Conte de Noël (5)

                                              *
Dans la salle de soins, Martine Brunon était
toujours allongée, les yeux clos, les maxillaires agités
de contractions. Assise à ses côtés, Hortense
Delamarre lui tenait la main.
Walkowski s’approcha.
– Pourriez-vous venir dans le bureau de la
surveillante ? Nous avons besoin de votre aide.
– Viens, Martine, il faut trouver le monstre qui a
fait ça ! l’encouragea Hortense.
– Vous avez deux ou trois minutes. Je dois voir quelqu’un.

Les inspecteurs et les deux infirmiers le regardaient aller et venir. Il leur demanda de patienter encore un instant et se dirigea vers la chambre 10.
Il ouvrit doucement. Legendre se dressa aussitôt. Il
lui fit un signe et le menuisier le rejoignit dans le
couloir. Walkowski avait décidé de parler seulement
d’un drame, de morts d’enfants, sans préciser
davantage. En l’écoutant, Legendre se mit à trembler
et les larmes lui vinrent aux yeux. Ce colosse, dans sa
chemise à carreaux froissée et son pantalon à ceinture
et bretelles de velours noir qui lui arrivait sous les
bras avait quelque chose d’à la fois pathétique et
grotesque.
– Je vais demander au docteur Grand de vous
autoriser à emmener votre fils et votre femme le plus
tôt possible. Si elle vous pose des questions, vous
n’aurez qu’à dire qu’il faut libérer la chambre pour
une urgence. Maintenant, une question : avez-vous
remarqué quelque chose d’inhabituel hier soir, ou cette nuit.
– Non… Ah, oui, à un moment, on a ouvert la porte.
– Un homme ou une femme ?
– Un homme.
– Vous avez vu qui c’était ?
Legendre hésita.
– Pas bien. Je dirais le curé de l’hôpital, mais je suis pas sûr.
– Quelle heure était-il ?
– J’ai pas regardé. Peut-être vers minuit. Dites, monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai  rentrer à la maison avec eux ?
– Je m’en occupe.
– Merci bien. J’y retourne, au cas qu’elle se réveille  avec son mauvais rêve.
Walkowski le regarda ouvrir la porte et faire un pas dans la chambre. Legendre se retourna, leurs yeux se croisèrent et Walkowski allait le rappeler pour une question  quand son attention fut attirée par un léger brouhaha au bout du couloir.

Les deux infirmières venaient de rejoindre les infirmiers et les inspecteurs près du bureau de la  surveillante. Legendre avait refermé. Walkowski réalisa que ce bruit intempestif lui avait fait perdre ce qu’il voulait lui demander. Legendre avait dit
quelque chose qui l’avait intrigué… Mais quoi, exactement ? Il s’approcha du groupe à grandes enjambées en leur faisant signe de se taire et les fit entrer.
Il manquait des sièges. Les inspecteurs restèrent debout.

Walkowski reprit sa place aux côté du procureur et du juge.
Hortense Delamarre prit aussitôt la parole.
– Il faut qu’on organise la prise en charge des
mamans. Vous imaginez quand elles vont se réveiller ? Qu’est-ce qu’on va faire ?
– C’est au patron de gérer ça, déclara l’un des deux infirmiers.
– Monsieur Grand est indisponible pour le moment, dit Walkowski.
L’infirmière réagit vivement au monsieur.
– Vous voulez dire… que vous le suspectez ?
Le commissaire leva une main apaisante.
– Les crimes ont été commis par quelqu’un qui
était présent dans le service. Et à part vous deux, qui
êtes hors de cause, restent le chef de service, l’interne et l’aumônier. Il y a aussi Joseph Legendre, mais il ne peut pas être l’auteur de la lettre envoyée par le meurtrier. Il la lui tendit. Hortense Delamarre la lut, les yeux écarquillés. Elle la proposa à sa collègue qui secoua la tête. Elle la rendit au commissaire.
– Il est impossible que le docteur Grand ait fait ça !
– Nous devons procéder par élimination, indiqua doucement de Lavour.
– Le directeur de l’hôpital va arriver et il prendra les dispositions qui conviennent, ajouta Castelin.
– Pour le moment, reprit Walkowski en s’adressant aux deux infirmiers, je vous demande de vous installer dans le bureau des infirmières pour répondre
aux appels. Vous ne dites rien à personne.
– Et si une maman veut savoir pourquoi son bébé
n’est plus dans la chambre ?
– Tu lui dis que je l’ai emmené dans la nursery
pour le changer et tu viens me chercher, répondit
Hortense Delamarre.
– Il faut espérer qu’il n’y en aura pas plusieurs en
même temps !
– Vos collègues vous rejoindront dans quelques
minutes, dès que nous aurons établi la chronologie de
la soirée, le rassura Walkowski.
Les deux infirmiers sortirent.
– A quelle heure avez-vous vu tous les enfants
vivants, pour la dernière fois ? demanda Walkowski
en dévissant le capuchon de son stylo.
– Tous les enfants ? Vingt-et-une heures trente, au
moment où on a donné les sédatifs, répondit Hortense Delamarre.
– Qui les a donnés ?
– Martine et moi.
