L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (4)

Les deux paragraphes qui suivent sont l’expression la plus significative de l’ambiguïté de l’écriture, entre authenticité et artifice littéraires, esthétique et paillettes.

Le premier.

« Je sais – le sais-je –que celui que visaient déjà les Allemands, n’attendant plus que l’ordre final, éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant),  – allégresse souveraine ? La rencontre de la mort et de la mort ? »

Le « Je » est celui de l’écrivain qui a choisi la distanciation par le dédoublement. Celui qui, là, dans le texte,  fait face aux fusils qui vont le tuer, n’est pas l’homme de 37 ans devenu celui de 87 ans qui raconterait un souvenir, mais l’homme de 37 ans recréé dans l’instant, pour la connaissance de ce que la fusillade mortelle interdit d’exprimer. Je le disais dans le premier article, l’instant de ma mort est un impossible. Ce qui est proposé n’est pas de l’ordre du récit autobiographique (dans le genre « voici ce que j’ai ressenti, éprouvé ») mais de la création littéraire : que peut le langage pour dire de ce qui, dans l’instant de ma mort, ne put pas être vécu autrement qu’en-dehors du « dicible » que permet le seul vivant ?

C’est un des objets de la littérature (cf. Proust) que de vivre totalement après coup, par récupération et recréation, ce qui, dans l’instant, n’a pu l’être que partiellement, superficiellement. La certitude de la mort – rien ne peut arrêter les balles – est l’équivalent tragique des affections ordinaires qui limitent la perception de l’instant qu’on vit, banal ou pas.

Rapporté à cet instant unique et ultime « Je sais » est le signe d’un essentiel non disparu. Mais l’entre-tiret – le sais-je – et l’absence du ? de la question produisent ce que je sens comme un inauthentique, un jeu :  « Je sais, mais je ne suis pas sûr de savoir et je ne suis pas sûr de n’être pas sûr » tel est pour moi le sens de cette construction bancale qui se veut profonde. Elle me produit une gêne, sinon une irritation, parce qu’elle ne correspond pas à la confidence « éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude » que le passé-simple fait sonner juste et vrai en l’établissant comme une certitude (pas de refoulé enfoui), justifiant ainsi le « Je sais », et conférant au « savoir » par ses deux compléments la dimension de l’être global. (cf. Rimbaud : « Je sais les cieux crevant en éclairs… » – Le bateau ivre – articles 09/06/2024 etc.)

La parenthèse « rien d’heureux cependant » et le questionnement « allégresse souveraine ? » sont une invitation à penser ce que peut être cet état hors du cadre bien connu des couples « angoisse, peurs / courage, lâcheté ». Un juste et vrai que vient contrarier la question : « La rencontre de la mort et de la mort ? » : les deux articles définis créent ce que je ressens comme une problématique artificielle (« ma mort et la mort » ou l’inverse, serait une tout autre chose qui exclut la tentation de la fausse pudeur, sinon de la coquetterie), et invitent à plonger dans une pensée confuse.

Je retiens, de l’instant de la mort,  la possibilité du détachement.

La manifestation de Glendale

Le compte-rendu que donne Le Monde (23/09/2025) de l’hommage rendu à Charlie Kirk – assassiné pour des motifs qui seront peut-être élucidés par les médecins – a quelque chose d’une science-fiction particulière : celle d’une régression, impensable, du moins à ce degré, il y a une dizaine d’années.

Les propos des porte-parole du mouvement MAGA évoquent un Moyen-Âge de croisade, avec la différence qu’ils balaient des siècles d’une évolution qui semblait l’avoir enfermé dans les oubliettes de l’histoire humaine, et que son expression principale, qui se réclame de Dieu, ne cherche même pas à dissimuler le sentiment de haine qui l’anime. Après avoir déclaré que Charlie Kirk était « Le meilleur évangéliste pour la liberté américain », D. Trump a ajouté, devant des milliers de partisans « évangéliques » qui connaissent la Bible (cf. «Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis » – Évangile de Matthieu – 5. 44 ) « C’est là que je suis en désaccord avec Charlie. Je hais mes adversaires. Et je ne leur souhaite pas le meilleur. Je suis désolé ! » Autrement dit, malgré la violence de ses anathèmes (cf. article du 20/09/2025), Charlie Kirk n’avait pas atteint le niveau de haine suffisant.

