La réjouissance de Serge Klarsfeld

Journal de 18 h 00 de France Culture (09/11/2023) .

« Serge Klarsfeld se réjouit que le RN participe à la manifestation » annonce le journaliste avant de diffuser sa déclaration : « Moi j’essaie de voir l’intérêt général, j’essaie de voir l’intérêt de la communauté juive, l’extrême-droite antisémite je l’ai combattue avec mon épouse, avec les « Fils et filles de déportés juifs de France »*, on a combattu à travers l’Europe au Proche-Orient, et je vois pas dans les électeurs du Front National (sic) un danger particulier. Certes, il reste un résidu d’extrême-droite antisémite en France, mais j’espère que les choses se tasseront de ce côté-là, et par contre, malheureusement, nous avons une extrême-gauche qui a pris le parti aussi bien du Hamas que de la population de Gaza et en qui je vois plus un danger que celui d’une supposée extrême-droite antisémite. Voilà. »

* Le père de S. Klarsfeld fut déporté à Auschwitz où il mourut. Dans le cadre de son travail de recherche sur la Shoah en France et celle des responsables nazis, S. Klarsfeld a créé cette association en 1979.

Cette déclaration est remarquable par une non-pensée  :

– « je ne vois pas dans les électeurs du… FN (!) un danger particulier » – voir dans les électeurs ? alors qu’il s’agit d’une organisation et de son discours nationaliste.

–  « j’espère que les choses se tasseront de ce côté-là [l’antisémitisme]» – espérer en une baguette magique ?

–  « le parti aussi bien du Hamas que de la population de Gaza » – autant dire que ceux, ONG, chefs d’Etat,  qui sont sensibles à ce que vit la population de Gaza, prennent le parti du Hamas.

Cette non-pensée est l’expression du déni – pathétique, compte tenu de ce que sait S. Klarsfeld – qui rappelle celui d’une partie de la population juive allemande dans les années 30 :  ça ne peut pas arriver, c’est impensable. Elle, ne disposait pas de faits qui lui permettent de savoir.

L’expérience nazie a produit des anticorps dans l’esprit humain. En interdisant le discours « habituel » de l’antisémitisme historique, ils ont provoqué la création par l’idéologie d’extrême-droite organisée en forces électoralistes d’autres stratégies et tactiques qui lui permettent de faire de l’immigré le nouveau bouc-émissaire principal,  en laissant croire à ceux qui décident de fermer les yeux « parce que ça ne peut plus arriver et que l’histoire ne se répète pas » qu’il a remplacé le juif qu’elle dit soutenir.

Question à S. Klarsfeld : Combien parmi les Allemands qui votèrent pour le parti nazi jusqu’à lui donner une majorité relative suffisante, combien parmi les militants nazis eux-mêmes, imaginaient possibles une guerre mondiale, des camps d’extermination et des corps d’armée chargés de massacrer des femmes et des enfants ?

Oui. Nous ne sommes plus dans les années 1930. Nous sommes en 2023.

Xi-Jing Ping serre la main de V. Poutine sous le coup d’un mandant d’arrêt international pour une guerre déclenchée arbitrairement, le conflit israélo-palestinien et sa phase actuelle créent des poches internationales de haine, D. Trump, mis en cause pour des délits multiples et graves apparaît comme le possible vainqueur des élections américaines de l’an prochain, tandis que les démocrates seront représentés par un homme sans charisme de 83 ans. En Allemagne le parti d’extrême-droite commence à s’implanter à l’ouest où il remporte des victoires électorales. Il est au pouvoir en Italie. En France, le RN est crédité de plus de 30% d’intentions de vote et les sondages le donnent vainqueur des élections européennes, la droite s’extrémise, le parti présidentiel en perte d’influence n’existe que par la présence politique d’E. Macron,  la gauche, en miettes, est incapable de construire un discours sur le « commun »…

Oui, ce blog est une bouteille à la mer.

La marche contre l’antisémitisme

« Alors que Yaël Braun-Pivet [présidente de l’Assemblée nationale] et Gérard Larcher [président du Sénat] ont assuré qu’ils ne défileraient pas « à côté » de l’extrême droite dans le cortège dimanche, la participation du Rassemblement national et le choix de La France insoumise de s’en tenir à l’écart nourrissent l’embarras. » (A la Une du Monde – 09-11-2023)

Ma contribution :

L’absurde (apparent) révélé par cet événement tient au fait que le FN/RN a été et est considéré comme un parti politique, alors qu’il est l’expression électorale d’une pathologie collective – absence de perspectives, impasse, angoisse – qu’il est trop perturbant de reconnaître parce qu’elle remet en cause le principe du capitalisme, confondu avec ses formes modernes, et qui apparaît désormais sans solution alternative. De même l’étiquette « terrorisme » qui donne l’illusion d’une explication et permet de ne pas regarder ce qui génère les crimes de désespérance (= aucun espoir, rien à perdre sinon, dans le plus grand fracas possible, une vie impossible), autre expression de la même pathologie. Persister dans le déni ne peut conduire qu’au développement de cette pathologie et à la multiplication, sous toutes les formes, des comportements irrationnels.

