Dialogue sur les chemins de faire

Les déplacements ferroviaires étant aléatoires depuis quelque temps, autant imaginer d’autres types de voyages. D’autant que le 1er mai est un jour férié. Entrons sans nous faire remarquer, subrepticement, dans ce compartiment où sont installés deux voyageurs. Nous les appellerons L’un et L’autre. Par discrétion. Toute ressemblance avec… Voilà, c’est ça.

L’un : Comme je le disais, avant que vous ne m’interrompissiez,  il n’y a pas beaucoup de verbes dont le champ sémantique soit aussi largement ouvert que celui du verbe faire et…

L’autre : Tout de suite les grands mots ! C’est quoi un champ sémantique ? Ç’a à voir avec l’agriculture ?

L’un : Hum… Sémantique vient du verbe grec sèmaïnein qui veut dire « faire un signe, signifier ». C’est l’étude du langage du point de vue du sens et…

L’autre : Sem… Sem… Sémaphore, ça viendrait de là ?

L’un : Oui,  c’est ce qui porte un signe et…

L’autre : Phore… phore…  Doryphore ?

L’un : Ah, lui, c’est un porteur de lance et…

L’autre : C’est la bestiole qui bouffe les feuilles des pommes de terre.  Mon grand-père avait un jardin et il y en avait de temps en temps. Je n’ai jamais vu de lances sur un doryphore.

L’un : Ben…

L’autre : Il y a des poètes partout…  Et phosphore ?

L’un : Là, c’est ce qui porte la lumière, mais…

L’autre : C’est for…midable !

L’un : Non, ça, c’est du latin, ça n’a rien à voir et…

L’autre : C’est bien de savoir le grec et le latin, mais savoir rire un peu de temps en temps, c’est pas mal non plus, hein ?

L’un : Hum… Oui… Bon.  Donc on « fait » beaucoup et dans tous les domaines, avec ou sans complément.

L’autre : Vous avez un exemple, sans complément, là, sous la main ?

L’un : Euh… Sous la main, au débotté, à l’improviste…. Euh…

L’autre : Moi, j’en ai un. Je suis de Lyon, alors, ne vous étonnez pas s’il y a une lyonnaiserie dedans : «  Souvent on croit de bien faire, et puis, quand on se retourne, on se rend compte qu’on a fait à côté ». C’est pas mignon ?

L’un : Ben…

L’autre : Hé ! Vous avez une idée de ce qu’on pourrait faire et après il faudrait se retourner pour voir si on n’a pas fait à côté ?

L’un : Ben… Euh…  Bon. Ecoutez, je vous propose d’examiner un exemple, cette fois avec un complément. Tenez, ce proverbe : « L’habit ne fait pas le moine ».

L’autre : Et alors ?

L’un : Eh bien, prenez quelqu’un, n’importe qui, et mettez-lui un habit de moine : est-ce qu’il devient moine pour autant ?

L’autre : Evidemment que oui !

L’un : Comment ça ?

L’autre : L’important c’est ce que croient ceux qui le voient, non ? Ils voient un habit de moine, donc celui qui est dedans est un moine. Point barre.

L’un : Attendez ! Je ne vous parle pas de l’apparence, mais de… de… de ce qui fait un moine… de…de  ce qui le constitue… intérieurement. Vous voyez ce que je veux dire ?

L’autre : Pas trop, non. Un moine, ou un évêque, ou un pape, vous leur enlevez leur habit, vous leur mettez des fringues comme vous et moi… Vous croyez qu’ils sont encore un moine ou un évêque ou un pape ?

L’un : Ben… oui !

Lui : Ah bon ? Alors pourquoi ils ont besoin de mettre un habit spécial ?

L’un : Ben…

L’autre : S’ils sont habillés comme vous et moi, vous ne croyez pas que ça va leur donner l’envie d’aller dans des endroits où ils ne pourraient pas aller avec leur costume !  Vous voulez des exemples ? Non ? Vous êtes sûr ?  Bon. Remarquez, ce n’est pas moi qui vais leur jeter la pierre ! Ils sont comme nous, non ?  Quand même, ils pourraient se demander pourquoi ils ont besoin de mettre ces robes, ces machins… Peut-être pour se planquer ? Vous ne croyez  pas qu’ils ont la trouille ?

