Sophocle : la problématique d’Antigone (1)

J’avais annoncé ce sujet dans un précédent article dont j’ai oublié de noter le titre et la date. Ce dont je me souviens, c’est qu’il abordait le problème de la spécificité de notre mort, autrement dit de la tragédie.

–  Problématique du théâtre et de la tragédie

Nous y voici avec Antigone, une tragédie de Sophocle écrite et jouée à Athènes il y a 2400 ans. Nous y sommes… presque, puisqu’il s’agit de théâtre et que le théâtre grec (athénien) antique et le nôtre sont très différents… du moins en apparence.

Nous allons au théâtre, en matinée ou en soirée, pour des motifs culturels ou de divertissement (à supposer que le divertissement ne soit pas culturel), et nous choisissons une pièce dans une liste plus ou moins importante selon le lieu où nous sommes.

A Athènes, la représentation théâtrale, obligatoire et la même pour tous, faisait partie des fêtes religieuses données en l’honneur de Dionysos, en particulier les Grandes Dionysies du printemps, pour célébrer le renouveau de l’énergie vitale que représente cette divinité (Dionysos ou Bacchos – Bacchus chez les Romains).

Elle est à l’origine un concours de chœurs (chant – dithyrambe – et danse) d’où se détache un jour son chef (le coryphée) pour un début de dialogue, avant que n’apparaissent un puis deux puis trois acteurs (masqués).

Comme exemples de tragédies, nous disposons des pièces d’Eschyle, Sophocle et Euripide, les trois « tragiques » grecs dont seules quelques-unes de leurs pièces nous sont parvenues.  Elles nous permettent en outre de savoir dans quelle mesure le sens de tragédie – l’origine du nom est incertaine (chant du bouc ?) – est pour nous différent de celui qu’il avait à Athènes.

Friedrich Nietzsche, dans son essai La naissance de la tragédie en explique la genèse par le heurt de deux forces artistiques « qui jaillissent de la nature elle-même sans la médiation de l’artiste et par lesquelles la nature trouve à satisfaire primitivement et directement ses pulsions artistiques : c’est-à-dire, d’une part, comme le monde du rêve [Apollon] dont la perfection est sans aucun rapport avec le niveau intellectuel et la culture esthétique de l’individu, et, d’autre part, comme la réalité d’une ivresse [Dionysos]  qui, elle non plus, ne tient pas compte de l’individu, mais qui cherche au contraire à anéantir toute individualité pour la délivrer en un sentiment mystique d’unité. » (La naissance de la tragédie – Folio – p.33)

L’enjeu de cette pratique théâtrale collective a été expliqué par Aristote : pendant ces journées dédiées à la divinité, la cité se rend au théâtre (de construction éphémère avant de devenir, au 4ème siècle, la structure que nous connaissons) pour une opération dite de catharsis, autrement dit une purification des passions. En d’autres termes, il s’agit essentiellement de vivre émotionnellement et par procuration l’expérience tragique de la (sa) mort.

Antigone en est sans doute l’exemple le plus emblématique.

Sophocle

Sophocle qui vécut près de 90 ans (495-406) écrivit Antigone vers l’âge de 55 ans.

Il est l’auteur de plus d’une centaine de pièces dont seulement sept tragédies nous sont parvenues. Il remporta 18 fois le concours des Dionysies – chaque auteur devait présenter une tétralogie : trois tragédies et un drame satyrique. Il participa à la vie de la cité, fut élu stratège (chef militaire) en même temps que Périclès et si l’on en croit ce que dit le poète Phrynicos dans sa comédie des Muses, il fut un homme comblé : « Heureux Sophocle ! Il est mort après une longue vie. Il a eu et chance et talent. Il a fait quantité de belles tragédies, et il a obtenu une belle fin, sans jamais avoir subi un revers. » (Edition bilingue des Belles Lettres -collection « Budé » – p. VIII)

Antigone

Elle fait partie de la famille des Labdacides qui tire son nom de Labdacos, petit-fils de Cadmos, fondateur mythique de Thèbes où se déroule la tragédie. Famille marquée par un destin funeste.

