La mort du discours

D. Trump a remis à Erika Kirk la médaille présidentielle de la liberté dont il a décoré à titre posthume son mari, Charlie Kirk, assassiné le 10 septembre, et fondateur de l’organisation Turning Point USA, chrétienne, raciste, xénophobe et réactionnaire (contre l’IVG, les droits civiques accordés aux Noirs…).

 Voici ce qu’il a déclaré :

« Charlie Kirk fut un martyr de la vérité et de la liberté. Et de Socrate à Saint Pierre, d’Abraham Lincoln à Martin Luther King, ceux qui ont le plus changé l’histoire – et ce fut vraiment son cas – ont toujours risqué leur vie au nom de causes dont la défense était le sens de leur présence sur terre. »

La mort du discours, c’est ça.

Ce n’est pas la personne politique de Trump qui constitue le problème, mais ce qui la rend possible.

Le spectacle qu’il a offert depuis l’Égypte en est un autre exemple : lui, au premier plan, parlant essentiellement de lui, les autres chefs d’État alignés derrière, souriant de complaisance – dont E. Macron, relégué au statut de petit garçon bien sage.

Autre exemple encore.

Aujourd’hui, dans Le Monde, parmi les contributions des lecteurs à l’article relatant le nouveau bombardement par l’armée américaine d’un navire au large du Venezuela au motif qu’il transportait de la drogue (six personnes tuées), certains applaudissent et ajoutent même qu’il faudrait faire la même chose pour les bateaux rapides qui circulent entre l’Espagne et le Maroc.

Là, le discours, c’est l’arraisonnement, l’arrestation, l’interrogatoire puis le procès.

Sa mort n’est pas seulement dans l’élimination du sens des mots et des idées, mais dans le fait que cet homme de près de 80 ans parle comme un adolescent sans interdits.

Un des signes de la régression dont la vitesse est analogue à celle du changement climatique et du développement du désarroi.  

La glorification de D. Trump

Un article du Monde (13/10/2025)explique qu’une opinion publique israélienne apparemment dominante considère le président américain comme un héros et un sauveur. Certains le comparent au roi perse Cyrus (6ème siècle avant notre ère) qui avait permis le retour des juifs retenus à Babylone.

Cette idolâtrie puérile qui oublie les neuf mois pendant lesquels D. Trump a aidé B. Netanyahou à poursuivre son entreprise de destruction de Gaza – combien de soldats tués, traumatisés, combien d’otages morts pendant ce temps ?  – , laisse croire que les décisions du président seraient dictées par la philanthropie et l’humanisme, comme, dans les discussions, la présence de son gendre Jared Kushner, un homme d’affaires qui vient d’acheter une île albanaise pour la transformer en hôtellerie de luxe et qui regarde Gaza avec le même œil d’entrepreneur immobilier que son beau-père.

Pourquoi les manifestations israéliennes à Tel-Aviv hostiles à la politique de B. Netanyahou et favorables à des négociations avec le Hamas ont-elles été vaines ? Pourquoi le gouvernement israélien a-t-il refusé les propositions de cessez-le-feu antérieures, mis fin, en février 2025 (D. Trump était président) à celui qu’il avait accepté le mois précédent ? Pourquoi a-t-il décidé de poursuivre l’opération de destruction jusqu’au champ de ruines ?

Ces questions existent forcément en Israël, même si elles sont pour le moment refoulées sous l’euphorie, une euphorie que les otages morts et la libération des prisonniers palestiniens frappent d’ambiguïté.

Si le processus continue, D. Trump va installer son « comité de paix » chargé de gérer Gaza à sa façon. Pour cela, il devra d’une manière ou d’une autre lâcher B. Netanyahou dont les comptes à rendre – entre autres, la corruption – risquent de constituer un obstacle au développement des siens.

L’aggravation du besoin du chef –  qu’il soit incarné par une personne condamnée par la justice ajoute l’idée du complot –  est le symptôme le plus grave de la pathologie collective en ce sens qu’elle contient la mort du discours.

