« Voyager sans rien voir » ou Jean-Paul Sartre en URSS.

Géraldine Muhlmann avait intitulé Voyager sans rien voir son émission Avec philosophie du 11/04/2024.

Le thème en était le voyage des philosophes et intellectuels, notamment en URSS (post-Staline) et dans la Chine de Mao. Plus précisément Jean-Paul Sartre (URSS) et Philippe Sollers (Chine).

« Ils n’ont rien vu », dit-elle en préambule d’un dialogue qui n’aura de philosophique que le nom, ne serait-ce que parce que la réponse – de l’ordre du jugement moral – sera donnée a priori : « Ils n’ont rien vu, (…) Je ne m’en remets pas (…) Je suis sidérée (…) C’est la honte quoi ! (à propos de l’interview de Sartre revenant d’URSS en 1954) », s’exclame à plusieurs reprises l’animatrice, avec l’approbation des invités.

A aucun moment ne sera l’objet d’un questionnement le fiasco du soviétisme, du communisme en général, en tant que signe d’une faille majeure dans l’analyse marxiste génératrice de ces expérimentations désastreuses.

Non plus le fait qu’une grande partie des « intellectuels » en France et dans le monde – pour m’en tenir à la catégorie dont ils était question dans l’émission – a adopté cette analyse et soutenu, avec des réserves plus ou moins fortes, l’entreprise soviétique/communiste – ce qui évacue l’explication par l’inculture ou les affects.

Pour m’en tenir à la relation Sartre/URSS, je partirai de ce slogan paradoxal des années 60/70 : « Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » [Ils avaient été condisciples à Normale Sup dont ils étaient sortis l’un et l’autre agrégés de philosophie.]

Raymond Aron l’avait en quelque sorte validé en déclarant à propos de l’interview de Sartre évoquée plus haut : « Ce serait bête si ce n’était pas dit par Sartre. »

La question est donc de savoir en quoi ce que signifiait Sartre – quoi qu’il dise – prévalait sur ce que disait Aron.

On ne peut pas s’en sortir sans rappeler le retentissement planétaire du coup de tonnerre que fut le Manifeste du parti communiste (1874) de Marx et Engels, dont la signification dépassait la finalité révolutionnaire résumée dans le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » – il y a quelques années, ce texte était inscrit au programme philosophique de terminale.

Il annonçait avec la certitude du discours scientifique le début de l’Histoire de l’Humanité : jusqu’ici, l’homme et la société étaient agis par une lutte des classes déterminée par les rapports de production capitaliste ; le communisme allait mettre fin à cette lutte d’essence aliénante et permettre à l’homme libéré du rapport dominant/dominé, exploiteur/exploité d’être acteur de sa propre histoire.

Le diagnostic de l’être agi reposait sur le constat du réel des sociétés dominées par les pouvoirs successifs de l’aristocratie terrienne puis de la bourgeoisie capitaliste maîtresse de l’industrie, du commerce, de la banque, autrement dit deux minorités puissantes exploitant le travail de l’immense majorité, les serfs, puis les prolétaires (ceux dont la progéniture – latin proles – est la seule richesse).

C’était un fait. Qu’il soit diversement analysé et même validé par le discours du  « c’est comme ça » naturel ou divin ne lui ôtait pas ce caractère de fait.

Le Manifeste mettait donc en cause l’existence même d’une destinée humaine qui serait subie par une nécessité métaphysique dont il montrait qu’elle était en réalité une création idéologique des dominants étayée par la religion, « le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu, (…)  l’opium du peuple ».

Difficile aujourd’hui, après le fiasco de l’entreprise, de réaliser l’ampleur et la gravité de cette problématique révolutionnaire, d’abord pour la pensée : elle était le renversement d’un discours vieux comme le monde qui ne proposait pour tout horizon commun que des aménagements du c’est comme ça et la lutte individuelle pour arriver.

Par son essai (L’Etre et le Néant) ses romans et son théâtre, Sartre, après et avec d’autres, posait la question de la construction du sens de l’existence en-dehors des critères habituels de la morale et de la religion qui donnaient un sens a priori. Par sa conscience du fait d’exister, l’homme pouvait définir l’essence de sa vie, alors que l’idéologie traditionnelle lui enseignait que les « valeurs » – en particulier du bien et du mal – lui préexistaient.

Sa démarche était celle d’une pensée extérieure au sens du monde, alors que les antirévolutionnaires s’appuyaient, eux, sur une pensée intérieure au sens du monde.

Sartre « était raison » même s’il se trompait, parce que son erreur ne pouvait concerner que des « contingences » – même si elles avaient pour noms : censure, justice arbitraire, nomenklatura,  goulag, massacres… –  Aron « était tort » parce que la dénonciation de ces contingences en tant qu’intrinsèques du communisme, « oubliait » de les mettre en regard des « contingence »s analogues du vieux monde (génocide amérindien, esclavage, guerres de religions, colonisations, ségrégations, discriminations, guerres internationales, exploitation du travail, répressions sociales) supposées aller de soi, comme tout le reste.

Si l’homme était encore un loup pour l’homme dans la phase de construction du communisme,  l’instauration progressive du nouveau mode relationnel finirait par le libérer de la gangue de violence et de haine construite et épaissie pendant de longs siècles d’exploitation de l’homme par l’homme.