Laïos, roi de Thèbes qui a succédé à Labdacos, apprend de l’oracle de Delphes qu’il aura un jour un fils qui le tuera et épousera sa mère. Son fils né, il le confie à un serviteur avec la mission de le tuer. Le serviteur s’éloigne de la ville, gagne une forêt et suspend le bébé à un arbre en l’attachant par les pieds. L’enfant est sauvé par un berger de la famille royale de Corinthe qui n’a pas d’enfants et qui l’adopte en lui donnant le nom Œdipe (littéralement : pieds gonflés). Devenu adulte, Œdipe va consulter l’oracle qui lui révèle son destin : il tuera son père et épousera sa mère, qu’il croit être le couple royal de Corinthe. Il ne retourne donc pas à Corinthe et se dirige vers Thèbes. En chemin, il se dispute avec un voyageur qu’il tue au cours de la bagarre. Quand il arrive à Thèbes, il apprend que la ville est sous la menace du Sphinx (ou Sphinge), une créature infernale  dotée du visage et de la poitrine d’une femme (hérités de sa mère, Echidna) d’une queue de dragon (héritée de son père Typhon),  d’un corps de lion, comme sa sœur Chimère et d’une paire d’ailes semblables à celles des Harpyes que les dieux envoient semer la désolation quand ils l’estiment nécessaire. Perché sur un rocher, le Sphinx pose une énigme aux passants qui ne parviennent jamais à la résoudre et qu’il dévore. La cité a décidé d’offrir le trône et la main de la reine Jocaste (veuve) à celui qui la débarrassera du monstre. Œdipe se présente et le monstre lui demande quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi et sur trois pattes le soir. Œdipe répond « l’homme » (bébé, adulte puis vieillard avec une canne). Le Sphinx se précipice du haut du rocher et meurt.

La cité offre donc à Œdipe le pouvoir royal et la reine Jocaste qu’il épouse. Des années plus tard, la cité est frappée d’un mal terrible qui met en danger son existence même. Consulté, le devin Tirésias révèle que le mal durera tant que le meurtrier du roi Laïos n’aura pas été chassé de la cité. Œdipe qui est désormais père de quatre enfants – deux garçons, Etéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène –  décide alors de mener l’enquête.

Tel est l’objet de la tragédie Œdipe Roi dans laquelle Sophocle reprend le mythe déjà évoqué dans l’Iliade et l’Odyssée (Homère – 8ème siècle) et qu’il traite d’une manière nouvelle. Découvrant que l’homme qu’il a tué sur la route était son père et qu’il a donc épousé sa mère, il se crève les yeux tandis que Jocaste se pend. Errant et conduit par Antigone, il sera accueilli par Thésée et mourra à Colone, près d’Athènes où il sera enterré (Œdipe à Colone).

Fille d’Œdipe, sœur d’Ismène, d’Eteocle et Polynice, Antigone est généralement associée à la révolte.

Voici comment la présente J.Anouilh par la voix du Prologue, dans sa pièce, écrite et jouée pendant l’occupation :

« LE PROLOGUE –  Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. »

Il n’est pas impossible que cette lecture d’Antigone ne soit pas celle de Sophocle.

(à suivre)

Les « intellectuels »

Invités à la Grande Table des idées (France Culture – 12 h 50 – 03.06.202), les philosophes Abennour Bidar et Corinne Pelluchon co-auteurs de l’ouvrage collectif « Relions-nous ! La constitution des liens » qui invite à une série de conversations au Centre Pompidou dans le cadre du « Parlement des liens ».

Je le dis d’emblée : si je n’avais pas d’autres entrées pour le monde de la pensée philosophique que ce que j’ai entendu, je partirais en courant. Où, je ne sais pas, mais il est sûr que je partirais. Sans doute à l’autre bout de la terre, même s’il n’existe pas.

Maintenant que je l’ai dit, voilà, ça y est, je l’ai dit,  je raccroche mes bras (je ne me souviens plus si j’ai dit qu’ils m’en étaient quasiment tombés ?) pour taper sereinement sur le clavier. Presque sereinement.

J’ai mis « intellectuels » entre guillemets parce que c’est ainsi que se qualifient les intervenants et qu’ils qualifient ceux qui ont participé à l’ouvrage cité. C’est, déjà, en soi, un problème : c’est quoi exactement, un intellectuel ? Ou, si l’on préfère une définition par défaut : si on n’est pas intellectuel, on est quoi ?

