L’« étrange bienveillance » pour E. Zemmour

« Entre Eric Zemmour et une partie de l’élite économique et intellectuelle, une étrange bienveillance. Ménagé par la droite et des figures venues de la gauche intellectuelle, convié par certains cercles économiques, le polémiste d’extrême droite a pu mesurer l’indulgence d’une partie de l’establishment. » (A la Une du Monde)

Extraits :

« Il y a quelques jours encore, jeudi 18 novembre, alors que les Britanniques de la Royal Institution of Great Britain à Londres annulaient sa venue, Eric Zemmour déjeune devant 240 chefs d’entreprise, à deux jets de pierre de l’Elysée. Souvent présenté comme un « historien », un « intellectuel », il est reçu dans le saint des saints de l’establishment français, le Cercle de l’Union interalliée, ce club parisien qui, il y a deux ans, lui avait justement refusé son intronisation. (…) Le polémiste aligne aujourd’hui ses longueurs au Molitor, fréquente la piscine du Crillon et celle du Ritz, place Vendôme. Et noue, en invité, sa cravate sur le seuil du Jockey Club ou du Travellers pour rencontrer businessmen et banquiers d’affaires. »

La suite de l’article énumère les « raisons » affichées par certaines personnalités qualifiées d’ « intellectuels » moins pour approuver explicitement le discours du polémiste, que pour lui donner une justification au prétexte qu’il est un symptôme. Bref,  il dirait tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas et il « mettrait le doigt là où ça fait mal ». Cette « explication » est donnée avec la jouissance que crée la proximité d’un interdit auquel on ne touche pas, ou alors délicatement du bout d’un doigt ganté.

C’est la même explication qui en son temps a accompagné l’émergence du Front National.

C’est là que ce situe le point de la dérive complaisante, ou, pour reprendre les termes de la journaliste de l’ « étrange bienveillance » qui est tout sauf étrange.

E. Zemmour ne propose pas une pensée : il ne « pense » pas le problème des mouvements des populations et de l’islamisme, mais il les présente à grand renfort de rhétorique comme des agents avérés destructeurs de la civilisation occidentale.

Ce dont il est le symptôme n’est pas une pensée qui serait refoulée à cause d’interdits moraux ou du « politiquement correct », mais l’expression hystérisée du rejet de la pensée.

Les problèmes posés par ce qu’on appelle le terrorisme, par la migration, touchent à la question des responsabilités (= apporter une réponse adéquate) nationales et internationale. Question régulièrement dénaturée et pervertie par les accusations de repentance, de faute etc. qui ont pour but de l’évacuer, autrement dit de faire comme si les effets que sont ces problèmes étaient des causes, comme s’ils étaient inhérents à une religion ou à une civilisation ou à une origine ethnique.

Il est très tentant de lâcher la pensée parce qu’elle renvoie toujours au complexe (=entrelacement) des situations et à l’interaction.

Parmi les exemples les plus connus de ce rejet, la formule de Michel Rocard « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » (1989) : en disant explicitement que la réponse est un inacceptable, elle dit implicitement que la question l’est aussi. Le concept « misère du monde » nous met à part comme si nous n’étions pas dans le monde, comme si notre histoire particulière n’avait pas de lien avec l’histoire mondiale, à l’exception notable des représentants des Lumières idéalisés et présentés comme un bloc homogène de pur altruisme.

Ceux qui applaudissent publiquement ou en coulisse E. Zemmour sont des expressions du soulagement, éprouvé quand on se débarrasse d’un poids, ou d’autre chose.

Le corollaire en est le prix à payer.

La maire de Genève et E. Zemmour – dialogue

« Frédérique Perler, qui occupe pour un an la tête de l’exécutif local, s’est opposée à la venue du polémiste d’extrême droite dans une salle municipale, au nom des valeurs humanistes de la ville. » (A la Une du Monde – 26.11.2021)

Contribution de A – Magnifique illustration du rôle d’opérette que joue l' »antifascisme ». Genève tout comme Londres d’ailleurs concentre le pire la finance véreuse, corrompue, impérialiste, prédatrice. Voilà deux villes qui ne demandent qu’à fermer les yeux sur vos richesses. La fortune des grandes familles locales est basée sur cet aveuglement volontaire.  C’est un secret de polichinelle et d’ailleurs LM vient de publier un article sur la question. Si donc Madame la maire veut faire œuvre utile, outre refuser bruyamment une salle à Z elle pourrait peut-être faire le ménage dans les affaires louches qui se trament dans les palaces de sa ville ?