L’un : Hum… Je ne sais pas…  Bon… Euh… Passons à « L’argent ne fait pas le bonheur ».

L’autre : C’est vite vu. C’est un attrape-couillon de riche, ça.  Parce que, vous croyez que c’est les pauvres qui auraient inventé ça pour plaindre les riches qui ne seraient pas heureux parce qu’ils ont du pognon ? Et eux, les pauvres, ils ne voudraient surtout pas en avoir pour continuer à être heureux ? C’te blague ! Hé, dites, à propos «  Faire l’amour », ça ne vous paraît pas bizarre ?

L’un : Ben…

L’autre : L’amour, c’est un sentiment, non ?

L’un : Ben… oui.

L’autre : Bon, alors, comment on peut faire un sentiment ? Faire l’amour…  J’sais pas moi… Vous, par exemple… Mais non ! Ho ! Cool !…  Non, je n’imagine rien…  Vous vous voyez faire la haine ? Faire l’amitié ?

L’un : Ben… non.

L’autre : C’est un truc de faux-cul. Enfin… Je m’entends.

L’un : Vous, vous diriez quoi ? Hum ? Attention, pas de vulgarité !

L’autre : Je vois ce que vous voulez que je ne dise pas… Alors je vais vous le dire autrement : faire l’amour, l’argent ne fait pas le bonheur, l’habit ne fait pas le moine, tous ces trucs, on veut faire croire que c’est du bon sens populaire. Eh bien,  pas du tout ! Ceux qui ont inventé ces… comment vous dites avec vos mots savants ?

L’un : Ben, en latin, proverbe, en grec, apophtegme, ou aphorisme.

L’autre : Voilà… Eh bien, ceux qui les inventent, c’est ceux qui veulent faire croire que l’amour et le sexe c’est la même chose, qui ont du pognon et qui veulent faire croire aux autres qu’ils ont tout intérêt à ne pas en avoir, et qui ont besoin d’un habit spécial pour faire croire qu’ils ne sont pas comme nous. Vous savez ce qu’ils veulent faire ?

L’un : Ben…

L’autre : Nous baiser.

Le non-dit du discours d’E. Philippe

La complexité des problèmes posés par la pandémie et le sérieux de l’homme incitent à la sympathie. Et puis, ce n’est pas lui qui prend les décisions majeures, il se trouve plutôt entre le marteau et l’enclume.

Alors ?

Rien à dire sur le principe de la nécessité de protéger, tester, isoler, sur les précautions à prendre pour le déconfinement.

Alors ?

La dramatisation du « risque d’écroulement » ? Employé comme ça, sans précision (écroulement de quoi ? général ?), il évoque une « fin du monde » qui ne paraît pas tout à fait à l’ordre du jour. Et il est appuyé sur un critère tout relatif « Je n’emploie pas ce terme au hasard. On me reproche plus souvent la litote que l’exagération » qui évoque sinon la suffisance du moins une information que sa gravité interdit de communiquer aux enfants que nous serions. (cf. les questions jamais ou si peu abordées des conditions d’utilisation du masque, du dépistage massif…)

Ce qui est nommé en premier, dans l’énumération de ce qui a été arrêté depuis le début du confinement et qu’il faut remettre en route, est : la production.

Produire.

Le questionnement suscité par le changement climatique et la pandémie touche au rapport production/consommation et, dans le même temps, le refrain le plus entendu dit que « rien ne pourra être comme avant ».

Dire qu’il faut relancer la production, sans évoquer le moindre questionnement, c’est forcément renvoyer à «  l’avant ».

On doit vivre avec le virus, dit-il, ce qui implique une relativité des conditions de vie qui seront donc différentes, mais il faut relancer la production présentée ainsi comme un absolu.

S’y ajoute cet « impensable » : outre le caractère facultatif inouï de la rentrée scolaire du 11 mai, une prise en charge des élèves les plus jeunes, notamment de maternelle, considérés comme prioritaires, qui relève de la quadrature du cercle.

S’ils le sont, c’est bien sûr pour que les parents puissent reprendre leur emploi.

Ce qui ramène à la production.

Qu’il soit nécessaire de faire redémarrer « la machine » n’est contesté par personne.