Stephen Miller, chef adjoint de l’administration et idéologue de la Maison blanche, tient un discours tout aussi désinhibé : « Nous sommes la tempête et nos ennemis ne peuvent comprendre notre force, notre détermination, notre résolution, notre passion (…). Nous sommes du côté du bien, nous sommes du côté de Dieu.  Nous défendons ce qui est bon, vertueux et noble. A ceux qui essaient de susciter de la violence contre nous (…), vous avez quoi ? Vous n’avez rien. Vous n’êtes rien. Vous êtes le vice, vous êtes la jalousie, vous êtes la haine, vous n’êtes rien. Vous ne pouvez rien construire, rien produire, rien créer. »

Il est même envisagé d’intenter des actions en justice contre des responsables démocrates, et même d’interdire le parti,  puisqu’il va de soi que l’assassin – de milieu républicain et de religion mormone – ne peut avoir été que le bras armé des antifas et des démocrates.

Et, je l’ai constaté avec le même effarement, il y a, dans le pays de Montaigne, de Diderot, de Voltaire, de Hugo, des lecteurs du journal Le Monde qui applaudissent.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (3)

Le récit se poursuit ainsi :

« Dans la grande maison  (Le château disait-on), on frappa à la porte plutôt timidement. Je sais que le jeune homme vint ouvrir à des hôtes qui sans doute demandaient secours. Cette fois hurlement : « Tous dehors. » (p.7 – à propos du nombre de pages, j’ai corrigé une erreur liée à la pagination de l’éditeur : le texte est composé non de 17 pages mais de 9).

« Plutôt timidement » et l’interprétation « des hôtes qui sans doute demandaient secours » sont rendus surprenants par « Cette fois hurlement ». L’explication sera rétrospective : le soldat qui frappe n’est pas allemand mais un Russe de « l’armée Vlassov » (combattants hostiles au communisme, alliés de l’armée allemande) et le hurlement est celui d’un lieutenant nazi.

Quand même, l’image d’un soldat frappant timidement une porte ne va pas de soi. La certitude du « Je sais » [temps de l’écriture, cinquante ans plus tard] entrouvre une porte sur le rapport du jeune homme avec l’interprétation du réel – le coup de crosse contre la porte est plus vraisemblable – et ajoute au récit la dimension émotionnelle de la connaissance d’un moi rêveur qui n’a pas disparu cinquante ans plus tard, ne serait-ce que dans sa reconstruction.

Est-ce que le « honteusement » [«  Un lieutenant nazi, dans un français honteusement normal, fit sortir d’abord les personnes les plus âgées (…) p.10] est le jugement du jeune homme ou celui de l’écrivain ? Rapportée à la maîtrise de la langue, quelle est la faute qui produit cette honte ? Et la honte pour qui ?

Sans doute un jugement de l’écrivain, si je considère le détachement du « jeune homme » : « Cette fois il (le lieutenant) hurlait. Le jeune homme ne cherchait pourtant pas à fuir, mais avançait lentement, d’une manière presque sacerdotale. » (10)

Sacerdotale, renvoie au prêtre (sacer : sacré / dare : donner). Le jeune homme a été et est peut-être toujours encore celui de la foi catholique nourrie des rituels peuplés d’hommes processionnant en soutanes et chasubles. Presque est la nuance apportée par l’écrivain qui tente de suggérer une explication, ou bien qui l’imagine.

Quand le lieutenant lui fait comprendre qu’il va être fusillé le « jeune homme » devient « l’homme déjà moins jeune (on vieillit vite)… » (10), ce qui donne maintenant à jeune une signification autre que celle de l’âge – « jeune homme » ne s’applique pas à un homme de 37 ans – et renvoie ainsi à la première phrase du texte.