Réponse de B à A – « Et si on parlait de Bolloré ? Celui qui instrumentalise Zemmour. Sa famille vaut- elle beaucoup mieux ? »

Réponse de C à A « Magnifique illustration des amalgames douteux et surtout foireux de l’extrême gauche, qui mélange allègrement, souvent plus par pure idéologie et volonté de manipulation que par ignorance (quoique), les faits et les réalités pour servir sa vertueuse soupe pseudo-révolutionnaire. Renseignez-vous d’abord un peu sur l’organisation administrative et politique de l’Etat fédéral de Suisse, et vous découvrirez bien vite qu’un maire a bien peu de pouvoir sur les transactions financières internationales transitant par les institutions financières du pays. »

Réponses de A

à B : « Non, Bolloré ne vaut pas mieux. Le rapport avec l' »antifascisme d’opérette » ? »

à  C : « Votre formalisme me fait rire. Le sens de mon message n’est pas de dire que la maire de Genève pourrait terrasser le dragon capitaliste. Je dis que cet étalage de vertus « antifascistes » est la feuille de vigne qui ne saurait cacher le vrai problème – lequel est d’ailleurs à la racine de la popularité d’un Z. »

Ma réponse à A :

L’antifascisme (si c’est bien de cela qu’il s’agit) exprimé par une élue de Genève/capitaliste serait donc une hypocrisie dans le sens où le fascisme est le produit du capitalisme. Mais le capitalisme est-il réductible aux formes industrielles/bancaires qu’il a prises à partir du 18ème siècle ? Et ce que « dit » le fascisme n’existe-t-il pas avant le 20ème ? En d’autres termes, n’y-a-t-il pas un « discours capitaliste » qui s’exprime en permanence dans l’histoire humaine, sous des formes différentes selon les époques et qui suscite des discours antagonistes (La République de Platon, les réformes agraires des Gracques, entre autres) ? Toutes choses égales, s’agissant des rapports humains vus sous l’angle des rapports de production, quelles différences essentielles entre, par exemple, les sociétés grecque et romaine antiques et la nôtre ?

La réponse de A

« Non. Pour que les mots gardent un sens et qu’on puisse dialoguer, on ne peut pas étendre à l’infini le fascisme le capitalisme et tout ce que vous voudrez. Le fascisme a à voir avec l’Etat moderne, lui-même consubstantiel au capitalisme apparu au XVII en GB et plus tard sur le continent. Il ne sert à rien de manifester contre Z si les causes de sa popularité sont cela même que l’on défend. »

Ma seconde réponse à A :

Il ne s’agit pas d’« étendre » mais de ne pas s’en tenir aux formes d’expression et de chercher les causes du capitalisme et du fascisme. Si on les limite dans le champ du début de l’ère moderne comment en expliquer les formes antérieures ? L’exploitation de l’homme par l’homme est une constante, de même que la peur de l’ « autre », celui qui n’est pas soi, que l’on charge de tous les maux et qu’on veut éliminer. Les exemples historiques sont légions. Combattre le discours d’E. Zemmour (il n’a rien de nouveau dans le fond) ne peut être efficace que si l’on cherche à comprendre non seulement ce qui aujourd’hui lui permet d’exister (id. pour le FN/RN et consorts) mais la matrice qui le produit. Retournez-vous et regardez quel a été le résultat de la lutte première contre le fascisme/nazisme avec les armes des schémas établis sur des critères de contingence.

Les morts de Calais

Qu’y-a-t-il, en amont, qui permette de comprendre que des hommes et des femmes montent, avec des enfants, dans des embarcations inadaptées pour tenter de traverser la mer avec la forte probabilité de se noyer ? Ce type de questionnement et de problématique (la recherche des causes et la sauvegarde des personnes) est celui qu’on trouve dans les livres étudiés à l’école et dont il est dit qu’ils constituent notre culture. Les ONG humanitaires et les passeurs, sont, pour des objectifs opposés, les produits de la carence des politiques nationales et internationales dont nous élisons les responsables. Focaliser la critique sur ceux qui aident les migrants ou exploitent leur misère revient à les présenter comme des causes et à justifier ces carences politiques.

La vague et le virus, la crise en Guadeloupe et le ministre

Comme sujet de réflexion concernant ces deux titres à la Une du Monde (25.11.2021) :

1° «  La cinquième vague de l’épidémie de Covid-19 en France oblige le gouvernement à agir »

2° « Pourquoi la crise sociale en Guadeloupe fragilise le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu ? »

Je suggère ces deux questions :

1° Est-ce que vague ne contient pas l’idée d’infini ? Compter les vagues du virus revient à dire qu’elles sont innombrables et qu’elles ne le sont pas. Peut-être serait-il plus judicieux de parler de « nouvelle vague », ce qui éviterait d’en faire tout un cinéma.

2° Ne conviendrait-il pas de dire plutôt que la crise révèle la fragilité de la politique de l’Outre-Mer ?

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (9). Conclusion.

L’homme a pour essence spécifique d’être une unité constituée d’un corps et d’un esprit dont les actes respectifs – les mouvements physiques, chimiques, électriques / les idées, et les perceptions qu’en a l’individu –  sont sous des formes différentes l’expression de l’unité de la Nature.

L’idée première est l’idée du corps, c’est-à-dire l’idée produite par l’existence du  corps, et de cette idée du corps suit la pensée de cette idée et ainsi de suite. Nous sommes en quelque sorte « réflexion permanente » – dans le sens où une surface réfléchit la lumière.

« Il est de la nature même de Dieu qu’il se comprenne lui-même » écrit Spinoza à Henri Oldenburg, l’un de ses correspondants. Autrement dit, la Nature, dont nous sommes, a pour essence sa propre compréhension.

