Molière – Les Femmes savantes – (21 – conclusion)

J’ai souligné la différence de nature entre le dénouement de Tartuffe et celui de Les Femmes savantes : le roi intervient dans la première dont la problématique concerne la religion – transcendance – , Ariste dans la seconde qui traite du rapport entre hommes et femmes – immanence.

Ce qui confond Trissotin est l’argent dans sa dimension de puissance.

Le montant de l’amende (fictive) infligée à Philaminte indique un niveau élevé de richesse dont on ignore l’origine. Chrysale est un grand bourgeois, analogue au Monsieur Jourdain de Le Bourgeois gentilhomme dont Molière précise qu’il s’est enrichi dans le commerce des draps, une information destinée à rappeler, non sans malice (cf. le discours de Madame Joudain), que la noblesse méprise l’activité professionnelle.

La disparition de l’argent-puissance abolit les frontières discriminantes du monde bourgeois : ruinée, la famille Chrysale-Philaminte devient celle de Clitandre-Henriette…  mais seulement après que Trissotin a très vite, trop vite refusé la proposition ; trop vite en ce sens que son obsession de l’argent anesthésie sa pensée au point qu’il n’est pas effleuré par le soupçon que devrait susciter l’étonnante coïncidence des deux annones de catastrophe financière : en effet,  il ne s’agit pas de psychologie du personnage – aucun intérêt – mais d’un composant de la problématique de l’inadéquation des réponses qui constitue le discours de la pièce.

Le statut de l’homme dominant la femme (il participe de la transcendance religieuse et du pouvoir royal) peut produire par sa démesure une réponse féminine inadéquate tout aussi démesurée et participant elle aussi d’une philosophie de transcendance (dissociation de l’esprit/âme et du corps – cf. Descartes – primauté de celle-là sur celui-ci – cf. religion chrétienne) également inadéquate.

L’Église excommuniait les comédiens – Molière sera enterré de nuit en catimini sans service religieux parce qu’il n’avait pas abjuré son statut de comédien – c’est, entre autres « raisons », parce que ce qu’ils représentaient – sur la scène et dans la vie réelle – abolissait les frontières discriminantes entre les hommes et les femmes.

La modernité de la pièce réside dans la dialectique constituée par la contradiction entre la réponse « féministe » apportée à la violence du patriarcat et la violence à laquelle elle conduit, analogue à celle qu’elle rejette.

La contradiction trouve sa résolution dans le personnage d’Henriette que Molière dote de la capacité d’analyse, de lucidité (masculin) et de sensibilité.(féminin).

Quatre cents ans plus tard, nous n’avons pas encore trouvé notre Henriette.

PS : Armande – le personnage de dimension tragique – était le nom de l’épouse de Molière. On ne sait toujours pas si elle était la sœur ou la fille de Madeleine Béjart qui avait été la compagne de Molière. On sait en revanche que le couple ne s’entendait pas. Qu’Armande, l’épouse, n’ait pas joué le personnage de la sœur tragique, mais celui d’Henriette contribue à enrichir la problématique.

L’énigme ( ?)  Epstein et le post-capitalisme

G. Erner (France Culture) invite régulièrement à écouter un podcast pour comprendre ce qui est présenté comme une énigme : comment J. Epstein, un homme d’origine très modeste (père jardinier, mère aide scolaire et femme de ménage) a-t-il pu devenir multimillionnaire, organiser un réseau de pédocriminalité et créer des liens durables avec ce qu’on appelle l’« élite » ?

Ce jeudi 19/02/2026, il invitait Laurent Jeanpierre, professeur de science politique (Paris I- Sorbonne – coauteur de Mondes postcapitalistes) et Romaric Godin, journaliste économique (Mediapart – auteur de l’essai Problèmes à trois corps) qui expliquent l’un et l’autre en quoi il est nécessaire de sortir du capitalisme, et comment.

Le rapport entre les deux problèmes ?

Le « capitalisme » en tant qu’acceptation d’une manière de vivre pour l’un, en tant que refus pour les deux autres, avec, dans l’un et l’autre cas, et dans des modes de fonctionnement opposés, un « je ne veux pas voir » conforté par l’assentiment du groupe.

J. Epstein est une des formes exacerbées – elle n’est pas exceptionnelle –   de l’acceptation du capitalisme. Sa dimension sexuelle (pédocriminalité, notamment) n’est considérée comme un crime que depuis peu : un type de discours sur la sexualité de l’enfant a servi de justification culturelle à une « élite » pour une pratique sexuelle dont elle n’a pas l’exclusivité – cf. l’inceste.

