Euthanasie, hypocrisie et mauvaise foi

La seconde partie de l’émission 28’ (Arte) du 17.03.2021 proposait un débat sur la demande de plus en plus forte d’une loi autorisant l’euthanasie et le suicide assisté. Parmi les trois invités, Anne de la Tour, médecin, président de l’SFASP (Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs).

Une des animatrices lui demanda si elle serait favorable à un référendum sur cette question. Voici sa réponse :

« Je suis toujours favorable au débat. Je trouve qu’il est toujours très intéressant d’échanger des idées autour d’un tel sujet qui fait peur à la plupart des français. Un referendum sur cette question n’est pas une bonne idée parce que ce que l’on choisit quand on est bien portant ce n’est pas forcément la même chose quand on devient malade. L’être humain est ambivalent et quand il a pris une décision il peut complètement changer et c’est ça la vraie liberté. (…) Liberté d’exprimer ses craintes, ses peurs. Une loi n’arrange rien quand il s’agit de cas particuliers

L’hypocrisie (grec upocritès : acteur, celui qui utilise un masque) a été représentée par Molière dans sa pièce Le Tartuffe ou l’Imposteur (1669). Elle consiste à dissimuler qui on est dans le but de tromper, en vue d’un bénéfice, matériel (enrichissement) et/ou intellectuel (pouvoir).  (cf. article « Littérature » du 01.06.2020)

En droit, la mauvaise foi est une « attitude volontaire et déloyale avec laquelle une personne agit envers une autre, afin de surprendre sa décision. » (Dictionnaire du droit privé > Wikipédia).

Pour Sartre, la mauvaise foi consiste à emplir son être par une fonction sociale (= masque) afin de justifier une prétendue absence de liberté : je suis ma fonction sociale (Sartre prend l’exemple du garçon de café tout entier investi dans son rôle de garçon de café – l’exemple peut être élargi à toute profession), je n’ai, hélas ! pas d’autre être possible, bref, vous voyez, je ne suis pas libre.

En d’autres termes, l’homme de mauvaise foi se réfugie dans sa fonction par peur d’affronter le « néant » de son être et éviter d’avoir à lui donner un sens. Au fond de lui-même, le garçon de café sait qu’il n’est pas garçon de café.

Je dirais que la réponse d’Anne de la Tour la situe et dans l’hypocrisie et dans la mauvaise foi sartrienne.

Hypocrisie : elle masque son refus d’une consultation sur l’euthanasie, autrement dit d’un débat sur cette question inhérent au référendum, derrière l’affichage liminaire de son adhésion au « débat en général », en utilisant un argument totalement inadéquat : le référendum ne porterait évidemment pas sur l’engagement à se faire euthanasier, encore moins sur l’obligation faite à quelqu’un de ne pas changer d’avis, mais à en reconnaître le droit pour qui veut en disposer.

Cette hypocrisie, pour quel bénéfice ?

La réponse se trouve dans l’analyse sartrienne.

Ce discours d’hypocrisie (il faut voir son sourire quand elle dit qu’elle est favorable au débat –  Molière s’en serait inspiré pour diriger Du Croisy, l’interprète du personnage de Tartuffe dans la première représentation de la pièce), qui tient en l’occurrence de la malhonnêteté intellectuelle, est dictée par un motif de même nature que celui du garçon de café : le refus du droit qui élargit le champ de la liberté de l’individu pour la gestion de sa mort, s’explique par la même peur du « néant », autrement dit, la peur d’affronter l’absence de réponse a priori, de l’être. Dans l’échange qui suit, comme le garçon de café, madame de la Tour met en avant sa profession : elle est médecin, et  comme elle sait, par exemple, le rapport entre l’insuline et le diabète, elle sait, bien sûr, le rapport entre le concept-individu (qui évacue la diversité des personnes réelles dont l’évocation prétexte n’est qu’un autre masque) et la mort.

Le représentant de  l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité), qui a clairement exposé sa position, n’a malheureusement pas estimé utile de lui demander quel était le principe supérieur au nom duquel elle refusait de reconnaître un tel droit qui élargit le champ de la liberté.

