Conte de Noël (3)

                                            *
3 heures 30.
Le cahier noir était ouvert bien à plat, la page
vierge soigneusement lissée. La date – 25 décembre
1999 – inscrite en majuscules avait été soulignée. La
main eut un moment d’hésitation, puis la plume glissa
sur le papier.
« Genèse et Annonciation de l’Evénement »
Elle se releva, alla à la ligne, puis reprit sa course.
Le mouvement du poignet était agité.
« Troisième millénaire. La démesure de leur Absolu !
Démonstration. Clarté. L’Evénement !
Dieu dans l’autre moitié.
Lumière ! Lame du couteau levée dans le soleil !
Eux l’incohérence !  Moi la pensée !
Maintenir la vague submergeante.

Démontrer. Logique. Troisième millénaire.

Troisième suppose deuxième suppose premier.

Premier est Un. Avant Un est Zéro. Zéro est non-être !
Incas, Egyptiens pharaoniques, Chinois des
dynasties, Perses, Grecs et Romains antiques sont
donc Zéro !
Ils ne sont pas.

Donc, nous sommes l’Absolu.
L’Ab-so-lu !
L’Evénement. Dieu dans l’autre moitié.

Dieu sait ce qu’il fait. »
Il y eut un léger temps d’arrêt, puis la main reprit
sa course, un instant plus souple avant le retour des
mouvements saccadés.
« Registre le plus élevé. J’eusse préféré que
l’Evénement se déroulât aujourd’hui, jour de La
Naissance. Toute naissance est sanglante ! –
La
plume souligna la phrase de deux traits – La
symbolique eût été plus forte, les mémoires des mots
en eussent été plus profondément imprimées !
Seulement, il eût été considéré comme le simple
résidu d’une fin de millénaire, et Ma Geste n’eût pas
été comprise ! Ma Geste !
Mais le massacre ! Mais le sang de naissance
versé pour nous ! Mais les autres dans l’ignorance !
Pourquoi ? Pourquoi !!!
Repousser la vague submergeante. Dieu sait ce
qu’il fait. Dieu envoie son fils quand il veut. Laisser
Dieu dans l’autre moitié.
Moi. Ma geste. L’Evénement.
L’Evénement premier fut le septième jour après Sa Naissance.
L’Evénement second sera donc dans la nuit du 1er janvier 2000.
Démiurge, moi aussi !

 L’Evénement réunit les deux moitiés.
Toute naissance est sanglante ! – La plume
souligna à nouveau.
Rédiger l’Annonciation dans le registre le plus
élevé, l’envoyer : « A monsieur Norbert Mangeon,
rédacteur en chef du Progrès de Lyon qui écrit
chaque jour un billet d’humeur en première page ».
Ajouter : « Remettre en mains propres ».
L’encre noire fut séchée d’un tamponnement de
papier buvard rose, un bloc de papier à lettres prit la
place du cahier, deux comprimés furent avalés avec
un verre d’eau, puis la main reprit la plume et traça
sur la page blanche en lettres parfaitement régulières :
« Monsieur le Rédacteur en chef… »

                                IV
Lundi 27 décembre – 14 heures – Francheville.
– Il y a longtemps que je lui avais conseillé de voir
un psychiatre. Mais pour elle, c’étaient les autres qui
n’allaient pas bien.
– Les autres…
– Tous les autres, l’humanité en général, le monde
entier.
– Et en dehors des antidépresseurs ?
– Rien. Enfin… Depuis un peu plus d’un an, elle
voyait un prêtre qu’elle appelait son directeur de
conscience. Elle était croyante, tendance intégriste.
Vous avez vu qu’elle veut une messe en latin. Je lui
avais dit que c’était un médecin qu’il lui fallait, mais
elle ne voulait pas en entendre parler. La psychiatrie,
c’était pour les fous, et comme elle n’était pas folle,
elle n’en avait pas besoin !
– Ce prêtre, vous le connaissez ?
Il secoua la tête.
– On n’en parlait jamais. C’était tabou, comme
tout ce qui concernait la religion. Elle avait réponse à
tout et il n’y avait pas moyen de dialoguer. Moi, il y a
longtemps je ne crois plus à ces trucs-là… Ce que je
sais, c’est qu’elle le rencontrait régulièrement à Lyon.
Elle m’a peut-être dit son nom, mais je ne m’en
souviens pas.
– Vous pourriez retrouver ses coordonnées ?
Reblot soupira.
– Il faut que j’aille voir dans ses papiers… Je n’ai
pas trop envie de remuer tout ça pour le moment.
– Il n’y a pas d’urgence.
Une rafale de vent leur fit tourner la tête. La
tempête sévissait depuis deux jours du sud-ouest au
nord-est. La télévision diffusait les images de forêts
dévastées, de poteaux électriques couchés. Des
milliers de foyers étaient privés d’électricité. La
région lyonnaise, sur la périphérie de la trajectoire,
avait été relativement épargnée jusqu’à présent. Dans
la Dombes, des arbres avaient été déracinés, des
toitures avaient souffert, certaines avaient été
emportées. La maison de Walkowski avait bien
résisté. Seules, quelques tuiles avaient glissé sur
l’appentis qui servait de garage.
En arrivant, le commissaire avait trouvé Reblot en
blouse bleue, un béret noir sur la tête, en train de faire
des rangements dans le sous-sol de la villa, une
maison comme il s’en faisait un peu partout dans les
années 60, avec un sous-sol à moitié enterré et un
balcon inutile courant autour du mur à hauteur du
niveau d’habitation. Ils étaient montés par un escalier intérieur en béton jusqu’à un étroit couloir aux carreaux bicolores. Reblot l’avait fait entrer dans une salle à manger moquettée surchargée de meubles.

Ils s’étaient installés sur des chaises cannées de part et
d’autre d’une table rectangulaire de bois vernis et
Walkowski avait communiqué les conclusions de
l’autopsie transmises en fin de matinée par Anselme.
Elles corroboraient le suicide.

Reblot avait écouté, les mains posées à plat, sans manifester d’émotion particulière. Il avait confié au commissaire que ses enfants l’avaient aidé à trouver de l’apaisement.

Ils étaient arrivés le matin de Noël,
et reviendraient pour les obsèques. Et puis, le docteur
Anselme lui avait fait prendre des calmants.
Il parut soudain réaliser qu’il parlait à un policier.
– Mais… dites, monsieur le commissaire, je peux
savoir pourquoi vous me posez ces questions ? Vous
soupçonnez quelque chose ?
Walkowski balança légèrement la tête.
– Je suis intrigué par la lettre de votre épouse. J’essaie de comprendre.
Reblot avait croisé les bras et s’était appuyé contre
le dossier de la chaise.
– Qu’est-ce que vous voulez comprendre au juste ?
Cette fois, la voix s’était durcie, le ton était
presque agressif. Il se défendait, comme si le
commissaire l’accusait du suicide de sa femme.
– Essayer de comprendre fait partie de mon métier,
monsieur Reblot. J’ai eu l’impression en lisant sa
lettre, que votre épouse n’était déjà plus là quand elle
l’a écrite.
Il avait choisi cette formule passe-partout pour ne
pas ajouter à la perturbation de cet homme. Il ne
servait à rien de lui laisser entendre que quelqu’un
avait pu inspirer à sa femme, sinon son suicide, du
moins sa lettre, et que les formules, les expressions,
les mots qu’elle avait écrits pourraient bien être ceux
de quelqu’un d’autre. Si toutefois son hypothèse était juste.
Reblot se détendit et reposa ses mains sur la table.
– Il y a bien longtemps qu’elle n’était plus là…
Vous avez vu qu’elle ne dit rien de sa famille, de moi,
des enfants, des petits-enfants… Rien, pas un mot…
Comme si on n’existait pas… Mes enfants me disent
qu’elle était malade et que je n’ai pas à me
culpabiliser… Moi, je suis à Lyon toute la journée…
Elle, elle se retrouvait seule, alors, si j’avais été là
plus souvent… Oui, mais comment j’aurais pu, avec
mon travail ?
– Elle n’avait jamais occupé d’emploi ?
– Avant la naissance des enfants, elle avait été
secrétaire dans une petite entreprise de métallurgie.
Elle a arrêté pour s’occuper d’eux. Après, elle a voulu
retrouver quelque chose, mais il aurait fallu qu’elle se
mette à l’informatique.
Walkowski eut une pensée fugitive pour Decarme.
– Une dernière question : comment était-elle
vendredi, quand vous êtes parti travailler ?
Reblot eut un triste sourire.
– Je ne l’ai pas vue. Je ne la voyais jamais le
matin. Nous faisions chambre à part. Je déjeunais tout
seul. – Il ferma les yeux quelques instants – C’est
avec l’accident que ça a commencé… Il y a vingt-et-un ans… L’année qui a suivi la naissance de Romain, notre dernier… Elle était enceinte… Elle a fait une
chute dans l’escalier – il désigna l’escalier en béton –
… L’enfant est mort… C’était une fille… Elle disait qu’elle l’avait tuée.

Il faisait jouer ses doigts sur la table, les yeux mis
clos.
Walkowski fixait la têtière en dentelle du fauteuil Voltaire installé sans doute pour elle dans un coin près de la porte ouvrant sur le salon, imaginant le
visage que pouvait montrer à sa famille celle qui
s’accusait d’avoir tué son enfant.
– Non, ce n’était pas facile, ajouta Reblot qui avait suivi son regard.
Walkowski attendit. Mais l’homme semblait embarqué dans un monologue intérieur.
– Bien. Je vous laisse, monsieur Reblot. – Il lui tendit sa carte – Appelez-moi si vous retrouvez le nom du prêtre.
Il recula sa chaise et se leva.
Reblot prit la carte, l’esprit ailleurs. Il la posa sur
la table, se leva à son tour et se dirigea vers l’escalier.
Walkowski descendit lentement, marche après marche.
– Elle ne s’est pas fait aider après l’accident ?
Reblot, arrivé au sous-sol, haussa les épaules.
– Elle se confessait une fois par semaine.
Ils demeurèrent un instant, en face l’un de l’autre avant de se serrer la main.

Walkowski regagna sa voiture et manœuvra dans l’allée
gravillonnée.

Reblot qui avait remis son béret le regardait.
                                           *

                                          V
Mercredi 29 décembre – 17heures – Salle
de rédaction du journal Le Progrès.
– Tiens, lis ça, dit Mangeon en tendant la lettre à son adjoint.
Lefebvre tira une chaise et s’installa.
« Monsieur le Rédacteur en chef,
L’objet de ma lettre n’est pas l’Annonciation d’une
catastrophe fantasmatique comme l’écrasement de la
station spatiale MIR sur le département du Gers !
JE, créera l’Evénement du 1er janvier. Et
l’Evénement qu’il créera sera un acte sanglant d’une
extrême violence !
Décision prise en parfait accord avec moi. Suis en
parfaite intégralité.
L’extrême violence de cet acte sanglant sera la
réponse à la l’extrême violence de l’agression contre
moi ! Viol !
JE, s’insurge contre l’absurdement nommé
« troisième millénaire » qui me coupe en deux, moi ! Son
insurrection sera la lame dans le soleil ! Le couteau
de Salomon levé dans la lumière !

Ils veulent pervertir le relatif et l’absolu ! Ils
veulent détruire le sens de mon existence ! Ils veulent
faire de Jésus-Christ la seule référence comptable de
mon existence ! Ils insultent tous les hommes d’avant
Lui ! Ils excluent Dieu le Père ! Voyez comme ils
L’excluent de l’histoire de l’Homme et du Monde !
Jésus est en Dieu. Dieu sait ce qu’Il fait.
Mais voici que la perversion du relatif se retourne
contre l’absolu même ! La valeur absolue donnée à
ce jour-là nie le Père et le Fils ! Ils tuent mon
absolu ! Ils font de ma vie une absurde relativité !
La souffrance qu’ils m’infligent est intolérable !
Des coups de lances ! Ils ne savent pas ce qu’ils font,
mais ils ne seront pas pardonnés ! JE, retournera leur
logique contre eux-mêmes ! JE, dénoncera le premier
janvier 2000 !
L’Evénement me réconciliera ! Il sera Ma Geste !
Sa démesure égalera la leur !
Ils ont voulu que la naissance de Jésus-Christ fût
la référence absolue ? Elle le sera donc !
Ma Geste sera catharsis. Acte tragique d’Unification.
Je vous prie de croire, monsieur le Rédacteur en
chef, que JE, ne plaisante pas.
L’Evénement est et sera ma signature.
PS : Vous m’obligeriez beaucoup en intégrant
dans votre billet du jour un « bien lu » qui aura
valeur d’accusé de réception. »
Lefebvre leva des yeux ronds.
– Alors ? interrogea Mangeon.
– Alors, alors… Je dirais… Une blague ou un malade… Plutôt un malade… Je ne comprends pas tout ce qu’il raconte, mais ce qu’il dit du millénaire et du premier janvier ne me paraît pas complètement
idiot… Et puis, le style, l’écriture… Franchement, je ne sais pas.
– Ce qu’il menace de faire, ce qu’il appelle l’Evénement, comment tu le comprends ?
Lefebvre chercha le passage.
L’extrême violence de cet acte sanglant… Ça peut être tout et n’importe quoi… Il parle aussi… c’est un peu plus loin… de sa geste. Une geste, si je
me rappelle bien ce que j’ai appris à l’école, c’est un genre d’exploit, non ?
– Oui. Un exploit sanglant, apparemment.
– Tu ne penses pas qu’il s’agit d’un canular ?
Mangeon afficha une moue sceptique.
– Il consisterait en quoi ?
– Il y en a qui annoncent l’explosion d’une bombe
imaginaire pour le plaisir d’emmerder le monde.
– Ils indiquent le lieu où elle est censée exploser
pour être sûrs qu’on va parler d’eux. Lui ne précise
rien. Pas le moindre détail.
– Pour le moment.
– Peut-être parce que sa bombe n’est pas
imaginaire. S’il s’agit d’une bombe ! Ce qui
m’inquiète, c’est cette brutalité du
discours… et puis les phrases aussi… Pour moi, c’est
un malade.
Lefebvre avait toujours la lettre sous les yeux.
– Il termine par JE, ne plaisante pas… C’est
bizarre, ce JE majuscule… Comme s’il s’agissait d’un
autre… On devrait peut-être se couvrir, non ?
Mangeon posa la main sur son téléphone.
– Je vais appeler Walkowski. Je te fais signe avant
le bouclage.
Le journaliste et le commissaire entretenaient de
bonnes relations professionnelles.