Ma réponse à la contribution suivante :

« Si j’ai bien compris il y a un soucis avec le CV du passé de certains qui heurterait la sensibilité de la gôche ! OK allons y ! Je pense que M. Faure serait dès lors inspiré de s’expliquer sur la Francisque d’un certain Mitterrand ou M. Roussel sur le bilan globalement positif du Stalinisme selon Marchais !OUPS il sont morts et enterré…Cette marche est faite par ce qui se passe AUJOURD’HUI c’est à dire une lutte contre l’antisémitisme dans nos rues c’est tout et pour cela il faut le soutien de TOUS ! Et savoir QUI est le mieux placé sur la photo n’a strictement aucune importance. »

>> L’antisémitisme n’est pas le fait d’aujourd’hui mais l’expression d’un permanent dont seuls changent l’intensité et les modes d’expression selon les circonstances. Aujourd’hui, se déroule une des phases les plus violentes d’un problème de type existentiel non résolu entre Israël et les Palestiniens, parce qu’il n’a jamais été posé comme tel par les deux parties ni par la communauté internationale. Il y a cinquante ans, le PS et le PC ont proposé ensemble une alternative au système. Elle était perçue alors comme crédible, malgré les problèmes posés par l’histoire des individus et malgré la référence à l’URSS qui était l’expression – même détestée – d’un possible qui n’existe plus. Les sociétés sont orphelines d’une réponse au « commun », une préoccupation constante de l’humanité : d’où, depuis la fin des années 80, la résurgence de l’idéologie de l’extrême-droite et l’émergence au niveau international de ce qu’on appelle « terrorisme », expressions l’une et l’autre pathologiques de la désespérance.

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Deux ajouts :

– dans ce contexte d’affrontement entre Israël et le Hamas,  la marche contre l’antisémitisme pourra difficilement être déconnectée d’un soutien plus ou moins implicite à Israël.

–  Le FN/RN a toujours eu un comportement ambigu à l’égard d’Israël et de l’antisémitisme.

« Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé, je n’ai pas pu moi-même en voir, je n’ai pas étudié spécialement la question, mais je dirais que c’est un point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale. » (J-M Le Pen, – 13/09/1987 – qui sera condamné pour ces propos, le 23/05/90 par le tribunal de Nanterre)

Invité du journal de 12 h 30 de France Culture (09/11/2023), Jonathan Hayoun, réalisateur, essayiste, rappelait qu’en 1986, dans Tribune juive,  J-M Le Pen qui fondera le « Cercle national des français juifs » (une coquille vide, dit J. Hayoun) déclarait : « J’aurais beaucoup aimé participer à un congrès de parachutistes israéliens. ».

Un hiver en Bretagne (34)

Plus je parlais avec Maëlie, plus je la regardais, et plus s’installait l’impression de rencontrer non seulement quelqu’un, mais quelque chose.

– Qu’y-a-t-il, Adrien ? demanda-t-elle, intriguée par mon silence.

Je lui fis part de cette impression.

– Quelque chose ? reprit-elle.

– Oui, et je ne sais pas quoi.

Elle me fixait avec une perplexité souriante.

–  Qu’est-ce qui vous frappe quand vous me regardez ?

– Vos mains et votre jupe.

Elle examina ses mains ouvertes avant de jeter un coup d’œil sur ses jambes découvertes.

– Les mains, je ne vois pas.  La jupe… Direz-vous que c’est la jupe sur laquelle je ne tire pas puisque je l’ai choisie courte ?

– Oui.

– Et vous en pensez quoi ?

– Vous faites allusion à la question de la provocation ?

Elle pointa des index agités sur sa jupe.

– Plus que ça ! A l’incitation au viol ! Si une femme met une minijupe, c’est pour exciter les hommes. Donc qu’elle ne vienne pas se plaindre si elle est agressée ! Elle l’a bien cherché ! – Elle fit un geste d’apaisement – Que dites-vous de ce discours ?

– Il me rappelle deux films. D’abord, celui d’Otto Preminger Anatomy of a Murder,  Autopsie d’un meurtre : il raconte le procès d’un militaire qui a tué un homme parce qu’il a violé sa femme. L’avocat de l’accusation développe cet argumentaire de l’incitation provocante jusqu’à demander à la femme si elle portait une culotte quand elle s’est rendue dans le bar où elle a rencontré l’homme.  

– Je ne l’ai pas vu. Et l’autre ?

The Accused, Les Accusés, de Jonathan Kaplan. Une jeune femme est violée dans l’arrière-salle d’un bar par trois hommes avec les encouragements d’autres clients.

– Celui-là, je l’ai vu. La jeune fille sera accusée d’avoir été provocante parce qu’elle a une minijupe et qu’elle danse. La scène du viol est impressionnante et les réactions des hommes impliqués sidérantes. Au fond, ils n’ont rien fait que répondre à une demande. Bref, rien que de très normal. Comment l’homme que vous êtes explique ça ?

– Je dirai qu’il faut chercher du côté des présupposés d’une loi plus ou moins explicitement « naturelle » – je mets des guillemets –, la loi du prédateur et de la proie : toute femelle est par définition une proie potentielle du mâle-prédateur, c’est dans la nature des choses. Il est donc dans la nature féminine d’attirer, dans la nature masculine d’être tenté de sauter sur la femme, et, sauf à se mettre en danger, elle doit donc conformer et adapter son comportement et son vêtement à cette loi.   

– C’est l’argument de ceux qui veulent l’enfermer dans la burqa pour pouvoir être les seuls à voir ce qu’il y a dessous.

– L’équivalent de l’isolement imposé par Arnolphe à Agnès dans L’Ecole des femmes, de Molière.  

–  « Le petit chat est mort », c’est dans cette pièce ?

– Oui, c’est ce que répond Agnès à Arnolphe qui lui demande des nouvelles.

Elle rit.

– Vous croyez qu’au 17ème siècle,  la chatte avait le sens sexuel qu’il a aujourd’hui ?

