Désarroi et dialectique, aujourd’hui

Je l’aborde cette fois en tirant le fil de la spontanéité.

J’ai déjà évoqué dans le blog l’exemple de Lachès, ce général athénien dont Platon a donné le nom à l’un de ses dialogues. C’est un homme plus âgé que Socrate, il dit qu’il apprécie chez lui la cohérence des paroles et des actes, et il veut bien répondre à ses questions, dont celle-ci : qu’est-ce que le courage ? Il pourrait prendre son temps, réfléchir, mais non, la réponse est immédiate – je traduis littéralement : « Par Zeus, Socrate, ce n’est pas difficile à dire : si quelqu’un prend la décision en restant à son poste de repousser les ennemis et ne pas fuir, sache qu’il est courageux. » (190-e)  

Qu’est-ce qui pousse Lachès à donner cette réponse spontanée dont Socrate va lui montrer qu’elle ne permet pas de savoir ce qu’est le courage ?

L’autre exemple que j’ai également exploité dans d’autres articles, est celui de Hegel, deux mille ans plus tard :  ce qui l’intéresse, lui, c’est, s’agissant de la connaissance, du savoir,  le rapport entre la conscience et l’objet. Vaste question dont ici et maintenant sont deux illustrations de la mise en route du processus. C’est quoi, ici ? et c’est quoi, maintenant ?

Je vois une maison, là, devant moi, et je réponds spontanément : ici, c’est la maison, et maintenant – je regarde ma montre – c’est 8 h 15.

Voilà, j’ai répondu, comme Lachès, sans bien réaliser que ce c’est n’est pas pertinent.

Est-ce qu’en voyant derrière moi un arbre à 8 h 16, je vais spontanément me dire que mes réponses ne sont pas adéquates ? Répondre à cette question c’est poser celle-ci  : pourquoi Socrate et Hegel posent-il la question du qu’est-ce que c’est ? non pas dans la perception qu’on peut en avoir, comme Lachès et moi l’avons cru, mais en soi ? Et pourquoi Lachès et moi ne nous la sommes-nous pas déjà posée ? Parce que, si c’était le cas, nous n’aurions pas fourni ces réponses immédiates. Alors, qu’est-ce qui pousse à ce type de réponse ? Et pas seulement Lachès et moi. Si vous préférez, qu’est-ce qui incite à donner la réponse avant la question ? La réponse toute prête.  Ou, ce qui paraît plus juste, pourquoi ne vivons-nous pas aussi avec le questionnement ?

Platon et Hegel nous présentent – chacun dans son style, dirait Flaubert – un outil redoutable qui porte l’étiquette dialectique. Et la dialectique, ça fait peur.

Vous allez comprendre, ce n’est pas difficile.

Si le courage n’est pas ce que dit Lachès – les Scythes, combattants courageux commençaient par fuir pour mieux attaquer – si ici et maintenant ne sont ni la maison, non plus que l’arbre, ni 8 h 15 non plus que 8 h 16, alors, le courage et ici et maintenant, c’est quoi ? Parce que dire : le courage n’est pas ce que dit Lachès,  ici et maintenant ne sont pas ce que je viens de dire, ne peut pas constituer une définition. Je ne peux pas m’en tirer en disant, le courage ce n’est pas…, ici et maintenant ce n’est pas… Une négation ne peut pas être la définition d’un être. Ce que Lachès et moi avons commencé par affirmer ne va pas, et le ne va pas ne va pas non plus… Vous la voyez la dialectique ? Vous voyez pourquoi elle fait peur ? Alors, où et comment trouver la réponse ?

Oui…bon… d’accord… Tant que ça concerne ce qui se passe dans la tête, on pourra objecter la bizarrerie de ce penchant à vouloir couper les cheveux en quatre. Est-ce qu’il est vraiment indispensable de se poser ce genre de questions ? Est-ce qu’on ne peut pas se contenter, pour vivre, d’un ici et d’un maintenant pratiques ? D’autant qu’il y a ces centaines de kilomètres de rayons de livres philosophiques dont chacun dit qu’il a trouvé une réponse, sinon la réponse qui invalide la réponse précédente. Et il y a aussi le constat que, malgré tous ces livres, l’homme d’aujourd’hui est le même que celui de l’époque de Platon. Même violence, même rapport à l’objet. Entre autres.

D’autant qu’il y a aussi Marx et la réponse, cette fois affirmée définitive, obtenue par la dialectique hégélienne appliquée au monde matériel. Là, on ne part pas de la tête et de ce qu’elle se raconte – du genre, le courage, ici et maintenant – , non, on part de l’homme réel, de sa vie concrète, du monde matériel où il vit, de la place qu’il y occupe, du type de travail qu’il accomplit. Dans la réponse définitive, ce que l’homme a dans la tête n’est pas premier : il est déterminé par l’ensemble de ces paramètres objectifs, en particulier la classe sociale considérée dans son rapport de lutte avec les autres classes.