Quant à l’énigme de sa réussite ( Comment un homme d’origine modeste etc.?), elle n’est qu’un mot qui masque l’outil bien connu de la séduction dont l’homme a plus ou moins besoin en tant que sujet et objet pour être bien sûr qu’il existe.

Ce qui sert de passerelle avec le postcapitalisme.

Les deux invités et le journaliste tournent sans cesse autour de la question centrale qu’ils ne posent jamais. L. Jeanpierre et R. Godin reprennent l’analyse marxiste du fonctionnement du capitalisme, en particulier pour la création de besoins artificiels en tant qu’elle constitue la logique du système, ils évoquent l’insatisfaction, le journaliste demande « Qui sommes-nous pour dire les besoins essentiels des individus ? » et ils répondent par la réponse collective élaborée de manière démocratique, par les accords évidents sur la santé, l’éducation…

En quoi est-ce différent de l’utopie communiste dont ils ont constaté le fiasco ?

L’un d’eux expliquent qu’on se tape la tête contre les murs en cherchant des solutions internes au capitalisme.

C’est exactement ce qu’ils font en ne posant pas, via par exemple le questionnement de ce qui génère l’insatisfaction, la question de l’équation capitaliste [être = avoir toujours plus – problème de l’accumulation de l’objet comme stratégie de contournement et d’exorcisme], extérieure aux modes d’expression du capitalisme, anhistorique donc, et  propre au sujet humain confronté à la spécificité de sa conscience,  mais en limitant le fait capitaliste à la forme qu’il a prise depuis la fin du 18ème siècle.

Une impasse.

Molière – Les Femmes savantes (20)

Ariste déboule comme un chien dans un jeu de quilles, comme Trissotin (IV,3), mais dans un schéma théâtral différent  : Trissotin perturbait une situation dramatique (sort d’Henriette) par un factice intellectuel (son rapport avec la comète), alors qu’Ariste complique le même drame par un drame d’une nature apparemment autre  :  

                    J’ai regret de troubler un mystère [cérémonie] joyeux

                      Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.

                       Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles

                         Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :

                  L’une, pour vous, me vient de votre procureur [avocat] ;

                                L’autre, pour vous, me vient de Lyon.

La première lettre annonce à Philaminte la perte d’un procès et sa condamnation à payer une amende importante (40 000 écus, l’équivalent d’environ 700 000 euros).

La seconde annonce à Chrysale la faillite de la banque où il a placé son argent.

Autrement dit, une ruine matérielle réelle – en écho à celle, imaginaire, de Trissotin et sa comète – qui pose au spectateur la question de la focale : du mariage forcé ou de l’effondrement économique familial, lequel va passer au premier plan du récit ?

Molière fait réagir d’abord Chrysale à chacune des deux informations, puis Philaminte réagissant à ses deux réactions  :

                                                      Chrysale

                                              (après la première)

                                             Votre procès perdu !

                                                    Philaminte

                                     Vous vous troublez beaucoup !

               Mon cœur [courage] n’est point du tout ébranlé par ce coup.

                                                         (…)

                                                      Chrysale

                                               (après la seconde)

                       Ô Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !

                                                     Philaninte

                    Ah ! quel honteux transport !  Fi ! tout cela n’est rien.

                          Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste,

                          Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.

Donc, l’émotionnel chez l’homme et le rationnel chez la femme, un renversement déjà observé, mais qui prend ici une nouvelle signification en ce sens qu’on n’est plus dans le théorique ou le fantasme, mais dans le réel concret, dur, matériel, celui que représente l’argent : que valent les principes philosophiques quand il s’agit d’en faire l’application ?

La réaction de Chrysale est conforme à son discours : c’est son corps qui est concerné par les conséquences de la ruine – perte du confort de son « pot » – et sa réaction sensible vise à susciter la compassion.

Celle de Philaminte a quelque chose de surprenant non parce qu’elle serait contradictoire avec sa philosophie de la primauté de l’esprit sur le corps, mais parce qu’elle révèle l’authenticité d’un discours qui pouvait apparaître comme relevant d’une « hystérie » féminine qui ne résisterait pas à l’épreuve du réel.

En lui faisant balayer d’un revers de main le contingent matériel au profit de l’essentiel intellectuel, Molière sort le personnage de la gangue d’un féminisme inadéquat par – et c’est important – la proclamation, dans le cadre du récit théâtral, d’une abolition des frontières – donc celle qui est tracée entre les deux sexes :

               « Achevons notre affaire, et quittez votre ennui [inquiétude] ;

     Son bien [celui de Trissotin] nous peut suffire, et pour nous, et pour lui. »

Autrement dit, dans le cadre du récit théâtral, lui, moi, nous, il n’y a plus de différence, c’est pareil.