Face au peloton, il obtient que sa famille retourne à l’intérieur de la maison, ce qu’elle fait en « un long et lent cortège, silencieux, comme si tout était déjà accompli. » (11)

La comparative conditionnelle  [« comme si tout était déjà accompli »] est une scène-écho de la crucifixion du Christ : « Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit « Tout est accompli. » (Évangile de Jean – 19,30), une phrase que connaît tout chrétien, surtout quand il est un catholique fervent.

Est-ce est une pensée de « l’homme déjà moins jeune » ou une reconstruction de l’écrivain ?

Peu importe au fond puisqu’il s’agit de littérature.

Et peu importe encore si ce qui suit – à mon sens le plus important – retranscrit ou non le réel vécu alors par celui qui va être fusillé.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (2)

J’ai précisé (article 1) quel était le contexte.

Supposons qu’il ne soit pas connu du lecteur (il n’y a aucune information sur la « quatrième de couverture ») pour lequel le titre L’instant de ma mort signifie que le texte sera écrit à la première personne, celle du sujet, réel ou fictif, de « ma mort ».

Il ouvre le livre et lit la première phrase :

« Je me souviens d’un jeune homme – un homme encore jeune – empêché de mourir par la mort même – et peut-être l’erreur de l’injustice. »

La distinction entre le narrateur et « un homme jeune » ne constitue pas un problème : regarder soi comme un autre et en faire objet d’étude est une démarche fréquente dans la littérature, et pas seulement dans la littérature.

La précision « homme encore jeune » transfère l’attention de jeune à homme et ouvre ainsi la réflexion sur ce qui, dans un contexte particulier, fait passer de l’un à l’autre,  et qui n’est pas l’âge mais la gravité de l’événement.

La pensée est donc ainsi sollicitée par ce qui ne sera donc pas un simple récit.

Ce que confirme « empêché de mourir par la mort même » qui résonne comme une énigme de type soit philosophique (quelle « mort » peut empêcher la mort ?) soit littéraire (la mort même serait la mort d’un autre survenant dans le contexte particulier du tribunal de « l’erreur de l’injustice »).

Énigme si étrange qu’elle paraît à la frontière de l’artifice.   

Quand j’ai ouvert le livre, je savais quel était le contexte et j’ai hésité. Surtout à cause de la distorsion, du moins apparente en première impression,  entre la résonance de la mort même (= intérieur/discours) et l’erreur de l’injustice (= extérieur/récit), renforcée par le « peut-être » : « Je me souviens » ne suffit pas à expliquer l’incertitude puisque la cause objective de la non-fusillade, donc de la mort qui n’est pas survenue, est extérieure (cf. article 1).

Il faut alors inverser ce qui semblait intérieur /discours et extérieur /récit, avec pour effet l’impression renforcée de l’artifice.

Car, le récit simplement narratif à partir duquel peut se construire la littérature est celui-ci  : si je n’ai pas été fusillé, c’est grâce à une action de Résistance voisine et… peut-être…  mais comme il ne s’agit pas de procès mais de guerre, quelle est cette erreur de l’injustice – l’injustice en tant que concept ? mais en référence à quoi ? –  et quelle mort le fait que l’injustice soit une erreur – si c’est bien cela – empêcherait-elle ? Ou alors, si ce n’est pas l’erreur produite par l’injustice (génitif subjectif), s’agit-il de l’erreur qui produit une injustice (génitif objectif) ? Mais quelle erreur ?

L’ignorance ou la connaissance du contexte ne change rien à la difficulté de compréhension.

Je suis prêt à entrer dans le discours /récit qui dit que la mort n’est pas un corps simple, mais la complexité artificielle des mots et des formules ne constitue ni la philosophie ni la littérature.

Dans la première impression du commencement.

Comme il s’agit d’une expérience effroyable, je suis aussi prêt à considérer que ce qui a des allures d’artifice pourrait être, par le procédé de la distanciation,  et après tant d’années, une expression de la pudeur.

