Trump et l’Ukraine

Le traité de « paix » imposé par Trump et Poutine à l’Ukraine – avec ultimatum à la clé – est une autre expression de la mort du discours, en ce sens qu’il fait de l’Ukraine le coupable et renverse donc le rapport de causalité, comme si la pluie tombait parce que le sol est mouillé.

La mort du discours, c’est le remplacement du rapport entre la parole dite et le réel par l’identification du réel à l’orateur qui peut donc dire n’importe quoi sans crainte d’être contredit puisqu’il est par définition incontestable – comme Dieu : en particulier, selon le discours premier de Poutine, l’Ukraine est un régime fasciste qui menace la Russie. Depuis le début de son mandat Trump dit la même chose dans son propre langage (cf. la séance d’humiliation de V Zelensky dans le bureau ovale).

Depuis sa seconde élection, s’est installé le « je ne veux pas savoir que Trump = Poutine » de V. Zelensky et des dirigeants européens. Ou « je fais comme si je ne voulais pas savoir », ce qui revient au même en ce sens qu’il n’y a pas de discours politique, notamment européen, qui dit en quoi Trump et Poutine sont des expressions analogues de la mort du discours – certains psychologistes politiques « expliqueront » par la « naïveté » du président ukrainien et des dirigeants européens.

Cette décision de ne pas dire est grave parce qu’elle signifie la validation de cette mort du discours dont elle est elle-même une expression.

De ce point de vue, V. Zelensky et les pays européens sont coresponsables, et l’argument du « on ne pouvait pas, alors, se priver de l’aide des USA » révèle désormais sa vanité : la situation que l’Ukraine doit accepter aujourd’hui est pire que celle qu’elle connaissait quand Trump a été élu.

Il y a, dans ce déni, le mythe de l’Amérique réduite aux Etats-Unis (cf. Make America Great Again), eux-mêmes réduits à l’image de la statue de La Liberté, sans précision de contenu. Il y a, surtout, le problème que pose l’élection démocratique, autrement dit de la démocratie dont se réclament Trump, Poutine, Erdogan, Orban… aussi démocratiquement élus que les chefs d’Etat et de gouvernements européens.

(cf. articles « Le commun aujourd’hui)

Le commun aujourd’hui (1)

                                           – Le mot et son dérivé –

Le suffixe -isme (-ismos grec) sert à passer du concret à l’abstrait. Il ferme le catalogue des « individus » (athlètes, impressions, machines…), pour ouvrir le livre de l’idéologie, un composé de deux mots grecs dont le premier eidea (du verbe eidein : voir)désigne d’abord une forme, une apparence, ce qui se voit.

Dans son sens littéral, l’idéologie est donc un discours (logos) sur une image, une représentation mentale (athlétisme, impressionnisme, machinisme…).

« Se faire une idée d’un -isme », c’est tenter d’identifier ce qui peut être le commun d’individus/objets dont les différences ne parviennent pas à occulter la ressemblance identitaire perçue comme essentielle, c’est opérer une synthèse, par exemple celle des athlètes (aux Jeux Olympiques), des impressions (au soleil levant) ou des machines (dans la modernité des temps).  

De ce point de vue, l’idéologie du commun humain passe par l’étude des « objets/individus » que sont les êtres humains, avec cette particularité que ceux qui les étudient pour tenter une synthèse sont eux-mêmes humains.

Le sujet humain observant l’ objet humain comme il observe la fourmi, l’algue, la cellule ou la galaxie qui ne donnent pas l’impression de s’observer elles-mêmes, tel est le défi original que se lance cet être dont le double besoin de comprendre et se comprendre est analogue celui de respirer.

Communis latin s’alliant au grec -ismos produit communisme, un mot qui n’existe ni en latin ni en grec.

Pourtant, et contrairement à ce que pourrait laisser croire l’histoire des deux derniers siècles, la préoccupation du commun dans la perspective d’une société « communiste » n’est pas moderne : elle est une de celles qui, il y a 2500 ans, occupèrent l’esprit de Platon (428-348 avant notre ère) et qu’il précise dans le Livre V de son ouvrage Politeia [La République, dans son sens littéral latin de « chose (res) publique (publica) »].

Platon était très hostile au régime démocratique auquel il opposait notamment l’argument de la compétence : si n’importe qui ne peut être architecte ou médecin s’il n’a suivi des études d’architecture ou de médecine, comment n’importe qui serait-il compétent pour savoir comment diriger la cité au seul motif qu’il est un citoyen ?