L’homme-Trissotin va lui opposer le réel tel qu’il est, et il est en ce sens l’expression d’un masculin contre lequel est construit le personnage de Philaminte :

                        « Non, Madame : cessez de presser cette affaire.

                      Je vois qu’à cet hymen tout le monde est contraire ;

                     Et mon dessein n’est point de contraindre les gens. »

C’est le discours du salaud : celui qui se réfugie derrière le masque – adopté ou fabriqué – d’un langage d’artifice (mots, uniforme, profession, peu importe la forme de l’apparence qu’il prend), chargé d’évacuer l’exercice de sa responsabilité.

Le masque ici, est celui de la liberté pour laquelle écrit et lutte Molière en s’opposant à son mépris – dans cette pièce, celui affiché par Trissotin  (cf. « Pourvu que je vous aie, il n’importe comment »), plus généralement celui du pouvoir détenu par l’homme et les institutions qu’il a créées pour le maintenir. (cf. Dom Juan)

Trissotin exclu du champ de référence de Philaminte, entre Clitandre qui tient le même discours d’effacement des limites :

                              « Je m’attache, Madame, à votre destin.

Et j’ose vous offrir avecque  [licence poétique pour l’ajout d’une syllabe nécessaire] ma personne

                  Ce qu’on sait que de bien la fortune [le sort] me donne. »

La générosité émotionnelle et l’acceptation tout aussi spontanée de Philaminte « Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée… » se heurtent alors à un réel, manifesté une fois encore et de manière à créer la surprise théâtrale, par la lucidité du personnage d’Henriette.

                        « Non, ma mère ; je change à présent de pensée.

                               Souffrez que je résiste à votre volonté. 

                   (…) Je sais le peu de bien que vous avez Clitandre (…)

                              Je vous chéris assez dans cette extrémité,

                         Pour ne vous charger point de votre adversité

Elle oppose donc au lyrisme adolescent de Clitandre [«  Tout destin, avec vous, me peut être agréable / Tout destin me serait, sans vous, insupportable. »] la connaissance adulte de la vie telle qu’elle est :

                      « L’amour dans son transport parle toujours ainsi.

                    Des retours [revirements] importuns évitons le souci :

                        Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie,

                          Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;

                          Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux

                     De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. »

Ariste vient alors révéler le subterfuge qu’il a mis au point  «  Je ne vous ai apporté que de fausses nouvelles / Et c’est un stratagème , un surprenant recours,  / Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours. »

Si Molière en charge ce personnage sérieux  (c’est habituellement le rôle des valets inspirés de la commedia dell’arte – Covielle dans Le Bourgeois gentilhomme, Scapin dans Les Fourberies de Scapin…), c’est pour rappeler la gravité du sujet de la comédie – dont celle de l’argent, j’y reviendrai dans la conclusion.

Encadrant l’idée fixe comique incarnée par Bélise

        « Qu’il [Clitandre] prenne garde au moins que je suis dans son cœur :

                          Par un prompt désespoir souvent on se marie,

                       Qu’on s’en repend après tout le temps de sa vie. »

deux expressions en modes différents rappellent la problématique :

–  pour le récit : la tragédie d’Armande

                        « Ainsi donc, à leurs vœux, vous me sacrifiez ! »

– pour le discours : la puissance structurelle masculine, même dans le ridicule théâtral de sa faiblesse [« Je savais bien, moi, que vous l’épouseriez ! » ], par laquelle Molière clôt la pièce :

                                                      Chrysale

                      « Allons, Monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,

                              Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit. »

Molière – Les Femmes savantes (19)

L’avant-dernière scène est à la fois comique par son côté burlesque,

                                                    Philaminte

                                          L’époux que je lui donne

                                                  Est Monsieur.

                                                      Chrysale

                                 Et celui, moi, qu’en propre personne

                             Je prétends qu’elle épouse, est Monsieur.

                                                    Le Notaire

                                                   Deux époux !

                                        C’est trop pour la coutume.

et dramatique par l’enjeu :  le mariage d’Henriette dépend d’un rapport de force qui tourne mal pour elle,

                                                    Philaminte

                         Et moi, pour trancher court toute cette dispute,

                             Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.

                          Henriette et Monsieur seront joints de ce pas :

                            Je l’ai dit, je le veux : ne me répliquez pas ;

                             Et si votre parole à Clitandre est donnée,

                               Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.

