Conte de Noël (4)

Jeudi 30 décembre – 10 heures – Bureau
du procureur de la République.
– Qu’en dites-vous, monsieur le juge ? demanda Castelin.
Henri-Thècle de Lavour frottait les verres de ses
fines lunettes rondes avec un petit chiffon bleu assorti
à sa lavallière. Il le plia et le glissa dans une poche de
son veston prince-de-galles. En ajustant les branches
sur ses oreilles, il tourna brièvement la tête vers
Walkowski.

– Comme le commissaire en a évoqué la
probabilité, monsieur le procureur, je serais enclin à
penser qu’il s’agit de la lettre d’une personne malade
et qu’elle ne sera suivie d’aucun effet. Cependant,
même s’il paraît peu probable, nous ne pouvons pas non plus ignorer l’hypothèse du passage à l’acte.

– Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête de
celui qui s’amuse à massacrer des enfants sur le
papier ? Et comment être certain que c’est bien
seulement sur le papier ? Concrètement, commissaire,
qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Au minimum, protéger les lieux qui accueillent
des petits enfants. J’ai fait le recensement des crèches,
des foyers d’accueil, des services de pédiatrie et des
maternités. Au total dix-sept établissements à Lyon et
dans la proche banlieue. La priorité, ce sont les
maternités, dans l’hypothèse où ce sont les nouveau-nés qui sont visés.
– Et le mode opératoire ? Vous voyez l’auteur de
cette lettre entrer dans une maternité avec une
kalachnikov ou un fusil-mitrailleur ?
– Si l’objectif est de reproduire le massacre raconté
dans la Bible, et s’il faut absolument l’imaginer, je ne
vois qu’une arme blanche.
La lame dans le soleil ! Le couteau de Salomon
levé dans la lumière !
déclama ironiquement Castelin
qui avait la lettre sous les yeux. C’est quand même un peu grandiloquent, non ?
– D’un côté, dit de Lavour, nous avons une
expression recherchée, de facture classique, et les
signes d’une culture certaine ; de l’autre, si nous
essayons de nous représenter ce massacre d’enfants,
c’est une répétition d’actes d’une inconcevable
barbarie… J’y vois une contradiction qui me fait penser qu’il ne s’agit pas d’une menace réelle. – Il y a des assassins qui écrivent de très belles
lettres à ceux qu’ils vont tuer ! objecta Castelin.
– C’est vrai, admit de Lavour, mais celle dont nous
parlons n’est pas adressée aux victimes supposées, et
elle ne fournit aucune précision.
– Mangeon a  décidé de répondre au
post-scriptum, indiqua Walkowski en montrant
l’exemplaire du journal qu’il s’était procuré. L’auteur
sait donc que sa lettre a été lue.
– Hum… oui, je comprends ce que vous voulez
dire, poursuivit Castelin avec un balancement de tête
qui indiquait son scepticisme. Il n’en reste pas moins
que nous sommes obligés d’envisager le pire, même
s’il est improbable. Supposons que le meurtrier s’est
introduit dans une maternité pendant la soirée ou la
nuit. Bien. Mais après, comment fait-il pour entrer
dans les chambres et tuer les enfants les uns après les
autres sans attirer l’attention ? Sauf à imaginer une
maman…
Il conclut sa phrase d’un haussement d’épaules éloquent.
– Une maman armée d’un couteau… insista de
Lavour pour mieux faire ressortir l’invraisemblance
d’un tel scénario.
– Une infirmière ? Un médecin ?
– Plus on essaie de se représenter la scène plus on
se dit que c’est impossible, convint Walkowski.
Castelin ouvrit les bras, comme il le faisait dans
ses réquisitoires.
– Alors, je repose ma question : que pouvons-nous
faire ?
– Je propose d’installer une surveillance discrète
dans les dix-sept établissements et de mettre en alerte
deux ou trois petites unités mobiles d’intervention rapide. Je
coordonnerai tout cela de mon bureau. S’il se passe
quelque chose, ce sera sans doute aux alentours de
minuit.
– Le moment du passage au troisième millénaire,
acquiesça de Lavour.
– Bon. D’accord, on fait ça. Je serai avec vous, commissaire, dit
Castelin.
– Pour vous, l’auteur de la lettre est un homme ou une femme ? leur demanda Walkowski.
– Un homme ! répondit Castelin sans la moindre hésitation.
De Lavour tournait pensivement sa bague d’améthyste autour de son annulaire.
– Je pencherais pour une femme, dit-il. Et vous, commissaire ?
– Je ne sais pas.
                                          
