Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 2 – (Auschwitz – I – Narration et commémoration)

Le 27 janvier 2020,  jour du 75ème  anniversaire de la libération du camp par l’armée soviétique, le ministre de l’intérieur du gouvernement allemand interdisait le groupe néonazi « combat 18 » implanté dans plusieurs pays européens.

Depuis quelques années, se multiplient un peu partout des partis d’extrême-droite ouvertement nationalistes. Ils progressent dans les électorats européens et américains, et gagnent des élections.

On constate dans le même temps une résurgence de l’antisémitisme et l’émergence de mouvements néonazis ou similaires.

Certains visiteurs se rendent aujourd’hui à Auschwitz, non dans une démarche d’empathie avec ceux qui y furent assassinés, mais – sans parler de ceux qui se font photographier devant la rampe d’accès ou le portail d’entrée comme on le fait devant la Tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe – pour ce qui pourrait être, par ce contact physique, la recherche d’une présence du nazisme, un pèlerinage.

Alors…  ma question est délibérément obscène et scandaleuse…  l’hypothèse d’une statue de Hitler au centre de ce lieu emblématique est-elle, encore, vraiment, absolument, du domaine de l’impensable ?

En février 2020, en Thuringe, Thomas Kemmerich, du parti libéral, fut élu président du Land grâce aux voix mêlées de l’extrême droite (AfD) et de la CDU, le parti de la chancelière Angela Merkel.

Quatre mois plus tôt, une semaine après les élections régionales du 27 octobre 2019, dix-sept responsables de la CDU en Thuringe avaient publié un appel réclamant des « discussions ouvertes » avec l’AfD, bien que leur parti, lors de son dernier congrès, eût clairement interdit toute coopération avec l’extrême droite. « Il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat », expliquèrent-ils.

Une forte protestation, dont celle de la chancelière, conduisit Thomas Kemmerich à démissionner.

La disparition des derniers rescapés des camps rendra-t-elle plus précaire et vacillante la mémoire collective comme, apparemment, celle de ces responsables politiques de la CDU de Thuringe qui oublient ou font semblant d’oublier ce qui constitue le dialogue et sa différence avec le marché de dupe et la compromission ?

Mais quel rapport existe-t-il entre les récits des rescapés, la mémoire, les commémorations, et le « plus jamais ça » censé les justifier ?

Ceux qui sont revenus des camps à la fin de la guerre ont dit et répété que ce qu’ils avaient vécu était de l’ordre de l’indicible parce qu’inimaginable.

Ils pensaient qu’ils ne seraient pas crus, qu’ils seraient taxés d’affabulation, et ils ont attendu des années avant de pouvoir raconter.

Aucun de ceux qui étaient déportés pour être tués ne l’imagina, disent-ils.

Aucun de ceux à qui parvinrent les premières informations sur l’entreprise d’extermination n’accorda du crédit aux témoignages.

Un tel réel n’était pas possible.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains puissent planifier, comme s’il s’agissait d’une entreprise industrielle ordinaire, l’extermination de millions d’autres êtres humains.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains assemblent des trains, organisent des lignes et programment des horaires, puis entassent dans des wagons à bestiaux des hommes, des femmes et des enfants pour les conduire dans des abattoirs spécialement étudiés et construits pour cela.

Parce qu’il est  a priori impossible que des êtres humains accueillent les survivants du voyage d’épouvante avec des fusils, des cravaches et des chiens, qu’ils les trient comme on trie les objets utiles et inutiles, qu’ils les obligent à se mettre nus et les fassent entrer dans des chambres à gaz dissimulées en salles de douche avant de les brûler dans des fours.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains éventrent calmement, sans passion, des femmes enceintes, jouent avec le même calme  à fracasser des embryons, des fœtus et des bébés contre les murs, ou à les jeter en l’air pour les tirer comme des pigeons d’argile.  

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains pensent à tondre des hommes et des femmes avant de les gazer afin d’utiliser leurs cheveux pour fabriquer du feutre industriel, qu’ils pensent à arracher à leurs cadavres les dents en or pour en faire des bijoux ou des lingots, à fabriquer des abat-jours avec leur peau. 

Parce qu’il est a priori impossible que vienne dans la tête d’êtres humains l’idée de coudre des jumeaux pour tenter d’en faire des siamois, et de voir ce qui se passe quand on injecte dans des corps vivants et conscients des substances chimiques dévastatrices.

A quelle torsion faut-il contraindre la pensée pour qu’elle renonce à cet a priori ?

Pour qu’elle se résolve à admettre qu’un être humain est capable d’accomplir cet impossible, non parce qu’il serait inhumain, mais parce qu’il est humain.

Et c’est parce qu’il est humain, qu’il est capable de décider que d’autres humains ne sont pas ou ne sont plus humains.

Les récits des survivants et les commémorations servent à rappeler les faits.

Mais pour éviter le « plus jamais ça », ils ne servent à rien, et ce qu’on appelle « devoir de mémoire » n’est qu’un artifice pathétique tout aussi vain.

Soixante-quinze ans après, il y a encore et toujours des gens pour dire que ça n’a pas existé.