La question que posent à la fois les dangers du changement climatique et la soudaineté de la menace de mort du virus est celle, positive, du pour quoi ? Si elle n’est pas abordée, elle risque fort d’être remplacée par celle, désespérée, de l’à quoi bon ?

Elle n’est pas toujours explicite, pas toujours consciente, mais elle n’en est pas moins prégnante.

Et le premier ministre parle comme si elle n’existait pas.

Intonations

Les journalistes qui présentent les informations à France Inter ou France Info, mais pas ou nettement moins sur France Culture, (je ne sais pas pour les radios privés ou la télévision) ont tendance à accentuer systématiquement la première syllabe des mots : le président, la décision, la politique etc.

Cet accent tonique (hauteur, durée) mis sur la première syllabe, n’est pas celui de la langue française – comme il peut l’être par exemple, sur d’autres syllabes, pour l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol… – qui est plutôt plane, sans relief tonique caractéristique.

Accentuer ainsi est un donc un procédé qui consiste à attirer l’attention sur un mot.

Par exemple, si je vous demande : « Qui, aux USA, dites-vous, a émis l’hypothèse d’une injection de désinfectant dans les poumons des personnes infectées par le coronavirus ? Le président, vous êtes sûr ? »

Vous pourrez me répondre : « Le président, oui ! »

L’accentuation aura pour effet de confirmer la réalité d’un invraisemblable.

Mais quand le procédé devient systématique pour tout et n’importe quoi ?

Certaines études d’opinion montrent qu’une importante partie de la population n’accorde pas un grand crédit aux médias.

Est-ce que les journalistes de France Inter et France Info, stations « populaires », ont acquis, consciemment ou pas, ce procédé pour convaincre de l’importance de ce qu’ils disent ?

Ou bien, s’agit-il d’un signe dont la fréquence souligne le caractère dramatique de la période (« terrorisme », changement climatique, précarité, et depuis peu, pandémie virale ) que nous vivons ?

Peut-être les deux ?

En tout cas il ressemble fort à un message subliminal.

La limite de Marie de Hennezel

Mme de Hennezel est une psychologue clinicienne dont l’objet essentiel de la réflexion et du travail est la mort, en particulier l’accompagnement par les soins palliatifs.

Elle intervenait ce matin, 27 avril, dans Les matins de France Culture.

Son discours concerne la mort individuelle. Ce qui la conduit à dénoncer certaines mesures de confinement prises dans les Ehpad qui ont interdit les relations et les contacts, notamment dans les derniers moments de la vie.

Mais elle ne va pas jusqu’à montrer le rapport entre la démesure, la rigidité, le manque de plasticité des injonctions et la peur dont ils sont à la fois les produits et les aliments.

Sa démarche est calée sur la spiritualité : « Tout ne se résume pas à ce que nous voyons » « Il y a un au-delà du visible » « L’invisible est intrinsèque à l’humain » (sic), telles sont quelques-unes de ses formules de référence. Lorsque le journaliste lui demande de définir ce qu’elle entend par mysticisme, spiritualité, elle répond en invoquant un « au-delà de nous-mêmes » une « réalité au-delà de la nôtre ».

C’est, laïcisé dans la forme par le langage de la psychologie du moins telle qu’elle l’entend, le discours de la foi et des religions.  

Voici l’essentiel de son « analyse » des effets de la pandémie :

« Nous prenons brutalement conscience de notre vulnérabilité et que notre avenir est de vieillir et de mourir » «  J’observe une immense angoisse collective proportionnelle à ce déni de la mort qui est un déni que nous avons depuis des années, je dirais presque depuis je crois la dernière guerre et qui s’est amplifié au fil du temps principalement parce que nous avons développé des valeurs jeunistes fondées sur l’effectivité, l’efficacité, le progrès techno-scientifique, le succès, la rentabilité et cette prise de conscience brutale que nous sommes mortels change notre rapport à la mort. »

Autrement dit, le déni est un phénomène moderne et Montaigne (16ème siècle) qui explique (dans ses Essais) comment l’agitation, entre autres, est une tentative de contourner le déni de la mort ne sait évidemment pas de quoi il parle puisqu’il n’est pas né après la seconde guerre mondiale. La preuve en est qu’il n’utilise jamais  les formules aussi précises et claires que « je dirais presque je crois » pour évoquer des faits historiques et que son analyse en pâtit beaucoup.