Une position qui n’était pas seulement théorique : il avait assisté au procès intenté à Socrate (470-399) dont il fait le personnage central de ses dialogues, son « maître à penser », même si Socrate aurait rejeté l’expression.

Le verdict de ce procès permet d’examiner un aspect du commun humain, à savoir le peuple exerçant le pouvoir (démocratie), ici, dans le champ judiciaire.

                                              – l’affaire Socrate –

Les 502 jurés qui avaient été tirés au sort parmi les citoyens athéniens – ils constituaient le tribunal de l’Héliée –   écoutèrent les accusateurs, puis Socrate qui avait choisi de se défendre lui-même, et ils émirent deux votes, anonymes, l’un pour décider de son innocence ou de sa culpabilité – une majorité le déclara coupable – l’autre de la peine – en l’occurrence la mort.

L’accusation était ainsi formulée « Socrate est coupable de ne pas reconnaître comme dieux les dieux de la cité et d’en introduire de nouveaux ; il est coupable aussi de corrompre la jeunesse [par son discours]. La peine demandée est la mort. »

La question posée par le verdict de mort est celle de l’équivalence, du point de vue du peuple ainsi représenté par des citoyens ordinaires tirés au sort, entre, d’une part, l’acte criminel qui tue quelqu’un – passible de la peine de mort dans toutes les sociétés anciennes –, d’autre part la pensée, différente, hors normes, qui ne tue personne, qui , en l’occurrence, n’invite à tuer quiconque, et dont le rapport avec la condamnation à mort n’a pas la même évidence.

Le verdict rendu était pour Platon une expression adéquate de la démocratie, un régime politique qu’il fallait donc rejeter, alors qu’il en est la contradiction radicale en ce sens que la parole libre et contradictoire étant une condition de l’exercice du pouvoir par le peuple qui s’exprime essentiellement par le débat, ce type de condamnation à mort est le signe de la dictature.

L’aporie (impasse de la pensée) peut se formuler ainsi : le régime politique athénien, qui condamne à mort un homme au motif qu’il ne pense pas comme il faut, ne peut pas être une démocratie, mais ce régime affirme l’être, et l’Histoire non seulement le reconnaît comme tel mais déclare qu’il est le créateur de la démocratie.

La Démocratie, en tant qu’elle est le pouvoir du peuple, peut-elle s’accommoder de la condamnation à mort de Socrate ? Cette condamnation serait-elle l’exception qui s’expliquerait par le contexte ? Mais, si l’accusation elle-même (= mal penser) n’est pas contradictoire avec le principe même de la démocratie – l’acquittement de Socrate et la condamnation de ses accusateurs étaient possibles –, quel contexte pourrait valider un verdict qui en est le déni ?

D’abord, quelques précisions relatives au fonctionnement de la justice athénienne : elle distinguait la plainte visant une affaire privée (« dikè ») et celle visant une affaire publique, (« graphè »), comme celle qui fut déposée contre Socrate. L’accusateur associait à sa plainte la demande d’une peine précise – ici, la mort. S’il perdait, il était condamné à une amende, et, dans le cas de la « graphè », en plus de l’amende, il pouvait être privé de ses droits civiques s’il n’obtenait pas au moins 20% des votes. Déposer une graphè n’était donc pas sans risque, surtout quand elle visait un discours.

« Si je compte bien, il aurait suffi d’un déplacement de 30 voix pour que je sois acquitté » dit Socrate.  (Platon : Apologie – 36, a)

Diogène Laërce (début du 3ème siècle avant notre ère, auteur de Les vies des plus illustres philosophes de l’antiquité) précise dans le Livre II consacré à Socrate, qu’il y eut dans un premier temps 281 votes pour la reconnaissance de la culpabilité, 221 pour l’innocence – un déplacement de 30 voix relaxait effectivement Socrate – puis, dans un second, 361 pour voter la mort, soit 80 de plus que les 281 de culpabilité. Autrement dit, 80 citoyens qui avaient voté pour l’innocence votèrent démocratiquement pour la mort.

Maintenant, le contexte.

Cinq ans plus tôt, Athènes démocratique avait perdu la « guerre du Péloponnèse » (431-404), remportée par Sparte, et le régime démocratique fut renversé par l’oligarchie dite des « trente tyrans », précisément avec l’aide de Sparte. Ils firent régner la terreur pendant une année avant d’être renversés à leur tour par les démocrates. Certains des Trente, dont Critias, un des plus extrémistes, avaient plus ou moins été des « disciples » de Socrate – lui, récusait le mot. Ils avaient tenté de l’impliquer dans la dictature, mais – et Socrate le rappelle dans sa défense quand il explique pourquoi il ne s’est jamais investi dans la politique – il avait refusé de collaborer avec eux, ce qui n’était pas sans danger pour sa vie.