                                                      Chrysale

                           Voilà dans cette affaire un accommodement.

                            Voyez, y donnez-vous votre consentement ?

L’écroulement du père a ceci de particulier, qu’il se produit juste après l’intervention de Martine à laquelle Molière donne une double fonction :  son langage fleuri s’oppose à la préciosité du langage des femmes savantes et, sous couvert du bon sens populaire, la caricature comique de sa louange du patriarcat permet de comprendre leur révolte :

                     « Ce n’est point à la femme à prescrire et je sommes

                       Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

          (…) Mon congé cent fois me fût-il hoc, [donné de manière certaine]

                           La poule ne doit point chanter devant le coq.

                                    (…) Si j’avais un mari, je le dis,

                             Je voudrais qu’il se fît le maître du logis ;

                    Je ne l’aimerais point, s’il faisait le jocrisse [stupide]

                              Et si je contestais contre lui par caprice,

                           Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon

                        Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

                  (…) L’esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage ;

                              Les livres cadrent mal avec le mariage ;

                                Et je veux, si jamais on engage ma foi,

                        Un mari qui n’ai point d’autre livre que moi… »

Molière rythme ce discours qui n’est pas le sien par les seules approbations fortes et répétées de Chrysale que le propos de sa servante ridiculise – il est la figure inverse du portait qu’elle peint – une manière de souligner l’inadéquation des discours des uns et des autres relativement au droit de la jeune fille de choisir qui elle veut épouser : à cet instant, Henriette, lâchée par son père, est perdue.

La nouvelle manifestation de l’idée fixe de Bélise qui clôt la scène rappelle que le récit est une comédie, et le dénouement, heureux, est, comme souvent chez Molière, apporté par le deus ex machina (la divinité venant défaire le nœud compliqué d’une intrigue dans le théâtre antique) incarné par le personnage d’Ariste – le meilleur.

La mort d’un homme… suite

L’article publié dans Mediapart a suscité quelques réactions, dont celles-ci :

1 – « On ne peut que réprouver les ultras quand ils en arrivent à se toucher mortellement. Un coup de pied d’ultra-gauche dans une tête d’ultra-droite est tout aussi révoltant qu’un coup de pied d’ultra-droite dans une tête d’ultra-gauche. »

Ma réponse :

Je suis évidemment d’accord.  Je tente d’expliquer que la réaction émotionnelle et la condamnation sont non seulement insuffisantes, mais surtout inopérantes si, en même temps, n’est pas construite la problématique politique.  

2 – « Mais pour quel type d’action était-il venu là où il a été agressé ? »  Pour empêcher de jeunes femmes de se faire molester, sachant que l’ultra-gauche façon Arnault se permet les brutalités les plus sauvages (ses gants pourvus de coque, sa façon de traîner les femmes par les cheveux, ses coups de pied dans la tête) pour dissuader toute féministe contestataire de s’exprimer librement. En l’occurrence brandir une banderole critiquant l’islamisme de Rima Hassan pour qui les femmes juives du 7 octobre n’ont eu que ce qu’elles méritaient. Quentin était royaliste et de droite, mais aussi étudiant en mathématique et croyant dans une religion fondée, j’espère ne pas vous l’apprendre, sur l’amour universel. Il est mort. Vous faites partie de ceux qui l’habillent en nazi pour ne pas avoir à dénoncer le fascisme des nervis antifascistes. Vu la perspicace analyse critique de votre billet, je serais inquiet de vous confier ma fille en classe de littérature, si je le devais.

Ma réponse :

Vous noterez que l’habillement que vous évoquez n’est pas le mien, mais celui de Mediapart.  Quant à la manifestation de Némésis, dirigée contre un événement (une parole) qui se déroule dans un lieu privé, elle est un acte physique qui court volontairement le risque de solliciter d’autres actes physiques. C’est l’enclenchement d’un processus de violence. Votre commentaire évoque d’autres questions qui demandent des développements, notamment l’amour universel dont il me semble que l’histoire a montré qu’il était plutôt très relatif, et c’est une litote.  Le massacre du 7 octobre aussi, qui n’est pas un commencement, mais un moment de l’affrontement, depuis 80 ans, entre deux entités qui ont chacune leur responsabilité dans la persistance du conflit dont la dissymétrie des forces conduit l’une à détruire l’autre dans des conditions qui en rappellent d’autres.

