Macron et l’identité nationale

Le Monde du 23.12 publie un éditorial relatif à l’interview d’E. Macron à l’Express, dans laquelle il aborde le thème de l’identité nationale et évoque Ch. Maurras et Ph. Pétain, entre autres.

>Ma contribution publiée

La question majeure me semble concerner non ce qu’il dit de Pétain et de Maurras, mais dans quel but il en parle en sachant que ce sont des sujets polémiques et clivants. Idem pour la référence élogieuse à N. Sarkozy. Le simple citoyen (et non citoyen simple) que je suis comprend qu’il s’agit d’une énième tentative  de susciter un débat sans fin sur un objet (identité nationale)  sans réponse puisque il est en construction permanente. Ce débat ressemble à celui que nous pourrions nous tenir avec nous-même puisque l’Administration, dans sa grande sagesse  (inconsciente ?) nous rappelle, qu’il faut régulièrement renouveler notre carte d’identité nationale. Sauf à être un nombriliste masochiste statique, je trouve préférable de marcher en regardant les autres, tous les autres, comme mes semblables. Un amical conseil à E. Macron, s’il me lisait : faites l’essai de lire ou relire Montaigne qui s’occupa, lui aussi, de politique. Pas tout à fait avec le même esprit. 

Combattre la théorie du complot ?

A la Une du Monde du 23.12.2020, un article ainsi annoncé :« Nos conseils pour identifier les discours complotistes et ne pas tomber dans leurs pièges. En 2020, les discours expliquant la pandémie de Covid-19 par des complots ont séduit des millions d’adeptes. Leur succès tient moins à leur véracité qu’à des ficelles rhétoriques éprouvées. Notre guide pour les débusquer. »

Suivent de nombreux injonctions/conseils introduits par « Il convient de… il faut s’imposer de… Il faut se plonger… La même prudence doit s’appliquer… Gare également à… »

Voici ma contribution publiée :

Ces injonctions/conseils sont inappropriés. Le complotisme n’existe que par/grâce à ceux qui en ont besoin, c’est-à-dire besoin du contraire de  ce qui sous-tend ces injonctions/conseils : la raison, la lucidité. C’est également ce qui explique la publicité. L’un et l’autre sont deux expressions d’une angoisse permanente qui trouve un apaisement dans un discours qui crée un ersatz quotidien de croyance religieuse. Croire que ce que l’on voit n’est pas le réel (complotisme) ou que ce que ce l’on voit est l’idéal (publicité), même si l’on sait que ce n’est pas vrai. Enfer dans un cas, paradis de pacotille dans l’autre.

La musique et la danse à l’hôpital et dans l’Ehpad

Claire Oppert est violoncelliste. Elle intervient notamment dans les hôpitaux auprès des malades, dans les Ehpad auprès des personnes âgées en difficulté. (cf. son livre  Le pansement Schubert).

Le 19/12/2020, elle était l’invitée de 28’, sur la chaîne Arte.

L’objet principal de l’entretien était donc le rapport entre la musique et le corps.

Il y eut deux illustrations majeures.

La première montra une femme âgée qui avait perdu ses fonctions cognitives. Elle était pianiste et il lui fut demandé de jouer le 2ème mouvement de la Sonate au clair de lune, de Beethoven. La femme, assise sur le tabouret, dit « je ne connais pas » avant de se tourner vers le clavier et d’interpréter le mouvement de manière brillante, sur le piano (désaccordé !) de l’Ehpad.

La seconde montra une autre femme âgée dans une situation de dégradation psychique identique, aggravée par une incapacité physique qui la contraignait au fauteuil roulant. Elle se nommait (elle est décédée depuis) Marta C. Gonzales, avait été ballerine et avait dansé, à New-York,  dans le Lac des cygnes, de Tchaïkovski.

Dès qu’elle entendit la musique du ballet, elle commença la chorégraphie de ses bras, de ses mains, de ses doigts et son visage disait qu’en cet instant, non qu’elle avait été une ballerine, mais qu’elle était ballerine.

Question d’une des animatrices à Claire Oppert : « Quand vous voyez ces images, ça prouve, ça démontre clairement que la mémoire de la pratique musicale, de la danse aussi, et de la musique, ça ne s’efface pas, ça reste jusqu’au bout ? »

La particularité de ce mode de questionnement – assez fréquent sur les antennes – est que la réponse est fournie et que cette réponse –  du point de vue de l’opinion émise  – est déjà fournie par les images. A la fois une réduction et une paraphrase.

La réponse de Claire Oppert : « Je pense que la musique et l’art en général s’adresse à une partie profonde, inaltérée ; on n’a pas besoin de comprendre la musique pour la sentir (…) la musique atteint la partie centrale, le noyau qui est souvent représenté par le plat de la main sur le cœur, parce que la musique ne passe pas par les circuits intellectuels ».

Ce que révèlent ces deux femmes, musicienne et danseuse, est en effet au-delà d’une « mémoire de la pratique », si l’on entend par « pratique », le travail, les exercices, les répétitions.

Il suffit de voir Angela Hewitt interpréter les Variations Goldberg (arte.tv – cf. article Monteverdi du 25.11) pour voir qu’il s’agit d’ un discours  produit par le corps et  qui s’adresse  au corps.  

Dans le droit fil de la pensée de Claire Oppert, nous voyons une illustration de ce que j’appellerais l’existence organique de la musique.

Autrement dit,  en tant qu’expression de ce que nous sommes – corps et esprit indissociablement imbriqués –   la musique n’a pas, essentiellement, de rapport avec une pratique : ce que nous sommes est à la fois tous les instruments (construits par l’homme) dans leur résonance et la pensée (organique et intellectuelle) de cette résonance.

Elle a ceci de particulier, qu’elle est d’essence matérielle, physique, et qu’elle révèle par son discours sensible, émotionnel,  la dimension immanente de ce que nous sommes en lui conférant une transcendance intrinsèque.

En ce sens elle participe de la philosophie.

C’est ce qui explique la quasi inexistence de son enseignement à l’école. Le piano désaccordé de l’Ehpad est l’illustration, ici choquante et obscène à bien des égards, du « ça n’est pas essentiel ».

L’émotion que créent ces deux vidéos est ambiguë : il y a, dans ce qui la suscite,  quelque chose qui touche au pathétique (des femmes en état de démence qui parviennent  quand même à produire l’image d’un « sensé ») et au « mystère/miracle » qui sous-tend plus ou moins la question de l’animatrice.

Que faudrait-il pour que ces images nous apparaissent non comme exceptionnelles mais comme « normales » ?

Que la musique cesse d’être considérée comme le problème d’une appétence mystérieuse, qu’elle soit débarrassée de la question du « don », du « chante faux ».

Autrement dit, que ce que nous sommes soit objet d’enseignement dès l’entrée à l’école maternelle et que la musique en soit le premier support matériel.

Deux sujets d’actualité

A la Une (Le Monde du 21.12.2020) propose entre autres un sujet sur la Grande-Bretagne et un sur l’influence du catholicisme dans le mouvement écologique.

J’ai publié ces deux contributions en réponse à un lecteur (1) et à un passage de l’article (2)

1 – Grande-Bretagne

« En GB, un homme politique a pris le pouvoir par surprise (…) En France un homme politique a pris le pouvoir par surprise« 

Vous remarquerez que les deux expressions répétées (= anaphore, en rhétorique) contiennent la même erreur. Aucun des deux hommes n’a pris le pouvoir. L’un et l’autre y ont accédé après une élection. Ce qui conduit à réorienter votre analyse et à tenter d’expliquer pourquoi les peuples britannique et français ont eu besoin de les élire disons à un instant T. Ce qui se produit ensuite est le passage de cet instant T à l’expérimentation, autrement dit le décalage entre le discours (demandé,  attendu, prononcé et applaudi) et le réel tel qu’il est vécu et perçu. Autrement dit encore, la confrontation entre deux passions : celle du désir et du rêve, exploitée dans l’instant T, et celle de la déception qui lui succède, exploitée par des analyses inadéquates. 

Manque sans doute, dans les deux moments, la sollicitation de la raison pour l’analyse des possibles.

2 – Catholicisme et écologie

« Pour François Mandil,  [passé par les organisations catholiques du Mouvement eucharistique des jeunes et des Scouts et guides de France, dont il a dirigé la communication, il a aussi été faucheur volontaire d’OGM, tête de liste écologiste aux municipales de Pontarlier (Doubs) en 2008 et membre du conseil fédéral d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), qui fixe les orientations du mouvement]  le lien s’est fait aussi avec la critique du matérialisme. « Dans ma famille, où certains étaient des catholiques plutôt traditionnels, il y a toujours eu cette idée que l’épanouissement ne passait pas par la consommation. »

Une précision : le matérialisme est une philosophie qui n’a rien à voir avec la société de consommation, encore moins avec l’appétence pour l’objet matériel. Elle est une immanence qui, comme son nom l’indique, n’a pas besoin de références « surnaturelles » pour comprendre le monde : la matière se suffit à elle-même. Il semble que la connaissance scientifique corrobore cette philosophie à laquelle tout individu est confronté et qui a souvent été combattue par la religion qu’elle invalide puisqu’elle nous confronte à la mort « telle qu’elle est ». C’est en quoi la confrontation peut être difficile.

>>> Une réponse :

« Le matérialisme qu’évoque F. Mandil n’est bien sûr pas le matérialisme philosophique auquel vous faites référence. Soyez de bonne foi, tout de même. »

>>> et ma réponse

Bien sûr », dites-vous. Bon. Mais sur quoi s’appuie cette certitude ? Est-ce que F. Mandil ignorerait ce que signifie « matérialisme » ? Le jeu de la confusion est un des outils des idéologies, religieuses ou pas. Et j’ai cru comprendre que M. Mandil fait partie d’une religion. « Matérialiste, matérialisme » ne sont jamais utilisés, tels quels, sans précision, de manière innocente par les croyants, je parle de ceux qui connaissent le sens des mots. Mais de bonne foi, bien sûr.

Conte de Noël (fin)

Le policier de garde l’informa que Champin
attendait dans la « marmite » n°1. Ils donnaient ce
nom aux salles destinées à faire « mijoter » ceux qui
allaient être interrogés. Un magnétophone dissimulé
dans le bureau était discrètement mis en
route quand un suspect y était introduit. Il arrivait que
certains se mettent à soliloquer.
Walkowski demanda au gardien de lui amener
l’aumônier dans une vingtaine de minutes.

Il laissa l’ascenseur et monta au quatrième par l’escalier.

Il poussa la porte du bureau des inspecteurs.
Duroc était installé devant son ordinateur. Il avait
défait sa cravate et ouvert le col de sa chemise. Un
gobelet de café était posé à côté du clavier.
– Champin est inconnu au fichier central, dit-il. Je
suis sur le site des faits-divers. – Les services de
police avaient commencé à constituer un fichier
informatique regroupant les fait-divers qui avaient
donné lieu à des poursuites – Je viens de regarder ce
qui s’est passé à Courrières pendant les deux
dernières années. Rien qui ait un rapport avec
lui. – Il prit à côté de l’ordinateur un dossier
qu’il tendit au commissaire – Ses délires.
– Je vais voir ça. Je te laisse continuer.
Il gagna son bureau. La bouteille d’eau minérale
laissée par le juge quelques heures plus tôt était là,
couchée sur la table, vide. Il la jeta dans la poubelle,
posa son manteau, sa veste et défit sa cravate en
passant dans le petit cabinet. Il avait en réserver dans son placard deux chemises blanches, une cravate noire en tricot – la seule qu’il mettait –,  un rasoir et de quoi faire une toilette sommaire.
Le café finissait de passer quand l’aumônier arriva,
précédé du gardien qui indiqua discrètement qu’il n’y
avait rien sur la bande magnétique.
Walkowski indiqua un siège en face de
lui, sans cesser d’examiner le dossier préparé par
Duroc. Délires n’était pas un terme excessif pour
qualifier les écrits de l’aumônier.

Champin, les traits tirés par le manque de sommeil, manifestement fatigué, eut le réflexe de remettre en place le crucifix avant de
croiser ses mains sur ses genoux.
– Si je vous comprends bien, monsieur Champin,
attaqua-t-il d’emblée en montrant la feuille du sermon
écrit pour la messe de minuit, le massacre ordonné
par Hérode fut une bonne chose ?
– Il y a toujours un prix à payer pour les fautes
commises, monsieur le commissaire.
– Quelles fautes avaient commises ces enfants ?
Champin esquissa un sourire ironique.
– Il s’agit de fautes collectives, celles de
l’humanité qui refuse d’écouter la parole de Dieu. De
toute façon…
Il haussait les épaules de manière convulsive.
– Oui ? – Toute naissance est sanglante !
– Toute naissance est sanglante… répéta
pensivement Walkowski sous le regard intrigué de
l’aumônier. – Il revit cette même phrase
manuscrite, soulignée et suivie d’un point
d’exclamation dans le journal de Jeanne Grand – Que
voulez-vous dire, exactement ? Qu’il y a du sang au
moment de la naissance ?
Champin déglutit difficilement.
– Il arrive aussi qu’un enfant tue sa mère en naissant… murmura-t-il en remettant en place une nouvelle fois le crucifix.
Walkowski enregistra ce qui pouvait être un début de confidence. Mais Champin, les mains à nouveau croisées sur les genoux, s’était refermé, comme s’il
se reprochait d’en avoir trop dit.
Walkowski jeta un coup d’œil derrière lui en direction de la cafetière.
– Voulez-vous un café ?
Champin eut un moment d’hésitation.
– Non, se reprit-il avec l’air de celui qui a triomphé de la tentation.
Walkowski alla se servir et revint avec une tasse qu’il posa à côté de lui.
– J’ai trouvé dans vos textes des expressions que j’ai déjà lues dans la lettre écrite par Josiane Reblot avant son suicide.
Champin avait baissé les paupières.
– J’ai aussi retrouvé les extraits du journal que vous envoyait Jeanne Grand. En particulier, ceux où elle se présente,  où elle écrit « je serai lui pour me punir de ma féminité », ainsi que la lettre qu’elle a envoyée au Progrès où elle annonce un « acte sanglant d’une extrême violence ».
Champin gardait les yeux fermés. Walkowski but un peu de café.
Duroc ouvrait la porte après deux coups frappés.

Il tenait à la main une feuille de papier et la tendit à Walkowski en hochant la tête.

–Vous avez trouvé ! dit Champin en le regardant avec un rire forcé.
Il était d’une pâleur inquiétante.
– Vous ne voulez vraiment pas de café ?
Il haussa les épaules. Walkowski se leva et
alla remplir deux tasses. Il les installa sur le plateau
avec la boîte de chocolats. En revenant, il fit un signe
à Duroc qui tira une chaise.
– Servez-vous, dit Walkowski en poussant le
plateau vers les deux hommes.
Champin sortit le chocolat de son emballage avec
une certaine fébrilité. Il le posa sur sa langue en
fermant les yeux avant de prendre une tasse.
Duroc l’observait pendant que Walkowski
prenait connaissance des renseignements.
– Voulez-vous nous raconter ce qui s’est passé le
25 mars 1996 à Courrières ?
Champin venait de reposer sa tasse et avait repris
sa position. Maintenant, il regardait fixement le
commissaire. Le moment clé de la décision. Soit il
continuait à jouer, soit il choisissait de dire la vérité, sa vérité, comme Grand. La première manifestation de ce choix était toujours d’ordre physique et c’est elle que guettait le commissaire dans l’attitude de l’aumônier, manifestement tiraillé par
des pulsions contradictoires.
– Vous êtes hostile à l’IVG… commença doucement Walkowski.
– La loi Veil de 1975 qui légalise l’avortement est un crime contre l’humanité ! riposta Champin, les yeux étincelants.
Walkowski et Duroc échangèrent un regard.
– Et qui décide de ce qui est crime contre l’humanité ?
Champin se pencha, les mains accrochées au rebord du bureau.
– La loi divine, commissaire ! Celle qui est au-dessus de toutes les lois humaines, la loi qui dit « Tu ne tueras point », la loi qui nous rappelle que la vie ne nous appartient pas, qu’elle est un don divin que nul n’a le droit de supprimer !
Walkowski attendit qu’il se soit calmé et appuyé à nouveau au dossier de la chaise.
– Vous avez la mémoire courte, monsieur Champin, mais je ne veux pas entrer avec vous dans un débat théologique. Je lis qu’il y a eu à
Courrières une intrusion dans une clinique qui pratiquait
l’IVG autorisée par la loi, qu’il y a eu des blessés, dont certains
gravement atteints, qu’une plainte a été déposée contre
l’association qui avait appelé à cette intrusion et dont
vous étiez ce qu’il est convenu d’appeler la tête
pensante. – Il leva la main pour arrêter une protestation
– J’ajoute que Josiane Reblot s’est tuée, persuadée
qu’elle était en état de souillure, pour reprendre votre
terme, et que Jeanne Grand se sent coupable d’être une
femme au point de s’identifier à vous… ou alors à
Jésus… comme elle l’écrit dans son journal.
Champin arborait un rictus et regardait Walkowski avec une arrogance non dissimulée. Il avait choisi la voie du déni.
– Ce n’est pas tout, continua Walkowski, mais sur
un autre ton. J’ai parlé à Jean-Marc Malhuc : il est
décidé à porter plainte pour le crime que vous avez commis contre lui et que votre hiérarchie a réussi à étouffer jusqu’ici. Quant au massacre des enfants, j’ai lu ce que vous racontez dans votre sermon de la messe de minuit, et j’imagine
aisément le contenu de ce que vous appelez vos
entretiens avec Joseph Legendre, un homme fragile, disiez-vous. L’aumônier haussa les épaules.
– Il appartiendra au juge d’instruction d’examiner
les chefs d’inculpation qu’il peut retenir contre vous.
Il existe une loi protégeant les personnes en état de
faiblesse psychique contre ceux qui tentent de les utiliser pour
satisfaire leurs fantasmes ou leurs perversions. C’est
une loi humaine, monsieur Champin, simplement
humaine, parce que c’est devant des hommes que
vous aurez à rendre compte de vos manipulations.
Pour l’instant, vous êtes en garde-à-vue en attendant
la comparution devant le juge d’instruction.
Champin avait refermé les yeux et serrait
fortement le crucifix qui pendait sur sa poitrine.
Walkowski décrocha le téléphone et appela le gardien.
                                             *
La neige tombait toujours. Les véhicules de
déneigement étaient à l’œuvre sur l’axe nord-sud
qu’il l’emprunta jusqu’à la montée de Caluire. Elle
venait d’être dégagée et il gagna le plateau sans trop
de difficulté. La route de la Dombes était à peine
visible, mais elle était pratiquement plane et il put se
concentrer à nouveau sur l’affaire.
Il se répéta la question de Legendre : « Dites,
monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison avec eux ? » Legendre ne
l’appelait jamais « monsieur le commissaire », mais
toujours « monsieur Walkowski »… En même temps,
il se rappela qu’il lui avait dit ignorer l’heure à
laquelle l’aumônier, croyait-il, avait ouvert la porte de
la chambre pendant la nuit. Il avait ajouté qu’il
n’avait pas regardé sa montre, mais qu’il devait être
près de minuit – ce que les indications fournies par
Champin avaient confirmé. Ce mensonge dérisoire
était celui d’un enfant, et s’il avait refoulé les
questions qu’il aurait dû lui poser à ce moment-là,
c’est parce qu’il n’avait pas eu le courage de regarder
la réalité que Legendre lui mettait naïvement sous les
yeux en lui demandant « Vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison ? ». Plus un étonnement qu’une
question. De toute façon, qu’est-ce que cela aurait
changé ? Et puis, il valait mieux qu’Anne-Marie
Legendre soit ramenée chez elle avec son fils par son
mari. Après…
Il se rendit compte trop tard qu’il abordait le virage
des Echets à une vitesse excessive. La voiture dérapa
et commença un tête-à-queue. Il eut beau contrebraquer, le volant s’emballa entre ses mains, la Safrane, folle, tourna deux fois sur elle-même et traversa la route avant de s’arrêter sèchement contre le talus, sur la gauche de la chaussée. Dans un premier temps, Walkowski réagit comme s’il se
trouvait dans une situation banale : il embraya sur la
seconde vitesse, remit doucement la voiture dans le
bon sens en opérant un demi-tour et reprit la direction
de la Dombes. Ce n’est qu’une centaine de mètres
plus loin, au moment où il croisa un énorme camion,
qu’il réalisa qu’à quelques secondes près… et il fut
pris d’un tremblement irrépressible.

