Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 4 – (Auschwitz – III – Adorno et l’après-Auschwitz)

Le compositeur, sociologue et philosophe allemand Théodore W. Adorno (1903-1969), dont le père était juif, a dû quitter son pays après l’accession de Hitler au pouvoir.

 « Écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. » (Prismes, Critique de la culture et société – 1967)

Cette assertion, étrange et confuse, témoigne de la même sidération que celle de Martha Gellhorn.

Le poète Celan, roumain de langue allemande, de famille juive et dont les parents périrent en camp de concentration, fut lui-même détenu dans un camp de travail forcé en Moldavie. Il écrit dans une lettre de 1946 (un an après la libération d’Auschwitz) ce qui pourrait être une réfutation d’Adorno : « Je tiens à vous dire combien il est difficile pour un Juif d’écrire des poèmes en langue allemande. Quand mes poèmes paraîtront, ils aboutiront bien aussi en Allemagne et – permettez-moi d’évoquer cette chose terrible –, la main qui ouvrira mon livre aura peut-être serré la main de celui qui fut l’assassin de ma mère… Et pire encore pourrait arriver… Pourtant mon destin est celui-ci : d’avoir à écrire des poèmes en allemand. » (cité par Michel Bousseyroux dans la revue L’En-je-lacanien – 2010)

Revenons à Adorno.

 « Auschwitz a prouvé de façon irréfutable l’échec de la culture […] Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordures. » (Dialectique négative – 1966)

Quelle est cette preuve irréfutable ?

Qu’est-ce que la culture ?

Quel est son rapport avec Auschwitz ?

Aurait-il fallu qu’elle le rende impossible pour qu’elle ne soit pas un échec ? Mais comment pourrions-nous avoir connaissance d’un Auschwitz avorté ?

Que des  hommes qui aimaient la peinture, la musique, la littérature soient devenus nazis signifie-t-il un échec de la culture ?

Qu’est-ce que toute culture « consécutive » à Auschwitz ?

En quoi la critique urgente d’Auschwitz n’est-elle qu’un tas d’ordures ?

Ces multiples questions que soulèvent les présupposés de ces nouvelles assertions tout aussi étranges et confuses, témoignent elles aussi de la même stupeur ontologique : comment peut-on faire ça et être (un être humain) ?

De la même façon que Martha Gellhorn commet – mais en toute conscience –  une erreur pathétique en cherchant désespérément un signe de l’explication dans la physionomie d’Eichmann,  Théodore Adorno se fourvoie quand il établit un lien entre la culture  (le déterminant la sous-entend une définition, universelle, du mot) et le nazisme.

La référence à la culture laisse entendre qu’au moment où ils retrouvaient leur femme et leurs enfants pour dîner en famille, où ils écoutaient de la musique ou jouaient d’un instrument, regardaient un tableau, lisaient un livre, pratiquaient un sport, allaient se promener…  les massacreurs nazis redevenaient  cultivés, humains, ce qui conduit en effet à anéantir la culture puisqu’elle permettrait ainsi à un homme de la laisser accrochée au portemanteau pour revêtir son uniforme le temps de son travail d’inhumanité et de barbarie, avant de la reprendre en rentrant chez lui, comme on le fait d’un vêtement.

On sait en effet qu’après avoir assassiné des centaines d’hommes de femmes et d’enfants pendant la journée, les chefs nazis rentraient chez eux comme on rentre du bureau ou de l’atelier après une journée de travail bien remplie.

Laisser encore entendre – et c’est en effet tentant  – qu’il ne devrait pas être possible de massacrer des hommes, des femmes et des enfants après avoir écouté la musique de Mozart ou Beethoven, ou bien qu’elle devrait  être inaudible pour les massacreurs, revient à condamner Mozart et Beethoven.

L’erreur – elle s’explique par la sidération face à l’horreur – consiste à vouloir établir un rapport qui n’existe pas pour construire ensuite un dilemme artificiel.

Matha Gellhorn et Théodore W. Adorno se cognent la tête contre le mur d’un incompréhensible qu’ils créent de toutes pièces en tentant d’appliquer le concept d’inhumanité à des êtres humains et en attribuant à la culture – et non à une conception de la culture –  des propriétés qu’elle n’a pas.

La question concerne en effet non la culture, mais le sens du mot, en regard non seulement du nazisme, mais aussi des prêcheurs des croisades, des guerres de religion, du génocide amérindien etc., qui étaient, eux aussi, des personnes « cultivées ».

La relation entre la culture et le nazisme, me semble analogue à celle qu’on pourrait établir entre l’enfance innocente et l’adulte criminel.

Dans un documentaire sur la vie en Allemagne au cours de l’année qui suivit l’arrivée de Hitler au pouvoir, passe, dans le jardin d’une maison particulière, l’image fugitive d’une petite fille qui joue à sauter sur un pied.

Elle a six ou sept ans.

Hitler, au même âge, s’est sans doute amusé, lui aussi, à sauter sur un pied.

Comme il le fit devant le wagon de Rethondes en 1940.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 3 – (Auschwitz – II – Martha Gellhorn, Hannah Arendt et Adoph Eichmann)

Martha Gellhorn (1908 -1988) fut une journaliste américaine (USA) correspondante de guerre.  Outre ses reportages, elle écrivit plusieurs ouvrages, dont The view from the ground  (Le monde sur le vif – Editions du Sonneur)  où elle relate ses expériences sur le terrain, depuis un lynchage dans le sud des Etats-Unis (1930) jusqu’aux années 1980 (R. Reagan et M. Thatcher), en passant par le procès d’Adolf  Eichmann (1961) auquel elle a assisté.

