Ma boulangère et les bitcoins… et une réponse

« Le cours du bitcoin plonge sous les 40 000 dollars après la mise au ban des cryptomonnaies par la Chine. Les autorités chinoises ont interdit aux institutions financières du pays de proposer à leurs clients des services liés aux cryptomonnaies. Le bitcoin a chuté mercredi, frôlant un temps les 30 000 dollars, son niveau de janvier. » (A la Une du Monde – 20.05.2021) 

Quelques extraits d’explications fournies par des contributeurs :

« Concernant la décentralisation, il me semble qu’en pratique il y a 4 ou 5 mining pools qui concentrent l’essentiel de l’activité des mineurs, non ? Alors certes, les mineurs peuvent quitter leur pool s’il menace d’atteindre les 51% (exemple de Grash io, il a quelques années), mais ça me fait quand même relativiser l’idéal de décentralisation du bitcoin… »

« La blockchain Bitcoin a atteint un taille critique rendant impossible une attaque à 51% Mais admettons que ce soit possible, quel serait l’intérêt des mineurs à réussir à falsifier la blockchain ? »

« Chaque bloc d’une blockchain contient un id calculé à partir du contenu du bloc précédent. Une modification d’un bloc entrainera donc la modification de tous les blocs précédents (pour que cela reste cohérent) sur 51% des serveurs. »

Ma contribution.

C’est un Candide qui ouvre de grands yeux – sans parler des oreilles –  en découvrant le vocabulaire des explications fournies (impressionnantes) par certains contributeurs. Dans un premier temps, je me dis que le langage financier n’est pas exactement celui de la vraie vie, dans un deuxième, que c’est également vrai pour le langage de la mécanique-auto (quoique aujourd’hui, la mécanique-auto…) ou de la médecine (surtout si on ignore le grec).  D’où cette question de pure métaphysique : c’est quoi, le langage de la vraie vie ? Ce qui équivaut à : c’est quoi la vraie vie ?  Proust, que je lis à mes moments perdus pour tenter de m’y retrouver, assure que c’est la littérature. Tenez, du côté de chez ma boulangère, oui, eh bien, je comprends ce qu’elle me dit sans recourir au dictionnaire, et le pain qu’elle vend – oui, sous toutes ses formes, non, inutile d’insister – fait quand même partie de la vraie vie, non ? Faut-il préciser qu’elle n’a pas de bitcoins, elle, mais des écus ?

Une réponse :

« Votre question/réflexion est essentielle. Le rêve des hommes et la promesse de certains depuis deux siècles, c’est la technologie au service de l’humain. La réalité de nos sociétés, c’est, au moins autant, l’humain au service de la technologie. Telle la fourmi et ses 250000 neurones, l’humain construit pièce par pièce son environnement numérique et industriel. Proust ne pèse rien face au monstre qu’on appelle sciences et technologie, agissant à l’asservissement de l’humain autant qu’à son service. Il restera quoi, après les réseaux sociaux et le commerce en ligne ? Un environnement minimaliste, piloté par les machines. Ce sera peut-être suffisant pour les générations futures, si elles survivent. »

José Bové et « Faire barrage au RN »

« En Occitanie, José Bové choisit la liste Delga [socialiste] pour  » faire barrage au RN ». Officiellement retraité depuis 2019, l’ancien syndicaliste et député européen soutient la présidente socialiste sortante, l’année des 50 ans des luttes sur son fief, le Larzac. » (A la Une du Monde – 20.05.2021)

Un échantillon des réactions :

« Long et renouvelé cri d’amour du Monde (et de bien des lecteurs, sauf, évidemment les « vieux réacs ») pour « José ». Il est sympa, c’est vrai, et ce ‘est pas un écolo borné, comme il en fournit ici la preuve. Juste un homme avide de renommée, avec un look et une voix qui plaisent dans les salons à la recherche d’exotisme rural madré, sans doute blessé par sa triste expérience électorale individuelle. Une figure, quoi, qui ne mérite ni la dévotion du Monde ni le rejet des « vieux réacs » dans sa posture de sage du Larzac, plus apte à lui valoir la considération que les urnes ne lui ont pas accordée… »

