Conte de Noël (1)

C’est un roman dont l’intrigue se déroule au moment de Noël 1999. Un roman n’est pas un conte, mais comme celui-ci nous ramène à la fin du siècle dernier, au moment où l’on craignait que les ordinateurs ne parvinssent pas à faire tourner les aiguilles de leurs horloges internes jusqu’à 2000, et que nous vivons par contraste aujourd’hui une période lisse, calme et paisible où nous rions beaucoup de ces peurs infondées et puériles – ah ! ah !  ah ! –, cette histoire – ne vous laissez pas trop impressionner par le titre ni les événements… quoique… hum…  attendez la fin, si toutefois l’écran ne vous tombe pas des mains – … où en étais-je ? Ah… oui, il est donc tout à fait possible de soutenir la thèse qu’il s’agit bien d’un conte. Si vous avez bien suivi le raisonnement.

Un feuilleton donc où vous retrouverez Walkowski.

La mise en page est un peu particulière : j’avais conservé le document en mode PDF, l’ai transformé en mode Word, sans toutefois parvenir à modifier ladite mise en page qui a le grand avantage de ressembler à celle d’un conte. N’est-ce pas ?

                                             Le massacre des innocents

                                                         Prologues

Vendredi 31 décembre 1999 – 17heures –
Quai Sarrail – Lyon
Paul-Stefan et Arnaud-Jan Walkowski bouclaient
leurs sacs quand leur père téléphona pour annoncer
qu’il quittait le siège de la police judiciaire.
– Pas de crime en vue ? demanda Arnaud-Jan en
échangeant un regard avec son frère.
– Pas pour le moment.
– On est prêts, on t’attend en bas.
Il raccrocha.
– Tu le prends ? demanda Paul-Stefan en
désignant le paquet rectangulaire entouré d’un
papier-cadeau posé sur son lit.
– J’ai encore une place.
Arnaud-Jan installa le paquet bien à plat sur les
vêtements avant de tirer la fermeture Eclair.
Ils enfilèrent leur blouson, empoignèrent leurs
sacs, donnèrent un tour de clef et commencèrent à
descendre les trois étages.
Les réverbères s’allumaient sur le quai. Le froid était  vif, l’air sec, et les premiers nuages apparaissaient au-dessus de Fourvière.

 La météo annonçait d’importantes
chutes de neige pour la nuit et le lendemain.
        

Samedi 1er janvier 2000 – 1h10 – Maternité
de l’hôpital de la Croix-Rousse – Lyon
L’infirmière trouva la jeune maman de la chambre 2
assise sur son lit, l’air égaré, disant qu’on lui avait volé
son bébé. Une dépression assez courante après un
premier accouchement. Elle lui expliqua calmement une
nouvelle fois pourquoi on l’avait installé dans la
nursery pour la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et
resta auprès d’elle le temps qu’elle se rendorme.
Dans le couloir, elle nota sur son carnet l’heure et
le numéro de la chambre pour le cahier de service.
Au passage, elle entrouvrit la porte de la 3. La
jeune femme, qui avait choisi d’allaiter malgré l’avis
défavorable du médecin, avait éprouvé de vives
douleurs aux seins en début de soirée. Elle dormait
paisiblement, mais elle s’était découverte et
l’infirmière entra pour remonter le drap.
En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau.
Le nouveau-né, couché sur le dos, lui parut étrangement pâle.

Elle souleva la couette, et plaqua sa main sur sa bouche pour ne pas hurler.

****

Huit jours plus tôt. Vendredi 24 décembre 1999 –
16h30 – Lyon – Siège de la PJ.

Depuis l’affaire Leriche-Vissoux jugée aux assises
de septembre, les médias avaient accordé une large
place au débat sur la légitime défense. Le verdict
avait suscité des réactions passionnelles dans
l’opinion et de violentes polémiques politiques.
La hiérarchie catholique mettait en garde contre le
laxisme moral ; si elle ne les approuvait pas, elle
disait comprendre, en toute charité chrétienne, les
intégristes qui appelaient à manifester devant le
ministère de la justice.

