Ce matin (11 janvier 2021) G. Erner recevait dans Les Matins de France-Culture Marc Lazar, professeur en histoire et sociologie politique à Sciences Po et Marie-Cécile Naves, directrice à l’Iris (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) pour parler de l’épisode insurrectionnel du Capitole et du rôle joué par D. Trump.
Le journaliste pose la question : « Est-ce que ce n’est pas une forme de résurgence du fascisme ? » La forme interronégative et le ton employé indiquaient quelle était sa réponse personnelle.
M-C Naves (intervenant à distance) explique qu’une des premières pierres du fascisme est le non-respect de la réalité des faits, dont le refus des résultats électoraux ; elle y ajoute le refus du conflit d’opinion, le rejet du corps électoral, et, pour les blancs chrétiens d’origine européenne (les soutiens extrémistes de D. Trump) celui de voir d’autres populations qu’eux. Ce qui s’est passé et le comportement de D. Trump ressortissent donc au fascisme.
M. Lazar ( il est présent dans le studio et le journaliste indique que l’analyse de M-C Naves le fait tiquer) explique, lui, que le fascisme a disparu et s’est reconverti dans une forme de populisme, que l’épisode du Capitole est différent de la marche sur Rome… et de la prise du Palais d’hiver par les bolcheviques, que l’événement n’a pas été organisé autour d’un parti, qu’il n’y a pas d’idéologie comme dans le cas de Hitler et, à partir de 1938, de Mussolini, donc qu’on est là dans ce qu’il appelle des « frontières poreuses ».
J’invite ceux que le problème intéresse à écouter l’émission.
Ils constateront comment M. Lazar se différencie de M-C Naves par une logorrhée que je comprends comme l’expression de la peur d’être conduit à prononcer le mot « fascisme ».
Au prix de comparaisons douteuses :
– la marche sur Rome [qui ne fut possible que grâce au laisser faire de dernière minute du roi alors que l’ordre avait été donné par le gouvernement d’arrêter les responsables fascistes (Mussolini était resté à Milan pour pouvoir plus facilement passer en Suisse dans le cas d’un échec et il se rendit à Rome en train)] n’a effectivement rien à voir avec la situation américaine, ne serait-ce que parce que l’initiateur est celui qui détient le pouvoir. *
– quant à la prise du Palais d’hiver (25 octobre 1917) [elle se situe dans le cadre de la révolution commencée en février et elle est dirigée contre le gouvernement de Kerenski partisan de continuer la guerre (aux effets désastreux) entreprise avec l’accord de tous les partis, sauf précisément les bolcheviques] elle n’a pas plus de rapport avec la situation politique italienne de 1922 que celle, états-unienne, de 2021.
Enfin, s’agissant d’un professeur d’histoire, il paraît curieux de refuser la qualification de « fasciste » à l’événement américain (plus généralement au comportement de D. Trump) au motif qu’il n’y a pas la dimension idéologique raciste, antisémite, du fascisme italien alors qu’il prend soin de préciser dans le même temps, sans peut-être se rendre compte de la contradiction, qu’elle n’exista qu’à partir de 1938 : la création du parti fasciste par Mussolini au lendemain de la guerre n’ayant en effet pas de support raciste et antisémite, si on suit la logique de M. Lazar, ce que représente D. Trump et ses partisans extrémistes, néonazis, suprématistes, antisémites, a donc plus à voir avec le nazisme.
Si, depuis la fin de la guerre, « fascisme » et « nazisme » ont pu être employés, et à tort, de manière émotionnelle et métaphorique, il me semble quand même que ce qui vient de se dérouler à Washington devrait permettre à un professeur d’histoire de se débarrasser d’interdits manifestement dictés par une peur qui ne peut que servir ce qui la suscite.
Si sa forme et son nom sont datés, le fascisme désigne un invariant humain dont « populisme » ne rend pas exactement compte. Comme, à un degré autre, le nazisme. L’un et l’autre renvoient à des images qu’il importe de ne pas perdre de vue et de ne jamais renoncer à nommer quand elles réapparaissent, surtout dans des lieux inattendus.
* M l’enfant du siècle d’Antonio Scurati raconte à la manière d’un roman, documents à l’appui, la montée du fascisme italien dans le premier des trois tomes consacrés à Mussolini.