3 – « Oui, elle n’est pas construite, et même, pour le malheur de tous, soigneusement évitée, et pas seulement par ceux qui en auraient la charge. 
Le recours privilégié, habituel et hélas légal, reste la promotion et la pratique de l’exclusion résultant de cette « réaction émotionnelle et (de) la condamnation » que vous évoquez. »

4 – « Ce que nous dit d’une certaine manière l’auteur du billet, dont l’analyse me semble pertinente, c’est que mourir (pour ainsi dire « en uniforme ») à la guerre qu’on appelle de ses vœux conformément à une idéologie prônant l’exclusion, retire une grande part de sa gratuité à l’attaque dont on fait l’objet. La spirale de l’horreur précède l’acte violent qui l’illustre. Réalité que la classe politique ne traite qu’en prolongeant, voire en amplifiant, ses effets. En soufflant sur les braises.« Qu’ils viennent me chercher ! » claironnait un certain, autrement protégé… »

La mort d’un homme

Pas n’importe quel homme.

« Quentin Deranque est lui-même passé par l’Action française et fait partie du groupuscule néofasciste Allobroges Bourgoin. Habillés de couleur sombre et dotés de cagoules ou tours de cou noirs, les hommes se retrouvent à 400 mètres de l’Institut d’études politiques (IEP) lyonnais [où la députée LFI Rima Hassan doit tenir une conférence et devant lequel manifeste Némésis, collectif identitaire d’extrême-droite se réclamant du féminisme] au bout d’un long tunnel ferroviaire, dans le 7e arrondissement. (cf. Médiapart).

Quand je dis « pas n’importe quel homme », je dis qu’il se trouvait là pour une action physique violente possible  : « Némésis a admis avoir demandé à des « copains » de venir « surveiller un peu de loin » leur action, de manière « bénévole ». (id.)

Autrement dit : une rencontre (dialogue) dans l’IEP est contestée par un mouvement qui manifeste et sollicite des « gros bras » dont elle pourrait avoir besoin. Des gros bras repérables par leur accoutrement et qui connaissent le risque de croiser, surtout près du lieu où se tient la rencontre, des membres de mouvements radicalement opposés qui, peut-être, les cherchent pour un affrontement parce qu’ils sont informés de leur présence.

Donc, un homme qui prend la décision de s’engager dans un processus possible de violence déclenché par un groupe dont il partage l’idéologie. Dans ce genre de situation, l’histoire nous rappelle qu’il existe un autre type de scénario.

La question n’est donc ni théorique ni affaire de sentiment : je suis hostile à toute violence physique politique et je ne me réjouis aucunement de la mort de ce jeune homme.

Mais pour quel type d’action était-il venu là où il a été agressé ?

La décision qu’il a prise est constitutive de cette problématique :

– quand l’extrême-droite proclame l’existence d’une identité nationale gravée dans le marbre avec son corollaire « préférence nationale » , elle enclenche le processus de la violence de discrimination et d’appel à l’exclusion ;

– et quand le pouvoir politique exécutif et législatif ne rejette pas cette proclamation en montrant qu’elle ne repose sur aucune autre réalité qu’idéologique et politicienne, non seulement elle signifie sa validation tacite, mais elle incite à l’expression de violences réactives.

En ignorant cette problématique, les protestations et attristements politiques officiels de tout bord, sincères ou hypocrites, ne peuvent que contribuer au processus de la violence qu’elles prétendent dénoncer

Molière – Les Femmes savantes (18)

L’acte V début par un long dialogue entre Henriette et Trissotin qui rappelle celui du Tartuffe entre Elmire et Tartuffe. Molière y montre comment fonctionne la mauvaise foi – dans les deux sens dans Tartuffe –, autrement dit l’inutilité de l’argumentation qui sollicite la pensée alors que la mauvaise foi en pervertit le langage.

Tartuffe et Trissotin sont des escrocs dont l’outil est la parole déconnectée de toute vérité dans le sens où, exploitant les constructions religieuses ou culturelles, elle sert à la fabrication de leurres. Les tentatives argumentées d’Elmire et d’Henriette sont les procédés théâtraux imaginés moins pour expliciter les ruses rhétoriques de la mauvaise foi que pour montrer, par défaut, le moyen de la neutraliser.

Dans les deux cas, la joute verbale inefficace aboutit au viol, imminent pour Elmire, dans le cadre du mariage forcé pour Henriette : la violence physique – le viol, comme tout autre type d’agression – est d’abord celle de la perversion du langage.

Je pense à une scène du film de Nicholas Ray Party Girl (Traquenard) où le truand joué par Lee J. Cobb (quel acteur !) fait le panégyrique – immédiatement perçu inauthentique– d’un de ses associés, avant de le massacrer avec le cadeau lui aussi détourné de son sens.

