Journal – 61 – le bombardement de l’Iran / le dialogue Macron – Poutine (02.07/2025)

Louis Arnaud a été arrêté en Iran en mai 2022 et détenu pendant deux ans dans la prison d’Evin, bombardée par l’aviation israélienne au cours de ce que D. Trump a appelé « la guerre des 12 jours ». Le Monde publie son analyse de cet événement : une catastrophe, en ce sens que la quasi-destruction de la prison n’a pas seulement tué des prisonniers, mais aussi ce qui constituait un foyer de résistance contre le régime.

Ce qui caractérise la politique américaine et israélienne est l’irresponsabilité, dans le sens « aucun compte à rendre à personne » et le triomphalisme permanent. Le résultat immédiat des bombes américaines est un durcissement du régime et une recrudescence des arrestations des opposants.

C’est également vrai pour V. Poutine avec lequel E. Macron s’est entretenu deux heures au téléphone après deux ans de silence, officiellement pour parler du risque nucléaire iranien… mais aussi de la guerre en Ukraine. Résultat nul. Le Kremlin a publié un communiqué dans lequel il fait porter la responsabilité du conflit sur les pays occidentaux pour qui l’Ukraine serait une « tête de pont » contre la Russie.

Ma contribution au journal :   Après l’implosion soviétique et la fin du Pacte de Varsovie, les pays de l’OTAN auraient pu envisager de dissoudre l’organisation visant l’URSS qui n’existait plus et proposer à la Russie de construire avec elle une structure commune. C’est le maintien de l’OTAN qui justifie le premier argument de V. Poutine qui peut donc utiliser le prétexte de la « tête de pont ».

Journal – 60 – Race : dénotation et connotation – (26/06/2025)

L’émission Questions du soir (France-Culture 25/06/2025) fut introduite par cette citation extraite du rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme : « Le racisme reste profondément enraciné en France, dans les actes, les discriminations ordinaires, les discours de haine en ligne et dans la vie réelle. » 

L’invité, Michael O. Hardimon, professeur de philosophie à l’université de Californie à San Diego propose de distinguer : la race comme construction idéologique à rejeter, comme construction sociale à analyser, comme réalité visible liée à l’ascendance, et comme catégorie populationnelle non hiérarchique. (cf. la page d’accueil de l’émission)

Dit plus simplement : utiliser le mot race sans qu’il signifie racisme.

Il y a au moins deux questions.

La première est d’ordre linguistique (cf. l’intitulé de l’article). Un mot a une dénotation et une ou des connotations. Par exemple, noir dénote une couleur et connote, entre autres choses, le deuil social, du moins chez nous.  

Race dénote initialement une classification, des catégories, (la race humaine, la race animale) et connote une hiérarchie, à tel point que la connotation a fini par se substituer à la dénotation de manière que « raciste » ne renvoie jamais à la dénotation initiale et que « racisme » est, chez nous, un délit.

Cette première question que pose nécessairement la proposition de M. Hardimon conduit à une seconde question, qui n’est plus strictement linguistique : pourquoi et pour quoi entreprendre une telle démarche, dans la mesure où l’entreprise paraît quasiment impossible, non seulement à cause du poids de l’histoire du mot, mais encore parce que le racisme est toujours actuel. En d’autres termes, et pour prendre un exemple très simple, est-il envisageable de parler de « race noire » sans que rappliquent au grand galop les connotations hiérarchiques évoquées plus bas ? D’autant que, si l’on veut accompagner le philosophe dans sa démarche, il est possible d’utiliser « population », noire, blanche etc. un mot qui n’a pas les connotations du mot race.

Les intentions de ce philosophe sont « pures » en ce sens qu’il n’y a pas d’ambiguïté dans son discours. Mais la pureté des intentions n’évacue pas le problème.

Quand un intervenant lui demande dans quelle mesure l’entreprise est réalisable, il répond qu’il parvient très bien à parler de race avec ses étudiants en évacuant la racialisation.

Oui. Dans la salle de cours de l’université, d’accord. Mais, en-dehors de cet espace ?