Sartre avait voyagé en URSS non sans rien voir de ce que dissimulaient les belles vitrines qu’on lui montrait, mais sans avoir regardé la faille de l’analyse marxiste dont le concept « matérialisme historique » compliquait la critique théorique.

Dénoncer le régime soviétique – comme Gide, par exemple, qui n’avait pas le statut de philosophe – à partir des contradictions manifestes, c’était nier la nécessité du temps long inhérent au processus de construction d’un monde radicalement autre. D’autant que les puissances européennes avaient tout fait pour tenter de contrecarrer le processus.

La problématique essentielle est celle du rapport avec l’objet dans la définition du commun. Mais pouvait-elle être construite sans qu’ait été expérimentée la théorie qui faisait de l’objet le fondement de la société communiste ?

Rien de tout cela ne fut discuté au cours de l’émission que l’animatrice conclut ainsi : « Je voudrais une petite réaction générale au problème du regard, quand même on est dans une émissions de philo : qu’est-ce qui se passe dans ces regards aveugles ou aveuglés. Moi il me semble que ce qui ressort, c’est un problème de stratégie. »

Il y eut encore « Le désir de croire et la suspension de l’incrédulité », « Ces intellectuels n’ont pas vu les millions de victimes » avant la conclusion définitive :  « Ce qui est remis en cause c’est une forme d’humanisme qui a été foulée aux pieds par de très nombreux intellectuels au 20ème. »

Les derniers mots philosophiques de G. Muhlmann furent : « C’est un peu affligeant, mais ça fait du bien ces éléments concrets et précis. »

« Un problème de stratégie », « Une forme d’humanisme foulée aux pieds… », « Ça fait du bien… » incitent à imaginer un nouvel intitulé qui pourrait être « la philosophie sans rien voir ».

Journal 37 – passeurs et trépassés – (11/04/23024)

Il y a des matins qui favorisent le jeu avec les mots – ce matin en est un – et quand je jette un œil sur les deux, là, juste au-dessus, dans l’intitulé, je me dis, juste après avoir effectué mes exercices d’assouplissement – je parle d’assouplissement du corps – que ce sont des jeux de mollets gonflés – et là, juste à côté, c’est un clin d’œil à Bobby Lapointe. Dans le jeu de mots, ce qui compte, c’est la finesse et la justesse, et c’est pourquoi j’ai finement répété juste. Juste pour aider. Ni lourdeur ni insistance, seulement finesse et justesse.

Les jeux de mots, c’est seulement pour essayer de se raccrocher au sourire qu’on peut.

Les passeurs, ceux qui embarquent les migrants – des révélateurs, entre autres, de l’inépuisable capacité humaine à exploiter le malheur – sont devenus une variable d’ajustement dans le discours des autres humanistes que sont les partisans d’un renforcement des contrôles aux frontières.

Juste avant ce matin, hier soir, je regardais le journal d’Arte dont le premier sujet concerna le vote au parlement européen par la majorité de droite (PPE) d’un durcissement de ces contrôles. Un de ses porte-parole déclara sur le ton de la conviction forte que l’Europe (politique) n’avait pas à se soumettre à la loi des passeurs.

Je n’ai pas eu besoin de l’escalier (voir le journal 36) et j’ai pas non plus jeté une chaussure contre l’écran, parce que je sais depuis déjà quelque temps que le monsieur que je vois n’est pas dans le poste mais loin. Entre parenthèses professorales, c’est pourquoi on dit télévision, du grec têlé (= loin) et du latin videre ( =voir) – on devrait apprendre le grec et le latin. (cf. aussi le journal 36)

Ce qu’en filigrane disait sans le dire ce monsieur qui s’identifiait si bien à sa fonction de protestation outrée de morale humaniste, c’est que le gens d’Afrique vivent chez eux, tout tranquillement, heureux et tout et tout, et que ce sont les méchants passeurs qui viennent pour les persuader d’embarquer pour une croisière en méditerranée.  Ils s’approchent des cases où les femmes en boubou pilent le manioc en chantant de douces mélopées à leurs enfants, des arbres de palabre où les hommes conversent, et choisissent qui aura le droit de monter dans le bateau.

Salauds de passeurs-causals !

 Les trépassés, c’est un autre sujet dont le jeu de mot ne permet pas l’identification juste et fine mais bon, on ne peut pas toujours être au top !  (Vous avez remarqué comment je me planque dans le « on » ? Ah, ben oui, la maîtrise du langage, c’est ça).

Il s’agit encore et toujours des contorsions gouvernementales à propos de l’aide à mourir, comme ils disent. J’ai lu attentivement la proposition de loi. Il faut vraiment être au bout du bout de toute souffrance imaginable pour obtenir officiellement et administrativement le droit de décider de ne plus souffrir.

A quoi certains contributeurs du Monde répondent qu’on peut toujours se suicider sans rien demander à personne.

J’ai donc envoyé cette contribution en cinq points( et mille signes pile-poil) – suivie de deux commentaires :

1 – la mort fait partie du vivant de l’individu, quelle que soit l’espèce.

2 – l’être humain se singularise par le genre de connaissance qu’il a de sa mort : le discours biologique (propre au vivant), et celui de sa conscience depuis l’âge de 3 ou 4 ans.

