Journal – 41 – Le repère de l’insidieux – (02/05/2025)

Une des caractéristiques du développement du mouvement planétaire populiste fasciste, est l’insidieux. Ce n’est pas de l’ordre de la rupture brutale, repérable par un événement ou un discours, mais un insensible, un non-repérable.
Enfin, presque.
Mercredi (30/04/2025), dans Questions du soir (France culture – 18 h 20), Quentin Lafay recevait Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, spécialiste du Maghreb, co-auteur de « Face à l’obscurantisme woke »(cf. .Journal du 25/03/2025) et Alin Policar sociologue, chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po.
Le journaliste et le sociologue ont nettement exprimé leur désaccord avec les affirmations de submersion idéologique de P. Vermeren (A. Policar a notamment contesté celui des prétendus choix « woke » de financements de programmes universitaires) et ont fait observer que la politique explicitement anti-woke de D. Trump était l’illustration, par l’arrêt des financements, la censure et l’intimidation dans le monde universitaire, des médias, entre autres, de ce qui est reproché au wokisme.
Peu importe : P ; Vermeren a rétorqué que c’était en réaction contre le wokisme que D. Trump avait été élu. En d’autres termes, avant son élection, il y avait une telle restriction des libertés ou une si force menace contre elles que la majorité des Américains a voté pour celui qui serait donc la sauvegarde de ces libertés fondamentales en danger.
P. Vermeren n’est pas un idéologue primaire. Il a acquis une formation universitaire reconnue, il enseigne l’histoire… il sait donc ce qu’est un processus historique. Mais là, non, il ne sait plus. Il ne veut pas savoir.
Il met en avant des démesures wokistes (interdiction de conférences, censures, « cancel-culture » etc.) que ses interlocuteurs ne contestent pas, qu’ils condamnent, mais qu’il refuse d’intégrer dans un discours historique, de sorte que ces excès, ces démesures (tous évidemment inacceptables) sont présentés comme s’ils constituaient un corpus théorique constitué, en quelque sorte un programme de submersion planétaire. Comme s’il existait une organisation, un parti, un leader politique « woke ».
Autrement dit, son discours est en amont de sa spécialité universitaire qui lui a pourtant donné les outils pour comprendre comment un moment de l’histoire humaine peut contester de manière violente la violence qui pendant des siècles a constitué un discours dominant, en particulier le discours de la société occidentale (patriarcat, racisme, esclavage, colonisation…) présenté voire imposé comme référence absolue.
Son discours anti-woke (il faut entendre ses circonlocutions, ses difficultés à retomber sur ses pattes, son recours à l’apitoiement pour ses étudiants défavorisés…) n’a pas à voir avec le réel « réel » – il n’y a pas de projet woke à quelque échelle que ce soit – mais avec l’angoisse que peut réactiver la peur de la déstabilisation que crée, non le wokisme, mais le capitalisme, désormais dans une phase de plus en plus mortifère à l’échelle de la planète.
Ce monsieur, avec d’autres, notamment des « intellectuels » – j’ai déjà expliqué en quoi ce terme est contestable – est l’expression de la strate humaine de l’angoisse liée à ce qui nous est commun.
Ce qui conduit aussi un autre intellectuel, l’historien Marc Lazar (spécialiste du fascisme italien), à ne pas être tout à fait convaincu que D. Trump soit fasciste au motif que la violence de ceux qui ont envahi le Capitole n’a rien de comparable avec celle des bandes fascistes mussoliniennes et qu’il n’y a pas d’encadrement de la société américaine comme a pu l’être la société italienne.
Ce type d’argument pose cette question : est-ce un seuil de violence ou d’encadrement qui définit le fascisme ? Ou bien est-ce une idéologie instrumentalisant un moment de désarroi collectif avec le slogan « Moi (Américain blanc, chrétien, machiste) d’abord ! », comme d’autres l’ont dit avec « Allemand » et « Italien » ?