Je répondrai à mes deux questions par cette troisième : est-ce qu’il ne s’agit pas au fond d’une démarche d’intellectualisme pur qui vise à exorciser un mot, en ne voyant pas ou en oubliant ce qu’il recouvre, c’est-à- dire un déni ?

M. Hardimon explique très bien que racisme est un sous-ensemble de xénophobie (= la peur de l’étranger et son corollaire de haine). Autrement dit, le racisme est une forme de la xénophobie. Si je suis raciste, c’est parce que j’ai peur de l’autre et que j’utilise une différence d’apparence (la couleur de la peau, par exemple) pour en faire un essentiel (noir = absence d’âme, infériorité intellectuelle etc.). Mais la xénophobie qui contient le racisme, d’où vient-elle ? Qu’est-ce qui fait que j’ai peur de l’autre ? Ce qui fait que j’ai peur de l’autre en tant qu’il est autre, c’est qu’il n’est pas moi, qui, par exemple, suis blanc, chrétien, intelligent etc. Cf. « Comment peut-on être Persan ? » (Montesquieu). Et on sait très bien que derrière tout ça, le racisme et la xénophobie, c’est la mort, ma mort qui est en embuscade : je déverse sur l’autre, l’étranger, celui qui est si peu comme moi, toute mon angoisse, comme ça je ne meurs pas. Oui, c’est débile. Le racisme est débile.

Je dirai donc que la démarche du philosophe trouve son origine dans le désarroi planétaire actuel et qu’elle manque la cible.

Journal – 59 – Iran : dilemme ? – (23/06/2025)

D’un côté, une dictature théocratique impliquée dans un processus nucléaire militaire, de l’autre, des attaques aériennes décidées unilatéralement par Israël et les USA pour arrêter le processus.

Comment construire une analyse ?

Rappel : le dilemme, ce sont deux propositions contradictoires également insatisfaisantes. L’exemple le plus connu est celui auquel est confronté Rodrigue (Le Cid, pièce de Corneille – 1637) : soit il obéit à son père (Don Diègue) et se bat à sa place (Don Diègue est trop vieux pour un duel) contre le père (Don Gormas) de sa fiancée (Chimène) qui l’a humilié, et, dans ce cas il la perd (parce qu’il aura été tué ou qu’elle ne voudra pas épouser le meurtrier de son père), soit il n’obéit pas et il la perd quand même parce qu’elle ne voudra pas épouser celui qui a dérogé au code/principe de l’honneur qui régit les rapports dans le monde aristocratique dont ils font partie.

L’événement iranien confronte au même dilemme (apparent) ceux qui sont à la fois hostiles au régime iranien et à la démarche unilatérale de bombardement, parce qu’un « je m’en lave les mains » ou un « renvoi dos à dos » est contradictoire avec le questionnement. A partir du moment où se pose la question, il faut répondre.

Pour Rodrigue, Corneille fournit la réponse : le changement de principe. Rodrigue l’envisage mais il y renonce :  il est un peu trop tôt pour la révolution. Il se battra.

Pour nous aussi, la réponse se trouve dans la problématique du principe, c’est-à-dire ce qui n’est pas de l’ordre de la valeur subjective mais de l’universel.  Par exemple ce qui détermine la définition de la démocratie, c’est le principe de la séparation des pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif. Ainsi, l’Iran n’est pas une démocratie, et c’est une affaire qui concerne exclusivement les Iraniens. Les USA et Israël ? Oui et non, en ce sens que les dérives de l’exécutif font actuellement vaciller le principe, comme le disent des voix étatsuniennes et israéliennes.

C’est ce que dit aussi l’attaque contre l’Iran. Il n’y a pas eu de déclaration de guerre, pas d’ultimatum (sinon une ruse tactique de D. Trump), mais une attaque combinée, sans préavis, comme l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Face à la menace nucléaire iranienne contradictoire avec le traité de non-prolifération des armes nucléaires – les spécialistes disent que le degré d’enrichissement d’uranium indique qu’il ne s’agit pas de nucléaire seulement civil – la réponse était à chercher dans le cadre des Nations Unies dont la Charte est reconnue comme un principe, et jusqu’au mandat international d’intervention militaire.

Les USA et Israël viennent de violer ce principe.