3 – l’angoisse le conduit à des stratégies de contournement et de déni par :

– le langage : « j’ai un corps » « j’ai un esprit/âme » (deux absurdités).

– la croyance en l’immortalité de l’âme et à la résurrection du corps

– le transfert du fantasme d’immortalité dans l’objet (accumulation, collection…) par l’équation capitaliste : être = avoir + (= plus j’ai moins je meurs).

4 – ces stratégies révèlent aujourd’hui leur obsolescence : fin des deux paradis (au-delà et lendemains qui chantent).

 5 – proposition : enseigner la mort « telle qu’elle est » (le cadavre) à partir de l’école maternelle et le principe : tout être dispose librement de sa vie, donc de sa mort, et de l’aide appropriée pour naître et mourir.

1er commentaire :

« Entièrement d’accord avec vous, les contributions de médecins sur ce site sont la parfaite illustration de vos propos : on ne leur enseigne pas que la mort fait partie de la vie et on les formate pour l’acharnement thérapeutique. D’où cette idée que les palliatifs – souvent utiles voire suffisants je ne le conteste pas – seraient la « solution » dans tous les cas (il suffit d’avoir un proche dont le départ a été douloureux malgré ces soins ou parfois à cause de leurs conséquences indirectes pour le comprendre). La clause de conscience est indispensable mais c’est au niveau de la formation des médecins qu’il faudra progressivement changer les choses. »

Second :

« Bien vu et intéressant, mais pour cette prise de conscience et ces démarches, y compris didactiques, il faut une société qui présente beaucoup de maturité, d’honnêteté, de capacité d’écoute et de recul. »

J’ajoute au journal un peu de couleurs.

Journal 36 – Le coup du lapin – (08/04/2024)

Comme tout le monde, il m’arrive d’avoir ce qu’on appelle « l’esprit de l’escalier », une expression inventée (apparemment par Diderot) pour dire non que l’escalier à un esprit, non, mais qu’on a manqué d’à-propos, qu’on n’a pas su répondre dans le temps où la réponse était pertinente, bref qu’on a trouvé ce qu’il fallait répondre à son interlocuteur seulement après qu’on a descendu l’escalier qui conduit chez lui (parce qu’il habite à l’étage). Voilà.

Avant de poursuivre, et m’appuyant sur le fait que l’expression est ontologiquement liée l’escalier (elle n’existe pas sans lui), j’émets hardiment l’hypothèse que voici : est-ce que ce manque de vivacité d’esprit ne serait pas le produit dérivé de cette invention scalaire (latin scala = escalier – on devrait apprendre le latin) ? Pour formuler l’idée de manière nettement plus terre-à-terre, je me demande si les hommes ne répondaient pas toujours du tac au tac quand leurs habitations étaient de plain-pied. Par exemple, la maison de Socrate n’avait pas d’escalier et ses dialogues ne se passent jamais en hauteur. Je n’insiste pas sur la hardiesse de l’hypothèse.

Quel rapport avec le lapin ?

Je m’explique.

Notre premier ministre dont certains mauvais esprits disent qu’il a un problème d’ego mal géré (allons donc !) vient de trouver la solution pour régler la question des rendez-vous médicaux non respectés : taxer de 5 euros ceux qui n’auront pas annulé le rendez-vous dans les 24 heures précédentes.

Le rapport entre l’escalier et le lapin qui donne son nom à cette taxe, c’est qu’il m’a fallu un peu de temps – j’ai calculé : en gros, celui qu’il faut pour descendre deux étages – pour trouver la répartie.

Oui, je confesse, et en plus à ma grande honte – j’ai eu une éducation judéo-chrétienne –, qu’en entendant l’information à la radio, ma première réaction fut celle de la pensée profonde qu’expriment les concepts  « ah ben tiens, oui, pourquoi pas, après tout, dans le fond, finalement, hé hé… etc. » qu’on échange le coude sur le zinc du Café du Commerce.

Ce matin, après avoir descendu mes deux étages, j’ai retrouvé mon esprit et me suis dit  : mais, qu’est-ce que suppose du comportement humain cette décision qui ne peut être que mûrement réfléchie puisqu’elle vient de la pensée primoministérielle (je ne suis pas sûr que le mot existe) ?

Elle suppose le paramètre rationnel : j’ai un rendez-vous chez le médecin, et je décide de ne pas y aller. Et toc ! Seulement, il y a un hic (mot latin = ici, pour signaler un point de difficulté – on devrait apprendre le latin) : si je le décide, là, comme ça, pourquoi je ne préviens pas ?

Est-ce que le discours que je me tiens est clairement : je décide de ne pas y aller,  ou bien est-ce qu’il est celui, si indistinctement formulé qu’il est à peine audible, de l’esquive ? Je mets ça dans un coin et j’oublie. La peur de ce que dira le médecin, oui, sans doute, mais aussi celle, plus profonde, enfouie du « j’annonce que je me dédis » qui conduit par exemple à ne pas annuler une réservation de restaurant. La couverture prétexte peut être « pas d’importance,  m’en fous, rien à br… (oh !) », mais le fond du fond, c’est bien l’esquive, l’esquive de ce qui est confusément perçu comme une déstabilisation de soi. Il n’est jamais simple d’entreprendre une démarche d’annulation.