Est-ce que je me trompe si je dis que ce principe est d’ordre religieux et que madame la Tour ne peut reconnaître ce droit parce qu’il l’obligerait à remettre en cause la croyance que notre vie appartient à Dieu, à terme à reconsidérer la réponse aliénante (au sens du mot latin alienus : qui appartient à un autre) au « néant » de son être ?

La cérémonie des Césars

« Ce qui s’est passé aux Césars traduit une radicalité qui gagne le cinéma, la culture et l’époque » Symbole de rêve et de partage autour du cinéma, la cérémonie est devenue une tribune corporatiste, analyse dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ». (La Une du Monde – 20.03.2021)

Extrait :

« Beaucoup ont parlé de naufrage, voire de suicide collectif, après la cérémonie des Césars qui a eu lieu il y a une semaine à l’Olympia : vulgarité, nombrilisme, arrogance. Yann Barthès a résumé l’affaire dans son émission « Quotidien », sur TMC : vivement que les cinémas rouvrent pour oublier ce qu’il a vu. Soyons indulgent : la pandémie a de quoi rendre fou. Ce qui s’est passé vendredi 12 mars traduit une radicalité qui gagne le cinéma, la culture et l’époque. Une radicalité qui se vérifie dans ce basculement : de rêve et partage autour du cinéma, la cérémonie est devenue une tribune corporatiste. » (…)

 Deux contributions contradictoires :

« Je trouve cet édito et la plupart des commentaires affligeants.Les deux reproches faits aux artistes (être des enfants gâtés, participer à l’outrance de l’époque) sont eux-mêmes outrés. L’éditorial reflète le point de vue du gouvernement : les milieux culturels sont déjà gâtés et ne devraient pas demander plus. Or ce qui différencie les artistes des autres travailleurs, c’est que leur métier est leur raison de vivre, et pas seulement leur gagne-pain. Malgré sa compassion affichée et hypocrite, la ministre reste bien dans la ligne destructrice de la droite envers les milieux « gauchistes » de la culture. Voir un édito du Monde partager cette vision est étonnant. Quant à l’argument selon lequel ce serait difficile de rouvrir les lieux de culture, il fait rire : demandez à nos voisins européens comment ils ont fait.  L’outrance, quant à elle, est le résultat de cette politique d’oppression larvée et de mépris. Privez un groupe d’oxygène pendant un an, vous créerez de la violence. »

« Merci pour cet article, la France est un pays de râleurs on le sait. C’est malheureux, en cette période difficile où nous devrions être solidaires, chacun essaye de tirer la couverture à soi. Pourtant mesdames et messieurs les comédiens, c’est le virus qui décide, le gouvernement est comme vous dans la tempête. Les uns veulent faire la fête, les autres bouffer au resto et boire l’apéro au bistrot, les autres ouvrir les salles de spectacles, d’autres ne pas se faire vacciner… mais attention, s’ils tombent malades, qu’on ne peut pas les soigner ou que leurs proches meurent, ils sauront le reprocher aux politiques responsables. Mais croyez bien que toutes vos récriminations et provocations resteront vaines face à la pandémie. »

Ma contribution (contestable en ce sens qu’elle ne traite pas, à dessein, de la forme esthétique).

Depuis toujours, ce qui distingue le discours théâtral du discours « politique » n’est qu’une question de forme, esthétique, entre autres (Œdipe-Roi, de Sophocle, Tartuffe et Dom Juan de Molière). Au-delà de l’appréciation qu’on peut ou non porter aux autocongratulations* (je n’aime pas, mais ce n’est pas un argument), la cérémonie des Césars (comme celle des Oscars) est une sorte de mise en abyme d’un spectacle de théâtre, plus ou moins réussi, comme tout spectacle. Porter la critique sur le discours politique qui le sous-tend revient à rejoindre les censeurs de Molière ou la morale puritaine des Etats-Unis qui écrit jusqu’à la virgule des discours prononcés.

* Les prix décernés dans les concours de théâtre, dans l’Athènes antique, l’étaient par le public.

Petite histoire d’un coup de piston

Piston vient du latin pinsere qui signifie broyer à l’aide d’un pilon dans un mortier, le pistor étant celui qui pile le blé pour faire le pain, par extension, le boulanger. D’où pétrin et pétrir.