Ceux qui l’affirment savent évidemment que ça a existé. Ils connaissent la théorie raciale des nazis, leur haine des juifs, ils ont vu les actualités cinématographiques de « la nuit de cristal » tournées par les nazis eux-mêmes, ils ont connaissance des lois de Nuremberg, ils savent quel fut l’objet de la conférence de Wannsee, ils ont les noms de ceux qui y ont participé, ils sont informés de ce qui y fut décidé, ils ont vu les photos des hommes des femmes et des enfants, discriminés et nus sur la rampe d’accès, les montagnes d’ossements, les fosses communes, les survivants faméliques, décharnés, squelettiques. Ils ont entendu Adolph Eichmann, qui participa à la réunion de Wannsee en qualité de secrétaire de Heydrich, tenter, lors de son procès, de se déresponsabiliser de l’entreprise d’extermination.

Ils savent, et ils disent que ça n’a pas existé.

Quant aux néonazis, ils ne nient pas l’existence des camps, de l’holocauste. Ils en jouissent.

Tous –  négationnistes, néonazis, antisémites, xénophobes… –, comme les nazis et ceux qui collaborèrent avec eux, sont l’expression de cette spécificité humaine capable de ce dont aucune autre espèce n’est capable : nier l’appartenance à l’espèce.

Ils ne sont pas d’une essence différente. Ils sont comme nous, nous tous, sans exception.  Et nous, nous tous, sans exception, sommes comme eux.

Eux et nous sommes composés des mêmes strates, des mêmes constituants, des mêmes pulsions, des mêmes fantasmes, des mêmes peurs et des mêmes angoisses. Soumis aux mêmes tentations d’exorcisme meurtrier.

La différence entre ceux qui, hier, furent nazis, ceux qui s’en réclament aujourd’hui explicitement ou de manière subliminale, et ceux qui, hier, combattirent le nazisme, ceux qui le combattent aujourd’hui, n’est ni essentielle, ni le produit d’un quelconque déterminisme historique, elle est de l’ordre de la décision, du choix : les Français qui votèrent les lois anti-juives en 1940, organisèrent la rafle du Vel’ d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942, qui collaborèrent avec les nazis jusqu’à s’engager militairement à leurs côtés, ces Français n’avaient pas connu la situation économique et sociale dramatique qui fut celle de l’Allemagne entre les deux guerres. Ils étaient du pays vainqueur de la guerre de 14-18, bénéficiaire du traité de Versailles de 1919.  

Ils avaient vécu dans le même contexte historique que ceux qui choisirent de refuser le nazisme et l’occupation,  et ils les traquèrent pour les tuer.

Autrement dit, ils choisirent et décidèrent de briser leurs verrous d’interdits, de renverser leurs garde-fous de désinhibition et de lâcher leurs chiens. Ils furent, ainsi, simultanément, les révélateurs et les déclencheurs d’un processus collectif qui aboutit au rejet les principes républicains hérités de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen et à la promulgation de lois analogues à celles des nazis allemands.

Soixante-quinze ans après, d’autres individus, d’autres partis, font le même choix.

Ils utilisent et entretiennent la confusion entre essence (ce qui constitue) et modes (ses manifestations), pour tenter de persuader que ce choix d’aujourd’hui, parce qu’il ne se manifeste pas par les mêmes signes matériels (chemises brunes, par exemple),  n’est pas de même essence que celui d’hier.

Certains alimentent de bonne foi cette confusion au prétexte que « l’Histoire ne se répète pas ». Une formule à l’apparence d’évidence aussi fictive que les proverbes construits pour des motifs d’intérêts particuliers.

La formule contient en elle-même une réduction de son objet : « répétition » présuppose le retour de mêmes événements, de mêmes processus liés à des moments datés, comme si l’être humain, à l’origine de ces événements et de ces processus en tant qu’individu et membre d’une collectivité, était réductible à la date.

Toutes choses égales, quelle différence essentielle entre l’homme du 6ème siècle avant notre ère et celui d’aujourd’hui ?

Quelle différence essentielle entre le massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), plus généralement les guerres de religion, et les attentats islamistes, en particulier celui contre Charlie Hebdo (7 janvier 2015) ?

Il existe un particularisme humain, un invariant essentiel qui produit en permanence le même type de violence dans les actes individuels et collectifs.

Seul change le mode d’expression.

Le mode le plus fascinant de l’histoire humaine, manifesté dans la première moitié du 20ème siècle, qui éclipse tous les autres, qui, plus que tous les autres, suscite le plus de publications sous toutes les formes,  est le nazisme.

Il est devenu le mode d’expression de référence parce qu’il est la représentation la plus adéquate de cet invariant,  ou, mieux ou pire encore, parce qu’il semble être cet invariant.

Dans les moments de crise existentielle récurrente, cet invariant cède au chant des sirènes qu’il invite à reprendre en chœur : le chant de mort – un des composants de la fascination – dont Ulysse se protège (dans l’Odyssée) en bouchant de cire les oreilles de ses compagnons, en se faisant attacher au mât du bateau et en demandant qu’on resserre les liens s’il demande à en être libéré.

 « L’utérus est encore fertile d’où ça a rampé » (Brecht –  La résistible ascension d’Arturo Ui – 1941)

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