Journal – 40 – Touvier et la milice – (29/04/2025)

Après celui de Klaus Barbie (cf. Journal 35) la chaine 5 diffusait dimanche soir (27/04/2025) l’enregistrement du procès Touvier (mars 1994).
Une nouvelle confrontation avec le regard. Le regard de celui qui fut le chef du service du service de renseignement de la milice de Lyon pendant la guerre.
Milice. Une organisation créée en 1943 par Pierre Laval sur ordre d’Hitler pour servir de force supplétive à la Gestapo dans la chasse aux Résistants, aux juifs. Les miliciens. Il faut les voir prêter serment, défiler en faisant le salut nazi pour défendre la patrie, la France.
Militaire, militant, les deux mots tiennent debout par la dentale -t.
Milice, lui, glisse. Il indique l’ en-dessous, il est l’en-dessous.
Le regard de Touvier est une dérobade permanente. Comme sa parole. Comme sa vie.
Le « renseignement » dans la milice, deux condamnations à mort après la Libération, quarante ans de fuite avec des aides ecclésiastiques, politiques jusqu’à une amnistie, et, là, au tribunal, le déni de son antisémitisme écrit de sa propre main, de ses actes, dont l’assassinat de 7 juifs qu’il fait arrêter chez eux et envoie fusiller contre un mur du cimetière de Rilleux, dans la banlieue de Lyon, parce qu’ils sont juifs et qu’il faut venger la mort de Philippe Henriot, propagandiste en chef de la Collaboration sur les antennes de Radio-Paris, abattu par la Résistance.
Ces sept crimes lui vaudront la seule condamnation d’un Français pour « crime contre l’humanité ». J’ai déjà expliqué pourquoi je n’étais pas d’accord avec cette expression qui laisse entendre que des hommes et des actes pourraient ne pas être « de l’humanité ». Et il y aurait à dire sur cette exception.
Assis sur sa chaise derrière la vitre de protection pendant le procès. Rien. Pas un mot de conviction militante. Rien. Le degré zéro, mais le degré zéro de quoi ? C’est là, en face de ce que peut être l’humanité, de ce qu’elle peut être et faire dans la glissade du regard qui se dérobe, après les tortures et les assassinats froids, que je comprends, même si elle n’est qu’illusoire et vaine, l’envie forte de secouer pour faire sortir et voir en face la « bête immonde du ventre toujours fécond », le « ça qui a rampé ».

Journal – 39 – la perte de sens et des repères – (26/04/2025)

Le ministre de l’intérieur – B. Retailleau –, commentant l’agression meurtrière commise à Nantes par un élève de seconde contre ses camarades, évoquait notamment « le laxisme, la perte d’autorité ». Une jeune fille est morte poignardée de dizaines de coups de couteau, un jeune homme grièvement blessé.
Le Monde daté du 27,28 /04/ 2025 publie des photos des obsèques du pape : des cardinaux en habits et D. Trump avançant dans l’allée centrale de la basilique, son épouse au bras.
Vu la gravité, je me retiens de dire : et on s’étonne !
Je pose seulement la question évoquée dans l’intitulé de l’article.
Le laxisme pour expliquer un tel geste est une absurdité sans nom, un non-sens. Il faudrait en effet supposer un lien entre cet acte et un interdit. Mais quel interdit ? Du genre de celui-ci : « Mon fils, sache qu’il est interdit de tuer tes camarades en leur donnant des dizaines de coups de couteau ! Et sache encore que je sévirai si tu n’obéis pas ! » ? J’entends bien que les interdits supposés seraient d’ordre plus général, mais quel champ général d’interdits ou de d’énoncé de principes pourrait contenir l’hypothèse d’un tel acte ?
Le discours du ministre, par son absurdité, est précisément ce qui concourt au désarroi général dont cet acte est une expression pathologique extrême.
Quant aux jolis costumes des cardinaux et à la présence de D. Trump dont tout indique que la foi chrétienne est la cadette, sinon la dernière de ses préoccupations, ils sont, entre autres, les expression d’une des nombreuses contradictions entre les principes revendiqués et la structure censée les appliquer et les faire respecter. Il s’agit, au plus haut niveau des représentations de la référence et du pouvoir, d’un spectacle de détournement et d’hypocrisie qui contribue à pervertir les notions mêmes de repère et de sens.
Les fragilités multiples de l’individu, sollicitées par l’état des sociétés et des précarités de la vie planétaire, sont invitées à utiliser ce non-sens de plus en plus global comme exutoire.