Pétrin, justement. Il peut se trouver dans un lieu où il est agréable d’entrer. Ah, l’odeur de la farine dans le fournil !… Oui. Bon. Utilisé de manière métaphorique, le mot désigne en revanche une situation d’où l’on cherche à sortir, par ses propres moyens… par tous les moyens… voire, pour certains, au moyen d’un coup de piston.

Pétrin, piston, on ne s’en sort pas. Etymologiquement parlant, bien sûr.

Socialement, c’est autre chose.

Appelons-la Henriette… ou Annette… ou plutôt… Lucette. Oui, Lucette. Pourquoi forcément un prénom en « ette » ? Eh bien, parce que c’est un suffixe plutôt sympathique. Un diminutif de type affectif, si vous voyez ce que je veux dire.

Bref. Lucette, donc, habite une petite ville quelque part dans le sud. Quelle ville ? Pour vous aider, elle est située entre Biarritz et Menton. Ça ne vous aide pas. Aucune importance : ce qu’elle a vécu n’est pas lié à ce lieu précisément mais à… comment dire… oui, à ce qui est susceptible de générer le « coup de piston » qui peut être donné n’importe où, même dans le nord. Les guillemets indiquent qu’il s’agit du piston métaphorique.

Lucette a passé les 75 ans, donc elle est éligible à la vaccination. Eligible… Ce qui ne veut pas dire nécessairement élue. D’accord. Mais l’élection, même pour une vaccination, ne devrait-elle pas ressembler à toute élection : être transparente ?

Lucette s’est inscrite via le site « Doctolib » dès l’ouverture des listes en janvier et elle a été élue pour les deux injections du vaccin Pfeizer. Allélulia ! s’est-elle écriée… Ou alors, Hourrah ! ou Youppie ! les versions divergent. Peu importe. Ce qui la rendait heureuse, c’était à la fois la perspective de sa vaccination personnelle et la clarté de son élection. Elle a un sens aigu du « commun », autrement dit du rapport entre individu et collectivité, et cette harmonie des deux était réjouissante même si la situation sanitaire, elle, ne l’était pas.

Quelques jours plus tard, alors qu’elle était encore habitée de cette heureuse adéquation somme toute normale, lui parvient un message lui annonçant que son élection a été annulée. Elle se dit qu’elle va être réélue pour d’autres dates, comme certains de ses amis l’ont été automatiquement après la même annulation, elle attend, se connecte sur le site devenu muet, attend encore… Rien.

Pendant un mois, elle essaie de savoir : téléphone, visite au centre de vaccination. Rien. Une succession de « je ne sais pas ».

Comme elle est du genre tenace – c’est une qualité inhérente à sa conception du rapport individu-commun – elle finit par se décider à demander un rendez-vous au maire de sa commune. Elle « finit », oui, parce qu’ils se connaissent et elle ne veut pas d’un quelconque coup de piston, c’est contraire à l’idée qu’elle a  du rapport individu/commun déjà évoqué. Ce qu’elle veut, c’est comprendre, et lui, peut-être, saura lui expliquer.

Elle téléphone donc à la mairie, obtient la secrétaire du maire à laquelle elle précise bien qu’elle veut obtenir des renseignements sur les raisons de l’annulation de son élection. La secrétaire lui dit qu’elle transmettra le message.

Deux jours après, Lucette reçoit un appel du centre de vaccination : on lui propose deux dates, pour les deux injections, la première dans les huit jours.

Lucette, il faut l’avouer, a un gros défaut, elle ne croit ni au hasard ni aux coïncidences ni à la divine (ou pas divine) Providence. Elle a plutôt tendance à chercher à comprendre. Pour ça comme pour le reste. Comprendre, c’est chercher des rapports de causalité.

Cette fois, ni alléluia, ni hourrah, ni youppie (selon les versions) mais une amertume causée par le sentiment d’injustice, pour ceux qui ne connaissent pas leur maire, d’aversion pour ce type de fonctionnement contraire à son sens du commun.

Pourtant, objectivement, c’est seulement son droit qui a été rétabli, elle n’a pris la place de personne : on l’avait rayée de la liste sur laquelle le gouvernement lui avait demandé de s’inscrire et où elle s’était inscrite au premier jour,  et son nom avait été supprimé, sans autre motif que, celui, implicite, du manque de vaccins. Un non-dit politique.