– Et tout était normal ?
– Oui, tout était normal, assura-t-elle en sollicitant
l’approbation de sa collègue qui acquiesça d’un mouvement des paupières.
– Pourquoi cette prescription ?
– Tout le monde était inquiet à cause du bogue informatique. Surtout les mamans qui avaient leur bébé en couveuse.
– Ensuite ?
– Le patron a fait le tour des chambres vers vingt-deux heures. Les mamans commençaient à s’endormir. L’interne était là, lui aussi.
– Ils ont toujours été ensemble ?
– Je ne sais pas. Martine et moi, on allait et venait entre les chambres, la salle de soins et la pharmacie. En fait, j’ai surtout vu le patron.
– Vous confirmez, madame Brunon ?
L’infirmière eut le même mouvement des paupières.
– A-t-il l’habitude de venir le soir, comme ça, dans le service ?
Hortense Delamarre jeta un coup d’œil à sa collègue.
– Euh… oui… enfin, ça lui arrive… ça dépend… Et puis, ce soir, c’était particulier… et en plus, on l’avait appelé pour une césarienne.
– A quelle heure l’a-t-il pratiquée ?
– Il nous a dit que c’était l’interne qui avait opéré et que l’enfant avait été sorti juste avant minuit. Ce qui est sûr et certain, c’est qu’à vingt-deux-heures-trente au plus tard, tout le monde dormait.
– Vous-mêmes, où étiez-vous ?
– Dans notre bureau.
– Toujours toutes les deux ensemble ?
– Oui.
– Vous n’êtes jamais sortie, madame Delamarre ?
– Non. C’était très calme à cause des sédatifs. On a mis à jour le cahier pour la relève du matin.
– Et vous, madame Brunon, vous n’êtes jamais sortie non plus ?
L’infirmière secoua la tête.
– Son dernier appel a été celui de la 4, une cystite,
un peu avant vingt-deux heures, précisa Hortense
Delamarre en posant la main sur le bras de sa
collègue. Ensuite, elle n’a plus bougé, comme moi.

La porte s’ouvrit après deux coups brefs et
Anselme entra. Il tira la chaise sur le dossier de
laquelle était posé son pardessus et s’installa sans un
mot, sa sacoche sur les genoux. Tous les regards
étaient fixés sur lui et il y eut un moment de silence
pénible que Walkowski mit à profit pour parcourir
rapidement les notes qu’il venait de prendre. Il estima
qu’il n’avait plus rien à demander concernant la
chronologie et libéra les deux infirmières.
Martine Brunon se leva et se dirigea vers la porte
d’un pas mécanique. Hortense Delamarre qui l’avait
devancée ouvrit, prit sa collègue par l’épaule et
adressa un signe de tête avant de refermer.
– Nous vous écoutons, docteur, dit Walkowski.
Anselme ferma les yeux un instant.
– Les veines des bras ont été sectionnées et on leur
a appliqué un oreiller sur le visage pour les empêcher
de crier, déclara-t-il d’une voix sourde en se
contenant. J’ai relevé des meurtrissures buccales et
des symptômes d’asphyxie. Le processus a été rapide
– il laissa passer quelques secondes – mais pas indolore.
Ils enregistrèrent l’information, le temps de se
représenter les gestes et tenter d’imaginer celui qui
était entré dans les chambres pour tuer
méthodiquement vingt-huit bébés, les uns après les
autres, sans perdre son sang-froid.
– Vous avez une idée de l’instrument qui a été utilisé ? reprit Walkowski.
Anselme regarda le commissaire comme si la question était sans intérêt.
– D’après ce que j’ai pu voir, une lame très fine,
un scalpel, une lame de rasoir… il n’a pas eu besoin
de beaucoup forcer. Pour les prématurés, dans la
nursery, il a suffi de débrancher les incubateurs.
– Combien de temps a-t-il fallu pour chaque
enfant ? demanda doucement le juge.
Anselme lui adressa le même regard.
– Pas plus d’une ou deux minutes pour initier le
processus de manière irréversible.
– Je suppose qu’il est difficile de définir une heure
précise ? hasarda Walkowski.
– Il fait très chaud dans les chambres, et ils ne sont
pas morts tous au même moment. Il faudrait repérer la
première et la dernière victime pour pouvoir être
précis. Alors, je dirai entre vingt-deux heures trente et
minuit trente.
Il prononça cette dernière phrase avec une certaine
irritation, comme si l’indication était superflue.
Walkowski finit de noter l’information avant de
procéder à un récapitulatif :
– Les sédatifs ont été administrés à vingt-et-une
heures trente, et tout le monde dormait quarante-cinq
minutes plus tard… Il a fallu une à deux minutes pour
chacun des vingt-trois enfants dans les chambres,
quelques secondes pour débrancher les incubateurs
dans la nursery… Au total, moins d’une heure, et le
meurtrier a disposé du double.
– Il savait que les mamans ne risquaient pas de se
réveiller et il a pu agir à des moments différents,
ajouta Castelin.
– Estimez-vous nécessaire d’autopsier tous les
enfants ? demanda encore de Lavour.
Anselme secoua la tête.