Journal 38 – « « Conclave » et la mort du pape – (24/04/2025)

Ce dimanche de Pâques 20 avril, nous étions dans la famille d’une de nos enfants et nous regardâmes ensemble (grands-parents, enfants, et petits-enfants adolescents) le film d’Edward Berger Conclave (2024).
Une historie inventée, farfelue, totalement invraisemblable et à la limite du sacrilège : il faut en effet un esprit vraiment tordu pour imaginer une assemblée de cardinaux réunis en conclave – littéralement « avec clé » (du latin cum = avec et clavis = clef) – pour élire (donc à huis clos) un nouveau pape et qui se livreraient à des entreprises sordides pour favoriser l’élection d’un tel plutôt que celle d’un autre tel, alors que, comme le rappelle le cardinal organisateur, la seule inspiration possible est l’Esprit-Saint. Je ne révèlerai pas la fin qui, elle, relève de la provocation scandaleuse pure et simple. Un pape qui ne serait pas un homme (mâle) à part entière ! Non, mais, et puis quoi encore ! Ah… J’en ai déjà trop dit !
La présence annoncée de D. Trump aux obsèques du pape François est heureusement là pour nous conforter dans cette certitude de la primauté de la spiritualité. S’il vient à Rome, c’est, outre l’amour qu’il éprouvait pour le Saint Père, pour des motifs exclusivement religieux. Et si le vice-président J.D. Vance était à Rome quelques jours avant la mort imminente du pape, c’était tout aussi exclusivement pour les célébrations du vendredi saint. C’est vrai, le pape avait eu des mots assez durs pour les politiciens constructeurs de murs d’exclusion, mais, bon, il est mort et les morts, on le sait, sont tous des « good guys ! » comme aime à le dire le président dans son langage de franche bonhommie.
Donc, nous avons regardé le film dimanche soir. Et le lendemain matin, qu’apprenons-nous ? Que le pape, le vrai, pas celui du film, le pape François est mort ! Le point d’exclamation pour signaler l’étonnement de ceux qui, dans la même situation, voudraient établir un lien entre les deux événements.
Non, il n’y en a pas. Quand même, il y en a peut-être un entre… Je le dis à voix très basse : mourir le lendemain de la résurrection, vous ne trouvez pas que ?
Ce n’est évidemment pas l’homme, la personne, que j’évoque ici avec une légèreté souriante, évidemment non, mais le chef d’une église et un discours religieux dont les lecteurs du blog savent qu’il n’est pas le mien.
Par exemple, j’ai entendu à la radio un prêtre interviewé déclarer qu’il demandait au pape d’intercéder auprès de Dieu pour apporter la paix à Gaza et en Ukraine.
Le renoncement à la pensée qu’implique cette déclaration et son présupposé sont tels que si j’étais Dieu, je crierais au blasphème.

Journal – 37 – L’amour du prochain de Monsieur Colosimo – (13/04/2025)

J-F Colosimo, éditeur et essayiste, participait à l’émission « L’esprit public » de ce dimanche 13/04/2025 (France Culture – 11 h 00 -12 h 00), dont la seconde partie traitait de l’aide à mourir, donc de l’euthanasie qui n’en finit pas d’être débattue à l’Assemblée nationale.
Monsieur Colosimo est chrétien – la précision a son importance – et il est très souvent désolé, sans qu’il soit possible de savoir quel type de lien relie ces deux caractéristiques, s’il y en a un.
Il est chrétien et hostile au suicide assisté.
Extraits :

– « Le suicide assisté ça correspond, dans notre société, au sens le plus large, je suis désolé de le dire, à un homicide. » Est-ce que son « je suis désolé » signifierait que cette largeur de sens dénote une étroitesse d’esprit ?