La suite le dira.

Guillaume Erner et les deux « Charlie »

Le billet d’humeur (6 h 57 – 12 septembre – sur l’application France Culture) de l’animateur des Matins de France Culture a suscité une forte protestation dont a rendu compte la médiatrice de Radio France. (Un entretien où il tente de s’expliquer est également disponible sur l’application).

La protestation vient de l’analogie qu’il propose dans ce billet d’humeur entre le « Je suis Charlie » du massacre de l’équipe rédactionnelle de Charlie Hebdo – 7 janvier 2015 – et le « Je suis Charlie » de l’assassinat de l’influenceur Charlie Kirk, un des porte-voix de D. Trump et du mouvement MAGA.

Extrait de ce billet où il justifie le rapprochement. « Charlie Hebdo est un journal satirique qui revendique le droit à l’humour mais cet humour n’est pas compris par tous. Beaucoup ont estimé qu’il s’agissait d’un humour violent, au style menaçant. Charlie Kirk a pris des positions honnies par la gauche, anti-trans, masculiniste, ultra-conservateur mais il n’a enfreint aucune loi américaine et était ouvert au dialogue même s’il avait plus d’un tour rhétorique dans son sac. Si nous sommes encore capables de dialoguer, c’est que c’est la parole qui domine, et la parole, aussi dure soit-elle, n’est pas la violence (…) Le vrai Charlie se bat pour l’opinion de l’autre et donc désormais le « Je suis Charlie » doit se conjuguer au pluriel ou bien se taire à jamais. »

C’est quand même étonnant de confusion.

1 – « Charlie Hebdo est » / « Charlie Kirk a  » : d’un côté une identité (journal satirique), de l’autre une action (a pris des positions). Pourquoi pas l’identité pour le deuxième Charlie ?

2 – « positions honnies par la gauche » : est-ce que le discours politique d’exclusion, de stigmatisation et de haine – tel est bien le discours de D. Trump que prononce Ch. Kirk – est irrecevable par la seule gauche ? Le pape François avait dit son désaccord. Et est-ce que Ch. Kirk a « pris des positions » ou bien est-ce qu’il mène un combat idéologique et politique pour apporter de l’eau au moulin du pouvoir de D. Trump ? Charlie Hebdo, lui, crtique, à sa manière, tous les pouvoirs.

3 – « il n’a enfreint aucune loi américaine » est un argument de juriste alors qu’il s’agit d’un problème idéologique et politique. Dans ses campagnes électorales, Hitler n’avait pas enfreint les lois allemandes.

4 – « il était ouvert au dialogue » n’est pas corrigé par « le tour rhétorique dans son sac » qui ajoute au contraire le sourire adressé aux prestidigitateurs. (cf. Platon et les sophistes).

5 – « Si nous sommes encore capables de dialoguer, c’est que c’est la parole qui domine et la parole, aussi dure soit-elle, n’est pas la violence. » Là, c’est le délire ou le déni. Est-ce qu’il a oublié la radio des Mille collines au Rwanda ?  Par ailleurs, le dialogue suppose un objet à discuter et un échange d’idées. Voici quelques-unes des citations de Ch. Kirk, trouvées sur Internet. « Cela arrive tout le temps dans l’Amérique urbaine, des Noirs rôdent pour s’amuser en visant des Blancs, c’est un fait. Cela arrive de plus en plus. » « Si je vois un pilote noir, je vais me dire : “Bon, j’espère qu’il est qualifié.” » « Elles [les femmes noires] sortent en disant : “Je suis là seulement grâce à la discrimination positive.” Oui, on le sait. Vous n’avez pas la capacité intellectuelle pour être prises au sérieux autrement. Vous avez dû voler la place d’un Blanc pour être considérées un minimum sérieusement. » « Nous avons fait une énorme erreur quand nous avons adopté la loi sur les droits civiques au milieu des années 1960. » « Le Parti démocrate soutient tout ce que Dieu déteste. » etc. Ce copié-collé du discours de D. Trump est-il prononcé en vue d’un dialogue calme et paisible ou est-il une incitation à la violence ?