Notre cousin à 98,8%

À ceux qui trouveraient ici ou là quelques raisons de ne pas se réjouir de l’activité humaine, je conseille fortement d’aller voir le reportage que propose Arte sur le rapport que Jane Goodall – elle vient de mourir – a construit avec les chimpanzés du Congo.

C’est à la fois émouvant et problématique – dans le sens que je donne au mot.

Il faut malheureusement passer par la case noire « braconniers ». On sait que l’homme est capable de toutes les malfaisances imaginables, contre ses semblables et ceux qui ne le sont pas tout à fait. Il n’y a rien qui soit à l’abri de ses ravages.

Une fois la case noire passée, s’ouvre le champ de l’émotion.

Il faut regarder le regard du chimpanzé – en particulier celui dont les parents ont été tués par les braconniers –, il faut regarder ses bras autour de Jane – elle porte un nom qui lui va si bien – et de ceux qui les soignent et leurs échanges. C’est au-delà des mots.

Le chimpanzé est notre cousin à 98,8% d’ADN commun.

Là, commence la problématique.

Il faut les regarder évoluer dans leur milieu naturel. La mère portant son petit dans ses bras. La grand-mère surveillant d’un œil la manière dont s’y prend le groupe des petits pour accueillir l’orphelin.

Et là, et même si ça n’a pas de bons sens génétique – le chimpanzé est notre cousin, pas notre frère – je rêve que l’humanité perde  le 1, 2% d’ADN de trop.

L’absurde, jusqu’où ?

Gaza est pour l’essentiel un champ de ruines et D. Trump est un de ceux qui l’a autorisé par le blanc-seing donné à B. Netanyahou.

Il soutient la colonisation de la Cisjordanie.

Il veut diriger un comité de la paix chargé de gérer le territoire de Gaza qu’il rêve de transformer en Riviera.

Aux USA, il envoie la garde-nationale et menace d’envoyer l’armée dans les villes dirigées par les démocrates.

Il insulte, menace ceux qui ne sont pas d’accord avec lui.

Et,

Il attend, pour vendredi, le prix Nobel de la paix.

Il manque juste le raton-laveur.

La tergiversation

Littéralement« tourner le dos » (latin : tergum/vertere), donc ne pas affronter de face, user de détours.

En particulier par le choix des mots.

Par exemple, parler de guerre à propos de Gaza.

La guerre suppose des forces antagonistes luttant avec des armes et des structures analogues, qu’elles soient militaires et/ou économiques. A Gaza, si l’on voit bien l’armée israélienne, où est l’autre ? D’un côté, une structure d’État, des tanks, des avions, des drones, une infrastructure informatique, des troupes dénombrables. De l’autre ?

Le choix des mots n’étant jamais anodin, guerre permet de ne pas nommer ce qui est en cours.

L’action militaire israélienne menée à Gaza est une entreprise de destruction systématique non seulement d’un objet physique (la population, les maisons, les terrains cultivables) mais d’une idée, celle de l’existence même du peuple – dans le sens d’entité politique – palestinien.

Elle est le point ultime d’un processus mis en route après l’assassinat, en 1995, d’Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël – tué par un juif fondamentaliste – et qui a mis fin au processus initié par les Accords d’Oslo (1993). S’il ne pouvait être explicite, l’essentiel du contenu des Accords visait une décision sans laquelle aucune solution viable n’est envisageable, à savoir tourner la page de la Nakba : catastrophe de l’exil (1947) corollaire de l’installation géographique, dans la violence, de l’État israélien.

En d’autres termes, les accords permettaient de sortir de l’impasse de la question du responsable du commencement.  

Mais ils n’abordaient pas la question essentielle, à savoir la question historique existentielle,  principalement pour les juifs et Israël.