Quel législateur peut réellement affirmer qu’une fois ce principe établi, il sera correctement exécuté et deuxièmement qu’il ne connaîtra pas une forme d’inflation, où la situation de souffrance sera finalement ramené à la seule subjectivité de la personne sans qu’il n’y ait plus de contrôle. »
Là, on touche à des sommets de la pensée. Le risque d’une maladresse technique est en effet un argument décisif – on se demande pourquoi la chirurgie est autorisée – et le « risque d’inflation » (je traduis = on va tuer à tour de bras) témoigne de la grande idée qu’a ce monsieur de ses congénères qui, si je le comprends bien, n’attendent que l’autorisation du législateur pour assassiner légalement les malades dont ils veulent se débarrasser. Quant à la fin de la phrase, elle est à proprement parler une ineptie : qui peut dire la limite de sa souffrance, sinon celui qui souffre ? Est-ce que monsieur Colosimo pense à une machine ou à une autorité qui déciderait jusqu’où la souffrance doit être supportée ?
Cela n’est rien.
Le pire, le voici : à propos de la maladie de Charcot dont il vient de dire qu’elle est « terrible » , il ajoute « C’est terrible ce que je vais dire et je prie tous ceux qui sont proches de tels malades de m’en excuser mais les associations qui regroupent les gens malades et leur entourage c’est 0,01% de la société française, je suis désolé d’avoir à dire ça, donc, voyez la gestion de la mort change complètement chez nous, l’incinération, les enfants qui ne veulent pas faire d’enfants et aujourd’hui cette loi, ce sont des signes de nihilisme profond et c’est ça le véritable fond du problème. »
Là, ce n’est pas un sommet, c’est un abîme. Ce monsieur, chrétien, qui, normalement, aime son prochain comme lui-même, tire un trait sur ceux qui souffrent de cette maladie (je vous laisse le soin d’aller voir sur Internet les conditions de fin de vie) en leur refusant le droit à l’aide active qu’ils pourraient demander, au motif qu’ils ne sont pas assez nombreux.
Ce qu’il ne dit pas, c’est la raison pour laquelle il est hostile à l’euthanasie, à savoir que la vie appartient à Dieu. Et il ne le dit pas parce qu’il n’est plus soutenable d’en faire une loi. Qu’il le croie, très bien, mais qu’il trouve des arguments contournés pour ne pas avoir à le dire, cela s’appelle de l’hypocrisie. Qu’il s’arroge le droit d’estimer ce qui est bon pour les autres, cela s’appelle du totalitarisme. Enfin, qu’il résolve un problème de souffrance par l’arithmétique, cela n’a pas de nom en ce sens que c’est innommable.
Mais bon, il est désolé.

Journal – 36 – L’esprit et le corps de l’écrivain américain – (10/04/2025)