Quand, après les bombardements, D. Trump demande à l’Iran d’arrêter la guerre, il se comporte comme V. Poutine qui accuse l’Ukraine de ne pas vouloir la paix.

Tout se passe à l’envers du Cid, comme si c’était le père de Rodrigue qui lui demandait de ne pas respecter le principe, autrement dit d’en faire une valeur.

C’est ce à quoi nous assistons : les Nations-Unies, en tant qu’émetteur de principes (La Charte), ne sont plus audibles parce que leur a été substitué le discours de la valeur, celle du « Moi d’abord ! » dont les électeurs Maga (Make America Greta Again) commencent à réaliser qu’il concerne d’abord et avant tout le « Moi D. Trump ! » (cf. son enrichissement depuis son élection) et le monde des affaires dont il est un représentant.

Autrement dit, l’attaque USA-Israël contre l’Iran n’est pas acceptable en ce sens qu’elle contribue à nier le recours au principe du commun que représente l’ONU et qu’elle ouvre le champ de tous les possibles du « Moi d’abord ! » dont nous vérifions tous les jours qu’il est vecteur de catastrophes.

Journal – 58 – Deux contributions – (21/06/2025)

Parmi les sujets abordés par Le Monde d’aujourd’hui :

1- l’élection à la tête des Scouts et Guides de France (SGDF) – obédience catholique – d’une femme homosexuelle, mère d’un enfant, favorable à l’IVG et socialiste. Certains lecteurs se demandent pourquoi on en parle autant.

2- le soutien de la direction du FN à la vice-présidente du groupe des députés RN, dont Médiapart a retrouvé des propos pro-pétainistes,  anti-IVG (elle traite Simone Veil de « la grosse, celle de la loi qui porte son nom »), anti-LGBT+, anti-immigration, anti-gens du voyage…

Voici mes deux contributions :

1- Pourquoi « on » en parle ? Parce qu’il s’agit d’une illustration parmi d’autres des contradictions par lesquelles se constitue la vie en général. SGDF est catholique comme les prêtres-ouvriers, l’Action Catholique Ouvrière, la théologie de la libération…  et aussi comme la hiérarchie ecclésiastique et les intégristes. La spécificité de cette contradiction est qu’elle ne constitue une dialectique qu’à l’intérieur de la sphère de la croyance propre à cette religion. Dialectique quand même.

2- Le problème – tout le monde le sait – n’est pas le Pétain de 1940, mais son « discours » – celui de l’extrême-droite -, en particulier l’identité nationale gravée dans le marbre et son corollaire de préférence nationale. C’est ça dont il est question aujourd’hui. D’où les tentatives de contournement par l’argument du passé révolu. La preuve évidente : aucun mouvement d’extrême-droite ne demande le rattachement des Sudètes. Vous voyez bien.

Journal – 57 – Une littérature russe et la guerre d’agression – (20/06/2025)

Le Monde des Livres (19/06/2025) propose à sa Une « Moscou, avec les écrivains patriotes » : organisé à Moscou dans le cadre de la célébration du 80ème anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, un salon littéraire intitulé « Nos Héros » expose les livres écrits à la gloire de la Russie et des soldats russes combattant en Ukraine*.

Florilège de déclarations d’auteurs interviewés par le journaliste : « L’Ukraine forme un seul peuple avec la Russie, mais elle a été déviée vers d’autres voies qui lui promettaient le changement. Illusions… » « Notre opération spéciale en Ukraine contre la renaissance du fascisme permet de souder le pays. » « Notre victoire ce sera quand nous célébrerons notre union retrouvée avec les Ukrainiens » « Les Ukrainiens sont nos frères, pas nos ennemis ! » «  Comme Albert Camus, je suis un existentialiste, attaché à mes racines chrétiennes, prêt à me battre pour mes idées, résolu à écrire sur la responsabilité et la mort. » « Moi, j’écris sur l’amour. Je suis allées lire mes poèmes aux soldats sur le front. Ils ont adoré. La poésie c’est la vie et le cœur. »

En face de ces proclamations littéraires de fraternité : plus d’un million et demi de morts et blessés de part et d’autre, des zones dévastées.

