Le monopole du cœur

Le débat qui eut lieu entre Valéry Giscard d’Estaing qui vient de mourir à 94 ans et François Mitterrand (1916-1996) avant le second tour de l’élection présidentielle de 1974 reste marqué par cette réplique :

 « Je trouve blessant et choquant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. Non, vous ne l’avez pas. J’ai un cœur comme le vôtre et qui bat à sa cadence comme le vôtre (…) »

Giscard gagna l’élection de 424 599 voix (1,62% des 26 367 907 suffrages exprimés) et certains analystes dirent que le « vous n’avez pas le monopole du cœur » en fut sans doute la raison.

Au-delà de l’anecdote, cette réplique est une illustration d’une propriété du langage : celle de révélateur de cohérence.

On a aujourd’hui connaissance des fiches qui ont aidé Giscard à préparer ce débat. Brillant ministre de l’économie et des finances, il était perçu comme le candidat des riches, et un de ses  conseillers en communication mit l’accent sur le « cœur ». Il était important, suggérait-il et de manière explicite, qu’il tente de corriger l’impression de froideur qu’il créait en recourant au cœur.

Restait à en attendre l’occasion.

Mitterrand la lui fournit par un couplet généreux sur les pauvres pour qui il revendiquait le droit de vivre qu’interdisait, disait-il, la politique de droite, en particulier les avantages fiscaux consentis aux riches précisément par son adversaire.

L’habileté de l’un à saisir l’occasion pour lancer sa petite phrase – elle aurait pu se retourner contre lui –  fut le révélateur du défaut de cohérence de l’autre.  

L’habileté réside dans le vous (n’avez pas le monopole…) dont, le Monsieur Mitterrand qui suit, précise l’identité : le cœur dont il est question est celui de l’homme, le cœur « qui bat à sa cadence » dont la dimension biologique  est la métaphore de la générosité qu’une implicite pudeur associée à la modestie interdit de nommer. En clair : je suis altruiste et généreux, comme vous, mais par pudeur, je me contente d’évoquer l’organe où sont censés résider les sentiments. Tout le monde comprendra  que  j’ai moi aussi, autant que vous, le souci des autres.

Et l’on entend, en off, Mitterrand murmurer un bien sûr qui le trahit : c’est ce « bien sûr », en d’autres termes la réponse qu’il ne donne pas qui est révélatrice d’un défaut de cohérence et, peut-être, la cause de sa défaite.

Par sa formule,  Giscard se présentait comme une personne dont la valeur était mise en cause par un personnage prétentieux, vaniteux, « blessant ».  Voyez, dit-il en substance, la méchanceté de mon adversaire qui dénie son humanité à l’homme privé que je suis.

La seule réponse pertinente du candidat socialiste représentant la gauche à l’époque unie sur un Programme commun de gouvernement, aurait été d’affirmer hautement qu’il avait ce monopole du cœur, non évidemment en tant qu’individu, mais en tant que porte-parole de ces pauvres dont il venait d’évoquer les difficultés de vie et pour lesquels il proposait une autre politique. Bref, que son adversaire jouait avec le mot pour ne pas avoir à reconnaître le réel : la contradiction essentielle entre capitalisme dont lui, Giscard, et quel que fût son rythme cardiaque, était le serviteur, et altruisme dont lui, Mitterrand, était le garant, non parce que son cœur battait sur un rythme différent, mais parce qu’il était socialiste.

L’absence de cette réponse politique, la seule qui fût cohérente avec le problème du « cœur » signifia, en ce printemps 1974, un hiatus entre la conviction affichée et la conviction profonde du candidat socialiste de l’union de la gauche.

V. Giscard fut donc élu.

Ses invitations à dîner chez les simples particuliers, celle des éboueurs conviés à manger un croissant à l’Elysée, ses prestations d’accordéoniste, de skieur et de footballeur, ses causeries devant la cheminée, en compagnie de son épouse et de son chien, sa connivence ahurissante avec l’empereur Bokassa 1er… révélèrent soit que la pudeur affichée lors du débat n’était qu’un exercice de style, soit qu’elle devait être transgressée par un opportunisme démagogique, soit les deux.

Ces paradoxes non résolus entachèrent les réformes qu’il fit voter – le droit à l’IVG, le divorce par consentement mutuel, la majorité à 18 ans… – d’un soupçon inaltérable.

Peut-être avait-il besoin pour se croire aimé, de signes émis par le public dont Barbara chantait, dans et pour son malheur, qu’il était sa « plus belle histoire d’amour » ?

La réponse, dont il ne se remit pas et qu’il essaya vainement d’annuler, arriva en 1981.

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