Cet assassinat fut en effet l’expression d’un refus enfoui, refoulé, de reconnaître l’existence du peuple palestinien, une reconnaissance qui offrait à l’État juif la possibilité de vivre sans la nécessité de la menace, autrement dit de n’être pas dans la problématique de la survie permanente.

Sinon, comment expliquer que la mort d’un individu, si important soit-il, ait pu ainsi mettre un point final à un accord pour un processus qui concernait deux peuples, et réactiver ainsi le schéma millénaire de la menace existentielle ?

D’une part, ce refus d’hier, passionnel et enfoui, que la poursuite du processus rationnel d’Oslo devait modifier, d’autre part, la volonté globale signifiée aujourd’hui par le retour et le maintien au pouvoir – grâce à l’extrême-droite –  de B. Netanyahou, d’anéantir Gaza-palestinien et de rendre impossible un État en Cisjordanie via la colonisation sauvage, permettent de comprendre la nature de l’agression du 7 octobre et aussi pourquoi les carences de la défense israélienne ce jour-là n’ont pas conduit au renversement de B. Netanyahou.

Cette agression n’est pas, dans les faits, quels qu’aient pu être les intentions et le degré d’improvisation, un acte de guerre. Dans le moment où elle s’est produite, il n’y avait pas en face d’armée ennemie, ce qui peut contribuer à expliquer le déchaînement de violence. L’attaque, brutale, brève, massacrante, est, dans les faits, une razzia. Et si elle est une razzia, c’est parce que, du fait même des différences de structures fondamentales, le conflit qui dure depuis 80 ans n’est pas une guerre, ce qu’attestent les séquences de pierres jetées contre les tanks ou d’attentats-suicides.

L’entreprise israélienne de destruction initiée par le massacre du 7 octobre – dont Israël est coresponsable par les conditions d’émergence et de succès électoral du Hamas liées à la non-existence d’un État palestinien – nourrit l’antisémitisme. Elle est ainsi un mode – éminemment paradoxal, comme aux USA – d’expression du renouveau de l’idéologie fasciste mortifère.  Autrement dit une course vers l’abîme.

Sont tout aussi coresponsables les démocraties européennes qui refusent de nommer ce qui est en cours à Gaza et aux USA, et qui, à propos de l’Ukraine et de l’agression russe, comme dans les années 1930 pour le nazisme, ne proposent pas un discours adéquat, l’analyse d’un processus.

Même carence en France, où, maintenant depuis quelques heures, et à la suite d’une déclaration de l’ex-première ministre caricaturale, qui a usé et abusé de la procédure politicienne pour faire passer la réforme des retraites, on essaie de faire croire que l’essentiel politique serait une suspension de cette réforme.

Le processus global en cours est une dégradation accélérée de l’ensemble des structures qui constituent notre commun social et politique.

Et celui qui occupe une place déterminante pour le discours politique, le président, mal élu par défaut et que ses amis quittent comme les rats le navire,  ignore le nom commun et laisse à l’extrême-droite l’exploitation frauduleuse du nom peuple qu’il ignore également.

Le suicide politique

Sauf à considérer que le président de la République est idiot, la constitution de ce troisième « nouveau » gouvernement oblige à chercher la signification d’un acte dont l’analyse est souvent réduite au mot  « provocation » ou « incompréhension ». En particulier le retour (à un autre poste) de l’ancien ministre des Finances, considéré comme le responsable du chaos budgétaire par ceux – le RN notamment – qui ont intérêt à personnaliser les causes pour faire monter l’exaspération populaire.

« On prend les mêmes et on recommence », disait, en le déplorant avec l’intonation du « je ne comprends pas », ce matin sur France Culture (8 h 15) le chroniqueur Jean Leymarie qui évoquait les solutions techniques possibles après une probable nouvelle censure.

L’attention est attirée par les médias et les partis sur ce qui se joue sur l’avant-scène, alors que l’essentiel se met en place dans les coulisses. L’art du prestidigitateur se manifeste autant dans l’agilité des doigts que par la capacité à diriger les regards.