Je vous invite à lire cette présentation de la démarche, faite par Abennour Bidar (précision : un paradigme – mot grec – est un modèle, notamment de pensée) :

«  On est cinquante-quatre intellectuels qui donnons rendez-vous au centre Pompidou pour parler de ce changement de paradigme ; changement de notre façon de penser, changement de notre façon d’agir, nous passons d’une vision du monde à une autre, et nous n’en avons pas suffisamment conscience, nous ne savons pas à quel point le monde est en train de changer, le monde tel que nous l’habitons, tel que nous le pensons, nous passons d’un paradigme qui était un paradigme de la séparation à un paradigme qui est celui de la  liaison, ou de la reliaison ou de l’interdépendance, c’est-à-dire que dans tous les domaines, et c’est ce dont témoignent ces intellectuels, nous nous rendons compte chaque jour, chaque année ou chaque décennie, un peu plus à quel point tout est relié, à quel point les problèmes, les difficultés mais aussi les solutions doivent être systémiques, à quel point nous formons avec le vivant, entre les sociétés, de l’échelle biologique à l’échelle politique, un grand tout et nous sortons d’une longue période humaine pendant laquelle ce qui a prévalu c’est au contraire l’idée de séparation, l’homme d’un côté, la nature de l’autre, les élites d’un côté le peuple de l’autre,  exétéra, exétera (sic) ».

Un énoncé de plus de deux minutes, pour… ? Je dirais, enfoncer des portes,  ouvertes depuis longtemps par Montaigne, Spinoza, Diderot… Ah ! et aussi par Alexandre Dumas (un intellectuel ?) qui met dans la bouche de ses héros-philosophes ou philosophes-héros la devise-paradigme « Un pour tous, tous pour un ! » (Les trois mousquetaires).

J’ai écouté jusqu’au bout, guettant l’idée nouvelle qui pourrait constituer le nouvel outil susceptible de faire tomber les cloisons pour vivre enfin cette globalité. Rien n’est venu d’A. Bidar.

A la fin, Corinne Pelluchon, évoque à travers le prisme de l’écologie son « humanisme » : « L’humain n’est pas au centre de tout, c’est l’humain qui allume la valeur des choses, même si la valeur des choses n’est pas relative à son point de vue étriqué », elle ajoute la nécessité d’ « une transformation des individus », puis l’idée que « le tissu du vivant n’est pas forcément harmonieux, il est dynamique et – insiste-t-elle – pas toujours harmonieux , il y a tout un tas de réflexions et d’obstacles épistémologiques à dépasser pour avoir un rapport aux autres vivants, mais c’est vrai je crois que dans ce livre-là, j’ai lu des textes que j’ai beaucoup aimés, il y en a un sur la douceur en philosophie, il y a vraiment beaucoup d’imagination, eh bien, c’est une autre manière d’habiter la terre et de vivre avec les autres et peut-être pour, aussi, il y a un monde commun à transmettre… »

Si je voulais chipoter – s’il s’agit bien de chipoter –, je lui ferais remarquer qu’il y a, apparemment, une contradiction entre « l’humain n’est pas au centre de tout » et «  le tissu du vivant n’est pas toujours harmonieux », dans le sens où l’harmonieux, comme elle l’entend,  est un concept anthropocentrique (étriqué ?), et que cette remarque éloigne beaucoup de la globalité évoquée. Pour prendre un exemple extrême : relativement à cette globalité sans cloisons, du Tout, en quoi le tsunami qui est pour l’homme une catastrophe, ne serait-il pas pour la Terre un constituant harmonieux ? Hum… 

Quant à vivre « avec » et « peut-être pour » les autres, est-ce que ce n’est pas un questionnement permanent de l’humanité ? Platon, déjà…. Qui, dites-vous ? Ah, Jésus…

Je ne mets pas en cause les bonnes intentions, évidentes, qui constituent le pavé du discours.

Ce que je ne vois pas, c’est, au-delà des constats, des lieux communs, ce qui peut susciter une autre manière « d’habiter la terre », pour reprendre cette formule spatiale, très à la mode.

Au fond, ce qui m’insupporte (l’avez-vous remarqué ?) c’est le discours de l’entre soi qu’annoncent ces déclarations et qu’aiment à tenir parfois ceux qui s’appellent « intellectuels ».

Racisme, esclavage… échange… et critique

« Après une agression raciste à Cergy, chasse à l’homme sur les réseaux sociaux. Un livreur noir a été roué de coups dimanche. La vidéo de son agresseur a fait le tour des réseaux, de Snapchat à Twitter, où une traque a été lancée pour le retrouver. Un suspect a été interpellé mardi. » (A la Une du Monde – 02.06.2021)

Dans son édition précédente, le Monde n’avait pas signalé que l’agresseur est d’origine maghrébine (occultation ou manque d’information ?)