A la page 1 du Monde des livres – supplément du journal du vendredi – daté du 11 avril 2025, une déclaration de Colum McCann (né en 1965 à Dublin, il émigre à 21 ans aux USA qu’il parcourt avant de s’installer à New-York) introduisant une série d’articles intitulée « Les écrivains face à Trump ».
Le journal publie aussi un texte de Siri Hustvedt fondatrice en 2020, avec son mari Paul Auster, de l’association Writers againt Trum (Ecrivains contre Trump) renommée depuis Writers for Democratic Action (Ecrivains pour l’action démocratique).
Le responsable du Monde des Livres précise qu’un certain nombre d’auteurs sollicités n’ont pas voulu répondre à l’invitation du journal. La peur de représailles… aux USA!
Voici un extrait du texte de McCann :
« Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais nous sommes peut-être à l’orée d’un monde qui ne peut plus guérir. Mon propre corps a beau se révolter contre cette idée [il souffre de maux de tête dont il se demande si ce n’est pas une réaction à « l’attaque féroce qui frappe tous nos sens depuis deux mois »] le simple fait d’écrire ces mots m’envoie des décharges de douleur dans le crâne. »
D’abord, cette réponse Spinoza : « Personne n’a jusqu’à présent déterminé quel est le pouvoir du Corps, c’est-à-dire que, jusqu’à présent, l’expérience n’a enseigné à personne ce que le Corps est en mesure d’accomplir par les seules lois de la Nature, considérée seulement en tant que corporelle, et ce qu’il ne peut accomplir sans être déterminé par l’Esprit (…) Personne, jusqu’ici, n’a acquis une connaissance assez précise de la structure du Corps pour en expliquer toutes les fonctions (…) » [Ethique – essai rédigé vers 1670 et publié après la mort de son auteur en 1677 – III, Proposition 2, scolie – Edition de l’éclat p.259 ].
Trois cent cinquante ans plus tard, la remarque est toujours pertinente. Et elle le sera jusqu’au jour où nous disposerons d’appareils susceptibles de connaître l’effet des flux électriques et chimiques dans l’instant même où ils sont émis par une affection, positive ou négative, ainsi que leurs conséquences à court, moyen ou long terme.
Par exemple, savoir que l’exposition prolongée au soleil tel jour à telle heure va produire une modification chimique dont sont immédiatement perceptibles et effectifs les effets relativement mineurs (coup de soleil) mais dont les effets majeurs (carcinome ou mélanome) le seront dans trente ou quarante ans.
En l’occurrence, il s’agit de l’exposition à Trump qui n’a rien du soleil, sauf peut-être du « soleil noir » symbolique, qui n’est pas une cause, mais un effet. Parce que, dans l’exposition au soleil, tout se joue dans le « prolongée » qui implique une responsabilité.
Appliquées au monde humain organisé en sociétés, les possibilités du Corps (la majuscule de Spinoza, comme celle d’Esprit souligne les deux modes par lesquels nous existons, l’étendue et la pensée, celle de Nature pour signifier qu’elle remplace Dieu) nous sont un peu moins inconnues, surtout quand il s’agit d’un mélanome.

Journal – 35 – La défense de Klaus Barbie – ( 09/04/2025)