Si Marie de Hennezel rappelle que nous sommes donc tous vulnérables et mortels, si elle réussit à dater avec précision le moment historique du déni de la mort, elle ne va pas jusqu’à poser la question de savoir s’il ne serait pas possible de le mettre en cause et comment.

Le déni étant un refus de reconnaître le réel, donc de le connaître,  elle  s’enferme dans une contradiction majeure : d’une part, elle déplore le déni de la société, d’autre part elle dénonce « la société qui veut tout savoir ».

Peut-être alors pourrait-elle se demander si ce déni ne vient pas précisément du refus de la société de considérer la mort comme un objet de savoir.

Si elle posait cette questions et celles qui en découlent, peut-être découvrirait-elle Montaigne et trouverait-elle autre chose à répondre à  la question de l’après-pandémie que « j’espère que ce ne sera pas comme avant ».

La tonalité et le contenu de son discours laissent penser qu’au fond, ce déni lui convient très bien.

Et pour quelques milliards de plus

110 milliards exactement qui remplacent les 45 milliards initialement prévus pour le budget de l’Etat. Peu de chose, enfin, si on peut dire,  à côté des 2200 milliards prévus aux Etats-Unis.

La pandémie a ceci de particulier qu’elle fait mettre sur le tapis des sommes qui n’entrent pas dans le champ de la représentation, même en sollicitant l’imagination.

Déjà, le gain d’un ou plusieurs millions d’euros au jeu du loto demande un peu de temps pour réaliser le nombre de mois ou d’années qu’il faut à un salarié de niveau moyen pour obtenir une telle somme par son travail… Avant de poser les questions du sens du jeu (celui-ci et les autres jeux d’argent) et du si grand nombre de joueurs quotidiens…

Aujourd’hui, les représentations et les questions volent en éclats.

Bien avant le début de la crise, les personnels soignants avaient déclenché des mouvements de grève pour protester moins contre l’insuffisance de leurs revenus que celle des moyens nécessaires (personnels et matériels) aux soins des patients.

On se souvient que la réponse budgétaire gouvernementale fut en proportion inversée du discours moral de reconnaissance. Une manière de dire que le dévouement, la vocation, peu importe le terme, permettent de suppléer les carences matérielles. La grève à l’hôpital n’est pas la grève des soins.

Les primes annoncées pour ces personnels de première ligne (la guerre, à nouveau, avec ses seconde et troisième lignes, et le gros des troupes confinées à l’arrière qui viennent de temps en temps alimenter la première ligne… hum… une guerre civile en quelque sorte) témoignent de la même philosophie du coup par coup, du ponctuel, du court terme.

Nous sommes encore dans le temps de la sidération du danger et de l’urgence des réponses sanitaires et économiques.

« Rien ne sera comme avant ! », se plaisent à répéter dans les médias certaines voix autorisées qui, souvent, brassent et re-brassent, encore et encore, les mêmes généralités. (cf. Etienne Balibar dans Le Monde du 24.04)

Combien de fois, dans l’histoire humaine, a été répétée cette formule qui laisse entrevoir ce qui s’apparente à une révolution dont les mêmes voix autorisées s’empressent de dire qu’on en ignore le contenu ?

Comme à son habitude, le pouvoir politique annonce des décisions, budgétaires notamment, sans en expliquer les implications. D’où vient cet argent non prévu et à quel prix ?

Bref, notre société dispose de possibilités financières considérables et il faut une crise sanitaire de cette ampleur pour qu’elles soient exploitées.

Est-ce que la vie ordinaire des gens ordinaires ne vaut pas une crise sanitaire ?

« La liberté ou la peur » ?

C’est un des slogans criés par les Américains (USA) qui manifestent contre le confinement décidé par les gouverneurs démocrates. Ils sont soutenus par D. Trump qui appelle à « libérer » les Etats, notamment le Minnesota et la Virginie dont les votes sont importants pour sa réélection.

Une vidéo largement diffusée montre un couple en tenue d’infirmier, immobile sur un passage pour piétons de Denver, violemment interpellé par une automobiliste bloquée «  Pourquoi je ne peux pas travailler ? Vous, vous travaillez ! Allez en Chine si vous voulez le communisme » (Le Monde du 22 avril)

D’autres slogans : «  Le communisme tue plus que le covid-19 », « La mort, ça fait partie de la vie. Et il est temps de vivre de nouveau » « Je n’ai pas peur du grand méchant loup ! »  (id)

Ce que rejettent ces slogans n’est pas le communisme qui ne menace pas les USA, mais un commun en lui empruntant son langage qu’ils détournent de son sens.

