Ce que ne montre pas la vidéo

1 – Très peu sérieusement… encore que… :

Michel Zecler, un producteur de musique, a donc été interpellé il y a quelques jours à Paris par trois policiers. L’événement a été filmé par une caméra de surveillance installée dans l’entrée de son studio. La vidéo est visible sur Internet. Une bonne dizaine de minutes d’images très nettes.

On voit en effet très nettement :

– qu’il s’agit d’un homme à la peau noire – mais, comme je ne cesse de  le rappeler chaque fois que des policiers tapent, ici, comme ailleurs,  sur un homme à la peau noire, ça n’a aucun rapport,

– que les trois policiers ont avec lui une relation qui témoigne en même temps d’une grande proximité et d’une grande énergie.

Ces trois policiers (il paraît qu’il y en a un quatrième, qui ne serait pas entré, peut-être un timide) ont très bien expliqué et avec une belle unanimité quelle avait été l’attitude agressive de cet homme qui les a attirés malgré eux dans son studio, les a frappés et a tenté de prendre leurs armes à lui tout seul parce qu’il est très fort.

J’ai donc très attentivement regardé la vidéo.

Eh bien, je pense qu’est évidente l‘intentionnalité de nuire de la vidéo, puisqu’elle ne montre pas, non seulement la violence toute bestiale de Michel Zecler, mais surtout qu’il tire la langue aux policiers ! En ne révélant pas ce geste d’agression linguale qu’on ne voit absolument pas, la vidéo porte atteinte à leur intégrité physique et psychique, ce qui permet de comprendre leurs tentatives, certes un peu brouillonnes, de prendre appui, certes de manière un peu appuyée, là où  ils peuvent – mais quelle idée aussi d’avoir une entrée de studio aussi exiguë qui ne permet même pas la distanciation sanitaire ! –  pour récupérer cette intégrité mise à mal par ce coup de langue invisible, donc sciemment dissimulé par la caméra.

Cette situation de grave mise en danger de gardiens de la paix* (mais non, on ne rit pas) n’aurait pas existé si l’article 24 de la loi dite de sécurité globale avait été voté, ce qui aurait conduit à débrancher la caméra pour éviter toute atteinte à une intégrité psychique et physique policière.

* Ce qui prouve qu’ils le sont, c’est qu’ils n’ont même pas pensé à lever la tête pour repérer une éventuelle caméra ! Vous voyez bien que c’est le signe de l’angélisme le plus pur. Ah ? Ça pourrait signifier aussi un sentiment d’impunité ? Ah, bon ?  Quelle idée !

2- Nettement plus sérieusement :

Le problème, aigu aujourd’hui, relatif aux libertés et au maintien de l’ordre, en principe républicain, est abordé par le président sous l’angle de la stratégie électorale avec le procédé bien connu de la dualité bon, gentil/brute, méchant.  

 L’humanisme sensible affiché d’E. Macron, la brutalité provocante de G. Darmanin (il disait, il n’y  pas si longtemps je m’étouffe quand j’entends parler de violences policières),  – peu importe le degré de sincérité de l’un et l’autre – vise à présenter le premier comme le bon qui hélas doit supporter le méchant pour la raison de grand bon sens qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, qu’il faut mettre les mains dans le cambouis, aller au charbon…

C’est lui qui a choisi cet adepte de N. Sarkozy, comme Dieu choisit le diable pour se faire valoir. G. Darmanin n’a peut-être pas connu Paul Ricœur.

Les électeurs de droite et d’extrême-droite que le président  cherche à capter en donnant des gages à certains syndicats de police (la majorité des policiers vote pour le RN/FN) sont sensibles, plus ou moins confusément, à une idéologie, profonde et latente,  qui sous-tend les  slogans réducteurs et populistes que l’on connaît.

La stratégie, elle, joue non sur les idées mais sur l’écume émotionnelle des opinions à l’emporte-pièce, et elle  peut  être efficace par météo (relativement) calme.

C’est ce qu’a réussi N. Sarkozy en 2007. Seulement, lui, revendiquait une idéologie de droite disons musclée (cf. la racaille et le Kärcher) de sorte que le pas à franchir pour l’électorat encore plus à droite n’était pas grand et ne demandait pas de reniement.

