Une nouvelle gauche américaine.

Un article à la Une du Monde numérique (24/08/2025) explique que le nouveau mot d’ordre des Démocrates est Abondance (titre à grand succès d’une nouvelle bible de la tech). Il s’agit, dit l’article, de bâtir plus, produire plus, développer, aller plus vite. On pourrait être tenté de hausser les épaules en disant qu’il n’y a rien de nouveau.

Ce qui est nouveau, c’est que ce discours – au fond celui de la réponse par la technologie – intervient dans le contexte de désarroi planétaire qui se manifeste dans les événements actuels révélateurs de chaos : le plus emblématique, plus que l’agression russe, est sans doute la politique de dévastation du gouvernement israélien. Voir des Juifs – je pense surtout aux deux ministres extrémistes fondamentalistes du gouvernement – descendants de ceux des Juifs qui ont réchappé à l’holocauste nazi pratiquer une politique qui s’apparente à une extermination, y compris par la famine, a quelque chose d’irréel. Aucun scénariste, même le plus anti-juif, ne l’aurait et ne l’a imaginé.

La conquête de l’ouest dans sa réalité et ses mythes visait un « plus » territorial.

Celle d’aujourd’hui n’a de territoire que le mythe de la fuite en avant du toujours plus capitaliste. « La question de base, c’est : de quoi voulons-nous davantage ? » expliquait au gouverneur (démocrate) de Californie l’un des deux auteurs du livre Abondance.

Il ne s’agit pas seulement de s’opposer à l’écologie de la décroissance – ça c’est l’argument-prétexte – il s’agit de faire croire à nouveau non au rêve américain, mais qu’on peut croire à ce rêve pour tenter d’échapper au cauchemar du changement climatique et à la désespérance.

La différence avec le discours de Trump, c’est l’abondance pour tous, comme celle du paradis des contes où tout est à profusion et accessible à tous.

Ce discours joue sur la prise de conscience que les « Great again et First » ne sont qu’un leurre visant à détourner le regard du réel, celui de l’enrichissement de l’individu Trump, et vise à faire croire qu’Abondance est le nouveau commun (donc de gauche) américain qui remplace la lutte pour la justice sociale, contre les discriminations… qui a eu pour résultat la double élection d’un américain à la fois milliardaire et délinquant.

Sophocle – Œdipe Roi – 28

Œdipe apparaît le visage ensanglanté (l’acteur a mis le masque adéquat) et commence alors le kommos  =  coups qu’on se donne sur la poitrine pour exprimer la violence d’une souffrance -> au théâtre : le chant de deuil, dialogue émotionnel entre les acteurs et le Chœur, introduit par cette déploration/interrogation du Coryphée :

« Ô malheur terrible à voir pour des hommes, ô malheur le plus terrible que j’aie jamais rencontré ! Quelle démence, ô infortuné, est venue jusqu’à toi ? Quel dieu a bondi sur ta malheureuse destinée du bond le plus puissant ? » (1297 -> 1302)

Œdipe, tout entier dans l’expression du désarroi et de l’égarement, ne répondra qu’après ce second questionnement :

Le Coryphée : « Ô quelles choses terribles as-tu faites ? Comment as-tu eu le courage de mutiler tes yeux ? Lequel des dieux t’a excité ? »

Œdipe : « C’est Apollon, oui, c’est Apollon, mes amis, qui a produit des malheurs, mes malheurs, ces infortunes qui sont les miennes ! Mais* personne ne m’a frappé de sa main, c’est moi*, avec courage. Car que faudrait-il que je voie, moi pour qui rien ne serait doux à voir ? » (1327 ->1335)

*Sophocle oppose ce qui vient de l’extérieur (Apollon, les malheurs) et la décision de l’acte = même dans les conditions les plus contraignantes, l’homme dispose de la possibilité de décider. (Cf. encore, le suicide d’Antigone). Je ne vois pas de différence essentielle entre ce que dit Sophocle et la formule de Sartre « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande. »

La cécité choisie par Œdipe, l’exacte opposée de celle de Tirésias « esclave du dieu », rejette la réalité de l’oracle que Sophocle rend donc désormais théâtralement invisible :

« Que me serait-il possible de voir que je puisse aimer ? Ou encore est-il une parole agréable que je puisse entendre, mes amis ? » (1337 ->1339)

Autrement dit, le monde perceptible par les deux sens qui en donnent la connaissance première n’est plus acceptable en tant qu’il est une construction oraculaire.

Suit le dialogue sur le mode de l’irréel du passé (=ah, si… !) qui renvoie ici non à une mauvaise décision mais à la cause externe.

Le Coryphée : « Malheureux autant de ta pensée que du malheur ! Comme j’aurais aimé que tu n’aies rien appris ! » (1346)

Œdipe : « Qu’il périsse celui qui prit mes entraves cruelles sur l’herbe d’un pâturage, [référence étrangement bucolique à la montagne du Cithéron où il fut abandonné : une manière de montrer ce qu’est le monde sans l’oracle ?) me préserva du meurtre et me sauva ! Il ne fit rien qui fût favorable, car si j’étais mort alors, je n’aurais pas été une telle affliction pour ceux que j’aime, et pour moi. »

Le Coryphée : Moi aussi j’aurais voulu qu’il en soit ainsi.

La réponse que Sophocle met dans la bouche d’Œdipe est problématique :

Voici les trois vers (1357, 1358,1359) grec/transcription/traduction littérale :

 Οὔκουν πατρός γ´ ἂν φονεὺς

(Oukoun patros g’av phoneus)

Donc de mon père meurtrier

ἦλθον, οὐδὲ νυμφίος

(èlthon, oude numphios)

Je ne serais pas venu, et jeune époux

βροτοῖς ἐκλήθην ὧν ἔφυν ἄπο. 