5 – « Le vrai Charlie se bat pour l’opinion de l’autre » Une formule bizarre sans doute inspirée par celle qu’on prête à Voltaire, mais qu’il n’a jamais prononcée « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » même si elle lui correspond. La question que posent cette position et cette phrase : se battre jusqu’à la mort pour une « opinion » qui n’est pas la sienne, suppose qu’elle concerne un essentiel. Quel peut-il être sinon le contraire de ce qu’exprime cette affirmation à savoir la tolérance, le respect de l’autre, l’absence de discrimination etc.

Et, ça, la haine, la discrimination, le racisme, ça ne se discute pas, ça se combat.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (1)

Le titre renvoie à un impossible. Écrire l’instant de sa mort ne peut pas être un présent. Il peut être l’instant d’avant quand le moment de la mort est connu.

En témoignent, entre autres, les lettres de Guy Môquet et de Missak Manouchian.

Le premier fut le plus jeune (20 ans) du groupe des 27 otages fusillés à Chateaubriant par les nazis le 22 octobre 1941 (les 21 autres le furent à Nantes et à Paris), en représailles de la mort d’un colonel nazi tué à Nantes par des résistants communistes.

Le second, ouvrier et poète arménien, fut le chef du groupe de résistance MOI (main-d’œuvre immigrée) – ceux de l’Affiche rouge – fusillé par les nazis avec ses camarades le 21 février 1944 au Mont-Valérien – la seule femme du groupe, Olga Bancic sera guillotinée quelques mois plus tard en Allemagne.

Quelle que soit la poussée émotionnelle, ces lettres, écrites quelques heures avant l’heure connue de la mort, sont, dans le cadre de l’engagement militant, celles de la pensée tournée vers l’autre (la famille, les proches).

Le texte de Maurice Blanchot est celui d’un après la mort attendue qui n’est pas survenue. A la différence des lettres, il est une création littéraire, plus exactement une recréation de l’instant, tournée vers soi.

Ce très court récit (9 pages) fut en effet écrit une cinquantaine d’années après l’événement qui se déroule en 1944, à Quain (Saône-et-Loire) où M. Blanchot est né 37 ans plus tôt : placé devant le mur de la maison familiale, il va être fusillé par les soldats d’une unité de l’armée allemande en difficulté après le débarquement allié de juin. Sollicité par une attaque de maquisards toute proche, le lieutenant qui commande le peloton, s’éloigne un moment, et un des soldats, russe, incite le jeune homme à s’enfuir.

Cinquante ans après, l’homme âgé (87 ans) raconte comment l’homme jeune qu’il était alors vécut cet instant.

Le récit est tourné vers soi parce que la mort annoncée qui ne s’est pas produite est, plus qu’un support, un constituant de la pensée de sa mort pour le vivant qui ne sait pas quand.

Et nous, qui lisons les lettres, ce texte, cherchons ce qui pourrait nous correspondre dans la pensée où nous sommes, nous aussi, nous tous, de notre mort : qu’est-ce que peut nous apprendre l’expérimentation de l’instant qui précède ce qui va avoir lieu, là, maintenant, sans le moindre doute, et de la recréation de l’instant qui précède ce qui allait se produire mais ne s’est pas produit ?

Pour les lettres, je dirais que c’est presque simple : l’acceptation.

Est-ce qu’il y a un rapport entre l’engagement (communiste, résistant) et la maîtrise des émotions de Guy qui s’adresse une dernière fois à « Ma petite maman chérie, Mon tout petit frère adoré, Mon petit papa aimé » et de Missak qui s’adresse une dernière fois à « Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée » ?

Eux, et bien d’autres (cf. le site du gouvernement où se trouvent une série de lettres analogues), demandent à ceux à qui ils s’adressent d’être courageux.