« Honte sur lui, se rallier à Delga qui fait du gringue à la REM, qui ramène sur sa liste des gens de droite, qui relaie les procès en islamo-gauchisme de la sphère ethno-laicarde, qui incarne le vieux PS de toutes les compromissions et de tous les renoncements, pro nucléaire et productiviste. Bové se trahit lui-même, incapable qu’il est de résister aux sirènes de la renommée. »

« Par ses refus de compromis, son incapacité à entendre des opinions différentes de la sienne, M. Bové tout au long de sa triste carrière a fait le lit des antidémocrates de tout bord. Il n’a pas sa place dans le débat démocratique. »

« J’ai toujours eu des doutes sur sa qualité d’agriculteur, je crois qu’il a toute sa vie fonctionné à l’esbroufe »

« Un « escroc » : ni paysan (c’est son épouse qui travaillait sur sa ferme), ni écolo (il a explosé son compteur de tours du monde en avion) – vrai gauchiste profiteur du système. »

« Un monsieur qui avec toute une bande va détruire le travail d’un autre, que ce soit dans un macdo ou dans le champ d’un vrai agriculteur n’est ni courageux ni estimable. Un type qui milite contre la mondialisation et qui, en théorie, vit de l’élevage de brebis dont le lait sert à faire du roquefort est impossible à prendre au sérieux. »

« José Bové est un homme de conviction comme il y en a trop peu … sincère et attachant. Il est une valeur sûre à mes yeux, depuis qu’avec Jean-Baptiste Libouban ils ont créé le mouvement non-violent des faucheurs volontaires… Gratitude et Grand merci à lui, courage et « chance »… »

Ma contribution – elle propose (présent de répétition qui fonctionne comme le marteau obstiné tapant sur le clou et dont je souhaite qu’il devienne rapidement un passé simple = expression d’un passé ponctuel) la thèse que le FN/RN est hors du champ du politique :

Il y a l’individu, ce dont il est l’emblème, et la tentation (la tendance aussi) de confondre les deux. Une idée (en l’occurrence celle d’une conception de l’écologie) n’est jamais réductible à celui qui l’incarne. Les réactions démesurées – dans la louange ou la critique – témoignent de cette confusion et contribuent à dénaturer le problème posé par « faire barrage au RN ». La formule, collée à l’image ambivalente de l’individu, en fait une question surtout émotionnelle alors qu’il s’agit d’autre chose : le RN n’est pas seulement une structure « objective » qui a l’apparence d’un parti politique, mais il est la représentation d’une de nos strates les plus dangereuses, celle – un produit de nos peurs – de l’attirance pour le repli, la régression. Le RN n’est pas du domaine du politique, il est l’expression de la partie la plus irrationnelle de « qui nous sommes ». Le vote, indispensable, n’a pas à être « contre » le RN, mais « pour le politique », quel que soit le parti choisi.

Le jeu dangereux du ministre de l’intérieur

« Gérald Darmanin sera présent, mercredi, à un rassemblement de policiers. Les syndicats de police appellent les « citoyens » à se réunir devant l’Assemblée nationale pour demander plus de sévérité envers les « agresseurs des forces de l’ordre ». Pour le ministre de l’intérieur, il s’agit d’une « manifestation pour la République ». (A la  Une du Monde – 18.05.2021)

Cette contribution de Jean Vincensini, un lecteur qui signe donc de son nom :