Mionnay était à deux kilomètres.

Il parvint à se maîtriser et resta en
troisième sans dépasser les cinquante à l’heure. En
traversant le village, il aperçut une lueur dans le fond
de la boulangerie située en retrait de la route. Il y
avait acheté du pain quelquefois. Il actionna le
clignotant, vint s’arrêter devant la porte, coupa le
moteur, éteignit les phares, descendit et alla frapper à
la vitre. Une lumière s’alluma dans le magasin et un
homme qui portait un calot blanc, un tee-shirt et un
bermuda poudrés de farine vint ouvrir.
Walkowski se présenta et expliqua, sans pouvoir
contrôler les tremblements qui le secouaient. Le
boulanger le fit entrer, referma et le conduisit tout au
fond, dans le fournil. Les odeurs de farine, de pâte, la
chaleur du four à bois et les teintes mordorées du pain
cuit agirent sur lui comme un électrochoc.

Les tremblements cessèrent.
Il y avait dans un coin une petite table en bois
flanquée d’un banc et une desserte. Sur la table, un
bol blanc avec du café, une cafetière italienne, une
motte de beurre, une ficelle, un laguiole ouvert.
– J’allais prendre mon petit-déjeuner, vous allez
m’accompagner, dit le boulanger en tirant le banc.
Mettez-vous à l’aise, le porte-manteau est derrière vous.
Il sortit d’un placard encastré un second bol
pendant que Walkowski accrochait son manteau et sa
veste, dénouait sa cravate et ouvrait le col de sa
chemise. Ils s’assirent côte à côte. Le boulanger versa
du café et désigna le beurre.
– Il vient de la ferme, un peu plus haut, vous la
voyez de la route. – Il saisit la ficelle qui craqua sous
ses doigts – Elle sort du four.
Il la coupa en deux, ouvrit un des morceaux dans
le sens de la longueur et le tartina généreusement.
Walkowski regardait fixement les perles d’eau qui
brillaient sur la motte. Il revit sa mère, écrémant le
lait, battant elle-même la crème et sentit monter les larmes.
Le boulanger posa la tartine et prit sur la desserte
un linge blanc qu’il lui tendit.
– Le contrecoup, c’est normal, laissez venir, dit-il
en préparant l’autre moitié.
Il laissa venir. Le boulanger, la bouche pleine,
jetait des coups d’œil en coin. Walkowski finit par
mordre à son tour dans le pain beurré, tourna la tête et
opina lentement tout en mastiquant sa tartine. Le
boulanger répondit d’un simple battement des paupières.
Ils burent leur bol de café sans prononcer un mot.
A un moment, le boulanger s’interrompit pour sortir
une fournée. Ils écoutèrent le pain dans le même silence.
Walkowski songeait au poème de Rimbaud, Les Effarés. Il finit par se lever.
Pendant qu’il remettait sa veste et son pardessus, le
boulanger choisit une ficelle qu’il glissa dans un
sachet – pour le petit-déjeuner de votre femme, précisa-t-il.
Il le raccompagna. Ils se serrèrent longuement la main.
Les flocons de neige tourbillonnant dans la lumière
du lampadaire produisaient un spectacle féérique.
Walkowski eut dans les yeux des images de
bonhommes de neige au nez de carotte, de boules
glaçantes lancées dans des éclats de rire, de luges de
bois ferré dévalant les prés…
Avant de démarrer, il choisit parmi les CD de la boîte à gants, Les Vêpres de la Vierge de Claudio Monteverdi, dans l’interprétation de John-Eliot Gardiner.
                                           *
Sur la ligne droite, après Villars-les-Dombes, il
aperçut à travers le rideau des flocons des lumières
clignotantes des deux côtés de la route. En approchant
il reconnut les gyrophares bleus de la gendarmerie et
fut saisi d’un pressentiment.
Il s’arrêta derrière un fourgon garé sur la droite.
Un homme en uniforme s’approcha. Il se présenta. Le gendarme salua.
– Une camionnette qui allait trop vite et qui a
dérapé. Le type a traversé la route et est allé percuter
l’arbre, là. C’est le seul du coin, – il secoua la tête – à se demander s’il ne l’a pas fait exprès !
– Combien de personnes ?
– Un homme, une femme et un bébé. Morts sur le coup, tous les trois. C’était un menuisier de Chalamont. L’enfant n’avait que quelques jours. Ils ont été
emmenés à la morgue de Bourg, il y a une demi-heure.
– Legendre, c’est ça ?
Le gendarme le dévisageait avec des yeux ronds.
– Il faisait des travaux chez moi, précisa Walkowski, et son épouse venait d’accoucher à Lyon. Ils rentraient de la maternité.
Un pompier s’était approché. Il passa sa main sur la visière pour chasser la neige.
– Ils n’étaient pas de Chalamont même, mais du côté des Vernes. Je le connaissais. Il venait de l’assistance. Il avait tout de même réussi à monter son affaire. Quand on a la poisse…
– Vous pourrez passer à la gendarmerie, commissaire ?
– Qui dirige l’enquête ?
– Le commandant Masse. Il est là-bas.
– Je le connais. Je vais le voir.
Il traversa la route. La neige s’épaississait encore.
Il reconnut, quelques dizaines de mètres plus loin, la
camionnette de Legendre encastrée dans un hêtre. Le
moteur était entré dans la cabine sous la violence du choc.
Le commandant Masse finissait de noter les
derniers relevés. Il répéta ce qu’avait expliqué le
gendarme en insistant sur l’aspect insolite de
l’accident. La camionnette allait bien trop vite, le
compteur était bloqué à près de 90, et
rien n’indiquait l’implication d’un autre véhicule.
– Peut-être un malaise. L’autopsie nous le dira.
– Je peux jeter un œil ?
– Allez-y. Je finis de noter les mesures. Je vais faire enlever l’épave.
Dans ce qui avait été la partie arrière de la
camionnette, il trouva le sac, intact, à côté de la valise
qui avait explosé sous le choc. Il enfila des gants
d’examen dont il avait toujours une paire sur lui et
tira la fermeture à glissière. La combinaison verte
avait été fourrée n’importe comment. Il la déplia. Le
devant était maculé de taches rouges et une paire de
gants de caoutchouc noir portait des taches
identiques. Il trouva encore au fond du sac un grattoir
équipé d’une large lame de rasoir. Lui aussi portait
des marques rouges mêlées à la peinture bleue que le
menuisier avait dû enlever sur la pergola. Il enverrait
un message à Anselme qui allait être surpris de
trouver des traces bleues sur les poignets des
enfants. Il y avait aussi deux flacons de kirsch vides
et une boîte de griottes-alcoolisées, vide, elle aussi.
Il remit tout dans le sac et fit glisser la fermeture.
Masse s’approchait.
– Je vous demande de veiller tout particulièrement
à ce sac. C’est une pièce à conviction qui ne concerne
pas directement l’accident, mais une affaire dont je
m’occupe. Je vous appellerai en fin de matinée. J’ai
conservé le numéro de votre portable.
Les deux hommes avaient collaboré dans la
dernière enquête de Walkowski.
Il regagna sa voiture et appela le directeur de l’hôpital.
En s’engageant dans l’allée qui conduisait à sa
maison, il constata que la lumière brillait dans le
salon. Pauline ne s’était pas couchée. La montre du
tableau de bord indiquait cinq heures cinquante-cinq. Le
troisième millénaire commençait à peine. Il était
encore temps de se souhaiter une bonne année.
                                          *
                               Epilogue
Samedi 1er janvier 2000 – 9 heures – La Dombes
Walkowski s’était levé à sept heures. Pauline
dormait. Après un passage dans la salle de bain, il
était descendu en robe de chambre dans la cuisine se
préparer du café. Au passage, il avait pris le paquet
sur la table du salon.
Ses deux fils le lui avaient donné en début de
soirée, avant de partir rejoindre leurs
amis pour fêter le passage au troisième millénaire, et
ils lui avaient fait promettre de ne l’ouvrir que
le lendemain, lorsqu’il serait seul et disposerait de deux heures sans le risque d’être dérangé.
Il avait posé le paquet sur la table du salon non sans remarquer l’œil amusé de Pauline. D’accord, il attendrait le lendemain matin.
Ils avaient légèrement réveillonné après avoir
regardé Les Enfants du Paradis. Un rite auquel ils
sacrifiaient le soir du 31 décembre. Ils s’étaient
couchés un peu après minuit.
Il avait d’abord tâté le paquet pour tenter d’en
deviner le contenu ; le format semblait indiquer un
document épais, peut-être un magazine, mais
l’absence de rigidité excluait un livre. En ôtant le
papier cadeau, il avait été ébahi de découvrir un
roman écrit par ses fils – leurs prénoms et leur
patronyme figuraient en haut de la première page –
plus exactement un roman policier intitulé
Le massacre des innocents. Soixante-dix-neuf pages
dactylographiées et reliées. Il avait posé sur la table le
pot à café, une tasse, et avait lu d’une traite.

Il était près de neuf heures quand il termina la lecture.

Il savait bien que ce qu’il venait de lire était une fiction, mais, pour être tout à fait sûr, il tourna le bouton du poste de radio réglé sur une chaîne musicale qui diffusa un bref journal : la nuit de la Saint-Sylvestre avait connu ses incidents habituels
avec son lot de voitures brûlées ; la neige était tombée
un peu partout en abondance, il faisait froid et il était
conseillé d’être prudent si on prenait le volant.

Pas de massacre d’enfants, ni à Lyon, ni ailleurs.

La musique reprit après les informations.
Il y eut un bruit de porte à l’étage.

Il prépara à nouveau la cafetière et coupa des
tranches de pain qu’il glissa dans le toasteur. Pauline
descendait en robe de chambre, un sourire sibyllin sur
les lèvres. Ils s’embrassèrent en se souhaitant une
nouvelle fois une bonne année.
– Tu as fini de lire ?
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre.
– Tu attendais, c’est ça ?
Elle répondit par le même sourire. Il éteignit le poste.
– On en parle pendant le petit-déjeuner ?
Ils disposèrent sur la table les bols, le pain, le
beurre et les confitures, et s’installèrent l’un en face
de l’autre, comme tous les matins.
– Au fond, ce qui m’étonne le plus, commença-t-il,
c’est la connaissance qu’ils ont de ceux avec lesquels
je travaille : les inspecteurs, le procureur, le juge, le légiste, le journaliste… Comme s’ils les côtoyaient quotidiennement !
– Tu en parles souvent.
– Je ne pensais pas à un tel investissement.
– C’est une réplique du tien. L’investissement, c’est surtout ça qui se transmet.   – La dent qu’ils ont contre la religion, c’est lié à ce que j’ai raconté de mon père ? – Oui, et à ce qui s’est passé quand ils étaient en terminale. – L’histoire du voile… – Et l’intrigue, tu en penses quoi ? – Je me doutais bien que la lettre était un leurre mais je n’ai soupçonné Legendre qu’à la fin. A propos de cette lettre, tu les as aidés pour la rédiger ? – Arnaud-Jan avait participé à un séminaire sur la psychopathie. J’ai seulement modifié quelques détails. – Pour les enfants, c’est son passage en obstétrique qui l’a beaucoup marqué. Et pour nos discussions ?
– Sur l’interprétation de la lettre ?
– Oui.
– Là, non, je ne suis pas intervenue. C’est eux, tout seuls.
– Ils nous connaissent bien… Qu’est-ce que tu en dis ?
– En général, les parents ignorent l’essentiel de ce que leurs enfants retiennent d’eux. C’est un sujet délicat à aborder. La fiction est un moyen.
Walkowski secouait la tête.
– Franchement, je ne les savais pas si observateurs, ni si inventifs.
– Avec toi, ils ne manquent pas de matière, c’est le moins que je puisse dire !
– Tous les enfants de flics n’ont pas une imagination aussi fertile, que je sache. Tu y es pour moitié. Cinquante, cinquante.
Il entreprit d’étaler du beurre sur une tranche de pain, avec une pensée amusée pour le boulanger fictif de Mionnay.
Elle le regardait, cherchant à deviner. Il leva les yeux.
– Je pensais à leur boulanger… Et Legendre… S’il lisait ça…
– Ils ne l’ont pas écrit pour le publier, tu t’en doutes.
– En tout cas, c’est un beau cadeau !
– Et je peux te dire qu’ils ont eu beaucoup de plaisir à l’écrire.
Le téléphone sonna. Ils jetèrent un coup d’œil à l’horloge. Trop tôt pour les parents de Pauline.
Il prit la communication.
– Oui ?
– Monsieur Walkowski ?
La voix, forte, était aisément reconnaissable. Il posa la main sur le combiné.
– Legendre ! Il ôta la main et activa le haut-parleur.   – Bonjour, monsieur Legendre. – Bonjour ! Je vous appelle pour vous annoncer que notre garçon est né ce matin, juste après minuit.  C’est un garçon, comme ils avaient dit !
Ils échangèrent un regard d’incrédulité, se retenant pour ne pas rire. – Allô ?
Walkowski se reprit.
– Oui, oui, je vous entends, monsieur Legendre… J’informais Pauline… Toutes nos félicitations… Comment va votre épouse ?
– Très bien !
– Où a-t-elle accouché ?
– A l’hôpital de Bourg.
– Et… tout s’est bien passé ?
– Parfait ! On est arrivé juste avant la neige.
– L’accouchement n’a pas été trop pénible ?
– Même pas, non. C’est rare que ça aille si vite la première fois, à ce qu’ils ont dit.
– Eh bien… vous saluerez votre épouse pour nous, et nous vous souhaitons une bonne année à tous les trois !
– Et nous de même !
– Au fait, quel prénom avez-vous choisi ?
Il regardait fixement Pauline.
– Jules ! Vous aimez ?
– Oui… C’est un beau prénom. Encore toutes nos félicitations ! Au revoir, monsieur Legendre !
– Je voulais vous dire aussi : pour la pergola, il faudra attendre, avec ce froid et cette neige. Et puis, il y a la couleur qu’il faudra choisir. Moi, je verrais bien du bleu. Hein, qu’est-ce que vous en dites ?
Ils se dévisageaient, les yeux ronds.
– Vous êtes toujours là ?
– Oui, oui, je suis là… Bleu… Euh…  Nous allons réfléchir… A bientôt, monsieur Legendre.
– C’est ça, à bientôt.
Walkowski reposa le combiné, songeur.
– Jules…  Est-ce qu’ils n’auraient pas dû choisir Pierre-Paul ?

                                           ***

Conte de Noël (6)

On frappa. Hortense Delamarre était accompagnée
d’une femme d’allure imposante au visage plein. Elle
entra d’un pas décidé et se planta au milieu de la
pièce. Elle était coiffée d’un bonnet d’astrakan,
portait un duffle-coat vert bronze sur un pull gris en
grosses mailles et un fuseau noir pris dans des bottes
fourrées. La présence des trois hommes dans le
bureau de la surveillante ne parut pas l’émouvoir.
– Laure Gagnin, sage-femme, se présenta-telle d’une voix énergique avant que Castelin ait pu
dire un mot. Le directeur m’a fait appeler d’urgence.
Que se passe-t-il ? Personne n’a rien voulu me dire !

Ses yeux noirs, vifs, exprimaient une vive
irritation. Castelin la pria de s’asseoir. Elle se posa
sur le bord de la chaise, ramenant sur elle le sac
qu’elle portait en bandoulière. L’infirmière resta à
debout à côté d’elle. Elle écouta Walkowski, les yeux
écarquillés, la main sur la bouche, dans un état de
sidération, puis elle leva la tête vers sa collègue,
comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une
très mauvaise plaisanterie.

Elle eut une réaction brusque, comme pour se débarrasser d’un fardeau, se leva d’un coup et pointa un doigt en direction du commissaire.
– Et vous dites que c’est quelqu’un du service qui
a tué ces pauvres enfants ! – Sa tête était agitée de
petites secousses – Comment pouvez-vous dire ça !  Non ! C’est impossible !
Elle répéta plusieurs fois « impossible ! ».
Walkowski avait repris son stylo.
– Pouvez-vous répondre à quelques questions, madame Gagnin ?
Tendue, au bord d’une nouvelle explosion, elle réussit à se calmer et hocha la tête en se rasseyant.

– A quelle heure avez-vous fini votre service hier soir ?
– Vers vingt-heures.
– Votre présence n’était pas nécessaire pour la césarienne ?
Elle eut une seconde d’hésitation.
– Non.
– Madame Gagnin, à l’exception de ce qui concerne l’enquête, rien ne sortira de cette pièce. Je vous repose ma question.
La sage-femme leva les yeux vers sa collègue qui eut un léger battement des paupières.
– Je pense que le docteur Grand a provoqué la césarienne.
– Provoqué ?
– Pour moi, il n’y avait pas d’urgence et… je ne suis même pas vraiment certaine qu’elle était nécessaire. Mais là, je peux me tromper.
Walkowski s’adressa à Hortense Delamarre.
– Cette décision du docteur Grand pourrait-elle
avoir un rapport avec ce dont vous m’avez parlé ?
– Laure est au courant de la liaison du docteur et de la surveillante, comme tout le monde.
– Oui, mais ça n’a aucun rapport ! Je vous répète que le docteur Grand n’a rien à voir avec la mort des enfants !
– Quand la surveillante reprend-elle son service ? Laure Gagnin interrogea du regard sa collègue.
– Nadège Canet est en vacances depuis hier soir, pour une semaine, répondit Hortense Delamarre. Chaque année, elle loue un chalet dans les Alpes. Pour Noël ou le premier janvier. Cette année elle était
de service pour Noël.
– Bien. – Il consulta brièvement du regard le juge
et le procureur – Je vous remercie. Vous pouvez
toutes les deux rejoindre le directeur. – Il prit son calepin et son stylo – Je vous accompagne.

                                                          *

– J’ai parlé au directeur. Nadège Canet a une cinquantaine d’années, elle est divorcée et mère de deux enfants qui la rejoignent
pour les vacances. Il m’a dit qu’il était au courant de la liaison. C’est bien un secret de polichinelle. Il m’a confirmé qu’Henri Grand n’a pas envie de prendre sa retraite et qu’il fait tout pour reculer l’échéance.
– Bon. Il n’a pas envie de prendre sa retraite, il a
précipité ou inventé la césarienne pour avoir une
bonne raison de sortir de chez lui le soir du 31, sans
doute pour retrouver la surveillante
dans son bureau, récapitula Castelin, mais rien de tout cela ne constitue un mobile pour…
La vibration du portable du commissaire l’interrompit.