Comprendre, dans le sens étymologique de « prendre avec » (= se prendre avec, par soi-même), autrement dit définir l’existence par le fait d’être (cf. Définition I). Ainsi, « nous nous comprenons nous-mêmes », c’est-à-dire que la conscience que nous avons de notre conscience, la pensée de cette conscience, définit l’essence de notre être. Que nous l’acceptions ou le fuyions, tel est notre réel : notre corps et notre esprit sont une activité et un dialogue permanents, les actes de l’un et de l’autre sont l’expression de nous en tant qu’enfants de Nature.

La permanence de ce dialogue s’explique, pour moi, par l’idée qui suit immédiatement l’idée première du corps, à savoir l’idée de notre fin, idée qui nous fait entrer dans la dialectique constituée du dialogue particulier entre l’éternité de la Nature et la durée limitée de notre existence singulière : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels » (V – Proposition 23 – Scolie).

Lire l’Ethique revient à s’engager sur le chemin de cette dialectique dont la résolution, en construction permanente – comme l’univers dont nous sommes une expression –, vise donc à sentir et expérimenter cette coïncidence, cette harmonie, entre notre existence – contingente, éphémère – et l’éternité.  

Ces questions abordées par l’Ethique sont celles que se pose plus ou moins confusément tout être humain. De ce point de vue, Spinoza n’invente rien. Ce qui constitue la puissance singulière du  livre – de mon point de vue inégalée –  est l’analyse clinique du questionnement humain et de ce qui le sous-tend.

La difficulté de sa lecture – elle est réelle –  tient moins ou autant à l’analyse elle-même qu’aux schémas pré-dictés depuis la nuit des temps par nos peurs et notre angoisse qui tendent à nous faire croire que l’homme est « à part », donc qu’il a une nature et une destinée particulières. Spinoza réfute la croyance que l’homme serait un empire dans un empire (Préface de la Partie III), autrement dit qu’il aurait un statut à part dans le monde. Et c’est peut-être cela qui est le plus difficile à accepter jusqu’au bout de la pensée, à savoir que l’homme est un des modes infinis de la Nature. Ni plus ni moins que cela.

Etre un questionnement permanent ne signifie pas s’enfermer dans la tour d’ivoire de sa pensée et se « prendre la tête » comme pourrait le faire un chimérique « pur esprit ». En regard de l’interaction des actes de l’esprit et du corps et de leur implication dans les formes sociales de la vie, ce serait un non-sens.

L’Ethique, faut-il le redire, est, non seulement en-dehors de la morale du bien et du mal mais contre elle, une « vie mode d’emploi » pour l’esprit et le corps en activité dans une dynamique permanente de l’existence fondée sur le désirle moteur –, autrement dit un guide de la connaissance pour trouver le meilleur itinéraire possible, un guide à lire peu à peu, selon son rythme, au fur et à mesure de la marche, en s’arrêtant pour apprécier certains points de vue*, sans chercher forcément à vouloir maîtriser tous les détails du chemin emprunté pour s’autoriser à poursuivre la marche vers l’idée vraie, quel que soit l’objet-support (cf. article 8).

Telle est en tout cas l’invitation de ce livre dont la lecture, en phase avec l’activité de la vie, n’est jamais achevée.

Spinoza propose une philosophie des rapports non hiérarchisés de l’esprit et du corps en écho d’identité essentielle avec le Tout, la Nature.

Tel est le balai de sorcière que j’évoquais dans le premier article.

Sa démarche permet la compréhension et la gestion des messages venant de l’extérieur (les affections) dont l’ignorance est cause des passions délétères.  Comme on l’a vu, elle part de la définition du constituant (substance, Nature) et s’achemine peu à peu, via les deux attributs, vers le fonctionnement des modes humains de son expression.

Le plan du livre en témoigne :

I – De Dieu

II – De la Nature et de l’Origine de l’Esprit

III – De l’origine et de la nature des Affects

IV – De la Servitude humaine ou de la Force des Affects

V – De la Puissance de l’Entendement ou de la Liberté humaine.

*Voici quatre points de vue qui vont deux par deux :

– « La Joie est le passage d’une perfection moindre à une plus grande perfection » (Définition II des Affects – Partie II)

– « L’amour est une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » (Définition V des Affects – Partie II)

– « La tristesse est le passage d’une plus grande perfection à une perfection moindre » (Définition III des Affects – Partie II)

– « La haine est une Tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » (Définition VII des Affects – Partie II)

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (8)

Définition VIII : « Par éternité j’entends l’existence elle-même en tant qu’on la conçoit comme suivant (= découlant) nécessairement de la seule définition d’une chose éternelle.»

Le retour de j’entends (intellego) annonce une nouvelle création, en l’occurrence l’éternité définie comme l’existence elle-même – celle de l’homme par exemple.

En tant que apporte une précision décisive : il s’agit de l’existence (le fait d’être) en relation avec une chose  éternelle dont nous savons qu’il s’agit du Tout de la Nature.