Comme, à la différence de l’Allemagne nazie en 1941, l’Ukraine n’a pas envahi la Russie et ne menaçait pas de l’envahir, il faut imaginer un « quelque chose » qui permette d’inscrire l’invasion russe dans le discours justificatif de la Grande Guerre Patriotique – l’existence même de l’URSS était alors en jeu – et rende possibles ces déclarations.

« Donetsk [sud-est de l’Ukraine], déclare un des écrivains, est l’épicentre d’une guerre mondiale frontale : fascisme contre christianisme, Ouest contre Russie. »

Autrement dit, comme le fut « URSS », mais dans un contexte différent (il s’agissait de survie) « Russie » est enveloppée par une idéologie qui, tout comme dans les années 40, n’est pas présentée comme telle, mais comme l’expression du réel : en 1941, la phase historique de la construction du socialisme/communisme (= l’émancipation de l’humanité – ce qui explique en partie l’aura de Staline), en 2023, sous le couvert de défense de valeurs (christianisme) et dans la confusion propre au chaos (le christianisme est un marqueur de l’ouest), le déni du commun que signifie la recrudescence de l’idéologie d’extrême-droite dont témoigne la tendance politique planétaire actuelle (Trump, Poutine, Milei, Meloni, Orban, Netanyahou et les succès électoraux en Europe …)

Ce déni du commun et son corollaire (moi d’abord, préférence nationale) constituent le substrat du discours fasciste dont le racisme est une des expressions, autrement dit le refus de « l’autre » selon les critères pragmatiques du bouc-émissaire (juif, arabe, noir, musulman, immigré etc.).

Ce qui est nouveau, c’est l’obsolescence des repères habituels, dont la politique israélienne, engagée dans une sorte de shoah palestinienne à Gaza et en Cisjordanie (massacre, famine, expulsions…), est, avec celle des USA qui la soutient – jusqu’à l’extension de la guerre via l’Iran ? –, le signe le plus remarquable.

* Quelques titres de romans russes : Le missile est lancé !Le Bélier blindé du DonbassLa gloire du guerrierLe sacrement au front

 Quelques extraits de poèmes :

« Je regarde s’envoler les Migs et les Soukhoï

Notre technique miraculeuse

Ces oiseaux magiques ! »

«  Aujourd’hui, nous parton à l’assaut de Paris 

 Demain, ce sera Berlin. »

Quant au « cher fiston » il se bat « pour nous, pour la Russie, pour Dieu ».

Journal – 56 – Lettre à Quentin Lafay – (15/06/2025)

Bonjour, Monsieur Lafay

Je vous ai entendu annoncer des débats sur France Culture, dont un chez vous, concernant le conflit Israël/Palestiniens, notamment ce qu’il se passe à Gaza.

Je vous soumets cette problématique : que suppose, chez l’une et l’autre parties, plus de quatre-vingts ans d’un conflit qui contraint l’une et l’autre à vivre dans l’incertitude, l’inquiétude,  la peur, sinon dans le qui-vive permanent, en mobilisant l’essentiel des énergies moins pour construire que pour détruire ?

La plupart, sinon la totalité des intervenants que j’entends à propos de la guerre actuelle à Gaza, parlent du 7 octobre comme d’un commencement, ce qui revient à laisser entendre qu’avant cette date, les deux parties vivaient en paix.

Le 7 octobre n’est, dans toute son horreur, qu’un moment de cet affrontement qui a commencé il y a plus de quatre-vingts ans dans la violence d’un acte jamais reconnu comme tel par Israël, mais dont les accords d’Oslo permettaient un début de distanciation.

La rupture du processus qu’a provoquée l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un extrémiste israélien s’inscrit dans la problématique que je propose, comme le massacre du 7 octobre et comme l’entreprise de démolition systématique de Gaza, : ces actes sont essentiellement de type suicidaire.

>Le Hamas savait que son attaque (quelle fut la part d’improvisation en l’absence surprenante de défense ?) ne pouvait remettre en cause l’existence d’Israël et, compte tenu de la dissymétrie des forces, il savait que la réplique serait dévastatrice.  