« Comme d’habitude, à la veille des présidentielles, le marronnier de l’insécurité est de retour, monté en épingle à chaque fait divers , par la droite et l’extrême-droite réunies avec l’appui manifeste de nombre de médias et celui des groupements et syndicats factieux qui noyautent l’armée et la police.
Les chiffres (du ministère de l’intérieur) quand on les vérifie de près démontent la fable de la croissance exponentielle de la violence. Le jour de cette manifestation on verra la droite et l’extrême-droite se promener bras dessus bras dessous. Le degré zéro de la politique accompagne le sommet du populisme.
 »

Une réaction (d’un pseudo) :

« Quel degré zéro de la politique? La droite et l’extrême droite marchent main dans la main depuis au moins 40 ans! Vous avez oublié Mégret travaillant pour Chirac? Le bruit et l’odeur? Les racailles à nettoyer au Karcher? Le fameux, l’inénarrable, « NiNi » pour justifier de ne pas s’attaquer frontalement au FN ces 10 dernières années au moins? Les déclarations de cadres LR et LREM, jusqu’au président!, qui reprennent mot pour mot la rhétorique et les obsessions de l’extrême droite? La seule chose qui change aujourd’hui, c’est l’extrême centre qui se dit qu’en étant encore plus réactionnaire que la droite des comptables et la droite des racistes ils a peut-être une chance de garder le pouvoir. Donc 3 droites réactionnaires et nostalgiques d’un 19ème siècle où on ne s’embarrassait pas des droits des femmes, des enfants, des travailleurs et qu’on exploitait sans se faire remettre en question. Chacune a ses raisons propres, mais leurs intérêts politiques et sociaux sont bel et bien alignés. »

Ma contribution :

« Le degré zéro de la politique » dit avec raison Jean Vincensini. La démarche du ministre est dictée par la double récupération (illusoire), des policiers et de l’électorat RN. Elle n’est appuyée sur aucun discours politique – le soutien des forces de l’ordre et la sécurité sont inhérents à tout gouvernement – et utilise l’outil exclusif des affects subis qui est celui du FN/RN : ce mouvement n’est pas une force politique (projet) mais l’expression électorale, épidermique, passionnelle, des peurs (repli). Ce degré zéro est plus ou moins celui des campagnes électorales qui sont le plus souvent un déni de l’intelligence et de la raison. Il pose la question de la conscience politique en démocratie, autrement dit du travail adéquat qui permette de transformer la population en peuple. La crise gravissime, planétaire, de nature existentielle, signifie qu’il serait temps de s’en préoccuper. On pourrait commencer, ici, dans cet espace contributif, à donner la priorité à l’analyse. »

Avec – je ne vais jouer ni à la fausse modestie hypocrite ni à la prétention niaiseuse comme on dit dans la Belle Province, de l’autre côté de l’Atlantique – cette réaction (d’un pseudo) que je n’attendais pas, qui me fait plaisir, donc, et qui est aussi une information (je réfléchis… et ne vois aucune raison de ne pas la communiquer) :

« Jean-Pierre Peyrard, enfin une contribution, claire, intelligente et constructive. Merci. »

J’ai remercié à mon tour.

« Thérapies de conversion » des homosexuels

Titre de la Une du Monde (18.05.2021) ainsi précisé : « Le gouvernement ne légifère toujours pas, les associations LGBT+ s’indignent. La ministre de l’égalité, Elisabeth Moreno, a annoncé la publication d’une circulaire rappelant le droit existant pour condamner les « thérapies de conversion ». Les militants LGBT+ réclament une loi à part interdisant ces pratiques. »

Une contribution

« On parle dans cet article d’interdiction de thérapies de conversion sans expliquer ce que sont ces thérapies. Thérapie sous-entend maladie. Hors (sic) les homosexuels ne sont pas malades, ils représentent une toute petite minorité du genre humain aux comportements anormaux (en dehors de la norme), au sens ou la norme est celui du grand nombre qui est hétérosexuel.
Mais cette minorité existe et elle n’est pas malade, elle est différente. L’homosexualité existe dans la nature, comme chez les grands singes, les bonobos, dont nous nous sommes évolutivement séparés il y a plusieurs millions d’années. Mais que les homosexuels exigent le droit de procréer est une dérive de notre société, les homosexuels ne peuvent avoir des enfants, n’étant pas malades, ils ne doivent pas demander l’intervention de la médecine pour avoir des enfants. Les homosexuels doivent accepter leur sexualité qui les prive de la procréation
. »

Trois réactions.