Mangeon appréciait ce que les détracteurs du policier appelaient
son « humanisme ringard », et Walkowski, la distance
que prenait le journaliste avec le sensationnel et les
effets d’annonce. L’affaire Leriche-Vissoux les avait
encore rapprochés.
Le commissaire était dans son bureau.

Mangeon résuma le contenu de la lettre.
– Elle est manuscrite et le style… disons qu’il n’est pas ordinaire. Je vous la faxe avec le libellé de l’enveloppe qui vaut la peine, lui aussi. On boucle à vingt heures, au cas où vous penseriez à un message du genre « l’auteur de l’Evénement annoncé pour le
1er janvier est prié d’appeler tel numéro ». J’ajoute
qu’il me demande en post-scriptum d’indiquer dans
mon billet que j’ai lu sa lettre. Je vous faxe tout ça.
– Merci, Mangeon, je vous rappelle.
                                        *
Vingt minutes plus tard, les quatre inspecteurs
étaient assis autour de la table ovale du commissaire,
chacun avec une photocopie de la lettre sous les yeux.
Walkowski observait la progression de la perplexité
sur leur visage au fur et à mesure de la lecture.
Decarme semblait le plus désorienté.
– C’est un fou, non ?
– Ou une folle, le reprit Duroc.
Decarme se pencha sur la feuille.
– Ah bon ?
– C’est juste, acquiesça Walkowski, rien ne permet de savoir.
Boustin affichait une mine grave.
– Fou ou pas fou, folle ou pas folle, moi je pense
que c’est à prendre au sérieux.
Decarme avait posé un doigt sur le papier.
– C’est quoi, la… catharsis ? C’est là, trois lignes
avant la fin.
– Un mot d’origine grecque, expliqua Walkowski.
Il signifie « purification ». C’est la fonction de la
tragédie, selon Aristote. D’après lui, la représentation
d’une tragédie sur la scène aurait pour effet de
purifier le spectateur de toutes les pulsions et passions
dangereuses pour les autres et pour lui. – Ils le
regardaient avec des yeux ébahis, et il eut un geste
des mains, comme pour s’excuser – J’avais un bon
prof de grec au lycée. C’est resté imprimé.
– Bon, c’est un type qui connaît Aristote. Mais
qu’est-ce qu’on peut en tirer ?
– On sait déjà où il ne faut pas chercher, répondit
Boustin. Dans les cages d’escalier, les caves, ce n’est
pas le nom d’Aristote qui est le plus fréquemment
tagué ! Et vu l’écriture, l’auteur n’est pas un type à la
recherche d’un CDI !
Decarme haussait les épaules.
– On n’est pas plus avancés… De toute façon, on
peut connaître Aristote, faire de belles phrases bien
écrites et avoir le cerveau dérangé, non ? Et
l’enveloppe ! « Monsieur Norbert
Mangeon, Rédacteur en chef du Progrès de Lyon qui
écrit chaque jour un billet d’humeur en première
page »
 Faut le faire !
– Une manière de dire « Ouvrez-moi, je suis très
importante », traduisit Duroc qui examinait le
tampon. La lettre a été déposée à la poste centrale – il
jeta un coup d’œil en coin à Decarme – ce qui ne nous
fait toujours pas beaucoup avancer…
– Ce qu’il ou elle dit, à propos du premier janvier
et du troisième millénaire, au fond, c’est juste, dit
Lamberet.
Decarme haussait encore les épaules.
– Troisième millénaire ou pas, quelle importance ?
– Peut-être la goutte d’eau qui fait déborder le vase, suggéra Boustin.
– Le vase de quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Que le premier janvier n’est pas la vraie raison.
Il y a autre chose.
– Autre chose…  Moi je dis que c’est un dingue !
– Un dingue qui annonce qu’il va commettre un
acte sanglant d’une extrême violence le premier
janvier.
– Tout dépend de la lecture qu’on fait de la lettre,
dit Walkowski.

– Comment vous la comprenez ?  demanda Lamberet

– Comme vous. La remarque sur le troisième
millénaire est pertinente, la maîtrise du langage et
l’écriture sont remarquables, et en même temps le
discours révèle un grand déséquilibre. Réel ou simulé,
je n’en sais rien. Par exemple : les deux parties…
Dieu et lui… l’utilisation de JE comme une troisième
personne… l’insistance avec laquelle il souligne qu’il
est en accord avec lui-même… Salomon… le couteau
dans le soleil… Il s’agit de savoir si c’est
simplement de la littérature, si l’auteur joue à nous
faire peur, ou à se faire peur, mais jouer n’est peut-
être pas le terme qui convient… ou bien s’il a décidé
d’accomplir ce qu’il annonce.
Decarme relisait à mi-voix pour lui-même.
– Ce qu’il dit de Dieu, de Jésus, franchement, ça
intéresse qui, ce genre de truc ?
– Ce qui est préoccupant, reprit Walkowski, c’est
la dimension de l’acte qu’il dit vouloir commettre, ce
qu’il appelle sa geste… Imaginez… Je ne sais pas…
Mettons, une explosion le 31 décembre, à minuit, sur
la place Bellecour, ou…
La sonnerie du téléphone l’interrompit. Pellet, de
service au standard, filtrait les appels pendant
l’absence de Lucie Marette.
– Commissaire, c’est un menuisier qui dit
travailler chez vous et qui demande à vous parler. Un
dénommé Legendre. Il insiste beaucoup. Vous le prenez ?
– Oui.
Il y eut un déclic.
– Allô ? Allô ? Monsieur Walkowski ? Vous m’entendez ?
– Oui, je vous entends, monsieur Legendre.
– Allô ? C’est Joseph Legendre ! – Il parlait fort,
criait presque, et Walkowski dut éloigner le combiné
de son oreille – Je vous téléphone pour vous dire que
mon garçon est là, ça y est, il est né !
– Quand ?
– A Noël, juste à minuit et demi ! On l’avait
calculé pour le premier janvier pour les cadeaux,
même que le docteur avait dit que c’était bon, et puis non !
– Comment s’est passé l’accouchement ?
– Eh ben, pas comme c’était prévu ! Ils ont été obligés de
faire… j’ai oublié comment ils appellent ça… enfin,
ils lui ont ouvert le ventre. – Il avait baissé la voix
comme s’il venait de réaliser qu’il parlait au
téléphone – Maintenant ça va, elle est remise, mais
elle peut pas rester toute seule, et je pourrai pas finir
la pergola comme j’avais dit. Et puis, j’ai pas fini
de racler le bleu que j’avais déjà mis… C’est
qu’Anne-Marie, en plus, elle fait des mauvais rêves.
Ils disent que ça peut arriver quand on a fait un
enfant, même il paraît que certaines s’embrouillent la
tête. Elle, non, sauf les rêves, mais je dois rester à la
maison. Alors, ils vont la garder jusqu’au 4 ou au 5…
Moi, je vais m’arrêter… peut-être jusqu’au 9… Et
après, c’est sûr, je vais abonder à tout faire, enfin si ça
se peut, vu qu’ils annoncent la neige. Et puis, on a le
petit maintenant, et ça fait du souci à Anne-Marie.
– La pergola peut attendre. Prenez soin de votre
épouse. Où a-t-elle accouché ?
– Ici, à Lyon, à l’hôpital de la Croix-Rousse.
– Ah bon ? A la Croix-Rousse ? Eh bien, dites-lui
que je passerai la voir un de ces jours.
– Elle est là, juste à côté, avec mon garçon. Je vais
lui dire de votre part… Bon… Eh ben, au revoir,
monsieur Walkowski !
– Au revoir, monsieur Legendre.
Il reposa le combiné.
– C’est un menuisier qui fait des travaux chez
nous. Il a eu un fils, le jour de Noël, mais il aurait
préféré qu’il naisse le premier janvier… C’est un
début de réponse à ceux qui se posent des questions
sur l’influence de la publicité et des médias.
– Il faut dire qu’ils ont mis le paquet ! Il paraît que
les maternités sont pleines. Il y a quand même des
gens simples ! dit Decarme.
– Il en fait partie. Il a quarante ans, mais il est
comme un gamin. Il est vrai qu’il n’a pas eu
beaucoup de bonnes fées autour de son berceau, sa
femme non plus. C’est leur premier enfant, un
garçon…
Il s’interrompit brusquement, le regard fixe. Les
inspecteurs l’avaient souvent vu ainsi, sollicité par
une relation inattendue entre deux éléments qu’il
s’efforçait d’identifier.
–Leur  premier enfant… un garçon… répéta-t-il.  –  Il haussa les épaules – Bon. Autre chose  à propos de la lettre ?

Ils se regardèrent et secouèrent la tête.

Après le départ des inspecteurs, Walkowski
composa le numéro du cabinet de Pauline et obtint
le répondeur. Il laissa un message puis se prépara un
café, cherchant en vain à élucider ce qui s’était
produit pendant sa conversation avec le menuisier. Il
posait la tasse sur le bureau quand le téléphone sonna.
La ligne privée.
– Pierre ?
– Oui, Pauline. Tu as un moment ?
– Ma dernière consultation est dans un quart d’heure.
– Mangeon m’a fait passer une lettre anonyme,
manuscrite, qu’il a reçue au journal. Son auteur
promet d’accomplir, je cite « un acte sanglant d’une
extrême violence
» le premier janvier, parce qu’il, ou
elle, on ne sait pas, ne supporte pas l’idée même du
troisième millénaire. Je te la faxe. Tu peux m’appeler
pour me dire tes premières impressions ? On en
reparlera ce soir, mais j’aimerais ton avis avant de
rentrer. Je dois rappeler Mangeon avant le bouclage
du journal.
– D’accord.
– Autre chose. Legendre vient de m’appeler de la
maternité de l’hôpital de la Croix-Rousse. Leur fils
est né le matin de Noël, à minuit et demi. Sa femme a
dû subir une césarienne. Il dit qu’elle se remet bien.
– Décidément, les complications attirent les
complications… Tu te rappelles ce titre de film : Il
pleut toujours où c’est mouillé
?
– Une autre manière de dire qu’on ne prête qu’aux
riches… Justement, Legendre est déçu parce qu’ils
l’avaient programmé pour le premier janvier ! Tu
devines pourquoi ?
– Cette histoire de concours idiot ?
– Et ils ne sont apparemment pas les seuls à avoir
fait ce calcul. Je lui ai dit que je passerais à la
maternité. Ce que je voulais te préciser, c’est que j’ai
reçu son coup de téléphone pendant qu’on discutait de
la lettre et qu’à ce moment-là s’est produit une sorte
de flash.
– Qui indiquerait un rapport entre les deux ?
– C’est ce que je me dis.
– Je vais la lire et je te rappelle.
– Je raccroche et je te l’envoie.
– Attends, Pierre…
– Oui ?
– Si tu n’as rien d’urgent, tu devrais aller à la maternité maintenant. Ça pourrait peut-être t’aider à trouver ce que tu cherches.
– Je n’ai rien d’urgent. J’y vais et je rentre. Je te
rappellerai quand je les aurai vus. Tu devrais avoir
terminé ta consultation.
                                                *

Il faxa la lettre puis descendit prendre sa voiture.
Le vent soufflait toujours en rafales épuisantes. Il
emprunta l’avenue Vivier Merle, traversa le quartier
des Brotteaux et s’arrêta à la chocolaterie de l’avenue Franklin Roosevelt, pour acheter une boîte de palets d’or marqués de l’initiale B.

Des feuilles, des papiers volaient dans tous les sens et des
nuages de poussière obligeaient à baisser la tête.

Il traversa le Rhône sur le pont Winston Churchill avant
d’atteindre la Croix-Rousse par la montée de la Boucle.
Il fit le tour de la place dont la croix récemment
restaurée avait donné son nom à ce quartier de Lyon
célèbre pour la révolte des Canuts et alla se garer sur
le parking de l’hôpital. Une rafale lui arracha la
porte des mains et la claqua violemment. Il remonta le
col de son imperméable et se protégea les yeux de la main.

La maternité était au second étage. Il y avait
une queue devant l’ascenseur. Il emprunta l’escalier.
Il repéra sur le tableau des entrées le nom d’Anne-Marie Legendre inscrit à côté du numéro 10. Il était à quelques mètres de la chambre quand un homme en sortit. Il était habillé en clergyman et portait un crucifix en sautoir. Il avait l’air préoccupé et s’éloigna dans la direction opposée.