L’idée nouvelle est l’éternité substituée à l’immortalité de la religion, et l’Explication qui suit, finit d’enfoncer le clou de la précédente : « Une telle existence est en effet conçue comme une vérité éternelle, de même que l’essence de la chose existante, et c’est pourquoi elle (l’existence) ne saurait être expliquée par la durée ou par le temps, même si l’on conçoit une durée sans commencement ni fin

Apparaît une autre notion nouvelle : vérité éternelle, c’est-à-dire  un savoir dont la certitude réside dans son rapport avec ce qui par définition est éternel. Spinoza proposera par la suite la notion d’idée vraie, autrement dit un accord d’essence.

Cet exemple comparatif peut aider à comprendre le sens de la démarche vers l’idée vraie : lorsque, à la suite des caucus du Parti Républicain,  D. Trump fut désigné comme son représentant à l’élection présidentielle, je me rappelle m’être dit qu’Hillary Clinton serait élue. Je ne fus pas le seul, pas plus que je ne fus le seul sidéré en apprenant, le 5 novembre au matin, que c’est D. Trump qui l’avait été. (id. pour la qualification de J-M Le Pen pour le second tour de la présidentielle de 2002)

Cette idée inadéquate, fausse, de l’évidence de l’élection d’ Hillary Clinton, était produite par l’affect mal géré de l’événement que constituait la désignation  de D. Trump, affect qui persuadait qu’un tel homme (ce qu’il était, ce qu’il disait) ne pouvait pas être élu. Cette conviction venait non de la Raison (–> second genre de connaissance) mais d’une « passion » dans le sens premier de « qui est subi » venant de l’extérieur (–> premier genre).

L’idée vraie, dans le cadre de cette comparaison, se situerait au bout et au-delà de  l‘analyse rationnelle de l’événement que constitue cette désignation, dans la perception de ce qui pourrait être une « coïncidence essentielle », alors, et encore aujourd’hui, entre les Etats-Unis et  D. Trump. Si l’on veut, cette désignation pourrait être le calque ou la copie de cette coïncidence.

Tout au bout et au-delà de la chaine des causalités se trouve toujours une idée vraie, intuitivement reconnue comme telle, autrement dit la perception que cette idée est en nous et dans la Nature, donc vraie, comme une correspondance indiquant une adéquation d’essence (troisième genre de connaissance).

Commentaire : appliquée à l’être humain voici comment on peut comprendre l’analyse : à la fois corps et esprit, l’être humain est un mode, une expression des deux attributs Etendue et Esprit qui permettent de percevoir l’essence de la substance, autrement dit la Nature dans sa vérité et son éternité. Ce mode (l’humain) qui a une essence spécifique (j’y reviendrai dans la conclusion) existe dans une durée déterminée (il naît il vit, il meurt), mais, en tant qu’expression-mode de ces deux attributs de la Nature, il participe de l’éternité et peut atteindre l’idée vraie.

L’objet de l’Ethique est d’expliquer le chemin pour parvenir à sentir et expérimenter ce rapport et parvenir ainsi à la Joie et à la Béatitude (ce sont les termes de Spinoza) que procure cette expérimentation.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’extase mystique transcendantale, mais d’une manière de vivre, d’une « vie-mode d’emploi », une façon d’être, dans le rapport avec soi, les autres et le monde, qui tente d’accorder le corps et l’esprit, nos deux constituants, avec ce dont ils sont l’expression.

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (7)

La Définition VII introduit pour la première fois la notion de liberté : « On dit qu’une chose est libre quand elle existe par la seule nécessité de sa nature et quand c’est par soi seule qu’elle est déterminée à agir ; mais on dit nécessaire ou plutôt contrainte la chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une loi particulière et déterminée. »

Nous retrouvons le « on dit » de la Définition II qui implique une vérité reconnue que la seule nécessité de sa nature et par soi seule détachent radicalement du rapport créateur/créature de la religion.

D’autant que la seconde phrase laisse entendre, avec précaution*, que le système religieux exclut la liberté, ce que ne signalent pas les traductions de Robert Misrahi (reproduite ici) et de Charle Appuhn.

Dans la première phrase,  « chose » est la traduction du latin res : « Ea res libera dicitur quae = cette (ea) chose (res) est dite (dicitur) libre (libera) qui (quae)… ». Tout est au féminin, accordé avec res, lui-même féminin.

Dans la seconde phrase, on retrouve le féminin avec « nécessaire » (necessaria) et « contrainte » (coacta) mais pas avec « par une autre » qui traduit le latin ab (= par) alio « autre », un adjectif (alius) qui n’est pas au féminin (le féminin serait alia) mais au masculin ou au neutre. Il s’accorde donc avec un sous-entendu masculin (quelqu’un) ou neutre (quelque chose).

Si Spinoza avait voulu indiquer sans la moindre ambiguïté que la contrainte qui nie la liberté vient d’un « autre chose » identique à la chose (res) de la première phrase, il aurait utilisé le féminin alia, le genre utilisé dans les deux phrases.