La frange électorale de droite et un peu d’extrême-droite que vise E. Macron est aux antipodes du discours des Lumières qui émaille ses discours destinés à rappeler sa culture humaniste surtout à ceux qui sont aux deux centres, droit et gauche.

L’électorat que doit fixer le ministre de l’intérieur peut très bien se laisser aller à « préférer l’original à la copie », comme disait quelqu’un qui connaît, lui aussi, la rhétorique.

A l’opposé, il est possible que certains de ceux qui ont voté par défaut pour E. Macron en 2017 éprouvent de la lassitude à continuer à faire semblant de ne pas écouter ce qu’il veut leur faire entendre.  

Et puis, il est difficile de prévoir la météo deux ans à l’avance.

3- Maintenant, la question.

L’humour du 1 n’est pas vraiment une nouveauté, le sérieux du 2 constituerait, si j’ai bien entendu le journal de France Culture, pendant la pause de midi, le fond de l’éditorial du Financial Times de ce jour, en d’autres termes, l’objet de cet article ne peut pas ne pas être une préoccupation du Président et de ses conseillers qui, s’ils sont très occupés par l’électoralisme, pensent, et lisent forcément la presse, même étrangère.

Alors ?

De deux choses, l’une : soit la stratégie va fonctionner et mon article est vain, soit, compte tenu de la contradiction sans résolution apparente entre le discours présidentiel humaniste d’une part, ce que signifient les agressions policières et le projet de loi dit de « sécurité globale » qui, entre autres, tend à en évacuer les preuves d’autre part, nous arrivons au terme d’un processus politique.

En entassant, pour ceux qui le peuvent et selon les moyens dont ils disposent, les petites pierres de laïcité, de République, de démocratie, de liberté, d’égalité et de fraternité les unes sur les autres, peut-être parviendrons-nous à temps à construire une digue de conscience politique suffisante pour empêcher un tsunami ?

Le football et Maradona

La dérision de nombreux commentaires dans les réseaux sociaux est une arme à manier avec prudence. Surtout quand elle vise, à travers l’itinéraire du héros, le seul jeu collectif qui connaisse un engouement planétaire.

Qu’on l’apprécie ou pas, il est le signe d’un enjeu important.

Sinon ?

D’abord, la question de l’engouement planétaire pour le football et les passions qu’il suscite sur le terrain et dans les tribunes. Nul autre sport collectif n’atteint de telles dimensions.

Ensuite, le besoin, vieux comme l’humanité, du héros (celui qui s’approche des dieux) et ce qui le rend possible. Ici, le jeu du football, qui peut paraître dérisoire comme est dérisoire toute manifestation dès lors qu’on s’en distancie, mais qui est l’expression – sur le mode ludique – d’un enjeu évidemment tout autre.

Sinon ?

Enfin, il y a la vie de l’homme qui n’est le demi-dieu que dans les représentations de ceux qui en ont besoin. Au quotidien, il n’est que comme nous.

Ici, la dérision a ceci de commode qu’elle évite le questionnement. Une manière de… botter en touche. Mais ça, c’est plutôt le rugby. Un sport collectif qui propose une autre facette de la problématique illustrée, sur le mode qui lui est propre, par le jeu du football qui consiste à propulser un objet dans un réceptacle.

Une catharsis ?

* Le football oppose deux équipes dont la masculinité ou la féminité (symbolique) n’est déterminée que par le résultat. Historiquement, la problématique (la part de « masculin » et de « féminin » dans tout être) concerne plus les hommes que les femmes.

Monteverdi – Vespro della beata Vergine

En ces temps de demi-mesure qui hésitent entre confinement qui n’en est pas un et déconfinement qui ne l’est pas davantage, autant se référer à des valeurs sûres, même si « valeur » est souvent utilisé de manière discutable.

Là, il s’agit d’une vraie valeur sûre.

En deux mots.

J’écoutais, sur la même page Arte.tv (cf. article Angela Hewitt et les Variations Goldberg) l’interprétation donnée à Brême (c’était au temps où l’on ne portait pas de masque, et on voit donc les interprètes et les spectateurs en entier, c’est très curieux) l’interprétation du Magnificat de J-S Bach.

Dieu sait (si j’ose dire…) que j’aime la musique de Bach. Mais, en écoutant son Magnificat, je pensais à celui des Vêpres de Claudio Monteverdi… et là, vois-tu Jean-Sébastien… je suis vraiment désolé, mais, Claudio, à côté,  tu sais, c’est, comment dire… Ah ? La quintessence ? Oui, c’est ça, tu as raison, tu en connais un bout.