Il y a cependant une différence entre Tartuffe et Trissotin : confronté par Elmire à la contradiction entre ses principes de spiritualité et son désir d’une relation sexuelle et avec une femme mariée, le premier reconnaît une faiblesse qui sonne juste (« Ah ! pour être dévot je n’en suis pas moins homme. »), alors que le second affiche avec constance la même hypocrisie et le même cynisme brutal (« Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.»)

Ce que dénonce Molière dans Tartuffe, c’est le danger inhérent à la religion, dont il sait qu’elle est pratiquée avec sincérité par la plupart de ses contemporains, dont les plus simples qu’il connaît bien. Et même si le personnage qui l’incarne se révèle être un scélérat, il lui colle une petite touche d’indulgence qui nuance l’aversion qu’il suscite, alors que Trissotin est la personnification d’une perversion froide  : il est l’homme qui exploite la faille d’une révolte féminine inadéquate construite contre le pouvoir dominant de l’homme dont il est lui-même une incarnation.  

La stérilité de la parole induite par la mauvaise foi indique que la situation ne pourra être débloquée que par la force physique, matérielle – celle du pouvoir royal dans Tartuffe.

Chrysale (scène 2) en représente une nouvelle fois l’apparence : l’outrance de son autorité réitérée en face d’Henriette [« … je veux apprendre à vivre à votre mère (…)  Ma volonté céans doit être en tout suivie (…)  Aucun, hors moi, dans la maison / N’a droit de commander (…)  Je vous ferai bien voir que c’est à votre père / Qu’il vous faut obéir, non pas à votre mère » sonne comme celle d’un matamore puéril auquel est ainsi assimilé le patriarcat, une des cibles principales de Molière.

Cette scène se termine avec la confirmation de la fragilité de ce pouvoir que révèle Chrysale lui-même lorsqu’il voit arriver sa femme [« Secondez-moi bien tous »]  et la force du parler vrai de Martine renvoyée par Philaminte et que Chrysale a reprise « pour la mieux braver. » : « Laissez-moi, j’aurai soin / De vous encourager, s’il en est de besoin. »

Le dénouement s’opère par deux scènes dont la dernière est un coup de théâtre.

Le socialisme moral de Lea Ypi

La philosophe albanaise, Lea Ypi vient de donner sa leçon inaugurale au Collège de France où elle occupe cette année la chaire L’invention de l’Europe par les langues et les cultures. Son cours portera sur « Raison critique et héritage des Lumières : repenser le socialisme au XXIe siècle »

Son discours commence par l’apologie de la raison et propose de « renouer avec la lutte pour les Lumières » pour un « socialisme moral ».

Sa démarche est clairement dialectique : elle propose une tentative de synthèse entre Kant et Marx – elle en souligne l’aspect paradoxal.

J’ai lu les extraits qu’en donne Le Monde et écouté la leçon… dont le point de départ est bancal :

«  La racine du mot « capitalisme » est « capital » – une chose. La racine du mot « socialisme » est « social », du latin socius : « compagnon », « ami ». »

Bancal en ce sens que la racine de capitalisme n’est pas « capital », mais caput (la tête)… qui n’est pas une chose.

Le recours à l’étymologie pour l’un (socialisme) et pas pour l’autre (capitalisme) signifie le refus de la racine : est capital, ce qui renvoie à la tête, à ce qu’elle pense. Si – sans en avoir la conscience – nous avons donné le nom de capital (au singulier et au pluriel) à la richesse d’argent, à un mode de production de l’objet et à son accumulation spécifique (capitalisme), c’est bien parce qu’elles sont les expressions matérielles de l’idée capitale qu’en-deçà de tous les leurres « capitaux » nous remuons dans notre tête depuis que nous commençons à penser. Cette idée capitale ( associée au discours biologique) est qu’un jour nous mourrons.

La philosophe ignore cette donnée  [« La moralité concerne avant tout les relations entre les personnes. Il y a donc quelque chose de problématique dans une société qui fait dépendre la relation des personnes de leur rapport aux choses. »] et se place donc sur le terrain de la morale [« problématique » – adjectif – renvoie non à une problématique (nom) mais évoque un jugement (= ce n’est pas bien)] qui conduit à cette approximation : « dépendre la relation des personne de leur rapport aux choses » est une réduction en ce sens, par exemple, que la relation d’amour ou d’amitié ne dépend pas de ce type de rapports.