                              VI
Nuit du 31 décembre 1999
Hôpital de la Croix-Rousse.
Tu dors, Anne-Marie ? murmura Legendre.
Comme elle ne répondait pas, il se souleva du
fauteuil pour l’observer. Le calmant avait agi, mais
elle conservait les mêmes signes d’inquiétude sur le
front et sa respiration était irrégulière.
La nuit du 26, cinq jours plus tôt, elle avait été assaillie par un
cauchemar qui l’avait réveillée à trois heures du matin
et tenue angoissée jusqu’à l’aube : quelqu’un entrait
dans la chambre et égorgeait leur fils ! Quand son
mari était arrivé, dans la matinée, elle lui avait fait
promettre de ne plus la laisser seule pendant la nuit.
Le dossier du fauteuil pouvait s’incliner et il pourrait
dormir à côté d’elle et du bébé. La surveillante qui
connaissait la situation du couple avait donné son
accord. Les deux nuits suivantes avaient encore été
troublées par le même cauchemar et Anne-Marie
ne s’était apaisée que lorsqu’elle avait
constaté la présence de son mari.
A midi, ce 31 décembre, Joseph Legendre avait
poussé la porte de la Brasserie des Canuts sur le
Boulevard de la Croix-Rousse, comme il le faisait
régulièrement depuis le 26.
Ce jour-là, le lendemain de la naissance de son fils,
il était entré dans la cafétéria de l’hôpital, comme ça,
pour voir, et il avait vu, exposés dans des vitrines, des
sandwiches triangulaires, des salades enfermées dans
des boîtes et des gâteaux racornis qui lui avaient fait
hausser les épaules.
Il était sorti, avait remonté le col de sa canadienne,
enfoncé sa casquette sur sa tête et s’était dirigé vers la
petite place de la Croix-Rousse en se protégeant
comme il le pouvait contre les bourrasques de vent. Il
avait poussé la porte de la Brasserie des Canuts,
s’était installé dans un coin sur une banquette de
velours rouge, et avait choisi du gras-double, une
andouillette beaujolaise et une bouteille de
Chiroubles, parce que ces noms lui avaient plu. Pour
commencer, il avait voulu essayer le communard proposé dans liste des apéritifs.
On le lui avait apporté avec un ravier de gratons et de
larges rondelles de jésus, un saucisson ficelé et ventru
qu’il avait aperçu sur une desserte. Il s’était demandé
si c’était comme le Jésus de Noël, mais il n’avait pas
osé poser la question. Il avait aimé le mélange de vin
rouge et de liqueur de cassis, et en avait aussitôt
redemandé un autre avec double ration de liqueur.
Il y était retourné les jours suivants, et il était
encore là, ce dernier jour de l’année, assis dans le
même coin sur sa banquette rouge.

Cette fois, le communard avait été offert par la maison.
En le sirotant, il avait contemplé l’impressionnant
menu du Réveillon de la Saint-Sylvestre inscrit en lettres
dorées sur la glace du bar constellée d’étoiles fluo. Ce soir, lui, il serait à l’hôpital, mal couché dans son fauteuil, inquiet de sa femme.

Alors, il avait décidé de se faire plaisir.

Il avait ouvert la carte et montré au garçon dans la liste des entrées, la grande salade gourmande de magrets fumés et de foie gras,
dans les viandes, le châteaubriant sauce au poivre et le
gratin dauphinois auquel il avait fait ajouter l’assiettée
de frites coupées au couteau, dans les fromages, le saint-marcellin entier, dans les desserts, un éclair au café et un
mille-feuille à la vanille, dans les vins, une bouteille de
Saint-Joseph, un vin qui s’appelait comme lui.

Il avait terminé avec un double expresso accompagné d’un
vieux marc de Bourgogne.
Deux heures plus tard, il avait repris le chemin de l’hôpital avec une démarche hésitante, la tête embrumée, luttant plus
difficilement contre le vent pour tenir l’équilibre. Une
rafale avait failli lui emporter sa casquette qu’il avait
fourrée dans sa poche. Au passage, il était entré dans
une supérette et avait acheté une grosse boîte de
griottes-chocolat alcoolisées et deux flacons de
kirsch. Son réveillon à lui.
Avant d’aller frapper à la porte de l’aumônerie, il
était venu s’allonger sur la banquette de sa
camionnette, la casquette rabattue sur les yeux. Une
demi-heure de sieste difficile parce qu’il avait
beaucoup bu et mangé et parce qu’il appréhendait ce
dernier rendez-vous avec Champin.
Le premier avait eu lieu le jour de Noël. Une dure journée. Il était revenu à l’hôpital en début d’après-midi, après quelques heures passées tout habillé sur son lit. Un mauvais sommeil dans le froid de la maison sans électricité.