Dans les coulisses, ce sont les affaires qui dessinent le scénario, en particulier dans les rencontres, discrètes, entre les grands capitalistes et les responsables du RN dont les sondages disent qu’il arrivera nettement en tête à la présidentielle de 2027 et aux éventuelles prochaines législatives.

Ce qui se prépare, en effet, c’est une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale, mais, cette fois, dans les conditions qui permettront de manière certaine au RN de gagner,  comme on l’avait cru il y a un peu plus d’un an.

La gauche avait gagné. Pas la gauche dite « de gouvernement » à majorité Parti socialiste façon Hollande, mais une gauche tirée par un discours à consonance populisme-révolutionnaire tel, surtout dans son élocution et par les passions suscitées, qu’il rendit possible le refus du président de désigner une personne de ce camp électoralement vainqueur pour former un gouvernement.

Il fallait ensuite créer une situation qui suscite une insatisfaction et une colère croissantes dont le bénéficiaire ne pourrait être que le RN – majoritaire en tant que force électorale autonome – , auréolé de surcroît par une condamnation pour détournements de fonds publics par « des juges politiques », comme peut encore l’être l’ancien président condamné, lui, pour association de malfaiteurs.

En opposition aux deux extrémismes populistes (de gauche minoritaire, d’extrême-droite majoritaire et invasif), deux gouvernements dit du « centre » chargés de cristalliser les passions en ne proposant rien que la répétition du même discours inaudible. Le troisième, maintenant, avant une nouvelle dissolution pour le succès du RN.

Tel est le scénario le plus probable, dicté par les intérêts que représente le président de la République, convaincus maintenant qu’ils ont tout à gagner avec un gouvernement dirigé par l’extrême-droite et persuadés qu’ils pourront le manipuler.  

L’inconnue est la résistance commune, électorale, faible, très faible, parce que le discours du commun a disparu.

Reste la résistance de chacun. Mais c’est une question tout autre.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot – bilan (2 – fin)

La lecture d’un texte littéraire, de tout objet d’art, implique l’entrée dans un espace autre que celui du réel quotidien et le renoncement à l’immédiat. Une suspension de la compréhension ordinaire. Il ne viendrait à l’idée de personne de critiquer La Fontaine pour avoir fait dialoguer un corbeau et un renard.

On sait qu’en décidant de lire un récit littéraire, on décide en même temps de se confronter à un discours qu’il faut décrypter. L’un et l’autre sont indissociables.

Il m’est arrivé de présenter mon explication de ce qu’est la poésie avec la lecture de la fable Le corbeau et le renard et celle du sonnet dit en -yx de Mallarmé (« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx… ») (cf. article : Littérature 4 – Mallarmé – 14/06/2020)

A la différence de la fable, le poème de Mallarmé est incompréhensible à la première lecture, encore qu’« un arbre perché » (« Maître corbeau sur un arbre perché ») ne soit pas toujours immédiatement compris – après tout, un arbre pourrait bien être perché, non ?

De ce point de vue, L’instant de ma mort écrit 50 ans après l’événement qui lui sert de support, est le récit d’un événement autre que celui de 1944 – il pourrait être fictif. Peu importe.

Mais pour quel discours ?

J’ai relu le texte.

Si je n’accroche pas, c’est à cause de ce que je sens comme l’absence d’un discours. Ou une pauvreté. Ou plutôt, un discours portant sur la périphérie, centrifuge.

D’où les distorsions relevées au fil de l’analyse,  comme le serait un nu d’atelier dans le Guernica de Picasso ou une notice sur les fleurs, dans La rose et le réséda d’Aragon.

Pourtant, l’écriture de ce qui ne peut être écrit – la mort imposée, imminente, sur le point d’advenir – est un objet d’une belle épaisseur, surtout dans le contexte que l’on sait.

Ainsi, je ne perçois pas, ou si peu, un vrai, dans le pas vrai qu’est, comme tous les autres, cet objet littéraire.