Même si « chose » (féminin en latin) évoque un neutre et même si le latin dispose de pronoms (ils seraient sous la forme aliquo ou quodam), il n’en reste pas moins que cet alio, le seul mot qui ne soit pas féminin, sonne bizarrement parmi tous les féminins désignant du neutre. Pourquoi donc un sens neutre exprimé sous une forme qui peut ne pas être neutre ?

*Avec précaution, non seulement à cause de l’ambiguïté de genre de alio, mais aussi du sens de autem que les deux traducteurs traduisent (au début de la deuxième phrase) par un « mais » inexact, puisque l’opposition indiquée par cette conjonction est très faible (= d’autre part), sans commune mesure avec le fort at (= mais) de la Définition II ; il y aurait donc peut-être là une litote (= dire peu pour laisser entendre beaucoup) malicieuse, comme un clin d’œil discret. J’ajoute que ad agendum (= « à agir » –  première phrase) signifie être actif,  alors que ad operandum (traduit également par  » à agir  » – seconde phrase) évoque le travail produit à connotation d’obligation (le verbe latin operor d’où est formé operandum a également un sens religieux = accomplir une tâche demandée par les dieux).

Détails sans importance ?

Spinoza portait une bague sur laquelle était gravée le mot latin caute = avec précaution => sois prudent.

Commentaire : pour Spinoza, la liberté est à comprendre dans le rejet du libre-arbitre (la pierre ne tombe pas parce qu’elle l’a décidé) et la négation du rapport liberté/volonté. La liberté n’est pas donnée, elle n’est pas non plus affaire de volonté, elle se conquiert par ce qu’il définira comme la « connaissance du troisième genre »** atteignable à partir du moment où l’homme parvient à comprendre et relier sa force de vie (en latin conatus => l’effort, pour persévérer dans son être), dans ce que j’appellerai rapidement ici l’harmonie essentielle ; il ne s’agit pas de mysticisme (du type extatique) mais de ce qu’on pourrait appeler science intuitive qui conduit à ce que Spinoza appelle la Joie. (Je préciserai dans la conclusion après la Définition VIII).

**Celle du premier genre est celle des idées inadéquates à savoir « chaque fois qu’il [l’esprit] est déterminé de l’extérieur par le cours fortuit des événements à considérer tel ou tel objet » (Partie  II – proposition 29 – Scolie), celle du second, positive, est acquise par la Raison, étape nécessaire vers celle du troisième.

Rugby… et dialogue

« Rugby : survoltés, les Bleus écrasent les All Blacks et marquent leur territoire, à deux ans de la Coupe du monde. » (A la Une du Monde – 21.11.2021)

Ma contribution :

De quoi est-il question ? « Les bleus écrasent… marquent leur territoire… ils ont marqué les organismes, un match (…) qu’on raconte des étoiles dans les yeux… les Bleus ont senti le souffle des Blacks sur leur nuque » (article) « Quel combat ! » (commentaire).

J’ai regardé avec la même tension que tous, enfin levée par le sifflet final. Une catharsis comme celle de la tragédie ? Mais la violence des chocs réels et ce qu’on sait des traumatismes ? Et, notamment en regard de celle, chantée dans le film Casablanca pour recouvrir le chant nazi, qu’est-ce que cette Marseillaise hurlée, braillée, dans les tribunes ? Que disent,  de la  compétition sportive et à travers elle, ces discours patriotiques, plus ou moins explicites, en face  de l’universalité des problèmes gravissimes que rencontre aujourd’hui l’humanité ? Une simple parenthèse anodine, intemporelle ? Un coup de fraîcheur ? Mais le commentaire* du président de la République  et son « La Gagne ! » conclusif ?

* « Deux victoires des Bleus aujourd’hui en rugby face aux mythiques joueurs néo-zélandais ! Nos équipes de France féminine et masculine finissent invaincues de leur tournée d’automne. LA GAGNE ! »

Une réponse d’un lecteur :

On sait tous que les matchs sportifs internationaux sont une parenthèse cathartique en effet; et cela est vrai dans tous les pays du monde; en quoi notre pays devrait faire exception ? Au pire , ces moments n’ont aucun effet car ils ne détournent en rien des turpitudes du monde, une fois refermé, au mieux ils sont salvatoires et bénéfiques pour prendre du recul; relâcher notre esprit, le faire vibrer au son d’une même communauté.

Ma réponse :

La catharsis de la tragédie grecque a pour moteur une fiction convenue : les acteurs, masqués, jouent à éprouver ce qu’ils racontent. Ici, les acteurs éprouvent ce qu’ils jouent. Ce n’est pas une corrida, la finalité n’est pas la mort, certes, mais la violence – même contenue par des règles strictes – est une composante importante d’un affrontement visant l’écrasement de l’autre (cf. les mots et métaphores de l’article) caractérisé notamment par les mêlées qui rappellent la lutte des mâles (cf. « marquent leur territoire »). L’argument du « tout le monde le fait » évacue le problème que je pose non sous l’angle de l’exception que devrait être la France (je ne dis pas cela), mais sous celui de sa dimension patriotique/politique, éthique aussi, compte tenu du contexte particulier. Je ne sais si ces moments n’ont « aucun effet » ni si les « vibrations » d’une communauté  unie « contre » sont aussi positives que vous le dites. De quelles passions peuvent-ils purger ?