S’il est vrai que  « la mort fait partie de la vie », qu’est-ce que la vie si « vivre de nouveau » signifie s’exposer et surtout exposer les autres à un risque mortel majeur ? « La mort fait partie de la vie » – expression d’un commun – est utilisé comme justificatif d’un comportement individuel qui refuse le commun d’une décision sanitaire. « Vivre de nouveau », c’est donc se jeter dans l’abîme avec la certitude de trouver l’arbuste auquel s’accrocher, seul, parce qu’on est le plus fort, ou le meilleur. Comme au cinéma.

« La liberté ou la peur » est un autre exemple de la perversion du langage. La prévention sanitaire, contre  un virus ou autre chose, n’a pas à voir avec la peur mais avec la responsabilité, et la peur n’est pas antinomique de la liberté. Comme la mort, la peur qui en est un mode d’expression,  fait partie de la vie. Gérer sa peur, comme sa mort, suppose un discours responsable. La mise en danger de soi quand elle entraîne celle les autres en est le contraire.

Enfin, l’assimilation du virus au Grand Méchant Loup des contes révèle, sans doute à leur insu, qui sont ces hommes et ces femmes qui hurlent ces slogans : des enfants/adolescents irresponsables, encouragés par un homme qui défend et flatte leur narcissisme à des fins financières qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas voir, et qu’ils ont eu besoin d’élire. 

Démondialisation ?

Mondialisation… Démondialisaton… Quels néologismes barbares* !

C’est, chez nous, un sujet récurrent du discours politique. La pandémie** le met au premier plan. Non pour des questions philosophiques mais pour un problème de fabrication de masques, de remèdes. Entre autres.

Jusqu’en décembre dernier, le sujet était globalement assez tiède, même s’il y avait des pointes de fièvre au moment des élections. Tout allait à peu près bien, ou, si l’on préfère, ce qui allait mal était supportable. Ce qui le rend brûlant, c’est bien sûr le coronavirus. Certains n’hésitent pas à dire que, la fin justifiant les moyens dans le monde du marché de l’offre et de la demande, les Chinois auraient produit plus ou moins intentionnellement le virus. Les moins violents parlent de maladresse de laboratoire, les autres invoquent des objectifs économiques. La théorie du complot a encore de beaux jours devant elle.

Plus sérieusement. La mondialisation contient (au moins) deux dimensions.

Celle qui, jusqu’à aujourd’hui, est dominante, au point de faire oublier l’autre : les rapports de domination économique et financière, la concurrence internationale, en particulier entre les USA et la Chine.

L’autre, celle de la communauté humaine. Parce que le temps n’est plus… enfin, plus tout à fait… où l’humanité comptait des hommes vrais, bons, les hommes quoi ! (les blancs) et ceux qui étaient nettement moins hommes, quand ils ne l’étaient pas du tout. Ceux que les blancs appelaient « les hommes de couleur ». La couleur mise par des blancs sur la toile des tableaux, oui, là c’est le top, ça peut rapporter beaucoup. Mais la couleur de la peau, là, c’est plutôt mal, parce que Dieu est comme les blancs, donc blanc de peau. Mais, pas de panique**, le mal peut aussi rapporter beaucoup quand on sait le domestiquer, voire le réduire en esclavage.

Ce temps est, allez, forçons le trait, révolu.

Invoquer la démondialisation comme élément de solution de la crise économique à venir, c’est faire comme si la communauté humaine se réduisait à ce qui a précisément conduit à ce mode dominant des rapports internationaux : le marché dit de la mondialisation.

Pour les tenants du repli (à l’extrême droite, à droite, au centre, à gauche et à l’extrême gauche…bref, un peu partout), il ne s’agit pas de reconsidérer les rapports entre les hommes, mais les rapports du marché. Il faut produire des masques chez nous, ce qui changera évidemment tout.

De ce point de vue,  il est à craindre que l’après-coronavirus soit de type régressif.

