Journal 77 – Irlande 11 – Marx et le Pape (23/08/2024)

Le Marx annoncé n’est pas Karl auquel on pourrait s’attendre, mais William, nettement moins connu et néanmoins professeur au Collège de France. Le Monde de ce jour publie de lui une tribune avec ce chapeau : « Les paroles du pape François sur la littérature, qui vont contre la tradition de la censure de l’Eglise, sont révolutionnaires ».

J’ai lu l’article qui m’a inspiré la contribution suivante :

« Ce qui manque dans cette remarquable dissertation du pape – on remarquera surtout la nouveauté et l’originalité de l’analyse – c’est une partie qui expliquerait ce que signifie de l’église dont il est le chef, la nécessité d’un discours ex cathedra, au 21ème siècle, traitant du sujet du brevet des collèges « quels sont les bienfaits de la lecture ? » dont on trouve l’argumentaire dans les annales de cet examen. Quant au poème « Zone » (Alcools) d’Apollinaire évoqué en fin d’article, je suggère à ce professeur de le relire plus attentivement pour en saisir la modernité du second degré. (« C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche /
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs /
Il détient le record du monde pour la hauteur
 ») »

J’ajoute : il est quand même remarquable qu’un professeur du Collège de France puisse citer le vers d’un poème,sans le préciser et en l’utilisant à contre-sens. Je cite « Apollinaire le disait (comme s’il s’agissait d’une déclaration, d’une interview) déjà en 1913 : « L’Européen le plus moderne, c’est vous, Pape Pie X ». Il n’y a qu’un nom à changer. »

Je ne pense pas utile de préciser qu’il n’y a aucun rapport entre ce problème et l’Irlande où le vent souffle fort depuis le début de cette semaine. Ce qui n’empêche pas les lapins de courir dans le pré que j’ai sous les yeux, ni les vaches de paître, les veaux de téter, ni un renard à la belle queue de renard de venir explorer ce qui pourrait être un terrain de chasse, même sans poule.

Journal 76 – Irlande 10 – Burren, DVD, et clôture des J.O. (12/08/2024)

Nous emportons toujours dans les longs voyages une valise de séries et de films. Ce qui implique que les maisons que nous louons aient un lecteur de DVD. Un lecteur en était de fonctionner, s’entend.

Le cottage dans lequel nous sommes revenus, dans la région du Burren – rien à voir avec le Daniel Buren des colonnes de la cour du Palais royal –  juste au-dessous du Connemara, en a donc un. Il fonctionnait l’an dernier. Plus cette année.

Ce qui explique pour une part pourquoi nous avons regardé la première partie de la cérémonie de clôture des J.O. L’autre part, c’est la polémique qu’a suscitée la cérémonie d’ouverture. Autant voir par soi-même. La première heure seulement.

Je baisse ma voix qui n’est plus qu’un murmure : avez-vous remarqué la finesse avec laquelle, comme ça, mine de rien, je pars du Burren pour arriver aux JO ?

Donc nous avons entendu Zaho de Sagazan chanter Sous le ciel de Paris. Bon. J’aime bien sa Symphonie des éclairs, mais là, comment dire, ce n’était pas vraiment, pour mon oreille, la voix qui convient à cette chanson.

En revanche, La Marseillaise harmonisée par Victor le Masne et interprétée par l’orchestre Divertimento, ce fut… ou plutôt ç’aurait pu être….

Ma contribution envoyée au Monde – dont le compte-rendu est, comme celui de la cérémonie d’ouverture, dithyrambique – vous raconte la suite :

« Il a manqué aux multiples récits/tableaux de la cérémonie d’ouverture et aux nombreuses images/photos de celle de clôture, un « discours », autrement dit, une problématique qui évite l’enfermement de cette période dans une parenthèse que l’état du monde – Gaza, Ukraine, Soudan, nationalismes, climat…. –  rend nécessairement surréaliste : la gravité et l’urgence empêchent désormais de faire comme si on ne voyait et on n’entendait pas. La Marseillaise, si bien dépouillée de son rythme et de son harmonisation martiaux habituels,  était pourtant une belle introduction à ce qui aurait pu être la finale d’une cérémonie unissant dans ce rassemblement planétaire unique, les multiples couleurs des drapeaux, des vêtements et des peaux dans un « discours »  d’ utopie universaliste, mis en scène, par exemple, à partir du spectre de l’arc-en-ciel, visible partout et par tous, et qui se rit des  frontières et des différences. »

Journal 75 – Irlande 9 – une crêpe irlandaise, un crime anglais, des JO et une femme française grosse (07/07/2024)

Ça ressemble à un catalogue à la Prévert. Je précise tout de suite que c’est tout à fait exprès. Je garde le raton laveur pour la fin.