Antenne 2 diffusait hier le procès de Klaus Barbie qui se tint à Lyon en 1987. Le chef de la gestapo de Lyon entre 1942 et 1944 avait été exfiltré d’Allemagne en 1945 par les USA comme ils le firent pour d’autres nazis, en particulier les scientifiques et les spécialistes des services de police et du renseignement dont ils avaient besoin pour combattre l’ennemi désormais communiste. Barbie fut donc envoyé en Bolivie où il travailla sous un faux nom pour la Junte militaire alors au pouvoir. La démocratie revenue, il fut extradé en France où il fut jugé quarante ans après les faits qui lui valaient l’accusation de crime contre l’humanité, entre autres, l’arrestation et la déportation d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, en particulier les enfants d’Izieu.
Témoignèrent des hommes et des femmes de Lyon rescapés des camps, qui avaient été arrêtés et torturés par Barbie et ses acolytes. Un indicible, exposé au tribunal dans la sidération.
En face des nombreux avocats de la partie civile et du procureur, l’avocat de la défense, Jacques Vergès, seul. Klaus Barbie amené depuis sa cellule, nia être qui il était, indiqua qu’il comparaissait en violation du droit, se tut et sur le conseil de son avocat, refusa de participer aux débats comme il en avait le droit. A l’exception d’une confrontation qui lui fut imposée, il resta donc dans sa cellule pendant les débats.
Jacques Vergès, demeura donc seul et tout, dans son attitude, son regard, indiqua qu’il jouissait de cette situation du « seul contre tous ».
L’accusation la plus importante visait la déportation des 44 enfants juifs réfugiés dans une maison dans la commune d’Izieu (Isère) et qui furent assassinés à Auschwitz. Cette maison est désormais transformée en musée. Il y a quelques années, j’ai emmené un de mes petits-fils qui m’a encore dit récemment la prégnance de cette visite.
La preuve de la responsabilité de Barbie fut apportée par Serge Klarsfeld qui trouva le télex envoyé par le SS à Berlin pour rendre compte de l’opération.
Quelle défense possible après les témoins qui, tous, avaient décrit la cruauté du SS ?
Au président du tribunal qui leur demandait comment, après quarante ans, ils pouvaient être sûrs de reconnaître celui qui, au début, niait être Barbie, tous répondirent « le regard et le sourire ».
Le regard et le sourire tels qu’ils apparurent dans les images retransmises par la caméra qui, sur décision de Robert Badinter, filma le procès : l’insupportable expression d’une jouissance. Cet homme qui avait torturé et tué, dans des conditions effroyables – il déclara, à la fin, qu’il avait seulement combattu les résistants pour qui il avait du respect – qui avait envoyé à la mort les 44 enfants d’Izieu – jouissait de sa jouissance et s’appliquait à le montrer. Comme si certaines connexions de sensibilité n’avaient jamais été établies.
Quelle défense ?
J. Vergès s’entoura au moment de la plaidoirie – deux jours – de deux collègues, l’un algérien, l’autre Noir,
Sa défense fut une attaque du colonialisme français dont ils rappelèrent les exactions et les massacres. Un pays chargé de ces crimes n’était pas habilité à juger un soldat qui avait obéi aux ordres en tant de guerre. J. Vergès termina en demandant la relaxe.
L’argument et ce qui le sous-tendait.
L’argument touchait un réel dont, par exemple, les massacres en Algérie, à Sétif, Guelma et Kherrata dans le cadre des célébrations de la fin de la guerre, le 8 mai 1945. L’assassinat d’un manifestant à Sétif brandissant un drapeau algérien déclencha un processus meurtrier qui dura jusqu’à la fin de juin (200 européens tués, entre 5000 et 30000 Algériens).
L’argument avait ceci de troublant qu’il mettait sur la table la problématique de la colonisation qui n’a jamais été construite par le pouvoir politique ni citée à comparaître, et qu’il aboutissait à la justification de la relaxe pour une série de crimes commis dans le cadre d’une entreprise d’extermination raciste, au motif d’une autre série de crimes commis dans le cadre d’une entreprise présentée comme analogue.
Autrement dit, est-ce que le nazisme et le colonialisme peuvent comparaître dans le même box des accusés pour le même procès ?
Ce qui le sous-tendait ?
Dans sa plaidoirie, l’avocat alla jusqu’à contester le témoignage d’une femme qui raconta comment, après l’avoir fait déshabillée, Barbie s’amusa d’elle avec un chien. Il ne se contenta pas de l’hypothèse pure, il posa crument la question de la position de la femme, de ce qu’il fallait supposer d’odeurs, donc de consentement de la femme pour que le chien soit excité.
Cette femme, il le savait, était dans la salle avec ses petits-enfants.
Ce qui sous-tendait l’argument colonialiste et, au-delà de l’argument, son acception du dossier – avec apparemment l’argent d’un banquier suisse – . était ce qu’il donnait à voir depuis le début : la jouissance du seul contre tous, l’expression notamment d’un narcissisme qui rappelait celui de l’accusé et qui se compliquait de sadisme.

Journal – 34 – l’enfant et le suicide – 03/04/2025)