– Je vais vous dire ça.

Je pris mon portable, ouvrit « dictionnaire de Furetière » et tapai « chatte » en expliquant ce que je faisais et en précisant que le dictionnaire avait été publié en 1690.

– Je ne vois rien à chatte… En revanche, pour chat, il y a ceci : « On dit, qu’une fille a laissé aller le chat au fromage, pour dire, qu’elle a succombé à quelque tentation amoureuse ». Vous pensiez à quoi ?

– Molière aurait pu laisser entendre par antiphrase « la chatte, elle, n’est pas morte ». – Elle eut un petit rire – Mais ça n’a pas l’air possible.

– Je crains que non. Pour en revenir au problème posé dans les deux films,  le problème essentiel est celui de l’expression de la différence biologique entre le mâle et la femelle.  La difficulté est dans la lecture des signes.  Que dites-vous en mettant une minijupe qui met vos jambes à nu ? Que dites-vous avec un pantalon ?

– Aujourd’hui, j’ai choisi une minijupe, demain, je peux choisir d’enfiler un pantalon. Je serai la même femme.

– Deux discours différents relativement à des situations différentes ?

Elle balança lentement la tête.

–  Je pose ma question autrement : est-ce que vous mettriez cette jupe au restaurant ?

– Non. De la même façon que je ne parle pas aux clients comme je vous parle.

– Mais vous pourriez être ici en pantalon.

– Bien sûr.

– Alors, que dites-vous, ici, en découvrant vos jambes et, là-bas, en ne les découvrant pas ?

Elle baissa son regard pour accompagner le doigt qui suivit la ligne d’une jambe jusqu’à la limite de la jupe. Elle ferma les yeux un instant.

– Au restaurant, je n’ai pas envie de mobiliser l’attention pour autre chose que ce pour quoi viennent les clients.

– Vous pensez que c’est l’érotisme que vous évacuez ?

Nouveau balancement de tête.

– Si c’était le cas, cela voudrait dire que je le sollicite ici.

– Et ?

– Je ne dirai pas que je sollicite quelque chose… Je ne voudrais pas tomber dans le pathos, mais je dirais que ma jupe et ce qu’elle dévoile vous disent que je suis heureuse de pouvoir vivre en présence d’un homme ma condition de femme sans me sentir une proie. Pour être plus précise, et ça concerne la dimension biologique que vous évoquiez, ma condition de femelle, c’est essentiellement le lieu vers quoi conduisent mes jambes. Le lieu énigmatique qui reçoit. Le réceptacle et son mystère. Les jambes de l’homme, elles, conduisent vers une évidence. C’est leur musculation qui peut être intéressante. Celles de la femme, ce serait plutôt leur longueur. L’équivalent du suspense. Non ?

Son interrogation fut ponctuée d’un geste des mains, ouvertes. Je les désignai.

– Elles complètent ce que vous venez de dire.

– Comment ça ?

– Le part du masculin.

Elle les regarda comme si elle les découvrait. Des mains larges, dont les doigts aux ongles courts et brillants indiquaient une combinaison d’élégance et de force.

Elle releva les yeux.

– Vous voulez dire ?

– Le quelque chose dont je parlais tout à l’heure, vous vous rappelez ?

Elle acquiesça.

– C’est peut-être bien l’harmonie du féminin et du masculin à laquelle vous êtes parvenue, et qui est l’expression au plus haut point de… vous savez de quoi ?

Elle secoua la tête.

– De la liberté.

Elle ouvrit grand la bouche avant d’émettre un – Waouh ! qui précéda un rire lumineux.

Elle déplia ses jambes, se pencha pour poser son verre et prendre la bouteille qu’elle inspecta.

– Il ne reste pas grand-chose, constata-t-elle avec une moue mi-figue mi-raisin. Le sumposion va perdre son essence.

– J’ai apporté quelques bouteilles de chez moi.

Elle émit un petit bruit de gorge.

– Mais encore ?

– Je cherche ce qui pourrait suivre le Pontet Canet, donc de très différent… Un rouge d’Ottrott, qu’en dite-vous ?

– Ah oui ! Très bonne idée ! Vous avez ça ?

– J’ai un petit assortiment dans le garage.

Je me levai tandis que Maëlie répartissait le reste de bordeaux.

(à suivre)

IVG et Constitution

« Emmanuel Macron a annoncé vouloir inscrire la « liberté » des femmes à recourir à une interruption volontaire de grossesse dans la Constitution française d’ici au premier trimestre 2024. » (Le Monde du 01/11/2023)

Ma contribution :

Cette proposition est inadéquate et insuffisante : inadéquate, en ce sens qu’une IVG – quand elle n’est pas thérapeutique –  est la réponse à un échec (contraception) et qu’elle est une destruction, ce qui n’est pas cohérent relativement à la nature de ce qui « constitue » ; insuffisante, en ce sens qu’elle devrait s’inscrire dans « le droit de disposer de soi », ce qui implique le droit de disposer de son corps et de sa vie ainsi que de l’assistance à l’exercice de ce droit positif qui recouvre à la fois l’IVG et l’aide à mourir, entre autres. Ce qui fait obstacle à la reconnaissance de ce droit est la croyance ancienne, enfouie, plus ou moins explicite aujourd’hui,  que sa vie n’appartient pas à l’individu mais à Dieu. 