Pour que fonctionne l’amende des 5 euros, il faut le calcul  : comment est-ce que je perds le moins ?

Dans le cas de l’esquive, le problème est et restera le mien : je vais devoir me débrouiller avec moi.

Dans le cas des 5 euros, c’est, (apparemment) simple : j’ai payé, c’est réglé.

Une expérience de cet ordre a été menée aux USA pour un problème analogue :  dans le but de réduire le nombre des parents en retard pour récupérer leur enfant à la crèche, les responsables d’un certain nombre d’entre elles ont décidé d’infliger une amende de 2 dollars par minute de retard. Résultat : le nombre des retardataires a doublé.

«  Frapper au porte-monnaie » n’est pas seulement un slogan qui donne l’illusion d’une solution, c’est aussi une vision sombre de l’humanité.

Le lapin, lui, n’a pas ce type de problème.

Sauf quand on le pose.

La religieuse de Pontcallec – épilogue judiciaire.

Les 23 et 24 juin 2021, j’ai publié deux articles concernant le renvoi brutal, sans explications, d’une religieuse de la communauté (intégriste) de Pontcallec où elle avait passé trente-quatre ans. Je soulignais combien il est encore difficile d’oublier la contradiction entre le discours de l’église institutionnelle et ses pratiques.

La religieuse en question avait porté plainte au civil et le tribunal lui a donné raison (Le Monde – 04/10/2024). Il a notamment condamné la communauté religieuse et le cardinal canadien Marc Ouellet qui devront lui verser plus de 200 000 euros de dédommagement.

Voici ma contribution (publiée) :

Problématique plus large : qu’y-a-t-il, dans l’espèce humaine qui conduise à la création d’une structure sociale dirigée exclusivement par des hommes célibataires qui doivent renoncer aux rapports sexuels, qui réduit le mariage à la procréation, la femme à la maternité, qui dénigre la sexualité, le corps et le plaisir, qui se réclame d’un texte fondateur qui promeut l’amour du prochain et élimine par la torture, le bûcher et l’excommunication  ceux qui ne croient pas ce qu’il faut comme il faut, qui fait l’éloge du dénuement en investissant dans l’apparat, le luxe, la banque et la spéculation, enfin qui a séduit des centaines de millions d’êtres humains par l’assurance que le corps ne meurt pas vraiment et que l’âme monte au ciel avant une résurrection générale.

* L’article du journal précise que le cardinal Ouellet avait été cité comme pape possible lors de l’élection pontificale de 2013. Il occupait le poste n°3 au Vatican avant de devoir démissionner en janvier 2023 pour une affaire sexuelle.

Journal 35 – Moi, Israël, Moi, Attal (03/04/2024)

Oui, c’est un rapprochement qui peut paraître surprenant. Un pays, un homme… C’est quoi le point commun ?

C’est moi. Non pas moi, là, moi qui tape sur les touches, non le « moi » d’affirmation d’existence qui prend des allures inquiétantes quand il devient l’expression de la démesure, autrement dit l’hubris des Grecs anciens pour lesquels elle constituait la faute rédhibitoire en ce sens qu’elle signifiait une prétention à se hisser au niveau des dieux qui, comme on sait, ne supportent pas la concurrence des humains.  Celui qui faisait preuve d’hubris encourait un châtiment exemplaire. Prométhée, par exemple, qui avait eu le tort de duper Zeus en lui faisant croire que les os du bœuf malicieusement dissimulés sous graisse brillante étaient la meilleure part. Zeus avait donc laissé la viande, d’aspect terne, aux hommes. Une bévue qu’il avait fait payer en confisquant le feu que Prométhée avait rendu aux hommes en payant le prix fort d’un enchaînement sur le Caucase et d’une dévoration du foie par un vautour.

L’hubris, donc.

D’abord, la moins agressive, celle du premier ministre G. Attal qui a décidé qu’il serait désormais le seul à répondre aux Questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale. Jusqu’ici, les ministres répondaient aux députés qui les interpellaient . Une décision méritant le sourire qui répond à un ego très infantile, s’il ne se manifestait par d’autres décisions, graves, elles, et irresponsables, comme celle de créer, sans la moindre concertation, des groupes de niveaux dans les deux premières classes du collège.

Fais-je preuve d’hubris si je considère cette décision somme toute minuscule, comme une expression en l’occurrence caricaturale du « Moi d’abord » que fait émerger un peu partout et à des degrés divers, l’abandon de la préoccupation du « commun » ?

 Une des plus agressives dans le contexte des grandes violences internationales, est cette attaque par l’armée israélienne d’un convoi d’une ONG américaine (World Central Kitchen) transportant de la nourriture pour les Gazaouis. « Une grave erreur » dit le gouvernement israélien.

Voici ma contribution envoyée au Monde.