La crêpe irlandaise, ce fut hier, à Roundstone, un petit port, toujours dans le sud du Connemara, non loin de Clifden (au bout du  bout). Il y a cinq ou six ans – avant l’épisode covid – nous avions loué un appartement dans ce petit port. Le dimanche, il y avait un marché juste à côté, dans ce marché une petite caravane jaune et dans cette caravane une crêpière française – je parle de la personne qui les fabrique. J’aime les crêpes parce qu’elles sont faites avec de la pâte et que j’aime les pâtes, toutes les pâtes et sous toutes les formes. C’est dire !  (Je ne sais pas quoi ni de quoi, mais je le dis quand même parce que). La crêpière et moi avions parlé pendant qu’elle étalait la pâte. Elle était originaire d’Ariège, avait épousé un Irlandais et proposait ses crêpes sur les marchés. Elle aimait l’Irlande, même en automne et en hiver.

Hier, ce n’était pas dimanche, mais mardi, et j’eus la surprise de découvrir la petite caravane. – le circuit proposé de la Bog road (route des tourbières, que nous avions découverte alors, spectaculaire) créait une certaine animation. C’était la même crêpière, toujours aussi souriante et heureuse de l’Irlande. Nous renouâmes la discussion. Elle était contente de cette nouvelle rencontre, moi aussi,  et elle m’offrit la crête que je lui commandai.   

Jusque-là, tout va bien.

Pour le reste, mes trois contributions au Monde. La première pour le meurtre de Southport et les émeutes suscitées par l’extrême-droite anglaise, la seconde pour l’article – un peu particulier – relatant la 4ème place de la coureuse française du 3000 steeple, la dernière pour Barbara Butch – aux antipodes de la représentation féminine habituelle – qui fut un des personnages du « tableau » de la cérémonie d’ouverture des JO qui suscite toujours la polémique.

1° Un tel acte, de l’ordre de l’absurde, est un exemple parmi une infinité d’autres de la démesure dont seul, de toutes les espèces, est capable l’être humain, même quand il est adolescent.  L’enquête dira pourquoi ce garçon de 17 ans a tué trois petites filles à coup de couteau, apparemment au hasard d’une rencontre, Réduire la ou les causes de ce crime au fait migratoire vise à évacuer cette spécificité en fournissant la « rationalité rassurante » constitutive de la théorie du bouc émissaire dont se nourrit l’idéologie d’extrême-droite. En Angleterre, en France, partout, elle est l’expression, non politique, des peurs et de l’angoisse humaines  qui peuvent devenir une pathologie collective dont cette idéologie devient alors l’expression électorale du déni. Nous y sommes.

2° Les Africaines des hauts plateaux… la Française de Montbéliard…. Huit contre une… Afrique… Europe… Hum… Manquent seulement les couleurs.

3° Imaginez, par pure hypothèse d’école, que le canon de l’élégance féminine soit la longue jeune femme si mince qu’elle semble souffrir d’anorexie et qui marche comme une mécanique à ressors. Oui, c’est tout à fait invraisemblable, mais ce n’est qu’une supposition. Eh bien, dans ce cas, il y aurait sans doute des jeunes filles qui se mettraient en danger pour leur ressembler, et d’autres qui, parce qu’elles sont le modèle exactement inverse, s’attireraient des remarques désobligeantes.  Ce n’est toujours qu’une hypothèse. Et le jour où une femme qui n’est ni élancée ni maigre s’exposerait pour dire « je suis une femme, moi aussi », il y aurait comme un effet de sidération.

Et, comme raton laveur, 22000 tablettes vieilles de 4000 ans découvertes en Assyrie,  indiquant un « semblant de démocratie » (dit l’article du Monde) quinze siècles avant la démocratie pour de vrai d’Athènes qui condamna à mort et exécuta démocratiquement Socrate au motif qu’il ne croyait pas comme il faut croire, autrement dit parce qu’il pensait.