Boustin. Walkowski prit l’appel en activant le haut-parleur.
– Nous t’écoutons, Damien.
– Je suis chez le docteur Grand. Il est à côté de moi. J’ai commencé par examiner le bureau. J’ai trouvé un journal intime dans un tiroir de son bureau. Ecoutez, patron, – la voix de l’inspecteur trahissait une grande nervosité – la dernière page écrite, c’est le texte de la lettre anonyme. Mot pour mot et c’est la même écriture. Il n’y a
pas le moindre doute. Le reste du journal aussi. Il manque trois pages au début. Elles ont été découpées. – Est-ce qu’il a protesté quand tu as voulu fouiller son bureau ? – Non. – Est-ce que le tiroir était fermé à clef ? – Non.
– Bien. Amène-le à la PJ avec le journal  et les autres documents écrits que tu peux trouver.
Ils entendirent Boustin donner l’information et Grand demander avec insistance à parler au commissaire.
– Je vous le passe, annonça Boustin.
– Commissaire, mon épouse est très fatiguée. Je lui
ai donné un calmant hier soir et une garde-malade est
restée auprès d’elle pendant que j’étais à l’hôpital.
Elle vient de partir. Jeanne va se réveiller d’un
moment à l’autre et elle n’est pas dans un état qui lui
permette de rester seule.
– Un instant.
Il se concerta brièvement avec Castelin et de Lavour.
– Monsieur Grand ? Passez-moi l’inspecteur… Damien ? Je viens. Tu restes avec lui et tu ne le perds pas des yeux. Même si sa femme le demande.
Grand avait entendu. Boustin lui demandait de se calmer.
– Je vous attends. Je vous donne l’adresse.
Walkowski nota le renseignement, coupa la communication et se leva.
– Quelque chose vous gêne, commissaire ?  demanda de Lavour en nouant son écharpe.
– Le journal dans un tiroir pas fermé à clef et l’absence de protestation quand Boustin l’a saisi.
– Le fait est qu’il n’a pas paru contrarié quand vous lui avez annoncé qu’il serait accompagné par un inspecteur pour une perquisition.
Castelin remontait la fermeture Eclair de son blouson. De Lavour nouait son écharpe. Ils se serrèrent la main. Le procureur et le juge se rendaient au palais de justice d’où ils prendraient contact avec
la mairie et la préfecture pendant que Walkowski poursuivrait l’enquête depuis la PJ.
Il prenait son pardessus quand le portable vibra de nouveau. Duroc.
– Je suis chez monsieur Champin, commença
l’inspecteur avec son calme habituel. Il est à côté de moi et j’ai mis le haut-parleur. Il occupe deux pièces au séminaire de Saint-Irénée. J’ai trouvé dans ses papiers la lettre anonyme ainsi que d’autres textes,
écrits à la main ou tapés à la machine. Il y a en a un,
en particulier, qui parle d’un massacre d’enfants. Il est écrit à la main mais l’écriture est très différente de celle de la lettre.
– La lettre est la seule qui soit de cette écriture ?
– Non. Il y a aussi trois textes. Je les ai parcourus, c’est le même délire.  Ils sont dans une chemise qui porte les initiales JG. Les autres, qui sont écrits à la main, dont celui du massacre d’enfants, sont du genre pattes de mouche. Apparemment, c’est l’écriture de monsieur Champin.
Walkowski entendait dans le combiné les protestations de l’aumônier.
– Il dit qu’il s’agit des saints innocents du Nouveau Testament et il voudrait vous parler.
– Passe-le-moi, René.
– Votre inspecteur parle de l’homélie que j’avais préparée pour la messe de minuit et…
– Celle de Noël ou celle de cette nuit ?
– Celle de cette nuit, évidemment ! Il s’agit d’un épisode de l’évangile de Saint-Mathieu et…
– Je connais. Repassez-moi l’inspecteur… René ? Amène monsieur Champin à la PJ et apporte les documents que tu as trouvés.
Il ignora les nouvelles protestations, coupa la communication et entreprit de mettre bout à bout les informations qu’on venait de lui communiquer : la lettre anonyme
envoyée au Progrès faisait partie du journal intime trouvé chez le médecin… Cette même lettre, écrite de la même main, se trouvait également chez l’aumônier avec un texte écrit de sa main relatant un massacre d’enfants, celui dit des saints innocents, à l’en croire.

Il s’apprêtait à sortir quand Lestable arriva. Le directeur avait dû passer sous la douche et s’était changé. Ce n’était plus le fêtard éméché de tout à l’heure mais l’administrateur qu’il devait être habituellement.
– J’ai mobilisé des médecins, des infirmières, des
psychologues, la sage-femme que vous venez de voir,
annonça-t-il. J’ai seulement dit que la situation était
exceptionnelle. Ils commencent à arriver. Je pense
qu’il faudrait les informer. De toute façon, les deux
infirmières et la sage-femme sont au courant.
– Je suis d’accord, mais demandez-leur de ne rien divulguer. Le procureur et le juge vont rencontrer le préfet et le maire.  C’est eux qui vont gérer la situation et qui prendront contact avec les médias.
– C’est noté. De notre côté, nous allons devoir informer les mamans,
les familles… Je ne sais pas encore comment… Les psy sont en train d’y réfléchir et les avis sont partagés. Moi, je serais partisan de réunir tout le monde et de dire ce qu’on sait.
– Je partage votre point de vue. Il s’agit d’un crime collectif.
Lestable la main sur la poignée, hésitait.
– Le moment  difficile à gérer, c’est lorsque les
mamans vont se réveiller… On ne pourra pas tenir
très longtemps… Est-ce que… est-ce que vous avez
une idée de celui qui a fait ça ?
Walkowski consulta sa montre. Quatre heures.
– Je pense que je le saurai dans une heure ou deux.
– Vous pourriez m’appeler ? Il me semble que si on sait de qui il s’agit, la réalité sera… comment dire… peut-être moins difficile à admettre ?
– Je vous appelle dès que je peux.
– Bien. Autre chose. La chambre 10.
– Legendre.
– Oui. Que sait-il exactement ?
– Je lui ai simplement parlé de mort d’enfant, sans
plus de précision. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire
de lui en dire plus pour le moment.
– Il veut ramener tout de suite sa femme et son fils
chez eux. Grand a signé la sortie. Vous êtes d’accord ?
Walkowski hésita brièvement avant d’acquiescer.
Il n’avait toujours pas identifié ce qui l’avait intrigué
quand il avait parlé au menuisier.
Il  demanda à Lestable où il pouvait trouver l’interne qu’il voulait voir avant de partir. Il précisa en voyant sa mine inquiète qu’il n’était plus suspect. Lestable le conduisit vers l’ascenseur réservé au personnel et
appuya sur le bouton du troisième étage en précisant que la salle de garde était à gauche dans le couloir, juste après l’entrée du service. Malhuc ne parut pas surpris de le voir quand il ouvrit la porte.

                                            *
En revenant dans le service, il rencontra la famille Legendre
dans le hall. Elle, serrait contre elle le bébé
emmitouflé, lui, portait à la main une valise et un
grand sac grisâtre suspendu à l’épaule. Les deux
étaient hirsutes, habillés à la va-vite, pressés de partir.
Legendre adressa au commissaire un signe de tête, elle,
un vague sourire. Dehors, le froid les saisit. Le sol était
gelé et le grésil qui commençait à tomber formait déjà
une pellicule glacée. Depuis la tempête, l’hiver s’était
brusquement installé avec une bise persistante et la
température était tombée au-dessous de zéro. La neige annoncée commençait à tomber. Il les accompagna
jusqu’à la camionnette. Legendre avait calé un couffin
à l’arrière entre la banquette et son outillage. Elle
voulut absolument l’installer sur la banquette, entre
elle et lui. Walkowski fut sur le point de dire
qu’il valait mieux le laisser derrière, pour des questions
de sécurité, mais il y avait ce matériel en équilibre plus
ou moins stable, et il laissa faire. Legendre déposa la
valise et le grand sac au milieu des outils. La fermeture
à glissière du sac était mal tirée et avant qu’il fasse
coulisser la porte, Walkowski distingua un bout de
combinaison de chantier de couleur verte.
Il le regarda manœuvrer. La camionnette venait de
franchir la barrière du parking quand lui revint la
question que lui avait posée Legendre : « Dites,
monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison avec eux ? ».
                                                *
La neige tombait maintenant à gros flocons. Le médecin habitait une villa cossue dans leshauteurs de Sainte-Foy et il sentit un manque
d’adhérence dans les derniers virages en épingle à
cheveux de la montée de Choulans. Il arrêta sa voiture
derrière celle de Boustin déjà couverte de neige
et parcourut une dizaine de mètres sur une allée
gravillonnée avant de parvenir à une porte de bois
sombre surmontée d’une verrière.
Il tourna la poignée. Le panneau pivota sans bruit.
Il entra et referma. Il se trouvait dans un hall d’où
partait un couloir discrètement éclairé par des
appliques murales ; sur le sol, au fond à gauche,
un étroit rectangle de lumière s’échappait d’une porte
entrouverte. Sur la droite, s’élevait un large escalier en bois massif à balustres ouvragés. Les marches étaient recouvertes d’un tapis flammé maintenu par des barres de cuivre.

Il s’avança, passa sa main sur le bois poli, pensant à l’escalier en béton de
la villa de Reblot et s’arrêta dans le carré de lumière.
Grand était assis dans un fauteuil-club de cuir
fauve. Il portait une veste d’intérieur écossaise sur un
pull fin à col roulé, un pantalon de laine épaisse, des
chaussons de cuir noir et faisait tourner lentement un
liquide ambré dans un verre ballon.

Il tourna la tête, aperçut Walkowski dans la pénombre du couloir et ne réagit pas.

A côté du fauteuil, un guéridon supportait un cendrier massif et
une carafe contenant le même liquide. Au centre, un
bureau à cylindre, ouvert, et un cahier noir bien en
évidence sur un sous-main de cuir jaune patiné.

Un décor de roman anglais.

Il avança sur le seuil. Boustin se leva d’un canapé Chesterfield et vint le rejoindre. Ils s’éloignèrent un peu dans le couloir.

– Comment est-il ?
– Depuis le coup de fil, très calme.
– Sa femme ?
– Elle dort à l’étage. Elle n’a pas bougé.
Walkowski le mit au courant des découvertes de Duroc et lui dit qu’il pouvait rentrer chez lui.
– On abandonne la perquisition ?
– Elle ne donnera rien. Chez l’aumônier non plus. – Ah… Vous savez ? – Oui. Je dois seulement me décider à regarder ce que je n’ai pas envie de voir. Je ferai le point avec l’équipe après-demain.  Fais attention, la route est glissante.  Ton épouse et tes enfants ont besoin que tu sois là pour leur souhaiter une bonne année quand ils se réveilleront.
Ils se serrèrent la main.

Quand Boustin eut franchi la porte, Walkowski réalisa qu’ils ne s’étaient pas présenté leurs vœux.
Il revint dans la pièce, se défit de son pardessus
qu’il posa sur le canapé et s’installa devant le bureau.
Il alluma la petite lampe à abat-jour vert.

Grand le regardait, impassible, un vague sourire aux lèvres.
Walkowski alla directement à la dernière page du
journal avant de revenir à la première et de le feuilleter.

– De quelle maladie souffre votre épouse, docteur ? demanda Walkowski en désignant le cahier.
Le médecin avala une gorgée. Ses yeux s’étaient chargés d’ironie.
– Qu’est-ce qui vous autorise à croire que c’est elle qui…
Walkowski l’arrêta d’un geste de la main.
– Je ne crois rien. Je vous demande seulement d’arrêter ce jeu.
Grand se contenta de porter une nouvelle fois le verre à sa bouche.
– Bien, reprit Walkowski en ouvrant à nouveau la dernière page et en posant le doigt dessus. Si l’écriture et l’envoi d’un tel texte à un journaliste ne constituent pas un crime, ils indiquent au moins un déséquilibre. Vous êtes mieux à même que moi d’en mesurer la gravité.
Grand se contentait de siroter le contenu de son verre avec le même regard provocant. Ce qu’il devinait de ses difficultés retint Walkowski de se lever pour aller le lui ôter des mains. Il décida de modifier son angle d’attaque.
– Hier, en début de soirée, on vous a appelé pour une césarienne.
Il observa un raidissement du médecin. Son regard
avait brusquement perdu son éclat.
– Compte tenu des circonstances, nous allons faire procéder à une
expertise. – Il n’y avait pas le moindre rapport, mais il
comptait sur la tension à laquelle était soumis le
médecin pour faire passer le raisonnement et les sous-entendus censés l’inquiéter. – Vous devrez peut-être
expliquer pourquoi il vous fallait une raison pour ne
pas être chez vous, le soir du 31 décembre. Sans
attendre le résultat de l’expertise, votre épouse pourra
sans doute m’aider à trouver un début de réponse
quand elle sera réveillée.
Grand qui avait vidé son verre le posa brutalement
sur le guéridon et se pencha en avant.
– Laissez Jeanne en dehors de ça ! lança-t-il avec
une violence contenue en levant un visage inquiet en
direction du plafond.
Le médecin faisait effort pour recouvrer son calme et
composer un personnage maître de lui, distancié. Il
déboucha la carafe et la pencha sur son verre sans
pouvoir empêcher le heurt cristallin répété de l’une
sur l’autre. Le commissaire jeta un coup d’œil dans
la pièce. Elle était meublée avec goût, chaude,
confortable… mais il manquait quelque chose.

Grand avait reposé la carafe et pris son verre.
– Ce journal, commissaire, commença-t-il à
expliquer en adoptant un ton de confidence amusée,
est pour moi une sorte de jeu… de défoulement, si
vous préférez. C’est nécessaire dans mon métier, vous
le savez… les canulars, les histoires de carabins… je
n’insiste pas ! – Il se pencha légèrement avec un air
de gravité – Cette fois, j’en conviens, je suis allé un
peu loin, trop loin… Mais comment aurais-je pu
imaginer une coïncidence aussi dramatique ? Parce
que vous ne croyez tout de même pas que c’est moi
qui ai tué ces malheureux enfants !
– Je vous demande une dernière fois de cesser ce
jeu, monsieur Grand ! répliqua Walkowski. Il n’y a
aucun canular, vous le savez
aussi bien que moi !
Grand avala une rasade.
– Reste à clarifier certaines choses. – Il ouvrit le
cahier – D’abord, les pages manquantes du début.
Grand balaya la remarque d’un geste.
– Des ratages, tout simplement.
– Et les fautes d’accord ? – Les fautes d’accord ? Quelles fautes d’accord ? – Vous êtes l’auteur de ce journal ? C’est bien ce
que vous affirmez ?
– Oui !
– J’ai trouvé plusieurs passages où les accords
indiquent clairement que l’auteur est une femme.
– Ah oui… de simples distractions.
– Des distractions… Et ceci – il tourna une ou
deux pages – « Je serai lui pour me punir de ma
féminité », c’est vous qui avez écrit ça ?
Grand répondit par une mimique et un geste de la
main qui signifiaient : pensez ce que vous voulez, ça
m’est égal.

– Monsieur Grand, ce n’est pas vous qui écrivez ce
journal, mais votre épouse. Après que je vous ai appelé,
vous avez découpé les premières pages sans doute
parce qu’elles le révèlent de manière évidente, mais
en faisant cela, vous avez commis une erreur… du
moins si je me place de votre point de vue.
A en juger par l’inquiétude qu’il vit apparaître sur
son visage, Walkowski sut qu’il avait marqué un
point important.
– Ce qui aurait été habile, c’était essayer de me
faire croire que vous écriviez un journal en adoptant
un point de vue féminin, comme si vous étiez une
femme, donc de le laisser tel quel. Là, vous auriez pu
soutenir la thèse du jeu, du défoulement avec une
certaine crédibilité. Je ne suis pas certain qu’elle
aurait résisté longtemps, mais elle était soutenable.
Grand s’appliquait maintenant à le regarder fixement.
– Seulement, continua Walkowski en posant les
coudes sur le bureau, il aurait fallu convaincre ensuite
de votre bonne santé mentale… sinon de votre
innocence. Un médecin capable d’écrire de pareilles
énormités et qui veut continuer à exercer en essayant
de différer sa mise à la retraite… Mais laissons de
côté la question mentale. Comment expliqueriez-vous
ce que vous appelez la coïncidence entre l’annonce
d’un… – il rechercha l’expression – « acte sanglant
d’une extrême violence » et le massacre de cette
nuit ? Qui pensez-vous pouvoir convaincre qu’il
s’agisse d’une coïncidence ? Et pourquoi voulez-vous
faire croire que c’est vous qui êtes l’auteur du journal
et de la lettre, au risque de vous faire accuser du
meurtre de ces nouveau-nés ?
Grand eut un haussement d’épaules.
– Je ne les ai pas tués, vous le savez parfaitement !
– Je repose ma question : pourquoi vous acharnez-vous à me faire croire que c’est vous qui écrivez ce journal ?