– Seulement un des quatre en couveuse et celui qui
était avec eux dans la nursery. Je n’en attends rien,
simple question de protocole. Je vais les faire tous
transporter à l’institut pour examiner les incisions,
mais je ne vois pas ce que je pourrai trouver de plus.
J’ai demandé deux fourgons. Ils sont en route.
Comment fait-on pour la suite ?
– Je verrai le maire et le préfet, répondit Castelin.
– Si vous n’avez plus de questions, j’y vais, dit Anselme en se levant.
Le même silence accompagna son départ. Il resta un instant sur le seuil, son manteau sur le bras, hésita,
puis ferma la porte.

Les trois hommes s’efforcèrent ensuite d’établir la
chronologie de la soirée et de la nuit.
 Champin était passé dans le service avant d’aller
dire sa messe à minuit et il était revenu après.
Grand avait fait le tour des chambres à partir de
vingt-deux heures. Malhuc aussi, apparemment. Le
témoignage des infirmières manquait de précision.
Après la césarienne pratiquée avant minuit, ils étaient
venus boire du champagne dans le bureau des
infirmières. Grand à minuit quarante, Malhuc un
quart d’heure plus tard environ ; il disait avoir croisé
Champin dans le couloir. Quelqu’un – peut-être l’aumônier – avait ouvert la porte d’Anne-Marie Legendre, sans doute un peu avant minuit.
En notant cette précision, Walkowski revit
Legendre dans le couloir au moment où il rentrait dans la chambre et essaya de retrouver ce qui l’avait intrigué. En vain.
Martine Brunon avait découvert le premier
enfant assassiné à une heure dix.
La conclusion était simple : entre vingt-deux
heures trente et une heure, chacun des suspects avait
pu disposer du temps nécessaire.

On frappa. Lamberet annonça le directeur de
l’hôpital et laissa passer un personnage de taille
imposante, en habit de soirée, la cravate rouge
défaite, le visage congestionné. Echappé d’une scène
de théâtre de vaudeville, pensa Walkowski en
vérifiant machinalement son nœud de sa cravate de
tricot noir. La vue des trois hommes installés derrière
le bureau l’arrêta net.

Lamberet referma et resta adossé à la porte.
Castelin se présenta, présenta le juge et le commissaire.
– Jean-Roger Lestable, articula l’homme d’une
voix épaisse, après un moment d’hésitation. Qu’est-ce
que c’est que ces chariots dans le couloir ? Et les
fourgons devant l’entrée ? Qu’est-ce qui se passe, bon Dieu ?
Castelin désigna une chaise.
– Asseyez-vous, je vous prie, monsieur le directeur.
Lestable s’installa lourdement, puis écouta, la
bouche grande ouverte, les yeux exorbités.
– Vous me dites que… les vingt-huit nouveau-nés… ont été assassinés, ici – son index montrait le sol avec insistance – dans ce service ? Mais comment est-ce que… ? – Il secoua la tête – C’est impossible !
– Ce que nous savons, enchaîna aussitôt Walkowski, c’est que les meurtres ont été commis entre vingt-deux-heures trente et une heure par quelqu’un qui se trouvait dans le service. En dehors des deux infirmières de garde qui sont hors de cause,
trois personnes se sont trouvées là pendant ce temps :
le chef de service, Henri Grand, l’interne, Jean-Marc
Malhuc et l’aumônier, Armand Champin. Je ne
compte pas Joseph Legendre qui passe les nuits dans la chambre de son épouse, ce qui a sauvé leur enfant. Seul, l’un des trois a pu écrire ceci.
Il tendit la lettre anonyme au directeur qui sortit
d’une poche de sa veste des demi-lunes. « C’est
impossible ! » ne cessa-t-il de répéter en secouant la
tête pendant qu’il la lisait. Il la rendit d’un geste brusque et posa ses lunettes sur la table.
– Ecoutez, je connais bien Henri Grand, il est
absolument exclu qu’il ait pu commettre une telle
monstruosité ! Absolument exclu, vous m’entendez !
Il met au monde des enfants depuis quarante ans et
vous le soupçonnez d’avoir assassiné ces
malheureux ! C’est complètement absurde ! Cette
lettre est celle d’un déséquilibré et Grand est tout sauf
un déséquilibré ! Champin, lui,  est arrivé la semaine
dernière, il est envoyé par l’archevêché, j’ai un peu
parlé avec lui, – il haussa les épaules – bon… il est un
peu… raide… mais vous l’imaginez en train
d’assassiner tranquillement vingt-huit nouveau-nés ?
Quant à l’interne, je ne le connais pas, mais il a un
dossier, des années de formations derrière lui, il veut
être chirurgien… Comment voulez-vous que… ?
Non… Je le répète, c’est impossible !
– Nous comprenons, dit fermement Castelin, mais
il y a actuellement vingt-huit cadavres d’enfants
qu’on est en train de transporter à l’institut médicolégal, et nous savons sans le moindre doute que celui
qui les a tués n’est pas venu de l’extérieur ! Il était
dans le service !
– Nous allons commencer les interrogatoires,
continua Walkowski. Je vous demanderai de nous
communiquer les dossiers des deux médecins et de
l’aumônier. Nous vous laissons le soin d’organiser
l’aide dont les mamans vont avoir besoin à leur réveil.