Reste l’amertume et ce qui se dissimule derrière, que Lucette connaît bien : la colère.  Si le maintien dans la situation  d’injustice où elle se trouvait ne rendait service à personne, s’il importe au plus haut point que soit respecté le droit qui lui a été reconnu, si le recouvrer ne lèse personne, qu’en est-il de l’égalité des droits, de la justice sociale ?

Est-ce que le coup de piston peut être considéré comme le « jeu » nécessaire au fonctionnement de tout organisme, mécanique ou social ? Ou bien est-il un espace qu’il convient de réduire pour améliorer encore le rapport individu/commun ?

« Ça ne peut pas être dans ma nature, ça ne me ressemble pas.»

S’il est nécessaire d’être prudent dans l’interprétation d’une phrase tirée d’un discours, celle-ci – extraite de l’interview de P. Poivre d’Arvor sur le plateau de l’émission « Quotidien » de TMC (cf. la Une du Monde du 16.03.2021) – est une invitation à quelques observations dont Freud voudra bien me pardonner l’audace.

Mais « ça » est trop tentant.

« Ça » (neutre) désigne l’expression de forces pulsionnelles innées et/ou acquises logées dans l’inconscient.

La première proposition « ça ne peut pas être dans ma nature » contient deux informations :

– La première établit une dichotomie entre le « ça » et « ma nature ». Le « ça » en question désigne la violence sexuelle, voire le viol, dont certaines femmes disent qu’elles ont eu à les subir de sa part.

la seconde indique un impossible : « ne peut pas être ». Quel est cet impossible ? Pour que l’affirmation soit crédible, il faut qu’il renvoie à une donnée « objective ». Cet « impossible » étant annoncé par le sujet lui-même, il est censé ne pas viser un élément intrinsèque, mais extrinsèque, comme dans le cas d’un alibi. Et pourtant, cet élément est « ma nature ».

La deuxième proposition « ça ne me ressemble pas » a pour objet « me », autrement dit le « moi », l’expression du conscient, à l’opposé du « ça » et qui a pour fonction d’arbitrer le conflit entre les pulsions du « ça » et les discours du « surmoi », à savoir les interdits « parentaux, sociaux » intégrés.

Autrement dit, tout se passe comme si « je » assistait à un conflit produit par un réel bien réel mais où il ne se reconnaît pas.

« Ça » arrive à tout le monde.

Tout dépend ensuite de l’objet et de la fréquence.

Les ravages du capitalisme américain

« Morts de désespoir » : les ravages du capitalisme prédateur sur la classe ouvrière américaine. Dans leur livre, Anne Case et Angus Deaton, économistes à l’université de Princeton, s’interrogent sur l’avenir de ce système économique aux Etats-Unis, et ailleurs. » (A la Une du Monde – 15.03.2021)

Extraits :

« Angus Deaton avait étudié précédemment le formidable essor de l’Europe occidentale à partir de la fin du XVIIIe siècle, liant avec brio données économiques et démographiques. Ce qu’il décrit ici avec sa coauteure et collègue, Anne Case, est un phénomène inverse, qui interroge forcément sur l’avenir d’un système économique capable d’engendrer une telle régression après deux siècles de progrès de la vie matérielle et de l’espérance de vie − car les auteurs ne cachent pas leur crainte de voir le phénomène s’étendre à d’autres populations, aux Etats-Unis et ailleurs. (…) Ils décrivent d’abord, courbes à l’appui, l’ampleur du phénomène − et elle est catastrophique. On parle ici de centaines de milliers de morts. Ils en décortiquent ensuite les causes. Elles sont les mêmes que celles qui ont plongé une bonne partie de la population afro-américaine dans la pauvreté, la maladie et la drogue trente ans auparavant : le manque d’emplois stables et bien payés. »

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Une précision : ceux qui lisent régulièrement ce blog connaissent ma philosophie, en particulier l’importance que j’accorde au savoir relativement à ce qui me semble être à l’origine du verbe croire : le déni du double discours (physique et psychique) de notre mort, spécifique de notre condition humaine.

J’ai enseigné – les lettres classiques – avec cette conviction que le savoir est notre meilleur outil et j’ai essayé d’en expliquer, entre autres, les incidences dans les littératures, française, grecque et latine.