Mais le courage qu’ils demandent aux autres, est-il le leur ? Sont-ils courageux, ou bien, et c’est sans doute le plus vraisemblable, ont-ils réussi à franchir le seuil au-delà duquel disparaissent le courage et son corollaire, la peur ?

C’est à mon sens la problématique que propose le texte de M. Blanchot.

(à suivre)

Référendum sur l’immigration

Philippe de Villiers candidat (souverainiste, nationaliste, populiste, patriote…) aux présidentielles de 1995 (4,7%) et 2007 (2,7%) a mis en ligne une pétition qui demande un référendum sur l’immigration. Initiative réalisée ouvertement depuis les locaux du groupe des médias de V. Bolloré qui incitent à la signer.

D’abord se pose la question de la question.

Le référendum sollicitant une réponse par oui ou non, compte tenu de la complexité du problème migratoire, quelle question imaginer, puisqu’il ne vise pas une immigration particulière, clandestine, illégale (personne n’est pour), mais l’immigration en général  ? La question « Pour ou contre l’immigration ? » est si absurde qu’elle est inenvisageable Quelle question relative à un type d’immigration peut être imaginable puisqu’il ne peut y avoir qu’une seule réponse ?  « Pour ou contre l’immigration maghrébine, sub-saharienne, syrienne, afghane, iranienne, turque, ukrainienne, palestinienne… ? » avec les cases « oui/non » pour chacune ? Tout aussi aberrant, si l’on pense au dépouillement et aux conséquences politiques internationales.

Reste le problème essentiel posé par cette initiative calée sur la peur du « grand remplacement », et qui comporte notamment ceci : « Nous sommes en train de changer de peuplement. Nous sommes en train de changer d’art de vivre. Nous sommes en train de changer de civilisation. Si nous ne faisons rien, c’est la fin de la France (…) Pour nos enfants. Pour nos morts qui nous regardent. Pour la France éternelle.  » Alors, qu’est-ce qui peut conduire à une telle proposition dont tout le monde sait, ses initiateurs surtout, qu’elle n’est pas réalisable ? A part Laurent Vauquiez – président du groupe des députés du parti Les Républicains, en compétition de populisme avec Bruno Retailleau – aucun responsable politique n’invite à la signer.

Ceux qui ont signé – un million, dit Ph. De Villiers (Le Monde a vérifié qu’il n’y a pas de système de contrôle qui empêche une même personne de voter plusieurs fois en utilisant d’autres adresses-mails que la sienne) – savent évidemment qu’ils signent pour une autre chose, une autre chose que ne peut pas expliciter la pétition parce que le seuil de l’explicitation possible (le refus de l’étranger en tant que bouc-émissaire) n’est pas encore atteint. Il l’est aux USA.

La responsabilité est essentiellement celle de la gauche (la droite se nourrit de la peur) qui, au moins lorsqu’elle était au pouvoir dans les dernières décennies (F. Mitterrand, L. Jospin, F. Hollande), n’a jamais exploité la possibilité de communication que lui offrait ce pouvoir (Elysée, Matignon) pour exposer la problématique capitalisme / colonisation / crises / immigration et solliciter la pensée.

Ce déficit explique en grande partie la transformation d’une question politique en une question idéologique et politicienne qui exploite de manière passionnelle les conséquences non maîtrisées d’un problème non traité.

De la compétence philosophique

« De » dans le sens latin « au sujet de ».

Depuis des années, France Culture propose entre 10 h et 11 h une émission dédiée à la philosophie. Depuis trois ans, elle est animée par Géraldine Muhlmann, normalienne (Ecole Normale Supérieure) et agrégée de philosophie.

La semaine du 15 septembre, le thème est celui de l’engagement (« S’engager jusqu’où ? ») et l’intitulé de la première émission  « Sartre et le fantôme de Nizan ».

Les deux hommes, nés en 1905, se sont connus au lycée Henri IV et ils sont devenus des amis très proches. Admis l’un et l’autre à l’Ecole Normale Supérieure, ils ont obtenu l’agrégation de philosophie. En 1940, Paul Nizan est tué, Sartre fait prisonnier.