Le résultat obtenu par l’application politique de la théorie n’est plus de l’ordre de la controverse passionnelle qu’elle a suscitée en son temps. On a le fiasco sous les yeux, avec, en guise de corollaire, l’émergence progressive d’un monde autre, en ce sens qu’à l’opposé des lendemains – ou surlendemains – qui chanteraient, c’est aujourd’hui le chaos. Pas le chaos créateur originel des Grecs, mais le chaos humain destructeur dont l’Ukraine, Gaza et le délitement états-unien ne sont que quelques exemples. Et aussi, et peut-être pas le moindre, une substitution de l’Intelligence artificielle à l’être humain, quand elle est envisagée comme autre chose qu’un outil d’exploration.

La tentation serait de dire que si le marxisme ne fonctionne pas, la dialectique est morte en tant que construction humaine appliquée à la politique, donc que c’est « la fin de l’histoire » puisqu’il n’y a plus d’alternative envisageable au capitalisme. La preuve ? L’état de chaos du monde actuel dont je viens de citer quelques exemples. La forme et le contenu des discours de Trump, de Vance, de Thiel, de Musk, de Poutine et de Netanyahou, pour m’en tenir aux plus spectaculaires, signifient que le chaos est matériel et intellectuel, global.

Soit c’est un moment, soit c’est l’apocalypse, telle est l’alternative… spontanée.

Que devient-elle, si je considère la définition historique de l’objet (ce qui n’est pas le sujet) ? Celle de objectif ?

La faille de l’analyse marxiste – j’ai expliqué par ailleurs en quoi Marx en avait l’intuition, sinon la certitude – est à mon sens dans l’extériorité de l’objet en tant qu’objet premier, exclusif, déterminant.

Parce qu’il existe un objet exclusivement humain, intérieur et extérieur en ce sens qu’il ne dépend pas d’une construction intellectuelle, d’une décision ou d’un choix, mais qu’il est un constituant en même temps biologique et psychique, à savoir la conscience dont Spinoza explique qu’elle est conscience d’elle-même, mais avec la limite – on ignore tout au 17ème siècle du fonctionnement microbiologique,  cellulaire – apportée par son affirmation que la cause de la mort est extérieure.  

La matérialité de cet objet se présente à l’enfant de 3 ou 4 ans au moment où il découvre qu’un jour il mourra. Découverte solitaire, angoissante, corrélée de la nécessité de vivre avec cet objet qu’il n’a pas choisi, qui lui est imposé,  en se débrouillant, seul,  comme il peut.

Que devient la dialectique avec cet objet particulier ?

Elle confronte deux « discours » contradictoires du corps et de l’esprit : l’un et l’autre disent, en même temps, chacun dans son mode particulier, oui et non.

Oui, je meurs, non je ne désire pas mourir. Je meurs, oui, et depuis le début, tel est le discours de la mort de la cellule – l’apoptose par exemple – qui précède la découverte de la mort par l’esprit. Non, je ne désire pas mourir, tel est le discours, des organes, du corps et de l’esprit dans le processus du vivant que Spinoza appelle conatus – la persévérance dans l’être – , ce que Schopenhauer, dans sa réfutation de Kant, appelle la volonté, dans le sens d’un quelque chose inhérent au vivant, qui veut.

Comment résoudre la contradiction ?

Jusqu’ici, la dialectique a été de contournement, en ce sens que cet objet intérieur/extérieur étant considéré comme faisant partie du sujet, il a bien fallu en trouver un autre. La lutte des classes par exemple. Non qu’elle n’existe pas – il faudrait en préciser la définition. Elle existe, oui, mais pas en tant qu’objet premier.

La résolution de la contradiction implique la reconnaissance de cette conscience spécifique (biologique et psychique) en tant qu’objet premier constituant le commun de l’espèce humaine, c’est-à-dire en tant qu’objet non de croire, mais de savoir, autrement dit d’apprentissage.

La fin de l’hypothèse de l’alternative marxiste/communiste a déclenché à partir de la fin des années 1980,  un processus de désespérance manifestée par ce qu’on appelle « terrorisme »  (je ne dirai jamais assez qu’il s’agit d’une étiquette vide de sens, l’expression non innocente d’un contresens) et par le redéveloppement planétaire de l’idéologie d’extrême-droite, autrement dit le grand remplacement du commun (un mot devenu imprononçable) par le « moi d’abord ! » de l’identité nationale gravée dans le marbre et de sa préférence nationale… pas encore socialiste, mais ce n’est pas exclu.