(brotois eklèthèn hôn ephun apo)

Pour les mortels je n’aurais pas été appelé par lesquels je suis né.

Budé traduit ainsi : « Je n’eusse pas été l’assassin de mon père ni aux yeux de tous les mortels l’époux de celle à qui je dois le jour. »

Se pose le problème suivant : le sens « logique » attendu dans le 3ème vers, est  effectivement « de celle par laquelle je suis né ». Or Sophocle n’écrit pas hès [la forme du pronom relatif féminin singulier quand il est complément du nom : « génitif »] mais hôn, forme du pluriel. Et il n’y a qu’un mot au pluriel dans la proposition : les mortels (brotois).

Alors, de deux choses, l’une :

soit on considère que Sophocle s’est trompé, ou qu’il s’agit d’une fantaisie poétique (mais pour quoi ?), ou alors on évacue l’obstacle, et on traduit  « de celle » (= Jocaste), ce qui correspond au « bon sens ».

soit on considère qu’il a utilisé cette forme du pronom pour dire autre chose que le « bon sens ».

Ce qui implique une relecture.

le premier vers signifie : « meurtrier de mon père je ne serais pas venu*.« 

*èlthon est au temps « aoriste » (= passé simple) qui, accompagné de la particule an prend la valeur d’un irréel du passé. Le verbe erchomai dont il provient ne signifie pas être : il indique un mouvement soit physique (venir dans tel ou tel lieu) soit psychique (en venir à faire quelque chose, entrer dans un processus), mais dans ce cas, et même chez les poètes, il ne se construit pas directement avec son complément. Ici, il est construit directement avec phoneus (meurtrier), et il est à la première personne du singulier de la voix active.

On peut donc comprendre : Je ne serais pas venu (ici, à Thèbes, en tant que) meurtrier de mon père. [« assassin » (Budé) qui indique une préméditation n’est pas adéquat].

le troisième vers dans lequel le verbe [eklèthèn – précédé de la négation oude (= et ne pas) lui aussi au même temps]  est à la voix passive, peut se comprendre : et pour les mortels de qui je suis né, je n’aurais pas été appelé jeune époux.

Autrement dit, une fois de plus (cf. les articles précédents) Sophocle sort Œdipe du cadre oraculaire  [d’où  « mortels par qui je suis né » et non de la mère tragique oraculaire] pour signifier que le « bon sens » n’a pas sa place dans une histoire dont, par les nombreuses invraisemblances qu’il a imaginées (id.), il s’est appliqué à montrer aux spectateurs qu’elle est une histoire de fous… dans le cadre oraculaire.

Œdipe poursuit : Mais en réalité je suis impie, fils de parents impies, et j’ai fait des enfants du même sang que ceux dont je viens, malheureux que je suis ! S’il existe un malheur pire que le malheur, c’est lui, c’est ce malheur qu’Œdipe* a obtenu par la volonté des dieux.

*ce dédoublement est peut-être une manière de différencier Œdipe-objet (oracle/transcendance) du Œdipe-sujet (homme/immanence).

Le Coryphée : Je ne vois pas comment je peux dire que tu as pris une bonne décision. Il était préférable que tu n’existes plus plutôt que vivant aveugle. * »

Œdipe : Ne me dis pas que les décisions que j’ai prisses n’étaient pas les meilleures et ne me donne pas de conseils ! * » (1347 ->1370)

* La différence entre le « si j’étais mort… » qu’il prononce et le « il était préférable que tu n’existes pas » qu’il rejette tient dans la revendication de la décision = ce n’est pas à toi de me dire ce que je dois faire.

Il justifie ensuite la pertinence de ce qu’il a choisi : mourir, c’était revoir (dans les Enfers) le père qu’il a tué et la mère qu’il a épousée, ne pas se mutiler, c’était voir les enfants qu’il a eus de sa mère : deux impossibles, autrement dit l’affirmation d’une vie possible en-dehors du malheur oraculaire, donc en les occultant : « Surtout, s’il était possible de boucher la source sonore qui passe dans mes oreilles, ne pourrais-je pas fermer mon malheureux corps afin qu’il soit aveugle et qu’il n’entende rien ? Que l’esprit* habite en-dehors des malheurs est doux ! »

* pourquoi P. Mazon traduit-il phrontis (=soin, souci, marnière de penser, pensée) par « âme » qui se dit psuchè… [phrontis fait écho au noos du Coryphée (1346) et ils renvoient l’un et l’autre à l’activité de l’esprit] ?

Il termine son discours ainsi : « Allons, estimez digne de toucher un homme malheureux ; croyez-moi, ne craignez pas : car, mon malheur, il n’est à part moi aucun des mortels susceptible de le porter. » (141,1415)

Autrement dit, je ne suis pas un « cas social ».

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 27

Il y a la fin et la manière dont elle est racontée. La fin, c’est d’abord le suicide de Jocaste et l’automutilation d’Œdipe. L’un et l’autre sont des signes, autrement dit des équivoques. La mort étant inévitable, la mort réelle ou symbolique du héros, quel qu’en soit le mode d’expression, n’est pas nécessairement un message négatif, le signe d’une défaite. (Cf. le suicide d’Antigone)

La mort, dans la fiction – mais aussi dans le réel – peut être le signe critique d’une aliénation sociale : le héros cesse d’être un héros parce qu’il atteint le seuil limite au-delà duquel il n’y a d’autre alternative que la révolution. Autrement dit, la vie héroïque mise en scène – et elle est héroïque parce qu’elle conteste sans crainte de la mort un ordre, un interdit, un irréalisable – n’est plus possible telle qu’elle était vécue. Molière ne tue pas Dom Juan , il le fait disparaître – il n’y a pas de cadavre sur la scène.