Réponse de « Irréaliste »

« Droit à disposer de soi ? En l’occurrence ici il s’agit de disposer d’une vie à venir ou déjà reconnue. Les dates autorisées d’IVG varient selon les pays. Preuve que cette notion de début de vie est encore floue. Dans beaucoup de cas, l’IVG témoigne d’un échec . Quant à la faculté des femmes de disposer de leur corps , je suis pour dans la limite du respect d’ autrui. L ‘avortement confort (on ne veut pas d’enfant immédiatement mais plus tard) existe. Il n’a pas à être gravé dans la constitution. »

Ma réponse :

Qui décide de ce qu’est une vie sociale – c’est bien de cela qu’il s’agit – sinon l’homme et de manière forcément contingente ? L’embryon et le fœtus sont vivants, comme sont vivants les spermatozoïdes et l’ovule dont la contraception vise à interdire la rencontre. Les anti-IVG invoquant les battements de cœur du fœtus utilisent donc un argument erroné, comme le serait celui qui, au même motif, refuserait une transplantation. Est-ce que j’ai le droit ou non de disposer librement (ce qui implique un savoir enseigné) de qui je suis – mon corps et mon esprit ?  Telle est la question essentielle. Le reste n’est qu’adaptations.

Hamas = Nazis ? 7 octobre = Holocauste ?

Ianiv Ickzkovits est un écrivain israélien dont est publiée une tribune dans Le Monde daté du 01/11/2023. Le chapeau de l’article précise : « Il avait refusé de servir comme soldat dans les territoires occupés en 2002 et avait purgé une peine de prison militaire. Il explique que la nature des attentats du 7 octobre fait qu’il a aujourd’hui demandé à rejoindre les forces de combat. »

Quelques extraits :

« La journée du 7 octobre a changé Israël. Elle l’a changé en profondeur en lui infligeant une douleur que nous pensions ne plus jamais connaître. Une douleur dont nos grands-parents et leurs grands-parents parlaient. [Il évoque les souvenirs des pogroms et de l’Holocauste] (… ) Personne ne pensait que nous allions la revivre dans notre chair. Personne ne croyait qu’un jour notre post-traumatisme redeviendrait traumatisme. » [Il rappelle ensuite son refus de servir en 2002] (…) « Aujourd’hui, je suis toujours convaincu que l’occupation israélienne est immorale, et que les extrémistes israéliens veulent anéantir toute possibilité de réconciliation. » (…)  [Après avoir pointé les responsabilités politiques de la droite et de la gauche israéliennes,  il explique ce qui l’a décidé à rejoindre l’armée] « Eh bien, à mon avis, Ce qui s’est passé le 7 octobre,  c’est qu’une organisation terroriste qui contrôle la force de vie de millions d’habitants de la bande de Gaza, a envoyé des milliers de terroristes assassiner, massacrer, violer, brûler de civils innocents. »

Moi, qui ne peux voir les documentaires ou les films sur l’abomination nazie et ne peux penser aux pogroms ou à l’Holocauste sans l’envie de hurler, qui ne peux lire sans la plus grande émotion ce qu’il dit de la souffrance et de la douleur de ceux qui ont réchappé à l’indicible horreur,  je ne suis pas d’accord avec le point de vue qu’il propose.

Je ne suis pas d’accord avec « l’occupation israélienne est immorale » ni avec « ce qui s’est passé le 7 octobre est sans lien avec l’occupation ni même avec le conflit israélo-palestinien sur les territoires. »

Est immoral ce qui est contraire aux principes d’une morale qui définit ce qui est bien et ce qui est mal. Mais qui donne les définitions, sinon la nation et ceux qu’elle élit pour la diriger ? Et comment dire qu’une nation et ses dirigeants décident d’instaurer le mal en tant que principe de gouvernement ?

Ce qu’il dit du 7 octobre et l’analogie avec le nazisme ne résistent pas à ce simple constat : le Hamas n’est pas, par rapport à l’Etat d’Israël, dans la position de domination et de force matérielles et militaires qui était celle des nazis par rapport aux juifs arrêtés, déportés et assassinés, mais en position de faiblesse.

Les hommes envoyés pour tuer, aussi bien que ceux qui les ont envoyés, tous savaient que le massacre ne pouvait en aucune manière être une phase, une étape de la destruction d’Israël que revendique la charte du Hamas, mais qu’il aurait forcément pour conséquence, vu la dissymétrie des forces, une réponse plus dévastatrice que l’attaque elle-même.

Ce massacre sans bénéfice possible en regard des objectifs et la politique de colonisation et d’humiliation – chacun à son niveau de brutalité et de violence – sont des expressions de la problématique de l’existence que ne parviennent pas à construire de manière adéquate pour eux-mêmes et entre eux, les Israéliens et les Palestiniens.

Il n’est donc pas cohérent de dissocier ces massacres – des crimes de désespérance – du long processus d’in-cohabitation entre les uns et les autres.

La riposte israélienne, par son ampleur de destruction indifférenciée, est en train de pervertir l’empathie pour les personnes massacrées et de nourrir l’antisémitisme qui sert toujours et encore d’exutoire au désarroi planétaire,  désormais existentiel, lui aussi.

Une question pour finir : est-ce que la prise d’otages était un objectif planifié, ou bien a-t-elle été une opportunité favorisée par l’absence de défense des sites attaqués, les forces israéliennes étant positionnées en Cisjordanie pour protéger les colons ?