J’ai trouvé dans mes lectures sur Internet cette confidence que Blanchot fit à Derrida, en 1994 : « Le 20 juillet, il y a cinquante ans je connus le bonheur d’être presque fusillé. Il y a vingt-cinq ans, nous mettions nos pas sur la lune. »

La première phrase a cette même résonance que je n’aime pas : « le bonheur d’être presque fusillé. » situe dans l’instant (être) alors que « presque » implique nécessairement l’après (avoir été).  En cohérence avec ce qu’il explique dans L’instant de ma mort  (« légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant) – allégresse souveraine ? » (11)  « presque » ne va pas, il est même contradictoire avec ce qui a été ressenti alors que la fusillade était certaine.

Comme il ne peut pas s’agir d’une maladresse, mais d’un choix, que signifie cet oxymore (alliance de deux mots au sens contradictoire : bonheur / fusillé) sinon celui du jeu – le corollaire du refus du discours?

Quant au rapprochement avec le voyage sur la lune, sans relation explicitée, il s’agit d’une autre figure de style appelée anacoluthe (= absence de lien)  employée ici pour souligner un double incroyable analogue (la non fusillade, marcher sur la lune)… alors que la première phrase est centrée sur un sentiment de bonheur, que son identification à l’exploit technique appauvrit, s’il ne l’invalide. J’ai vu à la télévision les premiers pas d’Armstrong. Émerveillement, sans aucun doute, bonheur, non.

Je rencontre dans cette littérature un intellectualisme que je n’aime pas, sans doute, parce qu’à la différence du poème (que j’aime) de Mallarmé, par exemple, le texte raconte un événement réel, concernant le nazisme et la Résistance, l’un et l’autre absolument antinomiques du jeu.

L’esthétique n’est pas dissociable de l’éthique – je ne parle pas de morale – autrement dit, me référant à Spinoza, la construction du rapport le plus adéquat possible – dans tous les modes d’expression –  avec ce qui constitue le vivant, dont son rapport avec la mort qu’il contient. [Il y a une esthétique de la mort – les cérémonies nazies à Nuremberg, la littérature raciste, antisémite (cf. Céline) – qui inverse le rapport et rejette ainsi l’idée même d’éthique.]

Si je suis sensible à l’esthétique du langage de Blanchot, je la perçois comme détachée de l’éthique, ou l’affleurant seulement, comme s’il avait peur – cf. « « Je ne chercherai pas à analyser » (11). L’analyse ne passe pas nécessairement par un discours théorique. Par exemple, L’Ombilic des Limbes, ou encore, Le théâtre et son double, d’Antonin Artaud.

Blanchot est passé de la droite extrême, pétainiste avant les lois antijuives,  – avec, et c’est très important, le rejet de Hitler et du nazisme – à la gauche extrême.

Est-ce que le point de contact entre ces deux extrémismes politiquement contradictoires, n’est pas la peur de l’analyse essentielle – celle de la spécificité humaine – qui conduit à se réfugier dans les expressions politiques les plus radicales, comme on crie pour ne pas vouloir entendre ?

Réussir sa vie ?

C’était l’objet proposé par Quentin Lafay (Questions du soir – France Culture – 18 15 – 03/10/2025) pour lequel il avait invité Thierry Jobard, essayiste et libraire, Marianne Chaillan, professeure de philosophie et écrivaine.

Q. Lafay explique que lui et son équipe ont décidé de remplacer l’intitulé initialement choisi « Comment réussir sa vie ? » par « Faut-il réussir sa vie ? ». Cet intérêt pour le questionnement jusqu’à la critique de soi constitue celui de l’émission, plus ou moins valorisé selon les invités.  

Les deux invités de ce jour développent une pensée critique précise et que je trouve très pertinente sur le rapport entre réussir et vie en démontant de manière remarquable les constructions idéologiques.