Rien dans l’acte d’accusation ni dans les débats au tribunal ne mentionne cette « proximité philosophique » qui aurait pu servir à accuser Socrate d’une responsabilité dans l’instauration de la dictature, mais, quatre ans après, le souvenir de cette parenthèse était évidemment vivace.

Seulement, ce contexte non seulement ne justifie en rien ce verdict, mais il ajoute une nouvelle complexité : condamner à mort un homme pour des motifs politiques implicites, dissimulés, est constitutif de la dictature qui sait trouver des prétextes.

Ces contradictions avec le principe de la démocratie, lui-même antinomique du totalitarisme dictatorial, contribuent à complexifier encore la problématique du commun incarné pour les Athéniens par un système d’égalité politique entre les citoyens : si les stratèges (détenteurs du pouvoir exécutif) étaient élus (Périclès le fut à plusieurs reprises), ils devaient obtenir l’accord des Bouleutes (500 citoyens tirés au sort constituant la Boulè – équivalents de nos députés et de l’Assemblée nationale) avant celui de l’Ecclésia (assemblée générale de tous les citoyens).

Donc, de deux choses, l’une :

– soit la démocratie est un régime politique à bannir parce qu’il est intrinsèquement pervers. C’est la thèse de Platon que semble confirmer la condamnation de Socrate.

– soit elle ne se définit pas seulement par l’ensemble des citoyens décrétés égaux et disposant du pouvoir par le vote politique et judiciaire. C’est ce que révèle la démocratie athénienne puisqu’elle condamne Socrate.

En d’autres termes, l’égalité citoyenne manifestée pas le droit de parole et de vote n’est pas l’expression de la démocratie en tant qu’elle prétend être l’expression du commun humain essentiel qui prend le nom de « peuple » dans le champ du politique.

La démocratie n’est pas le peuple défini par l’exercice de la liberté de parole et par le vote du seul fait d’être citoyen :  la démocratie athénienne fondée sur la citoyenneté excluait –  ce qui allait de soi –  les femmes, les métèques ( = les étrangers installés : meta = parmi, oikein= habiter) et les esclaves.

C’est là, dans cette conception de « l’évidence démocratique » – elle est encore la nôtre – qu’il faut chercher la cause de la contradiction.

(à suivre)

Un problème de lecture

Après beaucoup de tergiversations, D. Trump invite maintenant les Républicains à autoriser la publication du dossier G.Epstein, emprisonné pour des faits de délinquance sexuelle et qui s’est suicidé dans sa cellule avant son procès.

Ce dossier contient notamment les mails échangés avec D. Trump dont certains déjà publiés ont révélé la proximité des deux hommes.

Lui, dit que tout cela est un canular de démocrates impliqués et il a demandé l’ouverture d’une enquête.  Sont notamment visés Hillary Clinton (pendant sa campagne électorale, contre D. Trump, en 2016, elle fut accusée de faire partie d’un réseau de pédocriminalité) et son mari Bill dont les Américains n’ont évidemment pas oublié l’affaire de sa relation avec une stagiaire de la Maison Blanche – une affaire privée, non criminelle, et qui témoigne de l’hypocrisie cachée sous le masque du puritanisme.  

Sauf cas avérés de crimes sexuels commis sur mineur(e)s qui compliqueraient les rapports du président avec les églises évangéliques, le problème de lecture que pose cette information n’est pas le lien entre les deux hommes – quelqu’un en doute ? –  mais le seuil à partir duquel D. Trump cessera d’être le recours américain contre le désarroi général.

Celui qui a gagné l’élection de 2024, et avec la majorité des voix des votants, était un délinquant condamné par la justice de son pays, il avait refusé le résultat des élections de 2020 et incité ses partisans à marcher sur le Capitole.

Ce qui est vrai pour son discours – il a pu dire et a dit n’importe quoi – l’est peut-être aussi pour ses actes, puisque ce dont a eu besoin son électorat, c’était d’un adulte-adolescent sans interdits. Jusqu’à quand en aura-t-il encore besoin ? Telle est une question. L’autre, plus grave, est celle de son remplacement dans les esprits, avant le vote de 2028, par J.D. Vance qui n’a rien, lui, d’un adolescent irresponsable.