Grand leva une nouvelle fois la tête en direction de
l’étage avant de fixer silencieusement Walkowski,
puis se laissa aller contre le dossier du fauteuil et
ferma les yeux. Le commissaire connaissait bien ce
moment particulier où tout peut basculer. Au bout de
quelques secondes, Grand s’avança sur le bord du
siège et regarda le commissaire droit dans les yeux.
– Jeanne est malade. Gravement malade. Elle
développe depuis quelques mois une pathologie
neurologique complexe, lourde… Psychose
paranoïaque, Alzheimer, ou autre chose, je ne sais pas
exactement. Depuis plusieurs mois, elle écrit un journal
– il désigna le cahier noir – que je lis à son insu pour
comprendre et suivre l’évolution de la maladie.
Walkowski s’appuya contre le dossier de sa chaise.
Grand avait choisi de dire la vérité. Avant, il avait eu besoin d’aller au bout d’un jeu qui de toute évidence lui pesait. Il se doutait bien
qu’on perquisitionnerait chez lui, et s’il avait mis le
journal de son épouse dans le premier tiroir
qu’ouvrirait l’inspecteur, ce n’était évidemment pas par maladresse.
– A-t-elle consulté un spécialiste ?
Grand fit un signe de dénégation.
– Pas encore. J’essaie d’abord de me faire une idée par moi-même.
Là, le ton de sa réponse indiquait qu’il ne disait pas
toute la vérité. Le plus probable était qu’il voulait que la maladie reste secrète pour ne pas compromettre sa demande qui n’avait que fort peu de chances d’aboutir. Mais cela ne concernait pas
directement l’enquête.
– Pourquoi ne pas avoir détruit le journal, ou ne
pas l’avoir caché, tout simplement ?
– Parce que Jeanne en recopie des passages pour
son directeur de conscience ! En particulier, la lettre
de ce qu’elle appelle l’Evénement qu’elle a envoyée
au Progrès ! Vous l’auriez découvert tôt ou tard, si ce
n’est déjà fait ! Et puis, l’écriture de ce journal
contribue peut-être à ralentir le processus
pathologique… – Il eut un petit rire – Après votre
appel, j’ai eu la bêtise d’enlever les premières pages
où elle se présente. Elles sont dans le tiroir central du
bureau, devant vous. Vous aviez raison, j’ai paniqué
quand vous m’avez téléphoné. J’ignorais ce qui s’était
passé dans le service, mais je savais ce qu’elle avait
écrit et je m’attendais à quelque chose. C’était
d’autant plus irrationnel que Jeanne n’est évidemment
pour rien dans le massacre de ces enfants ! Pas plus que moi !
– Ce directeur de conscience, c’est Champin, n’est-ce pas ?
Grand ouvrit de grands yeux.
– Vous le saviez ?
Walkowski pensait à Josiane Reblot.
– Où le rencontre-t-elle ?
– Depuis un peu plus d’un an, elle fait partie d’un groupe de prière qui se réunit à Saint-Georges. Jeanne vient d’une famille bourgeoise du quartier d’Ainay. C’est la religieuse qui lui sert de dame de compagnie qui l’a convaincue d’y aller et qui l’accompagne là-
bas. D’après ce que je sais, Champin dirige plus ou
moins le groupe, et c’est lui qu’elle a choisi comme
confesseur. Je me suis bien rendu compte qu’il lui
mettait dans la tête des idées bizarres, j’ai essayé d’en
discuter avec elle, mais autant vouloir dialoguer avec
un mur ! Quand j’ai vu débarquer Champin à
l’hôpital, je me suis dit que j’allais parler au directeur,
et puis… je ne suis pas parvenu pas à me décider. – Il
leva une troisième fois la tête en direction de l’étage –
Je suis soulagé que ça s’arrête… Il est difficile de
savoir ce qui l’aide ou pas.
En l’écoutant, Walkowski examinait à nouveau la
pièce, essayant de trouver d’où venait cette
impression de manque. Brusquement, il réalisa qu’il
n’y avait aucun cadre photographique, pas la moindre
photo de couple, d’épouse, d’enfants. Un bureau de
célibataire.
– Quelles études a faites votre épouse ?
– Classiques, comme moi. Moi, j’ai choisi
médecine, elle, voulait entrer à Normale Sup.
– Elle voulait enseigner ?
Grand secoua la tête.
– Elle le croyait, oui, mais elle s’est rendu compte
en cours de route qu’elle s’était trompée, et elle n’est
pas allée au bout. Ce qu’elle voulait, c’était écrire…
Il s’interrompit, souleva la carafe.
– Vous en voulez ? C’est du whisky.
Walkowski n’avait pas envie d’alcool. Il demanda
du café. Grand prit le verre et la carafe, se leva et invita Walkowski à le suivre jusqu’à la cuisine.

Appuyé contre le plan de travail, il le regarda s’activer
maladroitement, renversant de la poudre de café, s’y
reprenant à deux fois pour verser l’eau dans le
réservoir. Quand il eut enfin appuyé sur le bouton de
la cafetière, il sortit deux tasses du buffet et les posa
sur la table. Ils s’installèrent l’un en face de l’autre.
– Vous disiez qu’elle voulait écrire…
Grand saisit son verre.
– Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça.
Il avala une gorgée de whisky.
– Elle écrit bien, vous avez pu vous en rendre compte.
Il contemplait l’alcool qu’il faisait tourner lentement.
– Elle voulait consacrer tout son temps à l’écriture… Donc, pas question d’enfants… Du moins, pas tout de suite… Mais, à l’époque, vous savez, la contraception, c’était Ogino ! Et puis, la pilule était interdite par l’église… Alors, quand, au
bout d’un an, elle s’est retrouvée enceinte… – Il eut
un rictus et avala une nouvelle gorgée – Vous devinez la suite ?
– Un avortement ?
– Oui, un avortement ! Elle refusait la pilule au
nom de sa foi et elle n’a pas hésité à se faire avorter !
Il était hors de question que ce soit moi qui le fasse et
hors de question que ce soit à Lyon ! J’ai trouvé une
clinique privée en Suisse. Il y a eu un pépin, elle y a
vu une punition divine… Après, elle a fait une tumeur
et on a tout enlevé ! Elle a traîné ce boulet toute sa
vie, et elle le traîne encore… – Il déglutit péniblement
– Un obstétricien condamné à ne pas avoir d’enfants à
lui ! Vous imaginez ça, commissaire ? J’ai passé ma
vie à mettre au monde des enfants pour les autres, des
milliers d’enfants et il faudrait que je me résigne à ne
plus…
Il pâlit brusquement en réalisant ce qu’on pouvait
induire de cette frustration.
– Vous ne croyez tout de même pas…
Walkowski pensait encore à Josiane Reblot, qui
s’était suicidée, à Jeanne Grand, qui avait écrit un
texte délirant pour annoncer un massacre, et aussi à…
– Dites, commissaire, vous ne croyez pas que j’ai
tué ces enfants ! répétait Grand.
Le café avait fini de passer. Walkowski se leva
pour prendre la cafetière.
– Je vous sers ?
Grand tendit machinalement sa tasse sans paraître
se rendre compte de l’étrangeté de la situation.
Walkowski versa le café, se servit et reposa la
cafetière sur son socle.
Il se rasseyait quand il perçut faiblement le vibreur
de son portable. Il tâta les poches de sa veste avant de
se rappeler qu’il l’avait laissé dans son pardessus. Il
dut retourner dans le bureau. Duroc.
– Je t’écoute, René.
– J’ai installé Champin dans une « marmite » et je
suis en train d’éplucher les papiers que j’ai trouvés
chez lui. Du délire. Gérard et Julien m’ont appelé. Ils
n’ont rien trouvé dans le bureau de Grand, rien non
plus dans la chapelle. Pas de vêtements tachés de
sang, pas de traces suspectes, rien.
– Bien. Dis-leur qu’ils peuvent rentrer chez eux.
Toi, je te demande encore de regarder dans le fichier
si on a quelque chose sur Champin et de chercher ce
qui a pu se passer à Courrières, dans le département
du Nord, ces dernières années. Il était curé dans cette
commune.
– Je m’y mets.
– J’arrive.
Il retourna à la cuisine. Grand l’interrogeait du
regard. Le café était maintenant d’une température
convenable. Il le but debout et reposa la tasse.
– Je vous laisse.
Grand se leva.
– Qui ? demanda-t-il seulement.
– Je ne peux pas vous le dire.
Il repassa dans le bureau prendre son pardessus.
Grand l’accompagna dans le couloir. Ils dépassaient
l’escalier quand un claquement de porte se fit
entendre à l’étage. « Henri ! », cria une voix dans un
aigu insupportable.
– Il faut que je monte, soupira Grand.
Il hésita, puis tourna le dos et commença à monter,
lourdement, les épaules voûtées. Walkowski se sentit brusquement submergé par une vague de tristesse.

Il enfila son pardessus et sortit.
Il y avait quatre ou cinq centimètres de neige sur la voiture. Il dégagea les vitres, mit le moteur en marche et actionna les
dégivreurs. Il appela Pauline pendant que fondaient les pellicules de glace du pare-brise et de la lunette arrière.
La montre du tableau de bord indiquait quatre
heures cinquante quand il s’engagea dans la descente. Il
n’avait pas fait monter les pneus d’hiver et il descendit
vers la Saône en seconde, trop absorbé par la conduite
pour pouvoir admirer les effets combinés des lumières
et de la neige. A la sortie du dernier virage, il aperçut
les phares d’une voiture qui arrivait vite en roulant au
milieu de la chaussée. Il serra à droite au maximum. Le
conducteur parvint à se rabattre au moment où, en désespoir de cause,
Walkowski allait se résigner à appuyer sur la pédale de
frein. Les deux véhicules se frôlèrent sans se toucher.

Il ne rencontra pas d’autre véhicule dans la longue ligne droite.

En bas, le pont sur la Saône avait été salé.

Les derniers fêtards étaient rentrés chez eux et les rues blanchies de neige étaient désertes. Il lui fallut un quart d’heure pour arriver au siège de la PJ, rue Berliet.

Il alla se garer au sous-sol.

L’affaire Fouad

« A quelques jours des vacances scolaires de Noël, les élèves et les enseignants du lycée Fénelon, à Lille, sont abasourdis. Mardi 15 décembre, Fouad, élève transgenre de terminale de 17 ans, s’est donné* la mort dans la chambre de son foyer, à Lambersart. L’adolescente était prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Le parquet de Lille a indiqué que des investigations médico-légales étaient en cours.

Depuis que ce décès est connu, l’émotion est allée crescendo, certains pointant rapidement la responsabilité de son lycée. Deux semaines auparavant, mercredi 2 décembre, Fouad avait eu un vif échange avec la direction de son établissement scolaire après être arrivée le matin habillée en jupe. Depuis jeudi, une vidéo, alors tournée par l’adolescente, circule sur les réseaux sociaux. On y entend, dans un bout de conversation, la conseillère principale d’éducation expliquer : « Je comprends ton envie d’être toi-même. Ça, je le comprends très bien. Et tout ça, justement, c’est fait pour t’accompagner au mieux. C’est ça que tu ne comprends pas ! Parce qu’encore une fois, il y a des sensibilités qui ne sont pas les mêmes. » « Mais c’est eux qu’il faut éduquer », répond Fouad. »

(Le Monde du 19/12/2020)

* en écrivant « donné » l’auteur de l’article indique un masculin, alors qu’il écrit « L’adolescente » au début de la phrase  suivante… Signe de complexité, à tout le  moins.

>> Ma contribution :

Il y a au moins deux problèmes :

1 – celui qui conduit  au suicide

2 – celui du genre

1 – sa propre mort comme solution des difficultés : personne n’est capable d’en rendre compte pour l’autre et la goutte de trop, pour autant qu’elle puisse être identifiée,  n’est pas la cause.

2 – nous commençons juste à admettre l’ « idée » que sexualité et sexe ne coïncident pas nécessairement. Sur cette question, comme sur celles du rapport parents /enfants (équation père biologique + mère biologique =  conditions sine qua non pour l’épanouissement de l’enfant) c’est encore l’ « opinion » qui domine : celle qui est absolument convaincue que le critère de « nature  » est un axiome d’autant plus évident que  « nature » répond à une définition idéologique et, donc, sommaire.

Sauf pour ceux qui croient à une évolution linéaire des sociétés, le retour d’une expression forte du conservatisme moral et politique, un peu partout dans le monde, est peut-être l’élément contradictoire d’un mouvement  dialectique intéressant.  

>> Une réponse :

« Disons qu’il y a des comportements majoritaires, des comportements minoritaires et des comportements très minoritaires et qu’un certain type d’idéologie attire notre attention prioritairement sur ces derniers qui sont décrits comme subissant la situation la plus victimaire du monde ( effectivement ce ne doit pas toujours être drôle ) tout en étant de fabuleuses personnes qui réclament toute notre attention et celle du Monde . Je peux tout à fait ressentir de la pitié dans le cas décrit tout en étant irrité par l’idéologie qui essaie de nous formater selon les deux dimensions décrites plus haut .Il y a des trans et puis il y a les visées de l’idéologie trans : ce n’est pas la même chose . »

>> Et ma réponse à la réponse :

L’idéologie trans est peut-être produite par le rejet idéologique que suscite le trans concret.  Un discours de réponse, en quelque sorte. Il ne semble pas que ce discours préexiste à l’existence du trans et à sa réception critique. Mais il faudrait voir ça de plus près. Peut-être dans les mythes,  la littérature ?

>> une deuxième réponse :

En Angleterre un type qui devait aller en prison a déclaré qu’il « se sentait femme » et qu’il fallait l’incarcérer dans une prison pour femmes. Comme on est dans un pays anglo-saxon, on a accédé à sa demande et il a fallu qu’il commette quatre viols sur ses codétenues pour qu’on se décide à le reverser dans une prison pour hommes. La vie est complexe.

>> et ma deuxième  réponse :

« La vie est complexe ». Oui, vous  avez raison, surtout si l’on y inclut l’être humain.

Conte de Noël (5)

                                              *
Dans la salle de soins, Martine Brunon était
toujours allongée, les yeux clos, les maxillaires agités
de contractions. Assise à ses côtés, Hortense
Delamarre lui tenait la main.
Walkowski s’approcha.
– Pourriez-vous venir dans le bureau de la
surveillante ? Nous avons besoin de votre aide.
– Viens, Martine, il faut trouver le monstre qui a
fait ça ! l’encouragea Hortense.
– Vous avez deux ou trois minutes. Je dois voir quelqu’un.

Les inspecteurs et les deux infirmiers le regardaient aller et venir. Il leur demanda de patienter encore un instant et se dirigea vers la chambre 10.
Il ouvrit doucement. Legendre se dressa aussitôt. Il
lui fit un signe et le menuisier le rejoignit dans le
couloir. Walkowski avait décidé de parler seulement
d’un drame, de morts d’enfants, sans préciser
davantage. En l’écoutant, Legendre se mit à trembler
et les larmes lui vinrent aux yeux. Ce colosse, dans sa
chemise à carreaux froissée et son pantalon à ceinture
et bretelles de velours noir qui lui arrivait sous les
bras avait quelque chose d’à la fois pathétique et
grotesque.
– Je vais demander au docteur Grand de vous
autoriser à emmener votre fils et votre femme le plus
tôt possible. Si elle vous pose des questions, vous
n’aurez qu’à dire qu’il faut libérer la chambre pour
une urgence. Maintenant, une question : avez-vous
remarqué quelque chose d’inhabituel hier soir, ou cette nuit.
– Non… Ah, oui, à un moment, on a ouvert la porte.
– Un homme ou une femme ?
– Un homme.
– Vous avez vu qui c’était ?
Legendre hésita.
– Pas bien. Je dirais le curé de l’hôpital, mais je suis pas sûr.
– Quelle heure était-il ?
– J’ai pas regardé. Peut-être vers minuit. Dites, monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai  rentrer à la maison avec eux ?
– Je m’en occupe.
– Merci bien. J’y retourne, au cas qu’elle se réveille  avec son mauvais rêve.
Walkowski le regarda ouvrir la porte et faire un pas dans la chambre. Legendre se retourna, leurs yeux se croisèrent et Walkowski allait le rappeler pour une question  quand son attention fut attirée par un léger brouhaha au bout du couloir.

Les deux infirmières venaient de rejoindre les infirmiers et les inspecteurs près du bureau de la  surveillante. Legendre avait refermé. Walkowski réalisa que ce bruit intempestif lui avait fait perdre ce qu’il voulait lui demander. Legendre avait dit
quelque chose qui l’avait intrigué… Mais quoi, exactement ? Il s’approcha du groupe à grandes enjambées en leur faisant signe de se taire et les fit entrer.
Il manquait des sièges. Les inspecteurs restèrent debout.

Walkowski reprit sa place aux côté du procureur et du juge.
Hortense Delamarre prit aussitôt la parole.
– Il faut qu’on organise la prise en charge des
mamans. Vous imaginez quand elles vont se réveiller ? Qu’est-ce qu’on va faire ?
– C’est au patron de gérer ça, déclara l’un des deux infirmiers.
– Monsieur Grand est indisponible pour le moment, dit Walkowski.
L’infirmière réagit vivement au monsieur.
– Vous voulez dire… que vous le suspectez ?
Le commissaire leva une main apaisante.
– Les crimes ont été commis par quelqu’un qui
était présent dans le service. Et à part vous deux, qui
êtes hors de cause, restent le chef de service, l’interne et l’aumônier. Il y a aussi Joseph Legendre, mais il ne peut pas être l’auteur de la lettre envoyée par le meurtrier. Il la lui tendit. Hortense Delamarre la lut, les yeux écarquillés. Elle la proposa à sa collègue qui secoua la tête. Elle la rendit au commissaire.
– Il est impossible que le docteur Grand ait fait ça !
– Nous devons procéder par élimination, indiqua doucement de Lavour.
– Le directeur de l’hôpital va arriver et il prendra les dispositions qui conviennent, ajouta Castelin.
– Pour le moment, reprit Walkowski en s’adressant aux deux infirmiers, je vous demande de vous installer dans le bureau des infirmières pour répondre
aux appels. Vous ne dites rien à personne.
– Et si une maman veut savoir pourquoi son bébé
n’est plus dans la chambre ?
– Tu lui dis que je l’ai emmené dans la nursery
pour le changer et tu viens me chercher, répondit
Hortense Delamarre.
– Il faut espérer qu’il n’y en aura pas plusieurs en
même temps !
– Vos collègues vous rejoindront dans quelques
minutes, dès que nous aurons établi la chronologie de
la soirée, le rassura Walkowski.
Les deux infirmiers sortirent.
– A quelle heure avez-vous vu tous les enfants
vivants, pour la dernière fois ? demanda Walkowski
en dévissant le capuchon de son stylo.
– Tous les enfants ? Vingt-et-une heures trente, au
moment où on a donné les sédatifs, répondit Hortense Delamarre.
– Qui les a donnés ?
– Martine et moi.
– Et tout était normal ?
– Oui, tout était normal, assura-t-elle en sollicitant
l’approbation de sa collègue qui acquiesça d’un mouvement des paupières.
– Pourquoi cette prescription ?
– Tout le monde était inquiet à cause du bogue informatique. Surtout les mamans qui avaient leur bébé en couveuse.
– Ensuite ?
– Le patron a fait le tour des chambres vers vingt-deux heures. Les mamans commençaient à s’endormir. L’interne était là, lui aussi.
– Ils ont toujours été ensemble ?
– Je ne sais pas. Martine et moi, on allait et venait entre les chambres, la salle de soins et la pharmacie. En fait, j’ai surtout vu le patron.
– Vous confirmez, madame Brunon ?
L’infirmière eut le même mouvement des paupières.
– A-t-il l’habitude de venir le soir, comme ça, dans le service ?
Hortense Delamarre jeta un coup d’œil à sa collègue.
– Euh… oui… enfin, ça lui arrive… ça dépend… Et puis, ce soir, c’était particulier… et en plus, on l’avait appelé pour une césarienne.
– A quelle heure l’a-t-il pratiquée ?
– Il nous a dit que c’était l’interne qui avait opéré et que l’enfant avait été sorti juste avant minuit. Ce qui est sûr et certain, c’est qu’à vingt-deux-heures-trente au plus tard, tout le monde dormait.
– Vous-mêmes, où étiez-vous ?
– Dans notre bureau.
– Toujours toutes les deux ensemble ?
– Oui.
– Vous n’êtes jamais sortie, madame Delamarre ?
– Non. C’était très calme à cause des sédatifs. On a mis à jour le cahier pour la relève du matin.
– Et vous, madame Brunon, vous n’êtes jamais sortie non plus ?
L’infirmière secoua la tête.
– Son dernier appel a été celui de la 4, une cystite,
un peu avant vingt-deux heures, précisa Hortense
Delamarre en posant la main sur le bras de sa
collègue. Ensuite, elle n’a plus bougé, comme moi.