La pendaison de Jocaste n’est pas décrite par Le Messager. Il raconte seulement sa découverte par le regard Œdipe, avant qu’il ne se mutile : une manière de dire que ce que l’un et l’autre font est l’affaire du couple, et du couple seul en tant qu’unité de contestation, et par sa vie et par sa fin.

C’est ce qu’explique Sophocle par la bouche du Messager : « Ces malheurs-ci* [suicide et mutilation] ont jailli des deux, non d’un seul, mais ce sont des malheurs communs à un homme/mari et à une femme/épouse. Leur bonheur ancien était jusque-là un bonheur comme il convient [dikaiôs < dikè : l’usage, la règle] ; mais aujourd’hui, gémissement, malheur, mort, honte, les noms de tous les maux tels qu’aucun n’est absent. » (1280 ->1285)

*Ce que ne comprennent pas les deux traducteurs qui tordent le texte pour le faire entrer dans les catégories morales du bien et du mal :

Biberfeld : « Ils se sont laissé aller à de telles horreurs, tous les deux, pas seulement lui, Ils ont été pris, le mari ainsi que sa femme, dans le même malheur. »

Sophocle écrit : « ces malheurs-ci » (tade désigne ce qui vient de se produire et non l’inceste ancien), et « ont jailli des deux » ne signifie pas « ils se sont laissé aller ».

Budé : « Le désastre a éclaté non par sa seule faute mais par le fait de tous les deux à la fois » : ek = à partir de (« jailli à partir/venant des deux ») marque l’origine, la provenance, il n’indique pas une faute et « désastre » est une surinterprétation, contradictoire de surcroît avec la traduction – exacte – de la fin de la phrase « Leur bonheur d’autrefois était hier encore un bonheur au vrai sens du mot », exacte, oui, encore que « au vrai sens du mot » ne restitue pas vraiment le sens de dikaios.

Tant il est difficile de reconnaître non seulement la fonction du théâtre mais aussi l’identité humaine quand on la dépouille de ses oripeaux de transcendance. Difficile, sinon impossible, pour un Paul Mazon bien installé dans sa case sociale (chrétienne et académique) de comprendre que Sophocle ait pu sortir de la sienne qui, toutes choses égales, fut analogue à la sienne. Il est plus commode de dire qu’il ne sait pas toujours ce qu’il dit et que la grossièreté grecque est quand même plus épaisse que la nôtre.

C’est ce qui apparaît encore dans la traduction des derniers moments de Jocaste que raconte Le Messager : hurlant et s’arrachant les cheveux, elle court dans la chambre, ferme la porte.

Il rapporte ainsi ce qu’il entend :

« Elle appelle Laïos mort depuis longtemps, évoquant le souvenir des « semences anciennes » **, lui-même serait tué par elles, et il laisserait celle qui avait enfanté [Œdipe], *par lequel enfantant à nouveau elle aurait des enfants [Antigone, Ismène, Etéocle, Polynice] dont elle serait malheureuse. » (1245 -> 1248)

* Ce dernier vers est difficile à traduire littéralement et les traducteurs divergent.

**Sophocle utilise au pluriel l’expression palaiôn (adjectif qui signifie ancien) spermatôn, un nom qui signifie semence, germe, rejeton, enfant. P. Mazon propose « les enfants que jadis il lui donna » sans être apparemment gêné par le fait que Laïos et Jocaste n’ont eu qu’un seul enfant, Œdipe. Le dictionnaire Bailly dit qu’avec le sens d’enfant, sperma (d’où sperme) est ordinairement utilisé au singulier, rarement au pluriel et il donne la référence de ce passage de la pièce… sans plus de précisions. Biberfeld propose, sans doute parce que ce pluriel le tracasse : « Elle se rappelle le jour où ils ont fait l’amour autrefois pour avoir cet enfant », mais, dans le mythe, ils décident, à cause de l’oracle, de ne pas avoir d’enfants et ils n’ont donc pas de relations sexuelles, sauf un soir où Laïos est ivre.

Qu’entendaient les spectateurs avec le pluriel spermatôn ? Sans doute la semence envoyée par Laïos dont ils ignoraient bien sûr la composition, mais dont ils connaissent la profusion.

Sophocle ne précise pas le contenu de l’appel que lance Jocaste à Laïos, mais on peut difficilement imaginer qu’il soit celui du remerciement ou de l’extase. Je comprends la déploration d’un acte sexuel brutal, non consenti avec les conséquences que l’on sait.

Un point qui me semble important : Jocaste s’est trouvée dans la situation d’avoir des enfants avec Œdipe parce que, tient à préciser Sophocle, Laïos l’a laissée – dans le sens abandonnée. Une version du mythe dit que lorsque les deux hommes se sont rencontrés, au carrefour des deux routes, le fils revenait de Delphes et le père y retournait.

Le problème de la traduction se pose aussi quant à la mutilation que s’inflige Œdipe.

Il arrive, en fureur, raconte Le Messager, et il découvre Jocaste pendue. Il la prend dans ses bras, l’étend sur le sol, arrache les agrafes avec lesquelles elles attachait ses vêtements et se crève les yeux « déclarant à haute voix qu’ils ne pourraient pas voir les malheurs qu’il a soufferts et qu’il a accomplis, mais que c’était désormais dans la cécité qu’il pourraient voir ceux qu’il n’aurait pas fallu voir* [ses enfants], et qu’ils ne connaitraient pas ceux qu’ils auraient eu besoin de connaitre [ses parents] » (1273,1274)

*P. Mazon traduit « ainsi les ténèbres leur défendront-elles de voir désormais ceux que je n’eusse pas dû voir » ce qui est d’abord un contresens : Sophocle ne dit pas qu’ils ne verront pas, mais qu’ils verront. Seulement, comme ils verront dans la cécité, le traducteur moral en déduit qu’il ne verront pas, parce que ses verrous idéologiques l’empêchent de concevoir que le verbe voir ne se réduit pas à une fonction organique… ce dont pourtant Tirésias offre un exemple, ou plutôt, on va le voir, un contre-exemple. Ensuite, « que je n’eusse pas dû voir » ne rend pas compte du verbe « edei », à la forme impersonnelle (il aurait fallu) qui implique non l’injonction morale personnelle de P. Mazon, mais une injonction extérieure.