J’ai choisi dans son compte-rendu de ce procès ces extraits qui concernent la problématique de ce que nous sommes, de l’humain.

«  Nous avons tous scruté son visage et le scrutons encore de temps à autre. Nous tentons tous, en vain, de répondre à cette même question : comment est-ce possible ?  Il ressemble à un être humain, disons qu’il est fait comme les autres hommes. Il respire, mange, dort, lit, entend, voit. Que se passe-t-il à l’intérieur de lui ? Qui est-il ? Bon Dieu, mais qui est cet homme ? Comment a-t-il pu être ce qu’il a été, faire ce qu’il a fait ? Comment est-ce possible ? » (p.434-435)

Ce questionnement, qui vise à identifier l’indice causal, à saisir ce qui constitue la singularité de cet homme qui « ressemble à un être humain », évoque la démarche du biologiste qui tente d’isoler un particularisme génétique.

  Questionnement obsédant (« Bon Dieu, mais qui est cet homme ? ») et d’autant plus désespérant qu’il est sans réponse (« en vain »).

Hannah Arendt – sa relation au philosophe Heidegger, nazi depuis la première heure, fut et demeure problématique – assista elle aussi au procès en qualité de journaliste pour le journal The New Yorker.

Son analyse a suscité des réactions polémiques, en particulier deux expressions :

– « la banalité du mal » appliquée au nazisme et à Eichmann a été (faussement) comprise par certains comme une justification. L’idée est que le mal nazi est un ordinaire commun à tous. Si je partage la notion du commun, je pense que l’insérer dans la problématique  morale du bien et du mal conduit dans une impasse.

En quoi, dire que le soldat de l’Einsatzgruppen (unité intervenant derrière les armées d’invasion de l’URSS pour éliminer ceux qui étaient censés représenter un danger, les juifs tout particulièrement), que l’on voit sur une photo (parmi d’autres, tout aussi insupportables, sur Wikipedia) en train de tirer une balle dans la tête d’une mère tenant son enfant dans les bras sur le bord d’une fosse commune, en quoi dire qu’il est, par son acte, une représentation de la banalité du mal, éclaire-t-il sur ce qui l’autorise ?

Même question pour Eichmann et ceux qui mirent au point la solution finale.

– « l’abandon du pouvoir de penser » pose une question complémentaire à celle du choix de l’individu.

> Si la pensée est la  capacité intellectuelle, Martha  Gellhorn ne partage pas ce point de vue :     

«  C’est un homme sain d’esprit, et un homme sain d’esprit est capable de faire le mal de manière illimitée, planifiée, sans remords. Il était le bureaucrate de génie, il était l’esprit puissant et glacial qui a dirigé une organisation titanesque ; il est le modèle parfait de l’inhumanité. (…) Qu’est-ce qui produit ces individus – tous sains d’esprit, tous inhumains ? » (p.436)

> Si elle est la capacité de persévérer dans un discours critique, autrement dit de dire non, qu’est-ce qui conduit non seulement un individu, mais une collectivité à abandonner cette capacité ? Si je réponds que c’est la puissance du discours idéologique et son matraquage, je ne fais que repousser le problème : la collectivité étant en proie à des contradictions (les premiers détenus des les camps étaient allemands) pourquoi l’individu ne le serait-il pas ?

Martha Gellhorn, comme Hannah Arendt, se place sur le terrain de la morale et arrive à la conclusion qu’Eichmann est comme nous un être humain.

 « Cet homme, et tout ce qu’il représente, nous inspire une peur justifiée. Nous appartenons à la même espèce. L’humanité est-elle capable – n’importe quand, n’importe où – d’engendrer d’autres individus tels que lui ? Pourquoi pas ? Adolf Eichmann est l’avertissement le plus terrible qui nous soit adressé. Il nous appelle à protéger nos âmes, à refuser absolument et à tout jamais  de prêter allégeance sans poser de question, d’obéir silencieusement aux ordres, de hurler des slogans. Il nous alerte sur le fait que la conscience intime est le seul et ultime rempart du monde civilisé » (p.437)

Cette reconnaissance (« Nous appartenons à la même espèce ») ramène donc au questionnement stérile du début.  Elle produit de nouvelles questions, toujours sans réponse (« Pourquoi pas ? ») et propose une conclusion confuse, de l’ordre de l’exhortation : que veut dire « protéger nos âmes » et pourquoi des millions d’Allemands non seulement n’ont pas refusé d’obéir aux ordres, de hurler les slogans, mais encore ont élu et acclamé celui qui les donnait ? L’Allemagne qui a produit le nazisme ne faisait-elle pas partie du « monde civilisé » ?

A propos de la longueur et de la pertinence même du procès mis en cause par certains : « (…) Avons-nous peur de savoir parce que nous avons peur d’examiner nos propres consciences, nos propres responsabilités et notre immense égoïsme ? » » (p.440)

Ce nouveau questionnement concerne non plus Eichmann, mais « nous », sans que soit précisée la nature du lien problématique avec le nazisme, ni cet « immense égoïsme » dont on ne sait s’il est ou non constitutif de « nos propres responsabilités ».