Le Monde chapeaute son article de ce jour sur les hausses des taxes décidées par une photo où l’on voit D. Trump, derrière le macaron doré « Seal (=sceau) of the Président of United Sates , montrant depuis la Maison Blanche un tableau où figurent la liste des pays et, pour chacun d’eux, l’importance des changements douaniers.
L’image est, comme toutes celles où on le voit signer des piles de décrets avec de gros feutres noirs-phallus, celle de l’enfant espiègle qui dispose de la baguette magique de la toute-puissance (cf. The Seal) qui, ici, permet de violer les règles du commerce international en vigueur depuis la fin de la deuxième guerre mondiale – en particulier les décision unilatérales et les discriminations.
Ce que l’enfant-président tient dans ses mains, c’est le monde, réduit à des lignes, toutes petites, à peine lisibles, alors que lui est grand. L’image rappelle celle du dictateur du film de Chaplin jouant avec une mappemonde gonflée comme un ballon.
Suicide ?
Le « marché » va forcément réagir. Mais le marché, c’est quoi ? Pas seulement des règles, des mécanismes et des principes, mais, dans le domaine de l’économie, la dimension émotionnelle, passionnelle, inconsciente qui nous caractérise en tant qu’individus et groupes humains.
J’en parlais avec mon coiffeur ce matin. Oui, il m’arrive de me faire couper les cheveux, et comme mon coiffeur aime bien discuter, nous discutâmes. Je précise que je ne plaisante pas, c’est vraiment vrai. J’ai nettement moins de cheveux sur le crâne. Il constatait que le monde ne va pas bien. Je lui ai alors demandé à quel moment il estimait le déclenchement de ce malaise. Début des années 90, m’a-t-il dit entre deux coups de ciseaux. Et que s’est-il passé à ce moment-là ? ai-je encore demandé calmement pour éviter un geste mal contrôlé. Il m’a parlé de chômage, de hausse des prix… dont il a reconnu qu’il ne s’agissait pas de faits très nouveaux.
Vous qui lisez le blog, vous savez la manière dont je lis l’implosion soviétique.
Je n’insiste pas. Quand même, il a dit que c’était intéressant. Entre autres, le fait que c’est à ce moment-là que s’est développé ce qu’on appelle « terrorisme international » et que je comprends comme des « crimes de désespérance ».
Nous en sommes restés là. Une petite vingtaine de minutes. Il utilise aussi une tondeuse, ce qui permet d’aller plus vite.
Je suis donc chez moi.
Le dernier exemple est l’attaque du Hamas, contre Israël, le 7 octobre 2023 que j’analyse comme un suicide collectif. Indépendamment de la partie « improvisation » qu’a pu produire l’absence de réaction défensive de l’armée israélienne sur le moment, la dissymétrie des forces, la politique du gouvernement de B. Netanyahou et l’isolement international excluait radicalement toute possibilité de « victoire » pour autant qu’il puisse en exister une dans ce contexte.
Crimes de désespérance et suicide, c’est quand « on n’a plus rien à perdre ».
Le déni du changement climatique qui met en cause la vie humaine sur la terre n’a sans doute pas été un facteur négligeable dans la réélection de D. Trump = plus fort que la mort.
Est-ce qu’il est l’incarnation au rire jaune de la fuite en avant juste avant le saut dans l’abîme ?
Est-ce que « le marché » dispose encore de ressources pour mettre un frein ?
Dans le film de Chaplin, la terre-ballon explose.

Journal – 33 – La condamnation – (31/03/2025)