Je poursuis la même démarche au niveau du dialogue, du moins de sa tentative, via le blog et le journal auquel je suis abonné.

Il y a donc forcément des redites. D’une part, le public n’est pas toujours le même,  d’autre part la répétition (ceux qui connaissent le grec retrouvent la balance chère à cette  langue du « men /de »),  sur des modes variés, fait partie de l’enseignement. Prof un jour, prof toujours, même avant d’en exercer la profession, mais c’est une autre question.

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Une contribution :

« Aux Etats-Unis, le revenu des plus pauvres a été redistribué aux plus riches » Erreur de jugement de complotiste : comment peut-on ainsi confondre corrélation et cause ? Ce qui se passe, c’est que la création de richesses ne vient plus du travail simple que savent effectuer les moins diplômés (plus souvent hommes que femmes), mais du travail complexe que savent effectuer les plus diplômés (de plus en plus souvent femmes qu’hommes) et les machines. Le travail simple a et aura de moins en moins de valeur dans un monde de plus en plus complexe, un point c’est tout. Les capitalistes profitent de ce phénomène, mais c’est leur faire trop d’honneur que de dire qu’ils en sont la cause. Dans une société de la connaissance, celles et ceux qui jouissent de la connaissance ont une vie plus riche que ceux et celles qui ne sont capables que d’effectuer des tâches simples, et une meilleure position sociale. Qui, à part des égalitaristes forcenés, peut prétendre qu’il doit en aller autrement ? »

Une réponse :

« Ce n’est pas une erreur de jugement de complotiste, c’est un contresens de journaliste. De même écrire que la création de richesse est maintenant faite par les plus diplômes est aussi un contresens, ils ne touchent que des miettes (les programmeurs du logiciel de la plate-forme comme les ingénieurs qui conçoivent les robots). La réalité, mesurée, c’est que la part des revenus du capital est de plus en plus importante, la part des revenus du travail de moins en moins. Et, donc, les travailleurs eux-mêmes sont moins importants… Moins considérés, jetables interchangeables et in fine moins payés. Même les classes moyennes. »

Autre contribution :

«  (…) Une question : pourquoi ne se lève nulle part un courant de pensée sur un capitalisme ‘raisonnable’, ‘contrôlé’ ? (Etant bien clair que toute tentation de socialo communisme est exclue. »

Ma réponse :

« Capitalisme raisonnable » est peut-être bien un impossible. Qu’y-a-t-il de raisonnable dans  l’accumulation, quel qu’en soit le contenu, boîte d’allumettes ou capitaux ? Autrement dit, ce qui détermine l’équation être=avoir plus est un déni, celui de notre condition de mortels conscients de l’être. L’objet est un substitut auquel on transfère l’immortalité fantasmée, soit par sa qualité propre (or, diamant) soit par son nombre (collections). La raison – on la trouve dans les livres de philosophie – critique, comme vous le faites, cette pulsion qui touche à la peur essentielle. L’apprentissage de la mort telle qu’elle est (le cadavre), dès le début de l’école en ferait un savoir et modifierait sans doute la relation à l’objet, donc le rapport production/consommation. « Croire », né sans doute de ce déni, n’est plus efficace, ni pour le paradis de l’au-delà, ni pour celui d’ici-bas. Décider de nous contenter de savoir est peut-être le seul choix qui nous reste. S’il n’est pas trop tard.

> Ma contribution (1000 signes maximum autorisés par le journal) :

Bilans après bilans depuis deux siècles, de deux choses, l’une :

– soit nous continuons à discuter sans fin des épiphénomènes, des contradictions du système, des améliorations, des bienfaits et des dysfonctionnements… Mais, toutes choses égales, quoi de nouveau depuis la fin du 18ème siècle quant à son essence ?

– soit, comme Marx, nous proposons non plus d’interpréter, mais de « transformer le monde ». Et là nous nous  heurtons à sa théorie et à l’échec de son expérimentation. Mais si on continue de parler de Marx sur l’ensemble de la planète, ne serait-ce que pour le réfuter, n’est-ce pas parce que persiste l’idée de transformation ? N’est-elle pas liée à l’insatisfaction chronique propre à l’espèce humaine ?