Seconde réponse du même lecteur :

La lutte territoriale individuelle ou collective fait partie de la biologie comportementale de nombreuses espèces dont l’homme; elle fût logée dans notre striatum par l’évolution et comme elle confère un avantage reproductif indéniable, elle n’est pas prête de nous quitter. Le refoulement de ce comportement est illusoire ; ce serait dénier notre animalité; même si il faut bien sûr le canaliser. C’est part rapport à cette pulsion que le sport ( le rugby notamment) est cathartique (ici employé dans un sens plus large que votre définition) ; il nous purge partiellement de ce sentiment à bon compte.

Ma seconde réponse :

 Je comprends très bien votre point de vue. Ce qu’il me pose comme question c’est la part de liberté  dont nous disposons en regard de la dimension d’animalité que vous évoquez et de la loi de l’évolution. Quant à la question du territoire et de ce qu’il implique pour l’individu et la collectivité, il est possible de lui opposer l’importance du commun de l’espèce, à savoir la conscience du double discours (corps/esprit) que nous avons de notre fin et les chemins de contournements que nous construisons pour ne pas l’écouter. Le besoin de compétition (en rapport sans doute avec celui du besoin de frontière) à laquelle est parfois réduit le sport pourrait en être un et je tenais à souligner ce qui me semble être un hiatus entre la prégnance nouvelle de ce discours (cf. la pandémie et le climat qui mettent en jeu la survie de l’espèce) et le spectacle qui continue avec le même discours. Catharsis ou opium… Je ne sais pas.

Et sa troisième réponse – les quotas du Monde ne me permettent pas de continuer le dialogue.

Jean Pierre: je n’opposerais pas liberté et animalité; il faut dépasser la vision de Descartes sur l’animal; les études éthologiques démontrent un continuum entre les espèces. Si nous étions si libres et sages, nous prendrions les mesures que nous impose l’état de la planète. Notre cortex, siège de nos capacités cognitives, est sous la dépendance d’un système de récompense neurologique qui nous pousse vers ce qui nous sert à court terme, même si nous appelons cela parfois liberté..; le but ultime est la recherche de territoire, de nourriture, de sexe et de status social, comme l’ensemble des mammifères à des degrés divers. Pour ces divers objectifs, notre nature humaine, de part ses facultés intellectuelles, ne se distingue des autres espèces que par la complexité des stratégies mises en oeuvre. Les catharsis et ou exutoires .. sportifs ou pas, font partie de ces dernières.

Réponse d’un autre lecteur  :

A la télé, on n’entend pas le choc des carcasses les unes contre les autres, les cris, les bang et les bing. .Il faut être près du terrain pour ça…et alors, on a une autre vision du rugby… le seul vrai sport d’équipe.. En outre la télé ne donne que des plans détaillés, depuis la tribune on voit l’ensemble et des équipes et du terrain, ce qui permet d’anticiper des situations, bien éclairant.

Ma réponse :

On entend tout à la télé – même les propos de l’arbitre – et on voit tout en gros plan. Ce qui change beaucoup si l’on pense que, pour le spectateur, le spectacle est, sans la télé et les gros plans, une totalité dont il ne perçoit que la surface. Même si l’on est dans les tribunes, est-il possible d’oublier ce qu’on a vu, par ailleurs, à la télé ?

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (6)

Définition VI : «  Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs, chacun d’eux exprimant une essence éternelle et infinie »

Dieu arrive donc en sixième position. La construction de la phrase confirme et résume à elle seule la démarche révolutionnaire de Spinoza.

La préposition latine per (à travers => par) suivie d’un nom de personne indique un moyen, un intermédiaire.  L’expression Par Dieu (per Deum), est donc censée annoncer quelque chose qui serait ou se produirait par l’intermédiaire de Dieu. Or, j’entends (intellego) modifie le sens de la préposition (elle fait de Dieu un concept à définir) et annonce une hérésie : Dieu ne peut pas être objet d’une définition particulière, subjective, « Il est ». Ce qui suit semble infirmer la subjectivité (un être absolument infini est conforme à la catéchèse) avant de la confirmer par la réduction de Dieu (hoc est  = ceci est, c’est-à-dire) au concept de substance (cf. la Définition III).

Chacun des attributs exprime une essence éternelle et infinie puisque ce qui vient de la substance/Dieu a les propriétés de cette substance. En tant qu’attributs/modes de la substance, l’étendue/corps et la pensée/esprit (avec la spécificité précisée dans la Définition II), les seuls qui nous soient perceptibles, sont donc éternels et infinis.

Plus loin, Spinoza précisera « Deus sive Natura » ce qui se traduit par « Dieu, autrement dit la Nature* ». Ce qui implique que Dieu (=> substance) n’est ni père-créateur, ni juge, n’a aucun plan, aucun désir, aucune intention de quoi que ce soit. Autrement dit, tout ce qui existe et se produit l’est non dans une visée ou pour une finalité quelconques – il n’y a pas de providence –, mais parce que c’est le propre de la substance d’exister et de se réaliser. Autrement dit encore, le Dieu de la religion monothéiste (chrétienne, juive, musulmane) est une construction humaine, il n’existe pas, il est la Nature (l’autre nom de substance) que la majuscule distingue radicalement du sens banal d’environnement. A l’époque où il écrit, Spinoza ne peut pas évacuer le nom Dieu.