Journal 74 – Irlande 8 – oxygène et protoxyde d’azote (06/08/2024)

J’ai raconté je ne sais plus où ma rencontre d’une dame âgée, allemande, fredonnant l’Internationale dans le couloir d’un Hôtel de haut standing du sud du Connemara.  Cette vieille dame était la maman d’Ursula, la patronne de l’hôtel en question qui nous avait reçu avec beaucoup de gentillesse, il y a quelques années, pour une simple soupe de midi alors que la salle du restaurant était occupée par un groupe de chasseurs. Elle nous avait fait dresser deux couverts dans un petit salon, nous avions discuté – elle parle le français couramment – et nous avait expliqué que son mari était le chef cuisinier et qu’il était français.

Pour ceux qui n’ont pas lu l’histoire :  nous y sommes retournés l’année suivante, toujours pour la soupe de midi. Nous étions dans la salle de restaurant (les chasseurs étaient repartis) quand j’ai entendu ce que je rappelle au début de l’article. Je suis allé dans le couloir et j’ai vu cette dame, frêle, qui tenait serrée contre elle un bouquet de fleurs qu’elle répartissait dans des vases. Ce qu’elle fredonnait était bien l’Internationale. Nous avons parlé – en anglais. Elle m’a expliqué qu’elle et son mari – passionné par la pêche en haute mer – avaient acheté il y a longtemps cet hôtel, situé dans une baie de la presqu’île de Carna, que géraient maintenant sa fille et son gendre. Elle entrecoupait sont récit par de pathétiques « Plus jamais la guerre, plus jamais la guerre ! » sur un ton et avec un regard qui disaient les souffrances et le malheur vécus.

Ursula nous avait confié que sa maman souffrait des premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer.

Cette dame est morte, en Allemagne, il y a trois jours, et nous l’avons appris hier en nous arrêtant à l’hôtel pour le rituel du la homemade soup et du scone en dessert. J’ai envoyé un message à Ursula pour lui témoigner de notre sympathie et lui rappeler cet événement émouvant.

L’oxygène, c’est le souvenir toujours vif de ce moment de densité humaine et la la route de la presqu’île offrant le spectacle contrasté de la mer, des îlots, du ciel bleu, et, au loin, celui des montagnes ennuagées vers lesquelles nous dirigions pour rejoindre Letterfrack.

Il est aussi celui des rires, des plaisirs, des bonheurs partagés, des rencontres, sur les terrasses, dans les rues, que décrivent certains contributeurs du Monde, parisiens ou venus à Paris pour les JO, répondant à d’autres qui voient plutôt un défoulement plutôt problématique ou qui prédisent un réveil difficile.

Le protoxyde d’azote – qu’on appelle « gaz hilarant » – est ce à quoi me fait penser non seulement l’hystérie patriotique du public des tribunes telle qu’elle est décrite par les articles du Monde, mais la tonalité même dithyrambique de ces articles. France Culture dont la ligne éditoriale ignore habituellement les résultats sportifs donne régulièrement le nombre de médailles obtenues par La France dont Le Monde précise par ailleurs qu’elle n’est pas la même, que l’on considère la capitale effervescente des JO ou la province plutôt atone.  La polémique à propos de la cérémonie d’ouverture n’est pas close, rappellent le journal et la chaine de radio. Je dirais qu’elle couve, comme un incendie mal maîtrisé.

Journal 73 – Irlande 7 – la décadence (03/08/2024)

Tôt, ce matin – un pléonasme – pas de connexion sur mon smartphone (le cottage n’a pas la Wifi), aucun accès au site de France Culture pour le replay (traduction de « rediffusion ») des informations (les horloges irlandaises ont une heure d’avance sur les nôtres), rien, pas le moindre contact avec l’extérieur, sinon par l’intermédiaire de mes sens dont la portée est quand même limitée.  Ça n’a duré que quelques minutes, oui, mais c’était comme une sensation de fin du monde ou alors la panique d’un Robinson accostant sur son île le lendemain du vendredi (j’aurais pu dire « samedi » mais il fallait qu’apparaisse « vendredi » pour que ce soit amusant façon clin d’œil).

J’écoute donc en replay le journal de 7 h 00 puisqu’il est 6 h 30 (vous suivez ?)  et qu’entends-je ? Poutine n’a pas du tout aimé la cérémonie des JO dont ses porte-parole précisent même qu’elle est, d’après lui, le signe de notre décadence – du latin cadere,  tomber.