Walkowski le suivit machinalement du regard en ajustant le nœud
de sa cravate. Arrivant de l’autre bout du couloir, un
homme en blouse blanche, assez jeune, venait à sa
rencontre. Les deux hommes étaient sur le point de se
croiser quand celui qui portait la blouse s’arrêta
brusquement. L’autre passa en accélérant le pas. Le
premier se retourna, parut vouloir le suivre, puis reprit
sa marche, plus lentement et en tournant la tête à
plusieurs reprises.
Walkowski frappa. Il y avait du bruit dans le
couloir où un employé arrivait en poussant une
machine à balayer et il n’entendit pas de réponse. Il
frappa à nouveau un peu plus fort. Comme il
n’entendait toujours rien, il entrouvrit la porte.
Anne-Marie Legendre qui se préparait à donner le
sein au bébé avait défait son soutien-gorge. Son mari
se tenait debout à côté du lit, tenant dans ses bras
l’enfant qui criait. L’un et l’autre avaient l’air
contrarié. Il hésita.
– Entrez, monsieur Walkowski, entrez donc ! dit Legendre.
– Je peux revenir.
– Non, non, entrez ! insista Anne-Marie, rose d’émotion en recouvrant sa poitrine avec le drap.
Walkowski entra et ferma la porte. La chaleur était suffocante.
– Comment allez-vous, madame Legendre ?demanda-t-il en posant le ballotin de chocolat sur la table de nuit.
– Très bien et je suis très heureuse… Oh ! Merci ! Il fallait pas ! Vous nous gâtez !
Legendre s’était levé. Il déposa l’enfant dans les bras de sa mère avant de serrer la main du commissaire.
– Quelque chose ne va pas ? lui demanda Walkowski à mi-voix.
Legendre eut un geste en direction de la porte.
– C’est avec le curé de l’hôpital.
Anne-Marie Legendre installait son enfant contre elle. Le bébé trouva le sein et se mit à téter bruyamment. Walkowski quitta son imperméable et le posa sur le dossier du fauteuil.
– Déjà, la nuit qu’il est né, quand j’attendais dans le couloir, il disait que les prénoms qu’on voulait, ils allaient pas.
– Ah bon ? Quels prénoms ?
– Ben, Anne-Marie, c’est Léonardo, et moi, c’est
Bruce… C’est des acteurs. Lui, il dit que c’est pas des
noms chrétiens, qu’ils vont pas pour le baptême,
surtout Bruce. Et puis, le baptême, il voudrait le faire
tout de suite, ici, dans l’hôpital. Il dit que c’est mieux
au cas que le petit vient à mourir. – Il se tourna vers
sa femme dont le teint avait brusquement pâli –
C’est ce qu’il a dit, et même qu’il ira pas au
ciel s’il est pas baptisé ! Moi, je sais pas, j’y connais
rien. Aussi, il a demandé qui on voudrait comme
parrain et marraine, et nous… ben… toi, dis-le, Anne-Marie !
– Vous le savez, monsieur Walkowski, commença-t-elle d’une voix intimidée, Joseph et moi, on n’a pas de famille, personne. Alors on s’est dit que si vous et votre dame vous acceptez… Comme ça, on lui donnera vos noms… Pierre et Pauline… enfin… Paul ! L’aumônier dit que Pierre-Paul, ça irait bien…
– Surtout, ajouta précipitamment Legendre, qu’Anne-Marie, elle a toujours peur, comme je vous ai dit, même qu’elle rêve qu’elle a perdu le petit ou qu’il est mort… C’est vrai, non ? Alors, si c’est vous qui serez le parrain, ça va la rassurer, c’est sûr !
Walkowski ressentit brusquement la même impression que dans son bureau, avec la même impossibilité de la fixer.
– Ça vous oppose ? demanda-t-elle, manifestement ennuyée par l’hésitation du commissaire.
Walkowski se reprit.
– Non, pas du tout, madame Legendre, je vous
assure ! Seulement, je suis sur une affaire délicate, et
quelque chose m’est venu à l’esprit pendant que vous
me parliez… Maintenant, je dois vous dire que
Pauline et moi n’allons pas à l’église. Nous ne
sommes pas croyants. Vous devriez en parler à
l’aumônier et…
La porte s’ouvrit brusquement. Un homme assez âgé en blouse blanche avec un stéthoscope autour du coup entra dans la chambre comme s’il entrait chez lui. Il
salua d’un vague signe de tête. Il était suivi du jeune
homme que Walkowski avait aperçu un peu plus tôt
dans le couloir. Derrière eux, la surveillante du
service qui portait un dossier médical et une
infirmière qui adressa un sourire à la maman.
Walkowski et Legendre se dirigèrent vers la porte.
– Deux minutes, dit Henri Grand sans les regarder
en prenant la feuille de température accrochée au lit.
Ils firent quelques pas dans le couloir.
– C’est eux qui ont opéré Anne-Marie, indiqua
Legendre. Le vieux, c’est le chef, l’autre, le jeune,
c’est un apprenti docteur. Le vieux, il doit prendre sa
retraite, mais il veut pas. C’est une infirmière qui l’a
dit à Anne-Marie.
Les deux médecins sortaient déjà, suivis de la
surveillante. Le patron s’adressa à Legendre.
– Pas de complications, tout va bien.
Son regard effleura Walkowski. Il tourna les talons
et le trio se dirigea vers la chambre voisine.
L’enfant avait fini de téter et l’infirmière le tenait
verticalement en lui tapotant le dos.
– C’est pour son rot, expliqua Anne-Marie avec un grand sourire.
Walkowski prit congé. Il attendit d’être dans sa voiture pour appeler Pauline.
– J’ai lu la lettre, dit-elle.
– Et ?
– L’auteur, je le prends au sérieux, mais sa
menace, non. Il est au bord d’un abîme dont il est
persuadé que c’est la société qui l’a creusé pour le
faire souffrir, lui, personnellement, en confondant
relatif et absolu. Il est confronté à quelque chose
comme l’effondrement du sens. Apparemment, la
rencontre de l’absurde, et une angoisse qu’il essaie
d’évacuer par l’écriture. L’acte qu’il dit vouloir
accomplir, l’Evénement avec une majuscule, ce qu’il
appelle sa geste, je le sens comme un simple fait
d’écriture.
– Tu penses que c’est seulement de la littérature ?
– Dans le sens où écrire constitue l’acte essentiel,
oui. Une sorte d’exutoire, si tu préfères. Je ne pense
pas que ce soit l’annonce d’un passage à l’acte. Je
vois une contradiction majeure entre cette écriture,
très élaborée, savante, civilisée et l’« acte sanglant
d’une extrême violence » qui s’apparente à la
barbarie.
– La lame du couteau dans le soleil ne pourrait pas
être l’instrument d’un sacrifice purificateur ?
– Oui, mais ça ne change pas la nature du
problème. On peut écrire des horreurs sans pour
autant les accomplir.
– Les deux sont également possibles, non ?
– Bien sûr. En l’occurrence, ça ne me paraît pas être le cas.
– Tu vois un homme ou une femme ?
– Une femme.
– Tu pourrais dire pourquoi ?
Il perçut un rire au bout de la ligne.
– Une intuition… féminine !
– Hum…
– Et puis, il est fait mention de viol.
– Hum…
– Une simple intuition… Quelqu’un de très dérangé, en tout cas.
– Oui… Au fait, je sors à l’instant de la maternité. Elle se remet bien de l’opération. Ils cherchent un prénom pour le baptême, et figure-toi qu’ils ont pensé à nous comme parrain et marraine ! Ils l’appelleraient Pierre-Paul… Je leur ai dit que nous n’étions pas croyants et qu’ils devaient en parler avec l’aumônier.
– On va attendre. Dis-moi, tu as quelque chose à propos de ton flash ?
– Non, rien.
– De quoi te parlait Legendre au téléphone quand il s’est produit ?
– Du jour de la naissance de son fils, de la césarienne… Pourquoi ?
– Je remarque seulement que tu es passé sans transition de la lettre à ta visite à la maternité.
– Et ?
– J’y vois le signe qu’il y a bien un rapport entre les deux.
– Pour revenir à la lettre ; qu’est-ce qu’elle te dit d’autre sur son auteur ?
– La référence à Salomon, l’emploi du JE comme
troisième personne, l’insistance à parler de son
intégralité, tout cela semble indiquer un clivage de
personnalité, deux « moi » en opposition… L’un est
apparemment habité par Dieu qui « sait ce qu’il fait »,
ce qui peut signifier que sa croyance n’est pas remise
en cause. L’autre, il cherche à le remplir par un acte
fondateur qu’il nomme l’Evénement. Tu as remarqué
que ce n’est pas loin d’avènement, le terme religieux
employé pour désigner la venue du Messie ? Cet acte
a sans doute pour fonction de recoller les morceaux et
retrouver une unité, au moins une unité de sens… En
résumé, il a décidé de pousser à ses limites extrêmes
la perversion de l’absolu que constitue à ses yeux la
référence exclusive à Jésus. Il y a également un fond
de parano. Pour moi, je me répète, c’est l’acte
d’écriture d’un… plutôt d’une malade !
– Bon, si je te suis bien : puisque Jésus est devenu
la référence unique et absolue, il faut que… Attends !
Je pense que j’ai peut-être l’explication du flash… La
relation entre la naissance du fils Legendre le jour de
Noël
et l’acte annoncé par l’auteur de la lettre…
L’Evénement… presque l’avènement, tu as raison…
Voilà, j’y suis : l’Evénement, c’est donc la
reproduction de ce qui s’est passé lors de la naissance
de Jésus… Oui… Je pense que c’est la conclusion à
laquelle il est parvenu… Donc, quand il aura
accompli ce qu’il appelle sa geste, le relatif sera
devenu l’absolu et il aura retrouvé le sens perdu de
son existence… C’est plausible ?
– Il pense qu’il sera redevenu le un qu’il n’est plus,
oui, c’est plausible. Sans quoi il n’insisterait pas
autant sur cette unité.
– Alors, si ce qu’il annonce est la réplique de ce
qui est raconté dans la Bible à propos de la naissance
de Jésus… Tu me suis ?
– Je connais moins la Bible que toi, mais il me semble que je vois.

–Alors, ou bien l’écriture constitue l’acte, et on a affaire à ta malade, disons inoffensive… ou bien l’acte annoncé doit être accompli et va l’être… et là… c’est terrifiant !
– Au point d’en être totalement irréel ! Je suis
convaincue que c’est un fantasme, Pierre !
– Mais pourquoi a-t-il… ou a-t-elle envoyé la lettre au journal ?
– Pour donner l’apparence de la réalité à l’acte. Le
lecteur qu’il ou elle a choisi est le rédacteur en chef
d’un journal qui diffuse à des dizaines de milliers
d’exemplaires et représente autant de lecteurs
possibles ! Il joue le rôle du témoin indispensable.
– Ce qui explique le libellé de l’enveloppe et le
post-scriptum… Tu penses que Mangeon devrait
accepter la demande de l’accusé de réception ?
– Si on prend en compte l’apaisement de l’auteur
de la lettre, oui, ce serait bien.
– Je souhaite que tu ne te trompes pas.
– De toute façon, qu’est-ce que tu peux faire ?
– Je ne sais pas encore. J’appelle Castelin et je rentre. Et toi ?
– J’ai quelques papiers à remplir. Je serai à la
maison dans une heure. A tout à l’heure.
– A tout à l’heure.
Il coupa la communication et garda l’appareil à la
main, le regardant comme s’il allait en sortir la
confirmation de ce qu’il venait de découvrir. Il finit
par le glisser dans sa poche.
Le flash, c’était la coïncidence entre la naissance
du fils Legendre et celle de Jésus. La logique de
l’auteur de la lettre était tout simplement
hallucinante : puisque Jésus devenait la référence
absolue avec le troisième millénaire, il fallait rejouer
le scénario imaginé dans la Bible : « L’acte sanglant
d’une extrême violence
» qu’il ou elle disait vouloir
commettre le premier janvier était donc la réplique du
« massacre des saints innocents » ordonné par Hérode
pour tenter de se débarrasser de Jésus qu’il
considérait comme un danger pour son pouvoir.
L’Evénement annoncé serait donc un massacre d’enfants…
Il appela Mangeon.

Il ne lui dit rien de la conclusion à laquelle il était parvenu, seulement qu’il estimait utile de signaler qu’il avait bien reçu la lettre.

Le journaliste indiqua que la conférence de rédaction
partageait ce point de vue.
Il appela enfin le bureau du procureur.

Castelin assistait à une réunion et sa secrétaire lui demanderait
de le rappeler chez lui, plus tard dans la soirée.

L’affaire Rambla

Jean-Baptiste Rambla est, pour la seconde fois, jugé pour meurtre d’une jeune femme. Il ne la connaissait pas. Il est entré chez elle et l’a égorgée. La première fois, c’était en 2008 pour l’assassinat, également d’une femme commis quatre ans plus tôt. Il avait été condamné à 18 ans de prison.

Il est le frère de Maria-Dolorès enlevée et tuée en 1974.

Il avait six ans.

Il a vu le ravisseur qui lui a parlé et il a vu sa voiture.

Devant les policiers, il n’a reconnu ni Christian Ranucci qui était suspecté, ni sa voiture.

C. Ranucci a pourtant été condamné à mort et exécuté en1976.

Ce que l’enfant a dit par cette négation (= cet homme n’est pas celui qui a enlevé et tué ma sœur) a été nié.

En d’autres termes, en condamnant et en exécutant C. Ranucci, on a dit à l’enfant : si on t’avait écouté, le meurtrier de ta sœur serait resté impuni. Ou encore : tu as menti.

La haine du père – dont la violence a trouvé un écho et un refuge au FN – et celle du fils manifestée contre ceux qui, après l’exécution, ont tenté de montrer que C. Ranucci n’était peut-être pas le coupable (Gilles Perrault et Le pull-over rouge, notamment), pourrait s’expliquer par cette double  négation.

Et si le père  n’avait pas été absolument certain que celui qui a été guillotiné était vraiment le coupable ?

Et le fils, qui sait, lui, que fait-il de ce double non, le sien et celui qui le nie   ? 

Et si l’un et l’autre n’avaient pas pu supporter que d’autres  le signifient à leur place ?

Est-ce que l’objet de leur haine n’a pas été (le père est mort) et n’est pas  confondu avec  « eux-mêmes » ? 

Mais comment vivre avec la haine de soi ?

Ou plutôt, comment ne pas vivre ?

Conte de Noël (2)

                                     II
Vendredi 24 décembre 1999 – 23 heures 20 –
Hôpital de la Croix-Rousse – Lyon.

Joseph Legendre allait et venait dans le couloir,
embarrassé de son mètre quatre-vingt-dix et de ses
quatre-vingt-dix-huit kilos. Il jeta un coup d’œil à
l’horloge du couloir. Il y avait bientôt une heure
qu’Anne-Marie était dans la salle d’opération.
Dès leur arrivée, trois heures plus tôt, un
brancardier l’avait fait asseoir dans un fauteuil roulant
et aussitôt emmenée dans une salle d’examen. Elle y
était entrée seule après un regard angoissé à son mari.
Legendre était resté à la porte.

Au début de la grossesse, lors des premières séances de préparation à
l’accouchement, il avait écouté les explications, suivi
les dessins au tableau, aidé sa femme à faire les
exercices de respiration, mais quand on leur avait
projeté le film d’une naissance, il avait tourné de l’œil
et on avait dû le sortir sur une civière, non sans peine.

Anne-Marie était dans la salle d’examen depuis une dizaine de minutes quand une femme en blanc, un peu forte, était sortie et s’était approchée. Il l’avait prise pour un médecin à cause du stéthoscope autour du cou, mais
elle avait dit qu’elle était sage-femme, que l’enfant se
présentait mal et que le chirurgien avait été appelé
pour pratiquer une césarienne. Devant son air
d’incompréhension, elle lui avait lentement expliqué en
choisissant ses mots. Elle avait ajouté que c’était une
opération courante, sans gravité. Il avait écouté sans
rien dire. Elle était repartie, et il était resté là, debout,
appuyé contre le mur près de la porte, la tête
bousculée par les images sanglantes du ventre ouvert
de sa femme.
Il était finalement allé s’asseoir dans la salle
d’attente et avait pris sur la table un magazine dont la
couverture avait disparu. En tournant les pages
froissées, il avait vu défiler des lits de bébés,des chauffe-biberons, des vêtements pour femmes enceintes.

Et puis, il était tombé sur la publicité.

Une page entière. La même que celle qu’il
avait découpée dans le journal et punaisée sur le mur
de la chambre à côté du lit.