La résolution de la contradiction par l’enseignement, et dès la première années de l’école (qui ne sera donc plus maternelle), de la mort telle qu’elle est, suppose la redéfinition du commun humain, autrement dit la fin du transfert d’immortalité dans l’accumulation de l’objet matériel extérieur sous toutes ses formes, donc la reconnaissance de la vanité de l’équation capitaliste (être = avoir +) créée pour croire que « plus j’ai moins je meurs » et des illogismes « j’ai un corps, j’ai un esprit/une âme ».

La résolution a déjà été formulée au 17ème siècle par Spinoza,  dans ce savoir « Nous sentons et nous expérimentons que nous somme éternels » que nous pouvons retrouver en nous-même…  pour peu que nous prenions le temps.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (9)

Armande partie, reste la question posée : l’accord des parents.

Deux vers pour dire l’essentiel :

                                                     Clitandre

  (…) Mais puisqu’il m’est permis [de parler à vos parents], je vais à votre père,

                                                    Madame…

                                                     Henriette

                              Le plus sûr est de gagner ma mère ; (…)

L’information apportée par Henriette – c’est ma mère qui commande – et la manière dont elle est donnée – l’interruption du discours de Clitandre – intègrent dans la problématique du féminisme, telle que Molière la présente depuis le début, la question de l’épouse-femme-savante (« Notre mère… que du nom de savante on honore en tous lieux ») et du désir de la cadette qui n’est pas, comme celui de l’aînée, d’être savante comme la mère, mais «  «  d’attacher à soi… un homme qui vous aime et soit aimé de vous ».

Dans le schéma classique – il a la vie dure – , l’autorité familiale est l’apanage du mari, puisque, n’est-ce pas, la pensée et la raison sont masculines, la sensibilité et les émotions, n’est-ce pas, féminines.

Molière va utiliser le couple Henriette-Clitandre pour rejeter le schéma.

Dans le cadre de la relation amoureuse, la jeune fille interrompt (=masculin) le discours du jeune homme, un discours qui s’annonce lyrique et sensible (= féminin), de grand style (Il m’est permisMadame), par un simple énoncé pragmatique (= masculin) :  suggérant plus qu’elle ne dit et renvoyant ainsi à un concret domestique à la résonance plutôt comique, l’interruption crée ainsi un rapport de complicité entre elle et lui, pour ce qui suit :

                          Mon père est d’une humeur à consentir à tout,

                       Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout ;

                                Il a reçu du Ciel certaine bonté d’âme

            Qui le soumet d’abord [immédiatement] à ce que veut sa femme ;

                            C’est elle qui gouverne, et d’un ton absolu

                                Elle dicte pour loi ce qu’elle a résolu.

Pour le père, deux vers (Mon père est d’une humeur… ) qui coulent comme un filet d’eau,  puis un euphémisme (bonté d’âme) pour adoucir la réalité crue (qui le soumet d’abord).

Pour la mère,  la mise en relief d’une personnalité forte (C’est elle qui) pour l’exercice d’une puissance (gouverne, absolu, dicte, loi, résolu) qui évoque la tyrannie.

Molière bouscule donc le schéma traditionnel – homme/mari dominant, femme/épouse dominée – en construisant deux couples : celui du père et de la mère qui en est l’inversion (la femme domine l’homme), et celui d’Henriette et Clitandre qui rejette et le schéma et son inversion par un équilibre « masculin/féminin » apaisé. Un discours dialectique.

Le féminisme incarné par Armande (cf. fin article 7) et sa mère n’est donc pas une réponse adéquate au schéma habituel qui n’est pas non plus adéquat aux rapports humains.

La suite de la scène installe un peu plus cet équilibre via la présentation du personnage-révélateur de la problématique du féminisme (comme Tartuffe l’est de la problématique de la religion) : Trissotin.

Il est ici à la mère ce que, dans l’autre pièce, Tartuffe est au père, à savoir un substitut de pouvoir,  l’expression d’une fragilité – non de personnages de théâtre, sans intérêt – mais de la société humaine dans ses représentations du masculin et du féminin.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (8)

Quelle solution possible pour cette femme dont l’attitude a conduit l’homme qui l’aimait à lui révéler sa misère affective, et devant celle qu’il aime désormais ?

Molière choisit de ne pas limiter le discours à la seule explication – il pourrait clore la scène par le départ d’une Armande vexée, en colère, peu importe – mais de le conclure par une demande très intéressante non seulement par son objet mais par sa tonalité :

                           Et j’ose maintenant vous conjurer, Madame,

                          De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,

                               De ne point essayer à rappeler un cœur

               Résolu de mourir dans cette douce ardeur. [pour Henriette].