Certains éditorialistes
rappelaient que ces mêmes farouches Gardes Noirs du
caractère divin et sacré de La Vie avaient incendié
onze ans auparavant le cinéma Saint-Michel qui
projetait le film de Martin Scorsese La Dernière
Tentation du Christ
, infligeant ainsi des blessures plus
ou moins graves à treize personnes.
La droite parlementaire avait réclamé la démission
de la ministre de la justice au motif que le parquet
n’avait pas fait appel d’un jugement dont ils
estimaient qu’il violait la loi.
De son côté, l’extrême droite dénonçait ce qu’elle
appelait la déliquescence de l’institution judiciaire ;
elle présentait le juge de Lavour et le commissaire
Walkowski comme de dangereux idéologues,
signalant au passage que l’un était d’origine italienne,
l’autre polonaise.
Le chef de l’Etat, qui escomptait tirer un bénéfice
électoral de la cohabitation avec la gauche, se gardait
de prendre ouvertement parti tout en laissant dire en
sous-main qu’il déplorait l’incurie de la garde des
Sceaux. Le gouvernement faisait bloc avec elle et une
pétition avait été lancée par des intellectuels et des
juristes pour expliquer en quoi le verdict témoignait
d’une évolution positive du droit.
En décembre, le centre d’intérêt s’était
progressivement déplacé vers des préoccupations
d’une autre nature. Plus on approchait du troisième
millénaire, plus se multipliaient les annonces
catastrophistes. L’an deux mille suscitait les mêmes peurs que celles de l’an
mille dont les historiens rappelaient pourtant qu’elles
n’étaient qu’une légende. A ces peurs s’ajoutait
l’éventualité d’un gigantesque bogue informatique
dans la nuit de la saint-Sylvestre : à minuit,
affirmaient certains spécialistes ou prétendus tels, les
ordinateurs se bloqueraient sur le nombre 1999,
provoquant la paralysie générale des systèmes
d’information et de communication, et de tout ce qui
était géré par l’informatique.
                                           *

Walkowski attendait un appel de l’inspecteur Boustin.

Depuis l’appel de son fils, une femme avait été retrouvée morte par son mari, chez elle, à Francheville, dans la banlieue ouest de Lyon. Selon le  rapport de la gendarmerie locale, le décès était dû à
une overdose délibérée d’antidépresseur ; la femme
avait laissé une lettre pour expliquer son geste et le
suicide ne faisait aucun doute.
Dès que l’inspecteur aurait confirmé, il rentrerait chez lui, dans la Dombes après être passé prendre Arnaud-Jan et Paul-Stephan, quai Sarrail.

Pauline avait fermé son cabinet à midi et commencé les préparatifs.
Judith, la compagne de Paul-Stephan, étudiante en
seconde année de classe préparatoire au lycée
Lalande de Bourg-en-Bresse, viendrait l’aider après
son dernier cours.
La perspective du réveillon reléguait au second
plan le drame dont il venait de noter la référence dans
son agenda de bureau.
Il posa son stylo et s’appuya contre le dossier du
fauteuil.
Noël avait perdu son sens religieux depuis le jour
où son père avait décroché du mur de la salle à
manger le crucifix apporté de Pologne par sa famille
en 1940 dans les bagages de l’exil.
Il avait alors dix ans, et il revoyait la scène comme
si elle s’était déroulée la veille.

Le sermon d’une messe dominicale critiquant une grève avait agi comme un détonateur. Tadeusz Walkowski était revenu de l’église à grandes enjambées, le regard figé par une colère froide. Il avait tiré une chaise,
quitté ses chaussures noires impeccablement cirées,
était monté sur le siège pour décrocher le crucifix, et
après un regard de défiance adressé à sa femme et à
son fils, avait enfilé ses galoches pour se rendre au
jardin. Il y avait, tout au fond, derrière la cabane des
outils, un endroit où on brûlait les déchets.
Chaque fois qu’il se rappelait cet événement,
Pierre Walkowski retrouvait intact le malaise qu’il avait
éprouvé alors, comme un vertige au bord d’un
précipice. Sa mère qui ne l’avait pas quitté des yeux
s’était approchée et avait posé sa main sur son épaule.
Il avait levé vers elle une figure inquiète et elle lui
avait simplement dit de sa voix calme qu’elle
approuvait le geste.
Ils l’avaient laissé libre. Il était retourné au
catéchisme et à la messe, mais il s’était vite rendu
compte que, pour lui aussi, Dieu, la religion et les
prêtres, c’était fini. Il n’avait plus remis les pieds dans
une église et avait rayé le verbe croire de son vocabulaire.
                                           *