J’ai une précision à demander à une infirmière,
indiqua-t-il au procureur et au juge avant de
s’adresser à nouveau au directeur. Vous venez,
monsieur le directeur ?
Lestable se leva et le suivit dans le couloir comme
un automate. Les employés de l’Institut poussaient
des chariots chargés de petites housses opaques.
Lestable s’immobilisa. Walkowski le
prit par le bras et l’emmena jusqu’au bureau des infirmières.
– Il faut vous ressaisir, monsieur le directeur. On a
besoin de vous.
Lestable le regardait fixement. Il finit par acquiescer.
– Je vais chercher vos dossiers, dit-il en indiquant
l’étage supérieur.
Walkowski le regarda s’éloigner d’un pas incertain.

Il frappa, poussa la porte. Martine Brunon
écrivait dans le cahier de service. Assise à côté d’elle,
Hortense Delamarre l’aidait à rédiger son rapport. Il
lui fit un signe, elle vint le rejoindre, l’air inquiet, et il
l’entraîna à l’autre bout du couloir pour lui épargner
le spectacle macabre des chariots.
– Quand je vous ai demandé si le docteur Grand
venait habituellement dans le service, le soir, vous
n’avez pas répondu tout à fait franchement.
Elle fixait le sol, les mains enfoncées dans les
poches de sa blouse.
– Je vous pose la question autrement : est-ce que le
docteur Grand vient ici le soir uniquement pour des
raisons professionnelles ?
– C’est sa vie privée et ça n’a aucun rapport avec les enfants.
– Laissez-moi apprécier.
Elle jeta un coup d’œil en direction du bureau, comme pour s’assurer de ne pas être entendue.
– Il vient aussi pour la surveillante.
– Ils ont une liaison ?
– Tout le monde est au courant.
– Depuis longtemps ?
Elle eut un geste évasif.
– Elle était de service, ce soir ?
– Non.
– Est-ce qu’elle était là ?
– Je ne l’ai pas vue.
– Et la césarienne ?
– Je… je ne peux rien vous dire. Je ne suis ni médecin, ni sage-femme.
– Bien. Je vous remercie.
Il la raccompagna, puis demanda à Lamberet d’aller chercher le docteur Grand.
Comme le directeur, le chef de service marqua un
temps d’arrêt en découvrant les trois hommes. Le
procureur refit les présentations et le pria de s’asseoir.
Lamberet restait en retrait.
– Tout d’abord, docteur, commença Walkowski,
pourriez-vous autoriser Anne-Marie Legendre à
rentrer chez elle ce matin ?
Rétabli dans sa fonction, Grand reprit de l’assurance.
– C’est un peu juste, répondit-il après un instant de
réflexion, mais il n’y pas eu de complications et la
cicatrisation est bonne. Chez elle, il faudra qu’elle
voie une infirmière, deux ou trois fois. Je signerai une
autorisation de sortie.
– Bien. J’en viens maintenant à l’enquête
proprement dite. Vous étiez présent dans l’hôpital au
moment où ont été commis les meurtres – Grand se
raidit – et je vous demande de comprendre que nous
ne pouvons pas faire autrement que de procéder par
élimination. – Le médecin eut un rictus – Pouvez-vous nous préciser ce que vous avez fait hier soir et
cette nuit, jusqu’au moment où je vous ai téléphoné ?
Grand expliqua sèchement que l’hôpital avait
appelé chez lui, vers dix-neuf heures, pour une
césarienne réalisée à vingt-trois heures trente par
l’interne sous sa supervision. L’enfant avait été extrait
un peu avant minuit. Entre temps, il avait fait le tour
des chambres. Après l’opération, il était allé boire un
peu de champagne dans le bureau des infirmières,
puis il était rentré chez lui.
– Bien. Etes-vous entré dans toutes les chambres ?
– Oui.
– Entre quelle heure et quelle heure ?
– Entre vingt-deux heures environ, après l’administration des calmants, et… disons… vingt-deux heures trente.
– Et entre vingt-deux trente et l’opération ?
– J’ai… travaillé dans mon bureau.
L’hésitation n’avait échappé à personne.
– Est-ce que l’interne a toujours été avec vous
quand vous avez fait le tour des chambres ?
– Non, c’était de simples visites de routine, à cause
de l’excitation qui avait été constatée dans la journée.
Beaucoup avaient peur du bogue informatique,
surtout celles dont le bébé était en couveuse. On leur
avait assuré que le service fonctionnerait
normalement, mais elles n’étaient pas tranquilles. Je
suis resté un peu plus longtemps chez celle qui avait
frôlé la septicémie et qui était sous perfusion.
– Quelle chambre ?
– 17. J’ai même dû expliquer à l’aumônier qui voulait la voir qu’elle avait besoin de repos. Celui-là !…
Son regard avait retrouvé la même hostilité que dans la pharmacie.
– Celui-là ?
Grand se reprit.
– Je… je trouve qu’il s’accorde beaucoup trop d’importance ! – Il se pencha, les mains ouvertes devant lui – Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
Il s’appuya de nouveau contre le dossier de la chaise  et croisa les bras avec un air de défi.