Une qui va dans le même sens :

« L’intérêt supérieur de l’enfant doit primer et ce dernier a le droit d’avoir des parents normaux (un père et une mère), car il n’a pas à subir les conséquences de l’homosexualité de ses parents. »

Deux, qui critiquent cette réaction :

« On aimerait bien avoir des précisions sur ces « conséquences »… il semblerait pourtant que les enfants élevés dans des couples homosexuels aillent tout à fait bien… »

« Oui on aimerait bien savoir à quelles conséquences vous pensez. Dalida à tous les repas ? Des orgies dans la cave ? Ou sinon pire, que l’enfant devienne « comme eeeeux » ! »

La mienne, adressée à l’auteur de la contribution :

« Vous établissez un lien exclusif entre sexualité (hétéro/homo) et procréation et entre procréation et présence de l’enfant. Ce qui pose la question de la stérilité : l’impossibilité de procréer devrait interdire la présence de l’enfant, donc l’adoption et la PMA. Si l’adoption et la PMA sont admises, c’est que le lien d’exclusivité n’est pas reconnu… ou plutôt ne l’est plus parce que la stérilité a pu être interprétée comme une tare, comme l’homosexualité, voire une punition divine. Si vous renversez votre raisonnement et commencez par définir les conditions nécessaires à l’épanouissement de l’enfant, quels que soient l’ovule, le spermatozoïde et l’utérus, vous verrez que ce lien ne résiste pas au réel : rien n’indique que les enfants des couples homosexuels soient (plus) en danger (que ceux des couples hétérosexuels). La dualité masculin/féminin et l’amour ne sont pas réservés à la seule hétérosexualité procréatrice. »

« La famille, espace de violences pour les jeunes LGBT »

C’est le titre d’un article du Monde dont voici le début :

« L’association SOS-Homophobie s’inquiète, dans son rapport 2021 présenté lundi 17 mai, de l’augmentation des signalements au sein de la famille. En revanche, les signalements LGBTphobes dans l’espace public ont baissé, du fait notamment des périodes de confinement. » ( A la Une du Monde – 17.05.2021)

Ma contribution :

Sur ces questions, il y eut, il y a toujours un discours appuyé sur la référence plus ou moins explicite du concept idéologisé de « nature » contenant celui du divin ou contenu par lui.

Dans combien de temps nos discours qui pataugent encore dans les résidus de cette idéologie apparaîtront-ils, dans la dimension prétendument objective qu’ils ont souvent, comme les témoignages d’une époque ancienne où les discussions sur le sexe, la sexualité et leur rapport, ressemblaient fort aux débats, aussi sérieux et passionnels, quelques siècles en amont, sur l’existence de l’âme chez la femme, les Indiens du Nouveau-Monde  et les Noirs ?

Une réponse

« Ne vous en déplaise, la « Nature » n’est absolument pas un concept idéologisé. Le considérer est par contre de l’idéologie dangereuse parce que nihiliste. Lisez M. Onfray »

La réponse d’un tiers à cette réponse

« La « nature » est un concept totalement européocentré, qui plus est depuis peu (pour faire vite, le XVIIe siècle). En fait, la nature est une construction socio-culturelle. Lisez Philippe Descola. »

La mienne :

Il y a la « nature » idéologisée (celle de ma contribution) et la Nature, celle de Spinoza, qui est aussi la mienne, qui évacue les références morales/religieuses de l’autre qui font par exemple dire à certains que l’homosexualité est « contre-nature ».