Dialogue

Les contributions autorisées par Le Monde offrent l’occasion du dialogue.  En voici un avec « Steinbeck » (non, pas John) à propos d’un article publié le 28/10/2023 avec ce chapeau  « Entre le consumérisme qui nous propose un monde « sur mesure » et le sentiment qu’il n’y a plus de destin politique commun, le repli sur soi est général. Est-ce « la fin de l’autre ? », s’interroge, dans un entretien au « Monde », Vincent Cocquebert . »

Ma contribution :

Pour intéressante qu’elle soit, l’analyse se limite aux symptômes et ignore la question corollaire du constat qu’il n’y a plus vraiment de « destin commun », auquel il faut ajouter la fin de la croyance au paradis de l’au-delà. Cette question, essentielle, concerne la nature du « commun » dont l’implosion soviétique (expérimentation à valeur historique du paradis d’ici-bas des lendemains qui chantent) a montré qu’elle ne se réduit pas au partage de l’objet : le capitalisme est déterminé par l’équation être = avoir + et il n’est pas réductible aux formes qu’il a prises depuis le 18ème siècle. Autrement dit, quelle est la spécificité de l’espèce humaine qui conduit à cet investissement dans l’objet et à construire ces deux paradis dont l’effondrement produit, avec le repli individuel et collectif, la désespérance exprimée par ce qu’on appelle « terrorisme », et le succès électoral du populisme et de l’idéologie d’extrême-droite ?

Réponse de « Steinbeck « :

J´aime bien votre texte. Puis-je le poursuivre? Dans les sociétés traditionnelles, l´avoir n´a pas de sens puisque l´histoire n´existe pas, et que le temps est perçu de façon cyclique. Rien ne sert d´amasser puisque la vie est un éternel recommencement. Les modernes sont orientés dans l´espace temps. Deux dimensions quantifiables susceptibles d´appropriation. La promesse religieuse de l’au delà tente de faire renoncer au contingent. « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume de Dieu ». Puis le communisme a pris le relais. Mais l´Occident a abjuré sa foi en l´un et l´autre. Il ne reste que le moi, la multitude des moi. Dès lors, comment faire « commun »? A suivre…

Ma réponse :

Merci. « Faire commun » ou identifier le « commun » ? « Faire » évoque une fabrication alors qu’ « identifier » invite à l’analyse. Qu’est-ce qui singularise l’espèce humaine sinon le type de conscience qu’elle a de la mort ? Un double discours : celui, permanent, de la biologie (propre au vivant) et celui de la pensée, propre à l’homme, qui se fait entendre dès l’âge de 3 ou 4 ans. La connaissance de ce double discours est la seule qui soit exclue de l’apprentissage scolaire. On enseigne tout, plus ou moins bien, à l’école, sauf la mort telle qu’elle est (le cadavre). De là, le transfert d’immortalité dans l’objet (plus j’ai, moins je meurs), la nature du rapport production/consommation, le développement de l’angoisse et des peurs associées, et sans doute le verbe croire. Que se passerait-il si on décidait de l’inscrire dans les programmes ?

 Le dialogue continue via la réponse de « Steinbeck » à cette contribution de « Benoittttt » (sic) : « Article intéressant mais certains exemples sont caricaturaux. « les boîtes de nuit se vident » certes, mais les festivals, les warehouse sont pleines. Aucune génération n’a autant dansé que les Millenials. »

La réponse de « Steinbeck »

« Votre remarque est intéressante mais pas contradictoire avec l´article. La boîte de nuit reste un lieu de rencontre et de drague, où l´autre a encore sa place. Dans la rave party, l´individu n´existe plus il est noyé dans la masse et les pulsations. Dans un festival, tout le monde regarde dans la même direction, et fait la même chose. Peu de place pour l´autre et sa différence. Il semblerait bien qu´aujourd’hui l´altérité intrinsèque du sujet soit totalement rejetée. Et totalement se décline en « totalitaire »: je veux-j´ordonne. La bipolarité de nos relations suit des lignes de clivage irréductibles. Le « en même temps » est la tentative avortée de réconcilier les parties de nous-mêmes. En témoigne les débats à l’Assemblée nationale. Quand l´autre est reconnu, soit c’est l´indifférence soit la détestation. Il n´est jamais reconnu comme une part de nous-mêmes. C´est le drame du conflit Israélo-palestinien. L´impossibilité de se reconnaître l´un l’autre. Juste des idées matinales… »

Ma réponse à « Steinbeck » :

« Il semblerait bien qu´aujourd’hui l´altérité intrinsèque du sujet soit totalement rejetée. », dites-vous.  Pourquoi « aujourd’hui » ? Est-ce que les guerres dites de religion, le racisme, la xénophobie ne sont pas intemporels ? Le « Comment peut-on être persan ? » de Montesquieu signifie la difficulté à reconnaître l’autre dans une différence (ici apparente) perçue telle, qu’elle met en danger sa propre existence. Et pourquoi la met-elle en danger sinon parce qu’elle rappelle la contingence de l’être et de la vie individuelle, autrement dit parce qu’elle révèle, comme un miroir, la vanité de tous les discours (ceux du « croire » notamment) chargés de convaincre le sujet de son immortalité ? Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus d’utopie politique ou métaphysique d’alternative au système et de son investissement dans l’objet, ce qui a pour effet de rendre plus insupportable encore ce que renvoie la figure de l’autre et de relancer la recherche du bouc-émissaire.