Walkowski laissa encore passer quelques secondes.
– A quelle heure êtes-vous venu dans le bureau des infirmières ?
– Environ minuit et demi.
– L’interne était avec vous ?
– Non.
– Quand est-il arrivé ?
– Je n’ai pas regardé l’heure.
Walkowski continuait ses questions sur le même ton calme, comme s’il ne percevait pas l’irritation du médecin.
– Approximativement ?
Grand haussa les épaules.
– Un quart d’heure après moi.
Walkowski comparait les réponses avec celles des infirmières. – Qu’avez-vous fait immédiatement après l’opération ? – Je me suis changé et je suis passé dans mon bureau.
– Pour ?
– Pour compléter le dossier de l’intervention !
– Etes-vous entré à nouveau dans les chambres ?
– Non !
– Vous êtes resté jusqu’à une heure moins dix…
– Et je suis rentré directement chez moi, comme je
vous l’ai déjà dit ! Maintenant, est-ce que je pourrais
rejoindre mon épouse ?
– Encore une ou deux questions. Comment expliquez-vous votre anxiété quand je vous ai appelé chez vous tout à l’heure ?
Grand réagit vivement.
– Mon anxiété ? Quelle anxiété ? Je n’avais aucune
anxiété ! – Il se ressaisit – J’étais… surpris…
troublé… Enfin, mettez-vous à ma place ! Je viens de
rentrer chez moi, il est une heure du matin, et je
reçois l’appel d’un commissaire de la police judiciaire
qui me demande de revenir dans mon service, sans
me donner la moindre explication !
Son regard allait du juge au procureur qu’il prenait
comme témoins de sa bonne foi. Les deux hommes
demeuraient impénétrables.
– La femme opérée, l’aviez-vous examinée dans la journée ?
– Oui.
– Quand ?
– En fin de matinée.
– La césarienne s’imposait ?
– Evidemment !
– Vous aviez fixé le moment de l’intervention ?
– Non.
Walkowski écrivait lentement, prenait son temps.
– Utilisez-vous un ordinateur ?
Grand fronça les sourcils.
– Pourquoi ?
– Répondez, je vous prie.
– Non, je n’ai pas d’ordinateur !
Walkowski relut lentement ce qu’il venait d’écrire, puis posa son stylo et leva les yeux.
– Quel baccalauréat avez-vous passé, monsieur Grand ?
L’inattendu de la question provoqua un mouvement brusque du médecin.
– Pardon ?
– Un bac littéraire ou scientifique ? A l’époque où vous l’avez passé, il était possible de faire médecine après un bac littéraire.
Grand s’efforçait de déceler le piège.
– J’ai passé un bac littéraire… mais quel rapport ?
Il scrutait le visage du commissaire qui ne le quittait pas des yeux.
– On disait « philo » à l’époque. Platon, Aristote…
Un court instant, le regard de Grand vacilla.
– Je ne vois pas où vous voulez en venir ! reprit-il en forçant sa voix.
Walkowski se tourna successivement vers le procureur et le juge qui hochèrent la tête.
– Vous pouvez rentrer chez vous. Vous serez accompagné d’un inspecteur. Grand ne réagit pas.
– Une simple perquisition, monsieur Grand, la procédure habituelle, ajouta de Lavour. Rien ne sera divulgué qui soit étranger à l’affaire.
Grand acquiesça lentement, les yeux rivés sur lui.
– On examinera également votre bureau, ici, ajouta Walkowski surpris de son absence de réaction. Bien. Lamberet, voulez-vous dire à Boustin de venir ? Dans deux ou trois minutes, vous pourrez amener l’aumônier. Avant de partir, docteur, n’oubliez pas de signer la sortie de madame Legendre. L’inspecteur ira vous chercher dans la
pharmacie.
Grand se leva lentement, en proie à une hésitation manifeste. Finalement, il tourna les talons et sortit sans saluer. Lamberet lui emboîta le pas.
– Ce monsieur nous cache quelque chose, murmura Castelin.
– Ou alors il cherche à nous le dire, dit Walkowski.
– Il était au bord de la confidence, opina de Lavour.
Walkowski les informa de sa liaison avec la surveillante, ainsi que de la relation religieuse entre Champin et Josiane Reblot. Il leur montra la lettre qu’elle avait écrite avant de se suicider.
Ils la commentaient quand Boustin ouvrit la porte.
Walkowski le rejoignit dans le couloir toujours
encombré par les chariots et lui expliqua ce qu’il
attendait de la perquisition chez Grand.
– Vous savez, patron, je crois qu’il y a quelque
chose de pas clair entre l’interne et l’aumônier.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– La manière qu’ils ont de se regarder, ou plutôt
d’éviter de se regarder.
Walkowski revit la scène dans le couloir de la
maternité, le lendemain de Noël, au moment où il
allait entrer dans la chambre d’Anne-Marie Legendre.
Comme il reprenait sa place, le directeur apporta
les trois dossiers demandés et indiqua qu’il était en
train d’organiser l’aide pour les mamans.
Apparemment, il avait recouvré son sang-froid.