>Israël – co-responsable de l’émergence et du succès électoral du Hamas en Cisjordanie et à Gaza qui servait sa stratégie de division – sait qu’il ne se remettra pas de la destruction du peuple gazaoui et de sa culture par les armes, la famine et la maladie, ni de l’entreprise de colonisation sauvage en Cisjordanie. La politique de fuite en avant (Gaza, Liban, Syrie et maintenant Iran) ne peut conduire que dans un abîme.

Et nous – je parle du discours dominant européen, occidental, notamment tel qu’il s’exprime dans les médias  –  qui ne voulons pas regarder la cause du désarroi planétaire qui s’exprime depuis le début des années 1990 sous les formes multiples que peut prendre le chaos, nous qui collons l’étiquette « terrorisme » pour nous donner l’illusion d’ avoir expliqué quelque chose, nous qui ne disons pas clairement que la revendication d’une Identité nationale gravée dans le marbre et flanquée de ses corollaires « préférence nationale » et, quelle que soit la langue, « Moi d’abord ! » est la marque de fabrique d’une idéologie dont, depuis un siècle au moins, nous savons qu’elle a pour nom « fascisme » et qu’elle conduit à la guerre, nous, par nos non-dits nos tergiversations et nos peurs,  contribuons à entretenir le terreau de ce désarroi mortifère

A propos du conflit entre Israël et les Palestiniens, il n’y a pas d’autre issue d’abord intellectuelle que celle de la problématique de la co-responsabilité des deux parties et du questionnement de la signification de sa durée pour l’une et l’autre.

Cordialement.

Jean-Pierre Peyrard

Journal – 55 –  « Querer »: question et problématique (10/06/2025)

Il y a la même différence entre les deux qu’entre un point et un ensemble. Le point en tant qu’il est (considéré comme) un élément « un », l’ensemble en tant que configuration interactive de points qui cessent donc d’être des points « un » parce qu’ils existent désormais dans des rapports, ce qui s’appelle une problématique.

La question/point n’aime pas la problématique qui passe du simple au complexe (= la tresse, l’entremêlement des fils), et le complexe est dérangeant parce qu’il va à l’encontre de ce qui est le « bon sens » des « c’est pourtant simple », « un point c’est tout », « il n’y a pas besoin de chercher midi à quatorze heures », « on voit bien que » etc.

Le racisme par exemple fonctionne notamment à partir de la question/point (le noir est signe d’infériorité) qui rejette la problématique (valeur de la couleur).

Nous (les sociétés occidentales, au moins) sommes en train de passer de la question/point à la problématique à propos des rapports sexuels, en particulier entre l’homme et la femme, et surtout dans un cadre qui jusqu’ici était considéré comme un point, celui du couple marié.

La mini-série espagnole Querer (= chercher – 4 épisodes – diffusée sur Arte) en est une excellente illustration.

Après trente ans de vie commune, Miren, la cinquantaine, décide de porter plainte contre son mari qu’elle accuse de viol et demande le divorce.

Jusqu’ici, la question/point était ainsi réglée : il n’y a pas de viol dans le cadre du couple marié, la question du consentement n’existe donc pas. Corollaire dominant : l’épouse (= la bonne épouse) doit satisfaire aux désirs de son mari… un point c’est tout.

C’est aujourd’hui devenu une problématique : le féminisme (= il n’y a pas de hiérarchie entre les sexes) a permis de faire émerger des questions/points qui « n’existaient pas » : la relation sexuelle dans le cadre de la vie de couple contient la question du consentement – qu’est-ce que consentir ? – est-ce que « oui » signifie toujours « oui » ? – est-ce que le législateur doit intervenir dans la relation sexuelle du couple et en quoi précisément ?…

Autrement dit, ce qui pendant des siècles a été une juxtapositions de questions/points… si même ils en étaient… est devenu en quelques décennies une problématique : pour ce qui concerne les relations sexuelles dans le couple, ce qui allait de soi, ne va plus de soi.

Ce qui a pour premier effet la réaction du « bon sens » des points/questions. Ainsi, l’avocat du mari fait semblant de demander (la question vaut réponse) à Miren pourquoi elle a attendu si longtemps avant de porter plainte et de demander le divorce (question qui revient à nier l’impact de la structure idéologique du mariage traditionnel), et, c’est le plus intéressant, le mari ne comprend pas, (il n’est pas le seul) c’est-à-dire qu’il est inaccessible à la problématique qui contient notamment le droit de sa/la femme au désir et le respect de ce désir.