D’abord je me réjouis. Vu la grandeur politique, éthique, tout simplement humaine du personnage, ce qu’il appelle décadence ne peut être qu’un essor.

Ensuite, je réfléchis – d’abord la sensation, le sentiment, ensuite la pensée, généralement c’est comme ça que ça marche.

Ce qui m’a réjoui en regardant le résumé proposé par Le Monde, c’est ce que j’appellerai une joyeuse utopie d’humanité commune. Et c’est bien ce qui suscite les réactions hostiles de ceux qui, de l’extrême-droite aux évêques, sont dans le déni de la réalité du commun humain qu’ils contournent par les subterfuges du repli sur soi et de l’immortalité, qui ne diffèrent que par la forme.

Ce que j’ai trouvé inadéquat – Marie-Antoinette décapitée et l’Hymne à l’amour – est le signe d’une faiblesse du discours sans lequel les tableaux-récits sont des juxtapositions, des unités isolées sur lesquelles peuvent se focaliser les critiques.

Autrement dit : à l’immanence de l’arc-en-ciel dessiné par la diversité des facettes de l’humanité représentées dans cette parade, manquait la dimension problématique de transcendance du commun humain, et sans laquelle le récit n’est qu’horizontalité.

Journal 72 – Irlande 6 – Il suffit de couper la protéine en 3 (30/07/2024)

La myopathie de Duchenne est une maladie génétique invalidante qui empêche la contraction des muscles, dont celle du cœur, et contre laquelle il n’y a aucun traitement. Elle est due à l’absence de la protéine qui permet le mouvement musculaire, la dystrophine.

Comme pour beaucoup d’autres choses, il y a le discours « C’est comme ça » « C’ » désignant la fatalité, la nature ou l’ordre des choses, Dieu, tout ce que vous voulez qui fige l’explication, sans doute pour tenter de bloquer le temps. C’est ce que dit, dans un domaine évidemment tout autre, la polémique déclenchée par la cérémonie d’ouverture des JO.

L’autre discours, le discours général dominant, c’est « Comment on peut faire pour réparer ? ». D’où la découverte du patrimoine génétique, puis, pour ce qui nous intéresse ici, l’identification de la dystrophine.

Problème : comment l’introduire dans l’organisme ? Il faut trouver un vecteur, mais sa taille ne permet pas l’utilisation d’un seul.

C’est là que se manifestent les ressors de l’ingéniosité quand est refusé le « c’est comme ça ».

La première solution – reproduction de la protéine en plus petit format – a fonctionné chez les souris, mais pas chez l’homme.

Une équipe de chercheurs de Seattle vient de trouver ce qui semble être la solution : découper la grosse protéine en trois et envoyer les trois morceaux avec trois vecteurs.

Problème : comment ces trois morceaux vont-ils pouvoir se rassembler une fois parvenus dans l’organisme ?

Réponse : en ajoutant dans les virus véhicules une molécule spécifique qui permette leur jonction et qui se dissolve ensuite.

La molécule a été trouvée (inéine) et l’expérience a réussi.

Ce qui veut dire qu’un jour, un incurable aura disparu.

Il y a des matins où les levers de soleil  sont très beaux.

Journal 71 – Irlande 5 – de la couleur de l’âme (27/07/2024)

La question de la couleur de l’âme n’est pas souvent abordée, même par la métaphysique qui s’intéresse pourtant à tout ce qui n’est pas proprement physique. L’âme en particulier.  Les métaphysiciens se demandent donc s’ils ont une âme, c’est même ce qui les constituent en tant que tels : s’ils concluent qu’ils n’en ont pas, ils en restent là, ce que je comprends fort bien, mais s’ils trouvent qu’ils en ont une ils ne cherchent pas plus loin.  Ce qui est quand même surprenant : étant donné que nous différons par nos corps – certains sont noirs, d’autres jaunes, d’autres blancs, d’autres bistres etc. je ne vous apprends rien –, pourquoi les âmes de ceux qui en ont une auraient-elles la même couleur ?

D’où me vient cette question en ce 27 juillet 2024 ? De la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques qui s’est déroulée hier, le 26. Pour ceux qui ne lisent pas de journaux, n’écoutent pas la radio et ne regardent pas la télévision, je précise que les JO ont lieu à Paris et que la cérémonie d’ouverture ne s’est pas déroulée dans un stade, comme c’est la coutume, mais sur l’eau de la Seine et, ce qui était moins prévu, sous l’eau du ciel.