Chaque soir avant de se coucher, il la lisait et la relisait.
Y étaient énumérés les cadeaux qu’offraient au
premier petit Français du troisième millénaire de
grandes marques commerciales associées pour
l’occasion : des meubles de la chambre, au voyage à
Disneyland pour les quatre ans, en passant par les
dragées du baptême, un reportage dans Paris-Match et
une année de couches-culottes et de talc peau-douce, la
liste était longue. Il pouvait la réciter par cœur.

Il avait reposé le magazine et s’était remis à
arpenter le couloir, s’arrêtant devant les baies vitrées
pour regarder la nuit, les mains dans les poches de
son pantalon de velours noir à grosses côtes,
s’asseyant sur une chaise qui traînait, se relevant
aussitôt pour reprendre sa déambulation.

Il avait déjà bu deux cafés noirs serrés. Il s’approcha une
troisième fois de la machine automatique et se décida
pour un cappuccino avec double dose de sucre.
Il s’adossa au mur, dans la pénombre, les yeux
fixés sur la porte qui donnait accès au bloc opératoire.
Anne-Marie était passée, allongée sur un chariot,
les deux mains posées sur son ventre énorme,
haletante, les cheveux collés par la transpiration et le
visage ruisselant. Méconnaissable, à faire peur.
Le service était désert. Quelques instants plus tôt,
une infirmière en sarrau vert était sortie du bloc. Elle
lui avait jeté en passant un coup d’œil par-dessus son
masque sans rien lui dire et s’était dirigée vers une
porte rouge. Une plaque portait l’inscription
« Réservé au personnel ». Elle avait composé un
code. Il avait entraperçu une armoire vitrée. Quand
elle était repassée, il n’avait pas osé lui parler.
Depuis, personne.
Il avala une gorgée.

La première contraction s’était produite à dix-neuf
heures, au moment où ils se mettaient à table. Elle lui
avait tout de suite demandé de l’emmener à l’hôpital :
ils étaient loin, il fallait presque une heure de route,
elle avait peur d’arriver trop tard. Il avait essayé de la
calmer en lui rappelant qu’ils avaient fait leur fils
exprès le premier avril, que le médecin avait assuré
que l’accouchement serait pour la fin de l’année. Lui,il était sûr qu’il naîtrait le premier janvier, qu’il serait le premier du millénaire et qu’il gagnerait tous les cadeaux.
Comme elle ne se décidait pas à servir, il avait
versé la soupe dans les bols, ajouté le fromage fort et
coupé le pain. Et il s’était mis à manger, comme tous les
soirs, à grandes cuillerées bruyantes. Elle avait goûté
le mélange du bout des lèvres, le regard fixe, ne
cessant de se tortiller sur sa chaise. Son bol fini,
il s’était appliqué à découper le saucisson en
faisant semblant de ne rien remarquer. La seconde
contraction, plus forte, avait mis Anne-Marie au bord
de la panique. Il avait voulu recommencer son
explication, mais elle s’était mise à pleurer. Alors, il
avait fermé son Opinel, vidé son verre et s’était dirigé
vers le téléphone posé sur un coin du buffet.

Il  n’aimait pas cet appareil. Il s’y était repris à deux fois
pour taper de son gros doigt les dix chiffres qu’elle
avait écrits sur le carnet. A l’autre bout, une voix de
femme lui avait posé des questions, il avait répondu
comme il avait pu en parlant fort à cause de la
distance, et elle lui avait conseillé de venir. Il avait
raccroché et dit à Anne-Marie de mettre son manteau.
Les mains sur le ventre, elle avait couru jusqu’à  la salle de bains récupérer sa trousse de toilette pour la mettre dans la valise qu’elle faisait et refaisait tous les jours depuis
trois semaines. Il avait enfilé sa canadienne et ils
étaient partis en laissant tout sur la table.
Sur la petite route cabossée, il s’était tu à cause du
bruit de l’outillage entreposé à l’arrière de la
camionnette, mais une fois sur la nationale, il s’était
mis à ruminer sa malchance à voix haute, les yeux rivés sur le
faisceau des phares, serrant le volant comme s’il
voulait le briser.  Assise sur le bord du siège, les mains plaquées sur les reins, elle l’avait supplié de se taire et d’aller plus vite.

Un reflet de lumière bleue attira son attention : en
contrebas, une ambulance venait de s’arrêter devant
l’entrée des urgences. Des infirmiers se précipitaient,
poussant un chariot surmonté d’une potence où se balançait un bocal.
Brusquement, il sentit une main sur son bras.
– Monsieur Legendre ?
Il se retourna d’un coup. Un peu de café s’échappa
du gobelet.
L’homme qui l’interpellait avait un visage
rougeaud éclairé d’un large sourire. Légèrement en
retrait, se tenait un autre homme à l’air sévère et
froid, vêtu d’un costume sombre. Legendre saisit
machinalement la main que tendait le premier et
l’engloutit dans la sienne ; elle était courte, épaisse, et
il eut l’impression de serrer un morceau de
caoutchouc mou. En même temps, son regard fut
accroché par le reflet d’une petite croix métallique
épinglée sur le revers de la veste. L’autre, plus grand,
maigre, portait autour du cou un crucifix accroché à
une chaîne comme un collier de femme. Un col blanc
rigide dépassait de son pull-over noir. Lui aussi
souriait, mais ce n’était pas le même sourire et son
regard était froid.
– C’est moi, oui,  répondit-il d’une voix inquiète.
– Jacques Fournery, se présenta le premier en
dégageant sa main. Je suis l’aumônier de l’hôpital. Et
voici le père Armand Champin qui va me remplacer.
Je prends ma retraite, c’est mon dernier jour ici.
Legendre les dévisageait.
– Ça s’est mal passé ? C’est pour ça que vous êtes là ?
L’aumônier accentua son sourire.
– Non, non, rassurez-vous ! L’infirmière que j’ai
eue au téléphone m’a seulement prévenu que vous
vous faisiez du souci pour votre femme. Une
césarienne, c’est bien ça ? On est venu parler un
moment avec vous.
Legendre respira un grand coup.
– Ah bon ! Vous m’avez fait peur ! – Il fronça
brusquement les sourcils – D’habitude, vous restez si tard
que ça ?
Les deux prêtres échangèrent un regard surpris.
– Mais c’est Noël ! s’exclama Champin.
– Nous allons célébrer la messe de minuit dans la chapelle.
– La messe… Ah, oui, j’avais oublié, bredouilla Legendre.
Fournery posa sa main sur son bras.
– Vous êtes perturbé, c’est normal.
Legendre hochait la tête.
– Ils disent qu’il est pas mis comme il faut. Et puis, il arrive trop tôt !
– C’est un prématuré ?
– Non, c’est qu’on l’avait fait pour le premier janvier ! Vous savez bien tout ce qu’il va gagner celui qui sera le premier Français du millénaire ! Ils en parlent tous les jours à la télé !

Et il énuméra une liste hétéroclite qu’il conclut par un haussement
d’épaules.

– Mais nous, on n’a pas de chance ! Surtout qu’on avait tout bien calculé !
– Bien sûr, je comprends, acquiesça Fournery  en
jetant un coup d’œil inquiet à son collègue. Mais
dites-moi, monsieur Legendre, j’espère que vous allez
quand même bien l’accueillir, cet enfant ?
– Ben, oui, c’est sûr !
– C’est votre premier, m’a dit l’infirmière.
Legendre se redressa.
– Quand ma femme elle a eu… vous savez, pour voir dans le ventre…
– Une échographie.
– Oui, eh ben, ils ont vu que c’est un garçon !
Champin fit un pas, levant un index doctoral.
– C’est un ange envoyé dans votre foyer, monsieur Legendre ! Songez qu’il va naître le même jour que Notre Seigneur Jésus ! Vous rendez-vous compte de la grâce accordée à votre famille ? Le même jour que le fils de Dieu ! A côté de ce présent divin, que valent ces misérables babioles, ces simulacres de vaine
richesse ? Ressaisissez-vous, Monsieur Legendre !
Offrez votre fils au Père qui s’incarne en prenant
notre misérable condition pour racheter nos péchés et
nous offrir la vie éternelle !

Legendre écoutait, le front plissé, le regard allant
du doigt agité de l’un aux signes apaisants de l’autre.
Il finit par avaler d’un coup le reste de café qui avait
refroidi, puis écrasa le gobelet dans sa main en
désignant d’un geste brusque l’entrée du bloc opératoire.
– Qu’est-ce qu’ils fabriquent là-dedans ? Elle y est
au moins depuis une heure !
– Vous savez, dit très vite Fournery d’une voix
douce et rassurante, il n’y a rien d’alarmant. Ils
attendent d’être sûrs avant d’opérer.
– Ah bon ?
– Mais oui ! Parfois ça peut être assez long et…
– Dites, monsieur Legendre, coupa Champin, quel
prénom avez-vous choisi ?
Legendre jeta le gobelet dans la poubelle et
enfonça les mains dans ses poches en se balançant d’un pied sur l’autre.
– On est pas d’accord, lâcha-t-il. Anne-Marie, c’est
Léonardo, moi c’est Bruce.
– Bruce ? Léonardo ? répéta Champin, le regard dur.
Avec un rire forcé, Fournery tapota le bras du menuisier tout en adressant un œil réprobateur à son collègue.
– Voyons, père, tout le monde ne peut pas s’appeler Pierre, Paul ou Jacques, n’est-ce pas ? Tenez, enchaîna-t-il aussitôt pour empêcher une nouvelle invective, nous allons prier pour vous pour que tout se passe bien. On vous verra peut-être à la
messe, demain matin ? Elle est à neuf heures trente.
Legendre hochait la tête.
– On y va pour les fêtes, Anne-Marie et moi. Mais
demain, avec tout ça, je sais pas.
– Bien sûr ! conclut Fournery en regardant sa
montre. Bon, il est temps de nous rendre à la chapelle.
A bientôt, monsieur Legendre, et n’ayez pas
d’inquiétude, vous verrez, tout ira bien ! Vous venez, père ?
Les deux hommes s’éloignèrent dans le couloir et
Legendre retourna vers la machine à café.
                                            *
Vendredi 24 décembre 1999 – 23 heures 30 –
La Dombes.
Ils s’étaient installés au salon. Paul-Stephan et
Judith avaient choisi le canapé pour se tenir la main,
les trois autres occupaient les fauteuils. Tout en
suivant la conversation, Walkowski remuait dans un
coin de sa tête les questions que lui posait la lettre
écrite par cette femme avant de se suicider.
La conversation portait sur les travaux
d’aménagement de la maison. La construction de la pergola sur laquelle devait courir une vigne était pratiquement achevée.
– Finalement, quelle couleur vous avez choisie ? demanda Paul-Stephan.
– Un ocre, assez doux, répondit Pauline. Legendre voulait du bleu.
– Legendre ?
– Le menuisier, indiqua Walkowski.
– Je préfère aussi l’ocre, dit Judith.
– Il a fallu discuter, ajouta Pauline. Il était absolument convaincu qu’il fallait du bleu, à cause de l’étang.
– Il avait même commencé à peindre et on a dû lui
expliquer qu’on n’était pas au bord de la mer. Cela
dit, il est compétent et sérieux. Il a déjà changé les
huisseries et il a fait du bon travail.
– Il a eu un itinéraire difficile. Sa mère a accouché
sous X, et il n’a jamais su qui étaient ses parents. Sa
femme n’a pas été très gâtée, elle non plus ; elle a été
enlevée à ses parents à deux ans et placée dans une
famille d’accueil.
– Ils ont acheté une vieille ferme avec une grande
remise où il a aménagé un atelier. Il a eu du mal au
début, à cause des histoires qu’on raconte sur leurs
parents. Des gens bien intentionnés ont même essayé
de nous dissuader de faire appel à lui pour les
travaux !
– Les mauvaises langues, soupira Arnaud-Jan,
c’est comme les herbes du jardin, il n’y a pas besoin
de les arroser, elles poussent toutes seules !
– Avec la différence qu’on peut arracher l’herbe,
dit Paul-Stefan.
– C’est vrai… Quand même, c’est curieux ce
besoin de raconter des histoires sur les gens ! Et puis,
pourquoi les enfants seraient-ils responsables des
bêtises de leurs parents ? Vous, par exemple… Oh,
mais j’oubliais, c’est Noël ! Paix aux hommes de
bonne volonté ! Aux femmes aussi !
Judith éclata de rire.
– A propos d’enfant, est-ce que sa femme ne doit
accoucher ces jours-ci ? demanda Walkowski à Pauline.
– Oui. C’est leur premier et il m’a dit que c’était
un garçon.
– Et lorsque l’enfant paraît, enchaîna Arnaud-Jan
sur un ton déclamatoire, non seulement le cercle de
famille applaudit, mais les angles s’arrondissent, les
esprits s’ouvrent et les pesanteurs s’allègent ! – Il prit
un air inspiré – Un jour, le charpentier appréciera
votre ocre !
– Appréciera votre ocre ! s’exclama Jan-Stefan. Il
me semble entendre Hugo se retourner dans sa tombe.
– La jalousie, sans doute.
– Pour la pesanteur, il est assez impressionnant, reprit
Walkowski. Plus d’un mètre quatre-vingts et près de
cent kilos ! Il manie les poutres comme des
allumettes, mais pour le reste, c’est un éléphant dans
un magasin de porcelaine.
– Malgré les apparences, c’est quelqu’un de fragile, ajouta Pauline.
Un violent coup de vent leur fit lever la tête.
– Ah ! On dirait que la tempête pointe le bout du nez, déclara Arnaud-Jan en se levant. Je propose de faire un sort au dessert pendant que le toit est encore
là. Tout le monde est d’accord ? – Il vint donner une
tape amicale sur l’épaule de son frère – Tu m’aides ?
– Je viens aussi, dit Judith.
Pauline rapprocha son fauteuil.
– Tu as l’air préoccupé, Pierre.
Il parla de la lettre.
– J’aurais peut-être mieux fait de la laisser au bureau.
Elle posa sa main sur la sienne.
– Tu l’as apportée.
Les jeunes gens revenaient de la cuisine avec les
assiettes et le dessert glacé accompagné de petits
gâteaux au miel et aux amandes confectionnés par la
mère de Judith.
Il était minuit quand ils se souhaitèrent une bonne
nuit.
                                               *
Dans leur chambre, il lui donna à lire la photocopie.
Les rafales se succédaient, de plus en plus fortes et
rapprochées.
Sous le toit, le bruit était éprouvant. Walkowski ne
pouvait s’empêcher de scruter le plafond, même s’il
savait qu’il n’avait aucune raison d’être inquiet. Les
tuiles faîtières étaient maçonnées, elles avaient été
suivies par Legendre au moment où il avait installé la
pergola et celles de la toiture étaient calées sur des
plaques de Fibrociment.
Pauline, assise sur le lit, tourna vers lui un visage
songeur.
– On peut déplorer le tour commercial qu’a pris
Noël, mais souillure qu’elle souligne fortement n’est
pas un terme adéquat. Il renvoie à autre chose.
– Un événement qu’elle a vécu comme une
souillure ?
– Ou dont on l’a convaincue qu’il en était une.