La réussite de la série tient dans la description de ce moment charnière qui évite l’écueil du manichéisme et du simplisme militant.

Journal – 54 – Les intellectuels et l’erreur – ( 08/06/2025)

Un essayiste (Samuel Fitoussi) vient de publier un livre intitulé Pourquoi les intellectuels se trompent.

Là, commence l’angoisse. Si je critique l’intitulé, je me comporte en intellectuel, et comme l’auteur est un spécialiste de l’intellectuel qui se trompe, il est probable que ma critique signifiera que j’en suis un.

D’autant que cet intitulé dénote une grande finesse d’esprit puisqu’elle distingue l’erreur de l’intellectuel et l’erreur du pas-intellectuel, en particulier leur différence essentielle qu’il illustre dans un exemple lumineux : le boulanger qui se trompe risque de perdre son commerce donc il a intérêt à corriger son erreur, alors que l’intellectuel qui se trompe a beaucoup à perdre s’il change ses idées puisque ce sont ses idées qui le font vivre.

Voilà. Il est absolument vrai qu’il n’y a aucune différence entre une baguette de pain pétrie, cuite et qu’on déguste quand elle sort du four et une pensée élaborée. Par exemple, Kant écrit La critique de la raison pure le mardi matin (il ne pense pas le lundi) et le lecteur qui la lit en prenant son petit-déjeuner (la moitié de la baguette du boulanger) voit immédiatement si l’analyse manque de sel, si elle n’est pas asse travaillée, si la texture est un peu molle Je le disais, c’est lumineux de fine intelligence intellectuelle qui ne se trompe pas.

D’accord, mais l’erreur de l’intellectuel, d’où vient-elle, demandez-vous ? C’est tout aussi lumineux : « Plus vous êtes instruit, plus vous aurez tendance à adopter des positions extrêmes ; plus vous êtes informé, plus vos opinions risquent d’être polarisées ; plus vous êtes diplômé, plus vous vous persuadez facilement que les autres développent des arguments biaisés ; plus vous vous montrez agile d’esprit, plus votre mauvaise foi possède d’élasticité, vous permettant de toujours retomber sur vos pieds… »

Autrement dit, moins on est instruit, plus on adoptera des positions équilibrées, plus on sera ignorant, plus on sera moins polarisé, moins on sera diplômé, plus on sera intellectuellement honnête, et plus on sera brut d’esprit, moins on sera de mauvaise foi.

En applaudissant cette apologie de l’ignorance qui invite à fixer le seuil à partir duquel l’instruction devient un danger public, nous pourrions, pour commencer, ramener la fin de l’école obligatoire à 14 ans en limitant l’accès au second degré et à l’université à quelques-uns qui seraient étroitement suivis par une équipe médicale chargée de mesurer le trop d’instruction, d’information, de diplômes.

Oui, vous l’avez deviné, l’intellectuel qui se trompe est surtout, sinon exclusivement, de gauche, et l’intellectuel de gauche qui s’est le plus trompé (plus exactement il s’est toujours trompé) s’appelle Jean-Paul Sartre dont la figure est dessinée sur la couverture du livre pour qu’on ne se trompe pas.

L’auteur oppose à ce monde de l’erreur intellectuelle, les réseaux sociaux parce qu’ils sont le bon sens du peuple qui corrige les dérives de ceux qui pensent de manière erronée. Surtout ceux qui s’occupent des sciences sociales qui critiquent la civilisation européenne, chrétienne, blanche et le patriotisme.

Cette fine analyse psychologique du danger de savoir oublie un paramètre : celui du moment de l’histoire dont il parle et la problématique du « commun » qui en fut le constituant principal. Ce paramètre n’excuse évidemment rien, mais il permet de comprendre pourquoi des intellectuels, nombreux, ont soutenu les entreprises révolutionnaires en URSS, en Chine, à Cuba, le renversement du shah d’Iran etc. Pourquoi ils n’ont pas dénoncé dans le moment où ils l’ont su, les crimes de Staline, de Mao, de Castro etc.

