens de « absence de vue », mais dans celui d’opinion. Quoique, parfois, on puisse avoir comme un doute. Voyez un peu plus bas.

« Plusieurs articles évoquant la mort de personnes peu après une injection alimentent la défiance envers la vaccination. Comment sont analysés ces décès et que peut-on en conclure ? » (Le Monde du 14/01/2021)

Le journaliste explique dans son article comment certains sites anti-vaccin établissent des relations entre vaccination et décès, et précise combien il est non seulement hasardeux mais infondé d’établir un lien de causalité, compte-tenu notamment des comorbidités de ceux qui meurent après avoir été vaccinés. D’où la réserve émise un peu plus haut.

Les contributions vont plutôt dans le sens de l’article, souvent avec humour. Par exemple :

« Il y a deux ans mon voisin est tombé raide mort immédiatement après avoir bu un verre d’eau. Et oui. Ne buvez plus d’eau, c’est mortel ! » (J’écrirais plutôt : Eh oui ! mais l’esprit prime parfois sur la lettre, surtout quand il s’agit d’esprit)

J’ai effectivement vérifié et de manière absolument scientifique (théorie + expérimentation) que c’était vrai : depuis un certain nombre d’années,  je bois du vin, régulièrement, du blanc et du rouge, et même du rosé quand il fait très chaud (jamais entre les repas, non,  parfois juste un peu avant, pour faciliter l’ouverture de l’appétit – ce qui est évident, sinon, pourquoi parlerait-on d’apéritif !), et je ne suis pas mort de la covid-19. Ce qui compte, c’est la cohérence. Et aussi la constance.  Deux caractéristiques de l’esprit, cette fois scientifique.

Voici ma contribution.

« Hum… Il y en a qui disent que tout le monde meurt un jour, vacciné ou pas (pas le jour, non, tout le monde). Qu’est-ce qu’ils en savent ? Jusqu’à présent, c’est vrai, mais pour les autres ! Sinon, ils ne seraient pas là pour le dire ! Non, je pense que tant qu’on n’est pas mort soi-même, on ne peut pas être sûr. Il y a toujours un doute. En tout cas, moi, ce que je sais, et sans le moindre doute,  c’est qu’on peut toujours diviser par deux, et, que, comme ça, on n’arrive jamais là où on est censé arriver. Bon, alors, supposons qu’on me dise que je vais mourir demain à 5 h 12, vacciné ou pas (moi, pas 5 h 12).  Qu’est-ce que je fais ? Je divise par deux le temps qui me reste, comme ça je suis sûr de ne pas y arriver ! Pourquoi je dis tout ça ? Je ne sais plus… Ah, si ! C’est à propos du doute. Je ne sais plus quel philosophe disait que c’est le sel de l’esprit. Oui… Mais le sel, c’est le risque de l’hypertension ! Il paraît qu’on peut en mourir. A demain, 5 h 13 »

Une figure sympathique du capitalisme

Elle a pour nom Anne-Laure Kiechel et elle est économiste. Après des années passées dans les banques Lehman Brothers et Rothschild, elle crée  en 2019 une structure indépendante (Global Sovereign Advisory) qui obtient en un an une vingtaine de mandats de différents gouvernements. Le Monde la nomme « La Française qui murmure à l’oreille des puissants ».

Le 12 janvier 2021, elle était l’invitée de La grande table des idées (13 h 00 > 13 h 30 sur France Culture), pour parler de la dette.

Elle est la personnification parfaite de l’évidence axiomatique qu’il n’y a pas d’autre système possible que le capitalisme : son discours critique vise des erreurs qu’elle présente de manière implicite comme extrinsèque du système que du reste elle ne nomme jamais.

Ce qui la rend sympathique, vraiment, c’est un langage simple, qui donne l’impression d’être inspiré par le bon sens, ici mobilisé pour les victimes du système – elle est considérée comme une économiste de gauche. L’image à la fois paisible et assurée qu’elle présente d’une femme émancipée, dirigeante, y contribue.

La cause des erreurs : « Les temps de raisonnement ne sont pas assez appropriés, c’est comme ça qu’on arrive à ne pas avoir assez de médecins, On n’a pas prévu tout ça vu que quand on imposait des quotas, quand on imposait des numerus clausus, ça pouvait ensuite poser des questions, on n’a pas vu que dans les campagnes ou dans des zones plus reculées on n’avait moins de médecins… »

« Le temps de raisonnement pas assez approprié » laisse supposer que ce « on » qui a décidé de limiter le nombre d’étudiants en médecine n’aurait pas vraiment réfléchi. Mais pourquoi ? Et pourquoi ce « on » n’a-t-il  pas « vu » l’évidence des conséquences que certains annonçaient déjà au moment de la décision ?

A-L Kiechel ne le dit pas, laissant ainsi entendre par défaut qu’il s’agit d’un déficit composite d’intelligence, de sens commun, bref que les raisons sont psychologiques ou bureaucratiques, comme vous voudrez selon l’incarnation de ce « on », mais en aucun cas, bien sûr, en rapport avec la logique du système.