J’ai donc sélectionné le moteur Google, j’ai tapé Vêpres de Monteverdi et découvert une proposition Dailymotion et trois de Youtube.

Ma préférence va à l’interprétation de John Eliot Gardiner : Youtube propose d’abord deux extraits avant l’œuvre intégrale.

La première de Dailymotion (oubliez les deux autres) propose celle de Raphaël Pichon qui dirige l’ensemble Pygmalion. Il aime bien ajouter aux œuvres qu’il interprète quelques compositions étrangères, j’en ai fait l’expérience au festival de musique baroque de Beaune. C’est un peu surprenant. Là, il commence (et il réitère de temps en temps) par quelque chose de liturgique, qui n’est pas dans les Vêpres – ça ne dure pas longtemps – mais qui a l’avantage de révéler la dimension des Vêpres (id. pour La passion selon Saint-Matthieu de Bach) : l’exaltation de l’être dans le dialogue corps/esprit, tel qu’il est découvert et magnifié au tout début du 17ème siècle en Italie.

Oubliez, avant de commencer l’écoute, la connotation de vêpres (prières de soirée), oubliez la dimension liturgique. Et si vous avez oublié d’oublier, Claudio Monteverdi s’en charge.

Ainsi, après le « deus in adjutorium meum intende » (Dieu, viens à mon aide) lancé par le ténor, écoutez bien, derrière le « Domine ad adjuvandum me festina, (hâte-toi de me secourir) gloria patri et filio (gloire au père et au fils…) etc. » chanté par le chœur, la symphonie joyeuse des trompettes baroques.

Et puis, à suivre, l’alternance des voix seules, des chœurs, les changements de rythme…

On en viendrait presque à souhaiter que le confinement se prolonge…

Repérages de trois « sommets » parmi d’autres :

  • « nisi dominus  » de 36′ 53 à 41’25
  • « lauda » de 50’13 à 59,50
  • « magnificat » de 1’10 à la fin

Le croche-pied

La police est venue, place de la République, non pour arrêter les migrants mais pour les déloger.

La vidéo est sans ambiguïté : on voit un immigré se lever, prendre son sac et courir pour s’éloigner. Il passe alors entre deux policiers dont l’un tend la jambe au moment où il passe. L’homme tombe, le policier le regarde se relever, reprendre son sac et repartir.

Comme le croche-pied n’a pas pour but l’arrestation de l’homme, que  signifie-t-il ?

Il est le geste du gamin dans la cour de l’école qui fait tomber pour la jouissance de maîtriser l’autre par l’arrêt du mouvement. Geste primaire comparable à celui du chat jouant à tenter d’arrêter tout ce qui bouge.

Venant d’un adulte, à plus forte raison d’un policier dont la mission est celle de maintenir un ordre qui contient la liberté de mouvement, il est, au minimum, le signe de l’irresponsabilité.

Seulement, l’enfant de la cour de récréation a un œil en direction du maître qui surveille et il ne fait le croche-pied que s’il se sait hors-de-vue.

Ici, le policier n’émet pas le moindre signe d’une inquiétude liée au regard d’une autorité.

Il fait tomber l’homme et le regarde se relever. Un geste qui semble spontané.

Le premier problème concerne l’autorisation de porter l’uniforme de maintien de l’ordre public donnée à quelqu’un qui ne sait pas maintenir son propre « ordre personnel ».

Le second, l’absence d’inquiétude. L’homme, délogé de sa tente, qui se relève et qui court parce qu’il se sent en danger, est, parce qu’il est un migrant, réductible au mouvement. Run, nigger, run ! C’est en quoi la spontanéité du geste n’est qu’une apparence. Il est déterminé en amont par un discours idéologique.

Sans la vidéo – elle  montre le visage du policier –  l’événement serait inconnu.

Intervention policière, place de la République à Paris

Hier, lundi 23 novembre, place de la République, à Paris, la police a procédé, avec une violence qui a conduit le ministre de l’intérieur à demander une enquête interne, au démantèlement d’un camp de fortune abritant 500 immigrés, dont la plupart viennent d’Afghanistan.

L’article du Monde qui rend compte de l’intervention policière est suivi d’un grand nombre de commentaires de lecteurs.