« En France, le long combat pour la mémoire de l’esclavage »

C’est le titre d’un article du Monde qui commence ainsi :

« Avec la loi Taubira de 2001, la France était la première nation du monde à faire de la traite négrière un crime contre l’humanité. Ce texte a mis fin au silence qui régnait, depuis l’abolition de 1848, sur le passé esclavagiste du pays. La servitude reste cependant un sujet incandescent. »

Ma contribution :

Le discours sur l’esclavage a longtemps et est toujours repoussé, contourné, détourné par la mise en avant de notions morales, comme la repentance et ses corollaires de faute, de réécriture de l’histoire, de culpabilité, etc., par ceux qui n’ont pas envie de savoir et qui utilisent aussi l' »argument » du fait qu’il y eut des esclavagistes autres que les Européens. Les Arabes par exemple. Les Grecs anciens aussi pratiquaient l’esclavage sans que leurs philosophes ne posent la question de son principe. Et alors ? En quoi la pratique disons universelle de l’esclavage serait-elle une « raison » pour que nous, historiquement concernés en tant que Français et Européens (comme nous le sommes par les droits de l’homme définis en France il y plus de deux siècles), soyons dispensés de chercher à savoir quelle est cette spécificité humaine qui conduit des hommes à décider, un jour, que d’autres hommes ne sont pas/plus humains ?

Une réponse :

« Peut-être simplement parce que le peuple de France auquel vous faites allusion, commence à en avoir marre d’être le seul à être mis en accusation. Parce que vous n’êtes pas savoir que de ces accusations naissent des maccarthysmes, des inquisitions comme le wokenisme, l’indigénisme, et au final la déconstruction de ce que nous sommes. Disons que nous ne souhaitons plus être les seuls à être déconstruits. Assez est assez. »

La mienne

Qui accuse qui ? Quand elle n’est pas un prétexte, l’accusation visant la pratique historique de l’esclavage, si elle doit être rejetée,  est souvent pour ne pas dire toujours la conséquence du refus du dialogue sur cette question qui reste douloureuse pour beaucoup parce que ce travail d’explication n’a jamais été fait. Même chose pour le colonialisme. Ne pas accepter de considérer l’un et l’autre problèmes en tant qu' »objets », en tant que faits/événements, conduit à les maintenir dans le champ affectif des passions. Nous n’avons rien à gagner à détourner le regard. Loin de déconstruire quiconque – c’est le propre de l’esclavage – il s’agit au contraire de construire une relation apaisée avec les individus et les sociétés dont l’histoire a été marquée par l’esclavage.

Missiles israéliens

« Les bureaux de l’agence AP et d’Al-Jazira ont été pulvérisés par des missiles, samedi. L’armée israélienne a justifié la destruction en affirmant qu’elle visait « des moyens militaires » du Hamas, sans en apporter la preuve. Un responsable d’Al-Jazira a dénoncé « un crime de guerre ».( A la Une du Monde – 16.05.2021)

Ma contribution

Cette destruction est un signe – soulignant et rappelant la disproportion des forces – de la toute-puissance sans interdits autres que ceux qu’elle se fixe à elle-même. L’immeuble-émetteur d’informations visé, dont la fonction militaire n’est assurée que par la force qui l’attaque (cf. les armes de destructions massives), détruisant ainsi (à la différence de l’agression irakienne) toute possibilité de vérification, abritait donc l’agence nord-américaine Associated Press. Est-il excessif de voir dans cet acte visant un émetteur des Etats-Unis,  un message (conscient ou pas) envoyé, d’une part à J. Biden pour lui rappeler qui, pendant quatre ans, a beaucoup contribué à augmenter cette toute-puissance (sûre d’elle-même et dominatrice, pour reprendre les termes de De Gaulle), d’autre part à D. Trump, qui n’a plus la main sur l’AP, en guise de carte-postale emblématique d’une même conception du pouvoir ?