* Barbare, avant sa connotation péjorative, qualifie la langue ou le pays étrangers. Peut-être une onomatopée : la langue inconnue résonne en « brbr ».

** Pan [« pan » en grec signifie « tout » > Panthéon (tous les dieux), panacée (remède universel)…] est le dieu des troupeaux, des bois, de la campagne (la « nature » dans son « tout ») et qui était cause d’effroi, d’où « panique ». « dèmos » signifie « subdivision de territoire, peuple ». Une pandémie touche donc tous les peuples. L’épidémie (epi = sur) est réservée à un seul territoire.

Le choix de l’ignorance

Dans le numéro 3666 – 18 au 24 avril – de Télérama, une interview d’Alain Corbin, historien, qui enseigna à la Sorbonne, dont l’objet concerne son travail sur l’histoire de l’ignorance.

« (…) L’effroi, lié à l’ignorance, rassemble toujours les gens quand il et partagé. (…) Avec l’épidémie actuelle (…) les Etats se viennent en aide pour la prise en charge des malades. Ils trouvent, eux aussi, leur source dans une forme de désarroi. Cela nous renvoie encore et toujours à la grande ignorance fondamentale, qui traverse toute l’histoire humaine et que nous partageons le mieux : celle de la mort. »

Affirmer que la mort est une ignorance est de l’ordre du choix.

Ce que nous ne savons pas, c’est, du point de vue du sujet, ce qu’est mourir.

Pas plus que nous ne savons, toujours du point de vue du sujet, ce qu’est naître.

Si la vie qui suit la naissance  est objet de savoir – un mode d’organisation avec la conscience du sujet –  pourquoi la vie qui suit « mourir » – un mode d’organisation autre, sans cette conscience – ne le serait-elle pas ? D’abord, le corps vivant « en masse » pour un temps donné, puis le corps vivant « en molécules » pour l’éternité.

A part la peur de mourir – liée au choix de l’ignorance, en un cercle vicieux – où est le problème ?

Depuis qu’existe l’humanité, nous n’avons pas le moindre signe qui indiquerait la persistance du sujet après « mourir ».

C’est pourquoi dire « nous ignorons ce qu’est la mort » est le choix de l’ignorance.

Pour ceux qui lisent régulièrement ce blog, ce point de vue n’est certes pas une nouveauté,  mais, sait-on jamais…

Il est n’est jamais trop tard pour choisir le savoir.

Surtout quand il s’agit du savoir fondamental.

De la nature… suite

(cf. l’article du 13 novembre 2019 : La problématique Greta Thunberg)

L’ethnologue Philippe Descola intervenait ce matin (20 avril) dans Les Matins de France Culture.

Il explique notamment comment la confusion nature/environnement est une création du capitalisme naissant du 18ème siècle pour qui la nature – ce qui n’est pas l’homme –  est un réservoir de ressources considérées comme infinies. Ainsi, comme on l’entend souvent dire, ce n’est pas l’homme, en tant que tel, qui agresse son environnement, mais le système capitaliste pour qui la planète est objet d’exploitation. Dire, à propos du changement climatique ou du coronavirus, que la nature « reprend ses droits », voire qu’elle « se venge » n’a donc d’autre sens qu’idéologique.

Dans son essai philosophique Ethique (écrit en latin), Spinoza (17ème siècle), désigne par Deus sive Natura ce qu’on pourrait définir par le Tout qui englobe l’ensemble du vivant : l’homme, les animaux, les plantes, les minéraux, le cosmos.

Deus sive Natura se traduit par Dieu autrement dit la Nature : une définition scandaleuse et inadmissible pour l’époque (et encore aujourd’hui pour certains) puisqu’elle assimile Dieu (être, créateur, père) à un concept et le vide ainsi du contenu que lui donne la Bible, récité dans le credo de la messe. L’Ethique est une conception immanente de la vie.

Ph. Descola qui a notamment étudié le mode de vie des populations de la forêt amazonienne explique comment la plante et l’animal sont, pour l’Amérindien, comme lui de la nature, pourvus d’une âme et auxquels il s’adresse comme il s’adresse à ses semblables.

Il partage la thèse selon laquelle la déforestation, rapprochant les animaux sauvages des animaux domestiques donc des hommes, pourrait être un sinon le facteur de transmission du coronavirus.