(à suivre)

Le gris est sans doute la couleur la plus complexe.

Sophocle – Œdipe Roi – 26

Le sens de l’exodos (= sortie, conclusion de la pièce) est en grande partie déterminé par cette dernière prestation du Chœur, en particulier par l’insistance sur la durée de la relation sexuelle entre Jocaste et Œdipe et dont la représentation n’est évidemment pas anodine : « Mais comment, enfin comment le sillon* ensemencé par le père a pu te supporter aussi longtemps, malheureux ? » (1211,1212).

*alox ne désigne pas « le champ » (Budé) mais le sillon dont les spectateurs comprenaient évidemment qu’il s’agissait du sexe de Jocaste, ce qui suscite ce commentaire du traducteur : « Cette image qui paraissait aux Grecs moins grossière qu’à nous-mêmes, se retrouve dans Antigone. Elle sera reprise aux vers 1257,1485,1487 » (p.116) Je pense comprendre pourquoi ce monsieur (Paul Mazon – 1871-1955), dont la brillante carrière commença par de « solides études au Collège Stanislas », précise sa biographie, est ainsi offusqué, pourquoi il a besoin de croire que tous le sont comme lui, mais je ne vois pas quel est cet instrument dont il dispose pour comparer le degré de tolérance à la « grossièreté » des Grecs d’alors à celui de ses contemporains. Et puis, si l’image paraît « moins grossière », elle l’est, ce qui veut dire que Sophocle, qui n’est pas toujours un très bon dramaturge (cf. article 21) est, en plus, grossier.

Si Sophocle insiste sur la durée de la relation, s’il marque le questionnement du Chœur d’une forte incompréhension (Mais comment, enfin comment…), c’est pour insister sur le paradoxe de la convenance : Jocaste et Œdipe ont construit une relation harmonieuse qui a bien fonctionné, parce que l’inceste qui est le produit de l’oracle n’existe pas plus que n’existe cette histoire.  Il existe dans la société, oui, mais cette histoire jouée dans le théâtre n’est pas un fait-divers.

C’est dans ce « jeu » entre récit et discours que Sophocle termine ce récit, mais pas son discours : la « problématique Œdipe » ne se termine pas avec Œdipe Roi.

(J’y reviendrai)

Arrive Le Messager :

« Ô vous qui de ce pays êtes tenus dans le plus grand honneur, quelles actions allez-vous entendre ! quelles actions allez-vous voir ! quel chant de deuil allez-vous chanter !s’il est vrai que, faisant partie de la même famille [au sens large, la cité], vous vous préoccupez encore de la maison des Labdacides [dans la mythologie thébaine, Labdacos est le petit-fils de Cadmos le fondateur de la cité, et le père de Laïos]. Je pense en effet que ni l’Ister [le Danube] ni le Phase [le Rion] ne pourraient purifier de leurs eaux cette maison, si grands sont les malheurs cachés qui sont révélés à l’instant même, des actes accomplis de plein gré et non involontaires ; mais parmi les choses nuisibles, celles qui affligent le plus sont celles qui se révèlent être volontaires. » (1223-1230)

Une manière de signifier que – la douleur, ici, est à prendre en tant que composant du théâtre – ce qui compte est la dimension humaine.

Ce propos n’est pas celui d’un simple messager chargé d’informer d’un événement par un récit, il est celui d’un discoureur, celui de Sophocle.

On le retrouve encore dans l’annonce :

Le Coryphée : Ce que nous avons appris auparavant ne manque pas de susciter des gémissements profonds. Qu’annonces-tu qui s’y ajoute ?

Le Messager : Le discours le plus rapide à dire et à apprendre : notre chère divine Jocaste est morte.

Le « chère divine » du Coryphée est le complément affectif de la pensée du Messager relative à l’acte volontaire :

Le Coryphée : Ô malheureuse ! A cause de qui ?

Le Messager : A cause d’elle-même. (1236,1237)

Non de l’oracle.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 25

Entre cette fin du dernier épisode et l’exodos (= sortie, conclusion) le Chœur interprète pour la dernière fois un ensemble de deux strophes / antistrophes.

Voici le discours que Sophocle lui fait prononcer :

– strophe 1 :

a- « Ah ! générations de mortels ! Si je fais le bilan [littéralement : Je fais le compte en repassant dans mon esprit], ce que vous virez est égal au néant. » (1187->1189).

Une fois écartée l’hypothèse de l’antiphrase ironique (= Ah ! n’exprime que la douleur) restent deux significations possibles :

– celle, banale, de la vanité (cf. vanitas vanitatum et omnia vanitas : vanité des vanités, et tout est vanité) = vu ce qui est arrivé à Œdipe, aucune vie n’a de sens.

– celle, opposée, qui vide de sens l’existence ordinaire en regard de celle qui se déroule, là, dans le théâtre, et qui arrive à son terme = cette histoire permet de donner du sens.