La porte s’ouvrit après deux coups brefs et
Anselme entra. Il tira la chaise sur le dossier de
laquelle était posé son pardessus et s’installa sans un
mot, sa sacoche sur les genoux. Tous les regards
étaient fixés sur lui et il y eut un moment de silence
pénible que Walkowski mit à profit pour parcourir
rapidement les notes qu’il venait de prendre. Il estima
qu’il n’avait plus rien à demander concernant la
chronologie et libéra les deux infirmières.
Martine Brunon se leva et se dirigea vers la porte
d’un pas mécanique. Hortense Delamarre qui l’avait
devancée ouvrit, prit sa collègue par l’épaule et
adressa un signe de tête avant de refermer.
– Nous vous écoutons, docteur, dit Walkowski.
Anselme ferma les yeux un instant.
– Les veines des bras ont été sectionnées et on leur
a appliqué un oreiller sur le visage pour les empêcher
de crier, déclara-t-il d’une voix sourde en se
contenant. J’ai relevé des meurtrissures buccales et
des symptômes d’asphyxie. Le processus a été rapide
– il laissa passer quelques secondes – mais pas indolore.
Ils enregistrèrent l’information, le temps de se
représenter les gestes et tenter d’imaginer celui qui
était entré dans les chambres pour tuer
méthodiquement vingt-huit bébés, les uns après les
autres, sans perdre son sang-froid.
– Vous avez une idée de l’instrument qui a été utilisé ? reprit Walkowski.
Anselme regarda le commissaire comme si la question était sans intérêt.
– D’après ce que j’ai pu voir, une lame très fine,
un scalpel, une lame de rasoir… il n’a pas eu besoin
de beaucoup forcer. Pour les prématurés, dans la
nursery, il a suffi de débrancher les incubateurs.
– Combien de temps a-t-il fallu pour chaque
enfant ? demanda doucement le juge.
Anselme lui adressa le même regard.
– Pas plus d’une ou deux minutes pour initier le
processus de manière irréversible.
– Je suppose qu’il est difficile de définir une heure
précise ? hasarda Walkowski.
– Il fait très chaud dans les chambres, et ils ne sont
pas morts tous au même moment. Il faudrait repérer la
première et la dernière victime pour pouvoir être
précis. Alors, je dirai entre vingt-deux heures trente et
minuit trente.
Il prononça cette dernière phrase avec une certaine
irritation, comme si l’indication était superflue.
Walkowski finit de noter l’information avant de
procéder à un récapitulatif :
– Les sédatifs ont été administrés à vingt-et-une
heures trente, et tout le monde dormait quarante-cinq
minutes plus tard… Il a fallu une à deux minutes pour
chacun des vingt-trois enfants dans les chambres,
quelques secondes pour débrancher les incubateurs
dans la nursery… Au total, moins d’une heure, et le
meurtrier a disposé du double.
– Il savait que les mamans ne risquaient pas de se
réveiller et il a pu agir à des moments différents,
ajouta Castelin.
– Estimez-vous nécessaire d’autopsier tous les
enfants ? demanda encore de Lavour.
Anselme secoua la tête.
– Seulement un des quatre en couveuse et celui qui
était avec eux dans la nursery. Je n’en attends rien,
simple question de protocole. Je vais les faire tous
transporter à l’institut pour examiner les incisions,
mais je ne vois pas ce que je pourrai trouver de plus.
J’ai demandé deux fourgons. Ils sont en route.
Comment fait-on pour la suite ?
– Je verrai le maire et le préfet, répondit Castelin.
– Si vous n’avez plus de questions, j’y vais, dit Anselme en se levant.
Le même silence accompagna son départ. Il resta un instant sur le seuil, son manteau sur le bras, hésita,
puis ferma la porte.

Les trois hommes s’efforcèrent ensuite d’établir la
chronologie de la soirée et de la nuit.
 Champin était passé dans le service avant d’aller
dire sa messe à minuit et il était revenu après.
Grand avait fait le tour des chambres à partir de
vingt-deux heures. Malhuc aussi, apparemment. Le
témoignage des infirmières manquait de précision.
Après la césarienne pratiquée avant minuit, ils étaient
venus boire du champagne dans le bureau des
infirmières. Grand à minuit quarante, Malhuc un
quart d’heure plus tard environ ; il disait avoir croisé
Champin dans le couloir. Quelqu’un – peut-être l’aumônier – avait ouvert la porte d’Anne-Marie Legendre, sans doute un peu avant minuit.
En notant cette précision, Walkowski revit
Legendre dans le couloir au moment où il rentrait dans la chambre et essaya de retrouver ce qui l’avait intrigué. En vain.
Martine Brunon avait découvert le premier
enfant assassiné à une heure dix.
La conclusion était simple : entre vingt-deux
heures trente et une heure, chacun des suspects avait
pu disposer du temps nécessaire.

On frappa. Lamberet annonça le directeur de
l’hôpital et laissa passer un personnage de taille
imposante, en habit de soirée, la cravate rouge
défaite, le visage congestionné. Echappé d’une scène
de théâtre de vaudeville, pensa Walkowski en
vérifiant machinalement son nœud de sa cravate de
tricot noir. La vue des trois hommes installés derrière
le bureau l’arrêta net.

Lamberet referma et resta adossé à la porte.
Castelin se présenta, présenta le juge et le commissaire.
– Jean-Roger Lestable, articula l’homme d’une
voix épaisse, après un moment d’hésitation. Qu’est-ce
que c’est que ces chariots dans le couloir ? Et les
fourgons devant l’entrée ? Qu’est-ce qui se passe, bon Dieu ?
Castelin désigna une chaise.
– Asseyez-vous, je vous prie, monsieur le directeur.
Lestable s’installa lourdement, puis écouta, la
bouche grande ouverte, les yeux exorbités.
– Vous me dites que… les vingt-huit nouveau-nés… ont été assassinés, ici – son index montrait le sol avec insistance – dans ce service ? Mais comment est-ce que… ? – Il secoua la tête – C’est impossible !
– Ce que nous savons, enchaîna aussitôt Walkowski, c’est que les meurtres ont été commis entre vingt-deux-heures trente et une heure par quelqu’un qui se trouvait dans le service. En dehors des deux infirmières de garde qui sont hors de cause,
trois personnes se sont trouvées là pendant ce temps :
le chef de service, Henri Grand, l’interne, Jean-Marc
Malhuc et l’aumônier, Armand Champin. Je ne
compte pas Joseph Legendre qui passe les nuits dans la chambre de son épouse, ce qui a sauvé leur enfant. Seul, l’un des trois a pu écrire ceci.
Il tendit la lettre anonyme au directeur qui sortit
d’une poche de sa veste des demi-lunes. « C’est
impossible ! » ne cessa-t-il de répéter en secouant la
tête pendant qu’il la lisait. Il la rendit d’un geste brusque et posa ses lunettes sur la table.
– Ecoutez, je connais bien Henri Grand, il est
absolument exclu qu’il ait pu commettre une telle
monstruosité ! Absolument exclu, vous m’entendez !
Il met au monde des enfants depuis quarante ans et
vous le soupçonnez d’avoir assassiné ces
malheureux ! C’est complètement absurde ! Cette
lettre est celle d’un déséquilibré et Grand est tout sauf
un déséquilibré ! Champin, lui,  est arrivé la semaine
dernière, il est envoyé par l’archevêché, j’ai un peu
parlé avec lui, – il haussa les épaules – bon… il est un
peu… raide… mais vous l’imaginez en train
d’assassiner tranquillement vingt-huit nouveau-nés ?
Quant à l’interne, je ne le connais pas, mais il a un
dossier, des années de formations derrière lui, il veut
être chirurgien… Comment voulez-vous que… ?
Non… Je le répète, c’est impossible !
– Nous comprenons, dit fermement Castelin, mais
il y a actuellement vingt-huit cadavres d’enfants
qu’on est en train de transporter à l’institut médicolégal, et nous savons sans le moindre doute que celui
qui les a tués n’est pas venu de l’extérieur ! Il était
dans le service !
– Nous allons commencer les interrogatoires,
continua Walkowski. Je vous demanderai de nous
communiquer les dossiers des deux médecins et de
l’aumônier. Nous vous laissons le soin d’organiser
l’aide dont les mamans vont avoir besoin à leur réveil.
J’ai une précision à demander à une infirmière,
indiqua-t-il au procureur et au juge avant de
s’adresser à nouveau au directeur. Vous venez,
monsieur le directeur ?
Lestable se leva et le suivit dans le couloir comme
un automate. Les employés de l’Institut poussaient
des chariots chargés de petites housses opaques.
Lestable s’immobilisa. Walkowski le
prit par le bras et l’emmena jusqu’au bureau des infirmières.
– Il faut vous ressaisir, monsieur le directeur. On a
besoin de vous.
Lestable le regardait fixement. Il finit par acquiescer.
– Je vais chercher vos dossiers, dit-il en indiquant
l’étage supérieur.
Walkowski le regarda s’éloigner d’un pas incertain.

Il frappa, poussa la porte. Martine Brunon
écrivait dans le cahier de service. Assise à côté d’elle,
Hortense Delamarre l’aidait à rédiger son rapport. Il
lui fit un signe, elle vint le rejoindre, l’air inquiet, et il
l’entraîna à l’autre bout du couloir pour lui épargner
le spectacle macabre des chariots.
– Quand je vous ai demandé si le docteur Grand
venait habituellement dans le service, le soir, vous
n’avez pas répondu tout à fait franchement.
Elle fixait le sol, les mains enfoncées dans les
poches de sa blouse.
– Je vous pose la question autrement : est-ce que le
docteur Grand vient ici le soir uniquement pour des
raisons professionnelles ?
– C’est sa vie privée et ça n’a aucun rapport avec les enfants.
– Laissez-moi apprécier.
Elle jeta un coup d’œil en direction du bureau, comme pour s’assurer de ne pas être entendue.
– Il vient aussi pour la surveillante.
– Ils ont une liaison ?
– Tout le monde est au courant.
– Depuis longtemps ?
Elle eut un geste évasif.
– Elle était de service, ce soir ?
– Non.
– Est-ce qu’elle était là ?
– Je ne l’ai pas vue.
– Et la césarienne ?
– Je… je ne peux rien vous dire. Je ne suis ni médecin, ni sage-femme.
– Bien. Je vous remercie.
Il la raccompagna, puis demanda à Lamberet d’aller chercher le docteur Grand.
Comme le directeur, le chef de service marqua un
temps d’arrêt en découvrant les trois hommes. Le
procureur refit les présentations et le pria de s’asseoir.
Lamberet restait en retrait.
– Tout d’abord, docteur, commença Walkowski,
pourriez-vous autoriser Anne-Marie Legendre à
rentrer chez elle ce matin ?
Rétabli dans sa fonction, Grand reprit de l’assurance.
– C’est un peu juste, répondit-il après un instant de
réflexion, mais il n’y pas eu de complications et la
cicatrisation est bonne. Chez elle, il faudra qu’elle
voie une infirmière, deux ou trois fois. Je signerai une
autorisation de sortie.
– Bien. J’en viens maintenant à l’enquête
proprement dite. Vous étiez présent dans l’hôpital au
moment où ont été commis les meurtres – Grand se
raidit – et je vous demande de comprendre que nous
ne pouvons pas faire autrement que de procéder par
élimination. – Le médecin eut un rictus – Pouvez-vous nous préciser ce que vous avez fait hier soir et
cette nuit, jusqu’au moment où je vous ai téléphoné ?
Grand expliqua sèchement que l’hôpital avait
appelé chez lui, vers dix-neuf heures, pour une
césarienne réalisée à vingt-trois heures trente par
l’interne sous sa supervision. L’enfant avait été extrait
un peu avant minuit. Entre temps, il avait fait le tour
des chambres. Après l’opération, il était allé boire un
peu de champagne dans le bureau des infirmières,
puis il était rentré chez lui.
– Bien. Etes-vous entré dans toutes les chambres ?
– Oui.
– Entre quelle heure et quelle heure ?
– Entre vingt-deux heures environ, après l’administration des calmants, et… disons… vingt-deux heures trente.
– Et entre vingt-deux trente et l’opération ?
– J’ai… travaillé dans mon bureau.
L’hésitation n’avait échappé à personne.
– Est-ce que l’interne a toujours été avec vous
quand vous avez fait le tour des chambres ?
– Non, c’était de simples visites de routine, à cause
de l’excitation qui avait été constatée dans la journée.
Beaucoup avaient peur du bogue informatique,
surtout celles dont le bébé était en couveuse. On leur
avait assuré que le service fonctionnerait
normalement, mais elles n’étaient pas tranquilles. Je
suis resté un peu plus longtemps chez celle qui avait
frôlé la septicémie et qui était sous perfusion.
– Quelle chambre ?
– 17. J’ai même dû expliquer à l’aumônier qui voulait la voir qu’elle avait besoin de repos. Celui-là !…
Son regard avait retrouvé la même hostilité que dans la pharmacie.
– Celui-là ?
Grand se reprit.
– Je… je trouve qu’il s’accorde beaucoup trop d’importance ! – Il se pencha, les mains ouvertes devant lui – Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
Il s’appuya de nouveau contre le dossier de la chaise  et croisa les bras avec un air de défi.
Walkowski laissa encore passer quelques secondes.
– A quelle heure êtes-vous venu dans le bureau des infirmières ?
– Environ minuit et demi.
– L’interne était avec vous ?
– Non.
– Quand est-il arrivé ?
– Je n’ai pas regardé l’heure.
Walkowski continuait ses questions sur le même ton calme, comme s’il ne percevait pas l’irritation du médecin.
– Approximativement ?
Grand haussa les épaules.
– Un quart d’heure après moi.
Walkowski comparait les réponses avec celles des infirmières. – Qu’avez-vous fait immédiatement après l’opération ? – Je me suis changé et je suis passé dans mon bureau.
– Pour ?
– Pour compléter le dossier de l’intervention !
– Etes-vous entré à nouveau dans les chambres ?
– Non !
– Vous êtes resté jusqu’à une heure moins dix…
– Et je suis rentré directement chez moi, comme je
vous l’ai déjà dit ! Maintenant, est-ce que je pourrais
rejoindre mon épouse ?
– Encore une ou deux questions. Comment expliquez-vous votre anxiété quand je vous ai appelé chez vous tout à l’heure ?
Grand réagit vivement.
– Mon anxiété ? Quelle anxiété ? Je n’avais aucune
anxiété ! – Il se ressaisit – J’étais… surpris…
troublé… Enfin, mettez-vous à ma place ! Je viens de
rentrer chez moi, il est une heure du matin, et je
reçois l’appel d’un commissaire de la police judiciaire
qui me demande de revenir dans mon service, sans
me donner la moindre explication !
Son regard allait du juge au procureur qu’il prenait
comme témoins de sa bonne foi. Les deux hommes
demeuraient impénétrables.
– La femme opérée, l’aviez-vous examinée dans la journée ?
– Oui.
– Quand ?
– En fin de matinée.
– La césarienne s’imposait ?
– Evidemment !
– Vous aviez fixé le moment de l’intervention ?
– Non.
Walkowski écrivait lentement, prenait son temps.
– Utilisez-vous un ordinateur ?
Grand fronça les sourcils.
– Pourquoi ?
– Répondez, je vous prie.
– Non, je n’ai pas d’ordinateur !
Walkowski relut lentement ce qu’il venait d’écrire, puis posa son stylo et leva les yeux.
– Quel baccalauréat avez-vous passé, monsieur Grand ?
L’inattendu de la question provoqua un mouvement brusque du médecin.
– Pardon ?
– Un bac littéraire ou scientifique ? A l’époque où vous l’avez passé, il était possible de faire médecine après un bac littéraire.
Grand s’efforçait de déceler le piège.
– J’ai passé un bac littéraire… mais quel rapport ?
Il scrutait le visage du commissaire qui ne le quittait pas des yeux.
– On disait « philo » à l’époque. Platon, Aristote…
Un court instant, le regard de Grand vacilla.
– Je ne vois pas où vous voulez en venir ! reprit-il en forçant sa voix.
Walkowski se tourna successivement vers le procureur et le juge qui hochèrent la tête.
– Vous pouvez rentrer chez vous. Vous serez accompagné d’un inspecteur. Grand ne réagit pas.
– Une simple perquisition, monsieur Grand, la procédure habituelle, ajouta de Lavour. Rien ne sera divulgué qui soit étranger à l’affaire.
Grand acquiesça lentement, les yeux rivés sur lui.
– On examinera également votre bureau, ici, ajouta Walkowski surpris de son absence de réaction. Bien. Lamberet, voulez-vous dire à Boustin de venir ? Dans deux ou trois minutes, vous pourrez amener l’aumônier. Avant de partir, docteur, n’oubliez pas de signer la sortie de madame Legendre. L’inspecteur ira vous chercher dans la
pharmacie.
Grand se leva lentement, en proie à une hésitation manifeste. Finalement, il tourna les talons et sortit sans saluer. Lamberet lui emboîta le pas.
– Ce monsieur nous cache quelque chose, murmura Castelin.
– Ou alors il cherche à nous le dire, dit Walkowski.
– Il était au bord de la confidence, opina de Lavour.
Walkowski les informa de sa liaison avec la surveillante, ainsi que de la relation religieuse entre Champin et Josiane Reblot. Il leur montra la lettre qu’elle avait écrite avant de se suicider.
Ils la commentaient quand Boustin ouvrit la porte.
Walkowski le rejoignit dans le couloir toujours
encombré par les chariots et lui expliqua ce qu’il
attendait de la perquisition chez Grand.
– Vous savez, patron, je crois qu’il y a quelque
chose de pas clair entre l’interne et l’aumônier.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– La manière qu’ils ont de se regarder, ou plutôt
d’éviter de se regarder.
Walkowski revit la scène dans le couloir de la
maternité, le lendemain de Noël, au moment où il
allait entrer dans la chambre d’Anne-Marie Legendre.
Comme il reprenait sa place, le directeur apporta
les trois dossiers demandés et indiqua qu’il était en
train d’organiser l’aide pour les mamans.
Apparemment, il avait recouvré son sang-froid.

Walkowski laissa de côté celui de Grand, ouvrit
celui de Champin. Il finissait de lire à voix haute les
maigres renseignements qu’il contenait quand
Lamberet vint annoncer que l’aumônier était en train
de bénir les corps. Tous les corps, les uns après les
autres ! précisa-t-il avec une mimique fataliste.
Ils patientèrent.