À qui la faute ?

Tel était l’intitulé de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, ce samedi 15/11/2025.

Je précise qu’il n’y a longtemps, même très longtemps que je ne l’écoute plus. La raison essentielle est ce que j’appellerai sa tendance, sinon son obsession, à toujours vouloir ramener l’objet de la discussion dans le cadre de ce qui n’est pas à proprement parler une analyse philosophique, mais une idéologie, celle, pour faire court, du « tout fout le camp  » qui fournit la réponse avant le questionnement (*voir un peu plus loin).

En cette fin de matinée, je consultais sur mon ordinateur les programmes de France Culture, et je suis tombé sur l’intitulé « À qui la faute ? ».

Parler de « faute » n’est pas anodin. Je préfère responsabilité. Faute est peut-être plus accrocheur… Pourquoi pas ?

Deux invités :

– Paul Gasnier, auteur de La collision (Gallimard), livre dont l’objet est l’accident provoqué par un jeune homme qui s’amusait à rouler sur la roue arrière de la moto qu’il conduisait sans permis et après avoir consommé du cannabis. Il s’appelle Saïd – né en France,  issu d’une immigration marocaine – et la victime, morte une semaine plus tard, était la mère de Paul Gasnier.

– Chantal Delsol, philosophe, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, dont la biographie (Wikipédia) précise qu’elle est « libérale-conservatrice » et éditorialiste à Valeurs Actuelles – revue classée à l’extrême-droite.

Au début du débat, le problème de l’ »empêchement » lié à l’absence d’interdits chez le jeune Saïd, avec la référence à la formule de Camus (dans Le premier homme) à propos d’un assassinat épouvantable : « Un homme, ça s’empêche. »

Que dit Ch. Delsol ? Elle constate que les prisonniers les plus nombreux en France sont d’origine maghrébine, donc que c’est un problème de culture, que chez ces immigrés le garçon est « le roi de la piste » – elle reprendra cette formule qu’elle aime bien – alors que la fille est au contraire tenue dans des contraintes. Et, comme illustration de ce qu’elle présente comme une vérité d’évidence, elle cite le cas, pour elle exemplaire, de Rachida Dati dont les deux frères sont, dit-elle, des délinquants emprisonnés.

Là, je me dis que ces propos vont susciter une réaction du philosophe qui plus est très au fait de l’actualité. Mais non, rien.

Pourtant, il me semble qu’une première question aurait pu être posée quant à la valeur du constat de la surreprésentation carcérale présentée comme l’explication : relativement au nombre de Maghrébins vivant en France, quel est le pourcentage d’incarcérés originaires d’Algérie, du Marco et de Tunisie ?

Selon l’INSEE il y a en France 7,7millions d’immigrés, dont 950000 Algériens, 900 000 Marocains et 380 000Tunisiens, soit 2 230 000 millions de Maghrébins. Selon le ministère de la justice, il y avait en prison (décembre 2024) 97000 personnes, dont 44 600 maghrébins, soit 2% de la population maghrébine.

Question, donc, à Ch. Delsol :  si la cause de l’absence d’empêchement – dont Saïd est un exemple – est liée à la culture du « garçon roi de la piste » pourquoi n’y a-t-il pas plus d’emprisonnés ? Petites questions subsidiaires : dans quelles conditions culturelles ont été « accueillis » les immigrés de la première génération ? Et quel discours global d’enseignement est diffusé aujourd’hui dans l’école ?

Deuxième question : est-ce que R. Dati n’est pas sous le coup d’un procès pour trafic d’influence ?

Ensuite, le problème du châtiment. Saïd a été condamné à 4 ans de prison. P. Gasnier n’a pas fait appel.

A. Finkielkraut dit « moi j’aurais fait appel » au motif – et il invoque Simone Weil en estimant utile de préciser qu’elle n’est pas une « philosophe Bolloré » – qu’ « une peine insuffisamment sévère est insuffisamment éducative. »

* C’est là l’exemple que j’annonçais au début de l’article : A. Finkielkraut est philosophe, il connaît l’état du système pénitentiaire, la surpopulation carcérale et le constat mille fois établi, non seulement de l’inefficacité éducative de l’incarcération, mais encore de son impact délétère…  et malgré cela, qu’il connaît, sa réaction – elle n’est pas spontanée, il a lu le livre et préparé son émission, – est le renvoi quasiment viscéral à ce mythe d’une société où n’aurait pas existé pas le laxisme d’aujourd’hui qu’il invoquera un peu plus tard. La manière dont il en parle semble indiquer que c’est une autre de ses obsessions, qui est aussi celle de l’ex-ministre B. Retailleau, invoquant lui aussi le laxisme à propos de l’assassinat par un élève d’un lycée de Nantes d’une autre élève par plus de quarante coups de couteau.

