Sophocle : la problématique d’Antigone (1)

J’avais annoncé ce sujet dans un précédent article dont j’ai oublié de noter le titre et la date. Ce dont je me souviens, c’est qu’il abordait le problème de la spécificité de notre mort, autrement dit de la tragédie.

–  Problématique du théâtre et de la tragédie

Nous y voici avec Antigone, une tragédie de Sophocle écrite et jouée à Athènes il y a 2400 ans. Nous y sommes… presque, puisqu’il s’agit de théâtre et que le théâtre grec (athénien) antique et le nôtre sont très différents… du moins en apparence.

Nous allons au théâtre, en matinée ou en soirée, pour des motifs culturels ou de divertissement (à supposer que le divertissement ne soit pas culturel), et nous choisissons une pièce dans une liste plus ou moins importante selon le lieu où nous sommes.

A Athènes, la représentation théâtrale, obligatoire et la même pour tous, faisait partie des fêtes religieuses données en l’honneur de Dionysos, en particulier les Grandes Dionysies du printemps, pour célébrer le renouveau de l’énergie vitale que représente cette divinité (Dionysos ou Bacchos – Bacchus chez les Romains).

Elle est à l’origine un concours de chœurs (chant – dithyrambe – et danse) d’où se détache un jour son chef (le coryphée) pour un début de dialogue, avant que n’apparaissent un puis deux puis trois acteurs (masqués).

Comme exemples de tragédies, nous disposons des pièces d’Eschyle, Sophocle et Euripide, les trois « tragiques » grecs dont seules quelques-unes de leurs pièces nous sont parvenues.  Elles nous permettent en outre de savoir dans quelle mesure le sens de tragédie – l’origine du nom est incertaine (chant du bouc ?) – est pour nous différent de celui qu’il avait à Athènes.

Friedrich Nietzsche, dans son essai La naissance de la tragédie en explique la genèse par le heurt de deux forces artistiques « qui jaillissent de la nature elle-même sans la médiation de l’artiste et par lesquelles la nature trouve à satisfaire primitivement et directement ses pulsions artistiques : c’est-à-dire, d’une part, comme le monde du rêve [Apollon] dont la perfection est sans aucun rapport avec le niveau intellectuel et la culture esthétique de l’individu, et, d’autre part, comme la réalité d’une ivresse [Dionysos]  qui, elle non plus, ne tient pas compte de l’individu, mais qui cherche au contraire à anéantir toute individualité pour la délivrer en un sentiment mystique d’unité. » (La naissance de la tragédie – Folio – p.33)

L’enjeu de cette pratique théâtrale collective a été expliqué par Aristote : pendant ces journées dédiées à la divinité, la cité se rend au théâtre (de construction éphémère avant de devenir, au 4ème siècle, la structure que nous connaissons) pour une opération dite de catharsis, autrement dit une purification des passions. En d’autres termes, il s’agit essentiellement de vivre émotionnellement et par procuration l’expérience tragique de la (sa) mort.

Antigone en est sans doute l’exemple le plus emblématique.

Sophocle

Sophocle qui vécut près de 90 ans (495-406) écrivit Antigone vers l’âge de 55 ans.

Il est l’auteur de plus d’une centaine de pièces dont seulement sept tragédies nous sont parvenues. Il remporta 18 fois le concours des Dionysies – chaque auteur devait présenter une tétralogie : trois tragédies et un drame satyrique. Il participa à la vie de la cité, fut élu stratège (chef militaire) en même temps que Périclès et si l’on en croit ce que dit le poète Phrynicos dans sa comédie des Muses, il fut un homme comblé : « Heureux Sophocle ! Il est mort après une longue vie. Il a eu et chance et talent. Il a fait quantité de belles tragédies, et il a obtenu une belle fin, sans jamais avoir subi un revers. » (Edition bilingue des Belles Lettres -collection « Budé » – p. VIII)

Antigone

Elle fait partie de la famille des Labdacides qui tire son nom de Labdacos, petit-fils de Cadmos, fondateur mythique de Thèbes où se déroule la tragédie. Famille marquée par un destin funeste.

Laïos, roi de Thèbes qui a succédé à Labdacos, apprend de l’oracle de Delphes qu’il aura un jour un fils qui le tuera et épousera sa mère. Son fils né, il le confie à un serviteur avec la mission de le tuer. Le serviteur s’éloigne de la ville, gagne une forêt et suspend le bébé à un arbre en l’attachant par les pieds. L’enfant est sauvé par un berger de la famille royale de Corinthe qui n’a pas d’enfants et qui l’adopte en lui donnant le nom Œdipe (littéralement : pieds gonflés). Devenu adulte, Œdipe va consulter l’oracle qui lui révèle son destin : il tuera son père et épousera sa mère, qu’il croit être le couple royal de Corinthe. Il ne retourne donc pas à Corinthe et se dirige vers Thèbes. En chemin, il se dispute avec un voyageur qu’il tue au cours de la bagarre. Quand il arrive à Thèbes, il apprend que la ville est sous la menace du Sphinx (ou Sphinge), une créature infernale  dotée du visage et de la poitrine d’une femme (hérités de sa mère, Echidna) d’une queue de dragon (héritée de son père Typhon),  d’un corps de lion, comme sa sœur Chimère et d’une paire d’ailes semblables à celles des Harpyes que les dieux envoient semer la désolation quand ils l’estiment nécessaire. Perché sur un rocher, le Sphinx pose une énigme aux passants qui ne parviennent jamais à la résoudre et qu’il dévore. La cité a décidé d’offrir le trône et la main de la reine Jocaste (veuve) à celui qui la débarrassera du monstre. Œdipe se présente et le monstre lui demande quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi et sur trois pattes le soir. Œdipe répond « l’homme » (bébé, adulte puis vieillard avec une canne). Le Sphinx se précipice du haut du rocher et meurt.

La cité offre donc à Œdipe le pouvoir royal et la reine Jocaste qu’il épouse. Des années plus tard, la cité est frappée d’un mal terrible qui met en danger son existence même. Consulté, le devin Tirésias révèle que le mal durera tant que le meurtrier du roi Laïos n’aura pas été chassé de la cité. Œdipe qui est désormais père de quatre enfants – deux garçons, Etéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène –  décide alors de mener l’enquête.

Tel est l’objet de la tragédie Œdipe Roi dans laquelle Sophocle reprend le mythe déjà évoqué dans l’Iliade et l’Odyssée (Homère – 8ème siècle) et qu’il traite d’une manière nouvelle. Découvrant que l’homme qu’il a tué sur la route était son père et qu’il a donc épousé sa mère, il se crève les yeux tandis que Jocaste se pend. Errant et conduit par Antigone, il sera accueilli par Thésée et mourra à Colone, près d’Athènes où il sera enterré (Œdipe à Colone).

Fille d’Œdipe, sœur d’Ismène, d’Eteocle et Polynice, Antigone est généralement associée à la révolte.

Voici comment la présente J.Anouilh par la voix du Prologue, dans sa pièce, écrite et jouée pendant l’occupation :

« LE PROLOGUE –  Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. »

Il n’est pas impossible que cette lecture d’Antigone ne soit pas celle de Sophocle.

(à suivre)

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