Walkowski laissa de côté celui de Grand, ouvrit
celui de Champin. Il finissait de lire à voix haute les
maigres renseignements qu’il contenait quand
Lamberet vint annoncer que l’aumônier était en train
de bénir les corps. Tous les corps, les uns après les
autres ! précisa-t-il avec une mimique fataliste.
Ils patientèrent.

Champin pénétra dans le bureau avec une étole
violette autour du cou. A la différence des autres, il ne
manifesta aucune surprise en découvrant ce qui
pouvait ressembler à un tribunal. Le procureur fit une
nouvelle fois les présentations avant de l’inviter à
s’asseoir et d’ôter son étole.
Le prêtre plia soigneusement la bande d’étoffe
qu’il posa sur ses genoux, équilibra le crucifix sur son
pull noir, ajusta ses lunettes et croisa les mains.
Walkowski attendit qu’il ait terminé, et laissa encore
passer une longue minute de silence avant de poser
les premières questions auxquelles l’aumônier
répondit sans se troubler : il avait circulé dans le service, avant et après la messe qu’il avait célébrée à minuit.
– Combien de participants ?
Champin cligna des yeux.
– Aucun.
– Vous avez dit la messe seul ?
– Nous sommes tenus de célébrer chaque jour le
sacrement de la sainte eucharistie. Qu’il y ait ou non des
fidèles ne change en rien cette obligation.
– Pourquoi êtes-vous resté dans le service, avant et
après minuit, alors qu’on avait donné des sédatifs à
tout le monde ?
– D’abord, répliqua l’aumônier, les calmants n’ont été donnés qu’à vingt-et-une heures trente. Ils n’ont pas un effet immédiat, et certaines mamans pouvaient avoir besoin de moi. Ensuite, la prière est un facteur d’apaisement. Hum… Mais c’est peut-être trop difficile à admettre pour des esprits comme les vôtres. – Et… comment seraient nos esprits ? demanda de Lavour. Champin haussa les épaules. – Ce que vous voulez, vous, c’est savoir ! Savoir ! Quelle illusion ! – D’où vous vient cette animosité contre le savoir ? continua le juge. – Il suffit de regarder l’état dans lequel se trouve la société. Tout ce matérialisme ! – Votre conception du matérialisme est peut-être un  peu réductrice. – Réductrice ou pas, je vois ce que je vois. – Votre manière de savoir, en quelque sorte, conclut de Lavour tandis que Castelin et Walkowski souriaient. L’aumônier le fusilla du regard. – Je peux m’en aller ? demanda-t-il en s’adressant à Walkowski qui prit le temps de relire ses notes.
– Vous êtes entré dans les chambres ?
Champin avait entrepris de déplier et de replier son étole qu’il lissa soigneusement avant de relever la tête.
– Dans certaines, avant qu’on donne les sédatifs. Pas après.
– Où étiez-vous, alors ?
– A la chapelle, dans le couloir.
– Votre présence dans le couloir rendait sans aucun doute la prière plus efficace ?
– J’en suis convaincu.   – Vous êtes sûr que vous n’êtes entré dans aucune chambre ? Champin fronça les sourcils. – J’ai entrouvert la porte de celle de madame Legendre. Ils dormaient.  Je ne suis pas entré. – Pourquoi avez-vous ouvert la porte ? – Je voulais parler à monsieur Legendre.
– A quel sujet ? – Est-ce que je suis obligé de dévoiler le contenu de mon travail apostolique ?
– Il s’agit d’une enquête criminelle, monsieur Champin.
L’aumônier tiqua en entendant le monsieur légèrement accentué.
– Je voulais parler avec lui du baptême de leur fils.  On devait le célébrer demain et je voulais m’assurer qu’ils étaient toujours d’accord.
– Quelle heure était-il ?
– C’était avant la messe, il devait être minuit moins le quart.
Walkowski ressentit la même contrariété que lorsqu’il s’était entretenu avec Legendre dans le couloir, quelques minutes plus tôt.
– Pourquoi  à cette heure si tardive ? Champin eut un geste d’agacement.
– Pour lui proposer d’assister à la messe. – Vous aviez déjà parlé avec lui ?
– Oui. Nous avons eu des entretiens.
– Des entretiens avec Legendre ? Combien ?
– Trois.
– Vous pouvez préciser les dates ?
– Le 25, le 27 et le dernier, hier, en début d’après-midi.
– De quoi vous êtes-vous entretenus ?
– Je suis lié par le secret !
– Les entretiens ne sont pas des confessions, objecta de Lavour.
Champin le fusilla une nouvelle fois du regard avant de répondre à Walkowski.
– Joseph Legendre a besoin d’aide, c’est un
homme fragile ! Je ne vous apprends rien, vous le
connaissez, il travaille chez vous ! Quand je pense
aux raisons qui ont motivé son désir de paternité !
Notre société est contaminée par l’esprit de lucre qui
souille les plus faibles, jusqu’à les faire procréer pour
de l’argent ! Il m’a dit qu’il vous a demandé, à votre
épouse et à vous, d’être parrain et marraine de son
fils, alors même qu’il sait que vous êtes athées ! C’est
incroyable ! Et il veut appeler son fils Bruce ! Bruce,
vous vous rendez compte !