Enfin, s’agissant de la problématique de la responsabilité, si « libre-arbitre » a été prononcé [ « Quand il n’y a plus que des déterminismes, ça ne va pas du tout. Il a son libre-arbitre » dit la philosophe Chantal Delsol à propos de Saïd, sans que le philosophe Alain Finkielkraut ne la reprenne], je ne suis pas sûr que « liberté » l’ai été.

Et pourtant, l’un et l’autre philosophes, ont lu Spinoza.

Mais lui n’a pas les réponses avant les questions.  

Génération Z

Génération Z – en abrégé Gen Z – est le nom donné à ceux qui, nés il y a une trentaine d’années, manifestent aujourd’hui au Maroc, au Bangladesh, en Afrique de l’Ouest, à Madagascar, au Pérou, au Népal…

Z est aussi l’abréviation de zoomer qui évoque entre autres la rapidité caractéristique des écrans de l’Internet.

Le discours de la Gen Z n’a pas de structure ni de colonne vertébrale politiques, il est aussi bien progressiste que nationaliste et conservateur. « Pragmatique » disent certains analystes. Ce qui est visé n’est pas l’instauration d’un autre système économique et social, mais, dans les cas les plus aigus, l’équivalent du « Dégage ! » relatif (les rois du Népal et du Maroc ne sont pas mis en cause) des printemps arabes.

Ce discours est intéressant pour ce qu’il révèle de l’état de la société mondiale.

Il y a presque 60 ans, la jeunesse européenne était en ébullition et c’est en mai, à Paris puis dans l’ensemble du pays que le mouvement fut le plus puissant.

Ceux qui commencèrent à manifester étaient des étudiants et plus jeunes que la Gen Z. Ce qui les conduisit à dépaver les rues du Quartier latin, ce n’était pas le désarroi que crée l’absence de perspectives, mais le besoin d’ouvrir les fenêtres d’une société étouffante où, par exemple, le gouvernement du général de Gaulle cédant à la pression de l’Église catholique, censurait le film de Jacques Rivette La Religieuse, une adaptation du roman de Diderot. L’équivalent des conditions qui conduisirent Louis XIV à interdire le Tartuffe de Molière.

Les mots d’ordre furent d’abord d’une révolution d’utopie : « Il est interdit d’interdire », « Faites l’amour pas la guerre », « Sous les pavés la plage » invitaient à réaliser l’irréalisable, comme peut le chanter la poésie de « l’imagination au pouvoir ». Rimbaud n’était pas loin.

Si les usines s’arrêtèrent, si de Gaulle se rendit subrepticement en Allemagne pour s’assurer du soutien de l’armée, c’est qu’au bout, tout au bout des problèmes économiques et sociaux, il y avait l’hypothèse d’une alternative au capitalisme, le socialisme, voire le communisme. La peur exorcisée aux élections de juin – la droite obtint une victoire écrasante – le parti communiste représenté par un ancien ouvrier-pâtissier frôla la sélection pour le second tour de la présidentielle de 1969.  Trois ans plus tard, la gauche s’unissait en proposant Le programme commun de gouvernement, avant que le parti socialiste ne prenne ses distances pour pouvoir remporter l’élection présidentielle de 1981. On sait la suite.

Le discours de la Génération Z est symptomatique du désarroi planétaire dont le langage n’utilise plus les mots du langage positif d’une utopie commune, mais ceux de la seule négation : « Dégage ! », qui renvoie au vide, est aussi le mot d’ordre de l’extrême-droite contre ceux qui n’entrent pas dans le cadre d’une prétendue identité nationale gravée dans le marbre.

Il ne s’agit pas de nostalgie. Au-delà de ses démesures du Quartier latin, Mai 68 fut un moment exaltant de notre histoire commune en ce sens qu’il permit une expression de ce que peut être le peuple.

L’inégalité : idée insaisissable ?

L’invité de l’émission Questions du soir (France Culture – 18 h 15 – 6/11/2025) état l’historien américain Darrin McMahon, professeur au Dartmouth collège (New Hampshire) et auteur de l’essai « L’égalité, histoire d’une idée insaisissable ».