Si elle critique le recours au repli identitaire (contraire à l’esprit des Lumières), elle ne pose pas la question de ce qui lui donne aujourd’hui une telle ampleur, parce qu’elle ne franchit pas le seuil des formes du capitalisme pour atteindre ce qui le génère – l’équation capitaliste (être = avoir +) – et qui détermine l’histoire de l’homme.

Lea Ypi est née à Tirana en 1979 quand l’Albanie était une République populaire socialiste (communiste)  gouvernée par Enver Hoxha, un dictateur stalinien de sinistre mémoire, dont la proclamation de son pays comme « premier État athée du monde » est l’équivalent imbécile du « Le pape, combien de divisions ? » de Staline.

« Les sociétés postcommunistes restent, dit-elle, hantées par ce passé [« les socialismes réels du XXème siècle »], mais ce malaise ne traverse guère les démocraties libérales, où la gauche discute du socialisme comme si le socialisme réel n’avait jamais existé. »

Je ne sais pas où elle voit que la gauche « discute du socialisme » dans le sens constructif où elle l’entend.

Et elle ajoute : « Cette incapacité à affronter l’échec du socialisme d’État tout en réimaginant des alternatives – cette tendance à reléguer cette histoire à un passé sans leçons – explique nombre de nos malheurs : la crise de la gauche, la montée de l’extrême droite, les divisions entre l’Est et l’Ouest européens. »

« L’échec du socialisme d’État » est un autre exemple de l’approximation que j’évoquais plus haut en ce sens que la question vraie concerne la faille dans l’analyse marxiste dont elle garde dans son discours la démarche dialectique mais dont les éléments contradictoires sont mal identifiés.

Sous sa bêtise, la proclamation d’Enver Hoxha renvoie à l’essentiel :  l’athéisme ne se décrète pas, il découle de l’acquisition d’un savoir dans lequel la société humaine refuse toujours d’intégrer la mort telle qu’elle est. Un savoir capital pour l’individu en tant qu’il a pour objet le commun humain essentiel.

Molière – Les Femmes savantes (17)

L’acte IV commence (brève scène 1) par le cafardage d’Armande qui vise à exploiter le pouvoir de sa mère  :

                  [Henriette] semblait suivre moins les volontés d’un père,

                           Qu’affecter de braver les ordres d’une mère.

On connaît la frustration d’Armande. Voici celle de Philaminte :

                 Mais dans ses procédés il [Clitandre] m’a déplu toujours.

                            Il sait que, Dieu merci, je me mêle d’écrire,

                               Et jamais il ne m’a prié de lui rien lire.  

Le début de la scène 2 poursuit l’entreprise de dénigrement avec la différence que Clitandre est entré à leur insu. Il entend donc la suite du propos qu’Armande tient à sa mère, d’abord hypocrite,

                           Je ne souffrirais point, si j’étais que de vous,

                            Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.

                         On me ferait grand tort d’avoir quelque pensée

                           Que là-dessus je parle en fille intéressée (…)

puis méchant,

                           Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,

                        Qu’il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.

et qu’il interrompt au moment où il va atteindre son paroxysme [ « Et vous ne croiriez point combien de sottises… ] :

                           Eh ! doucement, de grâce, un peu de charité,

                      Madame, ou tout au moins un peu d’honnêteté (…)

L’échange entre les deux anciens amants est un dialogue de sourds  : pour tenter de le récupérer – ou plutôt de se récupérer avec le statut de victime –  Armande utilise l’argument culpabilisant de la fidélité [« Et tout cœur infidèle est un monstre en morale »] qui se heurte aux deux années de cour amoureuse stérile que rappelle Clitandre avec cette question conclusive  [: « Est-ce moi qui vous quitte ou vous qui me chassez ? »] ;  à l’apologie névrotique du « parfait amour » asexué, il s’oppose l’être dans sa double réalité [« Pour moi, par un malheur, je m’aperçois, Madame, / Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme. »]

Enfin – là, on entre un peu plus dans le tragique (la vie est en jeu) – le sacrifice :

                                                     Armande

                    Hé bien, Monsieur ! hé bien ! puisque sans m’écouter,

                           Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;

                        Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles,

                      Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles,

                               Si ma mère le veut, je résous mon esprit

                              À consentir pour vous à ce dont il s’agit.

Discours pathétique en ce sens qu’au-delà de la névrose qu’il révèle,  « consentir à ce dont il s’agit » évoque forcément la réalité des rapports sexuels déterminés par le  « devoir conjugal » et le statut de la femme.