Voici le mien, qui a été publié.

« Le phénomène d’immigration n’est jamais abordé par le pouvoir politique dans un discours d’explication du processus dans lequel nous sommes engagés. L’événement de la place de la République n’est qu’un symptôme, parmi d’autres, d’un problème global dont nous sommes, en partie responsables.
Ainsi, il y a actuellement une situation explosive au Yémen, un pays en guerre depuis des années et dans lequel plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Nous, la France, vendons des armes, notamment à l’Arabie Saoudite qui intervient dans ce conflit. Ces armes, dont la provenance est maintenant avérée et connue des Yéménites eux-mêmes, tuent des civils.
Ceux qui le peuvent fuient leur pays. Certains viendront peut-être en Europe, peut-être en France pour tenter de survivre. Et il est possible que certains de ceux-là n’aient pas, dans un futur plus ou moins lointain, nécessairement une attitude bienveillante à notre égard.
Un processus, c’est ça. »

La dérive politique du projet de loi « sécurité globale »

A la Une du Monde du 23 novembre.

«  Affaire Théo : la démonstration implacable d’une lourde série de manquements policier.

Après trois ans d’enquête, la Défenseure des droits publie une « décision » que « Le Monde » a pu consulter. La liste des manquements et des comportements contraires à la déontologie des forces de sécurité, à tous les niveaux de la hiérarchie, est longue. »

La lecture de l’article est sidérante. Si ce qui est expliqué décrit le réel (les vidéos-témoins, entre autres, ont en tout cas convaincu la Défenseure des droits publics), alors, il ne s’agit pas de comportements contraires à la déontologie, mais d’un acharnement d’un groupe de policiers contre un homme – oui, il est noir de peau, mais ça n’a rien à voir– qui ne présente aucune menace. Quelque chose comme un massacre à la matraque télescopique violemment enfoncée dans l’anus. Manquement à la déontologie ? Les séquelles, gravissimes, sont à vie.

Au-delà du fait lui-même, il y a le comportement de la hiérarchie qui, si ce qui est expliqué décrit toujours le réel, a couvert l’agression policière et en est donc complice.

Ce n’est certes pas nouveau.

Ce qui l’est ou le redevient, c’est que l’événement que constituent l’acte et sa couverture hiérarchique s’inscrit dans un projet de loi qui vise à interdire de manière sournoise les vidéos… sans lesquelles nous n’aurions pas la connaissance de cette affaire. Combien d’affaires semblables ignorées ?

Autrement dit, la démarche politique de « sécurité globale » du gouvernement dont l’objectif est d’occulter de tels actes d’agression en empêchant les témoignages pour ne donner crédit qu’à la parole policière, revient à permettre de légaliser l’illégal.

Et cet illégal n’est pas seulement l’agression contre un homme (non, j’ai déjà indiqué que le fait qu’il soit noir de peau n’a aucun rapport), mais la discrimination souterraine, insidieuse, rampante, nauséeuse, qui aboutit un jour à la désignation officielle de boucs-émissaires.

Ce jour-là est le signe du « trop tard ».

Bis repetita… L’intitulé « sécurité globale » est du registre du langage totalitaire. (cf. « article 24 »)

Cet article, comme l’autre, est ma pierre apportée à la protestation contre ce projet de loi et la dérive politique dont il témoigne.

Bison, vison, veau

Le virus a pour effet inattendu de révéler l’existence et l’importance des élevages de visons : environ 17 millions au Danemark, quelques milliers en France dans quatre élevages.

Ce n’est pas la question d’élever un animal pour le tuer qui constitue la problématique mais élever et tuer pour quoi ?

En Amérique du Nord, avant l’arrivée des Européens,  les bisons des Grandes Plaines (leur reproduction était naturelle) étaient un élément de la chaîne alimentaire qui permettaient aux Amérindiens de vivre.

Les Européens ont pratiquement exterminé les troupeaux pour des raisons liées à l’implantation coloniale et au commerce.

Autrement dit, pour les Amérindiens, et jusqu’à l’arrivée des colons, tuer le bison était une nécessité pour être. Il y avait une quasi-confusion d’être et avoir.

Les colons ont apporté dans leurs bagages la discrimination entre les deux termes et  l’équation du capitalisme être = avoir plus.

