La catastrophe et la Une des médias

Le train qui arrive à l’heure n’est jamais à la Une des médias parce qu’un voyage « sans histoires » délivre le message de fin heureuse et qu’il est la métaphore du voyage personnel, celui de notre vie, dont nous connaissons la fin qui n’est pas perçue précisément comme heureuse.

Nous vivons depuis l’âge de trois ou quatre ans sur le volcan en activité de la tragédie individuelle et commune à notre espèce.

Le fait-divers dramatique, plus généralement le « ce qui ne va/marche pas » constituent l’essentiel des informations médiatiques qui nous sont données à lire et à entendre parce qu’ils sont, outre leur fréquence, la dimension tragique de notre existence.

Le degré d’ambivalence de leur intérêt est en rapport avec notre corps. Ils sont d’autant plus attirants qu’ils en sont plus proches sans le mettre en jeu.

Le corps engagé dans l’événement dramatique est celui de l’autre et le fait divers où il évolue nous sert d’exorcisme.

 C’est ainsi, qu’à l’opposé du fait-divers dramatique, le train heureux qui arrive à l’heure où ni nous ni nos proches ne sont montés ne suscite pas d’intérêt.

« Le malheur des uns fait le bonheur des autres » est, comme le sont en général les proverbes censés exprimer une sorte de sagesse populaire, un leurre idéologique, ici à visée réconfortante : non, je ne suis pas heureux du malheur de l’autre, mais éventuellement soulagé, seulement soulagé et provisoirement, de ma peur.

L’épicurisme, qui invite à limiter les risques, est la forme la plus élaborée de ce « bonheur ». La félicité épicurienne réside dans l’absence de mal : quand, du haut de la falaise où je suis à l’abri, je vois le navire pris dans la tempête, je ne me réjouis pas de la souffrance des marins, mais du bonheur de ne pas être sur le bateau, dit l’épicurien.

La jalousie est l’expression du même problème mais à l’envers : le bonheur de l’autre, s’il ne fait pas le malheur de l’un (le proverbe ne pousse pas le cynisme jusque-là), peut quand même être source de souffrance pour celui dont l’appétence pour le drame est proportionnelle à sa difficulté à accepter le tragique de sa condition.

Autrement dit, le drame que vit l’autre en tant qu’inconnu de la même espèce, est un ersatz de la tragédie humaine, en l’occurrence la mienne, et s’il occupe prioritairement la Une des médias, c’est peut-être parce qu’il joue un rôle comparable à la catharsis aristotélicienne de la tragédie jouée sur la scène du théâtre.

Ce qui implique que les médias « sérieux » existeraient pour cette catharsis.

Les autres, ceux qui privilégient le choc des photos, comme la presse-people et  celle dite à « sensations », exploitent la confusion assez répandue du réel tragique de l’existence avec la tristesse, en proposant, dans un univers dépourvu de mouvement, des instantanés de joie factice et figée sur papier glacé.

Ils jouent, à un degré différent et sur le mode de l’information, un rôle comparable à celui de l’histoire/ blague : comme le burlesque, mais à un tout autre niveau, elle présente un récit qui se rit du tragique dans ce qui pourrait  être une parodie de l’épopée où l’on ne rit jamais parce qu’elle est affaire de dieux et que le rire est le propre de l’homme.

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