Ce qu’il lui dit par cette supplication forte (conjurer), c’est que son désir pour elle est intact.

Elle n’entend pas.

                      Eh ! qui vous dit, Monsieur, que l’on ait cette envie,

                                  Et que de vous si fort on se soucie ?

                             Je vous trouve plaisant de vous le figurer,

                                Et bien impertinent de me le déclarer.

Elle n’entend pas parce qu’elle ne peut pas entendre – d’où la rupture.

En même temps que la souffrance perceptible derrière l’ironie qui sonne faux – comme le rire du pendu –, sa réaction de surdité, pathétique, dit que l’interdit du désir bloque l’intellect.

La mutilation du corps est aussi la mutilation de l’esprit, et elles se nourrissent l’une l’autre.

Elle tente de reprendre la main en déplaçant l’objet sur le terrain du « droit familial » :

                          Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,

                     Qu’il ne vous est permis d’aimer que par leur choix,

                           Qu’ils ont sur votre cœur l’autorité suprême,

                          Et qu’il est criminel d’en disposer vous-même.

Par la dureté des mots qu’il lui met dans la bouche  (soumet, autorité suprême, criminel), Molière rappelle une réalité qu’il n’accepte pas et souligne la faillite d’Armande réduite à recourir au rapport de force. Ce faisant, elle s’exclut du champ affectif.  

La fin de la scène est tragique, à la fois par le même déni,

                                                     Armande

                           Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine

                               À vous imaginer que cela me chagrine.

la même triste ironie,

                              (…)  Votre petit esprit se mêle de railler,

                    Et d’un cœur qu’on vous jette on vous voit toute fière.

auxquels Henriette oppose le réel

                       Tout jeté qu’est ce cœur, il ne vous déplaît guère ;

                          Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,

                          Ils prendraient aisément le soin de se baisser.

qui provoque le départ d’Armande.

Armande est la première figure « savante » des femmes de la famille. Nous avons vu que la perturbation dont elle est affectée  (rejet de la sexualité) est justifiée par un discours philosophique  (rapport hiérarchisé entre l’esprit/âme et le corps) qui coïncide avec celui de la religion que Molière ne nomme pas – il a dû lutter pendant quatre ans pour faire jouer son Tartuffe que l’église avait réussi à faire interdire.

En n’expliquant pas le mépris d’Armande pour le mariage par les conditions d’arrangement qu’il a par ailleurs régulièrement dénoncées dans son théâtre,  il indique que son « féminisme », douloureux, est l’expression d’un problème d’une autre nature.

Les deux scènes suivantes, qui fournissent les dernières informations en terminant l’acte 1 permettent d’entrevoir un début d’explication.

Iran

Un exemple de la confrontation entre l’ émotion et la pensée : l’émotion souhaiterait la solution venue de l’extérieur, alors que la pensée rétorque qu’il s’agit d’un leurre en même temps qu’elle évoque, dans un coin, la possible exception que fut l’intervention du Vietnam contre les Khmers rouges. Mais Vietnamiens et Cambodgiens étaient voisins et les luttes révolutionnaires dans le contexte de la guerre du Vietnam avait créé des liens de famille.

Là ?

Comment concevoir une telle tuerie en réponse aux manifestations non armées ? Comment des Iraniens peuvent-ils ainsi massacrer des milliers d’Iraniens sans défense ? Les contraindre à des aveux artificiels pour les juger, les emprisonner, les pendre ?

L’Aveu – le récit d’Arthur London et le film de Costa-Gavras – rappelle que la transcendance du dogme excelle à substituer l’absurde à la pensée – pour les sociétés et pour les individus.

Si elle prend très vite la main, l’économie est derrière. L’Ayatollah Khoméini n’a pas été accueilli en sauveur pour des questions de pouvoir d’achat. Que les Gardiens de la Révolution massacreurs soient dirigés par des intérêts qui n’ont rien de spirituels ne tire pas un trait sur les croyances et les convictions de l’intérieur – population et individus. La hausse des prix et la grève des commerçants ne suffit pas.

De l’extérieur, ce sont la voix dérisoire du fils du shah et les menaces de D. Trump dont la puissance destructrice n’a rien de dérisoire. Rien de désintéressé non plus, disent le Venezuela, le Groenland. Rien de paisible, dit Minneapolis. Rien de démocratique, témoignent sa conception et son exercice du pouvoir.

Brutalité du pouvoir contre brutalité du pouvoir ?