Le rapport du veau de boucherie (emblème, ici, de tous les animaux dont nous nous nourrissons) avec le vison est le même que celui du bison des Amérindiens avec celui des commanditaires de Buffalo Bill – un héros, comme l’on sait, du Far West mythique.

Elever et tuer des animaux – et des plantes – pour se nourrir fait partie de la chaîne alimentaire.

Elever et tuer des visons s’inscrit dans l’équation du capitalisme, comme  les conditions d’élevage et d’abattage des veaux et des autres animaux.

Angela Hewitt et les Variations Goldberg

Sur Arte.tv est disponible jusqu’au 15 février 2021 l’interprétation des Variations Goldberg (composées vers 1740 par Bach pour un clavecin à deux claviers) de la pianiste canadienne Angela Hewitt.  

L’enregistrement – sans public – a eu lieu dans l’église Saint-Thomas de Leipzig  où elle a reçu la médaille Bach que la ville  décerne chaque année  à un interprète du compositeur.

Il est une excellente illustration de la problématique de la musique : un dialogue entre les deux composants (corps et esprit) de ce que nous sommes.

Le piano exige à la fois une force (percussion – verticalité) et une agilité (virtuosité – horizontalité)  dont la combinaison est en soi un mode d’expression de cette dualité.

On peut, dans une première approche, considérer que la main droite, qui évolue sur la moitié supérieure (les aigus) du clavier, est, dans la mesure où elle dit le « chant de la tête », plutôt l’outil du spirituel,  alors que la gauche qui évolue sur la moitié inférieure (les graves) et qui dit la « résonance organique», est plutôt l’outil du corporel. L’orchestre symphonique, dans la diversité de ses instruments, en est une illustration plus manifeste.

La distinction n’est évidemment jamais aussi simple. Mais il suffit de voir le sourire de l’interprète dans le lancement du chant des variations les plus spirituelles, comme la 13ème, comparée par exemple à la  5ème (à la 12ème minute) au début de laquelle le « chant d’échos »  est donné par la main gauche qui va et vient au-dessus la droite comme pour lui dire « je suis là », avant que les deux ne se rejoignent dans une union retrouvée, techniquement éblouissante – certaines des variations, dont celle-ci, écrites pour les deux claviers du clavecin, demandent une grande virtuosité pour l’interprétation pianistique.

La spécificité de cette œuvre tient à mon sens à ce qu’elle est –  outre la combinaison du spirituel et du corporel dans le jeu dont le visage et les mains de l’interprète sont la partie la plus visible –  le discours-même de cette combinaison, l’acte et l’idée de l’acte : ce que dit, donne à voir et à entendre cette œuvre, plus généralement l’œuvre entière de Bach, c’est l’imbrication du spirituel et du corporel.

De ce point de vue, sa musique n’est pas une musique de transcendance religieuse –  elle n’est pas, malgré l’apparence, destinée à la liturgie –  mais d’immanence.

C’est en tout cas une explication possible de la manière dont elle a été reçue après la disparition du compositeur, du caractère universel qu’elle a pris ensuite et qu’elle a, peut-être plus encore, aujourd’hui.

La dialectique de Daniel Cordier

La mort (20 novembre) de Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, suscite des éloges dont certains reproduisent les stéréotypes niais (« Homme au destin exceptionnel » – F. Hollande) qui parlent surtout de ceux qui les émettent. Daniel Cordier, pas plus qu’aucun de nous, n’a de destin.

« Quand la France était en péril, lui et ses compagnons prirent tous les risques pour que la France reste la France. Nous leur devons notre liberté et notre honneur » (E. Macron), est de la même veine. Pour le Daniel Cordier de 1939, la « France qui devait rester la France » devait être antirépublicaine et antisémite. Pour celui de 1943, elle doit être républicaine et rejeter l’antisémitisme.

C’est le même Daniel Cordier.

Il décrit cet itinéraire dans Alias Caracalla qui raconte ce qu’il vécut entre le 17 juin 1940 (annonce de l’armistice par Pétain) – il n’avait pas tout à fait 20 ans –  et le 23 juin 1943 (le lendemain de l’arrestation de Jean Moulin).

Ces trois années sont une illustration de ce qu’est la dialectique d’une vie, de la vie, dont deux passages permettent de comprendre le fonctionnement.