Ses parents avaient pourtant maintenu la tradition de la
Wigilia du vingt-quatre décembre avec ses plats
traditionnels : le potage en entrée, suivi des pierozki –
des raviolis farcis aux champignons –, puis la carpe
en gelée, et, pour finir, la kutia – un mélange de
pavot, de noix de miel et de raisins – accompagnée de
zoldkowa gorzka – des petits gâteaux secs à l’orange
parfumés de vodka. Si la crèche était restée au grenier
dans son carton, l’oplatek, le pain azyme signe de
réconciliation avec soi-même et les autres, était
toujours offert aux parents et amis. Le sapin occupait
un coin de la salle à manger, avec son étoile au
sommet, ses guirlandes, ses boules et ses bougies
instables aux flammes vacillantes à surveiller. Les
paquets enrubannés disposés sous les branches étaient
ouverts avant de passer à table. Depuis toujours,
Pierre savait que les deux cadeaux qu’il découvrait au
retour des trois messes de minuit avaient été achetés,
l’un par ses parents, l’autre par son parrain. Pas
question de faire intervenir le petit Jésus, encore
moins le Père Noël, sa hotte et son traîneau. Chaque
année le même rituel, jusqu’au coup de poussier du 3
mai 1968, à Roche-la Molière. Tadeusz avait été l’une
des six victimes. Maria était morte de chagrin
quelques mois plus tard.
Le vingt-quatre décembre 1967, six mois avant le
drame, Pauline Lanneau avait été conviée à ce qui
devait être la dernière Wigilia dans la maison du
coron. Elle venait de rencontrer Pierre Walkowski.
Chez elle, Noël était une fête profane liée au solstice
d’hiver. Adeptes de la philosophie matérialiste,
Florimond et Véra Lanneau avaient été membres du
parti communiste avant de le quitter discrètement en
1956, sans rien renier des valeurs pour lesquelles ils
s’y étaient engagés. Depuis que Florimond avait pris
sa retraite – il avait été médecin des mineurs pendant
près de quarante ans –, le couple vivait à Bonnieux,
un village accroché au pied du petit Luberon. Pierre et
Pauline s’étaient mariés dès qu’elle avait eu terminé
sa spécialisation en psychiatrie, et elle avait été
d’accord pour perpétuer la tradition du réveillon. Ils
l’avaient adapté à leurs goûts en conservant l’oplatek,
symboliquement disposé sur une table dans l’entrée
de leur maison.

La sonnerie du bloc téléphonique le ramena à la
réalité. Sa secrétaire lui annonçait Boustin.