Champin pénétra dans le bureau avec une étole
violette autour du cou. A la différence des autres, il ne
manifesta aucune surprise en découvrant ce qui
pouvait ressembler à un tribunal. Le procureur fit une
nouvelle fois les présentations avant de l’inviter à
s’asseoir et d’ôter son étole.
Le prêtre plia soigneusement la bande d’étoffe
qu’il posa sur ses genoux, équilibra le crucifix sur son
pull noir, ajusta ses lunettes et croisa les mains.
Walkowski attendit qu’il ait terminé, et laissa encore
passer une longue minute de silence avant de poser
les premières questions auxquelles l’aumônier
répondit sans se troubler : il avait circulé dans le service, avant et après la messe qu’il avait célébrée à minuit.
– Combien de participants ?
Champin cligna des yeux.
– Aucun.
– Vous avez dit la messe seul ?
– Nous sommes tenus de célébrer chaque jour le
sacrement de la sainte eucharistie. Qu’il y ait ou non des
fidèles ne change en rien cette obligation.
– Pourquoi êtes-vous resté dans le service, avant et
après minuit, alors qu’on avait donné des sédatifs à
tout le monde ?
– D’abord, répliqua l’aumônier, les calmants n’ont été donnés qu’à vingt-et-une heures trente. Ils n’ont pas un effet immédiat, et certaines mamans pouvaient avoir besoin de moi. Ensuite, la prière est un facteur d’apaisement. Hum… Mais c’est peut-être trop difficile à admettre pour des esprits comme les vôtres. – Et… comment seraient nos esprits ? demanda de Lavour. Champin haussa les épaules. – Ce que vous voulez, vous, c’est savoir ! Savoir ! Quelle illusion ! – D’où vous vient cette animosité contre le savoir ? continua le juge. – Il suffit de regarder l’état dans lequel se trouve la société. Tout ce matérialisme ! – Votre conception du matérialisme est peut-être un  peu réductrice. – Réductrice ou pas, je vois ce que je vois. – Votre manière de savoir, en quelque sorte, conclut de Lavour tandis que Castelin et Walkowski souriaient. L’aumônier le fusilla du regard. – Je peux m’en aller ? demanda-t-il en s’adressant à Walkowski qui prit le temps de relire ses notes.
– Vous êtes entré dans les chambres ?
Champin avait entrepris de déplier et de replier son étole qu’il lissa soigneusement avant de relever la tête.
– Dans certaines, avant qu’on donne les sédatifs. Pas après.
– Où étiez-vous, alors ?
– A la chapelle, dans le couloir.
– Votre présence dans le couloir rendait sans aucun doute la prière plus efficace ?
– J’en suis convaincu.   – Vous êtes sûr que vous n’êtes entré dans aucune chambre ? Champin fronça les sourcils. – J’ai entrouvert la porte de celle de madame Legendre. Ils dormaient.  Je ne suis pas entré. – Pourquoi avez-vous ouvert la porte ? – Je voulais parler à monsieur Legendre.
– A quel sujet ? – Est-ce que je suis obligé de dévoiler le contenu de mon travail apostolique ?
– Il s’agit d’une enquête criminelle, monsieur Champin.
L’aumônier tiqua en entendant le monsieur légèrement accentué.
– Je voulais parler avec lui du baptême de leur fils.  On devait le célébrer demain et je voulais m’assurer qu’ils étaient toujours d’accord.
– Quelle heure était-il ?
– C’était avant la messe, il devait être minuit moins le quart.
Walkowski ressentit la même contrariété que lorsqu’il s’était entretenu avec Legendre dans le couloir, quelques minutes plus tôt.
– Pourquoi  à cette heure si tardive ? Champin eut un geste d’agacement.
– Pour lui proposer d’assister à la messe. – Vous aviez déjà parlé avec lui ?
– Oui. Nous avons eu des entretiens.
– Des entretiens avec Legendre ? Combien ?
– Trois.
– Vous pouvez préciser les dates ?
– Le 25, le 27 et le dernier, hier, en début d’après-midi.
– De quoi vous êtes-vous entretenus ?
– Je suis lié par le secret !
– Les entretiens ne sont pas des confessions, objecta de Lavour.
Champin le fusilla une nouvelle fois du regard avant de répondre à Walkowski.
– Joseph Legendre a besoin d’aide, c’est un
homme fragile ! Je ne vous apprends rien, vous le
connaissez, il travaille chez vous ! Quand je pense
aux raisons qui ont motivé son désir de paternité !
Notre société est contaminée par l’esprit de lucre qui
souille les plus faibles, jusqu’à les faire procréer pour
de l’argent ! Il m’a dit qu’il vous a demandé, à votre
épouse et à vous, d’être parrain et marraine de son
fils, alors même qu’il sait que vous êtes athées ! C’est
incroyable ! Et il veut appeler son fils Bruce ! Bruce,
vous vous rendez compte !
Aucun des trois ne réagit.
– Continuez, l’invita Walkowski.
Champin haussa les épaules.
– Elle, j’avais réussi à la convaincre de choisir
Emmanuel. Lui, il y  tient à son Bruce !
– Entre onze heures et minuit, vous êtes resté dans
le couloir de la maternité ?
– Pas pendant l’heure entière, non. J’ai la charge
des autres services aussi. Et puis j’avais ma messe à
préparer.
– Donc, à minuit, vous étiez seul dans la chapelle.
Champin fronça les sourcils.
– Je n’ai pas de témoin, c’est ça ?
– Je répète simplement ce que vous avez dit.
Il se pencha et leva un index agité.
– Je ne vous autorise pas à douter ni de ma foi ni
de mon zèle apostolique ! J’ai célébré la sainte
eucharistie, à minuit, dans la chapelle ! Du reste, j’ai
un témoin, un témoin irrécusable !
Les trois hommes eurent le même mouvement de curiosité.
– Dieu ! Dieu m’est témoin que j’ai célébré ma messe !
Walkowski hocha imperceptiblement la tête.
Castelin grimaça un vague sourire. De Lavour
demeurait impassible.
– Après la messe, vous êtes revenu dans le service.
– Je vous ai expliqué pourquoi, dit sèchement le prêtre.
– L’efficacité de la prière, oui… Il était quelle heure ?
– Je n’ai pas regardé. Vers minuit quinze, ou vingt.
– Une messe d’un quart d’heure…
– Mais je n’ai pas eu à prononcer le sermon et il n’y a pas eu de communion !
Walkowski relisait ses notes, comme s’il cherchait quelque chose. Il leva brusquement les yeux.
– Connaissez-vous Josiane Reblot ?
Champin, surpris, se troubla.
– Josiane ? J’étais son directeur de conscience, mais je ne…
– Où la rencontriez-vous ?
– Je ne vois pas ce que…
– Répondez à la question du commissaire ! intervint le procureur.
– Je la rencontrais à Lyon, mais…
– Où exactement ?
– Suis-je obligé de fournir ces précisions d’un intérêt aussi capital ?
La question, posée d’un air provocant, s’adressait à de Lavour.
– C’est à vous de décider.
Le prêtre ferma les yeux un instant et soupira.
– Je recevais sa confession dans l’église Saint-Georges.
– Vous vous rencontriez seulement dans un confessionnal ?
Cette fois, Champin, leva les yeux au ciel en prenant l’air excédé.
– Je disposais aussi d’un bureau au presbytère pour nos entretiens ! Une table et deux chaises !
– Des entretiens… Quelle fréquence ?
Champin pointa un doigt en direction du couloir.
– En quoi cela concerne-t-il le massacre de ces enfants ?
Walkowski ne réagit pas et attendit la réponse qui vint après un nouveau soupir.
– Je la voyais une fois par semaine !
– Vous attendiez-vous à son suicide ?
Champin haussa les épaules.
– Je n’ai rien pu faire, répondit-il froidement.
– Si j’en juge par le contenu de la lettre qu’elle a laissée, il me semble au contraire que vous avez fait beaucoup.
L’aumônier eut un mouvement brusque qui fit tomber l’étole.
– Que voulez-vous dire ?
– Je pense à la souillure dont elle se croyait polluée,  comme le serait aussi Legendre, si j’ai bien entendu.
Champin secoua la tête avec agacement et ramassa l’étole.
– Libre à vous de vous voiler la face !
Walkowski laissa passer quelques secondes.
– Où résidez-vous, monsieur Champin ?
L’aumônier prit le temps de replier soigneusement l’ornement liturgique.
– A Sainte-Foy, au séminaire.
– Je vois dans votre dossier – il tapota du doigt la chemise cartonnée que Champin lorgnait depuis un moment – que vous êtes arrivé à Lyon il y a deux ans.
– C’est exact.
– Vous venez d’être nommé à l’hôpital. Et entre temps ?
– J’étais en convalescence.
– Votre dossier parle de transition.
Champin toussota.
– Oui, entre ma mission précédente et celle-ci.
– Et votre mission précédente ?
– J’avais la charge d’une paroisse. – Votre dossier ne précise toujours pas. Quelle paroisse ?
Visiblement mal à l’aise, l’aumônier changea de position et croisa les doigts.
– Dans le Nord.
– Où exactement ?
– La paroisse de Courrières, lâcha-t-il à mi-voix.
– Vous parliez de convalescence… Vous avez été malade ?
– Ecoutez ! Là, je trouve que vous dépassez les bornes ! Mon état de santé ne regarde que moi et mon médecin !
Walkowski lui laissa le temps de se calmer.
– J’essayais de comprendre à quoi fait allusion cette transition… Monsieur Champin connaissez-vous Aristote ?
Le prêtre ferma les yeux. Ses phalanges étaient devenues blanches.
– Aristote… Le philosophe grec ?
– Vous en connaissez un autre ?
Champin haussa les épaules.
– Il était au programme de philosophie, au séminaire. Pourquoi ?
Walkowski écarta la question d’un mouvement de la main.
– Vous utilisez un ordinateur ?
– Non ! Mais je peux savoir ce que…
Walkowski leva la main.
– Monsieur Champin, je vais vous faire raccompagner chez vous par un inspecteur. Il procèdera à une perquisition. On fouillera également la chapelle.
L’aumônier se leva brusquement. L’étole tomba une nouvelle fois à terre.
– Je tiens à vous prévenir que je vais alerter l’archevêché !
Castelin désigna le téléphone sur le bureau.
– Vous pouvez utiliser cet appareil, si vous le souhaitez. Nous en profiterons pour demander des précisions qui ne sont pas dans votre dossier.
Champin hésita puis fit un geste pour signifier qu’il n’insistait pas et ramassa l’étole.
– Suivez-moi, dit Walkowski en se levant.
Ils parcoururent le couloir maintenant désert et silencieux. Tous les corps avaient été évacués.
Walkowski confia Champin à Duroc puis chargea. Lamberet et Decarme de fouiller l’aumônerie et le bureau du médecin.

Enfin, il alla chercher l’interne pour l’amener dans le bureau de la surveillante.
Jean-Marc Malhuc, d’abord impressionné, retrouva
de l’assurance après que le procureur lui eut expliqué
ce qu’ils attendaient de lui. Il fournit sans hésitation
des réponses qui complétaient les informations
données par Hortense Delamarre. Il avait
été appelé assez longtemps dans le service de
médecine générale avant la césarienne et qu’il y était
retourné au moins une vingtaine de minutes, avant
d’aller rejoindre dans leur bureau les infirmières et
Henri Grand avec lesquels il n’était resté que
quelques minutes. L’infirmier du service joint au
téléphone par Walkowski confirma. Malhuc n’avait
donc matériellement pas eu le temps de tuer les vingt-huit enfants.
– Je peux retourner auprès de mes malades ? – Une question encore, monsieur Malhuc : je vois dans votre dossier que vous êtes né à Lens.
– C’est vrai.
– Vos parents y habitaient ?
– Non. Ma mère y était venue pour accoucher.
– Dans quelle commune habitaient-ils ?
L’interne hésitait.
– A Courrières… Pourquoi ?
– Vous y avez connu Armand Champin, n’est-ce pas ?
La physionomie de l’interne changea brusquement. La timidité et l’hésitation avaient laissé la place à une colère froide.
– Oui, je l’ai connu là-bas !
– Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
– Non.
Les trois hommes se consultèrent brièvement du regard.
– Bien. Vous pouvez retourner auprès de vos malades, dit Walkowski.
Les yeux de Malhuc se vidèrent d’un seul coup de leur irritation. Il se leva lentement. Il y eut un long moment de silence. Walkowski eut l’impression que l’interne était au bord d’une confidence. Mais il salua d’un mouvement de tête et sortit.
– Il faut chercher ce qui s’est passé à Courrières avant la transition, dit le procureur.
– Le dossier est pratiquement vide, remarqua Walkowski. Je demanderai à Duroc de consulter le fichier central.
– Et moi, à mon collègue de Lille de regarder dans les archives, ajouta Castelin.
– S’il s’agit de pédophilie, dit de Lavour, il n’y aura probablement rien.
Le procureur avait du mal à se contenir.
– Il faudra bien vider l’abcès un jour ou l’autre ! Aucune institution n’est au-dessus des lois ! Une transition !
Le juge regardait Walkowski.
– Si vous pouviez amener l’interne à parler, disons… officieusement.
– J’irai le voir tout à l’heure.
– En tête-à-tête, il sera plus en confiance, acquiesça Castelin qui s’était calmé. Alors, commissaire, Champin ou Grand ?
– L’un et l’autre peuvent avoir écrit la lettre et ils ont disposé du temps nécessaire : Grand, avant et après l’opération, compte tenu des absences de l’interne, Champin, avant et après sa messe. L’un et l’autre ont pu circuler librement sans attirer l’attention.
De Lavour considérait la photocopie de la lettre.
– Pensez-vous qu’un médecin puisse écrire aussi lisiblement ?
– Vous avez raison, approuva Castelin, c’est peu probable.
– Vous n’avez pas l’air convaincu, commissaire.
– Je dirais que pour un texte de ce genre, ce n’est pas impossible.
– Voulez-vous dire qu’il pourrait s’agir d’une écriture de dissimulation ?
– Je serais tenté de renverser la question, monsieur
le juge : est-ce que la dissimulation ne serait pas
plutôt dans l’écriture illisible des ordonnances ?
– Ah, oui… je pense comprendre ce que vous
voulez dire, opina de Lavour tandis que Castelin
affichait un air dubitatif. Mais Grand ne me paraît pas
être un personnage double ; je trouve même qu’il est
une illustration assez banale du chef de service jouant
de son pouvoir… si c’est bien la signification que
vous attribuez à l’illisibilité médicale ? – Walkowski
acquiesça – En revanche, l’aumônier
me semble fort exalté, tout à fait dans la tonalité de la
lettre.
– J’ai la même impression, renchérit le procureur,
et – il était penché sur ses notes – il a disposé de plus
de temps que Grand.

L’affaire Rambla (suite et fin)

« Jean-Baptiste Rambla a été condamné à la perpétuité pour le meurtre de Cintia Lunimbu » (Le Monde du 18/12/2020)

Quelques extraits des contributions publiées à la suite de l’article qui rend compte du procès :

« Pourquoi a-t-il tué deux femmes, et pas deux hommes ? S’il se sent victime, ça devrait être victime d’hommes : le romancier et le cinéaste qui se sont emparés du meurtre de sa sœur. Cocaïne ou pas, c’est plus facile de tuer une femme qu’un homme potentiellement plus costaud que lui. »

« C’est bien de douter mais là vous allez trop loin. Quand l’auteur d’un crime gratuit d’une violence extraordinaire dit qu’il a pris de la cocaïne, vous pouvez le croire. D’autant plus que comme vous le dites et ainsi que je le suggère à mon premier commentaire, cela n’exonère de rien et la peine est la même. »

« Son enfance l’a plongé dans le meurtre gratuit, la facilité à tuer une femme quand on sait s’y prendre. Un truc qui l’a sans doute hanté et explique son comportement. Mais la société ne peut pas laisser un meurtrier au bon soin des médecins. La justice n’est vêtue de blanc que dans les dictatures. »

La mienne :

« Un certain nombre de commentaires parlent de « crime gratuit », comme si cela allait de soi. Mais un crime est-il jamais gratuit ? Vu de l’extérieur il peut sembler l’être, oui, selon les critères habituels de pouvoir, de jalousie, d’argent… Mais du point de vue de celui qui le commet, n’y-a-t-il pas nécessairement un « intérêt » ? Cet homme (cf. contribution dans la discussion précédente) a été confronté à 6 ans à une double négation (et il a tué deux fois sans rien faire pour échapper à la police et à la justice… comme s’il savait ce qu’il faut pour obtenir la perpétuité) liée à l’enlèvement et à l’assassinat de sa sœur. Il ne s’agit en rien d’excuser, mais de tenter de comprendre un traumatisme aussi profond que celui que provoquèrent ces deux négations et regarder comment il a été diagnostiqué et pris en charge. »

Conte de Noël (4)

Jeudi 30 décembre – 10 heures – Bureau
du procureur de la République.
– Qu’en dites-vous, monsieur le juge ? demanda Castelin.
Henri-Thècle de Lavour frottait les verres de ses
fines lunettes rondes avec un petit chiffon bleu assorti
à sa lavallière. Il le plia et le glissa dans une poche de
son veston prince-de-galles. En ajustant les branches
sur ses oreilles, il tourna brièvement la tête vers
Walkowski.

– Comme le commissaire en a évoqué la
probabilité, monsieur le procureur, je serais enclin à
penser qu’il s’agit de la lettre d’une personne malade
et qu’elle ne sera suivie d’aucun effet. Cependant,
même s’il paraît peu probable, nous ne pouvons pas non plus ignorer l’hypothèse du passage à l’acte.

– Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête de
celui qui s’amuse à massacrer des enfants sur le
papier ? Et comment être certain que c’est bien
seulement sur le papier ? Concrètement, commissaire,
qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Au minimum, protéger les lieux qui accueillent
des petits enfants. J’ai fait le recensement des crèches,
des foyers d’accueil, des services de pédiatrie et des
maternités. Au total dix-sept établissements à Lyon et
dans la proche banlieue. La priorité, ce sont les
maternités, dans l’hypothèse où ce sont les nouveau-nés qui sont visés.
– Et le mode opératoire ? Vous voyez l’auteur de
cette lettre entrer dans une maternité avec une
kalachnikov ou un fusil-mitrailleur ?
– Si l’objectif est de reproduire le massacre raconté
dans la Bible, et s’il faut absolument l’imaginer, je ne
vois qu’une arme blanche.
La lame dans le soleil ! Le couteau de Salomon
levé dans la lumière !
déclama ironiquement Castelin
qui avait la lettre sous les yeux. C’est quand même un peu grandiloquent, non ?
– D’un côté, dit de Lavour, nous avons une
expression recherchée, de facture classique, et les
signes d’une culture certaine ; de l’autre, si nous
essayons de nous représenter ce massacre d’enfants,
c’est une répétition d’actes d’une inconcevable
barbarie… J’y vois une contradiction qui me fait penser qu’il ne s’agit pas d’une menace réelle. – Il y a des assassins qui écrivent de très belles
lettres à ceux qu’ils vont tuer ! objecta Castelin.
– C’est vrai, admit de Lavour, mais celle dont nous
parlons n’est pas adressée aux victimes supposées, et
elle ne fournit aucune précision.
– Mangeon a  décidé de répondre au
post-scriptum, indiqua Walkowski en montrant
l’exemplaire du journal qu’il s’était procuré. L’auteur
sait donc que sa lettre a été lue.
– Hum… oui, je comprends ce que vous voulez
dire, poursuivit Castelin avec un balancement de tête
qui indiquait son scepticisme. Il n’en reste pas moins
que nous sommes obligés d’envisager le pire, même
s’il est improbable. Supposons que le meurtrier s’est
introduit dans une maternité pendant la soirée ou la
nuit. Bien. Mais après, comment fait-il pour entrer
dans les chambres et tuer les enfants les uns après les
autres sans attirer l’attention ? Sauf à imaginer une
maman…
Il conclut sa phrase d’un haussement d’épaules éloquent.
– Une maman armée d’un couteau… insista de
Lavour pour mieux faire ressortir l’invraisemblance
d’un tel scénario.
– Une infirmière ? Un médecin ?
– Plus on essaie de se représenter la scène plus on
se dit que c’est impossible, convint Walkowski.
Castelin ouvrit les bras, comme il le faisait dans
ses réquisitoires.
– Alors, je repose ma question : que pouvons-nous
faire ?
– Je propose d’installer une surveillance discrète
dans les dix-sept établissements et de mettre en alerte
deux ou trois petites unités mobiles d’intervention rapide. Je
coordonnerai tout cela de mon bureau. S’il se passe
quelque chose, ce sera sans doute aux alentours de
minuit.
– Le moment du passage au troisième millénaire,
acquiesça de Lavour.
– Bon. D’accord, on fait ça. Je serai avec vous, commissaire, dit
Castelin.
– Pour vous, l’auteur de la lettre est un homme ou une femme ? leur demanda Walkowski.
– Un homme ! répondit Castelin sans la moindre hésitation.
De Lavour tournait pensivement sa bague d’améthyste autour de son annulaire.
– Je pencherais pour une femme, dit-il. Et vous, commissaire ?
– Je ne sais pas.
                                          