« Le gouvernement israélien, colonise où et quand il veut, « tape » où il veut, quand il veut, qui il veut (Gaza, Liban, Syrie) sans se préoccuper des réactions/injonctions internationales : attitude de celui qui se croit tout permis parce qu’il se croit le plus fort et intouchable – ce qu’il est pour le moment. Un comportement irresponsable qui aboutira au minimum à un nouveau 7 octobre, au pire à un élargissement du conflit. Nul ne connaît le seuil à partir duquel les petites machines mises en route par le désarroi général et l’à vau l’eau corrélatif (dont l’agression russe, le développement planétaire de l’idéologie identitaire d’extrême-droite – = moi d’abord –… entre autres) se contacteront en une machinerie générale qui deviendra hors-contrôle. Notre responsabilité est engagée dans le vote européen de juin. »

Journal 34 – Gaïa – (02/04/2024)

A propos de certains problèmes, je me dis  : ou bien c’est moi ou bien c’est eux.  Je vous laisse le soin de remplir la case « c’est ». Un indice : ça à voir avec la compréhension, les connexions neuronales, les synapses, toute la machinerie cérébrale… Je n’en dis pas plus.

Il s’agit de Gaïa, comme le précise la précision, là, juste au-dessus. Plus précisément de ce qui est appelé « Hypothèse Gaïa », HG, pour les fans.

Ce qui me fait m’interroger (cf. première ligne) c’est que cette HG est qualifiée par les fans en question de « révolution copernicienne », et là, j’ai beau attendre d’être tout à fait bien réveillé (je me lève tôt de bonne heure comme je n’ai pas besoin de le rappeler),  je ne vous raconte pas les tasses de café, je n’arrive pas à comprendre en quoi c’est une révolution et encore moins copernicienne.

Vous comprenez mieux maintenant mon dilemme.

Un mot pour rappeler que Copernic (15ème/16ème siècles) est l’astronome qui a découvert que ce n’est pas la terre qui est au centre, mais le soleil (ce qu’on appelle l’héliocentrisme). J’y reviens un peu plus loin.

Gaïa, c’est la Terre de la mythologie grecque. C’est elle qui émerge la première du Khaos grec, le début du commencement dont les Grecs ne savaient rien, mais qu’il fallait bien nommer parce que l’homme a une forte tendance à chercher un commencement. J’en ai déjà parlé dans un article intitulé Chaos (orthographe possible, un peu moins grecque que Khaos)) il y a quelques jours.

L’Hypothèse Gaïa est présentée ainsi par Bruno Latour (philosophe décédé récemment, dont j’ose quand même dire que j’avais beaucoup de mal à l’écouter calmement –  cf. article du 3 avril 2020), cité dans une émission que je précise juste après : « La question fondamentale dans la nouvelle cosmologie : l’habitabilité de la planète : comment on l’a rendue habitable comment on la maintient habitable et comment on lutte contre ceux qui la rendent inhabitable. Un mythe et un changement de cosmologie. Gaïa est un terme hybride,  mythologique, politique, scientifique, magnifique, c’est une idée géniale… L’environnement est fait par les vivants. Ls humains industrialisés.  Une histoire pleine de tensions et de contradictions. »

Le contenu de l’ « idée géniale » est développée par Sébastien Dutreuil, chargé de recherche au CNRS, dans son livre Gaïa Terre vivante, Histoire d’une nouvelle conception de la Terre (La découverte) dont il explicitait l’essentiel dans l’émission sur France Culture de Quentin Lafay, le samedi matin 30 mars dernier.

En gros : avant [ l’« Hypothèse Gaïa » proposée en 1974 par le Britannique James Lovelock et la biologiste américaine Lynn Margulis ] la Terre était considérée un lieu qui était par nature habitable par les vivants et les vivants ne faisaient que s’adapter aux éventuelles perturbations de cet environnement. Le renversement est total dès lors que vous considérez que ce sont les vivants qui produisent qui construisent et maintiennent l’habitabilité : un ensemble de problèmes scientifiques, politiques, d’attention accordée aux entités de la terre. La vie est dont déterminée par une cascade de réactions qui amènent à une échelle globale.

Sans entrer dans les détails, ce dont il est question, c’est du rapport entre l’action des vivants (particulièrement l’être humain) et la planète, son état, son évolution, et dans tous ses aspects.

Tous les scientifiques ne sont pas d’accord avec cette thèse, récupérée par le mouvement New Age (années 1970) pour en faire un ésotérisme plus ou moins religieux.

S. Dutreuil explique en outre que J. Lovelock était consultant de Shell (hydrocarbures), de DuPont de Nemours (chimie) de la Nasa et qu’il n’était pas partisan de supprimer les CFC, les chlorofluorocarbures responsables du trou de la couche d’ozone.  Quelques contradictions, donc.

Le problème, vous ne l’avez pas oublié, est celui de la révolution copernicienne que serait l’Hypothèse Gaïa.

Alors : si l’héliocentrisme, découverte de Copernic, invalide une théorie (la Terre ne peut être qu’au centre puisqu’elle est créée par Dieu pour l’homme) il ne touche pas à l’expérimentation humaine – nous continuons sans la moindre gêne de dire que le soleil se lève et se couche – mais concerne la conception que l’homme se fait du monde.

En revanche, l’Hypothèse Gaïa, rencontre cette expérimentation : ceux qui ont cultivé un jardin – potager notamment – connaissent le rapport interactif entre l’action de l’homme et celle de la « nature ».  