L’hôtesse d’accueil lui avait remis une enveloppe où était écrit son nom, Legendre Joseph. Elle contenait une carte de visite du
Père Armand Champin, père-aumônier de l’hôpital
de la Croix-Rousse. Le prêtre le priait de passer à
l’aumônerie où il l’avait accueilli avec le sourire que
Legendre n’aimait pas.
D’emblée, Champin s’était excusé pour son
emportement de la veille, quand ils s’étaient rencontrés,
la nuit, dans le couloir de la maternité : c’était sa
première messe à l’hôpital, celle de la naissance du fils
de Dieu, un événement considérable, et le laxisme de
son confrère l’avait irrité. Laxisme avait fait plisser les
yeux du menuisier. Oui, – le prêtre avait pris le ton de la
confidence en posant sa main sur le bras de Legendre
qui s’était aussitôt dégagé – le père Fournery ne
partageait pas sa vision rigoureuse de la mission
apostolique qui venait de lui être confiée par
l’archevêque. Legendre avait accentué la contraction de
ses paupières. A la différence de son collègue, lui, était
exigeant, très exigeant, peut-être trop, il le reconnaissait,
mais l’exigence n’était-elle pas une qualité sans laquelle
tout va à vau-l’eau ? La menuiserie, un saint métier –
Jésus avait été nourri par un simple charpentier, un
charpentier nommé Joseph, tout comme lui –, ne
demandait-elle pas, elle aussi, de l’exigence ? Beaucoup
d’exigence ?
Legendre, les yeux maintenant presque fermés,
avait vaguement hoché la tête.
– Ecoutez, avait aussitôt enchaîné l’aumônier en le
saisissant cette fois fermement par le bras, nous
devons parler de votre fils ! – Il avait tiré une chaise –
Asseyez-vous !
Legendre avait une nouvelle fois dégagé son bras
et s’était assis.
Quand il était revenu dans la chambre, Anne-Marie
tricotait de la layette, le dos calé par les oreillers.
Dans le petit lit à côté, son fils dormait. Legendre
avait annoncé qu’il revenait de chez le curé de
l’hôpital. Elle avait levé des yeux surpris.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ?
– C’est pour le prénom et le baptême du petit.
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
Legendre avait fait une grimace.
– Je comprends pas tout. Il veut que je retourne
après-demain.
Deux jours plus tard, le 27, Champin avait parlé
longtemps, sans s’arrêter, et à la fin, il avait annoncé à
Legendre qu’il voulait le voir une dernière fois, le 31, en
début d’après-midi. Legendre avait alors parlé des
Walkowski qui n’allaient pas à la messe comme parrain
et marraine. L’aumônier avait froncé les sourcils, dit
qu’il allait y réfléchir et qu’ils en reparleraient le 31.
Legendre écouta dans un état second le discours du
prêtre qui lui lut des extraits du sermon de la messe qu’il
célébrerait à minuit pour sanctifier le passage à la
nouvelle année, au moment où d’autres se livreraient à
des débauches et sacrifieraient au veau d’or. Une
nouvelle fois, il lui parla de la naissance de Jésus, de
l’état de grâce de son fils, né le même jour que le fils de
Dieu, et de la responsabilité qui lui incombait désormais
d’assurer son salut. Il l’assura de ses demandes
pressantes d’intercession auprès de la très sainte Marie-Mère-de-Dieu qui, comme son épouse, avait accouché dans la douleur et le sang, elle aussi.

Legendre, la tête lourde de vin et de sommeil, n’avait qu’une envie, se coucher. Il acquiesça à tout, dit oui à tout. Pour finir, Champin qui
s’était entouré le cou d’une étole le fit mettre à genoux
et marmonna une prière en traçant au-dessus de sa tête
d’amples signes de croix avant de le toucher au front.
Il était quinze heures quand il revint dans
la chambre. Sa femme et son fils dormaient. Il s’allongea dans le fauteuil, tira la couverture et s’assoupit.

Vers dix-sept heures, il se passa la tête sous l’eau, puis dit qu’il allait chercher des affaires dans la camionnette. Il revint une demi-heure plus tard avec
le sac de ses vêtements de chantier où il avait fourré
la boîte de griottes-chocolat et les deux flacons de
kirsch. A dix-huit heures trente, on servit le dîner. Il
regarda sa femme manger un potage, des nouilles à
l’eau, une tranche transparente de jambon maigre et
un minuscule flan tremblotant. Il lui proposa de ses
griottes, mais elle préférait les palets d’or offerts par
Walkowski. Lui, ne les trouvait pas assez sucrés.
A dix-neuf heures, il alluma le poste de télévision
et, après le journal télévisé de vingt heures, regarda
une émission de variétés en plongeant régulièrement
la main dans la boîte des chocolats alcoolisés. Les
hommes portaient des nœuds papillons noirs, les
femmes de longues robes décolletées et fendues qui
laissaient voir leur poitrine et leurs jambes. Dans un
coin de l’écran, une horloge numérique décomptait le
temps qui séparait du nouvel an. Quand l’infirmière
vint donner le calmant à Anne-Marie, il fallut arrêter
la télévision. Elle leur souhaita une bonne nuit,
éteignit la lumière et ferma la porte. Il fouilla dans
son sac pour attraper le premier flacon de kirsch.
Maintenant, les aiguilles phosphorescentes de sa
montre indiquaient vingt-deux heures quarante-cinq.
Dans une heure et quart, ce serait le premier jour du
troisième millénaire. Le jour où son fils aurait dû
naître. Il dévissa le bouchon et avala une nouvelle
gorgée d’alcool.
                                           *
Siège de la police judiciaire de Lyon.
Walkowski avait passé une partie de l’après-midi à
mettre au point le dispositif d’intervention. Il ne
comptait plus les tasses de café. A vingt-heures, il
s’était fait monter de la cafétéria un léger repas froid.
A vingt-deux heures, il avait été rejoint par le
procureur habillé comme pour une action de
commando : pull à col roulé noir, jean noir, blouson
aviateur noir, bottillons noirs. Il avait sorti de sa
serviette une pile de dossiers et une bouteille d’eau
minérale qu’il avait posée sur le bureau ovale du
commissaire avec un sourire qui ressemblait à une
grimace. En le privant du réveillon, avait-il expliqué,
l’auteur de la lettre lui évitait une probable crise de
la goutte dont il souffrait de manière chronique.
Ils avaient travaillé l’un en face de l’autre,
échangeant de temps en temps quelques réflexions.