Et sa réponse :

« Puis je vous indiquer un texte qui ne cesse de me turlupiner ? « Le stade du miroir » de Jacques Lacan, et qui fait écho à ce que vous écrivez. Je serais bien incapable de vous le résumer tellement le texte est riche et complexe. Disons qu´il relève d’eux propriétés constitutives à la formation du moi: sa division et son aliénation originelles. Or ce que semble être le credo de notre époque, c’est la réduction de l´une et de l´autre. Le culte du moi s´accompagne d´une projection univoque sur les êtres et les choses. C’est le moi idéal. « Je me marie avec moi-même. » Voir l´article de Valérie. Ou encore le selfie. La deuxième idée que vous soulevez, est la perte du « commun » ou des utopies politiques. C´est l´Idéal du moi. Instance exaltante qui pousse vers l’autre et la réalisation du désir. Notre époque est en panne, c´est la débandade! Heureusement nous avons encore ici l´ambition de nous comprendre. Cordialement. »

Chacun ayant atteint le quota fixé par le journal, le dialogue s’arrête ici.

« Terrorisme »

L’attaque du 7 octobre menée par le Hamas contre Israël est systématiquement qualifiée de terroriste.

J’ai souvent expliqué ici en quoi terrorisme/terroriste était une étiquette qui exclut l’analyse : elle colle sur des actes et des personnes une signification qui n’est pas revendiquée comme telle par les acteurs, mais qui est celle projetée par les colleurs d’étiquette.

En d’autres termes, j’appelle terrorisme un acte qui me terrorise en ce sens que je serais terrorisé d’être celui qui l’accomplit. De là, le qualificatif « inhumain » appliqué à un acte criminel, bien que, de toutes les espèces vivantes, l’homme soit le seul capable de l’accomplir, et « crime contre l’humanité » pour désigner un acte qui est en réalité le crime le plus emblématique « de » l’humanité.

Répandre la terreur, tel est l’objectif prêté à celui qui commet un acte dit terroriste… et qu’il ne répand pas : s’il provoque, entre autres, la sidération, il ne conduit pas à vivre dans la terreur : le moment passé, la vie reprend et continue comme avant.

Il en va tout autrement de la terreur d’Etat institutionnalisée par un pouvoir dictatorial, totalitaire, qui a pour but et pour effet d’être terrorisante, donc de contraindre à vivre dans la peur quotidienne de l’arrestation, de l’incarcération, de la torture, de la mort. 

Et pourtant, un Etat qui institutionnaliste la terreur n’est pas appelé terroriste. Autrement dit, terrorisme est utilisé pour des actes de groupes ou d’individus qui ne répandent pas la terreur, et non utilisé pour la terreur d’Etat qui, elle, la répand. Ainsi, ceux qui luttaient contre le nazisme et l’occupant étaient appelés terroristes par les nazis et le gouvernement de Vichy, mais pas par la France Libre installée à Londres qui les reconnaissait comme résistants, s’employait à les organiser et leur envoyait des armes.

L’action du Hamas peut-elle être qualifiée de résistance comme le dit une députée de la France Insoumise qui refuse de qualifier de terroriste ce mouvement ?

Résistance suppose une situation d’occupation, d’oppression. Avant le 7 octobre, s’il y a un territoire palestinien occupé par Israël, c’est celui de la Cisjordanie dont l’administration palestinienne est assurée non par le Hamas mais par l’Autorité Palestinienne… en conflit avec le Hamas qui administre la bande de Gaza, non occupée mais soumise à un blocus.

Par-delà le conflit entre l’ Autorité Palestinienne et le Hamas, et par-delà les frontières locales et internationales, les Palestiniens – dont le Hezbollah implanté dans le sud Liban près de la frontière nord d’Israël – sont partagés entre l’une et l’autre.

A l’origine de cet imbroglio, les paramètres de violence qui ont été ceux de la création de l’Etat d’Israël et l’enchaînement consécutif des actions/réactions qui se suivent et se nourrissent depuis quatre-vingts ans.

Créé en 1987, le Hamas qui se définit comme un mouvement de résistance islamiste (c’est le sens du mot Hamas) est reconnu comme tel par les Palestiniens qui le soutiennent. Il se réclame d’une charte (publiée en 1988) islamiste radicale, théocratique, totalitaire, antisémite et qui a pour objectif la suppression d’Israël (même si les ajouts de 2017 apportent des nuances par ailleurs très discutées).

Est-ce que reconnaître le statut qu’il revendique (la résistance) revient à approuver sa charte ?

Autrement dit, est-ce que la résistance est définie par les objectifs de la lutte ou par la situation objective ?

Les objectifs des résistants français des années 40 n’étaient pas les mêmes selon qu’ils étaient de droite, d’extrême-droite, de gauche, d’extrême-gauche, anarchistes, athées, croyants, voire antisémites.

Ce qui les constituait en tant que résistants n’était donc pas les objectifs, mais la situation objective, à savoir l’occupation du territoire qu’ils étaient d’accord pour libérer.

Ceux qui leur refusaient ce qualificatif et les nommaient terroristes étaient les nazis et leurs soutiens, ceux qui le leur reconnaissaient était les ennemis des nazis et dont les objectifs pouvaient également être différents (USA/URSS).

Ce qui – outre la charte – complique la problématique « résistance » pour le Hamas est le contenu de l’attaque du 7 octobre, en particulier les crimes de tous ordres commis dans des conditions d’abomination contre des civils (dont des femmes, de enfants, des personnes âgées), et la prise d’otages – la question ne se poserait pas si les attaquants s’en étaient pris aux seuls militaires israéliens.