                                                                 *

« L’antisémitisme est un cancer, qui touche les individus les plus faibles de l’espèce humaine. Nous avons vu ce qu’est devenue l’Allemagne quand les cellules cancéreuses se sont multipliées, organisées jusqu’à prendre le contrôle de tout le corps politique. Ce n’est pas seulement des Juifs qui ont péri ; tout ce en quoi nous croyons – la morale, la justice, la vérité, la miséricorde – a succombé aussi. Ce procès est destiné à nous éduquer et nous avons le devoir d’en apprendre quelque chose pour la sécurité  et l’honneur de notre espèce » (p.441)

Le cancer antisémite n’est pas une métaphore : il est au corps social ce que le cancer biologique est au corps de l’individu, à savoir une prolifération mortifère de cellules indifférenciées qui détruisent la structure qui permet la vie de l’être humain.

Martha Gellhorn pose un diagnostic juste qui décrit de manière pertinente le processus, mais elle ne précise pas quelle est la nature de la faiblesse des individus atteints du cancer nazi… qui furent des millions et pas seulement en Allemagne.

Pourquoi, en assassinant des Juifs, les nazis auraient-ils en même temps tué « la morale, la justice, la vérité, la miséricorde » ? Ces quatre mots – trois notions et le concept « vérité – sont-ils sur le même plan ? Et quelles définitions de valeur universelle justifieraient l’article défini ?

La fin du paragraphe, témoigne encore du désarroi qui enveloppe l’ensemble de l’article : quel est ce « quelque chose » que nous devons apprendre et qu’est-ce que « l’honneur de notre espèce » ?

                                                                 *

 «  Une fois dégagé de toute pensée, de toute responsabilité, de toute culpabilité et, finalement, de toute humanité, tout va pour le mieux : le chef de l’Etat pense à notre place et nous n’avons qu’à obéir. Et si le chef de l’Etat se trouve être un fou criminel, ce n’est pas notre problème. Le but de toute éducation et de toute religion est de combattre ce credo, dans chacun de nos actes, jusqu’à notre mort. La conscience intime est non seulement le dernier rempart du monde civilisé, elle est aussi la seule à garantir la dignité humaine. » (466)

Qu’est-ce qui peut nous « dégager » de tout ce qui constitue notre humanité ? Est-ce que Hitler était fou ? Est-ce que l’éducation, la religion ont été, non seulement en Allemagne mais dans la France de la collaboration et ailleurs, d’une quelconque utilité ? Et est-ce que les millions d’Allemands qui ont conduit Hitler au pouvoir étaient dépourvus de « conscience intime » ?

                                                                 *

La première expérience que raconte Martha Gellhorn dans ce livre est celle d’un lynchage. Elle voyage avec un compagnon, leur voiture tombe en panne et ils sont récupérés par des hommes qui se rendent sur le lieu où il va avoir lieu.

Celui qui est pendu à un arbre et dont le corps aspergé d’essence est brûlé est un noir de 19 ans, Hyacinthe, que sa patronne, blanche, a accusé d’un viol de toute évidence imaginaire. Mais il est noir et la parole d’une blanche suffit.

Les hommes qui participent au lynchage plaisantent, rient, boivent.

Martha Gellhorn et son compagnon y assistent, bouleversés, impuissants, dans un état de sidération. Tout ce qu’ils peuvent dire, leurs questions, le doute qu’ils invoquent ne servent à rien parce que le lynchage n’est du domaine ni de la raison ni de la justice.

Pour les lyncheurs, s’ils ne le disent pas explicitement, le jeune noir est coupable a priori parce qu’il est noir.

Ce qu’ils disent encore moins, c’est qu’il est coupable d’être noir.

Martha, qui était de famille juive, vécut en face du nazi jugé en Israël une souffrance identique. Un questionnement sans réponse, à se taper la tête contre le mur.

Pourtant, à la fin de son compte-rendu du procès, elle ne se demande pas en quoi les assassins d’Hyacinthe sont ou seraient différents d’Eichmann ?

Ensauvagement, sauvageon…

Dérivés de sauvage (du latin silva = la forêt et désignant donc celui qui vit dans la forêt, une sorte d’animal humain), sauvageon (J-P Chevènement) et ensauvagement (G. Darmanin) – deux étiquettes indigentes à visée démagogique –  ont suscité et suscitent des commentaires politiques et linguistiques.

Le FN/RN et les porte-parole de l’extrême-droite applaudissent, faisant valoir, à juste titre, que ce vocabulaire est le leur.

Ceux du gouvernement que cela trouble s’en sortent en édulcorant le sens, les intentions et les effets. Ce serait donc beaucoup de bruit pour rien ou pour pas grand-chose. E.Macron préfère dire « banalisation de la violence ». Une référence à la « banalité du mal », formule, par ailleurs contestable, d’Hannah Arendt ?

 Cet épisode vient illustrer le point d’analyse de l’essai (ce que nous sommes), relative au choix et aux signes.

Il s’agit soit d’un acte inconscient soit d’un choix dicté par un calcul politicien. J’ai une inclination à préférer le deuxième terme de l’alternative. Le Pen-père disait que les électeurs préfèrent l’original à la copie. C’est un peu plus complexe : la copie autorise l’ouverture d’un ou plusieurs verrous d’inhibition que ne permet pas l’original, mais l’effet (risque d’engrenage) est le même.