Je continue ma lecture de Les femmes savantes et j’écoute, en boucle, les enregistrements de La Flûte enchantée (Mozart). La meilleure, pour l’instant : celle du Failoni Chamber Orchestra, avec le Hungarian Festival Chorus, sous la direction de Michael Halàsz.

Si l’intelligence de Molière pouvait franchir les portes du théâtre…. Si l’enchantement pouvait ne pas être que celui de la flûte de Tamino…

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (7)

                                                      Scène II

Entre avec lui la tragédie.

                                                     Henriette

                          Pour me tirer d’un doute où me jette ma sœur,

                        Entre elle moi, Clitandre, expliquez votre cœur ;

                       Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre

                       Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

Il y a dans l’acte 2 de Dom Juan une scène analogue. Dom Juan a successivement promis le mariage à deux paysannes, Mathurine et Charlotte, et elles lui demandent de déclarer, devant elles, laquelle il va réellement épouser : il s’agit là d’une situation à la fois burlesque et baroque en ce sens que rien du récit n’est « vrai », une manière de représenter comment l’absolutisme aristocratique pervertit la parole.

Ici, la scène est d’ordre tragique.

Ce qui est en jeu, Armande l’a signifié dans la scène précédente, c’est sa vie dont le sens est déterminé par une philosophie bancale à laquelle son rapport avec Clitandre a donné une apparence d’équilibre  : s’il la rejette tout s’effondre et d’autant plus douloureusement que l’image de sa ruine est renvoyée par sa sœur.

C’est pourquoi elle tente d’empêcher le discours du réel qu’elle a toujours fui :

                            Non, non ; je ne veux point à votre passion

                                Imposer la rigueur d’une explication ;

                         Je ménage les gens, et sais comme embarrasse

                                Le contraignant de ces aveux en face.

La réponse de Clitandre est d’ordre tragique en ce sens qu’elle révèle sans filtres le processus de destruction mis en route par Armande qui l’a conduit à se tourner vers Henriette :

                        (…) Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte :

                            Vous avez bien voulu les choses de la sorte.

                       Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs

                          Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs ;

                      Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle ;

                    Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle,

                       J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,

                     Ils régnaient sur mon âme en superbes (fiers] tyrans,

                          Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,

               Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chaînes.(…)

Le langage que Molière met dans sa bouche est aussi celui de la préciosité, une manière de faire comprendre que s’il a été humilié, ce n’est pas à cause de ses actes ou ses paroles – il n’a rien du « machiste » – mais parce qu’il est un homme.

Autrement dit, le « féminisme » d’Armande est révélateur d’un problème qui n’a pas à voir, du moins directement, avec son statut de femme.

Autrement dit encore, Armande n’est pas une femme féministe du 17ème siècle.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (6)

Comment concilier le rejet de la sexualité et l’intérêt pour un homme ? Telle est la question posée à Armande. Elle diffère radicalement de celle qu’Elmire oppose à Tartuffe qui veut la contraindre à un rapport sexuel, à savoir comment le concilier avec la spiritualité qui rejette le corps, d’autant qu’il s’agirait d’un adultère ?

Ici, il ne s’agit pas d’hypocrisie mais de souffrance.

– Première tentative d’échappatoire par la construction philosophico-religieuse  :

                                                     Armande

                             Cet empire que tient la raison sur les sens

                          Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens,

                             Et l’on peut pour époux refuser un mérite

                            Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

Sont visés le cartésianisme discriminant (1ervers) et le discours religieux (encens, adorateur) qui l’ont conduite dans l’impasse de la préciosité, une perversion de l’amour dont Henriette rappelle la dimension corporelle ;

                              Je n’ai pas empêché qu’à vos perfections

                                    Il n’ait continué ses adorations ;

                       Et je n’ai fait que prendre, au refus de votre âme,

                       Ce qu’est venu m’offrir l’hommage de sa flamme.

Au langage religieux-précieux de sa sœur dont elle reprend le vocabulaire (perfections, adorations, âme) elle oppose le mot qui suffit à renverser l’édifice : flamme (contre âme) est l’expression convenue de la force du désir – les amants brûlent au 17ème siècle.

Armande tente alors de sortir de l’impasse où elle s’est enfermée elle-même en essayant de faire entrer Clitandre dans le cadre tordu qu’elle s’est construit. Elle va lui prêter le discours correspondant à sa conception pervertie de l’amour.  D’où…

– Seconde tentative, d’abord par l’insinuation du doute,

                                    Mais à l’offre d’un amant dépité

                            Trouvez-vous, je vous prie, entière sureté ?