La thèse de Lovelock (à entendre S. Dubreuil et compte-tenu des contradictions de l’homme, je le soupçonne d’une bonne dose d’humour… anglais, ou de cynisme), discutée au point que le terme Gaïa n’est plus repris, hisse la théorie au niveau de la planète et propose donc une problématique intéressante, oui, mais en quoi est-ce une révolution, qui plus est copernicienne ?

Ce que j’entends dans le discours de l’ « idée géniale », c’est l’expression d’une nouvelle forme– élaborée, colorée de philosophie – du déni de la problématique essentielle de l’espèce humaine.

Journal 33 – la suffisance – (31/03/2024)

Ce matin, lever encore plus tôt de bonne heure que d’habitude à cause du changement d’horaire devenu un rituel apparemment vidé de sens. A 2 h 00 et il fut donc 3 h 00. Pourquoi cette heure choisie plutôt qu’une autre ? Je n’ai pas de réponse. Je ne sais pas vous, mais je n’ai pas programmé mon réveil à 2 h 00 pour opérer le changement que j’ai effectué avant de me coucher. Eh bien, vous le croirez ou pas, mais ça marche très bien. Cela dit, j’ai appris avec surprise que ce changement posait un problème aux vaches dont la traite décalée d’une heure faisait déborder les mamelles, expliquait un éleveur sur une chaine radio d’information. En l’écoutant, j’étais quand même enclin à penser que le problème était plutôt celui du traiteur que celui de la traitée, mais comme je n’ai pas de vache dans l’appartement je ne peux pas en apporter une preuve scientifique.

L’émission Le Bach du dimanche était bien à l’heure nouvelle et elle s’est déroulée sans perturbation apparente. Je ne sais pas si l’absence de vaches y est pour quelque chose. Au programme, l’Oratorio de Pâques. Rien à voir avec la Passion selon Saint-Matthieu dont il est question dans le journal précédent. En l’écoutant, je me demandais si cette différence qualitative – manifeste à mes oreilles – s’expliquait par la différence d’investissement entre la Résurrection et la mort.  Hypothèse que valide à mon sens la place dominante donnée à la mort dans la religion chrétienne : le signe de reconnaissance des croyants n’est pas un symbole de résurrection, mais la croix. J’en étais là quand l’animatrice précisa que cet Oratorio de Pâques était à l’origine une composition profane que Bach avait composée pour un mariage et qu’il avait reprise en changeant les textes. Comme si, au fond, il n’était pas très inspiré par la Résurrection.

A 12 h 45, Signe des temps, sur France-Culture que j’ai pris quelques minutes après le début. L’invité – je connaissais la voix, sans parvenir à l’identifier – était manifestement un spécialiste du problème Israël/Palestine.

Et j’ai senti peu à peu monter en moi une exaspération – le mot est un peu fort mais je n’en ai pas d’autres sous la main – en écoutant ce que j’appellerai l’incarnation de l’imbu de soi. Un homme qui s’écoutait parler, émaillant ici et là son discours de citations en arabe et en hébreu prononcées avec l’accent, les tonalités, on s’y serait cru, bref qui savait à peu près tout – de fait, il savait plein de choses savantes – sauf ce qu’est une problématique. Par exemple : le journaliste rappela que la création du Hamas avait été favorisée par Israël et les USA – l’invité approuva en évoquant les millions de dollars arrivés en avion. Le journaliste précisa que cet argent devait aider à améliorer le niveau des habitants de Gaza et aboutir à terme à un étiolement de l’islamisme radical qui devait seulement servir à les séduire. Et quand il fit observer que l’islamisme n’avait fait que croître – à Gaza et en Cisjordanie –, qu’il y avait donc là une contradiction, l’invité procéda à la dilution du problème en recourant au procédé bien connu de l’accumulation des détails narratifs (par exemple, il raconta qu’il avait lu un article du journal israélien Haaretz – vous l’avez sans doute lu, dit-il au journaliste ! – en précisant qu’il l’avait lu en anglais – j’en avais les larmes d’admiration aux yeux en me répétant : il l’a lu en anglais !) qui conduisent à éviter la construction d’un discours (en l’occurrence le sens et l’importance du fait religieux extrémiste).

Il s’agit de Gilles Kepel.

J’écris en écoutant sur France Musique une émission intitulée « Mazette ! Quelle musique ! » signe qu’elle ne se prend pas au sérieux, elle.

Au programme : Bach en sa quarantième année. Et, pour commencer, la cantate BWV 182. Si vous avez un coup de blues (certains disent de mou, mais là il est question de musique), branchez-vous sur le site de la chaine.

Journal 32 – La Passion – (29/03/2024)

En fin de matinée, sur France Culture, des spécialistes débattaient de l’OTAN et ils évoquaient l’hypothèse d’une guerre comme ils auraient parlé d’une partie de campagne. Pas militaire, champêtre – voyez le film de Renoir inspiré par le conte éponyme de Maupassant. Entre parenthèses, partie propose au singulier ou au pluriel un éventail de sens (champ sémantique, disent les savants) intéressant à bien des égards.

En les écoutant, je me demandais quand et comment se met insensiblement en route le flux d’un discours souterrain, insidieux, qui part d’un impossible/inconcevable et aboutit à une résignation/acceptation en passant par un éventuel et un potentiel.

Autrement dit : quand et comment se met en route l’anesthésie de la pensée ?

Je pense à la mienne.