*Dans l’expression Dieu, autrement dit la Nature (Deus sive Natura) l’ordre des noms est déterminant : le second terme est le point d’arrivée d’une progression de la pensée. La formule n’est pas réversible sans changement de sens : « La Nature, autrement dit Dieu » aboutit à Dieu.  

L’Explication – elle suit cette sixième définition – enfonce le clou : tout ce dont on a besoin pour définir et expliquer le Dieu du monothéisme (cause de soi, infini etc.) s’applique donc à la substance (concept). C’est la préparation à l’énoncé du Tout plus loin exprimé par la formule iconoclaste déjà évoquée,  Dieu, c’est-à-dire, la Nature.

Voici cette explication : «  Je dis infini absolument, et non pas seulement dans son genre ; de ce qui est infini seulement dans son genre, nous pouvons en effet nier une infinité d’attributs ; mais à l’essence de ce qui est infini absolument appartient tout ce qui exprime une essence et n’enveloppe aucune négation. »

Cet absolument infini enveloppe donc tous les autres infinis imaginables et tous les attributs de ces genres, eux-mêmes infinis (rappel : l’homme n’en perçoit que les deux déjà mentionnés : l’étendue-corps et la pensée-esprit).

Quelques genres qu’on puisse imaginer existants (rappel : l’équivalent de l’hypothèse moderne de formes de vie pouvant exister sur d’autres planètes dans d’autres systèmes solaires) tous participent du Tout… qui n’est pas le Dieu de la religion, mais la Nature. Nature est sur le plan de l’immanence ce qu’est le Dieu de la transcendance, autrement dit le constituant du vivant qu’il englobe sous toutes ses formes, et totalement, puisqu’il est absolument infini.

Commentaire : Dans la conception créationniste du monde, Dieu préexiste au monde qu’il décide de créer. Extérieur à ce monde, il réside dans le paradis situé dans les « cieux » (cf. la prière dictée par Jésus : « Notre Père qui es aux cieux… ») et il est animé de sentiments, de désirs, il a besoin qu’on le prie, il juge, récompense, punit, etc.

Pour Spinoza, la Nature (à laquelle est assimilé Dieu en quelque sorte « fondu » en elle) est cause de soi (cf. Définition I) ; son existence suffit à la définir, donc elle n’a besoin de rien d’autre qu’elle-même ; ce qui la constitue – son essence – s’exprime par toutes les formes (attributs, modes) du vivant ; étant la cause d’elle-même, elle est aussi la cause de tout : autrement dit, tout ce qui existe ou se produit trouve sa cause dans la Nature, dont la puissance est inhérente à son existence et relativement à laquelle rien de ce qui existe ou se produit n’est ni bon ni mauvais ni mal ni bien mais l’expression du fait d’être. Autrement dit, tout ce qui est l’est non par intention mais par nécessité.

Ce qui importe donc avant tout – et particulièrement avant tout jugement –  c’est de chercher à comprendre le rapport de causalité. Il n’y a en effet aucune hiérarchie dans la Nature : un tremblement de terre qui tue cent mille personnes est analogue au rayon de soleil qui fait lever le blé.

Comme il n’y a pas d’extérieur à la Nature (cf. Définition I : son existence enveloppe son essence), le  Dieu créateur que représente par exemple Michel-Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine est, comme la fresque elle-même, une création de l’homme.

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (5)

Définition IV : « Par attribut j’entends ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence. »

L’homme par son entendement (intelligence, faculté de comprendre) perçoit la substance non en elle-même mais par des expressions d’elle-même que Spinoza nomme attributs : en d’autres termes les attributs « disent » la substance, son être.

Ainsi – l’idée sera précisée plus loin –   la pensée et l’étendue  sont les deux seuls attributs perceptibles par l’homme : la substance étant infinie, il y a une infinité d’autres attributs – ce qui rejoint l’hypothèse moderne de formes de vie élaborées possibles, différentes de la nôtre. La pensée n’est pas de la même essence que l’étendue et réciproquement, et l’une et l’autre rendent compte de la substance dont ils constituent tous les deux l’essence. (voir le commentaire de la Définition V).

Donc, si, par définition, les attributs sont infinis puisqu’ils procèdent de la substance qui est infinie, et si en tant qu’humains nous n’en percevons que deux, la pensée et l’étendue, c’est parce que nous sommes pensée (esprit) et étendue (corps)  et rien d’autre.

Commentaire : peu à peu se précise l’idée de l’éternité. Si mon esprit  et mon corps témoignent de l’essence de la substance dont ils sont les attributs, si la substance est infinie et éternelle, mon esprit et mon corps le sont aussi. La mort de l’individu que je suis en tant qu’organisation éphémère me plonge donc dans l’éternité.