Les deux paradis de l’au-delà et de l’ici-bas ont disparu et nous nous cognons la tête contre des redites et leurs variantes. Peut-être est-il temps d’examiner l’équation fondatrice du capitalisme (être=avoir plus) pour voir ce qu’elle implique du rapport à l’objet ?

Euthanasie

La députée LRM Yaël Braun-Pivet revendique le « droit de choisir sa fin de vie » « Il est temps de débattre du sujet au Parlement », plaide auprès du « Journal du dimanche » la présidente de la commission des lois à l’Assemblée. Une proposition de loi sur le sujet sera examinée en avril au Palais-Bourbon. » (A la Une du Monde – 14.03.2021)

Ma contribution :

La loi, pour l’objet dont il est question, qu’elle soit d’interdiction ou d’autorisation est inadéquate. Elle signifie, plus ou moins explicitement ou en creux, que notre vie ne nous appartient pas et qu’il ne nous appartient donc pas de décider si et quand nous voulons y mettre fin avec une aide de même nature que celle qui nous a aidés à naître. Nous sommes dans une période intermédiaire entre l’interdit d’essence religieuse (la vie appartient à Dieu) et la reconnaissance de la liberté de disposer de sa vie. D’où la focalisation de l’argumentaire sur les modes, dicté par le risque supposé ou fantasmé du détournement de cette liberté. Comme si l’être humain n’attendait qu’elle pour se suicider ou « suicider » l’autre à tour de bras. J’entends bien qu’après les levées  partielles des interdits par des lois pusillanimes, il faudra voter encore jusqu’à ce que la loi soit rendue obsolète par la proclamation du principe de cette liberté avec ses corollaires de connaissance et de confiance.

Présidentielle de 2022 : Fabien Roussel candidat à l’investiture du Parti communiste français.

« Sa candidature sera formellement proposée aux militants lors d’une conférence nationale, les 10 et 11 avril. Emmanuel Dang Tran et Grégoire Munk se sont également portés candidats. (…) « Tout est fait pour installer dans les esprits le duel du second tour de cette élection[Emmanuel Macron contre Marine Le Pen], sans connaître l’ensemble des candidats du premier tour, leurs programmes, sans jamais évoquer les législatives. Refusons ce piège », a insisté le numéro un communiste, élu à cette fonction en 2018 sur la promesse que le PCF aurait un candidat en 2022. » (A la Une du Monde – 14.03.2021)

Une réaction à cette opinion d’un lecteur : « Et si le plus important à gauche était de se débarrasser de Mélenchon de son populisme et son islam politique…. »

« Oui Mélenchon représente un obstacle à une union de la gauche mais pour le second tour nous serons très nombreux à nous abstenir en cas de duel Macron Le Pen. Blanquer, sous les ordres de Macron a passé son temps à mépriser et se moquer des enseignants, venir après cela leur demander de venir sauver la république relève de l’obscène. Mais cette division et multiplication des candidatures de gauche relève de la faute morale majeure. La gauche n’a visiblement aucune envie d’être au second tour. On finira avec 5 ou 6 candidats de « gauche » pour se partager 25% de voix, c’est du grand n’importe quoi. »

Ma réponse à cette réaction…

S’agit-il vraiment de voter pour ou contre « quelqu’un » ? Dans l’hypothèse que vous évoquez, E. Macron représente un système alors que M. Le Pen représente l’expression d’une peur collective. Le système, on le défend ou on le combat, c’est le principe républicain de la politique, la peur, elle, met en route une machinerie passionnelle nourrie de boucs-émissaires et qui finit par échapper au contrôle de ceux-là-mêmes qui l’alimentent. Regardez autour de vous, retournez-vous aussi, les exemples ne sont pas loin dans le temps et l’espace (Europe, Amérique…). Ce n’est pas un problème de personnes, de morale, de politique mais d’angoisse et de peur, d’ordre physique et psychique, individuel et social. C’est  se jeter dans l’abîme de peur d’y tomber. S’abstenir, c’est oublier que nous sommes embarqués, que nous le voulions ou pas. Croire qu’on est sur la rive n’est qu’un leurre.