Marianne Chaillan propose ainsi de substituer à « réussir sa vie » l’idée « réussir à vivre ». Et elle explique : « Comment réussir à vivre ? C’est quand on a accepté les lois indépassables de l’existence à savoir qu’il y aura de l’échec, de la souffrance, des manques, des regrets. »

Seulement, « c’est quand » ne permet pas de savoir comment on parvient à accepter, et ne donne pas une définition de ce qu’est vivre en tant qu’être humain.

En d’autres termes, rien sur ce qui constitue la spécificité de l’homme (sa conscience), dont témoigne le fait que pendant les presque quarante minutes du débat, un mot, pourtant essentiel, n’a pas été prononcé une seule fois – j’ai réécouté l’émission : le mot mort, comme si la pensée de la mort et de sa mort n’intervenait pas dans la construction de la vie de l’homme.Qu’en diraient Montaigne (« Philosopher, c’est apprendre à mourir ») et Nietzsche (« Meurs à temps ») cités par Marianne Chaillan ?

Je n’ai pas entendu non plus le mot éthique, alors que Spinoza a été cité en toute fin d’émission.

Et pourtant, Spinoza explique très bien comment il est possible d’accéder à la liberté et à la joie en établissant le rapport le plus adéquat possible entre notre vie particulière et la vie globale, entre l’individu que nous sommes et le Tout.

Réussir, pour peu que le mot ait un sens quand on l’applique à la vie, c’est peut-être ça.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot – Bilan (1)

La lecture de ce texte m’a été suggérée dans le contexte de celle (format PDF) du roman Un hiver en Bretagne que je viens de terminer (je suis à la recherche d’un éditeur) dont un des thèmes – déjà traité dans le blog, notamment dans la série d’articles : Etats des lieux : ce que nous sommes, à partir du 02/09/2020 – . est celui de la mort, plus précisément de la distinction entre ce qu’est la mort et, pour chacun, sa mort. La confusion entre les deux conduit à énoncer le non-sens habituel que j’ai par exemple retrouvé dans la lecture d’une analyse du texte de Blanchot : « L’obstacle fondamental réside dans le fait que nous ne savons pas ce qu’est la mort, puisqu’elle ne peut être pensée que par la vie. » Nous savons très bien ce qu’est la mort : le cadavre. Ce que nous ne savons pas, c’est ce qu’est notre mort d’humain, mais dire cela revient au même non-sens, puisque, nous le savons, notre mort d’individu est la fin de la conscience propre à notre organisme. Un électroencéphalogramme plat. Le personnage central d’ Un hiver en Bretagne explique en quoi notre mort est le rien – pour le sujet concerné, la seule et unique chose dont tout discours est impossible – et en quoi la philosophie – telle qu’est pensée et écrite de manière à être si peu lisible et non enseignée – sert, non pas à rien comme on le dit parfois – on parle beaucoup des philosophes que lit une infime minorité, actuellement de Montesquieu, pour la séparation des pouvoirs –, mais au contournement de ce rien si difficile à accepter.

Notre mort à venir contient cette question redoutable : quand ? qui contient le fait de mourir.

Pour ceux qui sont intéressés, j’ai publié en 2013 La tectonique des plaques, un roman qui traite de cette question – un lecteur, souffrant de la même maladie que le personnage principal, m’avait dit avoir apprécié sa philosophie.

Le texte de Maurice Blanchot vise ce point. L’instant, c’est « ce qui se tient sur », ce qui menace, ce qui va arriver.

Ce qu’il y a de particulier, ici, c’est la coïncidence entre la connaissance de ce quand ? et le fait de mourir. La décision de fusiller le jeune homme n’est pas le résultat d’un procès, elle est prise dans l’instant. Une ou deux minutes, donc, entre l’annonce et l’exécution.

Que se passe-t-il dans l’esprit et le corps à ce moment-là ? En principe, il est impossible de le transmettre, surtout par écrit, sauf si l’exécution n’a pas lieu. Ce qui est le cas. Le jeune homme raconte donc, oui, mais cinquante ans plus tard. Autrement dit, c’est l’homme âgé de 87 ans – donc proche de l’instant de sa mort naturelle – qui raconte ce que fut pour ce jeune homme l’instant de sa mort provoquée.

