La vieillesse, le naufrage et la mort

Deux extraits « bruts » de l’émission Les pieds sur terre du 8 mai. Cette émission de France Culture (13 h 30 – 14 h 00) présente des témoignages diffusés tels quels sur des sujets divers. Ils ne sont accompagnés d’aucun commentaire.

– Danielle 74 ans, dont le mari est hémiplégique.

« Je n’ai plus de vie sociale » « je n’ai plus ce demi-jour de liberté » (absence des aides de vie à cause de l’épidémie). « Il n’a plus de vision périphérique ; plus de facultés cognitives ; je n’arrête pas ; je bricole ; mains occupées, mauvaises pensées chassées ; mon seul moment tranquille c’est quand il est tranquille ; le monde est à moi ; mais je lui prépare son dîner ; (fabrication de masques artisanaux avec du Sopalin, des filtres à café) ; je pense à ces femmes dans les camps de concentration ; je n’ai pas de quoi me plaindre ; il y a toujours pire ; la vie n’épargne personne ; le naufrage de la vieillesse ; vivre comme si on devait mourir demain, on irait à l’essentiel, on serait moins bête ; je vais voir mon épou-vantable (elle précise qu’elle s’adresse ainsi à lui, sur le ton de l’humour) ; je prends des petits bonheurs… je regarde le rouge-gorge… » 

–  Rosine, 77 ans, vit avec son mari de 82 ans ; elle souffre d’une pathologie pulmonaire chronique et elle a déjà été hospitalisée en soins intensifs il y a trois ans, pendant trois semaines.

« Je voyais ma mort ; ce n’était pas un cauchemar ; un rêve ; des cloches, des sonneries de téléphone ; il y avait une familiarité avec la chose, ça ne me faisait pas peur ; il faut qu’on fasse ci, qu’on fasse ça, qu’on achète une concession… mais on ne fait rien… préparer ma mort, c’est une raison de vivre, une mainmise là-dessus, continuer à rester active , la mort ça fait partie de la vie, donc il ne faut pas en avoir peur ».

1 – « La vieillesse est un naufrage »

La formule se trouve dans les Mémoires du général de Gaule. Elle est illustrée par l’exemple du maréchal Pétain qui choisit de demander l’armistice puis de collaborer avec les nazis.

Les formules, comme les proverbes, donnent l’impression d’énoncer des vérités universelles. Elles sont le plus souvent des points de vue appuyés sur une idéologie, une croyance… (cf. l’article : dialogue sur les chemins de faire).

C’est le cas ici.

Le naufrage (association de deux mots latins qui indique une fracture) d’un navire est lié à des causes extérieures : il navigue, il ne souffre d’aucune avarie, quand souvient soit un iceberg soit un ouragan qui le brise et l’envoie par le fond.

La vieillesse n’a rien à voir avec ça : elle est une usure de la vie. Un navire usé ne navigue plus, sauf si son propriétaire a décidé d’outrepasser la limite de son autonomie, prenant ainsi la responsabilité d’une disparition dramatique en mer.

Ce qui revient à dire que nous sommes les « propriétaires » de notre vie et que, en-dehors de l’accident naufrageur qui arrive à tout âge, nous avons la possibilité de décider quand peut ou doit s’arrêter notre navigation.

La question est de savoir dans quelle mesure nous sommes libres ou pas de le faire.

2 – « Je n’ai pas de quoi me plaindre »

C’est un des éléments de réponse : non, nous ne sommes pas vraiment libres dans le rapport que nous construisons avec la souffrance et notre fin de vie.

Danielle relativise ses difficultés en les comparant avec celles qu’ont éprouvées les déportées des camps d’extermination nazie, dont Geneviève de Gaulle-Antonioz – nièce du général.

Mais que signifie cette démarche de relativisation qui conduit à « je n’ai pas de quoi me plaindre » ? Elle suppose qu’existe une échelle quantitative objective qui permettrait de nous indiquer quel est le degré des souffrances que nous rencontrons. Comme celle de Richter permet de mesurer l’amplitude des secousses sismiques.

Non seulement cette échelle n’existe pas, mais, aujourd’hui, l’hôpital indique clairement aux malades que c’est à eux d’évaluer le degré de leurs souffrances pour déterminer la quantité de sédatifs dont ils ont besoin.

La démarche de relativisation vient de la croyance que la vie est une vallée de larmes, que la femme doit enfanter dans la douleur et l’homme gagner son pain à la sueur de son front, bref  que nous sommes sur terre pour « en baver ». Tout est donc affaire de relativité par rapport à un mal nécessaire dont nous sommes responsables (cf. le péché originel).

Cet interdit de penser que la comparaison d’une souffrance n’a pas de sens, autre qu’une acceptation par injonction (la souffrance était considérée il n’y a pas si longtemps,  comme une épreuve divine, sainte et salutaire) touche à l’interdit de disposer de sa vie, donc d’y mettre fin, au motif qu’elle ne nous appartient pas, pas plus que la souffrance, et que la mort doit survenir au jour et à l’heure fixés.

 3 – La quiétude de la fin

«  Je voyais ma mort ; ce n’était pas un cauchemar ; un rêve ; des cloches, des sonneries de téléphone…ça ne me faisait pas peur… »

Rosine savait qu’elle était une candidate idéale au coronavirus et ses réflexions proviennent  de sa certitude d’être infectée et de mourir.

Ce qu’elle dit de son « rêve » pendant les soins intensifs antérieurs pourrait être une forme de discours de l’usure de la vie. Une expression du discours biologique du corps qui arrive au bout du chemin. Les cloches (celles de l’église), les sonneries du téléphone (les annonces du décès) apparaissent comme les expressions sociales normales, sinon banales, de la survenue de la mort… paisiblement abordée parce que « la mort ça fait partie de la vie ».

4 – le droit de disposer de sa vie et de se faire aider pour mourir

L’objection majeure est connue : cette reconnaissance accompagnée du droit d’assistance médicale serait une incitation à se débarrasser des personnes âgées dont l’état serait « gênant » pour des raisons diverses. Les autres concernent les procédures, pas la question elle-même.

Cette objection est analogue à celle qui était utilisée pour refuser l’abolition de la peine de mort (cf. l’article Prisons). Elle est en outre historiquement calée sur la croyance religieuse que la vie appartient à Dieu et qu’y « attenter »  est un péché mortel (il n’y pas si longtemps, l’église refusait les suicidés). Si cette dépendance divine n’apparaît plus explicitement dans les discours –  hors religions – elle se niche encore dans les recoins des interdits.

Cet interdit nourri de peur et d’hypocrisie – la pratique, dans les hôpitaux notamment, peut passer outre pour ceux qui sont en fin de vie – trouve un soulagement lâche dans l’existence, hors de nos frontières, d’officines qui, pour une somme non négligeable et sous certaines conditions, prend en compte votre choix et vous aide à mourir paisiblement.

Nous sommes donc dans une période intermédiaire (elle peut encore durer…) entre l’oukase et la demande de plus en plus pressante du droit de choisir le moment et les conditions de sa mort.

5 –préalable-corollaire de : « la mort ça fait partie de la vie, il ne faut pas en avoir peur. »

Un tel droit, qui n’est pas de l’ordre de la loi mais d’une « déclaration » (comme celle des droits de l’homme), a pour préalable la reconnaissance pour le sujet de la propriété de sa vie,  qui a pour corollaire l’apprentissage de la mort reconnue comme objet de savoir.

Ceux qui lisent mes articles sont au courant de l’analyse que je propose sur ce sujet.

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