Ce qui ressort d’enregistrements audio-vidéo retrouvés sur les corps des Palestiniens équipés de caméras et tués pendant l’attaque, c’est la haine des juifs et le besoin compulsif d’en tuer le plus possible. Dans une tribune publiée dans Le Monde du 26/10/023, Raphaël Glucksmann (député européen – du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates – qui refuse au Hamas le statut de résistants et le qualifie de terroriste), rapporte les propos d’un attaquant du Hamas téléphonant à son père « Tu serais fier de moi, j’ai tué dix juifs ! Dix ! »

Et il introduit la citation par cette réflexion : « Le résistant peut être amené à tuer, mais il le fait à contre-cœur, alors que le terroriste jouit de son crime (…) »

Compte-tenu des conditions dans lesquelles peuvent et doivent être ouverts sinon brisés les verrous d’interdiction de tuer, je ne suis pas certain que la résistance ait été et soit toujours antinomique de cette jouissance. Dans un processus analogue à l’application de « terrorisme », Raphaël Glusksmann projette dans la psychologie du résistant type ses propres critères en s’imaginant dans une situation fictive de résistance.

Je préfère de loin la tribune de Sophie Bessis – politiste et historienne – publiée dans Le Monde du 25/10/2023, dans laquelle elle souligne l’importance de comprendre que l’extrémisme – en l’occurrence le Hamas – naît et se développe quand le colonisateur refuse de négocier avec les responsables des luttes de libération et qu’il favorise directement ou non ce qu’on appellera ensuite le terrorisme.

La polémique « résistance » ou « terrorisme » pour le Hamas est vaine en ce sens qu’elle occulte l’essentiel, à savoir la coresponsabilité objective des Israéliens, des Palestiniens et de leurs soutiens respectifs, dont le déni alimente les exactions et les crimes des uns et des autres qui servent ensuite à alimenter les passions de tous ordres et ainsi de suite.

Les bombardements alliés qui ont pratiquement détruit Dresde en février 1945 en tuant des dizaines de milliers de civils – les nazis s’en servirent comme argument de propagande – et la bombe lancée sur Hiroshima en août de la même année, sont perçus comme quel type d’actes – pour m’en tenir à la seule situation physique – selon que l’on est au sol ou dans les avions ?

La proposition d’E. Macron d’élargir au Hamas la lutte contre Daesh est irresponsable : elle ne peut qu’exacerber la rancœur et la haine des Palestiniens de Cisjordanie soumis à l’occupation d’Israël qui décide unilatéralement de leur droit à travailler et à se déplacer, et qui, en violation des résolutions de l’ONU, continue à chasser les habitants palestiniens pour implanter des colonies.

Cet Etat israélien gouverné par une alliance de droite, d’extrême-droite et d’extrémistes religieux, n’est jamais qualifié de terroriste, et le « droit de se défendre » contre le terrorisme, proclamé par les chefs d’Etat occidentaux qui viennent serrer la main de B. Netanyahou dont on connaît son respect du droit et de l’indépendance de la justice, lui confère le statut de résistant.

Cette perversion des dits et des non-dits est la mèche allumée d’une bombe à retardement.

L’invraisemblable et vrai V. Poutine à Pékin

Mercredi 18/10/20233, le journal d’Arte (19 h 45) diffusa une séquence où l’on voit V. Poutine – invité par Xi Jinping avec de nombreux chefs d’Etat pour le forum des « Nouvelles routes de la soie » – exprimer gravement et tristesse sa compassion pour les habitants de Gaza victimes des bombardements et souhaiter avec de l’émotion dans la voix la fin des hostilités entre Israël et les Palestiniens.

Comme si ce V. Poutine désolé et compatissant mis au premier plan par la Chine, était un V. Poutine autre que celui qui bombarde et désole l’Ukraine depuis plus d’un an et demi et qui est sous le coup d’un mandat d’arrêt international, émis par une Cour Pénale dont l’internationalité s’arrête aux frontières de la Russie, de la Chine… et des Etats-Unis.

Cette image du double est significative de la double dichotomie du monde actuel où s’affrontent deux types de discours antagonistes sous-tendus désormais par des forces économiques et militaires analogues.

La première oppose l’union économique de l’est (Russie, Chine) et du sud (Afrique – soutenue par l’une et l’autre) d’une part, du centre-Europe et de l’ouest (USA) d’autre part, pour des raisons essentiellement liées à l’histoire coloniale (occupations territoriales et économie).

La seconde concerne les pays du centre-Europe et de l’ouest (USA) dans lesquels le capitalisme est désormais perçu sans une solution de rechange qui puisse jouer le rôle de faire-valoir, et où le désarroi, augmenté du problème climatique et de la crise migratoire, conduit au repli et au nationalisme : même si des coalitions plus ou moins sociales-démocrates peuvent faire illusion (notamment en Pologne), les partis de droite et d’extrême-droite deviennent peu à peu des expressions électorales   majoritaires, pour l’instant relativement, (Italie, Israël, Hongrie, pays nordiques, France… et Allemagne).

La gauche  qui ne comprend pas ou ne se résout pas à admettre que le capitalisme n’est pas réductible aux formes qu’il a prises depuis la fin du 18ème siècle n’a plus de discours audible du « commun ».

Ce qu’on appelle « terrorisme islamique » – en réalité, depuis le fiasco de l’expérience soviétique, des crimes de désespérance, signes du désarroi planétaire (sociétés et individus : cf. les derniers assassinats en France et en Belgique) lié à l’absence d’alternative au système incarné par les puissances occidentales – se manifeste sous des formes militaro-politiques (Hezbollah, Hamas) dans la situation explosive du Moyen-Orient (Liban, Syrie, Iran, Israël – Autorité palestinienne/Hamas) et contribue à creuser les dichotomies.