Cette contribution de Catherine R.

« Petite lecture. Une tribune parue en 2017 dans Marianne. « Le tabou de la traite négrière arabe«, de Karim Akouche.

« La traite négrière est triple : l’occidentale (la plus dénoncée), l’intra-africaine (la plus tue) et l’orientale (la plus taboue). On y dénombre plus de 40 millions d’esclaves. La plus longue, la plus constante aussi, est l’orientale. A-t-on le droit de le dire ? A-t-on la liberté de l’écrire sans se faire taxer de néocolonialiste ? »

« Entre le Moyen Âge et le XXe siècle, les Arabes et les Ottomans ont vendu plus de 17 millions. C’est un fait. Ils approvisionnaient en zengis aussi bien les foyers des familles influentes arabes et turques, les palais, les souks, les fermes, les champs et les harems que les terres sous contrôle musulman à l’époque, comme la Péninsule Ibérique, l’Andalousie, la Sicile, les Balkans.« 

« En Mauritanie, l’esclavage officiellement aboli en 1981, est toujours pratiqué. 300.000 à 700.000 individus ont des maîtres. On n’en parle pas. »

Ma réponse

« Pourquoi, selon vous, y a-t-il une telle différence de traitement ? Présenter un fait comme s’il était en soi une explication du problème qu’il pose revient à laisser penser qu’il existe une réponse évidente. A laquelle pensez-vous ? »

Une réponse de G. Verne à C.R.

« Qu’il y ait eu des traites africaine et arabe ne rend pas la traite européenne plus légitime ni moins révoltante. La faute d’autrui n’excuse pas la vôtre – c’est un truc que, de mon temps, on apprenait au cours préparatoire, quand on montrait les autres du doigt en disant qu’ils le faisaient aussi. »

La réponse de MH à G. Verne

« L’inverse est vrai aussi. Qu’il y ait eu la traite européenne ne rend pas les traites africaines et arabes plus légitimes ni moins révoltantes. Ce que pointe Catherine R est le fait que ces deux traites ont longtemps été passées sous silence en France (la loi Taubira ne concerne que la traite occidentale dite atlantique). Ce que fait éclater au grand jour ce fait divers est que la mémoire des esclavagistes/trafiquants ne doit pas seulement être déconstruite ici mais ailleurs aussi. »

Ma réponse à MH

Que voulez-vous dire par « déconstruire la mémoire des esclavagistes  » ? La démarche de C.R. équivaut à annuler le problème qui, à mon sens, n’est pas de l’ordre d’une morale comparative mais anthropologique : quel est l’invariant humain qui, dans des modes différents selon les périodes de l’histoire et la géographie, conduit l’être humain à nier à un autre son statut d’humain ou à établir une hiérarchie ? Dire « les autres aussi » revient à renoncer à poser la question de cet invariant qui nous constitue, hier comme aujourd’hui. Je ne vois pas d’autre issue pour sortir de ce jeu de ping-pong pathétique en tant qu’il ne peut que créer de nouveaux traumatismes et susciter de nouvelles violences. (cf. les contributions)

Ma contribution

L’agressé ayant la peau noire et l’agresseur étant d’origine maghrébine, le débat change. Le binaire (blanc ou noir, si j’ose dire) ne marche pas, ce qui arrange ceux que dérange la mise en évidence du déséquilibre historique de la pratique raciste et son corollaire d’esclavagisme et de colonialisme. Si le racisme est partout, il n’y a plus de racisme, donc somme idéologique nulle, croient les dérangés, confondant le fait divers avec le problème qu’il rappelle, toujours pas abordé.

Ils oublient qu’une contradiction (exactions massives<>silence/justifications) cherche toujours sa résolution et que les démesures de la remise en cause sont égales à celles du déni initial. La résoudre positivement passe par l’examen de ce qui produit des passions dont un minimum de distanciation permet de saisir la dimension irrationnelle.

Une réponse critique :

« C’est sûrement intéressant ce que vous dites, néanmoins c’est incompréhensible. J’espère que vous n’êtes pas professeur. »

J’ai relu ma contribution… Le fait que je sois amené à répéter un type d’analyse produit, il est vrai, par suite d’une sorte d’autocensure pour ne pas lasser, un discours que les implicites peuvent rendre abstrait.

Sans doute le cas ici.