Je ne l’ai pas regardée parce que je suis en Irlande. Je ne l’aurais pas regardée si j’étais en France, mais, comme je viens de le dire, je suis en Irlande. Plus précisément, depuis le début de l’après-midi, nous sommes installés dans le Connemara, où nous savons, depuis M. Sardou, qu’il y a des lacs et des rivières. Entre parenthèses, j’ai lu je ne sais plus où que ceux qui ont écrit le texte et composé la musique de cette chanson – à l’origine elle devait célébrer l’Ecosse – ne connaissent pas l’Irlande – ce que confirment le rythme et la mélodie qui n’ont rien d’irlandais

Quand on vient du nord et qu’on aborde le Connemara par Leenaun… Comment dire…  Si vous avez expérimenté le sentiment de parfaite adéquation entre vous et un paysage, vous comprendrez ce que j’essaie de dire sans trouver les mots.

Je reviens à mon âme.

Je n’ai pas regardé la cérémonie mais j’ai lu les comptes-rendus : dithyrambiques sur France Culture et dans Le Monde, très tranchés dans les contributions : ou génial ou vulgaire ou scandaleux.

J’ai jeté un coup d’œil sur YouTube pour me faire une idée. Je suis tombé sur Marie-Antoinette tenant sa tête tranchée sur ses genoux sur un fond de Conciergerie illuminée et de « Ah ça ira ça ira ! ». J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à sortir de l’obscénité.

En revanche, la flamme transmise à un vieux monsieur assis dans un fauteuil roulant, Aya Nakamura chantant et dansant accompagnée par les musiciens de la Garde républicaine – est-ce que ce ne serait pas un oxymore ? – et la voix de Céline Dion…même si l’Hymne à l’amour (… si tu m’aimes, je me fous du monde entier…) ne me semble pas tout à fait correspondre à la situation… Ah, la voix humaine !

Et là, j’ai trouvé la couleur qu’aurait mon âme si j’en avais une : bleue, plus exactement, fleur bleue.

Journal 70 – Irlande 4 – tactiques et stratégies (22/07/2024)

Juste de l’autre côté de l’océan – je rappelle que suis sur l’extrême bord de l’ouest de l’Irlande – donc à quelques encablures, D. Trump vient brusquement de retrouver ses78 ans. Mais si le retrait de J. Biden lui ferme une fenêtre de tir sur l’âge et ses effets, la probable désignation de K. Harris lui ouvre celles de la femme et de l’Américaine « pas de souche ». Il ne manquera donc pas de munitions avec quand même le risque de ne rien pouvoir contre la tentation ambivalente de « la première femme présidente des USA ». Pour le « pas blanc » il y a déjà eu B. Obama. Il a déjà commencé à tirer en qualifiant sa future adversaire de « folle ». Le filon de l’hystérie qu’il va sans doute exploiter puisque, à la différence d’H. Clinton, elle n’incarne pas l’establishment honni du populisme basique, ce qui a sans doute empêché son élection en 2016.

Ce matin, les commentateurs de France Culture (la chaine passe aisément les frontières avec l’Internet) ne parlaient que de tactiques et de stratégies électorales, comme si la totalité des électeurs était dépourvue de convictions et de pensée.

J’ai envoyé cette contribution :

« Le problème, pas nouveau, que repose donc cet événement, est celui de la culture politique en tant que principe du suffrage universel. Ici, comme ailleurs, les articles et les commentaires – qui ne posent jamais, ou presque, cette question – avalisent implicitement l’idée que les citoyens-électeurs sont des girouettes réagissant aux seuls slogans, que « c’est comme ça », et que ce qui va déterminer leur vote – pour un enjeu aux conséquences considérables –  sera de l’ordre du sensible, de l’émotionnel, du passionnel,  et non de la pensée. Il ne s’agit pas de nier l’importance et la réalité de la sensibilité en politique, ni de généraliser (il y a un large fonds électoral de conviction), mais ne pas poser cette question dans une problématique, faire comme si la « foire électorale » était un absolu nécessaire, contribue à entretenir et à figer le fonds d’irrationalité et de passions tristes qui peuvent faire basculer dans la catastrophe. Et pas seulement aux Etats-Unis. »

Nettement plus au sud, en France, les députés se sont réparti les postes de responsabilité avec cette particularité que le RN n’en a obtenu aucun alors qu’il détient, en tant que bloc uniforme, le plus grand nombre d’élus. Le Monde parle, pour lui, d’un échec.