 … et ma contribution :

L’idée communiste existe au moins depuis Platon (La République). Reste le fiasco de son expérimentation, surtout soviétique, qui peut conduire à vouloir tuer l’idée. Au fond, la question est celle du rapport individu/commun, fixe dans les autres espèces, objet d’interrogation permanente chez l’homme. Le PCF qui a pu rassembler plus de 21% des voix à la présidentielle de 1969 est l’expression désormais obsolète d’une théorie qui a rencontré une écoute planétaire d’approbation ou d’hostilité d’égale intensité. Aujourd’hui, a disparu l’idée même d’alternative au système capitaliste qui n’est pas tombé du ciel. Nous avons en nous l’équation qui le constitue (être=avoir plus) et dont l’expression socioéconomique née au 18ème siècle semble conduire à la catastrophe au moins climatique. Il est peut-être temps de repérer ce qu’est notre commun essentiel pour tenter de trouver une réponse qui soit, cette fois, adéquate.

Vaccins

« L’Agence européenne des médicaments a approuvé, jeudi, le produit du géant américain Johnson & Johnson . Avec une injection unique et une conservation au réfrigérateur, ses concepteurs voient en lui le produit idéal. » (A la Une du Monde – 12.03.2021)

«  (…) Quatre produits, visant la même pathologie, homologués en moins de trois mois : de mémoire d’expert européen, on n’avait jamais vu ça. Et la série n’est pas près de s’arrêter : vingt autres candidats sont dans la dernière phase d’essais cliniques, ou les ont achevés. (…) »

Ma contribution :

Ce qu’entre autres met en évidence l’article, c’est l’ingéniosité du vivant, quelle que soit sa forme, cellulaire, virale, ou humaine. Pas de différence essentielle entre les unes et les autres s’agissant du « discours biologique », pour autant qu’on puisse en juger. Ce qui est radicalement différent, avec la même réserve, c’est la conscience humaine et le discours spécifique auquel elle oblige. L’émergence historique des paramètres économiques liés à la fois au besoin humain de savoir et à la compétition pose alors la question du rapport entre les deux, autrement dit entre l’individu et le commun. Question aiguë en temps de pandémie et de dépression planétaire. Il est important de ne pas oublier les deux discours qui nous constituent en tant qu’êtres humains

Présidentielle de 2022 : Marine Le Pen ne « craint pas le pouvoir »

« La présidente du Rassemblement national souhaite former, si elle est élue présidente, un « gouvernement d’union nationale », n’excluant pas d’y intégrer sa nièce Marion Maréchal. » (A la Une du Monde qui rend compte de son interview à BFM-TV)

La plupart des réactions sont très critiques. Pas celle-ci :

« Certains lecteurs n’ont pas compris que quelque chose avait bougé et qu’elle dominait réellement la vie politique française. Autant donc débattre avec elle sur son programme, qui a des faiblesses, que de pratiquer l’invective très datée, d’autant que dans son entretien hier, elle fut étonnante. »

Ma réponse

Ce qui est à prendre en compte n’est pas tant le programme annoncé que ce qui sous-tend, plus ou moins consciemment, le discours qui n’a pas changé, sur le fond, (provocations en moins) depuis la création du FN en 1972 . En 1974, JMLP obtint moins de 1%. Ce qui s’est produit depuis, c’est une dépression collective liée à l’obsolescence des réponses historiques (religieuses et politiques) et qui cherche des boucs-émissaires (entre autres, l’immigré via la théorisation d’un « grand remplacement » qui sert de catalyseur à la dépression). Il ne s’agit pas d’un problème de personnes ni de morale ni de parti ni de programme mais de l’expression « politique » de la dépression. Vous savez, comme moi, jusqu’où peut conduire une politique dictée par la peur existentielle collective. On n’est plus alors dans le rationnel, mais dans la passion et lorsque la machinerie de la peur collective se met en marche personne ne peut l’arrêter. Cela revient à se jeter dans l’abîme de peur d’y tomber.

