Le dialogue et ses conditions

                             

                                              dia logos

Deux mots grecs : dia (à travers), logos (la parole). Leur assemblage qu’on peut traduire littéralement par « la parole à travers » ou « à travers la parole » ; deux traductions qui disent la même chose : nous communiquons par et dans la parole qui va et circule des uns aux autres, comme la balle qu’on se renvoie.

Nous savons par expérimentation qu’entendre la parole de l’autre et être entendu de lui ne va pas de soi – la métaphore du « dialogue de sourds » est là pour nous le rappeler.

Parole renvoie à un vrai. On ne prend pas la parole pour autre chose. Le mensonge lui-même est un vrai voulu, fantasmé, de volonté, de ruse.

Ce vrai explique peut-être pourquoi logos est utilisé comme suffixe désignant une spécialité (-logie) et son titulaire (-logue)  : archéo-, gastro entéro- , ophtlamo-, odonto-… logie/logue, des mots savants (créés de toute pièce) désignant les vieilles pierres et ce qu’elles disent d’une civilisation, le tube digestif, l’œil, la dent et ceux qui en ont acquis un savoir reconnu.

L’objet de ce savoir est contenu dans ce logos.

Quel est l’objet d’un blog (< « web log » < logos ?) comme celui-ci ?

                                               L’objet

Le dialogue est dit « de sourds » quand il y a une confusion d’objet : l’un parle d’une chose et c’est une chose autre qui est entendue par celui qui écoute.

Objet (du latin ob-jectus) est littéralement ce qui est placé (jectus) en face (ob).

Quel est-il ? Et en face de quoi est-il placé ?

En grammaire, le complément dit d’objet, est l’information qui renseigne sur le contenu de l’action indiquée par le verbe ; il est placé en face du sujet, autrement dit distinct de lui. Dans Pierre mange une pomme, pomme est le complément d’objet, comme frère, liberté… dans Pierre aime son frère, la liberté….

L’objet du dialogue est donc ce qu’ont placé en face d’eux ceux (les sujets) qui ont décidé de discuter de ce qui n’est pas eux.

                                     De l’opinion à l’idée

L’opinion (latin opinio : conjecture, croyance) est l’expression de ce que nous ressentons, éprouvons spontanément comme vrai : c’est mon opinion et je la partage, dit-on (avec plus ou moins d’humour) pour bien souligner le caractère indiscutable de ce que nous venons d’affirmer. Indiscutable parce que c’est nous-mêmes que nous exposons. Nous-mêmes, c’est-à-dire le bloc sensible de ce que nous sommes.

A ce niveau-là, le dialogue est impossible : le sujet occupe la place de l’objet et, sauf situations particulières, moi ne peut être un objet de discussion. Ne reste donc possible qu’une juxtaposition des opinions. Dans le meilleur des cas on est en accord avec le « c’est mon opinion et je la partage » (cf. Dupond et Dupont = deux clones comiques du même moi) dans le pire on s’affronte. Entre les deux, toutes les nuances du passe-temps plus ou moins supportable.

Le dialogue ne devient envisageable que lorsque le sujet décide de considérer son opinion d’un point de vue critique, autrement dit, et notamment par l’examen de son langage, de parvenir à l’idée : à savoir l’abstraction qui permet de se déconnecter de la sensibilité en tant qu’outil (illusoire) de connaissance.

Cette décision permet de définir un objet de dialogue.

                                             Exemples

Le dialogue qu’offre le blog est particulier en ce sens que les lecteurs n’étant pas identifiés, exposer son point de vue peut susciter des réticences.

Il se trouve qu’un des lecteurs – que je connais – préfère dialoguer à partir des articles par la voie du mail privé. Il est d’accord pour que j’utilise ses textes comme support de discussion.

Voici donc deux extraits de ce dialogue entre Lui et Moi. Diderot (Le Neveu de Rameau, Jacques le fataliste…) sourira de ce clin d’œil.

L’échange concerne la religion évoquée dans l’article sur le voile et la laïcité.

« Lui : (…) Les prédécesseurs de Copernic étaient certainement considérés comme des savants brillants. Ils n’en croyaient pas moins que la terre était le centre de l’Univers parce que cette idée était admise, et imposée, comme vérité absolue donc indiscutable. (…)

Moi : (…) Les savants antérieurs à Copernic, ne « croyaient » pas que la terre était au centre : les instruments dont ils disposaient ne permettaient pas une autre explication. Leur démarche, scientifique, était de l’ordre du savoir. Ce savoir géocentrique n’a disparu (et non sans difficultés – cf. Galilée) qu’à partir du moment où les outils de connaissance ont permis d’autres observations et l’émergence d’un autre savoir qui s’est alors heurté au « croire » dominant et institutionnel. La science fonctionne ainsi, encore aujourd’hui (cf. les explications de l’autisme), et elle est toujours en butte au même croire (cf. les déclarations du pape sur l’homosexualité).  Une dialectique, donc. »

(…)

« Lui : Le fait que l’Humanité ait cru bon d’en (croyances et religions) faire jusqu’ici le socle de son existence relève de l’intelligence qu’elle avait de son environnement, en fonction du lieu et du temps.

Moi : « (…) « Croire bon de », signifie qu’on se trompe en prenant telle ou telle décision qu’on imagine adéquate : je ne pense pas que l’Humanité ait jamais pris la décision de croire ni que croire soit lié à l’environnement, au lieu ou au temps. (…) Je ne pense pas qu’on décide de croire. »

Des idées différentes, parfois contradictoires, émises par Lui et Moi, pour la construction d’un savoir, relatif.

A suivre…

                                                    *

         Exemple d’un dialogue de sourds à Amiens le 22 novembre 2019.

Emmanuel Macron « Moi j’ai dit la vérité à Whirlpool. […] Est-ce que j’ai dit : on va tous vous sauver, on va garder l’entreprise ? Non. J’ai dit : ceux qui vous disent ça vous mentent »

François Ruffin « (…) Venir il y a deux ans dire à tous les salariés qu’ils seront repris alors que derrière il n’y a rien, c’est nous prendre pour des cons. Et venir dire qu’aujourd’hui Emmanuel Macron, comme s’il était un citoyen lambda (…) est déçu, c’est nous prendre pour des cons une deuxième fois ».

Le président parle en tant que gestionnaire d’un système qu’il ne remet pas en cause : l’objet de son discours est donc les limites de l’action de l’Etat visant une entreprise privée en liquidation.

Le député soutenant les salariés meurtris (leur vie est menacée par la fermeture de l’usine) dont il épouse émotionnellement la cause en la faisant sienne, parle d’autre chose, à savoir : ce que devrait être le rapport entre l’Etat et l’entreprise dans un système non capitaliste.

Evoluant l’un et l’autre dans la sphère close d’un objet dont ils sont convaincus qu’il est le seul juste et pertinent, ils n’ont aucune possibilité d’entendre le discours de l’autre.

E. Macron est partisan du système capitaliste, F. Ruffin résolument opposé.

Une des salariées a déclaré au président que s’il revenait l’an prochain, elle espérait « boire le champagne » avec lui.

Signe qu’elle avait été convaincue de la pertinence de l’objet du discours présidentiel ? Ou qu’elle l’était déjà ?

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