>>> Le premier est extrait du Prélude (p.15 – Folio)

« De mon grand-père bonapartiste, je reçus le culte de Napoléon ; de ma grand-mère américaine, la tentation d’une anarchie esthétique ; de mon père, la tolérance et les voluptés de la musique classique ; de ma mère, les sortilèges de l’élégance.

Ma mère divorça lorsque j’avais quatre ans et se remaria avec Charles Cordier. C’était le fils d’un professeur de philosophie, Augustin Cordier, fondateur du « Nouvelliste de  Bordeaux », journal antirépublicain et monarchiste. Mon beau-père, que j’admirais, m’enseigna la passion des automobiles et de la politique. Il m’inculqua également son fanatisme antisémite et maurrassien.

Lorsque j’eus huit ans, mon père, voulant m’arracher à l’influence de l’homme qui lui volait son fils, obtint, après des années de procédure, mon « internement » à Saint-Elme, collège de dominicains sur les bords du bassin d’Arcachon (…) Je ne le voyais qu’aux vacances, partagées par moitié, avec ma mère. (…) L’éclatement de ma famille imprégna mon enfance de l’amour perdu. (…) Les mirages de l’amour jalonnèrent mon existence d’ivresses et de larmes(…) Ce méli-mélo d’aventure, d’égarement amoureux et de panique métaphysique forma mon caractère. Il provoqua également réflexions, lectures et discussions de nature contradictoire. Elles s’accompagnèrent de tourments religieux,  d’enthousiasmes esthétiques et d’engagements politiques provoqués par des événements imprévus, constituant la trame de ma vie.(…) Mes convictions s’ancraient dans des conversations familiales intermittentes, celles avec mon beau-père avant tout. (…) Ses aphorismes constituèrent peu à peu le fondement de ce que je n’ose appeler une doctrine. Le postulat en état « Pour que la France vive, il faut que la République meure ! » Indiscutable et facile à retenir. Un autre précepte m’avait d’autant plus frappé que sa répétition le transformait en évidence : » Oui, j’appelle de tous mes vœux un coup d’Etat, c’est-à-dire un coup de patriotisme et de justice, qui nous débarrasse de la vermine juive et parlementaire et permette aux vrais Français, de reprendre leur place à la tête du pays, pour que la France reprenne sa place à la tête des nations. »

Le récit explicite clairement le rapport entre l’identification  de l’individu qui se construit et le support du commun sur lequel elle s’appuie, une représentation de la France.

On trouve la même problématique dans ce début des Mémoires du général de Gaulle :

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »

Ce qui est déterminant, c’est l’idée de la France et non « la France » dont Pétain et ses acolytes avaient eux aussi une « certaine idée ».

Autrement dit, parler de la France, c’est parler du soi-individu dans le rapport avec l’autre-commun dont le pays est la représentation la plus remarquable. Les nazis se faisaient une « certaine idée de l’Allemagne » dans le rapport qu’ils construisaient avec le commun menacé selon eux par la « vermine juive » qui servait aussi d’exorcisme au beau-père de Daniel Cordier.

>>> Le second relate son retour à Paris le 25 mars 1943 (p. 905)

Telle est, avant le voyage, la représentation qu’il se fait de la capitale : «  Je m’abandonne à un sentiment que je n’ai avoué à personne : vivre à Paris, rêve secret de mon adolescence ; explorer la ville mythique de mes lectures : la rue d’Amsterdam de Sapho d’Alphonse Daudet, le jardin des Champs-Elysées de Proust, la tombe de Chopin au Père-Lachaise, le fantôme de la Commune, les voluptés de Baudelaire, l’amour maudit de Verlaine et Rimbaud… »

Ce jour-là, il a donné rendez-vous à un camarade de la Résistance dans un café des Champs-Elysées :

«  En m’approchant du café, je vois venir à moi, serrés l’un contre l’autre, un vieillard accompagné d’un jeune enfant. Leur pardessus est orné de l’étoile jaune. Je n’en avais jamais vu : elle n’existe pas en zone sud. Ce que j’ai pu en lire en Angleterre ou en France sur son origine et son exploitation par les nazis ne m’a rien appris de la flétrissure que je ressens à cet instant : le choc de cette vision me plonge dans une honte insupportable. Ainsi les attaques contre les Juifs auxquelles je participais avant la guerre, sont-elles l’origine de ce spectacle dégradant d’êtres humains marqués comme du bétail, désignés au mépris de la foule. Subitement, mon fanatisme aveugle m’accable : c’est donc ça l’antisémitisme ! (…) Quelle folie m’aveuglait donc pour que, depuis deux ans, la lecture de ces informations n’ait éveillé en moi le plus petit soupçon ni, dois-je l’avouer, le moindre intérêt dont j’étais complice ? »

Cet événement constitue l’élément déclencheur de la résolution de la contradiction qui va lui permettre de se débarrasser des virus mortels que sont l’antisémitisme et le nationalisme (en lien avec « la foule », qui n’est pas le peuple).