Ils s’appréciaient dans leurs divergences et savaient
inutiles les discussions approfondies entre eux. Une
illustration de l’attirance bien connue des contraires,
avait répondu Walkowski à Arnaud-Jan qui lui
demandait comment il parvenait à s’entendre avec un
« type aussi réac ».
– Encore une demi-heure, dit Castelin en
consultant sa montre bracelet.
Walkowski posa sa tasse et se pencha une fois
encore sur le plan de l’agglomération où il avait
entouré de rouge les zones qu’il avait fait protéger.
A côté de chacun des cercles était fixé un Post-it
sur lequel figurait le nom de l’inspecteur chargé de
coordonner la surveillance. Walkowski avait envoyé
ses inspecteurs dans les quatre maternités des
hôpitaux de la ville : Boustin à la Croix-Rousse,
Duroc à l’Hôtel-Dieu, Decarme à Edouard Herriot et
Lamberet à Debrousse. Les autres sites de la ville et
de l’agglomération étaient sous la responsabilité des
commissariats d’arrondissement et de la gendarmerie.
Chaque inspecteur pouvait alerter l’ensemble des
policiers et gendarmes placés sous sa responsabilité et
tous étaient en relation directe avec Walkowski qui
avait mis en place ce dispositif en souhaitant qu’il ne serve à rien.
                                         *
Hôpital de la Croix-Rousse.
Legendre ne parvenait pas à dormir pas. Le léger grincement de
la poignée le fit se dresser brusquement dans le fauteuil.
La porte se referma aussitôt.
Il repoussa la couverture et se leva. Il alla ouvrir, regarda dans le couloir assombri, balisé par les veilleuses. Personne. Il referma et vint se pencher sur le lit. Il distingua dans la pénombre les mêmes signes
d’inquiétude sur le visage de sa femme.
Le cauchemar recommençait. Son fils, lui, dormait
paisiblement, la bouche entrouverte et la respiration courte.
                                     *
Hortense Delamarre et Martine Brunon avaient été
sollicitées à de nombreuses reprises après le repas du
soir. Le passage à l’an deux mille et la peur du bogue
informatique qui paralyserait l’hôpital provoquait une
excitation perceptible dans le service. Il en avait été
question lors de la relève et Henri Grand avait décidé
d’intervenir pour calmer tout le monde. C’était la nuit
de la Saint-Sylvestre, oui, mais on était dans un
hôpital, pas dans un club de vacances. Un léger
sédatif serait administré à vingt-et-une heures trente,
il fallait une demi-heure pour qu’il agisse, donc à
vingt-deux heures quinze au plus tard tout le monde
devrait dormir jusqu’au matin.
L’aumônier avait fait savoir qu’il dirait une messe
à minuit dans la chapelle et beaucoup insisté auprès
du personnel soignant sur l’apaisement qu’apportait
sa présence dans le service.
Grand avait été appelé chez lui en début de soirée
pour une césarienne urgente. Vers vingt-deux heures,
avant l’opération que Malhuc devait pratiquer sous sa
supervision, il avait fait le tour des chambres. La future
mère fut conduite au bloc à vingt-trois heures trente.
L’enfant, un garçon, fut extrait à minuit moins deux.
– Le dernier né de l’année ou, en trichant un peu,
le premier du troisième millénaire, dit l’anesthésiste
en commençant la procédure de réveil.
Grand fit remarquer qu’à moins d’improbables
contrôles d’huissiers, il était impossible de savoir quel
enfant serait vraiment le premier-né et rappela que
ceux qui avaient eu l’idée de ce concours avaient
prévu un tirage au sort pour désigner le gagnant. Avec une pointe de provocation, il demanda à l’interne s’il
avait un avis sur la question. Malhuc, occupé à se
nettoyer les mains, répondit sèchement que ce
concours était indécent et que ceux qui avaient fait un
enfant pour ça – d’un mouvement de la tête il désigna
l’ensemble du service de maternité – étaient
méprisables. Grand ouvrit des yeux ronds et croisa le
regard surpris de l’anesthésiste. Jamais Malhuc ne
s’était autant exprimé et jamais avec cette violence.
Dans leur bureau, les deux infirmières notaient leurs
interventions sur le cahier pour la relève du matin. Un
peu avant minuit, elles disposèrent sur la table quatre
verres et une boîte de petits fours, puis sortirent du
réfrigérateur la bouteille de champagne achetée la
veille au supermarché de la Croix-Rousse. Le patron
avait dit qu’il passerait. L’interne viendrait lui aussi.
– On fait signe au flic ? demanda Hortense.
Martine secoua la tête.
– Je lui ai proposé tout à l’heure. Il a gentiment refusé.

Dès vingt heures, Boustin s’était installé dans le
bureau de la surveillante, près de l’entrée de la
maternité. Il avait laissé la porte ouverte et noté les
allées et venues. On avait seulement dit au personnel
que des mesures de surveillance exceptionnelles
avaient été prises pour tous les services publics. Ce qui était partiellement vrai.