                                  III
Samedi 25 décembre 1999 – Minuit trente –
Hôpital de la Croix-Rousse.
Le professeur Henri Grand venait de pratiquer l’incision abdominale.
– Ecarteurs, demanda-t-il.
Il se débarrassa du scalpel, et sentit la dureté du
métal de l’instrument chirurgical qu’on lui plaquait
avec fermeté dans la paume de la main. Du sang avait
giclé, vite absorbé par les compresses. Le nouvel
interne, qu’il surveillait du coin de l’œil, était
efficace. Quand l’ouverture fut suffisante et
solidement maintenue par les écarteurs, il parvint
jusqu’à l’enfant dont il découvrit la tête, lui ouvrit la
bouche où il introduisit le pouce et, après avoir passé
son index sous le menton, le tira doucement vers lui,
par des mouvements oscillants successifs de flexion
et d’extension. En même temps, il fit un signe à
l’interne qui exerça une légère pression utérine, et
l’enfant vint sans difficulté, glissant entre les parois
du ventre ouvert de sa mère. Il avait le cordon autour
du cou et le visage légèrement violacé, mais il cria à
la première sollicitation. Une infirmière l’emporta
pour sa première toilette.
– Pinces en cœur, quatre !
On lui tendit successivement les quatre pinces.
– Injection !
L’infirmière qui était à ses côtés saisit une seringue
préparée et fit à la parturiente une intramusculaire de
méthylergométrine.
– Sutures en redingote, indiqua Grand à l’interne.
Il observa attentivement la réalisation de ce point
particulier, puis enleva les écarteurs.
– Tu mettras les agrafes, ajouta-t-il en se reculant
pour laisser la place.
Au chevet d’Anne-Marie Legendre, l’anesthésiste,
l’œil sur les cadrans de contrôle, commença la
procédure de réveil.
Quelques minutes plus tard, l’interne vint se
changer dans le vestiaire. Grand finissait de
s’habiller. Il attendit qu’il se soit défait de ses gants et
qu’il ait ôté son bonnet et son masque.
– Alors, Malhuc, cette première césarienne ?
Jean-Marc Malhuc s’enduisait les mains de
produit désinfectant.
– Ça va, se contenta-t-il de répondre.
Depuis son arrivée dans le service, quinze jours
plus tôt, Grand avait été frappé par son laconisme et
sa timidité, surtout à l’égard des infirmières. De quel
œil pouvait-il bien regarder les figures au réalisme cru
dessinées par les internes sur les murs de la salle de
garde ? Un introverti, se dit-il en prenant son
pardessus. Ou un homo.
– Tu es de garde aujourd’hui ?

– Oui.
– Tu as de la famille à Lyon ?
– Non.
Grand n’insista pas.
– Je vais dire un mot au papa et je rentre.
Malhuc, qui se rinçait, bredouilla quelque chose
d’inintelligible.
                                        *
Legendre s’était assoupi dans un fauteuil de la
salle d’attente. Il sursauta violemment quand il se
sentit secoué par le bras. Il vit, penchée sur lui, une
figure d’homme entourée de cheveux blancs.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il d’une voix
forte en dégageant son bras et en se redressant.
– Du calme, monsieur Legendre, du calme… Je
suis le docteur Grand. Je viens d’opérer votre épouse.
Tout s’est passé normalement. Elle va bien et votre
fils aussi. On va les garder quelques jours. La
surveillante vous expliquera tout ça. Vous pourrez les
voir dans un moment, quand elle sera réveillée.
– Ah bon ? balbutia-t-il, hébété.
Le médecin lui donna une tape sur l’épaule et s’éloigna.
Legendre le suivit machinalement du regard, et
comme il sentait des larmes lui venir aux yeux, tourna
son fauteuil face au mur pour ne pas être vu en train
de pleurer.
                                                   *
1 heure – Chapelle de l’hôpital
Fournery quittait son aube dans la petite sacristie.
– Sans vouloir polémiquer, père, je trouve que
votre homélie a été bien sévère, pour une veillée de Noël !
Champin, piqué au vif, réagit vivement.
– Sévère ? Mais vous avez vu l’inertie de l’assistance ? Et quelle assistance ! Une demi-douzaine d’apathiques !
– Je vous avais dit que je n’étais pas d’accord pour
célébrer la messe à minuit ! C’est beaucoup trop tard !
– Il eut un mouvement des épaules, comme pour se
libérer d’un poids – Après tout, c’est vous qui êtes
l’aumônier maintenant. Mais n’en demandez pas
trop !
– Je n’ai pas l’impression de trop en demander,
répondit Champin en baisant l’étole qu’il venait de
quitter et en faisant une longue génuflexion
accompagnée d’un ample signe de croix.
Non seulement tu en demandes trop, mais tu en
fais trop, se dit Fournery en suspendant son aube dans le
placard.
– Noël est la fête fondatrice, continuait Champin,
elle est au cœur de notre foi : Dieu fait homme, sorti
du ventre de sa mère, comme n’importe lequel d’entre
nous, le « fruit de ses entrailles » !
Fournery dont le père avait été charcutier détestait
cette expression.
– Vous avez beaucoup insisté là-dessus dans votre
homélie…
– Parce que vous pensez que l’Incarnation est un
simple détail ? Le monde oublie ce mystère divin
comme il oublie tout le reste ! Au contraire de vous,
je suis convaincu qu’il faut renouer avec les saintes
traditions, les faire revivre pour lutter contre le
matérialisme athée ! Si cela n’avait tenu qu’à moi,
j’aurais célébré les trois messes rituelles.
– En latin, peut-être ? laissa échapper Fournery.
Champin lui jeta un regard glacial.
– A force de reculer, par calcul ou par lâcheté,
nous renions nos valeurs, et il ne faut pas nous
étonner si les fidèles désertent nos églises ! Vous avez
vu cet homme, tout à l’heure, dans le couloir : sa
femme et lui n’assistent à la messe que pour les fêtes,
et il nous le dit benoîtement, comme ça, à nous, des
prêtres, des hommes de Dieu, sans la moindre gêne,
comme si c’était absolument normal ! Et, pour ce qui
est de son enfant, vous avez entendu : ils l’ont fait
pour gagner un voyage à Disneyland et avoir leur
photo dans Paris-Match ! Quant aux prénoms qu’ils
sont allés chercher… Je préfère ne rien dire !
Il continua de ranger les vêtements sacerdotaux
avec des gestes nerveux. Fournery avait fermé à clef
la petite armoire où étaient conservées les hosties. Il
se tourna vers son collègue.
– Eh bien, je ne suis pas d’accord avec vous !
L’autre le toisa.
– Non ? Et en quoi ? Vous pouvez me l’expliquer ?
Fournery dut prendre sur lui pour garder son calme.
– Qu’ils aient fait des calculs pour que leur enfant
naisse le premier janvier, c’est vrai, je vous l’accorde.
Mais ce qu’en toute charité chrétienne vous n’avez
pas le droit de faire, c’est de les réduire à ce simple
calcul. Et puis, cet homme, nous l’avons rencontré
dans des circonstances difficiles… Attendez que son
fils soit né, et vous verrez s’il tient le même discours !
Moi, je suis persuadé du contraire !
Champin ferma la porte de la penderie avec un
haussement d’épaules.
– Je reconnais bien là, excusez-moi de vous le dire,
votre naïveté ou votre optimisme béat.
– Je crains que nous n’ayons pas exactement la
même foi, soupira tristement Fournery. – Il consulta
sa montre – Vous venez avec moi ?
L’archevêché avait convié les prêtres à une collation.
– Non. Je rentre. J’ai mon homélie de demain à terminer.
Il va encore nous pondre un psychodrame, se dit
Fournery qui tenta de détendre l’atmosphère en changeant de sujet.
– Comment ça se passe à Saint-Irénée ? Vous
savez que je vais m’y installer ?
Champin  logeait dans ce séminaire depuis son arrivée dans le
diocèse de Lyon, deux ans auparavant. Il secoua la tête.
– Je l’ignorais. De toute façon, avec la crise des
vocations que nous traversons, ce ne sont pas les
places qui manquent !
Fournery ne pensait pas qu’il s’agissait d’une
simple crise, mais il jugea préférable d’ignorer.
– Bon, eh bien, à demain… ou plutôt à tout à
l’heure ! Vous vous rappelez que la messe est à neuf
heures et demie ?
Champin prit un ton pincé.
– Evidemment !
Fournery enfilait son pardessus.
– Avec ce vent, j’espère ne pas m’envoler… Soyez
prudent !
                                          *
1 heure 20. Hôpital de la Croix-Rousse.
Allons, monsieur Legendre, murmura
l’infirmière en se penchant par-dessus son épaule, il
faut rentrer maintenant. Vous voyez que tout va bien !
Legendre ne parvenait pas à quitter des yeux le
petit lit où dormait son fils, à côté de celui de sa
maman. Après être sortie de l’anesthésie, Anne-Marie
avait longuement serré son bébé dans ses bras avant
de se résigner à le laisser coucher. Elle s’était
endormie, apaisée, le visage détendu.
– Quand même, c’est mon garçon ! ne cessait-il de
répéter.
Les larmes lui vinrent à nouveau.
– Je suis trop bête, bougonna-t-il entre deux reniflements.
L’infirmière l’accompagna dans le couloir.
– Mais non, monsieur Legendre, lui dit-elle en lui
tapotant le bras, non, vous n’êtes pas bête du tout…
C’est votre premier, souvent ça remue, et pas
seulement les mamans, croyez-moi ! Bon,
maintenant, allez ouste, au dodo ! Vous avez grand
besoin de vous reposer. Où habitez-vous ?
– Dans la Dombes.
– Ça va aller ?
– Avec tout le café que j’ai bu, j’ai pas de sommeil.
– Bon. Je ne veux pas vous revoir avant quatorze
heures, au plus tôt ! C’est promis ? Faites attention, il
y a un vent à décorner les bœufs !
Il hocha la tête en marmonnant des paroles où il
était question du premier janvier et de Disneyland.
Elle le regarda partir en soupirant et retourna dans
le bureau des infirmières.
Il dut se courber pour rejoindre sa camionnette et
la portière faillit lui être arrachée des mains. Il
s’apprêtait à enclencher la marche arrière quand il
remarqua, deux places plus loin sur sa gauche, un
véhicule qui commençait à reculer. Il attendit la fin de
la manœuvre et reconnut, brièvement éclairé par un
lampadaire, le profil du nouvel aumônier.
Sur la nationale puis la départementale, désertes à
cette heure, il dut faire appel à toute son énergie pour
résister au sommeil. Dans une ligne droite, une rafale plus puissante que les autres lui fit faire une embardée qui l’amena près
du fossé.

La petite route de la forêt d’où partait le
chemin qui conduisait à sa maison était jonchée de
branchages qui l’obligèrent à slalomer. Il dut s’arrêter
pour enlever une grosse branche arrachée à un chêne.
Il était plus de trois heures quand il arriva chez lui.
Le courant était coupé. Il promena le faisceau de la
torche électrique sur la table encombrée et se versa un
verre de vin qu’il avala d’un coup. Lorsqu’il posa le
pied sur la première marche, la fatigue lui tomba
dessus comme une masse et il monta à l’étage avec la
sensation d’avoir une tonne sur le dos.

Il se jeta sur le lit sans se déshabiller.

Conte de Noël (1)

C’est un roman dont l’intrigue se déroule au moment de Noël 1999. Un roman n’est pas un conte, mais comme celui-ci nous ramène à la fin du siècle dernier, au moment où l’on craignait que les ordinateurs ne parvinssent pas à faire tourner les aiguilles de leurs horloges internes jusqu’à 2000, et que nous vivons par contraste aujourd’hui une période lisse, calme et paisible où nous rions beaucoup de ces peurs infondées et puériles – ah ! ah !  ah ! –, cette histoire – ne vous laissez pas trop impressionner par le titre ni les événements… quoique… hum…  attendez la fin, si toutefois l’écran ne vous tombe pas des mains – … où en étais-je ? Ah… oui, il est donc tout à fait possible de soutenir la thèse qu’il s’agit bien d’un conte. Si vous avez bien suivi le raisonnement.

Un feuilleton donc où vous retrouverez Walkowski.

La mise en page est un peu particulière : j’avais conservé le document en mode PDF, l’ai transformé en mode Word, sans toutefois parvenir à modifier ladite mise en page qui a le grand avantage de ressembler à celle d’un conte. N’est-ce pas ?

                                             Le massacre des innocents

                                                         Prologues

Vendredi 31 décembre 1999 – 17heures –
Quai Sarrail – Lyon
Paul-Stefan et Arnaud-Jan Walkowski bouclaient
leurs sacs quand leur père téléphona pour annoncer
qu’il quittait le siège de la police judiciaire.
– Pas de crime en vue ? demanda Arnaud-Jan en
échangeant un regard avec son frère.
– Pas pour le moment.
– On est prêts, on t’attend en bas.
Il raccrocha.
– Tu le prends ? demanda Paul-Stefan en
désignant le paquet rectangulaire entouré d’un
papier-cadeau posé sur son lit.
– J’ai encore une place.
Arnaud-Jan installa le paquet bien à plat sur les
vêtements avant de tirer la fermeture Eclair.
Ils enfilèrent leur blouson, empoignèrent leurs
sacs, donnèrent un tour de clef et commencèrent à
descendre les trois étages.
Les réverbères s’allumaient sur le quai. Le froid était  vif, l’air sec, et les premiers nuages apparaissaient au-dessus de Fourvière.

 La météo annonçait d’importantes
chutes de neige pour la nuit et le lendemain.
        