La critique évidemment nécessaire est à construire – elle n’a pas à voir avec « l’erreur » – dans le cadre de la dialectique qui prévalait alors entre capitalisme et socialisme. Si, au vingtième siècle, la révolution socialiste/communiste a tué et en masse, le capitalisme aussi, et il a été défendu lui aussi, par des intellectuels. Raymond Aron dont l’auteur fait l’éloge (contre Sartre) a soutenu le putsch de Pinochet, mais lui n’était pas un intellectuel qui se trompe.

Sa démarche s’inscrit dans le discours populiste actuel qui cible les élites, en particulier l’université,  et qu’il oppose au peuple qu’il confond avec la population.

Pour un spécialiste de l’erreur intellectuelle, c’est un bon exemple.

Journal – 53 – Le mauvais procès de la Fast fashion (la mode éphémère) – (03/06/2025)

D’abord les données (France Culture – Journal de l’éco – 03/06/2025 à propos d’un projet de loi visant à réguler cette « industrie dévastatrice en termes d’environnement et de droits humains » ) : la production des vêtements à bas coût et jetables (48 produits par habitants sont mis sur le marché chaque année en France et 35 jetés chaque seconde)  = 8% des émissions à effet de serre.

Argument publicitaire de la marque chinoise Shein :   la mode est un droit, pas un privilège, pourquoi serait-elle réservée aux riches ?

La journaliste explique la stratégie de la marque : « Masquer le fait que les comportements de consommation sont en fait très largement dérivés de l’organisation économique des filières et de leurs modèles économiques et elles s’appuient sur un phénomène plus large, la valorisation de la nouveauté. »

Selon la sociologue invitée : « Il n’y a pas de demande de consommateurs, elle a été complètement construite, renouvellement, nouveauté, placards remplis de vêtements comme*… ( quoi ? elle ne précise pas, voir plus bas), une façon de prouver qu’on participe bien à cette vie sociale. On va rendre ce qui est prisé par l’ensemble de la population accessible à tout le monde mais ça c’est d’abord au service de la construction de modèles économiques qui eux visent à produire de la rente économique à des taux très élevés. (..) [Question : Est-ce que le problème peut être réglé à partir des consommateurs ?] Ils n’ont pas le pouvoir d’achat pour se détourner de ces produits et puis si on considère qu’il y a des systèmes, des produits qui sont plus éthiques que d’autres, pourquoi est-ce qu’il n’y a pas une régulation qui les porte ( ?) davantage. Les enjeux éthiques sont collectifs et c’est à la collectivité d’en organiser les conditions. »

En quoi est-ce un mauvais procès ?

Cette production n’est pas plus déterminée par des « besoins » que toutes les autres, par exemple celle des chaussures à bouts pointus ou ronds, des montures de lunettes bleues ou rose, des yaourts « saveur de citron », des grosses voitures ou encore des cravates à pois.

Le problème que n’abordent jamais la journaliste et son invitée, et qui n’est pas celui de « l’organisation économique des filières » ni « des modèles économiques », concerne le modèle économique global qui s’appelle le capitalisme.

La publicité de la marque chinoise vise, et de manière pertinente,  la « mode » incarnée par la haute couture, le luxe en général, en transférant l’immortalité de l’objet (une robe de Dior ne se jette pas – Le comme* annonçait évidemment les garde-robes) dans l’abolition du temps par la permanence du changement.

L’argument publicitaire du fabricant chinois ne va évidemment pas jusqu’à cette problématique. Son objectif n’es pas de faire penser mais de vendre. Comme tous les autres.

Le mauvais procès consiste donc à faire comme si ce nouveau type de commerce était d’une nature nouvelle et à laisser entendre que l’industrie et le commerce traditionnels (le mot capitalisme n’est jamais prononcé) se soucient d’éthique.

Journal – 52 – La protection du « tu ne tueras point » – (28/05/2025)

C’est le leitmotiv de Burno Dallaporta (néphrologue), invité une nouvelle fois (cf. Journal 46 – 13/05/ 2025) avec François Blot (médecin réanimateur) par Quentin Lafay (27/05/2025 – 18 h 20 – France Culture) à propos de la loi sur l’aide à mourir votée par l’Assemblée nationale.