Hortense déboucha la bouteille et versa du
champagne dans deux verres pendant que Martine
disposait les petits fours sur une assiette.
Quand les deux aiguilles de la pendule de la pièce
indiquèrent minuit, elles s’embrassèrent, se souhaitèrent
une bonne année et trinquèrent en grignotant un gâteau.
– Au fait, comment va la déprime de la 2 ? demanda Hortense.
– Je suis passée à dix heures et quart. Elle
s’endormait. J’irai faire un tour tout à l’heure. Elle
n’était pas contente qu’on ait emmené son bébé à la
nursery. Et la 17, chez toi ?
Les chambres étaient desservies par un long
couloir en L. Celles numérotées de 1 à 12 étaient sous
la responsabilité de Martine Brunon, les douze autres
sous celle d’Hortense Delamarre. Au milieu du
couloir, la nursery, la salle de soins, la pharmacie et le
bureau des infirmières, au bout, près de l’entrée, le
bureau de la surveillante où se trouvait Boustin.
L’accouchée de la chambre 17 avait eu une
hémorragie compliquée d’une infection et on avait
craint une septicémie.
– On a évité le pire, répondit Hortense.
La porte s’ouvrit et le patron entra. Il était seul.
Machinalement, Hortense regarda l’horloge : 0h40.
Ils se souhaitèrent une bonne année et s’embrassèrent.
– Comment ça s’est passé ? demanda Martine.
– Très bien. Malhuc a très calmement sorti son
premier enfant à minuit moins deux. Et pourtant, il
était furieux !
– Furieux, Malhuc ? s’étonna Hortense.
– Ça vous surprend, vous aussi ! C’est à cause de
ce concours débile.
– C’est vrai que c’est débile, approuva Martine.
Rolande m’a dit que Legendre n’était pas content
parce que son fils était né une semaine trop tôt !
– Legendre ?
– La césarienne du 10. Un garçon. La nuit de Noël. – Ah, oui, le menuisier.
Hortense avait versé du champagne dans les deux autres verres
et elle en tendit un au médecin.
– J’espère que ce n’est pas la dernière fois ! dit-il en le prenant.
Les infirmières, gênées, hochèrent la tête silencieusement.
Personne n’ignorait que les démarches entreprises
par le médecin pour conserver son poste au-delà de la limite légale
n’avaient pas de  chance d’aboutir et qu’il devrait quitter son poste à fin du mois.
– Tout a une fin, mais le plus tard possible !
ajouta-t-il avec un rictus. Allez, à votre santé !
Elles répondirent en levant leur verre.
– Quelque chose à signaler ? demanda-t-il.
– Calme complet chez moi, répondit Martine.
– Chez moi aussi, dit Hortense.
Un coup frappé les fit se retourner. Malhuc ouvrait la porte, l’air gêné.
– Excusez-moi.
Martine prit le verre qu’elle avait rempli à son intention et le lui tendit.
– Bonne année ! dit-elle.
Elle l’embrassa.
– Bonne année, répondit-il en rougissant.
Il dut recommencer avec Hortense avant de présenter ses vœux à son patron. Les deux hommes se serrèrent la main. Les infirmières échangeaient des regards amusés.
L’interne but une petite gorgée.
– Je me demande ce qu’il fait encore là ! marmonna-t-il. – De qui parles-tu ? demanda Grand.
– De l’aumônier. Je viens de le croiser dans le couloir.
– Il a tenu à dire une messe à minuit. Je doute qu’il ait eu beaucoup de monde ! dit Grand d’une voix qui exprimait de la contrariété.
– Il est coincé, dit Martine. Je préférais l’autre.
– Moi aussi, acquiesça Hortense.
Grand ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose,
haussa les épaules, porta le verre à sa bouche et le vida d’un trait.
– Merci pour le champagne. – Il regarda sa montre – Je vais rentrer dormir quelques heures. Je reviendrai en fin de matinée.
Il embrassa à nouveau les infirmières salua l’interne et quitta la pièce. Malhuc posa le verre auquel il avait à peine touché.
– Je suis de garde, expliqua-t-il comme pour se justifier. Je remonte.
Il les salua gauchement et sortit.
Hortense soupira.
– Lui aussi, c’est un coincé de première !
– Il paraît qu’il est très bon avec un bistouri. C’est le principal. Le reste, c’est son problème.
– Et le patron, tu as vu, ça ne va pas très fort.
– Il sait que c’est cousu d’avance.
– Il n’y a pas que son boulot qui va lui manquer, tu le sais bien !
– C’est aussi son problème, non ? Allez, encore un peu de champagne, Hortense, et je vais aller voir la 2.
                                                          *
Martine Brunon trouva la jeune maman assise sur
son lit, l’air égaré, bredouillant qu’on lui avait volé
son bébé. Elle lui expliqua calmement une nouvelle
fois pourquoi on l’avait installé dans la nursery pour
la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et resta
auprès d’elle le temps qu’elle commence à se rendormir.
Dans le couloir, elle nota sur son carnet l’heure –
1h10 – et le numéro de la chambre, pour le cahier de service.
Au passage, elle entrouvrit la porte de la 3. La
jeune femme, qui avait choisi d’allaiter son bébé
malgré l’avis défavorable du médecin, avait éprouvé
de vives douleurs aux seins en début de soirée. Elle
dormait paisiblement sous l’effet des antalgiques,
mais elle s’était découverte et l’infirmière entra pour remonter le drap.
En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau.
Le nouveau-né, couché sur le dos, lui parut
étrangement pâle. Elle souleva la couette, et plaqua sa
main sur sa bouche pour ne pas hurler.
Les bras avaient été dénudés et les veines
sectionnées aux poignets. L’enfant était mort, vidé de
son sang qui avait trempé le lit. Une flaque s’étalait sur le sol.
L’infirmière se rua dans le couloir et entra en trombe dans le bureau. Hortense qui essuyait les verres se retourna brusquement.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Martine, les yeux exorbités, ne parvenait pas à articuler le moindre son. Hortense posa le torchon et vint la prendre aux épaules.
– Qu’est-ce qu’il y a, Martine ! Dis-moi ! Qu’est-ce qu’il y a ? Parle !
– La 3… balbutia-t-elle en tendant le bras en direction du couloir.
Hortense se précipita. Elle pénétra dans la chambre
et s’immobilisa devant le berceau, pétrifiée. Martine qui l’avait suivie ne parvenait pas à franchir le seuil,
le poing enfoncé dans la bouche. Ce furent ses hoquets qui firent réagir Hortense. Elle prit fermement sa collègue par le bras, l’emmena dans le
bureau, la fit asseoir, imbiba un sucre d’alcool de menthe et le lui mit dans la bouche.
– Reste-là. Je reviens tout de suite. Je vais chercher le flic.
Elle courut vers le bureau de la surveillante.
                                          *
Boustin prit aussitôt contact avec le car de
gendarmerie stationné sur le parking pour déclencher
le bouclage de l’hôpital, puis appela Walkowski.
L’inspecteur était formel : aucune personne
étrangère à la maternité n’était entrée depuis qu’il
avait pris son poste à vingt-heures. L’assassin était
donc quelqu’un qui se trouvait dans le service. Walkowski lui demanda de joindre Duroc, Lamberet et Decarme, puis de se procurer les numéros de téléphone du chef de service
et du directeur de l’hôpital.