La journaliste introduit ainsi la discussion : « Si nous sommes capables de penser les inégalités (…) qu’en est-il de l’égalité ? Cette notion que l’on croit comprendre est plus insaisissable qu’il n’y paraît, ses contours n’ayant cessé de se transformer au cours de l’histoire. (…) Aujourd’hui, alors que les inégalités ne cessent d’augmenter les inégalités partout dans le monde, comment la réimaginer et surtout est-elle atteignable ? »

Les explications qui suivent sont des constats : la longue liste des inégalités (physiques, sociales, économiques etc.) témoigne de l’ampleur du problème posé par l’égalité que D. McMahon explique ainsi : « Pour égaliser quelque chose, pour faire des comparaisons, il faut les imaginer avant, donc c’est plus complexe [que le repérage des inégalités, très visibles], c’est pas là, ça commence dans notre tête, puis par-delà ces idées-là, nous créons une image sociale et ça devient réel. »

Bref, « On peut parler de l’égalité universelle mais elle n’est jamais universelle. »

Dès lors, la question, essentielle, mais elle n’a pas été posée,  pourrait bien être : pourquoi l’idée d’égalité est-elle née dans la tête de l’humanité, et, précise l’historien,  depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs ? Corollaire : pourquoi pas dans la tête des animaux ?

Autrement dit, et si l’on pousse le questionnement jusqu’à la problématique : d’où vient l’insatisfaction humaine dont témoignent au niveau le plus caricatural les campagnes électorales ? Aucun candidat d’aucun parti ne dit jamais : je m’engage à ne rien changer, restons-en là, mais, au contraire : voici ce que j’améliorerai si vous votez pour moi, et en particulier pour corriger les inégalités.

Ou encore, pourquoi les sociétés animales sont-elles stables, qu’est-ce qui explique qu’elles, ont trouvé un équilibre – avec leurs inégalités – et pas les sociétés humaines ?

L’historien frôle la problématique en disant que Fraternité est la compagne d’Égalité, associée à Liberté dans le triptyque de la République française. Frôle, en ce sens qu’il ne pose pas la question de l’unité des trois mots.

Le champ de la philosophie n’est donc pas ouvert et c’est ce qui fait le plus souvent défaut à ce genre de discussion limitée à la description des phénomènes et à leur histoire.

J’ai expliqué ailleurs, dans le blog, comment ces trois mots sont l’expression de ce qui constitue la spécificité humaine objective  : relativement au type de conscience de l’homme  (à la fois biologique et psychique, de la mort) et à son discours (depuis l’âge de trois ou quatre ans), l’être humain sent et expérimente que sa liberté réside dans la construction d’un rapport avec cette double conscience, qu’à cet égard tous les êtres humains sans exception sont égaux, et que tous, sous ce rapport, sont des frères de solitude – mourir est une expérience incommunicable. Liberté Égalité et Fraternité ne sont donc pas des valeurs, mais des principes.

Ce réel conduit donc à la question de la gestion commune de cette spécificité que les sociétés n’ont toujours pas décidé de reconnaître.

Le discours récurrent sur l’insuffisance ou le mythe des « corrections des inégalités » (à l’école notamment) et l’interminable débat sur la fin de vie en sont des témoignages.

Ce déni a pour résultat la mise en œuvre de stratégies de contournement, le plus souvent délétères.

Les conditions de la mémoire

L’objet de La fabrique de l’information de ce vendredi 7 novembre (14 h 00) était la mémoire des attentats du 13 novembre 2015 (alentours du Stade de France à Saint-Denis, terrasses de cafés des 10ème et 11ème arrondissement, salle du Bataclan, 11ème arrondissement).

Participaient à l’émission une sociologue-historienne, un maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, l’auteur d’un film de fiction sur ces événements et une cinéaste réalisatrice de documentaires.  

L’entretien a porté sur les récits et les problèmes relatifs à la mémoire des rescapés de ces attentats.

La question que pose mon intitulé – les conditions de la mémoire – est celle du rapport entre l’événement et sa cause, autrement dit en quoi comprendre la cause participe de la construction de la mémoire douloureuse d’un tel traumatisme.

Supposons qu’un avion se soit accidentellement écrasé sur la salle de spectacle à cause d’un incident technique. Est-ce que la mémoire – pour m’en tenir à elle seule – liée à « accident » serait analogue à la mémoire liée à « massacre par kalachnikov » ?