J’ai répondu ainsi :

Si tout le monde est raciste/esclavagiste, où est le problème ? Et s’il disparaît, disparaît du même coup avec lui sa pratique, dont celle des Européens et les mises en cause actuelles. D’où, par exemple, l’idéologie qui vante les bienfaits du colonialisme et qui s’exonère du questionnement au motif que « les autres aussi ».

Seulement, restent les traumatismes générationnels qui se manifestent donc aujourd’hui (woke, intersectionnalités, « racisé »…) en réponse au déni historique et qui provoquent les réactions passionnelles des contributions que je comprends comme le refus d’examiner l’idée-même du racisme.

Un des prétextes : le refus d’une supposée repentance qui n’est demandée par personne. »

Tulsa, Kamloops

« A Tulsa, Joe Biden veut « rompre le silence » sur le massacre d’Afro-Américains. Le président des Etats-Unis, Joe Biden, s’est rendu, mardi 1er juin, sur les lieux du massacre d’Afro-Américains à Tulsa, dans l’Oklahoma, afin d’« aider à rompre le silence » qui a longtemps pesé sur l’un des pires épisodes de violence raciste de l’histoire des Etats-Unis. « Car dans le silence, les blessures se creusent », a-t-il insisté. « Les événements dont nous parlons se sont déroulés il y a cent ans, et cependant je suis le premier président en cent ans à venir à Tulsa », a rappelé le démocrate, disant vouloir « faire éclater la vérité ».

« La découverte, le 28 mai, des ossements de 215 enfants enfouis dans une fosse commune d’un ancien pensionnat autochtone à Kamloops (Colombie-Britannique), le plus grand qu’ait connu le Canada, a provoqué une onde de choc dans tout le pays. Les corps des enfants ont été repérés par un expert à l’aide d’un géoradar, avait annoncé, vendredi, la Première Nation (peuple autochtone) Tk’emlúps te secwépemc dans un communiqué. Selon la chef Rosanne Casimir, on ignore la cause de leur mort et à quand remonte leur décès, mais « certaines victimes n’avaient pas plus de 3 ans », a-t-elle affirmé. Des fouilles vont commencer pour exhumer les corps et tenter de redonner une identité à chacune de ces victimes. »

(A la Une du Monde – 02.06.2021)

Ma contribution.

La « coïncidence » des reconnaissances de massacres (USA, Canada, Allemagne, Irlande…), n’est le fait ni d’un hasard, ni d’un calcul, mais le signe d’une nécessité dont la cause vient de l’épuisement des solutions d’esquive et de contournement dont étaient constitués les discours d’explication prétendue. Ce qui apparaît aujourd’hui est l’invariant humain qui a produit et produit encore le racisme, l’esclavage, le colonialisme, les sujétions de toutes sortes et le support religieux chargé de les justifier. Ce qui pousse désormais sur le côté les refus/prétextes de faute, de repentance, de pardon, d’excuse, c’est l’émergence de la conscience de l’impasse où nous a conduits la croyance aux paradis de l’au-delà et d’ici-bas comme alternative de l’équation capitaliste (être = avoir plus). Nous sommes désormais nus en face de qui nous sommes : des êtres vivant avec le double discours de leur mort et qui doivent construire une réponse nouvelle. D’où le corollaire de la tentation du repli nationaliste.  

Policière agressée

« Près de Nantes, une policière municipale poignardée par un homme oscillant entre schizophrénie et radicalisation. L’agresseur, qui a porté plusieurs coups de couteau, vendredi matin, à une policière municipale à La Chapelle-sur-Erdre, a été tué par les gendarmes. Il avait aussi séquestré une jeune femme et tiré sur des gendarmes. L’affaire a vite pris une dimension politique. » (A la Une du Monde – 29.05.2021)

Alors que les informations sont partielles, les réactions, publiées depuis le début de la journée, sont le plus souvent dictées par l’émotion et la passion. Elles ont pour objet principal la dénonciation du prétendu laxisme de la justice et l’insuffisance du suivi post-pénitencier. Elles s’appuient sur des réponses évidentes calées sur les implicites (pas toujours) « il n’y a qu’à, il faudrait… ».