De quoi s’agit-il ?
D’un détournement de fonds publics dont il est avéré qu’il a été organisé par la direction du FN/RN, dont sa présidente.
Quant à la peine, elle est prévue par la loi dont il faut rappeler que l’extrême-droite voulait, au moment de son vote, qu’elle soit plus forte que ce qu’elle est aujourd’hui. Certains réclamaient une inéligibilité à vie.
Que la Russie et la Hongrie dénoncent aussitôt l’absence de démocratie en France – est-il bien sûr que le RN apprécie ces réactions ? – suffit à attester que nous sommes bien dans un pays de droit.
Remarques sous forme de questionnement : que suppose l’organisation d’un tel détournement par une responsable politique trois fois candidate à l’élection présidentielle, deux fois présente au second tour et qui, mieux que tout autre, connaît la loi ?
La réponse partisane du RN et de ses alliés a été et sera : il n’y a pas eu d’escroquerie, c’est un montage politique.
L’argument implique alors la nullité des éléments factuels et matériels présentés pendant les débats, donc un juge « politique », « aux ordres », et comme aucun des médias n’a jamais évoqué cette hypothèse, il faut alors supposer qu’ils sont eux aussi, « aux ordres ». La Russie et la Hongrie en savent quelque chose.
Alors ?
L’Europe, la Commission européenne, les bureaucrates de Bruxelles sont les cibles privilégiées du RN et des mouvements dits « patriotes », ils sont présentés comme les responsables de « tout ce qui ne va pas », donc, pour un électorat convaincu que l’Europe est un danger pour la « patrie », voler l’Europe n’est pas vraiment un délit… Ce qui peut conduire à se dire et à se convaincre que les tribunaux y regarderont à deux fois avant de prendre le risque de heurter un électorat « patriote ».
Il n’est donc pas impossible que ce que ne supportent ni la Russie ni la Hongrie ni le RN (« Aujourd’hui, ce n’est pas seulement Marine Le Pen qui est injustement condamnée : c’est la démocratie française qui est exécutée » vient de déclarer J. Bardella ) soit le refus du tribunal d’introduire, via une condamnation édulcorée, le paramètre politique dans une affaire de détournement de fonds publics.

Journal – 32 – « Racisme anti-blanc », la dérive communiste – (26/03/2025).

Un article du Monde (26/05/2025) raconte que Fabien Roussel, secrétaire du Parti communiste, était interviewé sur la chaine CNews – propriété de V. Bolloré, milliardaire breton, catholique intégriste et qui milite ouvertement pour l’idéologie d’extrême-droite – et qu’à propos du « racisme anti-blanc » il a répondu au journaliste qui lui posait la question « bien sûr qu’il existe » en ajoutant « Mais le racisme anti-Blancs, le racisme anti-Noirs, le racisme anti-Chinois, anti-Asiatique (…) c’est terrible. Et vous savez ce que ça fait ce racisme de toutes sortes ? Il est fait pour diviser le peuple, pour diviser les Français, quelles que soient leur couleur et leurs origines ».

Ma contribution au journal :

« Le racisme est une des expressions du refus de la contingence de « moi ». « Moi » refusant, en tant qu’absolu fantasmé, que « l’autre » soit un « moi » égal parce qu’il n’a pas la même couleur de peau, de cheveux, le même visage etc. La tendance au racisme est donc une caractéristique humaine et « racisme anti-blanc » (comme anti-noir, ou anti- ce qu’on voudra ») est donc une tautologie (comme non-racisme anti-blanc etc).… sauf sur une chaine de télévision dont le discours, qui n’est pas celui de l’analyse (rapport entre les modes d’expression du racisme et les histoires nationales et internationales) mais d’une idéologie qui instrumentalise cette tendance pour l’exacerber, se trouve ainsi cautionné. »

La dérive : F. Roussel fait comme s’il ne savait pas que « d’où je parle », autrement dit le contexte dans lequel est tenu un discours est un élément constitutif de son sens. Quoi qu’il ait pu ajouter sur le racisme en général, l’impact décisif sera : l’existence du racisme blanc constitutif du discours idéologique d’extrême-droite de CNews, donc cautionné par le porte-parole d’un parti désigné comme l’ennemi par excellence de cette idéologie.
Cette dérive, et quel qu’en soit l’éventuel calcul politicien, témoigne d’une faille dans l’analyse du fait raciste qui n’a pas de rapport avec les classes sociales et dont la suite du propos « Et, pendant ce temps-là, je peux vous dire que les affaires prospèrent. Les financiers, le monde économique, pas de problème. Pendant qu’en bas, le peuple se déchire et se divise (…) et je suis meurtri par ça » est une illustration : la tendance au racisme est commune au monde d’en-haut et au monde d’en-bas.
« Parti communiste français », aujourd’hui, est le signe du déni de la raison essentielle du fiasco de l’expérimentation soviétique. La meurtrissure de son secrétaire est en l’enveloppe émotionnelle.