Révolution tunisienne, dix ans après

Le bilan dressé le 14 janvier par les intervenants tunisiens (sur France Culture) est positif pour les libertés, négatif pour l’économie et l’emploi. Si la liberté d’expression, politique, sociale, artistique, intellectuelle, rencontre encore une certaine censure dans les réseaux sociaux, elle ne se heurte plus aux interdits radicaux du pouvoir précédent. En revanche, la pauvreté, la précarité sont toujours là, et  plus de 35% de jeunes sont au chômage soit deux fois plus qu’avant janvier 2011.

Dix ans après une révolution que ses acteurs ont nommée « pour la dignité »,  ce bilan  a une résonance triste et désespérante dans certains commentaires en Tunisie ou ailleurs.  En résumé, quelque chose comme « Tout ça (la révolution, avec ses violences et ses morts) pour ça (le droit de parler dans la pauvreté et la misère) ! »

La question est celle que pose le rapport entre « liberté formelle » et « liberté réelle » : à quoi me sert de pouvoir parler si je meurs de faim ? Ou, à l’envers, à qui profite la liberté du renard dans le poulailler ?

Dans l’enthousiasme révolutionnaire tunisien, il y a eu, apparemment pour un grand nombre, l’illusion que « dégage ! » englobait le problème dans sa totalité.

Mais l’homme chassé du pouvoir n’a jamais été qu’un mode d’expression du système économique dont les rouages ralentis, plus ou moins bloqués le temps de l’événement révolutionnaire, se sont remis à tourner après son départ.

Un sondage publié en septembre 2020 par l’institut One to One for Research and Polling indique que pour une large majorité de Tunisiens, la contrebande et la corruption n’ont pas diminué mais augmenté et qu’elles sont imputables aux hommes politiques.

En d’autres termes, le vendeur de légumes de 2021 n’est pas dans une situation économique différente de celle de Mohammed Bouazizi dont l’immolation par le feu en décembre 2010 à Sidi Bouzid fut le déclencheur de la révolution.

Alors ?

On ne s’en sort pas si les deux libertés sont dissociées, comme le signifie le « dégage ! » : dans sa forme lapidaire consensuelle il vise un « individu psychologique » (l’homme et son entourage) dont les abus sont confondus avec ce qui les rend possibles.

Le système capitaliste était celui de la Tunisie de Ben Ali, il est toujours celui de la Tunisie post Ben Ali et les effets socioéconomiques sont – en-deçà de ceux de l’épidémie – les mêmes.

La société, comme l’individu, est un corps et un esprit, indissociables. En regard des objectifs de la révolution, la protestation née de la misère du corps, pour être légitime, n’est pas adéquate.  Et l’esprit brimé qui proteste n’est pas souvent celui du corps qui souffre. De la jonction contingente des deux peut naître un mouvement que certains nomment révolution, d’autres, printemps arabe(s).

Pour que vienne l’été, il faut que la protestation soit une, homogène.

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