Dans les deux cas, il y a pour les victimes un non-sens immédiat, même s’il n’est pas de même nature, alors qu’il y aurait un sens évident si la scène se déroulait en temps de guerre, que l’avion ait été abattu par un missile et que les mitrailleurs soient des ennemis reconnus comme tels.

La différence est que dans le cas de l’accident en tant de paix, il n’y a pas d’intentionnalité, alors qu’il y en a une dans le massacre.

Le pourquoi de l’accident n’a pas donc d’autre réponse qu’un enchaînement de dysfonctionnements matériels, alors que celui du massacre oblige à une réflexion qui tente de comprendre ce qui peut conduire deux hommes à s’armer de kalachnikov pour venir mitrailler un public réuni dans une salle de spectacle.

Est-ce que cette compréhension nécessaire n’a pas aussi une incidence sur le processus de gestion du traumatisme ?

Cette problématique n’a pas été abordée au cours de l’émission.

Un musée pour le terrorisme

Le « Musée-mémorial du terrorisme » sera installé dans une aile d’une caserne désaffectée du 13ème arrondissement de Paris.

L’objet, explicité sur le site de ses concepteurs  ; « Le Musée-mémorial du terrorisme est unique au monde car il aborde l’histoire et la mémoire du terrorisme sur plus d’un demi-siècle et non un seul attentat ou un seul type de terrorisme comme les autres musées comparables. Notre ambition est de créer d’un même mouvement, un mémoriel pour les victimes et un musée d’histoire et de société pour comprendre ce phénomène inscrit dans notre quotidien et pourtant mal connu. »

Une précision (Wikipédia) : « Le musée devrait être consacré à l’ensemble des victimes et des actes de terroristes depuis 1974, date de l’attentat du drugstore Publicis. »

Le premier problème immédiatement posé est celui de la définition du mot « terrorisme » qui, si j’ai bien compris, désignera les attentats du genre de ceux qui ont été commis par exemple contre Charlie-Hebdo et au Bataclan.

Le second est celui de « musée », en ce sens qu’il va proposer des documents et des objets, du genre – je l’ai entendu à la radio – la boucle de ceinturon d’une victime tuée au Bataclan.

Le projet précise : « Mais honorer les victimes, c’est aussi comprendre pourquoi elles ont été la cible d’actes terroristes et donner du sens à leur épreuve. »

Donc, la question du sens.

Les personnes qui ont été tuées au Bataclan l’ont été parce qu’elles étaient là, l’équipe de rédaction de Charlie-Hebdo à cause de la ligne éditoriale du magazine qui avait conduit à publier les caricatures de Mahomet.

Si le terrorisme vise à installer la terreur, c’est-à-dire recouvrir la vie quotidienne de la chape de plomb de la peur permanente, on peut dire que l’attentat contre Charlie-Hebdo peut être terroriste en ce sens qu’en visant la liberté de la presse, il vise les rédactions en général qui vont s’autocensurer.

Même remarque pour l’attentat contre l’Hypercacher de la Porte de Vincennes qui pourrait être une menace pour tous les magasins de ce type.

L’attentat contre le Bataclan – comme pour tous ceux qui ont visé une population indifférenciée, et mis à part ce qu’ont vécu les victimes dans le temps de l’agression – produit une sidération considérable – cf. les réactions à la vue des avions percutant les tours de Manhattan – mais pas la terreur : le moment de sidération passée, la vie reprend.

La terreur implique donc la durée, autrement dit une puissance permanente.

Ainsi, on peut dire que l’objectif de la Résistance était d’installer chez l’occupant nazi un climat de terreur qui répondait à celui qu’il installait (via la Gestapo et la milice de la Collaboration) dans la France occupée.

Le massacre commis par le Hamas le 7 octobre a provoqué une sidération – la vie en Israël a continué –, alors que ceux commis par les Israéliens, en rendant la vie quotidienne aléatoire, a installé la terreur chez les habitants de Gaza.

Cette analyse n’est apparemment pas celle des concepteurs du musée-mémorial qui va donc entériner non seulement la confusion admise comme une évidence, mais surtout le déni de ce qui peut produire de tels actes sur lesquels est collée l’étiquette explicative « terrorisme » qui n’explique rien.

L’absence du questionnement

On la trouve dans l’épopée homérique (Iliade, Odyssée) qui ignore  : pourquoi ? Ulysse aurait pourtant des raisons de poser la question aux dieux : dix ans que les uns ou les autres lui dressent des obstacles sur le chemin du retour sur son île ! Job aussi, sur son fumier, mais lui ce serait Dieu à qui il l’adresserait.