Samedi 1er janvier 2000 – 1h10 – Maternité
de l’hôpital de la Croix-Rousse – Lyon
L’infirmière trouva la jeune maman de la chambre 2
assise sur son lit, l’air égaré, disant qu’on lui avait volé
son bébé. Une dépression assez courante après un
premier accouchement. Elle lui expliqua calmement une
nouvelle fois pourquoi on l’avait installé dans la
nursery pour la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et
resta auprès d’elle le temps qu’elle se rendorme.
Dans le couloir, elle nota sur son carnet l’heure et
le numéro de la chambre pour le cahier de service.
Au passage, elle entrouvrit la porte de la 3. La
jeune femme, qui avait choisi d’allaiter malgré l’avis
défavorable du médecin, avait éprouvé de vives
douleurs aux seins en début de soirée. Elle dormait
paisiblement, mais elle s’était découverte et
l’infirmière entra pour remonter le drap.
En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau.
Le nouveau-né, couché sur le dos, lui parut étrangement pâle.

Elle souleva la couette, et plaqua sa main sur sa bouche pour ne pas hurler.

****

Huit jours plus tôt. Vendredi 24 décembre 1999 –
16h30 – Lyon – Siège de la PJ.

Depuis l’affaire Leriche-Vissoux jugée aux assises
de septembre, les médias avaient accordé une large
place au débat sur la légitime défense. Le verdict
avait suscité des réactions passionnelles dans
l’opinion et de violentes polémiques politiques.
La hiérarchie catholique mettait en garde contre le
laxisme moral ; si elle ne les approuvait pas, elle
disait comprendre, en toute charité chrétienne, les
intégristes qui appelaient à manifester devant le
ministère de la justice.

Certains éditorialistes
rappelaient que ces mêmes farouches Gardes Noirs du
caractère divin et sacré de La Vie avaient incendié
onze ans auparavant le cinéma Saint-Michel qui
projetait le film de Martin Scorsese La Dernière
Tentation du Christ
, infligeant ainsi des blessures plus
ou moins graves à treize personnes.
La droite parlementaire avait réclamé la démission
de la ministre de la justice au motif que le parquet
n’avait pas fait appel d’un jugement dont ils
estimaient qu’il violait la loi.
De son côté, l’extrême droite dénonçait ce qu’elle
appelait la déliquescence de l’institution judiciaire ;
elle présentait le juge de Lavour et le commissaire
Walkowski comme de dangereux idéologues,
signalant au passage que l’un était d’origine italienne,
l’autre polonaise.
Le chef de l’Etat, qui escomptait tirer un bénéfice
électoral de la cohabitation avec la gauche, se gardait
de prendre ouvertement parti tout en laissant dire en
sous-main qu’il déplorait l’incurie de la garde des
Sceaux. Le gouvernement faisait bloc avec elle et une
pétition avait été lancée par des intellectuels et des
juristes pour expliquer en quoi le verdict témoignait
d’une évolution positive du droit.
En décembre, le centre d’intérêt s’était
progressivement déplacé vers des préoccupations
d’une autre nature. Plus on approchait du troisième
millénaire, plus se multipliaient les annonces
catastrophistes. L’an deux mille suscitait les mêmes peurs que celles de l’an
mille dont les historiens rappelaient pourtant qu’elles
n’étaient qu’une légende. A ces peurs s’ajoutait
l’éventualité d’un gigantesque bogue informatique
dans la nuit de la saint-Sylvestre : à minuit,
affirmaient certains spécialistes ou prétendus tels, les
ordinateurs se bloqueraient sur le nombre 1999,
provoquant la paralysie générale des systèmes
d’information et de communication, et de tout ce qui
était géré par l’informatique.
                                           *

Walkowski attendait un appel de l’inspecteur Boustin.

Depuis l’appel de son fils, une femme avait été retrouvée morte par son mari, chez elle, à Francheville, dans la banlieue ouest de Lyon. Selon le  rapport de la gendarmerie locale, le décès était dû à
une overdose délibérée d’antidépresseur ; la femme
avait laissé une lettre pour expliquer son geste et le
suicide ne faisait aucun doute.
Dès que l’inspecteur aurait confirmé, il rentrerait chez lui, dans la Dombes après être passé prendre Arnaud-Jan et Paul-Stephan, quai Sarrail.

Pauline avait fermé son cabinet à midi et commencé les préparatifs.
Judith, la compagne de Paul-Stephan, étudiante en
seconde année de classe préparatoire au lycée
Lalande de Bourg-en-Bresse, viendrait l’aider après
son dernier cours.
La perspective du réveillon reléguait au second
plan le drame dont il venait de noter la référence dans
son agenda de bureau.
Il posa son stylo et s’appuya contre le dossier du
fauteuil.
Noël avait perdu son sens religieux depuis le jour
où son père avait décroché du mur de la salle à
manger le crucifix apporté de Pologne par sa famille
en 1940 dans les bagages de l’exil.
Il avait alors dix ans, et il revoyait la scène comme
si elle s’était déroulée la veille.

Le sermon d’une messe dominicale critiquant une grève avait agi comme un détonateur. Tadeusz Walkowski était revenu de l’église à grandes enjambées, le regard figé par une colère froide. Il avait tiré une chaise,
quitté ses chaussures noires impeccablement cirées,
était monté sur le siège pour décrocher le crucifix, et
après un regard de défiance adressé à sa femme et à
son fils, avait enfilé ses galoches pour se rendre au
jardin. Il y avait, tout au fond, derrière la cabane des
outils, un endroit où on brûlait les déchets.
Chaque fois qu’il se rappelait cet événement,
Pierre Walkowski retrouvait intact le malaise qu’il avait
éprouvé alors, comme un vertige au bord d’un
précipice. Sa mère qui ne l’avait pas quitté des yeux
s’était approchée et avait posé sa main sur son épaule.
Il avait levé vers elle une figure inquiète et elle lui
avait simplement dit de sa voix calme qu’elle
approuvait le geste.
Ils l’avaient laissé libre. Il était retourné au
catéchisme et à la messe, mais il s’était vite rendu
compte que, pour lui aussi, Dieu, la religion et les
prêtres, c’était fini. Il n’avait plus remis les pieds dans
une église et avait rayé le verbe croire de son vocabulaire.
                                           *

Ses parents avaient pourtant maintenu la tradition de la
Wigilia du vingt-quatre décembre avec ses plats
traditionnels : le potage en entrée, suivi des pierozki –
des raviolis farcis aux champignons –, puis la carpe
en gelée, et, pour finir, la kutia – un mélange de
pavot, de noix de miel et de raisins – accompagnée de
zoldkowa gorzka – des petits gâteaux secs à l’orange
parfumés de vodka. Si la crèche était restée au grenier
dans son carton, l’oplatek, le pain azyme signe de
réconciliation avec soi-même et les autres, était
toujours offert aux parents et amis. Le sapin occupait
un coin de la salle à manger, avec son étoile au
sommet, ses guirlandes, ses boules et ses bougies
instables aux flammes vacillantes à surveiller. Les
paquets enrubannés disposés sous les branches étaient
ouverts avant de passer à table. Depuis toujours,
Pierre savait que les deux cadeaux qu’il découvrait au
retour des trois messes de minuit avaient été achetés,
l’un par ses parents, l’autre par son parrain. Pas
question de faire intervenir le petit Jésus, encore
moins le Père Noël, sa hotte et son traîneau. Chaque
année le même rituel, jusqu’au coup de poussier du 3
mai 1968, à Roche-la Molière. Tadeusz avait été l’une
des six victimes. Maria était morte de chagrin
quelques mois plus tard.
Le vingt-quatre décembre 1967, six mois avant le
drame, Pauline Lanneau avait été conviée à ce qui
devait être la dernière Wigilia dans la maison du
coron. Elle venait de rencontrer Pierre Walkowski.
Chez elle, Noël était une fête profane liée au solstice
d’hiver. Adeptes de la philosophie matérialiste,
Florimond et Véra Lanneau avaient été membres du
parti communiste avant de le quitter discrètement en
1956, sans rien renier des valeurs pour lesquelles ils
s’y étaient engagés. Depuis que Florimond avait pris
sa retraite – il avait été médecin des mineurs pendant
près de quarante ans –, le couple vivait à Bonnieux,
un village accroché au pied du petit Luberon. Pierre et
Pauline s’étaient mariés dès qu’elle avait eu terminé
sa spécialisation en psychiatrie, et elle avait été
d’accord pour perpétuer la tradition du réveillon. Ils
l’avaient adapté à leurs goûts en conservant l’oplatek,
symboliquement disposé sur une table dans l’entrée
de leur maison.

La sonnerie du bloc téléphonique le ramena à la
réalité. Sa secrétaire lui annonçait Boustin.

– Je t’écoute, Damien.
– C’est bien un suicide, patron. La femme s’appelle Josiane Reblot. Elle a avalé deux boîtes d’anafranil, un antidépresseur prescrit par son
généraliste. J’ai les ordonnances sous les yeux. Elle explique dans sa lettre comment elle a stocké les comprimés et pourquoi elle a décidé de se suicider. J’ai comparé l’écriture avec d’autres lettres : il n’y a
aucun doute, c’est bien elle qui l’a écrite.
– Tu peux me résumer ce qu’elle dit ?
– En gros, personne ne croit plus en rien, Noël
n’est plus qu’une vaste foire commerciale, tout fout le
camp, le monde va à la catastrophe, la vie est devenue
impossible. Genre foi exaltée, si vous voyez ce que je
veux dire. Elle veut des funérailles à Saint-Georges
avec une messe en latin.
– Sa situation familiale ?
– Quarante-sept ans, mariée, cinq enfants, nés à un
an d’intervalle, le dernier a vingt-deux ans, il est
étudiant en pharmacie, les quatre autres sont mariés,
avec de bonnes situations. Six petits-enfants au total.
Aux dires du mari, tout le monde s’entend bien et ils
se voient régulièrement. Lui est sous-directeur d’une
petite banque privée à Lyon, ils sont propriétaires de
leur maison et n’ont pas de difficultés financières. Je
serais tenté de dire qu’elle avait tout pour être
heureuse, mais il faut croire que ça ne suffit pas.
– Tu connais mon avis sur la question.
– Oui, je sais, mais quand même ! Et puis cette
lettre où elle ne parle ni de son mari ni de ses enfants
ni de ses petits-enfants ! Le mari, je vous laisse
imaginer dans quel état il est ! D’habitude, il déjeune
sur son lieu de travail, mais il avait pris sa demi-journée pour Noël et il l’a trouvée en rentrant vers midi et demi. Il a tout de suite appelé le SAMU qui
n’a pu que constater le décès. La dépression de sa
femme l’inquiétait, mais de là à s’imaginer qu’elle
allait se tuer ! En plus, la veille de Noël ! Ses enfants
arrivent demain et ils ne sont pas encore au courant.
– Anselme est encore là ?
– Oui. Il a fini avec elle, il s’occupe du mari.
– Tu peux me le passer ?
– Je suis dehors. Le temps de rentrer.
Il entendit des bruits de pas, de porte, puis Boustin
qui s’adressait au légiste.
– Commissaire ?
– Bonjour, docteur. Boustin m’a dit l’essentiel. Votre diagnostic ?
– Un instant… – Il parlait à voix basse. Walkowski
l’entendit s’éloigner, fermer une porte – C’est un
suicide médicamenteux. Les symptômes sont nets. Le
décès a dû survenir vers dix heures.
– Rien de particulier ?
– Non. Je vous communiquerai les résultats de
l’autopsie lundi en fin de matinée.
– Je vous remercie. Vous pouvez me repasser Boustin ?
Encore des bruits de pas, un chuchotement et à nouveau la voix de l’inspecteur.
– Oui ?
– Envoie-moi une photocopie de la lettre. Après, tu
rentres chez toi. Ton rapport peut attendre jusqu’à
lundi. Bon Noël.
– A vous aussi, patron. Reblot a un fax, je vais lui
demander de l’utiliser.
                                         *
Quelques minutes plus tard, Lucie Marette
apportait la photocopie de la lettre. Elle s’était
organisée pour prendre une semaine de congés et,
depuis le matin, il la sentait, comme lui, ailleurs.
– Vous passez Noël en famille, Lucie ?
– Ce soir, j’ai mon neveu. – Elle eut un sourire –
Celui qui m’a appris à faire les cocottes en papier,
vous vous rappelez ?
Il se rappelait, en effet. Chaque matin, à huit
heures trente, il partageait avec elle un café en consultant
l’agenda, et il la revoyait, d’ordinaire plutôt réservée,
s’appliquant comme une petite fille à plier le papier
d’emballage doré du carré de chocolat. Elle avait
contemplé avec une tendresse amusée la cocotte
posée en équilibre sur le bureau. – Elle est mignonne,
vous ne trouvez pas ? avait-elle demandé d’une voix
qu’il ne lui connaissait pas.
– Il finit sa licence de management, ici, à Lyon.
Ses parents arrivent demain de Strasbourg et je repars
avec eux jusqu’au 1er. Ma belle-sœur est d’origine
alsacienne, elle aime faire la cuisine, c’est un vrai
cordon-bleu… et – ses yeux pétillaient – j’aime les
vins d’Alsace, surtout les vendanges tardives ! J’en
serai quitte pour un régime !
Lucie Marette était un peu forte et luttait en
permanence contre les kilos qu’elle dissimulait sous
de strictes robes noires.
Elle n’avait aucun travail urgent à finir et
Walkowski la libéra.
                                      *

Josiane Reblot annonçait dans la lettre sa décision
de mettre fin à ses jours le 24 décembre, la veille de
la naissance de Jésus, afin de ne pas « ajouter à la
souillure infligée au fils de Dieu » – souillure était
vigoureusement souligné de deux traits. Le reste était
une déploration de la perte des valeurs chrétiennes,
une dénonciation de la contraception, de la loi
autorisant l’avortement et l’annonce de châtiments
pires encore que le SIDA, la maladie de la vache
folle, l’Ebola ou la légionellose. Dieu, elle en était
certaine, comprendrait son geste. Elle voulait une
messe de funérailles chantée en latin à Saint-Georges,
une église fréquentée par des intégristes. Elle ne
mentionnait effectivement ni son mari, ni ses enfants,
ni ses petits-enfants. Au bas de la lettre, la date,
« vendredi 24 décembre 1999, 8 heures 30 » et sa
signature.
Un texte dur, glaçant.
Outre l’absence de référence à la famille, quelque
chose gênait Walkowski. Quelque chose qui sonnait
faux. Il resta un moment les yeux fixés sur la feuille
de papier qu’il finit par glisser dans son sous-main.
Puis, il recula son fauteuil, se leva et décrocha son
imperméable. Au moment de fermer la porte, il se
ravisa et alla prendre la photocopie qu’il glissa dans
une poche de sa veste.
Dans le bureau des inspecteurs, René Duroc et
Julien Decarme étaient installés côte-à-côte devant un
écran d’ordinateur.
– J’ai en commandé un au Père Noël, expliqua
Decarme avec une grimace, et j’essaie de me faire
expliquer par René, mais je commence à me
demander si c’est vraiment un cadeau ! – Il désigna
l’ordinateur – Il fait ce qu’il veut !