Comme chaque année à cette époque, j’écoute en boucle « la Saint-Matthieu » comme disent les familiers de la musique de Bach – deux interprétations de cette Passion : celle de Philippe Herreweghe et Michel Corboz, la première parfaite, la seconde remarquable par les chœurs, moins par certain solistes, l’une et l’autre au sommet par leur lecture de la partition.

La Passion (latin patior : souffrir) du Christ qui meurt le vendredi avant Pâques.

Enfant et adolescent, je participais avec émotion et tristesse aux offices de la semaine sainte, en particulier à celles du vendredi.

A 15 heures, l’église était pleine pour la célébration du chemin de croix pendant laquelle était lue la passion que Bach a mise en musique.

Pour moi, une des composantes importantes de ce drame que je vivais intensément était ce qui aurait pu l’éviter et qui ne se produisait pas. Par exemple, l’épouse de Pilate lui faisait dire qu’elle avait eu un mauvais rêve et elle lui conseillait de libérer Jésus.  J’entendais une petite voix intérieure qui me disait, avant la suite que je connaissais pourtant par cœur : il va l’écouter parce que c’est sa femme !

Je ne me suis jamais posé la question : mais comment l’évangéliste a-t-il pu avoir l’information du rêve de l’épouse du gouverneur romain ?

Est-ce qu’un des assistants se la posait ?

Les Russes, dans une proportion qu’on ignore, mais suffisante, croient que le récit de Poutine selon lequel l’Ukraine est un pays nazi agresseur, raconte le réel.

Une partie importante des Français, des Européens, des Américains du nord et du sud, de la planète entière, croient avec la même conviction que le récit nationaliste de l’extrême-droite raconte le réel.

Autre réel : l’information du Monde qui suscite les réactions passionnelles des lecteurs : « La Cour Internationale de Justice vient d’ordonner à Israël d’empêcher la famine qui s’installe à Gaza ».

J’ai envoyé cette contribution :

« La durée du conflit Israël/Palestine sans apparence de solution conduit à se demander en quoi l’un et l’autre y trouvent un « bénéfice » et si leur existence n’est possible que dans sa mise en cause permanente. Un peu comme certaines personnes ont besoin de conflits, de procès permanents. Le comportement d’Israël en témoigne (humiliations, colonisation brutale…) qui ne respecte aucune résolution onusienne et qui est en train de préparer d’autres 7 octobre. Les Palestiniens, eux, ne parviennent pas à construire une unité qui leur permette de se doter d’un pouvoir politique. L’acte fondateur d’Israël, d’une grande violence (cf. les articles du Monde), n’a jamais été objet de discussion. Il faudrait peut-être commencer par là. »

La démission du proviseur

« Le responsable de l’établissement parisien a annoncé quitter ses fonctions « par sécurité » pour lui et pour le lycée, à quelques mois de son départ à la retraite. Il faisait l’objet de menaces depuis une altercation avec une élève, fin février. Gabriel Attal a annoncé que l’Etat déposait une plainte contre l’élève pour « dénonciation calomnieuse ». (Le Monde – 28/03/2024)

Ma contribution et le dialogue qu’elle a suscité :

Le respect, au plus haut niveau de l’Etat, du principe de laïcité (nié par le discours de N. Sarkozy au Latran, les obsèques de J. Chirac, la participation d’E. Macron à la messe du pape à Marseille, la cérémonie de Hanoukka à L’Elysée) et le rappel de ce qui le constitue (distinction entre « savoir commun » – école publique laïque –  et « croire »  – ordre privé), affaiblirait le terreau de tous les extrémismes religieux, notamment de l’islamisme (expression aiguë du désarroi planétaire émergeant à la fin des années 80) qui se nourrit de ces confusions entretenues de surcroît par les subventions publiques aux écoles privées confessionnelles principalement catholiques

 – Renato B*** : « Merci pour cette défense de l’islamisme, pauvre victime des excès de la laïcité !…. LFI va vous féliciter »

– Jean P*** « Ah mais que oui, mais bon sang bien sûr, les islamistes vont être influencés par une exemplarité de la laïcité ! »

– B*** : « Jean-Pierre, merci de votre contribution et quel tristesse de voir des contributeurs-répondeurs se moquer méchamment plutôt que d’argumenter. J’ajouterai qu’au-delà des extrémismes religieux ce sont les religions elles-mêmes qui devraient ne concerner que les croyants, et qu’entretenir des édifices religieux ou reconstruire Notre-Dame ne devrait pas être une charge pour l’Etat. Le chef de l’Etat n’a pas à fréquenter les autorités religieuses pour ce qu’elles sont, et le budget de l’Etat n’a pas à prendre en charge ce qui est lié à la pratique des religions. »

– Jacques 81 : « Curieusement vous oubliez « la nuit du ramadan » à la mairie de Paris, les subventions pour les bibliothèques de mosquées, etc. mais votre tract fera le meilleur effet dans un parti de Gauche ! Vous n’avez pas compris le cœur de la laïcité : la non-ingérence réciproque ; cela ne veut pas dire que les religions sont cantonnées à la sphère privée, car la loi les considère comme des associations et à ce titre elles bénéficient de toutes les garanties et possibilité d’expression publique. (le président peut assister à une messe solennelle, comme à un match de rugby ou à un comice agricole). Il y a des aumôniers (chrétiens, juifs, musulmans) avec un statut officiel dans les armées françaises, c’est la différence entre laïc et laïcard … »