Elle ajoute : « … en tous les cas c’est une expérience vécue rapportée par les citoyens mais qui n’est pas mesurée de manière forte  et suffisamment en amont pour qu’on puisse dire comment se réorganise-t-on puisque ce sont des situations inacceptables. »

Autrement dit, on n’écoute pas assez les citoyens, ce qui, une nouvelle fois, renvoie à la responsabilité d’un « on », qui comme « on » le sait est un pronom indéfini.

Et quand la journaliste lui demande : « Où est-ce que vous avez appris tout ça, est-ce que c’est sur le terrain, est-ce que c’est à HEC cette idée qu’il faut penser en plusieurs temps à plusieurs échelles… ? »

Elle répond : « Sur le terrain. Il n’y a pas d’apprentissage meilleur que sur le terrain ; on a bien sûr une connaissance théorique, et ensuite confronté à la réalité des choix, ce qui s’impose c’est la nécessité  de la cohérence. »

Son « terrain » est celui des états en difficulté financière et sa renommée internationale est due à sa capacité à gérer ce type de difficultés.  

Ainsi, elle a été conseillère du second gouvernement d’Alexis Tsipras, en Grèce.  Le résultat positif qu’elle annonce : une situation fiscale saine. Pour le reste : « des fragilités béantes, le départ de plus de 500 000 jeunes diplômés, un salaire minimum de 650€, une situation pas au niveau de ce qu’on peut souhaiter. » Elle ne précise toujours pas qui est ce « on » ni ce qu’est le niveau souhaitable ni les causes qui empêchent d’y parvenir.

Sa réussite tient dans sa capacité à actualiser les paramètres financiers du système. Ainsi critique-t-elle les critères qui, il y a quelques décennies, servaient à déterminer la dette publique, à savoir entre 60 et 80% du PIB (produit intérieur brut = richesses d’un pays en une année). Aujourd’hui, la dette dépasse les 100% voire les 120%.

Ce qu’elle ne dit pas, c’est que les critères anciens étaient déterminés par une macroéconomie et que cette macroéconomie a changé. Dans quelques décennies, de nouveaux économistes feront la critique du ratio de la dette actuelle en invoquant peut-être « un temps de raisonnement inapproprié »…

Le mot qui revient le plus souvent dans son discours est « intéressant ». Est intéressant ce qui suscite de l’intérêt. Un lapsus ?

La sympathie qu’elle suscite tient au fait que l’eau dans laquelle elle donne l’impression d’évoluer si bien n’est jamais présentée comme celle, possible après tout, d’un aquarium.

Covid- 19 : stratégies et discours

« Même s’il est de plus en plus mal vécu par la population, le confinement strict et précoce est la meilleure arme contre la propagation virale, défendent, dans une tribune les médecins et autres membres de l’association Pandémia. » (Le Monde  du 11.01.2021)  

Extrait d’une intervention :

« Fondamentalement, « l’homme est loup pour l’homme » et l’histoire contemporaine nous enseigne que le vernis superficiel de la civilisation peut très vite craquer si vous poussez les gens à bout pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Les gilets jaunes étaient à 100m de l’Elysée et les trumpistes ont envahi le Capitole… »

Ma réponse :

« L’homme est un loup pour l’homme qui ne le connaît pas« , telle est la réplique exacte dans la scène 4 de la pièce Asinaria de Plaute (3ème siècle avant notre ère). Cela dit, la comparaison entre les extrémistes (racistes, suprématistes et j’en passe…) du Capitole et les GJ est un peu rapide. D’un côté l’incitation par le président lui-même, de l’autre un mouvement de contestation du président, sans leader, sans organisation, atypique, expression dramatique sinon tragique d’un malaise à la fois diffus et profond, dans lequel le racisme, le suprématisme, disons la tendance fascisante n’est pas dominante, loin s’en faut. Il est donc préférable de connaître les hommes, en particulier pour ce qui nous est essentiellement commun.

Ma contribution

« L’inquiétude qui sous-tend le discours général concerne les capacités du virus à contourner les obstacles que nous lui opposons et instille cette question sournoise : et s’il était impossible de s’en débarrasser ? En témoigne la diversité des stratégies tâtonnantes, parfois accompagnées du « il n’y a qu’à » et qui ont jusqu’à présent échoué. Nous luttons donc encore avec des mots, c’est aussi le propre de l’homme, des raisonnements que nous voulons plus malins que la malignité du virus qui n’est pas cartésien, lui, sa méthode est purement empirique, attendant que la solution apparaisse sous la forme du vaccin… si elle apparaît. L’histoire est là pour nous rappeler que les hommes sont quand même plus rusés que les virus, même si le prix à payer est lourd sans qu’on sache toujours si la balance qu’on utilise est absolument fiable. Combien de ceux qui sont morts avec le virus seraient morts sans lui ? Mais ce n’est pas une raison. Tout au plus un petit poids dans l’autre plateau. »