Apparemment, G. Muhlmann n’aime pas Sartre.

Là n’est pas le problème.

Il commence ici :

« Nizan est mort au combat en 1940 tandis que Sartre était réformé » déclare-t-elle dans sa présentation.

Les deux invités (Annie Cohen-Solal et Hadi Rizk) protestent en rappelant la réalité.

La présentatrice répond :  « J’aime bien me tromper parce que ça permet de remettre les choses à plat ».

En l’occurrence, il ne s’agit pas d’une erreur, mais d’une ignorance difficilement compréhensible pour une spécialiste de philosophie et inadmissible pour l’animatrice d’une telle émission.

Elle poursuit :  « Il n’a pas fait la guerre très longtemps. » (Qui, en 1940, a fait la guerre très longtemps ?)

Nouvelle correction apportée par les invités.

Elle insiste : « Vous m’accorderez qu’il n’était pas sur le front aux premières lignes comme Nizan ».

Là n’est pas le plus grave.

Il est ici.

Il concerne la fameuse phrase : « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande. »

Les deux invités commencent à l’expliciter.

Elle intervient alors : « Je suis vraiment désolée. Reconnaissez que le mot libre n’est pas formidable, il aurait mis responsabilité, tourment intérieur, ça aurait été mieux quand même ! »

Quelle que soit la manière dont on tente de résoudre ce paradoxe, ce à quoi il invite, c’est à une réflexion sur le concept de liberté.

Invoquer une maladresse ( !) n’est pas seulement absurde, c’est essentiellement l’expression d’un refus de reconnaître l’objet philosophique ainsi proposé.

Et ça, c’est une disqualification.

Charlie Kirk et Tyler Robinson

Tyler Robinson, est l’assassin de Charlie Kirk, la « voix » de la « jeunesse trumpienne ».

Apparemment, il ne coche pas les cases attendues : il n’est pas encarté « woke »  ou « antifa », il n’est ni noir, ni latino, ni jaune, ni indien, ni arabe, ni pas comme il faut ne pas être, il est donc blanc, de surcroît brillant élève, élevé dans la foi mormone au sein d’une famille qui vote républicain.

Toujours apparemment, c’est à n’y rien comprendre.

Apparemment, sous le rapport d’une rationalité censée expliquer un tel acte.

Pourquoi tirer sur un porte-parole de Trump ?

La réponse qui vient spontanément, est celle d’une opposition politique, idéologique – d’où mon  « c’est à n’y rien comprendre » –   mais une opposition stupide, puisque le tué devient martyr et que l’acte donne encore plus de force au camp visé.

On comprend un peu si on regarde sous l’angle du décalage. Entre quoi et quoi ? Entre le discours d’une foi – celle de T. Robinson dont la référence essentielle (la Bible) est aussi celle de D. Trump et de Ch. Kirk – et le discours socio-politique qui prétend l’incarner.

Il est un seuil au-delà duquel la référence commune détruit le sens de la référence particulière.

En l’occurrence : il semble que T. Robinson avait une relation amoureuse avec un colocataire transgenre. Donc, d’un côté, l’amour – en adéquation avec le message évangélique –, de l’autre, celui de la haine contre ce et ceux qui ne sont pas « conformes » (cf. les diatribes de D. Trump).

Le discours de Trump est fasciste, en ce sens qu’il proclame « un peuple, un Etat, un chef » et que tout ce qui n’entre pas dans le cadre est l’ennemi. Ce qu’il se passe actuellement aux USA est une chasse aux sorcières analogue à celle que mena McCarthy dans les années 50,  peut-être pire en ce sens que les exclusions (des personnes et des subventions) ne sont pas précédées d’un interrogatoire par une commission, mais le « fait du prince ». Pour le moment, la justice tient encore, relativement.