Quant aux signes : le mot vaut le geste d’adhésion qu’il annonce.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 2 – (Auschwitz – I – Narration et commémoration)

Le 27 janvier 2020,  jour du 75ème  anniversaire de la libération du camp par l’armée soviétique, le ministre de l’intérieur du gouvernement allemand interdisait le groupe néonazi « combat 18 » implanté dans plusieurs pays européens.

Depuis quelques années, se multiplient un peu partout des partis d’extrême-droite ouvertement nationalistes. Ils progressent dans les électorats européens et américains, et gagnent des élections.

On constate dans le même temps une résurgence de l’antisémitisme et l’émergence de mouvements néonazis ou similaires.

Certains visiteurs se rendent aujourd’hui à Auschwitz, non dans une démarche d’empathie avec ceux qui y furent assassinés, mais – sans parler de ceux qui se font photographier devant la rampe d’accès ou le portail d’entrée comme on le fait devant la Tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe – pour ce qui pourrait être, par ce contact physique, la recherche d’une présence du nazisme, un pèlerinage.

Alors…  ma question est délibérément obscène et scandaleuse…  l’hypothèse d’une statue de Hitler au centre de ce lieu emblématique est-elle, encore, vraiment, absolument, du domaine de l’impensable ?

En février 2020, en Thuringe, Thomas Kemmerich, du parti libéral, fut élu président du Land grâce aux voix mêlées de l’extrême droite (AfD) et de la CDU, le parti de la chancelière Angela Merkel.

Quatre mois plus tôt, une semaine après les élections régionales du 27 octobre 2019, dix-sept responsables de la CDU en Thuringe avaient publié un appel réclamant des « discussions ouvertes » avec l’AfD, bien que leur parti, lors de son dernier congrès, eût clairement interdit toute coopération avec l’extrême droite. « Il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat », expliquèrent-ils.

Une forte protestation, dont celle de la chancelière, conduisit Thomas Kemmerich à démissionner.

La disparition des derniers rescapés des camps rendra-t-elle plus précaire et vacillante la mémoire collective comme, apparemment, celle de ces responsables politiques de la CDU de Thuringe qui oublient ou font semblant d’oublier ce qui constitue le dialogue et sa différence avec le marché de dupe et la compromission ?

Mais quel rapport existe-t-il entre les récits des rescapés, la mémoire, les commémorations, et le « plus jamais ça » censé les justifier ?

Ceux qui sont revenus des camps à la fin de la guerre ont dit et répété que ce qu’ils avaient vécu était de l’ordre de l’indicible parce qu’il était inconcevable.

Ils pensaient qu’ils ne seraient pas crus, qu’ils seraient taxés d’affabulation, et ils ont attendu des années avant de pouvoir raconter.

Aucun de ceux qui étaient déportés pour être tués ne l’imagina, disent-ils.

Aucun de ceux à qui parvinrent les premières informations sur l’entreprise d’extermination n’accorda du crédit aux témoignages.

Un tel réel n’était pas possible.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains puissent planifier, comme s’il s’agissait d’une entreprise industrielle ordinaire, l’extermination de millions d’autres êtres humains.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains assemblent des trains, organisent des lignes et programment des horaires, puis entassent dans des wagons à bestiaux des hommes, des femmes et des enfants pour les conduire dans des abattoirs spécialement étudiés et construits pour cela.

Parce qu’il est  a priori impossible que des êtres humains accueillent les survivants du voyage d’épouvante avec des fusils, des cravaches et des chiens, qu’ils les trient comme on trie les objets utiles et inutiles, qu’ils les obligent à se mettre nus et les fassent entrer dans des chambres à gaz dissimulées en salles de douche avant de les brûler dans des fours.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains éventrent calmement, sans passion, des femmes enceintes, jouent avec le même calme  à fracasser des embryons, des fœtus et des bébés contre les murs, ou à les jeter en l’air pour les tirer comme des pigeons d’argile.  

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains pensent à tondre des hommes et des femmes avant de les gazer afin d’utiliser leurs cheveux pour fabriquer du feutre industriel, qu’ils pensent à arracher à leurs cadavres les dents en or pour en faire des bijoux ou des lingots, à fabriquer des abat-jours avec leur peau. 

Parce qu’il est a priori impossible que vienne dans la tête d’êtres humains l’idée de coudre des jumeaux pour tenter d’en faire des siamois, et de voir ce qui se passe quand on injecte dans des corps vivants et conscients des substances chimiques dévastatrices.

A quelle torsion faut-il contraindre la pensée pour qu’elle renonce à cet a priori ?

Pour qu’elle se résolve à admettre qu’un être humain est capable d’accomplir cet impossible, non parce qu’il serait inhumain, mais parce qu’il est humain.

Et c’est parce qu’il est humain, qu’il est capable de décider que d’autres humains ne sont pas ou ne sont plus humains.

Les récits des survivants et les commémorations servent à rappeler les faits.

Mais pour éviter le « plus jamais ça », ils ne servent à rien, et ce qu’on appelle « devoir de mémoire » n’est qu’un artifice pathétique tout aussi vain.

Soixante-quinze ans après, il y a encore et toujours des gens pour dire que ça n’a pas existé.

