Littérature 7 : La chanson du Mal-aimé (3)

                     Aubade chantée à Laetare, un an passé

    

                  C’est le printemps viens-t’en Pâquette

                                Te promener au bois joli

15                     Les poules dans la cour caquètent

                           L’aube au ciel fait de roses plis

                           L’amour chemine à ta conquête

 

                             Mars et Vénus sont revenus

                          Ils s’embrassent à bouches folles

16                            Devant des sites ingénus

                           Où sous les roses qui feuillolent

                         De beaux dieux roses dansent nus

   

                       Viens ma tendresse est la régente

                               De la floraison qui paraît

17                       La nature est belle et touchante

                                Pan sifflote dans la forêt

                         Les grenouilles humides chantent

Un intermède érotique, entre autres sur le mode de la métaphore (roses plis / floraison), et païen (références mythologiques) placé, avec une provocation malicieuse, sous une référence chrétienne (Laetare – « réjouis-toi » – nom liturgique du 4ème dimanche de carême) vidée de la dimension du péché lié au corps et au plaisir… en particulier dans cette période de jeûne et d’abstinence.

Plus qu’un chant, une chanson qui pourrait évoquer une comptine pour adultes (Te promener au bois joli), un hymne à la fois musical (Les poules dans la cour caquètent) et plastique (De beaux dieux roses dansent nus) à la Nature (Pan est la divinité de la « totalité »). En dehors de la métaphore, l’érotisme est celui de l’harmonie entre l’homme et cette totalité (Pâquette = pâquerette ( ?) / poules /aube /roses / touchante (tactile) /forêt).

Du point de vue musical : si les poules dans la cour caquètent produit ce qu’on appelle de l’harmonie imitative (cot, cot…), en revanche, le dernier vers en est l’inverse : le coassement de la grenouille n’a rien d’un chant, et  chantent – qui semble inapproprié – vient comme apaiser (- tent, qui ne se prononce pas allonge, chan -) l’éclat/ brillance et la fluidité de grenouilles humides qui pourrait évoquer une relation sexuelle, insouciante, simple, naturelle (Pan sifflote…), dont la parenthèse se ferme et se clôt avec tristesse.

                           Beaucoup de ces dieux ont péri

                       C’est sur eux que pleurent les saules

18                    Le grand Pan l’amour Jésus-Christ

                       Sont bien morts et les chats miaulent

                            Dans la cour je pleure à Paris

             

Moi qui sais des lais pour les reines

                           Les complaintes de mes années

19                    Des hymnes d’esclave aux murènes

                                La romance du mal aimé

                          Et des chansons pour les sirènes

   

                    L’amour est mort j’en suis tremblant

                                 J’adore de belles idoles

20                         Les souvenirs lui ressemblant

                            Comme la femme de Mausole

                                  Je reste fidèle et dolent

         

                   Je suis fidèle comme un dogue

                              Au maître le lierre au tronc

21                          Et les cosaques Zaporogues

                                Ivrognes pieux et larrons

                             Aux steppes et au décalogue

                       

Portez comme un joug le Croissant

                            Qu’interrogent les astrologues

22                        Je suis le Sultan tout puissant

                            Ô mes  Cosaques Zaporogues

                              Votre Seigneur éblouissant

                             

  Devenez mes sujets fidèles

                                Leur avait écrit le Sultan

23                            Ils rirent à cette nouvelle

                                Et répondirent à l’instant

                               A la lueur d’une chandelle

Evolution progressive  de la tristesse et de la souffrance (18 > 20) à la colère réactive (21 > 23).

La 18 propose un contraste saisissant entre l’idée de la vanité des références mythologiques (cf. le poème de Mallarmé Ses pures ongles…) et chrétiennes – force du rejet Sont bien morts qui vient conclure l’annonce de cette vanité – et les douze syllabes (les chats mi-aulent / Dans la cour je pleure à Paris) qui font brusquement tomber sur le rude pavé de la souffrance prosaïque. Dans la cour, contient et les chats et Je pour une tension (entre l’espace clos et l’immensité de la ville) qui dit le désarroi de la douleur latente.

Il y a, dans la 19 un cri implicite (Et dire que !) : contradiction entre la puissance de la création et son impuissance à faire aimer le créateur.  Je disais que c’était une de mes strophes préférées : la ligne mélodique du premier vers (sonorité ê très ouverte qui contribue à tisser la laine d’une tapisserie du Moyen-Age) et le « désemparé » exprimé par les cinq compléments de « sais » (lais / les complaintes / des hymnes / la romance / et des chansons) dont les quatre, après lais, apparaissent en suspension. Le contraste entre l’épopée à la fois prodigieuse (v.3 et 5) et douloureuse (v.2 et 4) rappelle que la chanson n’est pas finie, qu’elle va continuer selon le même principe : les évocations successives ont pour objectif d’éloigner la souffrance (19 : L’amour est mort j’en suis tremblant), une fonction prophylactique.

Le fil entre les idoles/souvenirs, le Mausolée et l’épisode des Cosaques est le thème de la fidélité qui ne fut pas celle d’Annie…. du point de vue d’Apollinaire.

Cet épisode – il s’agit du refus des Cosaques d’abandonner leurs références chrétiennes et russes pour se soumettre au Sultan de Turquie –est l’expression de la colère exprimée sur le mode de la substitution : le Sultan = Annie et les cosaques sont les porte-parole de l’amoureux éconduit.

 RÉPONSE DES COSAQUES ZAPOROGUES AU SULTAN DE CONSTANTINOPLE  

                                          Plus criminel que Barrabas

                                   Cornu comme les mauvais anges

24                                   Quel Belzébuth es-tu là-bas

                                   Nourri d’immondices et de fange

                                     Nous n’irons pas à tes sabbats

        

                                        Poisson pourri de Salonique

                                   Long collier des sommeils affreux

25                              D’yeux arrachés à coups de pique

                                         Ta mère fit un pet foireux

                                         Et tu naquis de ta colique

           

                                     Bourreau de Podolie Amant

                                           Des ulcères des croûtes

26                                 Groin de cochon cul de jument

                                      Tes richesses garde-les toutes

                                       Pour payer tes médicaments

Qu’en dire, sinon que ça ne fonctionne pas vraiment ?  Ainsi, comparés aux expressions, aux mots et aux images d’insultes et de provocation,  les deux derniers vers font un flop. Comme si Apollinaire, conscient de la vanité du procédé, avait renoncé à chercher une chute efficace. Après pourri, pet, colique, ulcères et croûtes…  médicaments tombe à plat par le sens et la phonétique (après les deux labiales « p » et la dentale « t », la nasale répétée« m » est sans le moindre relief).

Il n’y a pas, ici, d’unité de temps ni d’espace ni surtout d’action/objet entre les personnages/composants de la colère ainsi transférée.

On peut, pour juger de la différence d’effet se référer à la scène fameuse du film La femme du boulanger.  «  Garce, salope, ordure… » telles sont les invectives du boulanger à la chatte Pomponette,  partie, comme son épouse, pour une aventure sans lendemain. Les trois personnages sont dans le même champ et dans le même temps. L’affect, là, est puissant.

Apollinaire a inséré une de ses références culturelles qu’il va quitter sans transition pour reprendre la strophe/refrain…

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