Gainsbourg aujourd’hui

« Sa fille Charlotte l’a récemment déclaré : son père « serait aujourd’hui condamné pour chaque chose qu’il a faite. » Et pourtant, mort il y a tout juste trente ans, Serge Gainsbourg est aujourd’hui célébré partout. Sur Spotify, à en croire Le Point, il totalise près de 300 millions d’écoutes. Les 35-44 ans représentent la tranche d’âge la plus assidue, suivie des 18-24 ans %. Dans les médias, à l’exception de Lio, et du site auféminin.com, l’unanimisme est de règle. Les Inrocks, L’Obs, Télérama en particulier, autrement dit les chantres de la nouvelle morale intersectionnelle et féministe, se sont tous inclinés devant le chanteur misogyne, amoureux des nymphettes, jouant avec la perspective de l’inceste et la violence. Mais chacun sait que très peu, voire aucun de ses albums, ne pourraient sortir aujourd’hui, tant ils semblent avoir été écrits contre les temps conformistes et effrayés qui sont les nôtres. » (Page de France Culture – émission Signe des temps de Marc Weismann – 07.03.2021)

Un des invités de l’émission déclare qu’il n’écoute pas aujourd’hui les chansons avec la même oreille qu’au moment de leur production. Ce qui pouvait « aller de soi » (inceste, pédérastie…) ne le va plus.

Encore faut-il définir « aller de soi ».

Je prendrai l’exemple du tabac. A cette même époque, on fumait partout, dans les restaurants, les trains, les avions, sur les plateaux de télévision. On connaissait depuis longtemps le rapport entre consommation de tabac et pathologies graves (cancer, notamment), mais l’idée qu’on puisse l’interdire dans les lieux publics faisait partie de l’impensable global dont elle était alors ce que j’appellerais « un espace-temps».

 « Aller de soi » est sans doute un espace-temps de cet impensable global en ce sens qu’il colle à un problème qui, à un moment donné, ne peut pas franchir le seuil du commun.

A l’époque dont je parle, la société disposait des moyens de savoir/savait que fumer est dangereux pour soi et pour les autres, mais le dire (avec les conséquences d’interdits associés) n’était pas possible parce que cela aurait été alors plus dangereux, en ce sens qu’il aurait eu pour effet d’élargir le champ du commun.

En d’autres termes, quel que soit le problème humain, la stratégie est toujours la même : tenter de dresser des barrières en face des innombrables et incessants problèmes pour les maintenir dans le seul champ individuel, donc repousser le seuil à partir duquel il ne sera plus possible d’éviter d’avoir à affronter le commun essentiel qui nous constitue en tant qu’êtres humains.

Quand Bernard Pivot revient sur la fameuse émission d’Apostrophes où il demande à G. Matzneff pourquoi il s’est spécialisé dans les lycéennes et les minettes (un peu comme il le lui aurait demandé pour une collection de petites voitures), il explique (JDD du 30.12.2020) « Animateur d’émissions littéraires à la télévision, il m’aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des radios ».

Il met ainsi en lumière l’opposition entre le discours individuel (qui aurait pu/dû être le sien – « Ces qualités, je ne les ai pas eues. Je le regrette évidemment, ayant de surcroît le sentiment de n’avoir pas eu les mots qu’il fallait », précise-t-il) et le discours commun d’alors dont il souligne en même temps la fragilité (« s’accommodaient ») et le poids de la généralité.

La question de savoir si les chansons de Gainsbourg seraient publiables aujourd’hui s’inscrit dans la problématique de cet impensable et de son évolution dans la résolution des contradictions individu/commun dont l’œuvre d’art est un constituant.

Si l’on peut écouter Gainsbourg alors que l’inceste et la pédérastie sont aujourd’hui des crimes, c’est parce que son discours est celui de la musique : une des formes esthétiques produites par le contournement/déni de ce commun essentiel et qui touche à l’articulation/fusion corps/esprit. En d’autres termes, l’inceste et la pédérastie en musique  (comme l’antisémitisme – cf. Wagner / la misogynie, l’homosexualité féminine – cf. Baudelaire, etc.) sont hors-champ social/moral.

Si l’art est l’espace au plus près de l’objet du déni (la mort en tant que savoir) dont il est une expression de béatitude (au sens où l’entend Spinoza : des joies déconnectées de la durée), ses formes et surtout la musique (dont la poésie) – en ce sens qu’elle est l’expression physique, matérielle, la plus puissante de et sur notre dualité –   nous permettent d’expérimenter à la fois notre finitude et notre éternité.