                                                         —

Dans la première partie de son émission « question du soir » (15/09/2025) intitulée « Que dit la mort de Charlie Kirk de l’état du débat américain ? »   Quentin Lafay avait invité Elisa Chelle, professeur en sciences politiques, et Laure Mandeville, journaliste au Figaro. C’est elle qui m’intéresse. Q. Lafay lui demande si elle est d’accord avec l’écrivaine Emma Becker* : « J’aimais beaucoup Charlie Kirk. (…) Les conservateurs ont perdu une voix, ils en sont conscients. Mais ceux qui détestaient Charlie Kirk et les valeurs qu’il portait ont perdu plus précieux encore : un contradicteur contre lequel aiguiser leurs arguments et leur esprit critique. S’ils s’en réjouissent, c’est parce qu’ils n’ont rien compris, et la chute nous fera tout drôle à tous. »

La journaliste du Figaro répond qu’elle est d’accord au motif qu’il venait apporter la contradiction à un discours longtemps dominant (marxiste, woke) notamment dans les universités.

C’est là que gît le problème.

Ce qu’elle dit, c’est ceci : tout allait bien, et puis il y a eu le discours dominant, autoritaire et intolérant, donc il est salutaire, pour le dialogue démocratique, qu’il y ait une contradiction.

C’est, rapporté à Gaza, l’équivalent de « avant le 7 octobre, tout allait bien ».

Le discours premier, fondateur de l’histoire des USA, est celui de la conquête, de la violence, de la discrimination – Ch. Kirk était, entre autres, hostile aux droits civiques conquis dans les années 60.

On sait que la démesure produit la démesure.

Ce que certains appellent le « wokisme » a été une réponse dont les démesures répondaient à la démesure des modes d’expression contemporaine du discours premier, dont l’assassinat de George Floyd est un exemple.

Alors, présenter le discours de Ch. Kirk comme salutaire en tant que contributeur au dialogue démocratique ne relève pas de l’ignorance, certainement pas de la bêtise, mais il est une justification hypocrite de ce qui en est le contraire, puisque l’entreprise trumpienne est une tentative de régression vers le discours premier originel.

*Une autre écrivaine, Manon Garcia (qui n’approuve pas l’assassinat) a publié cette réponse : « Petit rappel à Emma Becker : Kirk aurait voulu qu’une femme comme elle aille en enfer et qu’on lui retire ses enfants, hein.”

Les riches et l’Etat

Le sujet devient, ou plutôt redevient central, à la mesure de ce que représente « milliard » dans l’imaginaire. Ce n’est la faute ni à Voltaire ni à Rousseau mais à Bayrou (ce qu’il représente) obsédé par la dette et qui n’a cessé de répéter « 45 milliards ».  C’est la somme qu’il voulait économiser. Une vraie scie. En soi, le nombre ne signifie rien en ce sens qu’il est comme un absolu. On ne sait pas ce que ça représente. En revanche, rapporté aux 270 milliards que l’Etat donne aux plus riches et aux entreprises, ils deviennent relatifs et suggèrent une réponse arithmétique la fois simple et simpliste. Ces 270 milliards sont ceux que dénombre l’essai de deux journalistes du Nouvel Obs, intitulé « Le grand détournement » et qui fait la Une des médias – pour ou contre.

Prendre le problème de la justice fiscale par « les riches » (ce n’est pas nouveau : cf. les 100 familles) – dont le rapport avec l’Etat n’est qu’une des composantes – est inadéquat  et ne débouchera sur rien d’important.  « Le riche » n’est pas une cause mais une conséquence, c’est ce qu’indiquent la permanence du rapport de l’Etat avec lui (gauche ou droite au pouvoir) et l’ambivalence qu’il suscite dans l’opinion (envie, jalousie, indignation, admiration) qui se manifeste notamment par le succès des jeux dits de hasard, comme le loto (25 millions de joueurs par an).

On ne peut s’en sortir qu’en construisant la problématique du commun dont la fiscalité n’est qu’une des composantes. L’indicateur de l’adéquation sera la proposition d’un impôt payé par tous, sans exception, ne serait-ce qu’1 euro, parce qu’elle signifiera qu’auront été définis d’autres critères de la vie et de la vie commune.