J’ai choisi celle-ci  :

« En détention 45% des arrivants présentent au moins deux troubles psychiatriques et plus de 18% au moins quatre. Vu l’absence de vraie prise en charge médicale dans les prisons on peut penser qu’à la sortie leur état s’est aggravé. C’est une partie du problème, on attend des propositions du gouvernement. »

Une réponse…

« Le gouvernement, c’est pas l’assemblée des gens qui possèdent une solution pour tout et qui savent comment savoir, sinon ils sont remplacés aux prochaines élections par des gens tout aussi ignorants et incompétents ? Mais comment leur en vouloir ? La seule solution : ils s’excusent. Et on passe aux suivants, résignés à s’excuser de toutes façons dans l’avenir proche. C’est la mode du moment. Et tout le monde est vachement content, surtout les socialistes. »

… et la mienne, qui, au-delà du problème (réel) des moyens d’accompagnement, répond surtout à ce que laisse entendre la dernière phrase.

Vous rappelez avec juste raison que la délinquance, quel qu’en soit le degré, est le signe d’un dysfonctionnement. Il ne vous viendrait pas à l’esprit de prendre un couteau et d’aller agresser quelqu’un dans la rue. Moi non plus. Du moins pour le moment, parce que si, par hypothèse, des délinquants étaient interrogés un an ou six mois avant leur acte, est-il absolument certain qu’ils sauraient qu’ils vont le commettre ? Plus prosaïquement dit, il est difficile d’imaginer pouvoir disposer d’un outil qui permette à coup sûr de prévenir un tel dysfonctionnement. C’est là sans doute un des signes de la spécificité humaine. Les autres espèces vivantes n’ont pas ces problèmes. Ils ne commettent pas de crimes. Quant au cas particulier dont nous parlons, un peu de distanciation émotionnelle (cf. certaines contributions) – la policière n’en souffrira ni plus ni moins – permettrait de ne pas déclencher d’autres dysfonctionnements d’un autre ordre.

Procès Bygmalion

« Tout le monde était au courant à l’UMP, de Sarkozy en passant par la fille de l’accueil » : au procès Bygmalion, le témoignage accablant de Franck Attal Premier prévenu à être interrogé, mardi 25 et mercredi 26 mai, l’ancien responsable de la société Event, qui organisait les réunions publiques de Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2012, a raconté l’explosion des coûts et leur dissimulation. » (A La Une du Monde – 27.05.2021)

Ma contribution

Je pose la question du sens de la démocratie qui dépense autant de millions  pour des spectacles destinés à tout sauf à ce qui est essentiel, à savoir solliciter la pensée des citoyens. Les débordements de la campagne de N. Sarkozy ne sont que la démesure illégale d’une démesure légale que personne ne remet en cause (cf. les contributions). L’exploitation des affects substituée à la sollicitation de la pensée est un déni de la politique. Le RN qui n’est rien que l’expression de nos peurs et de nos angoisses parvient ainsi à créer l’illusion qu’il se situe dans le champ politique. Comme N. Sarkozy et ses meetings hors de prix organisés pour assurer que « tout est possible », bien sûr. Même s’ils sont restés dans les limites imposées, ses successeurs ont exploité les mêmes affects et tenu les mêmes discours infantilisants.

Combien coûteraient une ou deux ou trois interviews/débats des candidats à la radio/télévision ? Sans plus.

Rwanda

Quelques réactions à l’article du Monde (A la Une – 27.05.2021) annonçant la visite d’E. Macron au Rwanda. (Les dernières informations indiquent qu’il n’a pas utilisé le mot « excuse » mais qu’il a invoqué un « pardon »).

« Il s’agit de reconstruire l’unité du pays en occultant la responsabilité d’une partie de la population – les Hutus – et en se désignant un ennemi extérieur contre lequel on va faire l’unité nationale. La France est taillée pour le rôle : les Africains adore détester la France et les élites francaises sont tellement promptes à la repentance. Ca peut se comprendre de la part du gouvernement rwandais qui doit refaire l’unité après une guerre civile. Mais on n’a pas à se prêter aussi bien à la comédie. »

« Pourquoi, à longueur de journée à la radio, et à longueur d’articles, nous culpabilise-t-on, nous les Français, pour ces massacres ? (…)  Encore une séquence repentance. »

« Notre pays est constamment humilié par des histoires abracadabrantes de repentance et de cancel culture. Les anglais n’ont pas ces problèmes ».