Le fil de son analyse le conduit à évoquer le mouvement des gilets jaunes, et, dans la critique qu’il fait du système capitaliste, la probabilité d’une explosion à venir que produira l’accumulation des mécontentements et des frustrations, en référence à celle qui a produit la révolution de 1789.

La limite de son intervention : il n’évoque ni la question du rapport entre cette révolution et l’essor du capitalisme – par rapport aux mécontentements et aux frustrations qui la provoquent, l’explosion révolutionnaire n’est pas, en soi, nécessairement adéquate –, ni, surtout, celle de l’assise humaine de ce système spécifique de notre espèce et qui n’est évidemment pas tombé du ciel.

Deux heures de discours pour ?

Il y eut quelques données statistiques, techniques et scientifiques apportées par le directeur général de la Santé, le ministre de la Santé, et une infectiologue de Lyon.

Il y eut l’annonce des visites de nouveau possibles en Ehpad*.

Et… ?

Le problème que pose ce long discours du premier ministre le 19 avril est moins la justification attendue de l’action gouvernementale que son objet réel.

Six jours plus tôt, le lundi 13 avril, dans un discours d’une demi-heure environ, le président annonçait le début du déconfinement pour le 11 mai.

En si peu de temps,  il était impossible qu’aient été résolues les nombreuses difficultés de la reprise, puisqu’elle sera progressive et modulée, de la vie sociale et économique.

En d’autres termes, pourquoi le premier ministre est-il venu dire si tôt et si longuement qu’il ne pouvait rien dire de nouveau et qu’il reviendrait plus tard donner les précisions qu’il ne pouvait donner ce soir-là ?

Que signifient ces deux heures occupées dans les médias par le premier ministre ?

– le rappel du caractère « absolu » de la fonction présidentielle dans la constitution : le président a décidé que le déconfinement commencerait le 11 mai avant même qu’en aient été examinées les possibilités matérielles. En d’autres termes, il y a une inversion de la responsabilité (= réponse adéquate à une situation donnée) : il s’agit donc de faire rentrer de force le réel dans un cadre imposé, ici, par une conception du pouvoir, là, par le manque de matériel et de personnel médicaux… qui renvoie aux choix politiques.

– le vide répond au vide. A plusieurs reprises, le premier ministre a évoqué l’intervention du président. « Comme l’a dit le président de la République ». Outre son caractère obligé, la formule avait une résonance dérisoire. Quelles explications ont été données par le président pour justifier la date du 11 mai ? Que reste-t-il dans la mémoire, sinon la prétendue « guerre » du discours antérieur,  infirmée dans le dernier qui évoquait un danger sans précédent  « en période de paix » ?

Ce long discours met en cause, en (et par son) creux, un modèle du pouvoir qui paraît d’autant plus inadéquat qu’il est exercé par un homme dont le manque  d’épaisseur, et sans doute aussi, liée à cette superficialité,  la perception de son âge,  interdit le rôle de « père » inhérent à ce type de pouvoir, surtout en période de crise.

E. Macron, que la vacuité de ses interventions fragilise un peu plus au fil des jours de confinement, n’a pas compris le double message envoyé par le mouvement des gilets jaunes et la protestation contre la réforme des retraites. Le message sera renvoyé, sans doute sous des formes nouvelles, plus puissantes et plus violentes, quand les conditions seront réunies.

* Il y eut un beau moment, mais oui,  beau et même aussi émouvant, mais oui – en tout cas c’était très nettement dans les intentions, mais oui –  sur l’importance du regard des personnes aimantes venant dans les Ehpad. Donc, on se regarde – Ah oui… comment se passe l’échange des regards quand la personne visitée ne dispose pas assez ou plus de la vue ? – mais on ne se touche pas !

Alors… supposons une personne âgée dépendante que l’on équipe d’un masque et à qui on lave les mains juste avant la rencontre. Supposons encore la personne qui vient pour la rencontrer, équipée elle aussi d’un masque et qui se lave elle aussi les mains,  également juste avant la rencontre. En quoi la main prise par la main constitue-t-elle nécessairement un risque ? Surtout si la personne âgée est en fin de vie.

Mais cela suppose que soit déléguée la responsabilité (voir plus haut) à ceux qui, en l’occurrence, sont sur le terrain. Et cela suppose l’information qui suppose la confiance qui à son tour la rend efficiente.