– C’est une machine qui fait ce qu’on lui
commande, comme toutes les machines, rectifia
calmement Duroc.
– Je dois dire que c’est très joli et plein d’images
colorées qui bougent toutes seules. Et il y a même de
la musique !
Walkowski qui avait résisté longtemps avant
d’accepter un téléphone portable n’avait pas encore
pris la décision de se mettre à l’informatique.
– Que penses-tu du blocage annoncé pour le 31 ?
Duroc faisait défiler sur l’écran des pages de
termes techniques. Il tourna la tête.
– Les disques durs continueront à tourner. La terre
aussi, répondit-il avec le même calme.
Walkowski leur communiqua l’information donnée
par Boustin avant de leur souhaiter un bon Noël. Il
emprunta l’escalier pour descendre dans le hall, salua
Pellet à l’accueil et se rendit sur le parking extérieur où
il avait garé la Safrane. Le ciel était gris, l’atmosphère
humide, la température relativement douce. Les
météorologues n’annonçaient ni froid ni neige pour les
trois jours à venir, mais un gros coup de vent, peut-être
même une tempête. Avant de démarrer, il appela ses fils
pour les prévenir de son départ.
                                                    *
Les jumeaux attendaient devant l’entrée de
l’immeuble du quai Sarrail.

« Jumeaux dizygotes »
avaient-ils dû préciser à chaque début d’année
scolaire aux professeurs surpris de la similitude de
leurs dates de naissance, leur seul point commun en
dehors du bleu clair de leurs yeux.

Paul-Stefan, blond, mince et longiligne, était en deuxième année de droit,
Arnaud-Jan, brun, plus athlétique, en deuxième année de médecine.
Une demi-heure plus tard, ils avaient quitté
l’agglomération et pris la route de la Dombes.

Installé à l’arrière, Le Monde déployé sur les genoux, Arnaud-Jan commentait l’actualité.
– La tempête et le bogue informatique… De
chouettes cadeaux de fin d’année… ou de fin du
monde ! Je propose donc – il adopta un ton
mélodramatique – de nous concentrer sur l’essentiel.
– Walkowski croisa dans le rétroviseur les yeux
malicieux de son fils – Les huîtres d’Isigny et le
canard des Landes !
– Les huîtres, je suis passé les prendre hier à midi,
chez Le Bihan – Yann et Gaëlle Le Bihan étaient
propriétaires du restaurant La Bretagne, derrière la
mairie du 3ème, où Walkowski déjeunait régulièrement
–, et le canard est arrivé avant-hier par la poste avec
un bocal de cèpes de pin.
– Je commence ma concentration, murmura
Arnaud-Jan avec gravité.
Sur le siège avant, Paul-Stephan lisait le
supplément littéraire.
– Il y a justement un article sur l’hédonisme, dit-il.
C’est d’actualité. Signe de crise, apparemment.

– Y est-il question d’huîtres et de canard ? Et
regarde si Ulysse et Maud Artemont sont cités comme
références, demanda Arnaud-Jan.
Paul-Stefan se contenta de sourire.
Ulysse Artemont, commissaire-divisionnaire à Bordeaux, était de la même promotion que  Walkowski. Maud, son épouse, landaise d’origine, réservait chaque année deux canards qu’engraissait pour elle une cousine restée au pays. Il y en avait un
pour la famille Walkowski. De son côté, le commissaire leur faisait livrer du champagne d’un viticulteur de Venteuil.
 

Toujours et encore la peine de mort

A l’approche de la fin de la présidence Trump, les exécutions fédérales s’accélèrent. Si la tradition veut que le gouvernement s’abstienne d’appliquer la peine de mort pendant le passage de flambeau entre le président sortant et son successeur, Donald Trump fait une nouvelle fois exception. Quatre exécutions sont prévues avant le 20 janvier par le ministère de la justice, une première depuis 1889. » (A la Une – Le Monde du 11/12/2020)

Si la majorité des contributions publiées à la suite de l’article est hostile à la peine de mort et aux exécutions, certaines sont partisanes de l’une et approuvent  les autres, comme celles-ci :

« C’est peut-être la moins stupide des décisions prises par Trump en 4 ans… Je ne connais pas les cas en détail, mais finalement sur le principe pourquoi rejeter la peine de mort quand la prison a vie est un châtiment tout aussi inhumain et certainement beaucoup plus coûteux pour l’Etat. »

« Oui, surtout que le cas n’est pas piqué des hannetons. Le jeune criminel a assassiné un couple de pasteurs, rien que ça, qu’il a fait flamber dans leur voiture. Mais comment donc. »

« Si Trump laisse faire les exécutions c’est que cela correspond aux aspirations de sa base. Tous les américains ne sont pas opposés à la peine de mort. Dans tous les cas qui défilent rapidement dans cet article on peut difficilement se faire une idée sur la justification des peines prononcées. Il y a certains cas où cela se justifie peut être. Quand on voit Fourniret chez nous ? Que voulez-vous faire d’un type pareil ? »

« Brandon Bernard a quand même exécuté sa victime en la brûlant vive dans une voiture: c’est un crime horrible. Cette femme est morte d’asphyxie comme toutes les personnes qui sont brûlées vives: le feu absorbe tout l’oxygène autour et la victime meurt d’abord d’asphyxie avant d’être brûlée vive. C’est une mort horrible, lente, moyenâgeuse. Qui plus est enfermée dans le coffre d’une voiture. »
« Je comprends que le journalisme n’aime pas Trump, mais cet assassin a commis un meurtre horrible de sang-froid. »

« Si c’était votre maman ou votre sœur brûlée vive, lentement, dans cette voiture, sans que l’assassin n’ait un quelconque remord et vienne la délivrer, que penseriez-vous des mots employés dans cet article qui minimise ce crime odieux ? » 

« Pourquoi un deuxième long article pour un non-événement ? Pourquoi l’exécution d’une peine devrait-elle être repoussée à l’accession d’un nouveau président ? La justice n’est-elle pas supposée être indépendante ? Vivement que la peine de mort soit rétablie en France ! »

«  « Arbitraire cynique » contre un homme ayant assassiné sa fillette de 2 ans?
Franchement, ces exécutions, ce n’est pas ce que je reprocherai à Trump. Ces gens condamnés n’ont eu aucune pitié, ils ne méritent pas la nôtre. »

« Quand on voit les crimes commis par ces condamnés, on se demande qui peut bien demander leur grâce et organiser leur comité de soutien… »

« Les victimes et leurs entourages ne regretteront pas ces décisions avant tout de  justice. Pardon Mr BADINTER : l’abolitionnisme relève de la seule conscience individuelle. La question ne se pose plus en France : est-ce mieux, est-ce pire ? Et si nous réservions la peine à ceux qui se sont volontairement retranchés de l’humanité ? »

« Franchement la vie de ces horribles personnes n’est pas importante, a part couter un max a la société…genre Fourniret… »

Par ailleurs :

Selon un sondage publié en septembre 2020 par le Parisien :

> 55% des interrogés sont favorables au rétablissement  de la peine de mort.

> 85% des partisans du RN, 71% du LR, forte progression (+31%) chez ceux de LFI et du PCF.

>  catégories : ouvriers 68%, employés 60%, retraités 55%

Dans le même sondage : 82% des français pensent qu’ « on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » avec la même répartition politique que pour le rétablissement de la peine de mort.

Ce n’est pas sans rapport.

                                                                  *

Deux problèmes :

1 – celui de la loi : aux USA, hors crime fédéral, ce sont les Etats qui décident ; vingt-deux ont aboli la peine de mort, les autres exécutent (le Texas en tête) ou installent des moratoires. La Chine est le n°1 des pays exécuteurs, le n° 2 est l’Iran, où un opposant vient d’être pendu (dans l’accusation figure « crime contre Dieu »…).

2 – celui du principe normatif qui donne lieu à des débats sans fin (cf. les contributions et les sondages) parce que la peine de mort est la partie sensible, émotionnelle de la question de la spécificité humaine, question très rarement (jamais ?) abordée, d’où le recours inadéquat au concept d’inhumanité pour qualifier et « expliquer » les crimes.

Les deux problèmes sont liés : ce qui conduit à l’abrogation est généralement appuyé sur des sentiments, des  « valeurs » morales, humanistes ou religieuses, peu importe, auxquelles s’opposent inévitablement d’autres sentiments, d’autres valeurs, de même intensité, invoquées pour le rétablissement de la peine capitale…

Un assourdissant dialogue de sourds.

Si le législateur n’a pas résolu le problème n°2 en votant l’abrogation, c’est parce que son discours n’a été que celui d’un « moment ». Ce fut le cas en septembre 1981, en France.

Il serait tout fait possible de dire, comme certains intervenants : « Après tout, qu’importe qu’un homme ou une femme criminels soient mis à mort ? Pourquoi s’en préoccuper ? ».

Oui… Mais pourquoi cet « après-tout » ne suffit-il pas à régler le problème ?

Qu’est-ce qui ne permet pas de parvenir à un consensus, dans un sens ou dans l’autre ?

Si l’on préfère : qu’est-ce qui empêche que le problème ne se pose plus ? Ou encore, vu sous un autre angle, qu’est-ce qui permet de présenter la peine de mort comme un acte d’humanité en comparaison de la prison perpétuelle ?

Si on s’appuie sur la raison, qu’est-ce que ça peut donner ?

1° tout crime ne peut être qu’humain,

2° la « loi du talion » est celle de la société primitive, celle qui ne dispose pas des outils de compréhension du crime, ou, si l’on veut, qui n’est pas prête à les utiliser. Dans la mesure où elle établit que la mort instituée exorcise ou annule la mort accidentelle ou voulue par un de ses membres, elle établit que son auteur est une entité indissociable, à la fois responsable et coupable.

3 ° le tribunal moderne qui établit des échelles de responsabilités est la négation de la loi du talion.

4° la loi qui établit la peine de mort est donc contradictoire avec ce tribunal puisqu’en présupposant la responsabilité totale du criminel, elle appartient à la loi du talion. 

5° il est également contradictoire de proposer une peine de substitution à la mort, une « perpétuité » qui n’est qu’une métaphore de l’entité de la loi du talion.

6° il faut donc déterminer la peine non par rapport au rejet de la peine de mort (non expliquée mais refoulée), donc non par défaut mais par rapport à l’humanité du juge et du criminel.

Une manière toute personnelle de dire qu’il  n’est besoin ni de peine capitale, ni de chef.

Alaister Campbell, conseiller de T. Blair

Alaister Campbell qui fut conseiller en communication de Tony Blair entre 1994 et 2003, était invité ce 10/12/2020, des Matins de France Culture, une émission animée par le journaliste Guillaume Erner.

Ce Britannique, qui est aussi journaliste et écrivain, est très remonté contre Boris Johnson et Donald Trump dont il dénonce la pratique du mensonge.

Evoquant le Brexit « Il ne faut pas oublier les fausses promesses, il ne faut pas oublier les mensonges »  

Parlant de B. Johnson « Les faits, la vérité l’intéressent beaucoup moins que les jeux qu’il peut jouer avec »

Puis de Trump « Ça fait partie de sa stratégie de mentir ».

La discussion porta aussi sur ses problèmes personnels (« alcoolique, psychotique, dépressif, suicidaire », les propres termes d’A. Campbell) et de son travail auprès de Tony Blair.

L’entretien dura  une quarantaine de minutes et il y eut cependant un événement dont ni l’un ni l’autre ne parlèrent bien qu’il fût et soit toujours une excellente illustration du mensonge en politique.

Au début de l’année 2003, A. Campbell fut un de ceux qui constituèrent le « dossier irakien » qui avait pour but de justifier la guerre que déclencha George W. Bush avec l’appui et le soutien du gouvernement travailliste de Tony Blair. Ce dossier servit de base aux discours de Dick Cheney, de Colin Powell et du président des Etats-Unis.

A un journaliste qui, comme bien d’autres, mettait en doute la réalité des « armes de destruction massive » qu’était censé posséder et produire Saddam Hussein, A. Campbell avait répondu « Allons, vous ne pensez pas sérieusement que nous n’allons rien trouver ! »

On sait que ce dossier (Colin Powell le qualifia, dit-on, de « merde » – shit ? -, ce qui ne l’empêcha pourtant pas de le présenter comme une preuve) fut un mensonge d’Etat, britannique et états-unien.

Je laisse de côté l’indignation dont j’ai déjà dit tout le mal du bien qu’elle est censée produire pour poser ces trois questions :

1° comment celui qui a sciemment contribué à construire un tel faux dont on sait les conséquences, peut-il être audible quand il dénonce les mensonges en politique de B. Johnson et D. Trump ?

2° Comment peut-il s’autoriser lui-même à dénoncer ces mensonges sans dénoncer les siens en même temps ?

3° Enfin comment un journaliste à qui il arrive de se référer à la déontologie et à l’éthique journalistiques, peut-il décider de l’inviter (ou accepter son invitation) en excluant l’évocation d’un tel événement qu’il connaît forcément ?

Ces trois questions se réduisent peut-être à celle-ci : pourquoi G.W. Bush et T. Blair n’ont-ils pas été poursuivis devant un tribunal, national ou international, par exemple pour forfaiture ?

J’ignore ce qu’il en est aux USA – peut-être les lecteurs d’outre-Atlantique ont-ils des informations ?

En Grande-Bretagne,  un rapport de plus de 6000 pages a été publié en 2016 qui incrimine Tony Blair dont l’engagement a entraîné la mort de 179 soldats britanniques.

A la fin de son entretien, A. Campbell fit remarquer, sur le ton d’un discret étonnement, que le Labour (parti travailliste) répugnait désormais à se réclamer de Tony Blair, soulignant, avec une ironie tout aussi discrète, qu’il constituait la seule parenthèse travailliste dans la longue séquence des succès conservateurs, dont celui de Boris Johnson dont il n’aime ni l’allure, ni ses mensonges en politique.

D.Trump et la Cour Suprême

« L’une [des plaintes] portée par l’élu républicain de la Chambre des représentants Mike Kelly, contestait la légalité des votes par correspondance en Pennsylvanie. Après son rejet par la cour suprême de cet Etat-clé, les plaignants s’étaient tournés en urgence vers la Cour suprême des Etats-Unis pour lui demander de geler toutes les opérations électorales le temps qu’ils développent leur argumentaire.