J’ai envoyé cette autre contribution :

« Du point de vue de ceux qu’affectent les slogans politiciens et les passions tristes, le RN apparaîtra comme ce qu’il prétend être, une entité pure de toute combine politicienne et parlementariste. La pertinence de la question « intégrer ou pas le RN dans le fonctionnement de l’Assemblée Nationale » dépend du constat –  qui n’est pas fait – que l’idéologie d’extrême-droite (identité nationale gravée dans le marbre et tout ce qui en découle) est le symptôme d’une pathologie collective (repli sur soi mortifère). En d’autres termes, le RN n’est pas un parti politique mais l’expression électorale de cette pathologie qui dicte ses choix stratégiques et tactiques. Ses chefs ne les maîtrisent pas plus qu’ils ne maîtriseront (s’ils sont portés au pouvoir) la machinerie collective de la peur et des angoisses que construit actuellement l’agrégation des petites machines individuelles analogues. »

Journal 69 – Irlande 3 – Reconductions – (19/07/2024)

Hier, 18 juillet, trois reconductions.

Celle d’Ursula Von der Layen à la tête de la Commission européenne.

Celle de Yaël Braun-Pivet à la présidence de l’Assemblée nationale.

Celle de Donald Trump pour l’élection présidentielle de novembre.

Leur point commun : la cohérence d’une représentation d’un état du monde, selon les variables européennes et planétaires.

En Europe, dominent encore les forces traditionnelles de la droite multiforme et de la social-démocratie, unies encore dans une sphère encore fermée aux diverses expressions de l’idéologie d’extrême-droite, et qui (je n’ose dire « parce qu’elles ») sont encore parvenues à se répartir les postes du pouvoir.

Vous avez noté les quatre encore.  Ils posent l’implicite question « jusqu’à quand ? » contenue, pour l’Europe, dans le discours de campagne de Mme Layen qui annonçait ne pas exclure une collaboration (= travail avec) avec certaines représentations de l’extrême-droite. Même si c’était un discours tactique, compte tenu de ce que signifie cette idéologie, il est le signe d’une déliquescence. 

En France, la question est posée par la configuration de l’Assemblée nationale issue des dernières législatives. 

André Chassaigne, le candidat (communiste) du NFP, battu de 13 voix, s’est écrié « Le vote des Français a été volé par une élection contre-nature ».  « C’est un coup de force contre la démocratie » a renchéri Fabien Roussel, le secrétaire du PC.

Une protestation qui est tout sauf l’expression d’une analyse.

Le Nouveau Front Populaire ne tient aucun discours relatif au « commun »   – qui constitue son essence –, ce qui l’a conduit à ne pouvoir proposer qu’un catalogue de mesures économiques et sociales. Autrement dit : aucun projet de rupture avec le capitalisme, rien qui soit de la nature « révolutionnaire » constitutive de ce rapport au « commun »,  notamment par la mise en cause de l’équation capitaliste être = avoir + dont l’accélération du changement climatique est l’effet de plus en plus dramatique, et encore largement dénié – d’où, pour une part importante, le développement de l’idéologie d’extrême-droite en tant que vecteur de fuite en avant.

Le NFP est électoralement majoritaire mais cette majorité relative – obtenue par le jeu de désistements-barrages –  n’est pas celle d’une adhésion à un projet politique et elle est sans dialectique : ce qui oppose LFI aux trois autres composantes (PS -PC- Écologistes) est de l’ordre de la peur de l’exercice du pouvoir dans le cadre de l’absence de mise en cause du système.

Quant à D. Trump, il bénéficie de l’aide non seulement de Dieu (« Le sang coulait partout et pourtant, d’une certaine manière, je me sentais en sécurité, parce que j’avais Dieu à mes côtés » – si « Dieu avec nous ! » n’est pas vraiment une nouveauté, le trop à gauche de quelques centimètres renvoie sinon à Tintin – « Caramba, encore raté !  » en tout cas à l’épopée homérique) mais surtout de J. Biden.

Même s’il est probable qu’il se retire, celle ou celui qui le remplacera devra trouver une autre aide que celle de Dieu coiffé désormais de la casquette du rouge qui n’est pas celui d’un nouveau commun révolutionnaire, mais du « moi d’abord ! », une autre expression planétaire de la fuite en avant.