Ceux qui l’affirment savent évidemment que ça a existé. Ils connaissent la théorie raciale des nazis, leur haine des juifs, ils ont vu les actualités cinématographiques de « la nuit de cristal » tournées par les nazis eux-mêmes, ils ont connaissance des lois de Nuremberg, ils savent quel fut l’objet de la conférence de Wannsee, ils ont les noms de ceux qui y ont participé, ils sont informés de ce qui y fut décidé, ils ont vu les photos des hommes des femmes et des enfants, discriminés et nus sur la rampe d’accès, les montagnes d’ossements, les fosses communes, les survivants faméliques, décharnés, squelettiques. Ils ont entendu Adolph Eichmann, qui participa à la réunion de Wannsee en qualité de secrétaire de Heydrich, tenter, lors de son procès, de se déresponsabiliser de l’entreprise d’extermination.

Ils savent, et ils disent que ça n’a pas existé.

Quant aux néonazis, ils ne nient pas l’existence des camps, de l’holocauste. Ils en jouissent.

Tous –  négationnistes, néonazis, antisémites, xénophobes… –, comme les nazis et ceux qui collaborèrent avec eux, sont l’expression de cette spécificité humaine capable de ce dont aucune autre espèce n’est capable : nier l’appartenance à l’espèce.

Ils ne sont pas d’une essence différente. Ils sont comme nous, nous tous, sans exception.  Et nous, nous tous, sans exception, sommes comme eux.

Eux et nous sommes composés des mêmes strates, des mêmes constituants, des mêmes pulsions, des mêmes fantasmes, des mêmes peurs et de la même angoisse. Soumis aux mêmes tentations d’exorcisme meurtrier.

La différence entre ceux qui, hier, furent nazis, ceux qui s’en réclament aujourd’hui explicitement ou de manière subliminale, et ceux qui, hier, combattirent le nazisme, ceux qui le combattent aujourd’hui, n’est ni essentielle, ni le produit d’un quelconque déterminisme historique, elle est de l’ordre de la décision, du choix : les Français qui votèrent les lois anti-juives en 1940, organisèrent la rafle du Vel’ d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942, qui collaborèrent avec les nazis jusqu’à s’engager militairement à leurs côtés, ces Français n’avaient pas connu la situation économique et sociale dramatique qui fut celle de l’Allemagne entre les deux guerres. Ils étaient du pays vainqueur de la guerre de 14-18, bénéficiaire du traité de Versailles de 1919.  

Ils avaient vécu dans le même contexte historique que ceux qui choisirent de refuser le nazisme et l’occupation,  des Résistants qu’ils traquèrent pour les tuer.

Autrement dit, ils choisirent et décidèrent de briser les verrous d’interdits, de renverser les garde-fous de désinhibition et de lâcher les chiens. Ils furent, ainsi, simultanément, les révélateurs et les déclencheurs d’un processus collectif qui aboutit au rejet les principes républicains hérités de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen et à la promulgation de lois analogues à celles des nazis allemands.

Soixante-quinze ans après, d’autres individus, d’autres partis, font le même choix.

Ils utilisent et entretiennent la confusion entre essence (ce qui constitue) et modes (ses manifestations), pour tenter de persuader que ce choix d’aujourd’hui, parce qu’il ne se manifeste pas par les mêmes signes matériels (chemises brunes, par exemple),  n’est pas de même essence que celui d’hier.

Certains alimentent de bonne foi cette confusion au prétexte que « l’Histoire ne se répète pas ». Une formule à l’apparence d’évidence aussi fictive que les proverbes construits pour des motifs d’intérêts particuliers.

La formule contient en elle-même une réduction de son objet : « répétition » présuppose le retour de mêmes événements, de mêmes processus liés à des moments datés, comme si l’être humain, à l’origine de ces événements et de ces processus en tant qu’individu et membre d’une collectivité, était réductible à la date.

Toutes choses égales, quelle différence essentielle entre l’homme du 6ème siècle avant notre ère et celui d’aujourd’hui ?

Quelle différence essentielle entre le massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), plus généralement les guerres de religion, et les attentats islamistes, en particulier celui contre Charlie Hebdo (7 janvier 2015) ?

Il existe un particularisme humain, un invariant essentiel qui produit en permanence le même type de violence dans les actes individuels et collectifs.

Seul change le mode d’expression.

Le mode le plus fascinant de l’histoire humaine, manifesté dans la première moitié du 20ème siècle, qui éclipse tous les autres, qui, plus que tous les autres, suscite le plus de publications sous toutes les formes,  est donc le nazisme.

Il est devenu le mode d’expression de référence parce qu’il est la représentation la plus adéquate de cet invariant,  ou, mieux ou pire encore, parce qu’il semble être cet invariant.

Dans les moments de crise existentielle récurrente, cet invariant cède au chant des sirènes qu’il invite à reprendre en chœur : le chant de mort – un des composants de la fascination – dont Ulysse se protège (dans l’Odyssée) en bouchant de cire les oreilles de ses compagnons, en se faisant attacher au mât du bateau et en demandant qu’on resserre les liens s’il demande à en être libéré.

 « L’utérus est encore fertile d’où ça a rampé » (Brecht –  La résistible ascension d’Arturo Ui – 1941)

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 1 – (Problématique)

Quelques précisions chronologiques avant l’exposé de la problématique.

J’ai commencé cet essai en janvier 2020, dans les parenthèses de la relecture du manuscrit de Fanore dont j’avais alors en vue une publication imprimée.

Depuis quelques semaines, des cas inquiétants de pathologie pulmonaire avaient été repérés en Chine, dans la région de Wuhan.

La pandémie n’existait pas.

J’en ai repris l’écriture en avril alors qu’elle était établie et que le confinement était la règle générale dans de nombreux pays. En France, depuis le 16 mars.