C’est ce vers quoi oriente le deuxième mouvement de la strophe (j’y reviens plus loin) :

b – « Qui, en effet, quel homme porte sur lui des bonheurs autant qu’il est possible de sembler (en porter) et qui, une fois qu’il en a donné l’apparence *change autant qu’il est possible de chemin ? » (1189 ->1192)

c-  « Prenant ton sort pour exemple, Ô infortuné Œdipe, je n’estime heureux rien des [choses, êtres] mortels. » (1192 ->1195)

– Antistrophe 1 : après avoir détruit la Sphinge, il a tout eu, pouvoir, mariage, enfants. (1196 ->2003)

– Strophe 2 :

a- « Et maintenant, qui pourrait être dit plus malheureux, qui, vivant avec des fléaux cruels envoyés par les dieux, dans des souffrances avec un changement de vie ? »

b- « Ah ! cher Œdipe glorieux, pour qui un grand port (= le lit conjugal) a trouvé bon de faire tomber dans l’hymen un fils et un père »

c – « Mais comment, enfin comment le sillon ensemencé par le père [le corps de Jocaste] a pu te supporter aussi longtemps, malheureux ? »   (1204 ->1212)

– Antistrophe 2 – le chœur se tourne d’un autre côté qui n’est peut-être pas seulement physique :

a- « Le temps qui voit tout l’a découvert malgré toi : il juge ton union une non-union dans laquelle le procréant est le procréé.

b- Ah ! fils de Laïos ! Plaise aux dieux que je ne t’aie jamais vu ! Je déplore en effet combien extrêmes sont les cris qui sortent de ma bouche !

c- Mais pour dire le vrai, par toi **j’ai relevé mon souffle et par toi je baisse mon regard pour lui donner du repos. » (1213-> 1221) »

**Sophocle a utilisé deux verbes composés, l’un avec –ana (= de bas en haut, en remontant) ->  ana-pneein : relever un souffle), l’autre avec –kata (de haut en bas, en descendant – cf. catastrophe) -> kata-koiman : donner du repos, laisser dormir.

Budé, une fois encore tord le texte pour donner le sens de la psychologie / morale « normales » : « Par toi jadis, j’ai recouvré la vie, et par toi aujourd’hui je ferme à jamais les yeux. » Jadis et aujourd’hui et à jamais ne figurent pas dans la phrase.

Ce qui importe, dans l’antistrophe 2, ce sont les rapports entre -b et -c : les deux premières propositions (a, et début de b) sont juxtaposées (plainte, regret), et la troisième (fin de b :  je déplore en effet…) est relié par une conjonction (gar = en effet, car) qui annonce une explication.

Autrement dit : si je ne t’avais pas rencontré je n’aurais pas poussé les cris extrêmes (de déploration) que je regrette.

La dernière phrase (c) « pour dire le vrai » est introduite par une opposition « mais » et n’a rien de tragique : il s’agit de réveil et de repos et non de mort, comme le traduit Budé (katakomein = envoyer se coucher, donner du repos, laisser dormir)

Quel sens peut émerger du rapport entre, d’une part, les malheurs évoqués, les fléaux cruels envoyés par les dieux, le ô glorieux Œdipe et la durée de la relation sexuelle malgré l’inceste, le regret des cris extrêmes, pour dire le vrai qui évoque l’éveil et le sommeil et, d’autre par le changement de chemin* annoncé dans la strophe 1 ?

* sans complément d’objet – ce qui est le cas ici – le verbe apoklinein signifie se détourner de son chemin – et non, comme le traduit Budé, disparaître : Œdipe a été paré autant qu’on peut l’être de tout ce qui peut laisser croire au bonheur acquis et il change de chemin.

Pour moi, Sophocle envoie, via le Chœur, le message suivant : tout ce que vous avez vu, c’est du théâtre construit à partir d’un oracle. Les yeux que vous avez ouverts pour regarder ce théâtre (avec une certaine idée du bonheur humain), il est temps de les fermer pour regarder autre chose : oui, Œdipe change de chemin.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 24

Et voici le discours que choisit alors Sophocle.

Jocaste a compris – personne ne peut pas ne pas avoir compris – et après la réaction du Coryphée à son départ (comme Œdipe, il ne comprend pas), il imagine alors un autre délire d’Œdipe. Voici l’une et l’autre :

Le Coryphée : Pourquoi ton épouse est-elle partie, comme frappée par une douleur épouvantable ? Je crains que de ce silence n’éclate un malheur.

Œdipe : Qu’éclatent tous les malheurs qui le veulent ! Moi, quelque humble que soit mon origine, je voudrai en voir l’origine. Elle, sans doute, en tant qu’elle est une femme d’un rang élevé a honte de ma basse naissance. Moi, je me considère comme un enfant de la déesse Fortune, la déesse qui donne avec bienveillance, et je n’en serai pas déshonoré. Oui, je suis né d’elle ; les mois nés avec moi m’ont rendu petit et grand. Voilà d’où je viens et je ne pourrais pas être né autre, de sorte que je ne renoncerai pas à savoir quelle est mon origine. »  (1073 ->1085)

C’est donc un vrai délire – le déni suppose un minimum de vraisemblance psychologique – un propos d’enfant, qui, dans un autre contexte, serait comique (cf. la « reconnaissance » à la fin des comédies).

Ce qu’indique ainsi Sophocle, c’est une nouvelle fois l’absence de lien entre la réalité de l’oracle et le réel humain. Autrement dit, il n’y a pas de rapport possible entre oracle et adulte pensant, et vouloir en chercher un conduit au délire, à l’enfantillage.

C’est ce qu’illustre le Chœur qui, dans une strophe et une antistrophe qu’on imagine agitées, et avec un accompagnement tout aussi agité du hautbois, déclare que le mont Cithéron est le père d’Œdipe, et sa mère une nymphe, choisie par Pan ou Apollon ou Hermès ou…  et là, Sophocle change de registre en ramenant le spectateur dans le cadre festif des Grandes Dionysies où est jouée la pièce… choisie par « le dieu animé de transports bacchiques* qui habite les sommets des montagnes et qui t’aurait reçu en présent d’une des Nymphes de l’Hélicon avec lesquelles il joue la plupart du temps. »

*Telle la traduction exacte de l’expression (Baccheios theos), que les traducteurs ne comprennent pas en la réduisant à Bacchos ou à divin Bacchos, alors que Sophocle suggère à dessein les représentations rituelles attachées à cette divinité, évoquant ainsi les Ménades (= folles, délirantes) qui l’accompagnent dans ses transports (d’où l’importance de la traduction) … peut-être pour rappeler que Bacchos qui préside à ce concours de tragédies n’est pas Apollon, le dieu de l’oracle.