Cancel Culture

Cancel Culture est une expression née aux Etats-Unis qui se traduit par : culture de la suppression, de l’annulation.

Suppression, annulation de quoi exactement ?

Cette expression est née pendant le mandat de D. Trump et dans le contexte des affaires policières, particulièrement la mort, en mai 2020, de George Floyd, récemment jugée comme étant un meurtre.

Elle s’articule autour de la notion de race, de la discrimination raciale et elle peut s’exprimer sous les formes violentes que prend en général le discours binaire d’exclusion.

Ainsi, des personnes ont été licenciées au motif que leur acte ou leur écrit était sinon raciste, du moins qu’il ne soutenait pas le mouvement de protestation contre le suprématisme blanc, dont le Black Lives Matter (les vies noires comptent), mouvement  né en 2013, est aujourd’hui l’expression la plus connue.

En juin 2020, une pétition rédigée par cinq intellectuels fut publiée par la revue Harper’s. Elle mettait en garde contre ce que certains ont appelé un maccarthysme de gauche, Elle provoqua une violente polémique et fut traduite en six langues. (Le Monde la publia en juillet 2020)

Extrait : « Les forces illibérales gagnent du terrain partout dans le monde et trouvent un puissant allié en Donald Trump, qui représente une réelle menace contre la démocratie. Notre résistance ne devrait pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. L’inclusion démocratique que nous appelons de nos vœux ne peut advenir que si nous refusons le climat d’intolérance général qui s’est installé de part et d’autre. L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture : intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts. (…) Quelles que soient les raisons invoquées [pour « des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies »], la conséquence en est qu’il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. Nous en faisons déjà les frais, à en juger par l’aversion au risque qui se développe parmi les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leur gagne-pain s’ils s’écartent du consensus ou même s’ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer.»

[Thomas Chatterton Williams, l’un des cinq auteurs, fut invité dans l’émission « Signe des temps » de Marc Weitzmann le 27 septembre 2020, rediffusée le dimanche 16.05.2021]

Je m’appuierai sur un exemple bien connu : le rejet d’une traductrice, pour le texte  The hill we climb (La colline que nous gravissons)  que la jeune poétesse (noire) Amanda Gorman déclama  lors de la prestation de serment de J. Biden, le 20 janvier 2021, au motif qu’elle était blanche.

La question est de savoir quelle est l’absurdité d’un tel rejet et ce qu’elle signifie.

Absurdité, parce que la maîtrise de la langue est censée suffire.

Autrement dit : du point de vue de la compréhension, donc de la traduction,  quel rapport entre l’objet (un poème écrit en anglais/américain) et la couleur de peau de celle qui l’a écrit ?

L’envie première est de répondre qu’il n’y a aucun rapport.

Cette réponse, qui renvoie donc à l’absurdité évoquée, présuppose que la couleur de peau n’a pas une importance déterminante dans le langage, en particulier dans le langage poétique : vous êtes blanc ou noir, vous écrivez, et ce que vous écrivez est « égal ».

Ce qui présuppose aussi que la couleur de peau n’a pas à voir avec une situation, donc que le langage, en tant que signe, ne dit rien de la place sociale de son auteur. En tout cas, rien qui empêcherait de le comprendre. En d’autres termes, un texte existe par lui-même, et peu importe la situation de son auteur.

Ce qui, appliqué à l’exemple, donne ceci : Amanda Gorman est une jeune femme qui est noire, elle vit dans un pays où le racisme était il y a quelques décennies motif de ségrégation, où il est encore très vivace, et cette situation n’a aucune influence déterminante sur la compréhension du poème qu’elle écrit. Dans ce cas, peu importe la couleur de peau du traducteur.

La thèse inverse soutiendra que seule une personne noire peut comprendre toutes les nuances du texte.