Je l’ai interrompue pendant la publication de Fanore en épisodes.

Je la reprends.

                                                                 *

Je commence par Auschwitz.

C’est le point de référence à partir duquel je choisis d’organiser ce que je nomme  l’état des lieux de ce que nous sommes : nous, êtres humains,  sommes, ce qui constitue la spécificité de notre être, autrement dit la question ontologique*.

Auschwitz, synthèse emblématique du nazisme, fut et demeure l’entreprise la plus aboutie, décidée comme telle, de destruction d’êtres humains par d’autres êtres humains.

Ce qui sous-tend sa construction en fait un indépassable.

Il y eut des camps, en URSS, en Chine, au Cambodge… Des millions d’hommes et de femmes y furent tués et y moururent d’épuisement dans d’effroyables conditions de travail et de prétendue rééducation. Le discours de justification, si aberrant et inacceptable qu’il ait pu et puisse être, était d’ordre culturel, immanent**.

Le discours qui crée Auschwitz repose sur l’idéologie du naturel, d’ordre transcendant** : l’extermination fut justifiée par une théorie naturaliste fondée sur le concept de race pure et de hiérarchie. C’est en cela que réside l’indépassable.   

Il y eut des génocides en Amérique, en Australie, en Arménie/Turquie, au Rwanda, au Tibet, en Irak, au Soudan… Là encore, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent massacrés. S’ils ont pu être accompagnés par le discours idéologique du naturel, ces massacres furent circonscrits à un territoire.  

La visée nazie avait une visée mondiale, elle fut planifiée, administrative, elle était dans son principe extensive de d’une élimination programmée pour suivre une courbe de croissance, stricto sensu, exponentielle.

Ces génocides locaux furent ceux de la passion aveuglée et aveuglante de l’ethnocentrisme, du fanatisme religieux et politique, de la dictature.

Leur rapport avec Auschwitz est équivalent à celui d’un territoire avec la planète.

Relativement à l’analyse, le nombre des personnes assassinées, si effarant qu’il soit, est second.

Ce qui est premier, c’est la genèse du discours d’exorcisme  qui a permis Auschwitz, dont les seuls paramètres matériels, techniques, ont limité l’ampleur.

S’ils n’avaient pu permettre l’assassinat que d’une seule personne, la problématique serait la même. Auschwitz existe avant Auschwitz.

Par discours d’exorcisme, j’entends, (bien en-deçà des mots hurlés par les hérauts tonitruants de la guerre et de la mort « totales ») les signes par lesquels se manifeste la peur essentielle spécifiquement humaine lorsque les petites machines des angoisses individuelles s’emballent et se connectent pour créer une gigantesque machinerie dévastatrice de psychose collective.

Dans son principe et sa réalisation, Auschwitz représente le degré ultime de ce discours. Il enveloppe tous les possibles.

Ainsi.

Des hommes, des femmes et des enfants furent acheminés à Auschwitz de manière réfléchie, méthodique, à froid, pour y être mis à mort. Immédiatement, pour ceux qui furent jugés inutilisables, au bout de leurs forces de travail pour les autres.

Trouver et tirer le fil du processus qui aboutit à cette entreprise humaine de négation de l’être doit permettre de mieux saisir, dans sa totalité, ce que nous sommes.

Tel est l’objet de cet essai.

* Ontologie est formé sur le participe ôn (radical ont-) du verbe grec einaï (= être). Logie vient du grec logos (la parole) et il désigne, dans le sens large, tout ce qui est discours. Logue, utilisé comme suffixe, désigne la personne reconnue ou soi-disant compétente pour tenir un discours sur tel ou tel objet (psychologue, rhumatologue etc.). Ontologie, mot de formation savante, traite du questionnement multiple posé par le seul fait d’être.

 ** Est immanent (latin – littéralement : ce qui reste dans) ce qui est intrinsèque, constitutif, de l’être humain. Ex : la théorie de l’évolution.

Ce qui est transcendant (latin – littéralement : franchir pour aller au-delà) lui est extrinsèque, hors de sa nature. Ex : la théorie de la création.

Le coronavirus et l’idéologie d’extrême-droite

Il y deux jours, des manifestants allemands néonazis protestant contre l’obligation de porter le masque ont tenté d’envahir le Bundestag en brandissant des drapeaux du Reich.

La démesure de cette obligation quand elle concerne l’extérieur, permet une mise en cause de l’obligation elle-même, interprétée et dénoncée notamment par l’extrême-droite, mais pas seulement par elle et pas seulement en Allemagne, comme une atteinte à la liberté.

En réalité, le port du masque, au-delà de son obligation, est un prétexte.

Le discours d’extrême-droite se réfère à l’idée d’un « naturel » qui fut et demeure le socle de l’idéologie nazie.

Au regard de ce « naturel » qui autorise le discours raciste, la république, en particulier celle de Weimar, était une dégénérescence. Le parlement que les nazis incendièrent un mois après que Hitler eut été nommé chancelier en était l’emblème.

Il l’est toujours. Ce qui est nouveau*, c’est la possibilité du passage à l’acte, destiné à  rappeler, ou à reproduire symboliquement, l’événement qui justifia la dictature.

Le rapport au coronavirus permet à cette idéologie et plus généralement à l’extrême-droite de réactiver cette idée, plus, pour l’instant du moins, de manière subliminale qu’explicite (cf. les discours de Trump et de Bolsonaro, entre autres).