Pourquoi ? c’est la question du sens. Mais pourquoi vous me faites ça ? auraient-ils pu demander. Ou alors : Non, mais qu’est-ce que j’ai fait ? Seulement, voilà : la question finit un jour ou l’autre par se transformer en un boomerang qui revient vous poser la question redoutable de vos choix, bref, de votre liberté. Et ça…

Homère et ceux qui ont écrit le Livre de Job (Ancien Testament) ne racontent pas l’Histoire de leur temps, ils racontent celle du petit enfant, de l’enfant que nous étions quand nous étions tout petits et qui ne disparaît pas quand nous sommes devenus grands. Il est toujours là, et il pointe son nez quand ça ne va pas bien et qu’il faut des réponses pour essayer de s’en sortir. Il est toujours là, oui, mais il n’est plus exactement l’enfant qu’il a été et l’adulte le sait bien qui sait aussi que construire des réponses n’est pas confortable.

Le plus commode, c’est quand même les réponses d’évidence  toutes prêtes, comme pour Ulysse le monde des dieux, pour Job le monde de Dieu et pour le tout petit enfant le monde de ses parents.

Deux exemples.

1 – Il y a eu récemment en Angleterre une agression au couteau commise dans un train. Le Monde en a rendu compte avant même que ne soient connus les détails. Il était alors question de deux Noirs.

L’adulte dit : attendons de savoir. 

L’enfant, lui, dit : non, inutile d’attendre, je sais déjà.

Attendre pour savoir, c’est courir le risque que les Noirs ne soient pas ceux qu’ils devraient être pour que tout soit bien en ordre. Les bons, les méchants, tout ça.

Les commentaires, nombreux, qui ont été envoyés au journal étaient rarement ceux de l’adulte. Et aucun de ceux qui avaient la réponse de l’enfant n’a publié un correctif d’adulte.

2 – Un article rend compte aujourd’hui de deux journées d’échange entre des usagers de l’école, à la demande d’une principale d’un collège confronté à la violence installée désormais dans la plupart des établissements scolaires. Ce dont rêvent certains profs, à en croire les témoignages, c’est… de pouvoir enseigner.

Une fois encore, des commentaires, nombreux, qui apportent les réponses habituelles : perte d’autorité, laxisme, classes surchargées, dégradation du statut de l’enseignant…

Aucun ne pose la question du « discours global d’enseignement », autrement dit celle de l’adéquation entre le contenu du savoir, la manière dont il est transmis et le public auquel il est adressé. On peut s’ennuyer ferme (il y a un verbe plus coloré, associé à un rat mort) en classe. Ce n’est pas nouveau. Mais avant, c’était « normal ».

L’enfant que l’adulte choisit pour parler à sa place, comme il choisit un outil,  dit : le prof ça devrait être le prof de l’autorité d’avant,  on punit ceux qui n’obéissent pas et pis c’est tout !

Bien sûr, il ne le dit pas comme ça, il fait des phrases qui ressemblent à des phrases adultes qui trouvent toutes les bonnes raisons qui permettent d’éviter ce que j’appelle… comment déjà ? Ah, oui, une problématique… Parce que, comme l’agression dans le train, c’est quand même mieux si chacun tient le discours et joue le rôle qui ont été définis une bonne fois pour toutes, comme Ulysse, Pénélope, Télémaque et les autres.

Alain Roger

Professeur de philosophie, philosophe, écrivain, Alain Roger est mort le 7 octobre.

Nous avions commencé une correspondance à la suite de la publication de son essai Bréviaire de la bêtise » (NRF – Gallimard – 2008) plus particulièrement à propos du Tartuffe et du Dom Juan de Molière qu’il évoque dans son livre. Je lui avais fait part de la lecture de que je fais des deux pièces. Il avait apprécié.

Il lut quelques-uns de mes livres (L’enseignement en milieu hospitalier, Triptyque en quatre parties, Le scénario qu’il avait aimés… et il avait trouvé l’origine du nom Walkowski que j’ai donné au commissaire-divisionnaire de mes polars), je lus son Court traité du paysage  (Folio 1997), Par de là le vrai et le faux (La Baconnière – 2016) que j’ai aimés, son roman Le Misogyne (Denoël – 1976) qu’il m’avait envoyé et que j’ai moins aimé – il ne l’aimait pas trop non plus …

Le courant passait.

Nous avions envisagé une rencontre.

Et puis, la maladie, invalidante, son repli à Belley (Ain), où il est mort.