                              VI
Nuit du 31 décembre 1999
Hôpital de la Croix-Rousse.
Tu dors, Anne-Marie ? murmura Legendre.
Comme elle ne répondait pas, il se souleva du
fauteuil pour l’observer. Le calmant avait agi, mais
elle conservait les mêmes signes d’inquiétude sur le
front et sa respiration était irrégulière.
La nuit du 26, cinq jours plus tôt, elle avait été assaillie par un
cauchemar qui l’avait réveillée à trois heures du matin
et tenue angoissée jusqu’à l’aube : quelqu’un entrait
dans la chambre et égorgeait leur fils ! Quand son
mari était arrivé, dans la matinée, elle lui avait fait
promettre de ne plus la laisser seule pendant la nuit.
Le dossier du fauteuil pouvait s’incliner et il pourrait
dormir à côté d’elle et du bébé. La surveillante qui
connaissait la situation du couple avait donné son
accord. Les deux nuits suivantes avaient encore été
troublées par le même cauchemar et Anne-Marie
ne s’était apaisée que lorsqu’elle avait
constaté la présence de son mari.
A midi, ce 31 décembre, Joseph Legendre avait
poussé la porte de la Brasserie des Canuts sur le
Boulevard de la Croix-Rousse, comme il le faisait
régulièrement depuis le 26.
Ce jour-là, le lendemain de la naissance de son fils,
il était entré dans la cafétéria de l’hôpital, comme ça,
pour voir, et il avait vu, exposés dans des vitrines, des
sandwiches triangulaires, des salades enfermées dans
des boîtes et des gâteaux racornis qui lui avaient fait
hausser les épaules.
Il était sorti, avait remonté le col de sa canadienne,
enfoncé sa casquette sur sa tête et s’était dirigé vers la
petite place de la Croix-Rousse en se protégeant
comme il le pouvait contre les bourrasques de vent. Il
avait poussé la porte de la Brasserie des Canuts,
s’était installé dans un coin sur une banquette de
velours rouge, et avait choisi du gras-double, une
andouillette beaujolaise et une bouteille de
Chiroubles, parce que ces noms lui avaient plu. Pour
commencer, il avait voulu essayer le communard proposé dans liste des apéritifs.
On le lui avait apporté avec un ravier de gratons et de
larges rondelles de jésus, un saucisson ficelé et ventru
qu’il avait aperçu sur une desserte. Il s’était demandé
si c’était comme le Jésus de Noël, mais il n’avait pas
osé poser la question. Il avait aimé le mélange de vin
rouge et de liqueur de cassis, et en avait aussitôt
redemandé un autre avec double ration de liqueur.
Il y était retourné les jours suivants, et il était
encore là, ce dernier jour de l’année, assis dans le
même coin sur sa banquette rouge.

Cette fois, le communard avait été offert par la maison.
En le sirotant, il avait contemplé l’impressionnant
menu du Réveillon de la Saint-Sylvestre inscrit en lettres
dorées sur la glace du bar constellée d’étoiles fluo. Ce soir, lui, il serait à l’hôpital, mal couché dans son fauteuil, inquiet de sa femme.

Alors, il avait décidé de se faire plaisir.

Il avait ouvert la carte et montré au garçon dans la liste des entrées, la grande salade gourmande de magrets fumés et de foie gras,
dans les viandes, le châteaubriant sauce au poivre et le
gratin dauphinois auquel il avait fait ajouter l’assiettée
de frites coupées au couteau, dans les fromages, le saint-marcellin entier, dans les desserts, un éclair au café et un
mille-feuille à la vanille, dans les vins, une bouteille de
Saint-Joseph, un vin qui s’appelait comme lui.

Il avait terminé avec un double expresso accompagné d’un
vieux marc de Bourgogne.
Deux heures plus tard, il avait repris le chemin de l’hôpital avec une démarche hésitante, la tête embrumée, luttant plus
difficilement contre le vent pour tenir l’équilibre. Une
rafale avait failli lui emporter sa casquette qu’il avait
fourrée dans sa poche. Au passage, il était entré dans
une supérette et avait acheté une grosse boîte de
griottes-chocolat alcoolisées et deux flacons de
kirsch. Son réveillon à lui.
Avant d’aller frapper à la porte de l’aumônerie, il
était venu s’allonger sur la banquette de sa
camionnette, la casquette rabattue sur les yeux. Une
demi-heure de sieste difficile parce qu’il avait
beaucoup bu et mangé et parce qu’il appréhendait ce
dernier rendez-vous avec Champin.
Le premier avait eu lieu le jour de Noël. Une dure journée. Il était revenu à l’hôpital en début d’après-midi, après quelques heures passées tout habillé sur son lit. Un mauvais sommeil dans le froid de la maison sans électricité.

L’hôtesse d’accueil lui avait remis une enveloppe où était écrit son nom, Legendre Joseph. Elle contenait une carte de visite du
Père Armand Champin, père-aumônier de l’hôpital
de la Croix-Rousse. Le prêtre le priait de passer à
l’aumônerie où il l’avait accueilli avec le sourire que
Legendre n’aimait pas.
D’emblée, Champin s’était excusé pour son
emportement de la veille, quand ils s’étaient rencontrés,
la nuit, dans le couloir de la maternité : c’était sa
première messe à l’hôpital, celle de la naissance du fils
de Dieu, un événement considérable, et le laxisme de
son confrère l’avait irrité. Laxisme avait fait plisser les
yeux du menuisier. Oui, – le prêtre avait pris le ton de la
confidence en posant sa main sur le bras de Legendre
qui s’était aussitôt dégagé – le père Fournery ne
partageait pas sa vision rigoureuse de la mission
apostolique qui venait de lui être confiée par
l’archevêque. Legendre avait accentué la contraction de
ses paupières. A la différence de son collègue, lui, était
exigeant, très exigeant, peut-être trop, il le reconnaissait,
mais l’exigence n’était-elle pas une qualité sans laquelle
tout va à vau-l’eau ? La menuiserie, un saint métier –
Jésus avait été nourri par un simple charpentier, un
charpentier nommé Joseph, tout comme lui –, ne
demandait-elle pas, elle aussi, de l’exigence ? Beaucoup
d’exigence ?
Legendre, les yeux maintenant presque fermés,
avait vaguement hoché la tête.
– Ecoutez, avait aussitôt enchaîné l’aumônier en le
saisissant cette fois fermement par le bras, nous
devons parler de votre fils ! – Il avait tiré une chaise –
Asseyez-vous !
Legendre avait une nouvelle fois dégagé son bras
et s’était assis.
Quand il était revenu dans la chambre, Anne-Marie
tricotait de la layette, le dos calé par les oreillers.
Dans le petit lit à côté, son fils dormait. Legendre
avait annoncé qu’il revenait de chez le curé de
l’hôpital. Elle avait levé des yeux surpris.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ?
– C’est pour le prénom et le baptême du petit.
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
Legendre avait fait une grimace.
– Je comprends pas tout. Il veut que je retourne
après-demain.
Deux jours plus tard, le 27, Champin avait parlé
longtemps, sans s’arrêter, et à la fin, il avait annoncé à
Legendre qu’il voulait le voir une dernière fois, le 31, en
début d’après-midi. Legendre avait alors parlé des
Walkowski qui n’allaient pas à la messe comme parrain
et marraine. L’aumônier avait froncé les sourcils, dit
qu’il allait y réfléchir et qu’ils en reparleraient le 31.
Legendre écouta dans un état second le discours du
prêtre qui lui lut des extraits du sermon de la messe qu’il
célébrerait à minuit pour sanctifier le passage à la
nouvelle année, au moment où d’autres se livreraient à
des débauches et sacrifieraient au veau d’or. Une
nouvelle fois, il lui parla de la naissance de Jésus, de
l’état de grâce de son fils, né le même jour que le fils de
Dieu, et de la responsabilité qui lui incombait désormais
d’assurer son salut. Il l’assura de ses demandes
pressantes d’intercession auprès de la très sainte Marie-Mère-de-Dieu qui, comme son épouse, avait accouché dans la douleur et le sang, elle aussi.

Legendre, la tête lourde de vin et de sommeil, n’avait qu’une envie, se coucher. Il acquiesça à tout, dit oui à tout. Pour finir, Champin qui
s’était entouré le cou d’une étole le fit mettre à genoux
et marmonna une prière en traçant au-dessus de sa tête
d’amples signes de croix avant de le toucher au front.
Il était quinze heures quand il revint dans
la chambre. Sa femme et son fils dormaient. Il s’allongea dans le fauteuil, tira la couverture et s’assoupit.

Vers dix-sept heures, il se passa la tête sous l’eau, puis dit qu’il allait chercher des affaires dans la camionnette. Il revint une demi-heure plus tard avec
le sac de ses vêtements de chantier où il avait fourré
la boîte de griottes-chocolat et les deux flacons de
kirsch. A dix-huit heures trente, on servit le dîner. Il
regarda sa femme manger un potage, des nouilles à
l’eau, une tranche transparente de jambon maigre et
un minuscule flan tremblotant. Il lui proposa de ses
griottes, mais elle préférait les palets d’or offerts par
Walkowski. Lui, ne les trouvait pas assez sucrés.
A dix-neuf heures, il alluma le poste de télévision
et, après le journal télévisé de vingt heures, regarda
une émission de variétés en plongeant régulièrement
la main dans la boîte des chocolats alcoolisés. Les
hommes portaient des nœuds papillons noirs, les
femmes de longues robes décolletées et fendues qui
laissaient voir leur poitrine et leurs jambes. Dans un
coin de l’écran, une horloge numérique décomptait le
temps qui séparait du nouvel an. Quand l’infirmière
vint donner le calmant à Anne-Marie, il fallut arrêter
la télévision. Elle leur souhaita une bonne nuit,
éteignit la lumière et ferma la porte. Il fouilla dans
son sac pour attraper le premier flacon de kirsch.
Maintenant, les aiguilles phosphorescentes de sa
montre indiquaient vingt-deux heures quarante-cinq.
Dans une heure et quart, ce serait le premier jour du
troisième millénaire. Le jour où son fils aurait dû
naître. Il dévissa le bouchon et avala une nouvelle
gorgée d’alcool.
                                           *
Siège de la police judiciaire de Lyon.
Walkowski avait passé une partie de l’après-midi à
mettre au point le dispositif d’intervention. Il ne
comptait plus les tasses de café. A vingt-heures, il
s’était fait monter de la cafétéria un léger repas froid.
A vingt-deux heures, il avait été rejoint par le
procureur habillé comme pour une action de
commando : pull à col roulé noir, jean noir, blouson
aviateur noir, bottillons noirs. Il avait sorti de sa
serviette une pile de dossiers et une bouteille d’eau
minérale qu’il avait posée sur le bureau ovale du
commissaire avec un sourire qui ressemblait à une
grimace. En le privant du réveillon, avait-il expliqué,
l’auteur de la lettre lui évitait une probable crise de
la goutte dont il souffrait de manière chronique.
Ils avaient travaillé l’un en face de l’autre,
échangeant de temps en temps quelques réflexions.

Ils s’appréciaient dans leurs divergences et savaient
inutiles les discussions approfondies entre eux. Une
illustration de l’attirance bien connue des contraires,
avait répondu Walkowski à Arnaud-Jan qui lui
demandait comment il parvenait à s’entendre avec un
« type aussi réac ».
– Encore une demi-heure, dit Castelin en
consultant sa montre bracelet.
Walkowski posa sa tasse et se pencha une fois
encore sur le plan de l’agglomération où il avait
entouré de rouge les zones qu’il avait fait protéger.
A côté de chacun des cercles était fixé un Post-it
sur lequel figurait le nom de l’inspecteur chargé de
coordonner la surveillance. Walkowski avait envoyé
ses inspecteurs dans les quatre maternités des
hôpitaux de la ville : Boustin à la Croix-Rousse,
Duroc à l’Hôtel-Dieu, Decarme à Edouard Herriot et
Lamberet à Debrousse. Les autres sites de la ville et
de l’agglomération étaient sous la responsabilité des
commissariats d’arrondissement et de la gendarmerie.
Chaque inspecteur pouvait alerter l’ensemble des
policiers et gendarmes placés sous sa responsabilité et
tous étaient en relation directe avec Walkowski qui
avait mis en place ce dispositif en souhaitant qu’il ne serve à rien.
                                         *
Hôpital de la Croix-Rousse.
Legendre ne parvenait pas à dormir pas. Le léger grincement de
la poignée le fit se dresser brusquement dans le fauteuil.
La porte se referma aussitôt.
Il repoussa la couverture et se leva. Il alla ouvrir, regarda dans le couloir assombri, balisé par les veilleuses. Personne. Il referma et vint se pencher sur le lit. Il distingua dans la pénombre les mêmes signes
d’inquiétude sur le visage de sa femme.
Le cauchemar recommençait. Son fils, lui, dormait
paisiblement, la bouche entrouverte et la respiration courte.
                                     *
Hortense Delamarre et Martine Brunon avaient été
sollicitées à de nombreuses reprises après le repas du
soir. Le passage à l’an deux mille et la peur du bogue
informatique qui paralyserait l’hôpital provoquait une
excitation perceptible dans le service. Il en avait été
question lors de la relève et Henri Grand avait décidé
d’intervenir pour calmer tout le monde. C’était la nuit
de la Saint-Sylvestre, oui, mais on était dans un
hôpital, pas dans un club de vacances. Un léger
sédatif serait administré à vingt-et-une heures trente,
il fallait une demi-heure pour qu’il agisse, donc à
vingt-deux heures quinze au plus tard tout le monde
devrait dormir jusqu’au matin.
L’aumônier avait fait savoir qu’il dirait une messe
à minuit dans la chapelle et beaucoup insisté auprès
du personnel soignant sur l’apaisement qu’apportait
sa présence dans le service.
Grand avait été appelé chez lui en début de soirée
pour une césarienne urgente. Vers vingt-deux heures,
avant l’opération que Malhuc devait pratiquer sous sa
supervision, il avait fait le tour des chambres. La future
mère fut conduite au bloc à vingt-trois heures trente.
L’enfant, un garçon, fut extrait à minuit moins deux.
– Le dernier né de l’année ou, en trichant un peu,
le premier du troisième millénaire, dit l’anesthésiste
en commençant la procédure de réveil.
Grand fit remarquer qu’à moins d’improbables
contrôles d’huissiers, il était impossible de savoir quel
enfant serait vraiment le premier-né et rappela que
ceux qui avaient eu l’idée de ce concours avaient
prévu un tirage au sort pour désigner le gagnant. Avec une pointe de provocation, il demanda à l’interne s’il
avait un avis sur la question. Malhuc, occupé à se
nettoyer les mains, répondit sèchement que ce
concours était indécent et que ceux qui avaient fait un
enfant pour ça – d’un mouvement de la tête il désigna
l’ensemble du service de maternité – étaient
méprisables. Grand ouvrit des yeux ronds et croisa le
regard surpris de l’anesthésiste. Jamais Malhuc ne
s’était autant exprimé et jamais avec cette violence.
Dans leur bureau, les deux infirmières notaient leurs
interventions sur le cahier pour la relève du matin. Un
peu avant minuit, elles disposèrent sur la table quatre
verres et une boîte de petits fours, puis sortirent du
réfrigérateur la bouteille de champagne achetée la
veille au supermarché de la Croix-Rousse. Le patron
avait dit qu’il passerait. L’interne viendrait lui aussi.
– On fait signe au flic ? demanda Hortense.
Martine secoua la tête.
– Je lui ai proposé tout à l’heure. Il a gentiment refusé.

Dès vingt heures, Boustin s’était installé dans le
bureau de la surveillante, près de l’entrée de la
maternité. Il avait laissé la porte ouverte et noté les
allées et venues. On avait seulement dit au personnel
que des mesures de surveillance exceptionnelles
avaient été prises pour tous les services publics. Ce qui était partiellement vrai.