Aucun des trois ne réagit.
– Continuez, l’invita Walkowski.
Champin haussa les épaules.
– Elle, j’avais réussi à la convaincre de choisir
Emmanuel. Lui, il y  tient à son Bruce !
– Entre onze heures et minuit, vous êtes resté dans
le couloir de la maternité ?
– Pas pendant l’heure entière, non. J’ai la charge
des autres services aussi. Et puis j’avais ma messe à
préparer.
– Donc, à minuit, vous étiez seul dans la chapelle.
Champin fronça les sourcils.
– Je n’ai pas de témoin, c’est ça ?
– Je répète simplement ce que vous avez dit.
Il se pencha et leva un index agité.
– Je ne vous autorise pas à douter ni de ma foi ni
de mon zèle apostolique ! J’ai célébré la sainte
eucharistie, à minuit, dans la chapelle ! Du reste, j’ai
un témoin, un témoin irrécusable !
Les trois hommes eurent le même mouvement de curiosité.
– Dieu ! Dieu m’est témoin que j’ai célébré ma messe !
Walkowski hocha imperceptiblement la tête.
Castelin grimaça un vague sourire. De Lavour
demeurait impassible.
– Après la messe, vous êtes revenu dans le service.
– Je vous ai expliqué pourquoi, dit sèchement le prêtre.
– L’efficacité de la prière, oui… Il était quelle heure ?
– Je n’ai pas regardé. Vers minuit quinze, ou vingt.
– Une messe d’un quart d’heure…
– Mais je n’ai pas eu à prononcer le sermon et il n’y a pas eu de communion !
Walkowski relisait ses notes, comme s’il cherchait quelque chose. Il leva brusquement les yeux.
– Connaissez-vous Josiane Reblot ?
Champin, surpris, se troubla.
– Josiane ? J’étais son directeur de conscience, mais je ne…
– Où la rencontriez-vous ?
– Je ne vois pas ce que…
– Répondez à la question du commissaire ! intervint le procureur.
– Je la rencontrais à Lyon, mais…
– Où exactement ?
– Suis-je obligé de fournir ces précisions d’un intérêt aussi capital ?
La question, posée d’un air provocant, s’adressait à de Lavour.
– C’est à vous de décider.
Le prêtre ferma les yeux un instant et soupira.
– Je recevais sa confession dans l’église Saint-Georges.
– Vous vous rencontriez seulement dans un confessionnal ?
Cette fois, Champin, leva les yeux au ciel en prenant l’air excédé.
– Je disposais aussi d’un bureau au presbytère pour nos entretiens ! Une table et deux chaises !
– Des entretiens… Quelle fréquence ?
Champin pointa un doigt en direction du couloir.
– En quoi cela concerne-t-il le massacre de ces enfants ?
Walkowski ne réagit pas et attendit la réponse qui vint après un nouveau soupir.
– Je la voyais une fois par semaine !
– Vous attendiez-vous à son suicide ?
Champin haussa les épaules.
– Je n’ai rien pu faire, répondit-il froidement.
– Si j’en juge par le contenu de la lettre qu’elle a laissée, il me semble au contraire que vous avez fait beaucoup.
L’aumônier eut un mouvement brusque qui fit tomber l’étole.
– Que voulez-vous dire ?
– Je pense à la souillure dont elle se croyait polluée,  comme le serait aussi Legendre, si j’ai bien entendu.
Champin secoua la tête avec agacement et ramassa l’étole.
– Libre à vous de vous voiler la face !
Walkowski laissa passer quelques secondes.
– Où résidez-vous, monsieur Champin ?
L’aumônier prit le temps de replier soigneusement l’ornement liturgique.
– A Sainte-Foy, au séminaire.
– Je vois dans votre dossier – il tapota du doigt la chemise cartonnée que Champin lorgnait depuis un moment – que vous êtes arrivé à Lyon il y a deux ans.
– C’est exact.
– Vous venez d’être nommé à l’hôpital. Et entre temps ?
– J’étais en convalescence.
– Votre dossier parle de transition.
Champin toussota.
– Oui, entre ma mission précédente et celle-ci.
– Et votre mission précédente ?
– J’avais la charge d’une paroisse. – Votre dossier ne précise toujours pas. Quelle paroisse ?
Visiblement mal à l’aise, l’aumônier changea de position et croisa les doigts.
– Dans le Nord.
– Où exactement ?
– La paroisse de Courrières, lâcha-t-il à mi-voix.
– Vous parliez de convalescence… Vous avez été malade ?
– Ecoutez ! Là, je trouve que vous dépassez les bornes ! Mon état de santé ne regarde que moi et mon médecin !
Walkowski lui laissa le temps de se calmer.
– J’essayais de comprendre à quoi fait allusion cette transition… Monsieur Champin connaissez-vous Aristote ?
Le prêtre ferma les yeux. Ses phalanges étaient devenues blanches.
– Aristote… Le philosophe grec ?
– Vous en connaissez un autre ?
Champin haussa les épaules.
– Il était au programme de philosophie, au séminaire. Pourquoi ?
Walkowski écarta la question d’un mouvement de la main.