L’épisode se termine avec le questionnement du berger qui vient d’être amené de sa campagne et qu’Œdipe est obligé de menacer pour qu’il parle. Il finit par raconter que l’enfant aux pieds percés était le fils de Laïos et de Jocaste et que c’est elle qui le lui avait confié…

Œdipe : Pour quel usage ?

Le Berger : Que je le tue.

Œdipe : Ayant enfanté, elle était malheureuse ?

Le berger : Par la crainte de malheurs annoncés par les dieux.

Œdipe : Quels malheurs ?

Le berger : Il tuerait ceux qui l’avaient mis au monde, c’était le discours (logos). (1174 -> 1176)

Est-ce que, cette fois, le délire n’est pas chez les dieux ?

A moins qu’il ne soit dans la parole : Sophocle ne précise pas qui émet le logos en l’occurrence inexact.

L’épisode se termine sur cette déploration d’Œdipe :

«  Iou ! Iou ! Tout serait arrivé à terme de manière évidente. Ô lumière, que je te voie maintenant pour la dernière fois, moi qui me révèle être né de ceux dont il ne fallait pas que je naisse, avec lesquels il ne fallait pas que j’aie des relations et que je ne devais pas tuer » (1181>1185)

C’est, à lettre, un non-sens.

La question qui se pose est donc celle de la nature de l’aveuglement que Sophocle va infliger à Œdipe.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 23

La suite est une lente découverte de la vérité de l’oracle par un questionnement obstiné d’Œdipe qui commence par ce qui ressemble à une aporie (= blocage dans un raisonnement) : en lui annonçant la mort de Polybe censé être son père, le messager de Corinthe lui a révélé la vanité de l’oracle, et il s’en est réjoui, mais il dit demeurer dans l’inquiétude parce que sa mère est vivante [l’oracle a dit qu’il l’épouserait], ce qui, de son point de vue,  équivaut à dire que l’oracle n’est pas vain, mais s’il n’est pas vain, il a tué Polybe, ce qui, toujours de son point de vue, est absurde.

La seule manière qu’il a de s’en sortir est d’envisager la seule hypothèse possible : Polybe n’est pas son père.

En résolvant l’énigme de la Sphinge, il a montré ses capacités d’intelligence, d’intuition, mais il ne va pas formuler l’hypothèse qui découle logiquement du faisceau d’indices. Ce sont le messager de Corinthe et le berger qu’on est allé chercher dans sa campagne qui lui imposeront la vérité.

Je mets ce choix de Sophocle en rapport avec une réplique du dialogue entre les deux hommes.

Le Corinthien auquel Œdipe vient d’expliquer pourquoi il a quitté Corinthe depuis longtemps lui demande :

– « Est-ce que c’est à cause de cette crainte [prédictions de l’oracle] que tu t’es exilé ?

Je ne désirais* pas être le meurtrier de mon père. » (1001,1002)

* Budé traduit par « je ne voulais pas » alors que le verbe zètein signifie le besoin la nécessité, le désir.

Autrement dit, le crime majeur qu’est le parricide, ici théâtral, n’est pas le fait d’un désir, d’un besoin, mais d’une décision divine arbitraire : je vois dans cette précision un autre questionnement proposé par Sophocle à ses concitoyens.

Le Corinthien lui révèle donc que Polybe n’est pas son père (1016) et – le scénariste fait bien les choses –   que c’est lui qui l’a trouvé dans la montagne du Cithéron (1026).

–  De quelle douleur souffrais-je quand dans mon malheur tu m’as pris dans tes mains ?

– Les articulations de tes pieds pourraient en témoigner. » (1031,1032)

Il est donc tout à fait invraisemblable que Jocaste n’ait pas été intriguée depuis le début par les cicatrices*d’Œdipe et qu’elle ait pu lui raconter sans le faire réagir comment Laïos avait lié les articulations des pieds de son fils (718).

* Sophocle tient à en préciser l’importance, comme l’indique la suite du dialogue :

« Ah ! pourquoi parles-tu de cet ancien malheur ?

– Mais c’est moi qui ai délié tes deux pieds transpercés

Quel terrible sujet de honte ai-je emporté de mes langes !

Si bien que tu dois ton nom à ce qui t’est arrivé. » (1033 -> 1036)

Et malgré toutes ces précisions (Polybe n’est pas son père, Laïos a percé les pieds de son fils pour les lier et l’abandonner, Œdipe a des cicatrices aux pieds) il ne comprend toujours pas.

Le Corinthien lui dit alors l’avoir reçu d’un berger qui était au service de Laïos. Œdipe demande si quelqu’un du chœur sait où il est. Le Coryphée lui répond qu’il pense qu’il s’agit du berger qu’on est allé chercher dans sa campagne (le serviteur rescapé du massacre du carrefour où a été tué Laïos) et que Jocaste doit le savoir.

Elle déclare alors : « Qu’importe de qui il parle ? Ne t’en préoccupe en rien ; ce qu’on t’a dit, veuille ne pas t’en souvenir, c’est inutile. » (1057)

Si elle sait, lui ne comprend toujours pas (il imagine même qu’il pourrait être fils d’esclave !) et comme il n’écoute plus ce qu’elle lui dit, Jocaste quitte (définitivement) la scène sur ces mots : « Malheur ! Malheur ! (en grec : iou iou), Infortuné ! c’est le seul nom dont je peux t’appeler et il n’y en aura jamais un autre après. » (1071,1072)

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 22

Immédiatement après la dernière phrase du chœur « Les choses divines tombent en ruine », Jocaste sort du palais – début du 3ème épisode – annonce qu’elle va porter des guirlandes et des parfums dans les temples des dieux, déplore la fragilité d’Œdipe, puis s’adresse à Apollon Lycien (autre surnom du dieu) pour lui demander une solution favorable. 