En leur opposant une fin de non-recevoir, les neuf juges de la Cour suprême mettent un terme à cette procédure et signifient qu’ils n’ont pas l’intention de se mêler des litiges postélectoraux. M. Trump avait pourtant espéré que la haute cour, qu’il a profondément remaniée, interviendrait en sa faveur. Dès le lendemain du scrutin, il disait vouloir la saisir. »   (Le Monde du 9/12/2020)

Cette fin de non-recevoir – apparemment unanime – témoigne de la reconnaissance d’un principe de droit élémentaire : la justice a besoin de faits. En l’occurrence, il n’y en a pas qui pourraient permettre de prendre en considération l’hypothèse de la fraude électorale massive invoquée par D. Trump qui attendait une  autre réponse de la majorité des juges, en particulier des trois qu’il a nommés, dont, tout récemment,  Amy Coney Barret.

C’est de cette seule reconnaissance dont témoigne cette fin de non-recevoir.

Qu’en sera-t-il des décisions de la Cour  lorsque le problème ne concernera pas ce principe ou ceux qui sont gravés dans le marbre de la constitution, mais les  convictions ? Par exemple pour l’IVG ou la possession d’armes ?

Ces deux problèmes ressortissent à des choix déterminés par des critères appuyés sur des convictions personnelles, éthiques, morales, religieuses…

« Les juges ne peuvent pas dire : “J’ai un but dans ma vie, j’adore ou je déteste les armes à feu, j’aime ou je déteste l’avortement” et imposer leur volonté comme des monarques », a déclaré Amy Coney Barrett, lors de son audition, mi-octobre, devant le Sénat des Etats-Unis.

Lorsqu’elle a fait cette déclaration, il était de notoriété publique qu’elle était fervente catholique, proche de mouvements religieux charismatiques comme  People of Praise, favorable à la possession d’armes et hostile à l’avortement.

Elle en a évidemment le droit.

Ce type de déclaration, caricaturale dans la forme et qui nie la réalité de la subjectivité, est le signe de l’hypocrisie au sens premier de « jugement en-dessous », autrement dit de dissimulation.

La réponse qui serait en accord avec l’esprit prétendu d’objectivité qu’elle affirme aurait été : je suis pour la possession des armes et contre l’avortement, et je jugerai au cas par cas en confrontant mon point de vue à celui de mes collègues, notamment ceux qui en ont un opposé au mien.

Mais un tel discours est antinomique du dogmatisme, entre autres religieux… et c’est précisément l’absence de ce discours qui permet de le reconnaître.

D. Trump, A. Coney Barrett se rejoignent sur le rejet viscéral et primaire du commun qu’ils expriment sous les formes extrêmes du capitalisme pour l’un, de la croyance religieuse pour l’autre.

Reste à savoir si l’inconséquence d’une telle requête d’un Président à la Cour suprême témoigne d’une infantile erreur de siècle, ou si elle est une expression du danger signifié par l’ampleur de son électorat.

La catastrophe et la Une des médias

Le train qui arrive à l’heure n’est jamais à la Une des médias parce qu’un voyage « sans histoires » délivre le message de fin heureuse et qu’il est la métaphore du voyage personnel, celui de notre vie, dont nous connaissons la fin qui n’est pas perçue précisément comme heureuse.

Nous vivons depuis l’âge de trois ou quatre ans sur le volcan en activité de la tragédie individuelle et commune à notre espèce.

Le fait-divers dramatique, plus généralement le « ce qui ne va/marche pas » constituent l’essentiel des informations médiatiques qui nous sont données à lire et à entendre parce qu’ils sont, outre leur fréquence, la dimension tragique de notre existence.

Le degré d’ambivalence de leur intérêt est en rapport avec notre corps. Ils sont d’autant plus attirants qu’ils en sont plus proches sans le mettre en jeu.

Le corps engagé dans l’événement dramatique est celui de l’autre et le fait divers où il évolue nous sert d’exorcisme.

 C’est ainsi, qu’à l’opposé du fait-divers dramatique, le train heureux qui arrive à l’heure où ni nous ni nos proches ne sont montés ne suscite pas d’intérêt.

« Le malheur des uns fait le bonheur des autres » est, comme le sont en général les proverbes censés exprimer une sorte de sagesse populaire, un leurre idéologique, ici à visée réconfortante : non, je ne suis pas heureux du malheur de l’autre, mais éventuellement soulagé, seulement soulagé et provisoirement, de ma peur.

L’épicurisme, qui invite à limiter les risques, est la forme la plus élaborée de ce « bonheur ». La félicité épicurienne réside dans l’absence de mal : quand, du haut de la falaise où je suis à l’abri, je vois le navire pris dans la tempête, je ne me réjouis pas de la souffrance des marins, mais du bonheur de ne pas être sur le bateau, dit l’épicurien.

La jalousie est l’expression du même problème mais à l’envers : le bonheur de l’autre, s’il ne fait pas le malheur de l’un (le proverbe ne pousse pas le cynisme jusque-là), peut quand même être source de souffrance pour celui dont l’appétence pour le drame est proportionnelle à sa difficulté à accepter le tragique de sa condition.

Autrement dit, le drame que vit l’autre en tant qu’inconnu de la même espèce, est un ersatz de la tragédie humaine, en l’occurrence la mienne, et s’il occupe prioritairement la Une des médias, c’est peut-être parce qu’il joue un rôle comparable à la catharsis aristotélicienne de la tragédie jouée sur la scène du théâtre.

Ce qui implique que les médias « sérieux » existeraient pour cette catharsis.

Les autres, ceux qui privilégient le choc des photos, comme la presse-people et  celle dite à « sensations », exploitent la confusion assez répandue du réel tragique de l’existence avec la tristesse, en proposant, dans un univers dépourvu de mouvement, des instantanés de joie factice et figée sur papier glacé.

Ils jouent, à un degré différent et sur le mode de l’information, un rôle comparable à celui de l’histoire/ blague : comme le burlesque, mais à un tout autre niveau, elle présente un récit qui se rit du tragique dans ce qui pourrait  être une parodie de l’épopée où l’on ne rit jamais parce qu’elle est affaire de dieux et que le rire est le propre de l’homme.

Par-delà Maduro et Trump

« Ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela est une imposture et une mascarade, pas une élection.  Les résultats annoncés par le régime illégitime de Nicolas Maduro ne refléteront pas la volonté du peuple vénézuélien », a écrit dimanche le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, sur Twitter. (Le Monde du 7/12/2020)

L’élection vénézuélienne (près de 70% d’abstention) et la réaction des USA sont deux nouvelles et tristes expressions du déni de deux échecs : celui d’une conception communiste du rapport individu/commun et celui de son refus par le capitalisme, en particulier sous la forme actuelle du néolibéralisme.

Autrement dit, Maduro et Trump, entre autres, représentent sous les traits de la caricature, l’impasse dans laquelle se trouve l’humanité confrontée à une crise existentielle aiguë depuis que l’implosion de l’expérience soviétique, à la fin des années 80,  a révélé que ce communisme ne constituait pas une alternative possible.

Si elles pointent des obstacles concrets indiscutables (revendiqués par ceux qui les ont dressés), les explications de l’échec du Venezuela par l’embargo US ne sont pas pertinentes, pas plus que pour Cuba, dans le sens où elles laissent entendre que la réussite du rapport apaisé commun/individu dépendrait des seuls critères économiques, (= l’infrastructure de Marx), ce qui a conduit au fiasco soviétique.

En-deçà des intentions politiques affichées, l’embargo capitaliste signifie de manière objective, que le rapport communiste « classique » individu/commun est erroné.

L’échec de ces expériences (quelles que soient les intentions de ceux qui les ont initiées – Lénine, Castro, Chavez… qu’il serait absurde de réduire à des calculateurs égoïstes) tient dans le déni de ce qui constitue notre spécificité et son corollaire, à savoir l’établissement d’une transcendance de type religieux qui ne dit pas son nom, incarnée non par l’homme providentiel (il peut être démis, accusé, éliminé par ses camarades) mais par Le Parti infaillible en tant qu’expression objective d’une loi historique.

Autrement dit, la contradiction entre communisme et capitalisme (la confrontation Maduro / Trump n’en est que l’illustration dérisoire) est l‘expression, sous deux formes opposées, du même déni.

Celui du communisme, accompagné d’un discours social fortement émotionnel, repose sur la résolution prétendue du rapport individu/commun par la modification de l’infrastructure considérée comme essentielle, alors que celui du capitalisme, accompagné d’un discours appuyé sur une implicite loi de nature, repose sur la prééminence de l’individu opposé au commun réduit à la représentation qu’en donne le communisme.

Un cercle vicieux.

Le communisme transfère l’individu (dont est ignorée la solitude) dans la masse populaire en rejetant le concept de propriété capitaliste.

Le capitalisme donne la prééminence à l’individu dont il exorcise la solitude par le substitut de propriété/accumulation d’objets : cette propriété étant à la portée toute relative de chacun, il crée ainsi l’illusion qu’il est la meilleure sinon la seule forme d’existence individuelle et sociale possible

L’un et l’autre nourris de transcendance [implicite (le Parti) ou explicite (Dieu)], constituent le premier élément d’une dialectique non encore reconnue comme telle dont le second est la spécificité humaine (conscience de sa fin et discours de cette conscience).

Révélée et explicitée par la philosophie souvent réduite à un ésotérisme, cette spécificité suscite toujours et encore la peur qui nourrit les deux dénis.

On peut cependant percevoir aujourd’hui les signes de sa prise en compte dans l’importance croissante des publications d’initiation à la philosophie pour les enfants. (cf. les sites sur Internet)

Il faudra sans doute encore du temps pour que cette spécificité soit considérée et admise comme le second élément d’une dialectique.

Quand elle le sera, elle signifiera alors la négation des deux dénis, communiste et capitaliste.

S’il est impossible de savoir ce qui résultera de cette contradiction, il est difficile d’en imaginer une autre.

Le monopole du cœur

Le débat qui eut lieu entre Valéry Giscard d’Estaing qui vient de mourir à 94 ans et François Mitterrand (1916-1996) avant le second tour de l’élection présidentielle de 1974 reste marqué par cette réplique :

 « Je trouve blessant et choquant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. Non, vous ne l’avez pas. J’ai un cœur comme le vôtre et qui bat à sa cadence comme le vôtre (…) »

Giscard gagna l’élection de 424 599 voix (1,62% des 26 367 907 suffrages exprimés) et certains analystes dirent que le « vous n’avez pas le monopole du cœur » en fut sans doute la raison.

Au-delà de l’anecdote, cette réplique est une illustration d’une propriété du langage : celle de révélateur de cohérence.

On a aujourd’hui connaissance des fiches qui ont aidé Giscard à préparer ce débat. Brillant ministre de l’économie et des finances, il était perçu comme le candidat des riches, et un de ses  conseillers en communication mit l’accent sur le « cœur ». Il était important, suggérait-il et de manière explicite, qu’il tente de corriger l’impression de froideur qu’il créait en recourant au cœur.

Restait à en attendre l’occasion.

Mitterrand la lui fournit par un couplet généreux sur les pauvres pour qui il revendiquait le droit de vivre qu’interdisait, disait-il, la politique de droite, en particulier les avantages fiscaux consentis aux riches précisément par son adversaire.

L’habileté de l’un à saisir l’occasion pour lancer sa petite phrase – elle aurait pu se retourner contre lui –  fut le révélateur du défaut de cohérence de l’autre.  

L’habileté réside dans le vous (n’avez pas le monopole…) dont, le Monsieur Mitterrand qui suit, précise l’identité : le cœur dont il est question est celui de l’homme, le cœur « qui bat à sa cadence » dont la dimension biologique  est la métaphore de la générosité qu’une implicite pudeur associée à la modestie interdit de nommer. En clair : je suis altruiste et généreux, comme vous, mais par pudeur, je me contente d’évoquer l’organe où sont censés résider les sentiments. Tout le monde comprendra  que  j’ai moi aussi, autant que vous, le souci des autres.

Et l’on entend, en off, Mitterrand murmurer un bien sûr qui le trahit : c’est ce « bien sûr », en d’autres termes la réponse qu’il ne donne pas qui est révélatrice d’un défaut de cohérence et, peut-être, la cause de sa défaite.

Par sa formule,  Giscard se présentait comme une personne dont la valeur était mise en cause par un personnage prétentieux, vaniteux, « blessant ».  Voyez, dit-il en substance, la méchanceté de mon adversaire qui dénie son humanité à l’homme privé que je suis.

La seule réponse pertinente du candidat socialiste représentant la gauche à l’époque unie sur un Programme commun de gouvernement, aurait été d’affirmer hautement qu’il avait ce monopole du cœur, non évidemment en tant qu’individu, mais en tant que porte-parole de ces pauvres dont il venait d’évoquer les difficultés de vie et pour lesquels il proposait une autre politique. Bref, que son adversaire jouait avec le mot pour ne pas avoir à reconnaître le réel : la contradiction essentielle entre capitalisme dont lui, Giscard, et quel que fût son rythme cardiaque, était le serviteur, et altruisme dont lui, Mitterrand, était le garant, non parce que son cœur battait sur un rythme différent, mais parce qu’il était socialiste.

L’absence de cette réponse politique, la seule qui fût cohérente avec le problème du « cœur » signifia, en ce printemps 1974, un hiatus entre la conviction affichée et la conviction profonde du candidat socialiste de l’union de la gauche.

V. Giscard fut donc élu.

Ses invitations à dîner chez les simples particuliers, celle des éboueurs conviés à manger un croissant à l’Elysée, ses prestations d’accordéoniste, de skieur et de footballeur, ses causeries devant la cheminée, en compagnie de son épouse et de son chien, sa connivence ahurissante avec l’empereur Bokassa 1er… révélèrent soit que la pudeur affichée lors du débat n’était qu’un exercice de style, soit qu’elle devait être transgressée par un opportunisme démagogique, soit les deux.

Ces paradoxes non résolus entachèrent les réformes qu’il fit voter – le droit à l’IVG, le divorce par consentement mutuel, la majorité à 18 ans… – d’un soupçon inaltérable.

Peut-être avait-il besoin pour se croire aimé, de signes émis par le public dont Barbara chantait, dans et pour son malheur, qu’il était sa « plus belle histoire d’amour » ?

La réponse, dont il ne se remit pas et qu’il essaya vainement d’annuler, arriva en 1981.