– Je t’écoute, Damien.
– C’est bien un suicide, patron. La femme s’appelle Josiane Reblot. Elle a avalé deux boîtes d’anafranil, un antidépresseur prescrit par son
généraliste. J’ai les ordonnances sous les yeux. Elle explique dans sa lettre comment elle a stocké les comprimés et pourquoi elle a décidé de se suicider. J’ai comparé l’écriture avec d’autres lettres : il n’y a
aucun doute, c’est bien elle qui l’a écrite.
– Tu peux me résumer ce qu’elle dit ?
– En gros, personne ne croit plus en rien, Noël
n’est plus qu’une vaste foire commerciale, tout fout le
camp, le monde va à la catastrophe, la vie est devenue
impossible. Genre foi exaltée, si vous voyez ce que je
veux dire. Elle veut des funérailles à Saint-Georges
avec une messe en latin.
– Sa situation familiale ?
– Quarante-sept ans, mariée, cinq enfants, nés à un
an d’intervalle, le dernier a vingt-deux ans, il est
étudiant en pharmacie, les quatre autres sont mariés,
avec de bonnes situations. Six petits-enfants au total.
Aux dires du mari, tout le monde s’entend bien et ils
se voient régulièrement. Lui est sous-directeur d’une
petite banque privée à Lyon, ils sont propriétaires de
leur maison et n’ont pas de difficultés financières. Je
serais tenté de dire qu’elle avait tout pour être
heureuse, mais il faut croire que ça ne suffit pas.
– Tu connais mon avis sur la question.
– Oui, je sais, mais quand même ! Et puis cette
lettre où elle ne parle ni de son mari ni de ses enfants
ni de ses petits-enfants ! Le mari, je vous laisse
imaginer dans quel état il est ! D’habitude, il déjeune
sur son lieu de travail, mais il avait pris sa demi-journée pour Noël et il l’a trouvée en rentrant vers midi et demi. Il a tout de suite appelé le SAMU qui
n’a pu que constater le décès. La dépression de sa
femme l’inquiétait, mais de là à s’imaginer qu’elle
allait se tuer ! En plus, la veille de Noël ! Ses enfants
arrivent demain et ils ne sont pas encore au courant.
– Anselme est encore là ?
– Oui. Il a fini avec elle, il s’occupe du mari.
– Tu peux me le passer ?
– Je suis dehors. Le temps de rentrer.
Il entendit des bruits de pas, de porte, puis Boustin
qui s’adressait au légiste.
– Commissaire ?
– Bonjour, docteur. Boustin m’a dit l’essentiel. Votre diagnostic ?
– Un instant… – Il parlait à voix basse. Walkowski
l’entendit s’éloigner, fermer une porte – C’est un
suicide médicamenteux. Les symptômes sont nets. Le
décès a dû survenir vers dix heures.
– Rien de particulier ?
– Non. Je vous communiquerai les résultats de
l’autopsie lundi en fin de matinée.
– Je vous remercie. Vous pouvez me repasser Boustin ?
Encore des bruits de pas, un chuchotement et à nouveau la voix de l’inspecteur.
– Oui ?
– Envoie-moi une photocopie de la lettre. Après, tu
rentres chez toi. Ton rapport peut attendre jusqu’à
lundi. Bon Noël.
– A vous aussi, patron. Reblot a un fax, je vais lui
demander de l’utiliser.
                                         *
Quelques minutes plus tard, Lucie Marette
apportait la photocopie de la lettre. Elle s’était
organisée pour prendre une semaine de congés et,
depuis le matin, il la sentait, comme lui, ailleurs.
– Vous passez Noël en famille, Lucie ?
– Ce soir, j’ai mon neveu. – Elle eut un sourire –
Celui qui m’a appris à faire les cocottes en papier,
vous vous rappelez ?
Il se rappelait, en effet. Chaque matin, à huit
heures trente, il partageait avec elle un café en consultant
l’agenda, et il la revoyait, d’ordinaire plutôt réservée,
s’appliquant comme une petite fille à plier le papier
d’emballage doré du carré de chocolat. Elle avait
contemplé avec une tendresse amusée la cocotte
posée en équilibre sur le bureau. – Elle est mignonne,
vous ne trouvez pas ? avait-elle demandé d’une voix
qu’il ne lui connaissait pas.
– Il finit sa licence de management, ici, à Lyon.
Ses parents arrivent demain de Strasbourg et je repars
avec eux jusqu’au 1er. Ma belle-sœur est d’origine
alsacienne, elle aime faire la cuisine, c’est un vrai
cordon-bleu… et – ses yeux pétillaient – j’aime les
vins d’Alsace, surtout les vendanges tardives ! J’en
serai quitte pour un régime !
Lucie Marette était un peu forte et luttait en
permanence contre les kilos qu’elle dissimulait sous
de strictes robes noires.
Elle n’avait aucun travail urgent à finir et
Walkowski la libéra.
                                      *

Josiane Reblot annonçait dans la lettre sa décision
de mettre fin à ses jours le 24 décembre, la veille de
la naissance de Jésus, afin de ne pas « ajouter à la
souillure infligée au fils de Dieu » – souillure était
vigoureusement souligné de deux traits. Le reste était
une déploration de la perte des valeurs chrétiennes,
une dénonciation de la contraception, de la loi
autorisant l’avortement et l’annonce de châtiments
pires encore que le SIDA, la maladie de la vache
folle, l’Ebola ou la légionellose. Dieu, elle en était
certaine, comprendrait son geste. Elle voulait une
messe de funérailles chantée en latin à Saint-Georges,
une église fréquentée par des intégristes. Elle ne
mentionnait effectivement ni son mari, ni ses enfants,
ni ses petits-enfants. Au bas de la lettre, la date,
« vendredi 24 décembre 1999, 8 heures 30 » et sa
signature.
Un texte dur, glaçant.
Outre l’absence de référence à la famille, quelque
chose gênait Walkowski. Quelque chose qui sonnait
faux. Il resta un moment les yeux fixés sur la feuille
de papier qu’il finit par glisser dans son sous-main.
Puis, il recula son fauteuil, se leva et décrocha son
imperméable. Au moment de fermer la porte, il se
ravisa et alla prendre la photocopie qu’il glissa dans
une poche de sa veste.
Dans le bureau des inspecteurs, René Duroc et
Julien Decarme étaient installés côte-à-côte devant un
écran d’ordinateur.
– J’ai en commandé un au Père Noël, expliqua
Decarme avec une grimace, et j’essaie de me faire
expliquer par René, mais je commence à me
demander si c’est vraiment un cadeau ! – Il désigna
l’ordinateur – Il fait ce qu’il veut !