Ma contribution :

Personne, à part ceux qui utilisent le mot comme outil de mauvaise foi, ne parle de repentance. Ce mot à connotation chrétienne bien commode sert à masquer un déni. Celui de la relation particulière entre la France et l’Afrique, présupposées être historiquement deux partenaires égaux. Si le Rwanda n’a pas été une colonie française, la relation politique de la France avec lui a participé du même esprit de colonisation (fins géostratégiques). Le problème, jamais abordé qui produit ces mots/discours/polémiques inadéquats (regrets, repentance, excuses, pardon…) est celui qui a conduit des gouvernements (français, européens…) à envoyer des armées pour coloniser des territoires, en Afrique notamment. Autrement dit, la question, essentielle, concerne non le colonialisme en tant que pratique, mais l’idée-même du colonialisme : ce qui détermine l’envoi des armées. C’est à mon sens le seul débat susceptible d’évacuer les fausses questions et les dénis qu’elles suscitent.

George Floyd, la désillusion

Un long article du Monde  (A la Une du 25.05.2021) explique que la vague de protestation et d’espoir (« Tu as changé le monde, George ! » déclarait le pasteur Al Sharpton le jour des funérailles) qui a suivi le meurtre de George Floyd est retombée.

Il se conclut ainsi :

« Presque deux fois moins d’Américains (36 %) qualifient aujourd’hui la mort de George Floyd de « meurtre » que voici un an, en dépit de la condamnation du policier Derek Chauvin. Le nombre de personnes affirmant que les relations interraciales se sont détériorées est près de quatre fois supérieur au nombre de celles qui pensent qu’elles se sont améliorées (40 % et 13 % respectivement). La société américaine cherche encore son chemin vers l’introuvable égalité raciale. »

Ces deux contributions, dont la seconde répond à la première…

« Cet article montre bien qu’il ne faut pas trop mélanger les races. Aux EU, au Brésil, comme dans beaucoup de pays d’Amérique latine, ce n’est pas une réussite et l’on retrouve les mêmes maux très graves. Se dessine déjà pour le XXIeme siècle, la suprématie des pays monoraciaux (Chine, notamment). Pour les noirs américains, le retour en Afrique, théorisé par Marcus Garvey, le prophète des rastas serait la seule issue à cette confrontation qui pour lui ne cessera jamais. »

« Ce que vous exprimez est très largement documenté et je partage ces constats. Les êtres humains, dans toutes les parties du monde, préfèrent, au quotidien, l’entre-soi, qu’il soit ethnique, comme en Afrique, par exemple, culturel, de catégories professionnelles ou sociales. Ce n’est pas nécessairement un enfermement mais une sécurité qui par ailleurs peut favoriser l’ouverture à « l’estranger ». Il n’y a là aucun sentiment de supériorité sur d’autres groupes, et donc pas vrai racisme, mais simplement la conscience que c’est à chacun d’inviter, en nombre et en qualité, avec qui nous voulons bien vivre. C’est un droit universel et sa négation, l’Histoire nous le montre, se paye à plus ou moins long terme par des affrontements entre groupes distincts. »

… témoignent de la tendance régressive au repli, représentée et alimentée par le populisme d’extrême-droite.

En réponse, cette contribution de deux lignes :

Ce qui importe, aux USA comme en France comme partout où des hommes vivent en société, ce n’est pas la lutte contre le racisme, mais contre l’idée du racisme.

>J’ajoute, ici : Même remarque pour l’esclavage, le colonialisme dont les séquelles me semblent témoigner de cette nécessité. Plutôt que « lutter contre l’idée », « expliquer l’idée » aurait été plus pertinent, mais comme il est question de lutte, j’ai laissé jouer la symétrie en me disant qu’elle susciterait peut-être des observations. Aucune pour le moment.

La police devant l’Assemblée Nationale

A l’appel de leurs syndicats, des milliers de policiers ont manifesté devant l’Assemblée Nationale, le mercredi 19 mai 2021.

« Les peines minimales pour les agresseurs, voilà le message fort et clair que nous attendons » (secrétaire national Unité SGP Police-FO).

 « Le problème de la police, c’est la justice.  Tant qu’il n’y a pas de justice, il n’y aura pas de paix » (secrétaire national du syndicat Alliance),

Le problème que pose, non la manifestation de policiers, mais le lieu choisi et autorisé, est sa possibilité.

Il n’y pas d’envahissement, mais une importante présence physique destinée à faire pression sur la représentation nationale pour une prétendue carence législative.  

Les critères justifiant cette accusation sont définis par un corps d’Etat statutairement impropre à intervenir en tant que tel dans le travail législatif qui est de la responsabilité d’élus.

Autrement dit, le signe qu’émet l’événement est celui de la possibilité d’un coup de force.