La dernière phrase du texte « L’instant de ma mort désormais toujours en instance » signifie une permanence qui pourrait se traduire ainsi : depuis ce jour-là, j’ai toujours eu, présent en moi, l’instant de ma mort – ce qui serait le thème d’un nouveau livre : comment ai-je vécu, depuis le jour où j’ai, non pas failli mourir – l’expression vise plutôt l’inattendu de l’accident – , mais vécu l’instant de ma mort. J’ignore dans quelle mesure cette expérience constitue l’écriture de Blanchot après 1944.

La situation de Guy Môquet et Missak Manouchian (cf. article 1) fut différente en ce sens qu’ils connaissaient le moment de leur mort,  suffisamment tôt pour pouvoir écrire leur lettre. Qu’auraient-ils écrit si, dans l’instant de la fusillade,  comme pour le jeune homme, l’exécution n’avait pas eu lieu ?

Qu’est-ce donc, ici, qu’écrire un instant vécu cinquante ans plus tôt, forcément dans la perspective de l’instant qui va l’être dans un futur perçu comme proche ?

Tel est l’intérêt d’une telle démarche littéraire qui ne peut être qu’une réécriture.

Mais quelle réécriture ?

Ce sera l’objet du prochain et dernier article.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (11)

La page blanche qui précède les deux derniers paragraphes (p.17) leur donne l’air d’une postface qu’elle n’est pas.

Voici le premier :

«  Plus tard, revenu à Paris, il rencontra Malraux. Celui-ci lui raconta qu’il avait été fait prisonnier (sans être reconnu), qu’il avait réussi à s’échapper, tout en perdant un manuscrit. « Ce n’étaient que des réflexions sur l’art, faciles à reconstituer, tandis qu’un manuscrit ne saurait l’être. » Avec Paulhan, il fit faire des recherches qui pouvaient que rester vaines. »

À la page 14 (juste après la digression sur l’année 1807 et Iéna), Blanchot (donc un Français) raconte que sa maison a été « fouillée partout », donc par des soldats sous les ordres de l’officier nazi allemand– et non « pillée et saccagée » comme celle de Hegel (donc un Allemand) par les soldats de l’armée française napoléonienne. La comparaison n’est peut-être pas anodine. Passons.

Il ajoute, toujours à la même page : « On prit quelque argent ; dans une pièce séparée, « la chambre haute », le lieutenant trouva des papiers et une sorte d’épais manuscrit – qui contenait peut-être des plans de guerre. »

Je n’insiste pas sur le « on prit quelque argent », à la résonance de salon aristocratique, pour en venir à « l’épais manuscrit »  : le tiret indique qu’il s’agit du point de vue du lieutenant : = il se dit qu’il y a peut-être « des plans de guerre. » Au choix, soit une ironie dirigée contre le lieutenant ( =quelle bêtise de s’imaginer une chose pareille !), soit une manière détournée de se donner de l’importance (« la chambre haute » est une indication qui n’est pas absolument indispensable)… ce que semble confirmer la rencontre avec Malraux, et donner par la même occasion de l’importance à l’ « épais manuscrit » – qui n’est pas un manuscrit épais, notez-le bien ! – dont on comprend, par la réflexion de Malraux qu’il était tout autre chose que de simples « réflexions sur l’art ». Tout cela, pour le dire clairement, a quelque chose de snob.

Et le « Qu’importe. » qui commence le dernier paragraphe a tout du dédain du grand seigneur pour la contingence, au-dessus de tout ça.

Voici la fin : « Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l’instant de ma mort, désormais toujours en instance. »

Pour moi, l’instant et en instance ne sont pas au niveau de la tragédie vécue. Ils sonnent comme un jeu de mots.

L’article suivant, le dernier, sera un bilan.