En écoutant B. Dallaporta, je me surprends à me demander si je suis bien sur France Culture, si tant est que la culture commence par la capacité à examiner la validité de ses références, des socles théoriques sur lesquels on construit son discours.

Celui de B. Dallaporta repose sur le « tu ne tueras pas » dont il affirme qu’il est remis en cause par la loi qui vient d’être votée et qu’il inscrit dans ce qu’il appelle la « morale universelle ». Je cite : « C’est une loi [la loi sur l’aide à mourir]  où l’on fait tomber l’interdit de donner la mort dans une civilisation, c’est un phénomène anthropologique extrêmement préoccupant. C’est gravissime ».

Il cite le nom de Paul Ricoeur, il parle à toute vitesse en mangeant ses mots, mêle « morale, éthique, universel, axiologique, matrice de pensée, symbolique imaginaire » dans une bouillie indigeste, dit qu’un nombre considérable de personnes va être éligible (pourquoi l’autre intervenant ou le journaliste ne lui pose pas la question : et alors ? Est-ce que nous ne sommes pas tous, lui aussi, des éligibles en puissance ? ), dit que si une personne arrête un traitement elle aura une vie altérée et demandera l’aide à mourir  (encore une fois : et alors ?), et, pour valider l’argument de l’intériorisation des critères d’utilité et de rentabilité instillés par la société néolibérale, il prend l’exemple d’une personne isolée dans un désert médical qui ne peut pas avoir de rendez-vous adéquat et pour laquelle « le plus simple, c’est l’euthanasie » ( mais avec l’aide de qui ?).  Il ne lui vient pas à l’esprit de poser la question du désert médical, ni, non plus, de remarquer qu’il condamne cette personne théorique à souffrir et à mourir sans aide.

J’arrête ici l’énoncé du discours de ce monsieur qui répète et répète sans fin des formules apprises, pour m’en tenir à l’intitulé de l’article.

« Tu ne tueras pas » est pour lui l’expression de la morale universelle qui sert de garde-fou… notamment pour les fantasmes des médecins qui auraient envie de donner la mort. Je n’invente rien, c’est ce qu’il dit.  

Tout son discours repose là-dessus.

Que devient-il si on lui fait remarquer que ce « tu ne tueras pas » est une injonction, un interdit moral,  tout ce qu’on voudra, mais pas un principe, donc qu’il n’a rien d’universel ?

Nous passons notre vie à tuer. A tuer les animaux et les végétaux pour nous nourrir – et eux aussi, selon le mode qui leur est propre – et, de temps en temps, à tuer d’autres hommes par centaines de milliers, voire par millions, de manière tout à fait légale, organisée et planifiée, dans une activité qui s’appelle la guerre, toujours justifiée par une morale quelconque ou un dieu. 

Dans le bredouillement de ce monsieur – dont je ne discute pas les compétences médicales – se nichent à la fois la peur et l’hypocrisie.

La peur – sa peur…  –  s’exprime dans le tableau apocalyptique des effets de la loi. A l’entendre, nous tous, les hommes, et donc y compris les médecins, sommes à l’affût de ce qui nous permettra de tuer. Et quand, s’agissant des dérives, notamment des prélèvements d’organes après euthanasie, le journaliste lui demande s’il a des exemples, il répond « Je pense que ça se fait en Belgique, au Canada. Je pense. » Peut-être que la question « Vous pensez, ou vous savez ? » aurait été bienvenue.

Quant à l’hypocrisie : « L’intégralité morale du professionnel de santé n’est pas attaquée lorsqu’il réalise l’arrêt de traitement, ce sont des bonnes pratiques, elle commence à être attaquée avec le suicide assisté et elle l’est encore plus avec l’euthanasie. »

Voilà. Tout le monde sait que la sédation profonde – elle est autorisée – n’est pas l’absence de souffrances pour la personne concernée qui le sait, et qui sait aussi combien sa mort dans ces conditions (notamment l’asphyxie…) sera éprouvante, non seulement pour lui, mais pour son entourage.

Ce genre de discours, débité sans réplique adéquate, est, sur France-Culture, un crève-cœur.