Cette contradiction en voie de résolution était repérable : elle explique l’étrangeté apparente de la confiance immédiate, que Jean Moulin accorde, le 30 juillet 1942, à Lyon, au Garet, (un « bouchon » qui existe toujours, près de l’opéra), à ce jeune homme qui n’a pas été parachuté en France pour devenir son secrétaire. (p.407)

Les deux hommes se disent, l’un à l’autre, successivement qui ils sont. C’est Daniel Cordier qui parle le premier. Ce n’est évidemment pas une idée commune de la France qui les rapproche et les unit dans une lutte où ils mettent en jeu leur propre vie. L’un est radical-socialiste, l’autre maurrassien.

Pour Daniel Cordier, l’idée initiale du commun est celle de la France-anti-républicaine-antisémite. Cette relation (commun/France raciste) devient une contradiction essentielle, niée donc, quand, après la première rencontre avec l’esthétique et l’éthique de J. Moulin (amateur de voiture, esthète, attiré par l’art et la littérature, « il fut mon initiateur à l’art moderne » dira Daniel Cordier),  elle est objectivée à Paris par la seconde rencontre, celle du vieil homme et de l’enfant frappés de l’étoile jaune. C’est cette rencontre, et non la présence insupportable de l’occupant, qui provoque le cataclysme.

Le commun  ne peut plus être désormais l’idée de la France qui, en 1943, est encore pour lui associée à l’antisémitisme, parce qu’il se révèle, à la suite de la première rencontre, pour ce qu’il est : il n’est pas celui de la vie idéalisée par la représentation maurrassienne de la patrie, mais celui de la mort représentée, là, devant lui, par ce vieil homme, cet enfant  juifs et leurs étoiles jaunes. Ce qui se trouve donc ainsi nié, c’est l’idée initiale du commun confondue avec celle de la France antisémite et antirépublicaine.

Et là, dans cet instant où la contradiction n’est pas encore résolue, se présente une réponse inadéquate, aussi mortifère que pouvait l’être l’idée initiale :

« Une idée folle me traverse l’esprit : embrasser ce vieillard qui approche et lui demander pardon. Le poids de mon passé m’écrase ; que faire pour effacer l’abjection dont j’ai brusquement conscience d’avoir été complice ? »

Ce qui le sauve (accomplir le geste c’était l’arrestation probable) ce n’est pas la pensée, enfouie sous la honte (conseillère inadéquate) mais l’arrivée, non fortuite mais attendue – ce qui suspend sans doute le geste –  de celui qu’il attend : «  Sa présence me ramène à la réalité : je ne suis pas là à Paris pour soigner mes états d’âme ».

 « Etat d’âme » est significatif du manque de conscience de l’importance de ce qui se joue en cet instant : non un sentiment mais un renversement.

La France au nom de laquelle d’autres ont promulgué les lois anti-juives et organisé la rafle du Vel d’Hiv n’est pour rien dans l’engagement de Daniel Cordier.

Ce qui le conduisit à rejeter l’antisémitisme et le racisme est la décision qu’il prit, en juin 1940, de refuser, au prix de sa vie, ce qu’il considéra alors dans un premier temps comme une incohérence externe : Pétain et Maurras trahissaient l’idéal qu’il partageait avec eux.

Cet idéal, incarné dans « la patrie, la France », était en réalité une idée du commun dont la rencontre avec le vieil homme et l’enfant juifs lui fit réaliser qu’elle n’avait pas de rapport avec une idéologie ni une idée de la France ou de la patrie, mais qu’elle était inextricablement liée au choix personnel de la corrélation que l’on décide de construire entre la vie et la mort.

L’article 24

L’article 24 du projet de loi « Pour une sécurité globale » suscite un débat dont le moins qu’on puisse en dire est qu’il est vif.