La tentation de croire à une loi naturelle critère de sélection raciale n’est sans doute pas le signe d’une démarche exclusivement extrémiste partisane.

Je pense qu’elle hante plus ou moins tous les esprits –  « raciale » étant plus ou moins occultée, « sociale » aussi.

En janvier dernier, j’ai commencé l’essai dont j’ai fait mention dans une réponse à un commentaire publié dans le dernier épisode de Fanore.

Il traite, entre autres, de cette problématique.

Le feuilleton du roman ayant rencontré un certain assentiment, je vais en commencer la publication sous la même forme.

*Ce qui l’est aussi, c’est l’exploitation d’une contrainte qui, parmi d’autres (ex : les limitations de vitesse) n’a pas à voir avec la liberté, mais avec la responsabilité – ce qui n’est pas la même chose –, pour protester contre une prétendue atteinte à cette liberté.

Tuer son conjoint

A la Une du Monde de ce jour (18 août) : pendant l’année 2019, 146 femmes ont été tuées par leur conjoint (25 de plus qu’en 2018), 27 hommes par leur conjointe.

La difficulté de vivre ensemble.

Dans mon adolescence lycéenne, j’ai fait quelques retraites chez les trappistes. Une petite semaine chaque fois. Avant les vacances de Pâques, l’aumônier du lycée (un lycée public) – il donnait ses « cours » dans une salle du lycée, la messe était célébrée dans une chapelle située à l’intérieur de l’établissement, la communion solennelle réunissait une bonne centaine d’élèves de 6ème  – emmenait ceux qui le souhaitaient à la trappe de N-D des Dombes, au nord de Lyon.

Une fois, il nous fut proposé de rencontrer l’abbé pour lui soumettre les questions que pouvait nous poser la vie monastique, telle que nous nous la représentions.

 Je m’étais imaginé que le plus pénible de cette vie était le silence, la solitude, la chasteté, l’obéissance…

J’avais donc posé la question qui était aussi celle de mes camarades.

L’abbé avait beaucoup surpris en répondant que cela n’était rien. Non, le plus difficile était les « détails »  de la vie quotidienne dans un espace confiné.

Par exemple, le bruit que faisait tel ou tel en mangeant. Un geste. Un tic. Une manie.

Et il avait-il ajouté en souriant que cela pouvait devenir insupportable au point de susciter des envies de meurtre.

15 août 2020

Ce matin, dans le journal de 8 h 00 de France Culture : progression du virus en Espagne et ailleurs, conflit entre Trump et la Chine (Tik-Tok), manifestations en Côte d’Ivoire à deux mois de l’élection présidentielle, suite de la catastrophe au Liban.

Mauvaises nouvelles, donc.

Pas un mot sur l’Assomption de la Vierge Marie.

Rien.

Pourtant, la bonne nouvelle (en grec : évangile) de cette fête, c’est que la Vierge Marie n’est pas morte comme tout un chacun. Dormition, dit-on ailleurs. Il est vrai qu’elle n’était déjà pas « tombée  enceinte »* comme toute une chacune.

Je me propose d’écrire à la direction de France Culture pour protester que, d’accord, on parle toujours des trains qui n’arrivent pas à l’heure parce qu’on a derrière la tête l’idée… non, plutôt le rêve d’un idéal qui les ferait arriver toujours à l’heure et pour toujours, comme le 15 août arrive toujours le lendemain du 14… mais… où en étais-je ? Ah oui, je demanderais dans ma protestation si c’est  une raison pour priver les vivants de ce 15 août 2020 du rêve, l’espace d’un jour, qu’ils pourraient, eux aussi (ou eux non plus, c’est selon), ne pas mourir comme tout un chacun, même s’ils ne sont pas vierges.

* Tomber enceinte ne veut pas dire qu’une femme enceinte tombe, non, là, on dirait une enceinte qui tombe (comme on le dirait à propos d’une place assiégée qui cède aux assauts et ouvre sa porte), mais qu’elle n’a pas fait exprès, qu’on ne lui a pas demandé son accord. Comme Marie. La différence, c’est que, dans la vie ordinaire, c’est la femme qui annonce au père. Là, c’est le père qui fait l’annonce. Affaire d’esprit.

Villequier

Chaque matin, France Culture diffuse le journal de voyage qu’entreprit  François Sureau le long de la Seine, depuis le plateau de Langres où se trouve la source, jusqu’au Havre.

Ce matin, 13 août,  étape à Villequier.

Le 3 septembre 1843, Léopoldine Hugo, son mari, Charles Vacquerie, un oncle et un neveu de son mari, revenaient en bateau de cette localité où Charles avait une maison de vacances pour se rendre au Havre où ils habitaient. Un coup de vent renversa le bateau et tous se noyèrent.

Victor Hugo revenait alors d’un voyage en Espagne et il apprit l’accident à Rochefort où il faisait étape, en lisant un journal, trois jours après l’inhumation de sa fille dans le cimetière de Villequier.

Il écrivit ce texte quatre ans plus tard.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 1847.

Ce poème, très connu, est souvent présenté comme l’expression de la douleur irrépressible du père dont la fille est morte.

Si Hugo fut profondément traumatisé par cette disparition, si la blessure ne se referma jamais, il vécut et écrivit l’essentiel de son œuvre après cette date.