                        Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,

                    Et qu’en son cœur pour moi toute flamme soit morte ?

puis, après l’objection de la confiance toute simple – antinomique de la préciosité,

                                                     Henriette

                           Il me le dit, ma sœur, et, pour moi, je le crois

par l’interversion naïveté/lucidité, facteur d’auto-persuasion   :

                                                     Armande

                    Ne soyez pas, ma sœur, d’une si bonne foi [crédulité],

                      Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,

                         Qu’il n’y songe pas bien et se trompe lui-même.

Molière conduit ainsi son personnage jusqu’au seuil du délire – Clitandre lui sert encore de garde-fou – qu’a déjà franchi (on le découvrira plus loin) Bélise.

Cette première scène dite d’exposition [elle doit fournir au spectateur les informations essentielles relatives au discours et au récit de la pièce] se termine par l’entrée de Clitandre.

                                                     Henriette

                         (…) Je l’aperçois qui vient, et sur cette matière

                             Il pourra nous donner une pleine lumière.

On va donc découvrir s’il est l’homme tordu d’Armande, ou l’homme droit d’Henriette.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (5)

Rappel : l’humour – selon Bergson – consiste à décrire le réel comme s’il était l’idéal(en tant que représentation rêvée du monde) et, à l’inverse, l’ironie à décrire l’idéal comme s’il était le réel. Expression plutôt neutre de la dénotation pour l’humour, calme, plutôt lyrique de la connotation pour l’ironie, agressive.

La question première concerne l’identification de cet idéal puisque c’est lui qui détermine tout le reste – il constitue la prémisse majeure, le plus souvent implicite, du syllogisme raciste.

Ainsi, « Ceux dont il s’agit [les esclaves africains] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » (Montesquieu) présuppose un idéal blanc. Selon qu’on le partage ou non, l’humour de la phrase sera ou ne sera pas perçu, et s’il l’est, il ne produira pas le rire, non seulement à cause des conséquences historiques mais encore de la prégnance du présupposé.

De même, le titre médiatique fréquent  « Le crime a été commis par un étranger, un immigré etc. » n’est ni formulé ni perçu comme de l’humour à cause de l’identification étranger/immigré à danger/menace de même nature que le présupposé du racisme.

L’un et l’autre exemples rappellent que l’humour et le tragique se tiennent par la main : la réplique « Et alors ? » aux deux énoncés, la seule pertinente, ne va pas de soi.

L’idéal d’Armande est un idéal négatif de mutilation – essentiellement le rejet de la sexualité – qui la conduit à construire un discours [discrimination de l’âme et du corps, mépris du corps] qui lui rende supportables les conséquences du déni du réel objectif [l’être humain est corps et esprit/âme].

Sa question/exclamation « Votre visée [cible] au moins n’est pas mise à Clitandre ? »,  contradictoire avec cet idéal négatif qui ne se préoccupe pas des hommes sinon pour les repousser, informe d’un rapport avec Clitandre.  Si le spectateur n’est pas encore informé de sa nature, il devine très bien ce qu’il peut être.

                                                     Henriette

                              Et par quelle raison n’y serait-elle pas ?

                    Manque-t-il de mérite ? Est-ce un choix qui soit bas ?

Comme celle à laquelle elles répondent, les trois questions sont oratoires – Armande et Henriette connaissent les réponses – signe qu’elles concernent un objet à la fois complexe et pénible.

Henriette fait comme si elle ne le connaissait pas. Elle joue donc à ignorer l’idéal négatif de sa sœur et propose un objet de contournement : les qualités de Clitandre.

L’ironie, fondée ici sur la connaissance qu’ont les deux sœurs du réel (une relation entre Armande et Clitandre), consiste à évoquer l’idéal, à la fois objectif et banal –  les critères qui déterminent une relation, en l’occurrence avec un homme –   et à faire comme s’il était aussi celui Armande ainsi poussée dans ses retranchements.  

                                                     Armande

                       Non ; mais c’est un dessein qui serait malhonnête,

                        Que de vouloir d’une autre enlever la conquête :

                           Et ce n’est pas un fait dans le monde ignoré

              Que Clitandre ait pour moi hautement [ouvertement] soupiré.

Voilà donc l’objet réel : Armande a été aimée par Clitandre, elle ne l’est plus (ait soupiré*) mais elle ne le reconnaît pas (vouloir d’une autre enlever la conquête). * Le verbe fait partie du langage amoureux qui met le corps à distance et donne une idée de la nature de la relation.

                                                     Henriette

                  Oui ; mais tous ces soupirs sont chez vous choses vaines,

                       Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;

                          Votre esprit à l’hymen renonce pour toujours,

                               Et la philosophie a toutes vos amours ;

                      Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,

                        Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre ?

Mode dominant* de l’ironie : l’idéal d’Armande est présenté (principalement sous la forme négative : vaines, vous ne tombez point, renonce, n’ayant nul dessein) comme le réel qu’il n’est donc pas.