Sophocle lui fait commencer son discours par l’apostrophe « choras anaktes » (= chefs/puissants du pays), alors qu’il n’y a aucun chef/puissant sur la scène du théâtre et qu’elle demande le remède à celui qui est à l’origine du mal – ce qui était effectivement une des nombreuses attributions d’Apollon : ce n’est donc pas tout à fait encore le crépuscule des dieux, même si celle qui les invoque s’est plutôt fait remarquer jusqu’ici par son scepticisme. J’ai évoqué la prudence de Sophocle et aussi son goût pour l’humour (voir juste en-dessous).

Retour immédiat du récit avec l’arrivée inattendue d’un étranger qui demande à voir Œdipe. Le Coryphée lui montre Jocaste en lui indiquant qu’elle est la mère de ses enfants.

L’étranger répond : « Eh bien, qu’elle soit toujours heureuse avec des heureux (comprendre : ses enfants – en répétant le mot heureux Sophocle ajoute une touche soit d’humour, soit dramatique, au choix), étant son épouse parfaite (id). »  (929,930)

L’éclairagiste enverrait de la lumière noire.

D’autant que le messager – il dit qu’il arrive de Corinthe – assure que l’information qu’il vient annoncer sera bonne pour la famille et pour Œdipe, et qu’elle pourrait bien être réjouissante et attristante en même temps : Œdipe est réclamé à Corinthe pour être roi parce que le roi Polybe vient de mourir.

Jocaste pourrait alors remercier le dieu qui lui apporte sur un plateau la réponse libératrice – Polybe est censé être le père d’Œdipe.

Sophocle la fait réagir ainsi : « Ô réponses oraculaires des dieux, où êtes-vous ? L’homme qu’Œdipe apeuré a fui depuis longtemps de peur de le tuer, cet homme est mort par le sort et non par lui ! » (946 -> 949)

J’insiste sur le jeu de Sophocle entre humour (noir) et drame : les décalages ainsi construits pour le public – il y aurait évidemment d’autres écritures possibles – sont une manière de signifier la distanciation avec au moins la valeur de l’oracle et sa consultation.

Pour éviter toute ambiguïté, il prend soin d’éliminer l’explication par « la femme », en ce sens que si Jocaste présente le « problème » sans ambiguïté – on peut imaginer le ton qu’elle emploie  (« Ecoute ce que dit cet homme, et examine en l’écoutant où en sont les augustes prédictions divines. »  – 552,553), c’est Œdipe qui interprète l’information non seulement en réagissant de la même manière irrévérencieuse, mais en élargissant la critique aux présages et sur le ton de la dérision indiquée par les deux interjections répétées (feu, feu)  : [« Oh ! Oh ! pour quoi donc alors, femme, aurait-on recours au foyer de l’oracle pythique [=Delphes], ou encore à des oiseaux poussant des cris au-dessus de nous ? (…) » (964 -> 966)

Et là, en contrepoint de cette double dérision, Sophocle soumet aux spectateurs une double réflexion par la bouche des deux personnages :

– Œdipe d’abord qui poursuit ainsi sa critique : « (…)   Indicateurs [les oracles, les oiseaux] selon lesquels j’étais destiné à tuer mon père ; mais il est mort et gît sous terre intact de mon arme….  et il ajoute… à moins qu’il n’ait dépéri à cause de mon absence ; ainsi il serait mort à cause de moi. » (966 -> 970)

– puis, Jocaste répond ainsi à sa crainte [« Mais comment ne me faut-il pas craindre le lit de ma mère ? » (976)] : « Que devrait craindre l’être humain auquel commande le destin, alors qu’un oracle n’est en rien digne de confiance ? Ce qui serait le mieux, c’est de vivre comme on pourrait. Mais toi, ne crains pas le mariage avec ta mère. En effet, beaucoup de mortels dans leurs rêves se sont déjà unis à leur mère ; eh bien,  celui pour qui ces choses ne sont rien, porte la charge de sa vie avec calme. » (978-> 983)

L’hypothèse d’Œdipe que j’ai soulignée contient une double vérité qui finalement n’en est qu’une : in fine, si Laïos est mort, c’est bien parce qu’Œdipe était absent, et il est possible d’être, sans le savoir, cause d’un dommage.

Quant au discours de Jocaste – si cher à Freud – il comprend deux parties : la première concerne l’être humain (anthropos – il n’est pas dans la pièce, mais sur les gradins), la seconde (su de = mais toi) concerne le personnage de théâtre confronté à ce qui donc « n’est en rien digne de confiance » : et la phrase qui a interpellé Freud est peut-être seulement le moyen par lequel Sophocle fait le lien entre théâtre et réel, à savoir qu’il crée de toutes pièces un supposé réel onirique (est-ce que les Grecs qui entendirent avaient l’impression d’être concernés ? Le sommes-nous, aujourd’hui, je parle de nous les homes-mâles ?) qu’il rattache ainsi à la fiction du théâtre pour que les spectateurs comprennent que la dernière phrase leur est destinée : moins vous vous préoccuperez des oracles, mieux vous supporterez la vie… et pour vous en convaincre, attendez de voir la suite.

Marthe Robin

Je viens de lire un des articles que consacre Le Monde à cette personne.

Je ne sais quelle pièce elle aurait pu inspirer à Sophocle, mais je ne vois pas de différence essentielle entre cette histoire et celle d’Œdipe Roi que j’explique dans le blog.