Hortense déboucha la bouteille et versa du
champagne dans deux verres pendant que Martine
disposait les petits fours sur une assiette.
Quand les deux aiguilles de la pendule de la pièce
indiquèrent minuit, elles s’embrassèrent, se souhaitèrent
une bonne année et trinquèrent en grignotant un gâteau.
– Au fait, comment va la déprime de la 2 ? demanda Hortense.
– Je suis passée à dix heures et quart. Elle
s’endormait. J’irai faire un tour tout à l’heure. Elle
n’était pas contente qu’on ait emmené son bébé à la
nursery. Et la 17, chez toi ?
Les chambres étaient desservies par un long
couloir en L. Celles numérotées de 1 à 12 étaient sous
la responsabilité de Martine Brunon, les douze autres
sous celle d’Hortense Delamarre. Au milieu du
couloir, la nursery, la salle de soins, la pharmacie et le
bureau des infirmières, au bout, près de l’entrée, le
bureau de la surveillante où se trouvait Boustin.
L’accouchée de la chambre 17 avait eu une
hémorragie compliquée d’une infection et on avait
craint une septicémie.
– On a évité le pire, répondit Hortense.
La porte s’ouvrit et le patron entra. Il était seul.
Machinalement, Hortense regarda l’horloge : 0h40.
Ils se souhaitèrent une bonne année et s’embrassèrent.
– Comment ça s’est passé ? demanda Martine.
– Très bien. Malhuc a très calmement sorti son
premier enfant à minuit moins deux. Et pourtant, il
était furieux !
– Furieux, Malhuc ? s’étonna Hortense.
– Ça vous surprend, vous aussi ! C’est à cause de
ce concours débile.
– C’est vrai que c’est débile, approuva Martine.
Rolande m’a dit que Legendre n’était pas content
parce que son fils était né une semaine trop tôt !
– Legendre ?
– La césarienne du 10. Un garçon. La nuit de Noël. – Ah, oui, le menuisier.
Hortense avait versé du champagne dans les deux autres verres
et elle en tendit un au médecin.
– J’espère que ce n’est pas la dernière fois ! dit-il en le prenant.
Les infirmières, gênées, hochèrent la tête silencieusement.
Personne n’ignorait que les démarches entreprises
par le médecin pour conserver son poste au-delà de la limite légale
n’avaient pas de  chance d’aboutir et qu’il devrait quitter son poste à fin du mois.
– Tout a une fin, mais le plus tard possible !
ajouta-t-il avec un rictus. Allez, à votre santé !
Elles répondirent en levant leur verre.
– Quelque chose à signaler ? demanda-t-il.
– Calme complet chez moi, répondit Martine.
– Chez moi aussi, dit Hortense.
Un coup frappé les fit se retourner. Malhuc ouvrait la porte, l’air gêné.
– Excusez-moi.
Martine prit le verre qu’elle avait rempli à son intention et le lui tendit.
– Bonne année ! dit-elle.
Elle l’embrassa.
– Bonne année, répondit-il en rougissant.
Il dut recommencer avec Hortense avant de présenter ses vœux à son patron. Les deux hommes se serrèrent la main. Les infirmières échangeaient des regards amusés.
L’interne but une petite gorgée.
– Je me demande ce qu’il fait encore là ! marmonna-t-il. – De qui parles-tu ? demanda Grand.
– De l’aumônier. Je viens de le croiser dans le couloir.
– Il a tenu à dire une messe à minuit. Je doute qu’il ait eu beaucoup de monde ! dit Grand d’une voix qui exprimait de la contrariété.
– Il est coincé, dit Martine. Je préférais l’autre.
– Moi aussi, acquiesça Hortense.
Grand ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose,
haussa les épaules, porta le verre à sa bouche et le vida d’un trait.
– Merci pour le champagne. – Il regarda sa montre – Je vais rentrer dormir quelques heures. Je reviendrai en fin de matinée.
Il embrassa à nouveau les infirmières salua l’interne et quitta la pièce. Malhuc posa le verre auquel il avait à peine touché.
– Je suis de garde, expliqua-t-il comme pour se justifier. Je remonte.
Il les salua gauchement et sortit.
Hortense soupira.
– Lui aussi, c’est un coincé de première !
– Il paraît qu’il est très bon avec un bistouri. C’est le principal. Le reste, c’est son problème.
– Et le patron, tu as vu, ça ne va pas très fort.
– Il sait que c’est cousu d’avance.
– Il n’y a pas que son boulot qui va lui manquer, tu le sais bien !
– C’est aussi son problème, non ? Allez, encore un peu de champagne, Hortense, et je vais aller voir la 2.
                                                          *
Martine Brunon trouva la jeune maman assise sur
son lit, l’air égaré, bredouillant qu’on lui avait volé
son bébé. Elle lui expliqua calmement une nouvelle
fois pourquoi on l’avait installé dans la nursery pour
la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et resta
auprès d’elle le temps qu’elle commence à se rendormir.
Dans le couloir, elle nota sur son carnet l’heure –
1h10 – et le numéro de la chambre, pour le cahier de service.
Au passage, elle entrouvrit la porte de la 3. La
jeune femme, qui avait choisi d’allaiter son bébé
malgré l’avis défavorable du médecin, avait éprouvé
de vives douleurs aux seins en début de soirée. Elle
dormait paisiblement sous l’effet des antalgiques,
mais elle s’était découverte et l’infirmière entra pour remonter le drap.
En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau.
Le nouveau-né, couché sur le dos, lui parut
étrangement pâle. Elle souleva la couette, et plaqua sa
main sur sa bouche pour ne pas hurler.
Les bras avaient été dénudés et les veines
sectionnées aux poignets. L’enfant était mort, vidé de
son sang qui avait trempé le lit. Une flaque s’étalait sur le sol.
L’infirmière se rua dans le couloir et entra en trombe dans le bureau. Hortense qui essuyait les verres se retourna brusquement.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Martine, les yeux exorbités, ne parvenait pas à articuler le moindre son. Hortense posa le torchon et vint la prendre aux épaules.
– Qu’est-ce qu’il y a, Martine ! Dis-moi ! Qu’est-ce qu’il y a ? Parle !
– La 3… balbutia-t-elle en tendant le bras en direction du couloir.
Hortense se précipita. Elle pénétra dans la chambre
et s’immobilisa devant le berceau, pétrifiée. Martine qui l’avait suivie ne parvenait pas à franchir le seuil,
le poing enfoncé dans la bouche. Ce furent ses hoquets qui firent réagir Hortense. Elle prit fermement sa collègue par le bras, l’emmena dans le
bureau, la fit asseoir, imbiba un sucre d’alcool de menthe et le lui mit dans la bouche.
– Reste-là. Je reviens tout de suite. Je vais chercher le flic.
Elle courut vers le bureau de la surveillante.
                                          *
Boustin prit aussitôt contact avec le car de
gendarmerie stationné sur le parking pour déclencher
le bouclage de l’hôpital, puis appela Walkowski.
L’inspecteur était formel : aucune personne
étrangère à la maternité n’était entrée depuis qu’il
avait pris son poste à vingt-heures. L’assassin était
donc quelqu’un qui se trouvait dans le service. Walkowski lui demanda de joindre Duroc, Lamberet et Decarme, puis de se procurer les numéros de téléphone du chef de service
et du directeur de l’hôpital.

Il téléphona ensuite à l’Identité et composa pour finir le numéro personnel du légiste qu’il informa du meurtre de l’enfant. Puis il se rendit au parking, accompagné du procureur.
Quelques voitures klaxonnaient encore sur les quais
et des fêtards braillards leur répondaient en brandissant
des bouteilles. Ils approchaient du pont Winston Churchill quand Boustin rappela. L’inspecteur avait une voix que Walkowski eut du mal à reconnaître. Ce qu’il venait de découvrir depuis son coup de fil dépassait en horreur tout ce qu’ils avaient pu imaginer.
Ils franchirent le barrage de gendarmerie installé à l’entrée du parking et Walkowski arrêta la voiture près de la porte principale où Boustin les attendait.

Le commissaire ne l’avait jamais vu dans cet état de fébrilité.
Il raconta, dans un débit haché par l’émotion, ce
qu’il avait découvert en faisant le tour des chambres :
à l’exception du fils Legendre, les vingt-huit enfants
de la maternité avaient été tués, y compris les quatre
prématurés placés dans les couveuses de la nursery où
se trouvait aussi le bébé de la 2. Les veines des bras
avaient été cisaillées et ils étaient morts vidés de leur sang.
Walkowski et Castelin écoutaient, tétanisés.
Ils se ressaisirent en l’entendant répéter avec force
que l’assassin était forcément quelqu’un présent dans la
maternité ; en dehors des accouchées, seuls, le chef de
service et l’interne, l’aumônier, les deux infirmières
de garde et Joseph Legendre s’y étaient trouvés à un
moment ou à un autre ou s’y trouvaient encore.
Quand ils arrivèrent devant la double porte de la
maternité, Walkowski leva machinalement les yeux
vers le numéro 10 du tableau des entrées, le numéro
de la chambre d’Anne-Marie Legendre. Boustin
poussait les battants. La densité du silence les arrêta
sur le seuil et ils entrèrent en retenant leur souffle.
L’inspecteur montra sur la droite le bureau de la
surveillante où il s’était installé, puis, à voix basse,
expliqua la disposition des chambres, de part et
d’autre du bureau des infirmières, de la salle de soins
et de la pharmacie. Ils pénétrèrent dans le bureau et
Castelin ferma la porte. Boustin, toujours très agité,
indiqua qu’il était sorti dans le couloir plusieurs
fois… Il avait vu les médecins, les infirmières,
l’aumônier… Legendre ? Non, il ne l’avait pas vu…
Il s’en voulait de n’avoir pas pensé à jeter un coup
d’œil dans les chambres…
– Tu ne pouvais pas faire plus et tu n’as rien à te
reprocher, le rassura Walkowski. Rien ne permettait
de penser que l’auteur de la lettre était quelqu’un de cette maternité.
L’inspecteur ferma les yeux un instant avant de
prendre sur le bureau une feuille de papier où il avait
noté les numéros demandés par le commissaire. Il les
avait trouvés dans le cahier de service de la surveillante. Walkowski le chargea d’aller chercher l’aumônier et de l’installer dans la pharmacie sans rien lui dire.
Il décrocha ensuite le téléphone.
Henri Grand venait d’arriver chez lui. Walkowski lui demanda de revenir immédiatement. Il coupa court à ses questions en mentionnant un événement d’une
extrême gravité qui exigeait sa présence. En
raccrochant, il se dit que la réaction du médecin
ressemblait à celle de quelqu’un qui s’attend à une
mauvaise nouvelle et qui a peur.
Il eut quelque difficulté à trouver le directeur de
l’hôpital qui passait la soirée dans un château à une
trentaine de kilomètres de Lyon. A la manière dont il
l’entendit vociférer de loin contre celui qui avait le
culot de le déranger un soir de 31 décembre,
Walkowski comprit qu’il avait passablement bu. Il se
présenta et profita de l’effet de surprise pour annoncer
qu’un très grave incident s’était produit dans la
maternité, qu’il ne pouvait en dire davantage au
téléphone et que sa présence, comme celle du chef de
service, était indispensable. Avant de raccrocher, il lui
conseilla fermement de trouver un chauffeur qui soit à jeun.
Castelin avait joint de Lavour sur son portable. Le
magistrat se trouvait dans la presqu’île, chez des
amis, et il se faisait amener en taxi.
Deux infirmiers des services de gériatrie et de
médecine générale avaient été appelés en renfort.
Sans leur donner d’explications, comme le lui avait
demandé le commissaire, Hortense Delamarre les
conduisit dans le bureau de la surveillante. Elle se
rendit ensuite dans la salle de soins où Martine
Brunon s’était allongée.

Lamberet, Decarme et Duroc venaient d’arriver. Au téléphone, Boustin leur avait annoncé qu’un enfant avait été assassiné et ils ignoraient l’ampleur du drame. L’interne, qu’on était allé chercher dans la salle de garde à l’étage
supérieur, était là, lui aussi, manifestement étonné de
ce remue-ménage. Walkowski demanda à Boustin de
le conduire dans la pharmacie où attendait déjà
l’aumônier, de rester avec eux, sans rien leur dire.
L’inspecteur avait trouvé Champin agenouillé sur le
sol de la chapelle, dans l’obscurité.
Walkowski fit entrer les trois inspecteurs dans le
bureau de la surveillante où attendaient les infirmiers
en compagnie du procureur. Il dut insister sur la
réalité du drame pour les persuader qu’il ne s’agissait
pas d’un cauchemar : à quelques mètres d’eux, là,
tout près, dans les chambres et la nursery du service
de la maternité de l’hôpital de la Croix-Rousse de
Lyon où ils se trouvaient en cette nuit de la Saint-Sylvestre, vingt-huit nouveau-nés avaient été assassinés !
Il donna ses consignes d’une voix volontairement
durcie pour les faire sortir de leur stupeur.
– Lamberet, Duroc, Decarme, vous allez dans les
chambres pour les premiers constats, toutes les
chambres, sauf la 2, l’enfant est dans la nursery, et la
10, la chambre des Legendre. Vous, les infirmiers,
vous les accompagnez et vous rassemblez les corps
dans la nursery. Vous devez agir vite et sans bruit
pour ne pas réveiller les mamans. Allez !
Ils sortaient quand arriva de Lavour.
Les trois hommes échangèrent silencieusement une
poignée de main. Le juge dénoua son écharpe d’un
bleu céruléen et quitta son pardessus noir à martingale
qui ressemblait à une redingote. Il portait un smoking
sur une chemise blanche empesée fermée d’une lavallière pourpre.
– Je n’ai pas voulu rentrer chez moi pour me changer.
– Ils sont en train de les rassembler dans la nursery, indiqua Walkowski avec un geste en direction du couloir.
De Lavour réagit par un simplement battement de paupières. Castelin tirait sans cesse sur le col roulé de son pull.
Ils poussèrent le bureau au centre de la pièce et s’installèrent côte à côte. Walkowski avait le juge à sa gauche et le procureur à sa droite. Il résuma la
situation en terminant par la liste de ceux qui s’étaient
trouvés dans le service à partir de vingt-heures.
Castelin notait.
– Les deux infirmières, nous pouvons les éliminer, vous ne croyez pas ?
Walkowski et de Lavour acquiescèrent.
– Sans parler de l’état de choc de Martine Brunon,
celle qui a découvert le premier corps, précisa le
commissaire à l’intention du juge, ni l’une ni l’autre
n’aurait pu agir à l’insu de sa collègue. En plus de
leur complicité, il faudrait également supposer
qu’elles ont rédigé la lettre ensemble.
– Votre menuisier, Legendre, on l’élimine aussi, je suppose ?
– Il est pratiquement analphabète. C’est à peine s’il
sait écrire son nom.
– Restent donc Grand, Malhuc et Champin, dit Castelin en soulignant les trois noms.
– Avant de les interroger, monsieur le procureur, je
voudrais savoir à partir de quelle heure le meurtrier a
pu agir et combien de temps il lui a fallu. Anselme ne devrait plus tarder.
– Tout de même, il est impensable que vingt-huit enfants aient pu être tués sans que personne ne remarque quelque chose !
– Et le mobile… murmura de Lavour comme s’il se parlait à lui-même.
– A part la folie, monsieur le juge, je ne vois pas, dit le procureur.
On frappa. Lamberet ouvrit et annonça Anselme.
Le légiste n’était pas rasé et sa blouse dépassait sous
son manteau mal fermé. Avant de repartir,
l’inspecteur indiqua d’une voix sourde que « c’était
terminé ». Walkowski lui demanda de retenir le chef
de service dans le couloir quand il arriverait.
Anselme, qui n’était informé que du meurtre d’un
nouveau-né, les regardait alternativement, essayant de
comprendre. Walkowski l’invita à s’asseoir, reprit sa
place et lui révéla le massacre des enfants. Anselme
fixa silencieusement les trois hommes, le temps de réaliser.
– Ils ont fini de rassembler les corps dans la
nursery. Si vous voulez bien… proposa Walkowski en se levant.
Anselme quitta son manteau qu’il laissa en
équilibre sur le dossier de la chaise, vérifia
machinalement le boutonnage de sa blouse et
empoigna sa sacoche avant de suivre Walkowski. Il n’avait pas prononcé un seul mot.
Le légiste avait été confronté à toutes les formes
imaginables de mort violente, mais il n’avait pas
encore vu, rassemblés dans un même lieu, vingt-huit
cadavres de bébés assassinés. Walkowski le vit
blêmir, faire crisser sous sa main les poils de sa barbe
naissante, avant de s’avancer d’une démarche
hésitante vers les petits corps exsangues, déposés par
les infirmiers et les inspecteurs sur des couvertures
étendues à même le sol. Chacun portait autour du
poignet, au-dessus de l’incision rouge nettement
visible, un petit bracelet de papier sur lequel étaient
inscrits un nom, une date et un numéro de chambre.
Castelin restait sur le seuil, un doigt passé dans le
col de son pull. De Lavour, les mains glissées dans les
poches de son veston, se tenait immobile. Walkowski
s’efforçait de se concentrer sur les impératifs de
l’enquête. La surprenante juxtaposition du juge en
smoking et des cadavres d’enfants substitua
brusquement à ce réel d’un tragique insupportable un
tableau surréaliste qu’aucun peintre n’aurait osé imaginer.
Un technicien de l’Identité le fit sursauter en lui
murmurant à l’oreille qu’ils avaient examiné les lits et
procédé aux relevés d’empreintes comme ils avaient
pu. Il le remercia d’un mouvement de tête tout en se
disant que ces renseignements n’apporteraient rien de
décisif. On retrouverait forcément les empreintes
digitales des trois suspects. De toute façon, celui qui
avait commis les meurtres avait dû enfiler des gants
de chirurgie et prendre des précautions pour ne pas
être en contact avec le sang des enfants.
Anselme, figé au centre de la pièce, demanda
qu’on le laisse seul. Il retint Walkowski par le bras.
– Je sais quelles sont vos idées, dit-il d’une voix
que le commissaire ne lui connaissait pas. Mais là – il
montra les corps –, je ne veux pas essayer de
comprendre ! Vous m’entendez bien ? Je ne veux
pas ! Et je vous le dis franchement, Walkowski –
jamais il ne s’était adressé au commissaire avec une
telle brutalité en l’appelant ainsi par son patronyme –,
si j’avais sous la main le… le…
Il bredouilla quelque chose d’inintelligible et se
passa à nouveau la main sur les joues. Walkowski
voyait des gouttes de sueur accrochées aux poils de
barbe du même gris que les cheveux.
– Bon Dieu ! Je ne dis pas que j’ai raison, reprit-il
en essuyant sa main sur sa blouse, mais là… – il
secoua la tête sans pouvoir terminer sa phrase – Laissez-moi, maintenant.
En fermant la porte de la nursery, Walkowski
aperçut le chef de service en discussion animée avec
Lamberet. Il s’approcha. Grand n’admettait pas
qu’on l’oblige à rester dans le couloir et tentait de
forcer le passage que lui interdisait l’inspecteur.
Walkowski se présenta. Grand commença à le
considérer avec hauteur et exigea des explications.
Derrière la nervosité, le commissaire décela dans le
regard du médecin la même ambiguïté que celle de sa
voix, au téléphone. Il lui demanda de le suivre dans la pharmacie.
Grand y découvrit avec surprise l’interne et
l’aumônier. Ils le regardèrent avec le même
étonnement. Walkowski présenta Boustin au médecin
et raconta pour la troisième fois. Malhuc, livide,
dévisageait alternativement le commissaire et son
patron avec les mêmes yeux d’incrédulité que les
infirmiers et les inspecteurs, quelques minutes plus
tôt. Dans la physionomie de Grand dont le visage
pâlissait à vue d’œil, apparut peu à peu en filigrane la
maigre figure du vieillard qu’il serait dans quelques
années. Walkowski remarqua le regard hostile qu’il
adressa à l’aumônier, raide sur sa chaise, pâle, les
paupières baissées et les mains jointes agitées d’un
léger tremblement. Sa bouche articulait des mots qu’il
était le seul à entendre. Walkowski se demanda quel
genre de prière il pouvait marmonner.
Il leur précisa qu’il leur était interdit de
communiquer entre eux, qu’il les interrogerait un peu
plus tard et les laissa sous la surveillance de Boustin.
Duroc, Decarme, Lamberet et les deux infirmiers
patientaient dans le couloir en chuchotant. Il franchit
la double porte du service pour gagner le hall et activa
son portable. Un message avait été enregistré. Il le
consulta avant de composer le numéro de sa maison.
Arnaud-Jan et Paul-Stefan avaient été invités chez
des amis où ils passaient la nuit. Pauline avait
décidé de mettre à profit cette longue soirée de
solitude inattendue pour corriger les épreuves des
actes de la conférence de septembre dernier à Paris,
où avait été remarquée son intervention sur la carence
des utopies en ce début de troisième millénaire.
Il la mit au courant.
– Je pense aux mamans, quand elles vont se réveiller et qu’elles vont savoir, dit-elle après un long silence…. Comment vous gérez la situation ?
– Grand trouvait qu’il y avait un peu trop d’excitation et il a fait administrer un sédatif à tout le monde en début de soirée, ce qui laisse un peu de temps pour s’organiser. Pour le moment, c’est calme, tout le monde dort.
Il sentit une hésitation à l’autre bout du fil.
– Tu sais, Pierre, la contradiction dont je parlais à propos de la lettre ?
– Oui.
– Je n’ai pas changé d’avis.
– Pourtant…
– Je sais bien. Je l’ai lue et relue. Pour moi, il y a incompatibilité entre l’écriture et l’acte.
– Alors ?
– Il y a quelque chose qui nous échappe.
– Je peux te rappeler un peu plus tard ?
– Bien sûr. Je n’ai pas la moindre envie de me coucher.
– Je voulais te dire aussi que le mari de la femme
qui s’est suicidée à Francheville vient de me laisser
un message. Il a retrouvé le nom du directeur de
conscience de son épouse ; figure-toi qu’il s’agit
d’Armand Champin, le nouvel aumônier de l’hôpital
de la Croix-Rousse, un des trois suspects !
– Tu pourrais lui demander comment il définit le
mot souillure.