*La reprise quasiment mot pour mot du discours d’Armande est aussi de l’ordre de l’humour fondé sur une description du réel qu’elle a expliqué à Henriette, mais le fait qu’elle sache que sa sœur sait, donc que l’une et l’autre connaissent le réel objectif (la relation) et que le spectateur le sache, donne la priorité à l’ironie d’autant plus acérée qu’elle touche au cœur de la souffrance.

Armande va tenter de s’en sortir par deux échappatoires : elle sera le sujet de la première, Clitandre celui de la seconde.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (4)

Traiter de « mépris les sens et la matière » est donc le signe d’une perturbation qui rappelle le discours religieux hostile à tout ce qui n’est pas l’âme et dont l’histoire nous a appris et nous apprend encore la nature des pathologies qu’il peut recouvrir du manteau de la pureté. On dirait aujourd’hui : Armande a un problème.

La question est de savoir lequel et en quoi il ne ressortit ni à la psychologie théâtrale ni à l’époque, autrement dit en quoi il nous concerne.

La référence qu’Armande veut imposer à Henriette est leur mère, référence à laquelle elle veut donner une dimension objective (« Que du nom de savante on honore en tous lieux ») et que l’injonction « Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie » évacue aussitôt par son antithèse ridicule qui peut évoquer les fiançailles des moniales à Jésus.

La prétention et le radicalisme qu’elle confère à la philosophie,

                     « Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain

                              Et donne à la raison l’empire souverain,

                               Soumettant à ses lois la partie animale,

                      Dont l’appétit grossier aux bêtes nous ravale (…) »

confirme l’existence du problème.

Molière utilise alors, en le retournant par l’ironie contre la croyance dont il et un des fondements, l’argument de la prédestination,  une manière de signifier – et c’est une pique envoyée au cartésianisme qui dissocie l’âme et le corps – la vanité du dialogue « croyance contre croyance »  :

                  « Le Ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout puissant,

                      Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;

                           Et tout esprit n’est pas composé d’une étoffe

                         Qui se trouve taillée à faire un philosophe (…)

                       Ainsi , dans nos desseins l’une à l’autre contraire,

                           Nous saurons toutes deux imiter notre mère,

                            Vous, du côté de l’âme et des nobles désirs,

                         Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;

                           Vous, aux productions d’esprit et de lumière,

                      Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière »

L’ironie : Henriette fait semblant de faire de la discrimination essentielle de l’âme et du corps son propre idéal, mais en éliminant le jugement moral (= je me réjouis d’être ravalée au rang d’une bête), elle signifie qu’il est pour elle – et pour tous ceux qui refusent la discrimination – une absurdité.

Après qu’elle aura rappelé à sa sœur qu’elle doit son existence au fait que leur mère n’était pas seulement mariée à la philosophie – un argument de réalité qu’elle étire, toujours sur le mode ironique, jusqu’à la provocation,

                 Et ne supprimez point, voulant qu’on vous seconde [imite]

                          Quelque petit savant qui veut venir au monde.

commence le récit, via une question/exclamation d’Armande qui renonce à convaincre :

                             Je vois que votre esprit ne peut être guéri

                              Du fol entêtement de vous faire un mari !

                  Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre ;

                       Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre ?

Voilà le problème.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (3)

Tout est là : l’objet de la pièce n’est pas d’ordre sociologique (la conception du mariage selon les critères du système aristocratique que Molière critique par ailleurs et avec force) mais, par le biais du rapport au corps, philosophique, et le discours qu’il oppose à celui de la transcendance religieuse est celui de l’immanence matérialiste.

Armande oppose à la douceur de la virginité la vulgarité de la relation sexuelle à laquelle elle réduit le mariage (« Sur quelle sale vue il traîne la pensée ») et Henriette lui oppose une représentation paisible du couple et des enfants.

La sociologie rappellerait le mariage arrangé, le viol de la nuit de noces,  la psychologie expliquerait le dégoût d’Armande par cette réalité brutale, et le féminisme taxerait Henriette au moins de naïveté confondante, au pire de complicité d’un système de soumission de la femme réduite à un objet.

Ce qui contrarie cette lecture est le langage.

Le discours d’Armande (réduite à une exclamation permanente) est celui de la passion significative d’une aliénation, celui d’Henriette celui de la maîtrise significative du choix.

Le paradoxe est là : dans un contexte (aristocratie/bourgeoisie) où la jeune fille ne dispose pas de liberté, celle qui refuse le mariage (connotation de liberté) a le langage de la sujétion, celle qui revendique le mariage (connotation de sujétion) a celui de la liberté.

Paradoxe si le discours de Molière était une critique de contingence, ce qu’il n’est jamais, mais une analyse clinique de l’être humain.