V. Poutine entouré de cent quarante chefs d’Etat ou de leurs représentants, apparaissant comme un chef d’Etat « normal », signifie la faiblesse et l’obsolescence du discours capitaliste normatif (D. Trump en est un exemple paradoxal) orphelin du discours contradictoire du « commun ».

L’hôpital de Gaza

Près de cinq cents personnes sont mortes dans l’explosion de l’hôpital Al-Ahli de Gaza.

Israël et le Hamas s’accusent mutuellement de ce massacre.

La polémique est à la hauteur de l’horreur que suscite l’événement.

Peu importe que ce soit l’un ou l’autre, sauf à dire que l’un ou l’autre ont volontairement visé l’hôpital.

Qui dira aux deux parties qu’elles sont coresponsables de cette explosion, comme elles le sont de toutes les autres ?

De ce point de vue, la déclaration de Joe Biden, reprenant celle d’Israël, est irresponsable.

Les cailloux que nous avons jetés dans l’eau…

Ce mardi 17 octobre 2023, dans le cours des Matins de France Culture, la journaliste Marguerite Catton, recevait Anne Abeillé, linguiste, professeur à l’université de Paris, cosignataire d’une tribune publiée dans Le Monde (16/10/2023), intitulée « Pourquoi il est urgent de mettre à jour notre orthographe », selon laquelle trop de temps est employé pour apprendre aux enfants des règles ou des exceptions de règles désormais obsolètes. Elle propose donc des simplifications, comme la suppression de l’accord du participe passé conjugué avec « avoir » ou encore la généralisation du -s pour le pluriel des noms en -ou.

L’argument est le suivant : « 20% des élèves maîtrisent cet accord du participe passé quand ils arrivent en 6ème.. L’enseigner est une perte de temps. »

Dans l’esprit des signataires, l’absence de maîtrise signifie que la règle est artificielle, ou trop compliquée, ou les deux, donc qu’il faut la supprimer.

Marguerite Catton propose alors à Anne Abeillé la phrase suivante ; « Le voisin de ma cousine que j’ai rencontré (e) » et souligne que l’accord apporte une information.  En effet, rencontré désigne le voisin, et rencontrée ma cousine.

Que répond A. Abeillé ? «  Oui, mais comment vous faites à l’oral ? »

Réponse sidérante dans la bouche d’un professeur, qui implique que la manière dont on parle doit servir de critère pour l’écriture.

M. Catton : On sait bien qu’il y a une différence entre l’écrit et l’oral, l’écrit est plus précis, l’oral est plus rapide »

A. Abeillé : « Oui, mais à l’oral on se comprend (…) et elle ajoute, à propos de l’exemple pris par M. Catton : « C’est vraiment un cas particulier qu’on rencontre jamais. »

La journaliste manque alors de répartie, ce qui peut se comprendre, vu le rythme et le degré passionnel de l’échange : quand A. Abeillé dit « C’est vraiment un cas particulier qu’on rencontre jamais », elle commet une incorrection (=> qu’on ne rencontre jamais). Une incorrection qui passe à l’oral mais qui ne passe pas à l’écrit.

Il faudrait donc lui demander si elle préconise la suppression de la négation à l’écrit pour la raison qui justifie la suppression de la règle d’accord du participe passé dont elle rappelle qu’elle a été introduite au 16ème siècle et dit qu’elle « ne fait pas appel à l’intelligence » en s’appuyant sur l’exemple : « Je les ai portés, j’en ai porté. »

Ce discours est sous-tendu par l’injonction « il faut évoluer ».

Le problème est que l’argument de l’intelligence est faux. La règle de l’accord du participe passé signifie une information :

J’ai mangé une part du gâteau : au moment où je lis « mangé », j’en ignore l’objet (le contenu)

La part du gâteau que j’ai mangée était minuscule : au moment où je lis « mangé », je le connais (part). => mangée

Cette partie du gâteau que j’ai mangé était trop sucrée : l’objet n’est pas la partie mais le gâteau (que j’ai mangé en entier) => mangé.

A l’oral, il faudra nécessairement que celui qui parle précise quel est l’objet.

Quant à « J’en ai porté » il suffit d’expliquer que « en » est un neutre, ni masculin, ni féminin, ni singulier, ni pluriel.

Prétendre, pour la supprimer, que cette règle ne fait pas appel à l’intelligence est significatif de l’esquive d’un problème.

L’objet réel visé par cette tribune est ce que j’appelle le « discours global d’enseignement » (en particulier celui de la grammaire – cf. articles « Orthographe et grammaire » 8 et 9/12/2022 – et « La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs 28/03 => 17/04/2023) dont je pense qu’il est obsolète et inaudible, un problème que les signataires abordent par la fuite en avant.

S’il est vrai que le -x du pluriel de quelques noms est à l’origine une erreur d’écriture, il n’en reste pas moins que « bijoux, cailloux, choux, genoux, hiboux, joujoux, poux » fait partie de nos comptines d’enfance et qu’il n’est peut-être pas sans intérêt d’expliquer comment une erreur finit par ne plus être perçue comme telle, d’autant que la mémorisation des 7 noms ne demande pas un effort plus important que celle de « mais ou et donc or ni car ».

Enfin, à l’objection ironique d’A. Abeillé « S’il faut apprendre le latin pour écrire le français ! » répond la suggestion de M. Catton : « On pourrait militer pour l’enseignement du latin. ».

Enseigner les bases de la langue en rappelant qu’elle est une création de l’homme et qu’elle a, comme lui, des imperfections, des bizarreries, des exceptions à la règle générale,  est une hypothèse qui parie sur l’intelligence.