Il téléphona ensuite à l’Identité et composa pour finir le numéro personnel du légiste qu’il informa du meurtre de l’enfant. Puis il se rendit au parking, accompagné du procureur.
Quelques voitures klaxonnaient encore sur les quais
et des fêtards braillards leur répondaient en brandissant
des bouteilles. Ils approchaient du pont Winston Churchill quand Boustin rappela. L’inspecteur avait une voix que Walkowski eut du mal à reconnaître. Ce qu’il venait de découvrir depuis son coup de fil dépassait en horreur tout ce qu’ils avaient pu imaginer.
Ils franchirent le barrage de gendarmerie installé à l’entrée du parking et Walkowski arrêta la voiture près de la porte principale où Boustin les attendait.

Le commissaire ne l’avait jamais vu dans cet état de fébrilité.
Il raconta, dans un débit haché par l’émotion, ce
qu’il avait découvert en faisant le tour des chambres :
à l’exception du fils Legendre, les vingt-huit enfants
de la maternité avaient été tués, y compris les quatre
prématurés placés dans les couveuses de la nursery où
se trouvait aussi le bébé de la 2. Les veines des bras
avaient été cisaillées et ils étaient morts vidés de leur sang.
Walkowski et Castelin écoutaient, tétanisés.
Ils se ressaisirent en l’entendant répéter avec force
que l’assassin était forcément quelqu’un présent dans la
maternité ; en dehors des accouchées, seuls, le chef de
service et l’interne, l’aumônier, les deux infirmières
de garde et Joseph Legendre s’y étaient trouvés à un
moment ou à un autre ou s’y trouvaient encore.
Quand ils arrivèrent devant la double porte de la
maternité, Walkowski leva machinalement les yeux
vers le numéro 10 du tableau des entrées, le numéro
de la chambre d’Anne-Marie Legendre. Boustin
poussait les battants. La densité du silence les arrêta
sur le seuil et ils entrèrent en retenant leur souffle.
L’inspecteur montra sur la droite le bureau de la
surveillante où il s’était installé, puis, à voix basse,
expliqua la disposition des chambres, de part et
d’autre du bureau des infirmières, de la salle de soins
et de la pharmacie. Ils pénétrèrent dans le bureau et
Castelin ferma la porte. Boustin, toujours très agité,
indiqua qu’il était sorti dans le couloir plusieurs
fois… Il avait vu les médecins, les infirmières,
l’aumônier… Legendre ? Non, il ne l’avait pas vu…
Il s’en voulait de n’avoir pas pensé à jeter un coup
d’œil dans les chambres…
– Tu ne pouvais pas faire plus et tu n’as rien à te
reprocher, le rassura Walkowski. Rien ne permettait
de penser que l’auteur de la lettre était quelqu’un de cette maternité.
L’inspecteur ferma les yeux un instant avant de
prendre sur le bureau une feuille de papier où il avait
noté les numéros demandés par le commissaire. Il les
avait trouvés dans le cahier de service de la surveillante. Walkowski le chargea d’aller chercher l’aumônier et de l’installer dans la pharmacie sans rien lui dire.
Il décrocha ensuite le téléphone.
Henri Grand venait d’arriver chez lui. Walkowski lui demanda de revenir immédiatement. Il coupa court à ses questions en mentionnant un événement d’une
extrême gravité qui exigeait sa présence. En
raccrochant, il se dit que la réaction du médecin
ressemblait à celle de quelqu’un qui s’attend à une
mauvaise nouvelle et qui a peur.
Il eut quelque difficulté à trouver le directeur de
l’hôpital qui passait la soirée dans un château à une
trentaine de kilomètres de Lyon. A la manière dont il
l’entendit vociférer de loin contre celui qui avait le
culot de le déranger un soir de 31 décembre,
Walkowski comprit qu’il avait passablement bu. Il se
présenta et profita de l’effet de surprise pour annoncer
qu’un très grave incident s’était produit dans la
maternité, qu’il ne pouvait en dire davantage au
téléphone et que sa présence, comme celle du chef de
service, était indispensable. Avant de raccrocher, il lui
conseilla fermement de trouver un chauffeur qui soit à jeun.
Castelin avait joint de Lavour sur son portable. Le
magistrat se trouvait dans la presqu’île, chez des
amis, et il se faisait amener en taxi.
Deux infirmiers des services de gériatrie et de
médecine générale avaient été appelés en renfort.
Sans leur donner d’explications, comme le lui avait
demandé le commissaire, Hortense Delamarre les
conduisit dans le bureau de la surveillante. Elle se
rendit ensuite dans la salle de soins où Martine
Brunon s’était allongée.