Mais, sauf à justifier l’idéologie raciste, il faut que cette traductrice ait vécu, comme l’auteur du poème, dans des conditions socio-idéologiques analogues… A moins d’objecter que, toutes choses égales, une personne de couleur, en particulier noire, où qu’elle soit, est objet d’un racisme auquel l’histoire des sociétés a conféré une dimension universelle : si je suis noir et si je vis dans un pays « blanc », quel qu’il soit,  je serai environné par le même racisme.

Là, est à mon sens le cœur du problème, aujourd’hui.

Je le formulerai ainsi : nous (les sociétés dans leur ensemble) sommes désormais confrontés à un idéal matériel, mais sans les intermédiaires qui permettaient jusqu’ici de repousser le problème qu’il pose.

Quand Martin Luther King expose son rêve (I had a dream) en 1963, il déroule devant les Afro-Américains un espace de conquête : celui de l’égalité des droits civiques. Autrement dit, l’abolition du racisme qui est revendiquée dans son discours, passe par l’intermédiaire de la lutte/revendication législative, par le droit.

Cet espace a été conquis. Ce qui subsiste, ce sont des comportements désormais non justifiés par un « non droit des Noirs » et qui relèvent donc de la justice. La reconnaissance du meurtre de G. Floyd et la condamnation de D. Chauvin indiquent qu’un pas a été franchi, non dans le droit, mais dans le dur de cet idéal matériel.

C’est cette confrontation directe avec ce qu’est objectivement l’humanité (ce que j’appelle idéal matériel pour le différencier du sens de l’idée pure que peut contenir le mot) à laquelle a été arrachée un pan important d’idéologie, en l’occurrence raciste.

Ce qui veut dire que la cancel culture et le woke (= éveil) qui l’accompagne (intersectionnalité, racialisation, décolonialisme…) sont un des deux éléments de la dialectique dont l’autre est le suprématisme blanc et ses dérivés idéologiques.

Elle vient donc se substituer au concept de classe : à la critique qui objecte que la classe sociale est plus déterminante que la race ou le sexe, il est possible d’objecter que le concept de classe ne fonctionne plus dans l’organisation atomisée des sociétés, autrement dit qu’a disparu sa fonction d’intermédiaire, comme a disparu celle de la revendication du droit.

Le privilège de classe ne peut donc plus dissimuler le privilège blanc.

Au-delà de ses démesures et de ses absurdités visant des personnes, la cancel culture tend à supprimer, à annuler les derniers refuges de la démesure et de l’absurdité du racisme toujours revendiqué jusqu’à la caricature par le suprématisme blanc incarné par D. Trump  et dissimulé dans le manteau patriotique « America First / America Great again ».

La confrontation est donc frontale.

S’il s’agit bien de la dialectique dont je parle, il est difficile de prédire dans quel sens se résoudra la contradiction.

Le pire est une guerre civile aux USA, une victoire de l’extrême-droite en France et dans les pays européens encore épargnés par le populisme.

Le meilleur : que nous tous, blancs, noirs, rouges, jaunes, en sortions nus.

« Répliques » et le docteur Sicard

Je n’écoute plus l’émission « Répliques » d’A. Finkielkraut depuis que son glissement vers la nostalgie s’est colorée de couleurs et de tonalités qui me sont insupportables. Il y a donc des années que j’éteins France Culture, le samedi à  9 h 00. Quelquefois, pourtant, selon le thème et les invités annoncés, il m’est arrivé d’attendre un moment, avant de tourner le bouton. Ce matin (15.05.2021) il devait être question de l’euthanasie et du suicide assisté. Un problème qui m’intéresse (cf. articles du 21 mars et du 9 avril). J’ai donc attendu jusqu’à la première intervention de l’invité, le professeur Sicard, qui fut, entre 1999 et 2008, président du Comité consultatif national d’éthique.

Alain Finkielkraut commence par rappeler l’article 1 de la proposition de loi qui n’a pu être discutée à l’assemblée à cause de l’obstruction du parti LR : dans des conditions de maladie, de souffrance, très détaillées, une personne pourrait « demander à bénéficier d’une aide active à mourir ».