Au début de la première scène, il nous indique donc quel sera le discours de sa pièce (les éléments du récit seront précisés un peu plus loin) : Armande est la représentation théâtrale d’une difficulté humaine majeure, celui d’Henriette en est l’antithèse.   

Il précise ainsi :

                                                     Henriette

                         Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire

                             Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,

                          Un homme qui vous aime et soit aimé de vous,

                                Et de cette union, de tendresse suivie,

                            Se faire les douceurs d’une innocente vie ?

            Ce nœud [union] bien assorti, n’a-t-il pas des appas [charmes] ?

                                                     Armande

                         Mon Dieu, que votre esprit est d’un étage bas !

                         Que vous jouez au monde un petit personnage,

                          De vous claquemurer aux choses du ménage,

                        Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants

                         Qu’un idole d’époux et des marmots d’enfants !

                   (…) Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,

                            Et traitant de mépris les sens et la matière,

                       À l’esprit comme nous donnez-vous tout entière. »

D’un côté, via le choix de l’amour, l’expression de la totalité de la vie (corps et esprit), de l’autre, via le déni du choix de l’amour,  la mutilation par le rejet du corps .

Le récit, qui commence juste après, va proposer une intrigue qui permettra de comprendre ce qui conduit à ce rejet mutilant,  comment se déclenche le processus du malheur – en l’occurrence celui, tragique, d’Armande.  

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (2)

La problématique de ce que l’on appelle aujourd’hui « féminisme » est directement abordée par Molière dans Les Précieuses ridicules, puis dans   L’École des maris, L’École des femmes, enfin dans Les Femmes savantes.

En réalité, le statut de la femme est un thème récurrent de la littérature, pour au moins une raison : jusqu’à une date relativement récente, elle est écrite quasi exclusivement par les hommes, ce sont eux qui édictent les lois, et comme ils vivent avec des femmes qui manifestent de diverses manières qu’elles ne sont pas réductibles au statut qui leur est imposé, ils en rendent compte en particulier dans les œuvres que nous appelons d’art.

Au 17ème siècle, le « féminisme » – j’emploie le mot malgré son anachronisme –   s’est exprimé dans le salon et sous la plume (entre autres, Artamène ou le grand Cyrus, Clélie)  de Madeleine de Scudéry, en particulier dans le registre du langage, autrement dit de la préciosité dont Molière se moque dans Les Précieuses ridicules.

Exemples :

Dans la scène 6, la servante Marotte annonce une visite à sa « précieuse » maîtresse Magdelon.

Marotte :  Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.

Magdelon : Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : « Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d’être visibles. »

Dans la scène 9, la même Magdelon formule ainsi sa demande à son domestique d’apporter des sièges : « Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation. »

La pièce aurait été oubliée, comme les autres, si Molière avait réduit la préciosité à une simple question de langage formel, autrement dit s’il n’avait pas compris qu’elle était le signe d’une question plus sérieuse et grave.

C’est en quoi Les Femmes savantes ne sont pas – comme certains le disent – une critique du féminisme (pas plus que Tartuffe n’est une critique de la fausse dévotion et de l’hypocrisie), mais l’exposition, dans le mode qui n’est pas toujours comique, loin de là, de ce qui produit des formes de langage et d’attitude qui peuvent être d’apparence ridicule.

La pièce est écrite en alexandrins – vers de 12 syllabes – et elle comprend 4 actes.

La première scène du 1er acte met en scène deux sœurs, Armande et Henriette, surprises au milieu d’une conversation   :

                                                     Armande

                        Quoi ! le beau nom de fille est un titre, ma sœur,

                        Dont vous voulez quittez la charmante douceur,

                               Et de vous marier vous osez faire fête !

                          Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête !

                                                     Henriette

                                                  Oui, ma sœur.

                                                     Armande

                                  Ah ! ce « oui » se peut-il supporter,

                          Et sans un mal de cœur saurait-on l’écouter !

                                                     Henriette

                         Qu’a donc le mariage en soi qui vous oblige…

                                                     Armande

                    Ah, mon Dieu ! fi ! [interjection de mépris, de dégoût]

                                                     Henriette

                                                    Comment ?

                                                     Armande

                                               Ah, fi ! vous dis-je

                      Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,

                              Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant !

                         De quelle étrange image on est par lui blessée !

                               Sur quelle sale vue il traîne la pensée !

                     N’en frissonnez-vous point et pouvez-vous, ma sœur ;

                            Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ?

                                                     Henriette

                            Les suites de ce mot, quand je les envisage,

                         Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;

                            Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,

                           Qui blesse la pensée et fasse frissonner. (…)

Tout est là.