Lamberet, Decarme et Duroc venaient d’arriver. Au téléphone, Boustin leur avait annoncé qu’un enfant avait été assassiné et ils ignoraient l’ampleur du drame. L’interne, qu’on était allé chercher dans la salle de garde à l’étage
supérieur, était là, lui aussi, manifestement étonné de
ce remue-ménage. Walkowski demanda à Boustin de
le conduire dans la pharmacie où attendait déjà
l’aumônier, de rester avec eux, sans rien leur dire.
L’inspecteur avait trouvé Champin agenouillé sur le
sol de la chapelle, dans l’obscurité.
Walkowski fit entrer les trois inspecteurs dans le
bureau de la surveillante où attendaient les infirmiers
en compagnie du procureur. Il dut insister sur la
réalité du drame pour les persuader qu’il ne s’agissait
pas d’un cauchemar : à quelques mètres d’eux, là,
tout près, dans les chambres et la nursery du service
de la maternité de l’hôpital de la Croix-Rousse de
Lyon où ils se trouvaient en cette nuit de la Saint-Sylvestre, vingt-huit nouveau-nés avaient été assassinés !
Il donna ses consignes d’une voix volontairement
durcie pour les faire sortir de leur stupeur.
– Lamberet, Duroc, Decarme, vous allez dans les
chambres pour les premiers constats, toutes les
chambres, sauf la 2, l’enfant est dans la nursery, et la
10, la chambre des Legendre. Vous, les infirmiers,
vous les accompagnez et vous rassemblez les corps
dans la nursery. Vous devez agir vite et sans bruit
pour ne pas réveiller les mamans. Allez !
Ils sortaient quand arriva de Lavour.
Les trois hommes échangèrent silencieusement une
poignée de main. Le juge dénoua son écharpe d’un
bleu céruléen et quitta son pardessus noir à martingale
qui ressemblait à une redingote. Il portait un smoking
sur une chemise blanche empesée fermée d’une lavallière pourpre.
– Je n’ai pas voulu rentrer chez moi pour me changer.
– Ils sont en train de les rassembler dans la nursery, indiqua Walkowski avec un geste en direction du couloir.
De Lavour réagit par un simplement battement de paupières. Castelin tirait sans cesse sur le col roulé de son pull.
Ils poussèrent le bureau au centre de la pièce et s’installèrent côte à côte. Walkowski avait le juge à sa gauche et le procureur à sa droite. Il résuma la
situation en terminant par la liste de ceux qui s’étaient
trouvés dans le service à partir de vingt-heures.
Castelin notait.
– Les deux infirmières, nous pouvons les éliminer, vous ne croyez pas ?
Walkowski et de Lavour acquiescèrent.
– Sans parler de l’état de choc de Martine Brunon,
celle qui a découvert le premier corps, précisa le
commissaire à l’intention du juge, ni l’une ni l’autre
n’aurait pu agir à l’insu de sa collègue. En plus de
leur complicité, il faudrait également supposer
qu’elles ont rédigé la lettre ensemble.
– Votre menuisier, Legendre, on l’élimine aussi, je suppose ?
– Il est pratiquement analphabète. C’est à peine s’il
sait écrire son nom.
– Restent donc Grand, Malhuc et Champin, dit Castelin en soulignant les trois noms.
– Avant de les interroger, monsieur le procureur, je
voudrais savoir à partir de quelle heure le meurtrier a
pu agir et combien de temps il lui a fallu. Anselme ne devrait plus tarder.
– Tout de même, il est impensable que vingt-huit enfants aient pu être tués sans que personne ne remarque quelque chose !
– Et le mobile… murmura de Lavour comme s’il se parlait à lui-même.
– A part la folie, monsieur le juge, je ne vois pas, dit le procureur.
On frappa. Lamberet ouvrit et annonça Anselme.
Le légiste n’était pas rasé et sa blouse dépassait sous
son manteau mal fermé. Avant de repartir,
l’inspecteur indiqua d’une voix sourde que « c’était
terminé ». Walkowski lui demanda de retenir le chef
de service dans le couloir quand il arriverait.
Anselme, qui n’était informé que du meurtre d’un
nouveau-né, les regardait alternativement, essayant de
comprendre. Walkowski l’invita à s’asseoir, reprit sa
place et lui révéla le massacre des enfants. Anselme
fixa silencieusement les trois hommes, le temps de réaliser.
– Ils ont fini de rassembler les corps dans la
nursery. Si vous voulez bien… proposa Walkowski en se levant.
Anselme quitta son manteau qu’il laissa en
équilibre sur le dossier de la chaise, vérifia
machinalement le boutonnage de sa blouse et
empoigna sa sacoche avant de suivre Walkowski. Il n’avait pas prononcé un seul mot.
Le légiste avait été confronté à toutes les formes
imaginables de mort violente, mais il n’avait pas
encore vu, rassemblés dans un même lieu, vingt-huit
cadavres de bébés assassinés. Walkowski le vit
blêmir, faire crisser sous sa main les poils de sa barbe
naissante, avant de s’avancer d’une démarche
hésitante vers les petits corps exsangues, déposés par
les infirmiers et les inspecteurs sur des couvertures
étendues à même le sol. Chacun portait autour du
poignet, au-dessus de l’incision rouge nettement
visible, un petit bracelet de papier sur lequel étaient
inscrits un nom, une date et un numéro de chambre.
Castelin restait sur le seuil, un doigt passé dans le
col de son pull. De Lavour, les mains glissées dans les