La présence du ministre de l’Intérieur y ajoute celle d’un coup d’Etat.

Celle des représentants des partis politiques (sauf LFI) – représentés à l’Assemblée – la corrobore par le message de démission que signifie le non-sens de la protestation contre soi (suicide politique).      

Quant à la revendication de la peine-plancher couplée avec le slogan qui met en cause la justice, elle est le signe d’une régression (le rejet de l’individualisation par un principe d’automatisme est une forme de la loi dite du talion de la société primitive) et du déni de démocratie (« la justice » considérée comme un absolu défini par une corporation).

Difficile de ne pas penser à l’épisode du Capitole, à Washington. Avec la différence que la force manifestante, ici, n’est pas une partie de la population dont la violence est plus ou moins incontrôlable, mais un corps d’Etat, organisé, armé, qui hue la justice et son ministre avant de chanter la Marseillaise.  

La grande confusion

Anne Applebaum est une journaliste américaine (USA), membre de la rédaction du magazine The Atlantic, lauréate du prix Pulitzer, historienne et auteur, entre autres, de La démocratie en déclin  était l’invitée des Matins de France Culture (24.05.2021).  Epouse de Radoslaw Sikorski, ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne, elle possède  également la nationalité polonaise.

Elle situe la cause du développement de l’extrême-droite dans la « déception » :

 « Je pense que la principale réponse, l’idée principale à comprendre, c’est cette idée de la déception. Il y a des personnes qui ont été déçues par leur pays, ou parfois par leurs propres carrières. Il y a des personnes qui observent l’évolution de la Pologne depuis 1989 et qui se disent : ce n’est pas ce que je voulais, ce n’est pas le monde que j’espérais créer. »

Elle évoque la trajectoire politique de Viktor Orbán, qu’elle côtoyait dans les années 80, et qui s’est progressivement détourné du centre droit [sa position politique personnelle] : 

« Progressivement, il s’est déplacé vers la droite. D’abord vers la démocratie chrétienne, et puis plus tard beaucoup plus loin à droite. Et je pense que dans son cas, c’était un moyen politique : il pensait qu’il y avait plus de votes à récolter. (…)  Je pense que ce qui se passe en Pologne, en Hongrie, pourrait arriver dans d’importe quel pays européen. Il s’est déjà passé quelque chose de tout à fait similaire aux Etats-Unis (…) alors que culturellement, historiquement, il n’y a pas plus différent de la Pologne que les Etats-Unis. »

Elle conclut ainsi :

« Les pays changent, la politique évolue, il y a toujours une nouvelle génération, de nouvelles idées qui viennent changer la politique. (…). Nous avons besoin de compter, de nous appuyer sur cette nouvelle génération pour nous aider à développer le changement, à réformer nos institutions démocratiques pour qu’elles survivent. »

A supposer que la déception (un hiatus entre le réel vécu et l’attente qu’on en a) puisse être le moteur déterminant d’une population, l’exemple de la grande dépression (1929…) dont il n’est pas difficile d’imaginer la somme et la profondeur des déceptions qu’elle engendra (cf. Les raisins de la colère – John Steinbeck), suffit pour constater que l’explication de causalité n’est pas pertinente. (Franklin R. Roosevelt aux USA<> Hitler en Allemagne<>Front Populaire en France).

L’explication (en fait un simple constat) de la dérive de V. Orban confond « moyen politique » et « moyen électoral », comme la critique, un peu plus loin dans l’entretien, de la prétention de l’extrême-droite à être le véritable représentant du peuple, oublie de distinguer peuple et population.

Après les lieux communs (les pays changent, la politique évolue… ) la conclusion fait de la « nouvelle génération » la solution… comme si elle était épargnée par la déception… parce qu’elle est la nouvelle génération.

L’appel de la gauche à manifester le 12 juin « pour les libertés et contre les idées d’extrême-droite » (A la Une du Monde – 22.05.2021) témoigne d’une confusion analogue.

Ma contribution :

Manifester contre les « idées » du FN/RN n’a pas de sens : il est l’expression non d’idées mais de nos peurs et de nos angoisses, aggravées depuis la fin des années 80 par une crise de nature existentielle. Une manifestation n’a de sens que si elle est « politique », donc si elle regroupe l’ensemble des partis pour signifier que le FN/RN se situe, non dans le champ du politique (projet de société), mais dans celui des passions tristes (repli identitaire).