Il pose ensuite à son invité la question suivante : « Si vous étiez un élu de la nation,  professeur Sicard, auriez-vous voté ce texte ? »

Voici la réponse textuelle : « Je ne l’aurais pas voté parce que la question est effectivement parfaitement légitime, mais lui donner une réponse légale, sans détour, sans complexité, c’est-à-dire apporte une réponse simpliste à une question complexe m’a toujours paru être un déni d’humanité. »

Outre la mauvaise foi annoncée par ce préambule (cf. les articles cités), la pensée réelle de ce monsieur est ici trahie par le rapport de causalité « Je ne l’aurais pas voté parce que la question est parfaitement légitime ». Une « syntaxe manquée », en quelque sorte, donc parfaitement réussie.

J’ai, avant d’éteindre le poste, envoyé cette remarque sur le site de l’émission :

« Il est curieux que cet homme qui insiste sur la complexité de la question ait accepté d’être le seul invité pour en parler. »

Le manifeste européen de Slavoj Zizek

L’analyse que propose le philosophe slovène (Le Monde du 14.05.2021) met en cause les  diverses idéologies (incarnées notamment par B.Johnson, V.Poutine, M. Salvini, V. Orban et aussi par « les racistes pro-immigration, les progressistes sud-américains… ») selon lesquelles la cause des maux serait « l’eurocentrisme », « l’individualisme européen » dont la pandémie, via la vaccination, souligne les carences.

Il répond ainsi : « Oui, l’Europe est un concept complexe traversé d’une foule de tensions, mais il nous faut faire un choix clair et simple : l’ « Europe » peut-elle encore être ce que Jacques Lacan appelait un « signifiant maître », un de ces mots capables de dire la lutte pour l’émancipation ? (…) Il ne fait aucun doute que c’est de l’intérieur que vient la menace la plus visible contre cette puissance émancipatrice, de ce nouveau populisme de droite qui entend détruire cet héritage émancipateur et pour qui ne doit exister qu’une Europe d’Etats-nations voués à préserver leur identité particulière. »

Après avoir rappelé les dérives, incarnées principalement par D. Trump (parlant  de Kamala Harris, l’ex-président déclara : « C’est une communiste. Elle n’est pas socialiste, elle est bien au-delà. Elle veut ouvrir les frontières pour laisser entrer les tueurs, les assassins, les violeurs dans notre pays »), il conclut :

« Devons-nous, pour autant, jeter toutes nos forces dans la résurrection de la démocratie libérale ? Non, car, à certains égards, Trump et Orban ont raison : la montée du nouveau populisme est un symptôme des failles du capitalisme libéral et démocratique, tels que Francis Fukuyama les avait théorisés avec sa Fin de l’histoire, en 1989. Avec Trump et ses acolytes, l’histoire a fait son grand retour et, pour sauver ce qui mérite de l’être dans la démocratie libérale, nous devons nous déplacer vers la gauche et vers ce qu’Orban, Trump et les autres décrivent sous le nom de « communisme ».

Ceux qui lisent le blog ne s’étonneront pas que je pointe ce qui me semble être la question essentielle, ignorée par S. Zizek via les deux qualificatifs « libéral et démocratique » appliqués au capitalisme.

Autrement dit, est absente l’idée-même que le capitalisme en tant que tel puisse être remis en cause… comme si le fiasco des expérimentations communistes jouait le rôle d’un interdit castrateur.

Absence d’autant plus remarquable que l’article commence par un rappel de l’incipit du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels dont S. Zizek propose un pastiche, remplaçant «spectre du communisme » par « spectre de l’eurocentrisme ».

La référence à Lacan pourrait laisser supposer que cette absence, introduite, si j’ose dire, par la référence au Manifeste,  est l’expression d’un lapsus.