Le besoin de croire au surnaturel, quoi qu’il en coûte à la pensée, tel est le point commun des deux ; l’une et l’autre font intervenir la divinité (les dieux de la mythologie et le Dieu chrétien) pour des scénarios fondés sur un réel analogue, celui du discours, pour ceux qui croyaient et croient ce que racontait Marthe Robin, et pour ceux des Grecs qui croyaient aux oracles.

Dans les deux cas, comme dans tous les autres du même ordre, aucun recours à la pensée ne peut fonctionner puisque c’est précisément pour la fuir qu’a été fait le choix de croire.

Croire qu’Apollon ou Zeus écrirait notre vie ou, entre autres étrangetés, qu’une hostie consacrée serait une nourriture suffisante, témoigne, à en lire Sophocle ou les études faites sur le cas de Marthe Robin, de la grande misère de l’homme avec Dieu.

Sophocle – Œdipe Roi – 21

Jocaste et Œdipe ont quitté la scène et sont rentrés dans le palais. Le déroulement de l’action théâtrale est donc suspendu.

Le chœur, demeuré seul, va prononcer devant le public le discours collectif de la panique, un cran au-dessus du désarroi de ses prestations antérieures.

>> Je garde pour la conclusion l’analyse du rapport de cette situation théâtrale avec la situation de la cité d’Athènes à cette époque (420 avant notre ère).

Pour résumer d’un mot ce qui se passe sur la scène du théâtre : rien ne tient plus debout, ni pour les personnages, ni pour le public confronté à une histoire dont les tenants et les aboutissants ressortissent à l’absurde et au chaos.

>> Nous – je parle de l’humanité, aujourd’hui – sommes dans une configuration comparable : dans le cadre du changement climatique de plus en plus manifeste et anxiogène non seulement par ses effets mais aussi et surtout pour ses causes, les événements qui se déroulent sur la scène internationale (USA, Russie, Ukraine, Palestine, Israël, Iran, Afghanistan, Soudan…), la réécriture de l’histoire dans le contexte du nouveau développement de l’idéologie d’extrême-droite et ses succès électoraux sont les symptômes d’une pathologie collective grave, celle que produit la destruction des repères qui permettaient de construire un sens à la vie et au monde.

En quoi la prestation du chœur peut-elle nous aider ?

Il est nécessaire de rappeler que son discours – une psalmodie très accentuée accompagnée d’un hautbois aux sonorités aiguës et fortes – n’est pas seulement prononcé par la bouche des choreutes, mais par leurs corps, serrés, groupés de manière à former une entité qui va d’un côté puis de l’autre selon le mode qui s’apparente à une errance en même temps physique et psychique.

Voici comment Sophocle organise l’expression théâtrale de cette panique dans la répétition du couple strophe / antistrophe.

Je rends compte de l’essentiel.

I :

strophe 1 (863->871): « Ah, si je pouvais rester pur et chaste dans mes paroles et mes actes » dans le respect des lois « aux pieds élevés (upsipodes) ! »

antistrophe 1(872->881) : « La démesure engendre le tyran », elle conduit à la chute et le pied (podi) n’est plus un appui. « Je ne cesserai jamais d’avoir dieu comme défenseur ».

II :

strophe 2 (882->896): celui dont les paroles et les actes sont impies, qu’un sort malheureux lui soit réservé. Sinon, à quoi bon constituer ce chœur ?

antistrophe 2 (897->910) : Je n’irai plus dans les sanctuaires si tous les hommes ne sont pas d’accord pour condamner les paroles et les actes d’impiété. « Considérées comme désuètes, les prédictions faites à Laïos sont mises de côté et Apollon n’est plus manifestement honoré ? Les choses divines tombent en ruine. »

Je parlais des « bornes » du traducteur de Budé dans les commentaires qu’il fait de ce passage : il ne comprend pas ce qu’il se passe parce qu’il cherche une explication psychologique au comportement du chœur, en oubliant qu’il s’agit du discours de Sophocle.

Ainsi, pour la strophe 2 : « On s’étonne un peu (!) d’entendre ici définir la démesure par des traits qui semblent n’avoir aucun rapport avec Œdipe. Mais cela est peut-être voulu. ( !) » Autrement dit :  il y a des maladresses, des invraisemblances… Peut mieux faire.  « Le portrait du tyran est volontairement élargi et « chargé » de manière à mieux préparer l’excuse que mérite l’indignation du chœur et à ne pas paraître désigner trop expressément Œdipe. »

S’il reconnaît quand même la maîtrise de l’auteur sur son texte (volontairement) il s’emberlificote dans d’une explication toujours psychologique pour le moins confuse. (l’excuse que mérite l’indignation du chœur à ne pas paraître désigner...)

Ce que ne veut pas ou ne peut pas voir le traducteur, c’est que le discours du chœur est et est seulement le mode d’expression théâtral propre à ce « personnage » pour signifier non le discours du chœur, qui n’existe pas, sur une histoire qui, comme lui, n’existe pas en dehors du théâtre, mais de Sophocle sur un réel existant en dehors de ce théâtre.

La description du tyran et de sa démesure qui ne correspond en rien à Œdipe, est l’expression évidente d’un hors-sujet, d’une incohérence – les deux « pieds » de la strophe 1 en sont deux soulignements – qui font écho à l’absurdité du scénario concocté par les dieux. Or, c’est ce hors-sujet, cette incohérence de plus en plus manifestes qui servent de socle à la proclamation de foi du chœur dans ces mêmes dieux.

La transe de type dionysiaque qui entoure ce discours fera passer sa conclusion « les choses divines [il faut garder le sens indéfini] tombent en ruine » comme l’expression d’une crise seulement théâtrale, mais la dialectique qu’elle contient peut aussi, plus tard, après l’épisode puissamment psalmodié, à la maison, solliciter la pensée.