Il y a donc la substance, puis ce qui la manifeste, les deux attributs qui nous concernent en tant qu’humains et par lesquels nous l’appréhendons.

Ce que propose Spinoza n’est pas ce qu’on pourrait appeler un intellectualisme, autrement dit un jeu de l’esprit qui se plaît à naviguer dans de pures abstractions : substance désigne bien un réel dont nous participons et que nous ne pouvons connaître que par les attributs et par ce qui va être énoncé dans la définition suivante, à savoir les modes.

Définition V : « Par mode, j’entends les affections d’une substance, c’est-à-dire ce qui est en autre chose, par quoi en outre il (= ce qui est en autre chose)  est conçu. »

Nous percevons donc une substance par ses attributs et par des modes, autrement dit des affections

Mode est à prendre dans le sens étymologique de manière, façon d’être.

Quant à l’affection, elle est une modification : quand nous sommes affectés par un quelque chose (il est forcément extérieur à nous) nous subissons une ou des modifications qui touchent notre corps et notre esprit.

> Pour tenter d’expliciter ces deux dernières définitions, je vous propose de prendre le concept « nombre » et de lui donner la même fonction que celle de substance.  

Donc, nous supposons que « nombre » est une substance dont nous savons qu’elle recouvre un infini : je peux le constater par ses attributs, autrement dit par ses expressions : ainsi, les grains de sable de la plage, l’addition, les étoiles etc., attributs qui témoignent de l’infini et qui sont eux aussi infinis (je peux toujours ajouter « 1 » aux grains de sables, à l’addition, aux étoiles et leur liste est également sans fin). Ils sont les expressions de la substance « nombre » dont je n’ai aucune connaissance sinon par eux.

Je vous propose maintenant d’examiner plus précisément un attribut de « nombre » qui me servira d’appui dans ma tentative d’explication, à savoir la forêt, réelle ou métaphorique (= une forêt de propositions).

« Forêt », comme sable, addition, étoiles, est donc un attribut, une expression de la substance « nombre ».

Que seront les modes de Spinoza transposés à la « substance nombre »  et à son attribut « forêt » ?

Les modes seront, par exemple, ce que créent les branches et des feuilles en mouvement dans la  forêt ; elles affectent par leur mouvement la « substance nombre » en ce sens qu’elles sont en autre chose que lui (elles sont dans l’attribut « forêt ») : en effet, le mouvement des branches et les feuilles ne me dit pas ce qu’est l’essence de la « substance nombre », (non plus du reste que leur immobilité : le nombre n’est ni mouvement ni immobilité) mais il ne m’est pas perceptible en dehors de la forêt : le mouvement des branches et des feuilles de l’arbre seul est, dans sa matérialité et dans ce qu’il suggère, très différent du mouvement de la forêt, et cependant, cet arbre seul (=1) et ceux qui composent la forêt (jusqu’à l’infini) sont les attributs de la « substance nombre ».

Autrement dit, le mode « branches et feuilles en mouvement » est produit dans l’attribut « forêt » qui constitue l’essence de la « substance nombre » ; ce mode diffère dans son existence et dans son essence de la « substance nombre » qui, en effet, n’est pas constitué du mouvement en question, ni de l’immobilité.

Donc, quand je perçois le mouvement des branches et des feuilles, je n’ai pas la perception de la « substance nombre », mais celle de la forêt en-dehors de laquelle il n’existe pas ; c’est la forêt qui me conduit à percevoir la « substance nombre ».

Commentaire : pourquoi Spinoza ne s’exprime-t-il pas plus « simplement » ? Pourquoi oblige-t-il à passer par des explications ?

Ce qui importe, c’est l’objet même de la démarche philosophique : les questions que l’homme se pose sont toujours en relation avec l’énigme que peut constituer pour lui-même sa propre existence, au point qu’il peut en venir à se suicider, faute de ne pouvoir trouver une réponse satisfaisante.

L’esprit en action dans la pensée et le corps en action dans l’étendue nous constituent en tant qu’humains. 

Le corps s’exprime dans un discours qui n’est pas « simple », que l’on pense aux perturbations banales ou aux maladies.

La « simplicité » demandée pour l’esprit pourrait bien être une forme du déni du discours du corps.  

Le langage philosophique est analogue à celui de l’art (une tentative de comprendre), avec la différence que si l’art utilise des signes qui lui sont propres (la touche de peinture, la note de musique), la philosophie, comme la littérature et particulièrement la poésie, n’a d’autre outil que le langage des mots dont la fonction est d’abord d’être utilitaire donc immédiatement intelligible. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » dit Boileau en un temps où la  monarchie absolue (Louis XIV) ne laisse pas de place au doute ou au questionnement : le palais de Versailles (comme l’alexandrin qui rythme la poésie du 17ème siècle, celui de Spinoza) ne soulève aucun questionnement de sens,  il est la représentation architecturale d’équilibre symétrique de l’immortalité proclamée du régime. 

En d’autres termes, se demander pourquoi Spinoza ne s’exprime pas plus « simplement », revient à se demander pourquoi Cézanne ne représente pas la montagne Sainte-Victoire telle qu’elle est.