– C’est une machine qui fait ce qu’on lui
commande, comme toutes les machines, rectifia
calmement Duroc.
– Je dois dire que c’est très joli et plein d’images
colorées qui bougent toutes seules. Et il y a même de
la musique !
Walkowski qui avait résisté longtemps avant
d’accepter un téléphone portable n’avait pas encore
pris la décision de se mettre à l’informatique.
– Que penses-tu du blocage annoncé pour le 31 ?
Duroc faisait défiler sur l’écran des pages de
termes techniques. Il tourna la tête.
– Les disques durs continueront à tourner. La terre
aussi, répondit-il avec le même calme.
Walkowski leur communiqua l’information donnée
par Boustin avant de leur souhaiter un bon Noël. Il
emprunta l’escalier pour descendre dans le hall, salua
Pellet à l’accueil et se rendit sur le parking extérieur où
il avait garé la Safrane. Le ciel était gris, l’atmosphère
humide, la température relativement douce. Les
météorologues n’annonçaient ni froid ni neige pour les
trois jours à venir, mais un gros coup de vent, peut-être
même une tempête. Avant de démarrer, il appela ses fils
pour les prévenir de son départ.
                                                    *
Les jumeaux attendaient devant l’entrée de
l’immeuble du quai Sarrail.

« Jumeaux dizygotes »
avaient-ils dû préciser à chaque début d’année
scolaire aux professeurs surpris de la similitude de
leurs dates de naissance, leur seul point commun en
dehors du bleu clair de leurs yeux.

Paul-Stefan, blond, mince et longiligne, était en deuxième année de droit,
Arnaud-Jan, brun, plus athlétique, en deuxième année de médecine.
Une demi-heure plus tard, ils avaient quitté
l’agglomération et pris la route de la Dombes.

Installé à l’arrière, Le Monde déployé sur les genoux, Arnaud-Jan commentait l’actualité.
– La tempête et le bogue informatique… De
chouettes cadeaux de fin d’année… ou de fin du
monde ! Je propose donc – il adopta un ton
mélodramatique – de nous concentrer sur l’essentiel.
– Walkowski croisa dans le rétroviseur les yeux
malicieux de son fils – Les huîtres d’Isigny et le
canard des Landes !
– Les huîtres, je suis passé les prendre hier à midi,
chez Le Bihan – Yann et Gaëlle Le Bihan étaient
propriétaires du restaurant La Bretagne, derrière la
mairie du 3ème, où Walkowski déjeunait régulièrement
–, et le canard est arrivé avant-hier par la poste avec
un bocal de cèpes de pin.
– Je commence ma concentration, murmura
Arnaud-Jan avec gravité.
Sur le siège avant, Paul-Stephan lisait le
supplément littéraire.
– Il y a justement un article sur l’hédonisme, dit-il.
C’est d’actualité. Signe de crise, apparemment.

– Y est-il question d’huîtres et de canard ? Et
regarde si Ulysse et Maud Artemont sont cités comme
références, demanda Arnaud-Jan.
Paul-Stefan se contenta de sourire.
Ulysse Artemont, commissaire-divisionnaire à Bordeaux, était de la même promotion que  Walkowski. Maud, son épouse, landaise d’origine, réservait chaque année deux canards qu’engraissait pour elle une cousine restée au pays. Il y en avait un
pour la famille Walkowski. De son côté, le commissaire leur faisait livrer du champagne d’un viticulteur de Venteuil.
 

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