Ma réponse à Jacques 81 : Je n’avais effectivement pas noté cette nuit du ramadan que je mets « dans le même sac » que les autres exemples. L’intrusion du « croire » (affaire privée) dans l’école où il n’a pas sa place est favorisée par un rapport bancal avec l’enseignement du « savoir » (affaire du commun de l’école) et c’est bien cette distinction essentielle (savoir<>croire) qui sous-tend le principe de laïcité qui ne se réduit pas aux phénomènes religieux. Je ne dis nulle part que le respect de ce principe règle tout mais qu’il peut ôter un argument à l’extrémisme religieux, signe d’une défiance voire d’un rejet du « savoir » d’autant plus objet de méfiance qu’il est enseigné dans l’ambiguïté (école confessionnelle) et qu’il ne dicte pas le comportement du chef de l’Etat (et donc de la mairie de Paris).

– deuxième réponse de Jacques 81 :

« Il n’y a pas d’ambiguïté dans les enseignements dispensés dans les écoles catholiques : ce sont les programmes officiels avec les livres homologués par le ministère. L’église catholique a abandonné la parabole de la Création en 6 jours et accepte les vérités scientifiques (ce furent des laïcards qui refusèrent la théorie du Big Bang jugée trop similaire au récit de la Genèse et qui portèrent la théorie de la génération spontanée susceptible de remplacer la création de la vie par un dieu). Mon ainé est médecin et ce n’est pas parce qu’il va participer à la messe qu’il va invoquer le diable devant chaque maladie … la médecine scientifique et la croyance religieuse étant parfaitement compatible. À partir du moment où une partie des citoyens sont croyants il est normal que le Président invite des représentants religieux pour les écouter sur divers sujets, comme il écoute les représentants associatifs, syndicaux et politiques : tous constituent la Nation. »

Ma réponse :   La croix (ou tout autre signe) de l’école chrétienne est, comme tout signe, un discours (celui du croire) qui interfère plus ou moins explicitement dans celui du savoir : il est celui de la réponse essentielle (Dieu d’où découle un système de « valeurs »), ce qui explique l’existence même de cette école. L’école laïque exclut tout signe d’une réponse essentielle et la diversité des enseignants est en soi l’expression d’une objectivité du savoir. Enfin, vous faites comme si ma critique portait sur un dialogue du président avec les représentants des religions, alors qu’elle concerne sa participation en tant que tel à des cérémonies religieuses, en l’occurrence catholique et juive. Est-ce que vous êtes de bonne foi ?

– à B*** : Merci.

PS : Jacques 81 n’a pas répondu…

Chaos

Le Monde (27/03/2021) propose un article intitulé « Le chaos ou la réhabilitation d’un concept aussi destructeur que libérateur » où il est expliqué que « des penseurs invitent à retrouver le sens premier et positif de ce concept qui trouve racine dans la mythologie grecque ».

L’un d’eux – Raphaël Liogier – oppose les potentialités du Chaos originel à la société moderne : « « Nos institutions ont perdu le sens de la transcendance. Elles ne se justifient plus que par elles-mêmes, et non plus en vertu d’un horizon qui les dépasse. Or, sans la transcendance, les moyens deviennent des fins, on cherche l’ordre pour l’ordre, l’argent pour l’argent… »

L’article précise : « Dans le langage courant, « chaos » est en effet synonyme de confusion, de désordre, voire de cataclysme (…) Dans la Théogonie d’Hésiode (VIIIe siècle avant notre ère), qui va irriguer toute la pensée grecque, Khaos désigne en effet l’état primordial de l’univers, une béance infinie et créatrice, un abîme préexistant aux dieux eux-mêmes. De ce Chaos neutre – ni bon ni mauvais – vont naître Gaïa, « Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants », puis Eros, le Désir, « le plus beau parmi les dieux immortels ». Et de ces premières divinités naîtront toutes les autres, jusqu’à ce qu’advienne, au bout d’un violent affrontement entre les divinités archaïques, le règne de Zeus : le cosmos, l’univers organisé, hiérarchisé, où chaque puissance cosmique doit tenir son rôle. »

Ma contribution :

Dans la Théogonie, Chaos est l’équivalent d’un « on ne sait pas », donc radicalement différent du « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » (Genèse), en ce sens que pour les Grecs, les dieux sont créés, alors que pour les adeptes de la Bible, Dieu est le créateur. Pour les sociétés qui construisent ces schémas, la distinction entre le sacré du profane n’existe pas et la « première » pensée matérialiste (Epicure, notamment – 4èmesiècle avant notre ère) s’en accommode en cloîtrant les dieux dans un espace coupé des humains. Les églises dénatureront la pensée du philosophe dont elles feront un jouisseur et réduiront la philosophie matérialiste à l’intérêt pour les seuls objets matériels.  Un discours qui a encore une certaine audience. Le chaos d’aujourd’hui pourrait bien être la persistance du déni de la mort telle qu’elle est et qu’exprime l’assertion « la mort, on ne sait pas », contradictoire avec le « on ne sait pas » du Chaos de la Théogonie.