Il n’est pas inutile de s’attarder un instant sur la notion de sécurité globale.

La sécurité est le fait d’être ou de se croire dans une situation dépourvue de menaces, d’être ou de se croire non exposé à un danger.

Est global ce qui s’applique à un ensemble, à une totalité.

Une mesure de sécurité est donc une réponse (en l’occurrence voulue globale) à une insécurité réelle, potentielle ou imaginaire, et l’article 24 qui concerne le droit de filmer et de diffuser les images de policiers vise en particulier la manifestation de rue.

La manifestation de rue est l’expression d’une insécurité dont il convient de préciser la nature :

– quand elle concerne une catégorie socioprofessionnelle qui s’estime menacée (pour des motifs d’emploi, de conditions de travail ou de salaire), ce sont les organisations syndicales qui gèrent la sécurité de la manifestation par leur propre « service d’ordre » et les forces de police n’interviennent généralement pas. Ce fut également vrai pour les manifestations traditionnelles du 1er mai, quand « travail » correspondait à une réalité socioéconomique et qu’il était une référence à « classe ouvrière », référence suffisamment acceptée pour permettre une expression syndicale unitaire festive qui en dénonçait plus ou moins explicitement l’exploitation.  

Dans ce cas, la manifestation ne touche pas directement l’esprit de la nation. L’insécurité qui provoque et peut accompagner la manifestation est considérée, même par ceux qui la contestent, comme un constituant de cet esprit qui s’exprime par le « droit de manifester ».

 – quand elle est « transversale », relative à la mise en cause de principes fondamentaux (cf. la manifestation du 1er mai 2002 contre la présence de J-M Le Pen au second tour de l’élection présidentielle), la sécurité est théoriquement plus délicate à gérer par les organisations diverses qui appellent collectivement à manifester parce qu’elles n’utilisent habituellement pas ce mode d’expression et ne disposent donc pas d’un « service d’ordre » commun.

Dans les faits, le risque dit de débordement est faible précisément parce que le niveau de consensus et le rapport des forces « autorisent » la manifestation dans de telles conditions. Les manifestations contre les attentats de 2015 en sont un exemple récent. Corollairement, l’absence de manifestation contre les mises en cause évoquées plus haut ou contre des attentats signifie une modification du consensus et du rapport des forces.

– enfin, elle peut être existentielle (mai 1968, gilets jaunes – cf. article du 13.11.2019). Elle touche alors l’ensemble de la nation à des degrés d’intensité et de conscience divers : c’est cette insécurité-là qui, en tant qu’elle est globale, génère les manifestations sans service d’ordre interne possible et l’intervention des forces d’un ordre qui est contesté.

Ces forces se trouvent alors, du point de vue des manifestants, dans une situation comparable à celle de forces étrangères, alors qu’elles sont, en tant que forces de police, constitutives de la nation, mais qu’une partie plus ou moins importante ne reconnaît pas/plus comme telles.

Nous en sommes là : la loi de « sécurité globale » signifie par son intitulé même, peut-être à l’insu de ses instigateurs, le caractère global de la crise que vivent la société et les individus. Une crise produite par une insécurité qui n’est pas constituante de l’esprit de la nation, (comme peuvent l’être les insécurités socioprofessionnelles analogues à des « pathologies  normales »), mais qui touche, quelle que soit la part des peurs, à la vie et à la mort, voire à la survie des individus et de la collectivité.

L’article 24 propose de punir d’une peine d’un an de prison et d’une amende de 45000 euros : « le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police ».

Ce qui permet de penser que cet article n’a pas vraiment pour objet ce qu’il prétend, c’est le critère de l’intentionnalité qu’il contient : le fait de filmer un policier ou un gendarme en action et de diffuser la vidéo sans flouter son visage signifie nécessairement l’intention de nuire à son « intégrité physique ou psychique ».
Ne serait-ce que sous l’angle du droit, et sans entrer dans le détail, en quoi une vidéo qui montre un événement public (je ne parle pas d’un film qui implique un montage) contiendrait-elle, en soi, cette intention plutôt qu’une autre ?

Le libellé de l’article, surprenant dans une démocratie héritée du siècle des Lumières, donne à « globale » appliquée à la sécurité une dimension totalitaire, dans le sens de « totalité des réponses connue avant même les questions. »

Notamment celle de l’intégrité.