Je choisis de lire ce texte sous l’angle des formes et des mouvements : linéaires dans le premier quatrain, circulaires dans le second, l’une et l’autre dans le troisième.

1 – Le rejet du verbe au futur (Je partirai fait partie du 1er vers pour le sens) souligne et la détermination et l’importance de la douleur : partir est utilisé de manière absolue, sans la dénomination traumatisante du lieu de destination. La juxtaposition (Vois-tu, je sais que tu m’attends est la cause du voyage) plutôt que l’articulation explicite (un « parce que », par exemple), est l’expression  du désarroi organique suggéré par la seule construction. Aucun pathos. Le dialogue et le tutoiement ne sont pas explicitement connotés de mort.

Même mode de construction entre les vers 3 et 4 qui ont le même rapport. L’anaphore du premier (j’irai par) pour souligner la force de la décision   (forêt et montagne sont plus intérieures que réelles), la coulée du second (pas de coupes) complétant Vois-tu

2 – Ce mouvement et ces formes linéaires, celles du plan du voyage, se courbent dans le deuxième quatrain jusqu’au cercle fermé. Fermetures intellectuelle (les yeux fixés sur mes pensées), sensorielle (sans rien voir, sans entendre), sociale et physique (Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées). Le rejet (Triste) est un point d’orgue, juste avant le noir de la fin du vers.

Le noir. Pas la mort. Si voir et entendre (et non regarder et écouter) disent bien un blocage de fonctions organiques, en revanche marcher signifie la permanence du mouvement, le futur rappelant la force de la détermination. Les fermetures sont un fardeau à porter, pas une impossibilité.

3 – Le troisième quatrain est celui de la force de la vie (couleurs, mouvement), malgré les négations (fermeture) qui ne sont que des interdits théoriques : l’or du soir qui tombe (métaphore) n’est pas une dénotation mais esthétique, comme le v.3 (voiles au loin). Le bouquet de houx vert implique le regard.

Il y a donc deux voyages.

Celui de la veille (le poème) dont l’écriture joue le rôle d’exorcisme, et celui du lendemain, celui  du père qui saura dans sa douleur que le poète peut insérer  ta tombe entre deux éclats de couleurs.

Trois faits-divers

1 –  Sevran,  Cité Rougemont, août 2020.

C’est un des lieux où se déroulent les rodéos urbains : une moto  pétaradante cabrée comme un cheval sur sa roue arrière et roulant à pleine vitesse.

Demba 20 ans : « La vitesse, les sauts d’adrénaline, c’est kif de ouf… Quand t’es sur la moto t’es entre le ciel et la terre. Tu kiffes la vie, t’as plus faim, c’est comme si t’étais riche. J’en fais tout le temps, je peux flinguer (rouler) de midi à minuit. » (…) «  Les courses-poursuites avec les flics, y a pas mieux. Tu te croirais dans un manège. Tu roules vite, tu lèves la roue en même temps, oh là là ! Parfois tu passes, à 70 km/h dans un trou de souris entre un bus et les voitures garées, les flics peuvent pas passer, t’as gagné. » ( Le Monde du 11 août)

En 1955, est sorti sur les écrans le film de Nicholas Ray dont le titre français est La fureur de vivre. James Dean y interprète un jeune homme en conflit avec sa famille, mal dans sa peau. La séquence la plus connue est celle de la course en voiture vers l’abîme. Le défi l’oppose à un jeune, lui aussi en mal d’existence : gagnera la course celui qui sautera de la voiture le dernier avant qu’elle ne bascule dans le vide.

Le titre original  du film : Rebel without a cause.

2 – Xavier Dupont de Ligonnès

Il y a bientôt 10 ans que cet homme est recherché. Il est accusé d’avoir tué sa femme et ses quatre enfants. Des restes humains ont été retrouvés enterrés dans le terrain de la villa de la famille et identifiés comme ceux des cinq victimes présumées. Certains contestent cette version.

L’homme a été prétendument  reconnu dans plusieurs endroits du monde. La dernière fois, en octobre 2019, à Glasgow. L’homme qui a été arrêté a été relâché. Ce n’était pas lui.

La revue française Society qui traite de ce genre de faits-divers et qui est en difficulté, a eu l’idée de publier un numéro spécial, en deux fascicules.

Habituellement la revue  est achetée par 47 000 lecteurs. Les deux fascicules ont été tirés à 280000 exemplaires. Ils se sont arrachés.  (idem)

3 – A Paris, il y a un an,  madame N. est témoin d’une agression contre une femme. Elle appelle la police. La BAC arrive. Madame N. est brutalisée par un des policiers. Etouffement, violents  coups sur le tibia. Elle proteste que c’est elle qui a appelé. Des gens qui ont assisté à la scène crient au policier qu’elle n’est pour rien dans l’agression. Elle essaie de se dégager et tord le pouce de la main qui l’étouffe. Une vidéo tournée par des témoins montre la scène. Madame N. dépose une plainte. Classée sans suite par le parquet. Le policier aussi porte plainte. Madame N. comparaît. Le tribunal correctionnel la relaxe et l’attendu indique clairement que le rapport du policier est mensonger. Elle dépose à nouveau une plainte pour fausse déclaration. De nouveau classée sans suite par le parquet au motif que les preuves ne sont pas suffisantes. Son avocat décide alors porter une nouvelle plainte, cette fois avec constitution de partie civile pour que l’affaire soit traitée par un juge d’instruction. (idem)

A suivre.

Madame N. se prénomme Leila.