poches de son veston, se tenait immobile. Walkowski
s’efforçait de se concentrer sur les impératifs de
l’enquête. La surprenante juxtaposition du juge en
smoking et des cadavres d’enfants substitua
brusquement à ce réel d’un tragique insupportable un
tableau surréaliste qu’aucun peintre n’aurait osé imaginer.
Un technicien de l’Identité le fit sursauter en lui
murmurant à l’oreille qu’ils avaient examiné les lits et
procédé aux relevés d’empreintes comme ils avaient
pu. Il le remercia d’un mouvement de tête tout en se
disant que ces renseignements n’apporteraient rien de
décisif. On retrouverait forcément les empreintes
digitales des trois suspects. De toute façon, celui qui
avait commis les meurtres avait dû enfiler des gants
de chirurgie et prendre des précautions pour ne pas
être en contact avec le sang des enfants.
Anselme, figé au centre de la pièce, demanda
qu’on le laisse seul. Il retint Walkowski par le bras.
– Je sais quelles sont vos idées, dit-il d’une voix
que le commissaire ne lui connaissait pas. Mais là – il
montra les corps –, je ne veux pas essayer de
comprendre ! Vous m’entendez bien ? Je ne veux
pas ! Et je vous le dis franchement, Walkowski –
jamais il ne s’était adressé au commissaire avec une
telle brutalité en l’appelant ainsi par son patronyme –,
si j’avais sous la main le… le…
Il bredouilla quelque chose d’inintelligible et se
passa à nouveau la main sur les joues. Walkowski
voyait des gouttes de sueur accrochées aux poils de
barbe du même gris que les cheveux.
– Bon Dieu ! Je ne dis pas que j’ai raison, reprit-il
en essuyant sa main sur sa blouse, mais là… – il
secoua la tête sans pouvoir terminer sa phrase – Laissez-moi, maintenant.
En fermant la porte de la nursery, Walkowski
aperçut le chef de service en discussion animée avec
Lamberet. Il s’approcha. Grand n’admettait pas
qu’on l’oblige à rester dans le couloir et tentait de
forcer le passage que lui interdisait l’inspecteur.
Walkowski se présenta. Grand commença à le
considérer avec hauteur et exigea des explications.
Derrière la nervosité, le commissaire décela dans le
regard du médecin la même ambiguïté que celle de sa
voix, au téléphone. Il lui demanda de le suivre dans la pharmacie.
Grand y découvrit avec surprise l’interne et
l’aumônier. Ils le regardèrent avec le même
étonnement. Walkowski présenta Boustin au médecin
et raconta pour la troisième fois. Malhuc, livide,
dévisageait alternativement le commissaire et son
patron avec les mêmes yeux d’incrédulité que les
infirmiers et les inspecteurs, quelques minutes plus
tôt. Dans la physionomie de Grand dont le visage
pâlissait à vue d’œil, apparut peu à peu en filigrane la
maigre figure du vieillard qu’il serait dans quelques
années. Walkowski remarqua le regard hostile qu’il
adressa à l’aumônier, raide sur sa chaise, pâle, les
paupières baissées et les mains jointes agitées d’un
léger tremblement. Sa bouche articulait des mots qu’il
était le seul à entendre. Walkowski se demanda quel
genre de prière il pouvait marmonner.
Il leur précisa qu’il leur était interdit de
communiquer entre eux, qu’il les interrogerait un peu
plus tard et les laissa sous la surveillance de Boustin.
Duroc, Decarme, Lamberet et les deux infirmiers
patientaient dans le couloir en chuchotant. Il franchit
la double porte du service pour gagner le hall et activa
son portable. Un message avait été enregistré. Il le
consulta avant de composer le numéro de sa maison.
Arnaud-Jan et Paul-Stefan avaient été invités chez
des amis où ils passaient la nuit. Pauline avait
décidé de mettre à profit cette longue soirée de
solitude inattendue pour corriger les épreuves des
actes de la conférence de septembre dernier à Paris,
où avait été remarquée son intervention sur la carence
des utopies en ce début de troisième millénaire.
Il la mit au courant.
– Je pense aux mamans, quand elles vont se réveiller et qu’elles vont savoir, dit-elle après un long silence…. Comment vous gérez la situation ?
– Grand trouvait qu’il y avait un peu trop d’excitation et il a fait administrer un sédatif à tout le monde en début de soirée, ce qui laisse un peu de temps pour s’organiser. Pour le moment, c’est calme, tout le monde dort.
Il sentit une hésitation à l’autre bout du fil.
– Tu sais, Pierre, la contradiction dont je parlais à propos de la lettre ?
– Oui.
– Je n’ai pas changé d’avis.
– Pourtant…
– Je sais bien. Je l’ai lue et relue. Pour moi, il y a incompatibilité entre l’écriture et l’acte.
– Alors ?
– Il y a quelque chose qui nous échappe.
– Je peux te rappeler un peu plus tard ?
– Bien sûr. Je n’ai pas la moindre envie de me coucher.
– Je voulais te dire aussi que le mari de la femme
qui s’est suicidée à Francheville vient de me laisser
un message. Il a retrouvé le nom du directeur de
conscience de son épouse ; figure-toi qu’il s’agit
d’Armand Champin, le nouvel aumônier de l’hôpital
de la Croix-Rousse, un des trois suspects !
– Tu pourrais lui demander comment il définit le
mot souillure.

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