– Vous utilisez un ordinateur ?
– Non ! Mais je peux savoir ce que…
Walkowski leva la main.
– Monsieur Champin, je vais vous faire raccompagner chez vous par un inspecteur. Il procèdera à une perquisition. On fouillera également la chapelle.
L’aumônier se leva brusquement. L’étole tomba une nouvelle fois à terre.
– Je tiens à vous prévenir que je vais alerter l’archevêché !
Castelin désigna le téléphone sur le bureau.
– Vous pouvez utiliser cet appareil, si vous le souhaitez. Nous en profiterons pour demander des précisions qui ne sont pas dans votre dossier.
Champin hésita puis fit un geste pour signifier qu’il n’insistait pas et ramassa l’étole.
– Suivez-moi, dit Walkowski en se levant.
Ils parcoururent le couloir maintenant désert et silencieux. Tous les corps avaient été évacués.
Walkowski confia Champin à Duroc puis chargea. Lamberet et Decarme de fouiller l’aumônerie et le bureau du médecin.

Enfin, il alla chercher l’interne pour l’amener dans le bureau de la surveillante.
Jean-Marc Malhuc, d’abord impressionné, retrouva
de l’assurance après que le procureur lui eut expliqué
ce qu’ils attendaient de lui. Il fournit sans hésitation
des réponses qui complétaient les informations
données par Hortense Delamarre. Il avait
été appelé assez longtemps dans le service de
médecine générale avant la césarienne et qu’il y était
retourné au moins une vingtaine de minutes, avant
d’aller rejoindre dans leur bureau les infirmières et
Henri Grand avec lesquels il n’était resté que
quelques minutes. L’infirmier du service joint au
téléphone par Walkowski confirma. Malhuc n’avait
donc matériellement pas eu le temps de tuer les vingt-huit enfants.
– Je peux retourner auprès de mes malades ? – Une question encore, monsieur Malhuc : je vois dans votre dossier que vous êtes né à Lens.
– C’est vrai.
– Vos parents y habitaient ?
– Non. Ma mère y était venue pour accoucher.
– Dans quelle commune habitaient-ils ?
L’interne hésitait.
– A Courrières… Pourquoi ?
– Vous y avez connu Armand Champin, n’est-ce pas ?
La physionomie de l’interne changea brusquement. La timidité et l’hésitation avaient laissé la place à une colère froide.
– Oui, je l’ai connu là-bas !
– Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
– Non.
Les trois hommes se consultèrent brièvement du regard.
– Bien. Vous pouvez retourner auprès de vos malades, dit Walkowski.
Les yeux de Malhuc se vidèrent d’un seul coup de leur irritation. Il se leva lentement. Il y eut un long moment de silence. Walkowski eut l’impression que l’interne était au bord d’une confidence. Mais il salua d’un mouvement de tête et sortit.
– Il faut chercher ce qui s’est passé à Courrières avant la transition, dit le procureur.
– Le dossier est pratiquement vide, remarqua Walkowski. Je demanderai à Duroc de consulter le fichier central.
– Et moi, à mon collègue de Lille de regarder dans les archives, ajouta Castelin.
– S’il s’agit de pédophilie, dit de Lavour, il n’y aura probablement rien.
Le procureur avait du mal à se contenir.
– Il faudra bien vider l’abcès un jour ou l’autre ! Aucune institution n’est au-dessus des lois ! Une transition !
Le juge regardait Walkowski.
– Si vous pouviez amener l’interne à parler, disons… officieusement.
– J’irai le voir tout à l’heure.
– En tête-à-tête, il sera plus en confiance, acquiesça Castelin qui s’était calmé. Alors, commissaire, Champin ou Grand ?
– L’un et l’autre peuvent avoir écrit la lettre et ils ont disposé du temps nécessaire : Grand, avant et après l’opération, compte tenu des absences de l’interne, Champin, avant et après sa messe. L’un et l’autre ont pu circuler librement sans attirer l’attention.
De Lavour considérait la photocopie de la lettre.
– Pensez-vous qu’un médecin puisse écrire aussi lisiblement ?
– Vous avez raison, approuva Castelin, c’est peu probable.
– Vous n’avez pas l’air convaincu, commissaire.
– Je dirais que pour un texte de ce genre, ce n’est pas impossible.
– Voulez-vous dire qu’il pourrait s’agir d’une écriture de dissimulation ?
– Je serais tenté de renverser la question, monsieur
le juge : est-ce que la dissimulation ne serait pas
plutôt dans l’écriture illisible des ordonnances ?
– Ah, oui… je pense comprendre ce que vous
voulez dire, opina de Lavour tandis que Castelin
affichait un air dubitatif. Mais Grand ne me paraît pas
être un personnage double ; je trouve même qu’il est
une illustration assez banale du chef de service jouant
de son pouvoir… si c’est bien la signification que
vous attribuez à l’illisibilité médicale ? – Walkowski
acquiesça – En revanche, l’aumônier
me semble fort exalté, tout à fait dans la tonalité de la
lettre.
– J’ai la même impression, renchérit le procureur,
et – il était penché sur ses notes – il a disposé de plus
de temps que Grand.

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