Le rejet net de Clitandre [« Il n’est plus temps, Madame : une autre a pris la place »] confirme qu’il ne s’agit pas de l’habituelle dispute amoureuse des comédies et provoque donc le recours à l’autorité, ici matriarcale :  Philaminte restée en retrait « dégaine » alors son Trissotin que Molière envoie sur la scène comme un chien dans un jeu de quilles avec l’annonce inopportune du passage d’une comète – il eut réellement lieu en décembre 1664 et janvier 1665 –  dont le flop va servir de transition à un affrontement qui oppose les deux hommes (scène 3) d’abord sur le savoir, ensuite sur la cour et les courtisans.

Sur le savoir, Molière n’expose pas de théorie et s’en tient au duel oratoire, une manière de dire que Trissotin ne vaut pas la peine d’un débat.  

La scène est un écho du dialogue entre Henriette et Clitandre (I,3), où sont mises en cause les femmes qui « se rendent savantes afin d’être savantes*».

* L’intitulé de la pièce fait de savantes l’équivalent d’un composant physique : celles dont il s’agit sont savantes comme elles peuvent être grandes, petites, minces ou grosses ; autrement dit – c’est là que porte la critique – , le savoir cesse d’être une quête pour devenir un état.

Quant à la cour et les courtisans : Molière,  comme Cotin et Ménage, était inscrit sur la liste des pensionnés du roi. Il oppose aux attaques de Trissotin contre Clitandre [ «  Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit ; / La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit. »] la question visant ceux qui, comme lui, se croient importants par leurs écrits :

                         « Que font-ils pour l’ État vos habiles héros ? »

S’il accepta la pension du roi – comme il avait accepté le soutien du prince de Conti pendant ses années provinciales, c’était alors le moyen pour vivre de son art – ,  Molière ne manifesta jamais la moindre prétention.

L’acte IV se termine par deux scènes (4 et 5) qui annoncent l’objet de l’acte V : comment le savoir peut être récupéré pour exploiter une faiblesse.

Molière – Les Femmes savantes (16)

L’acte III a deux objets :

1 – l’entrée de Trissotin que Molière a fait attendre pendant deux actes (id. dans Tartuffe). Il le présente dans une scène de salon littéraire où lit un sonnet et un épigramme de sa composition : en réalité deux poèmes écrits par l’abbé Cotin, poète apprécié de la cousine du roi, la Grande Mademoiselle, et dont se moque Molière – il avait d’abord choisi de nommer son personnage « Tricotin » avant le « trois fois sot » Trissotin, avec la dévalorisation du suffixe réducteur.

 C’est une poésie sans le moindre intérêt, qui « file la métaphore » (la maladie dont souffre la princesse Uranie est personnifiée, le corps de la princesse est une maison etc.), une littérature artificielle, convenue, dépourvue de discours autre que « Ah ! comme nous sommes bien entre nous ! ».

Cet épisode de salon littéraire se termine par un vulgaire échange d’injures entre Trissotin et Vadius – figure du poète Ménage, autre écrivain mondain que n’aimait pas Molière – que Trissotin a voulu présenter à ses amies pour se donner de l’importance… mise à mal par la lourdeur et la vanité de celui qui « sait du grec ».

Le comique de contraste entre la nullité des deux poèmes et les réactions orgasmiques des trois femmes [ « On n’en peut plus / On pâme / On se meurt de plaisir »] disparaît quand il touche au statut t de la femme :

                                                    Philaminte

                      Je veux nous venger , toutes tant que nous sommes,

                     De cette indigne classe où nous rangent les hommes,

                                  De berner nos talents à des futilités,

                          Et nous fermer les portes aux sublimes clartés.

                                                     Armande

                         C’est faire à notre sexe une trop grande offense

                             De n’étendre l’effort de notre intelligence

                        Qu’à juger d’une jupe ou de l’air d’un manteau,

                     Où des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.

Si la mère et la fille sont des figures caricaturales (Molière fait jouer Philaminte par un homme)  d’une révolte inadéquate ( cf. « nous venger »), le discours, lui, dénonce la caricature originelle de la femme.

Et si l’ « académie » que veulent créer les trois femmes [forme de contre-pouvoir de celle fondée par Richelieu] présente une facette ridiculement prétentieuse [Philaminte : « Platon s’est au projet simplement arrêté, / Quand de la République il a fait le traité »], délirante [Philaminte : « Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune » – Bélise : « Je n’ai point encor vu d’hommes, comme je crois ; / Mais j’ai vu des clochers tout comme je vous vois.] et despotique [Armande : « Nous serons par nos lois les juges des ouvrages / Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis ; / Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis / Nous chercherons partout à trouver à redire, / Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. »], sa raison d’être est sérieuse [Philaninte : «  Mais nous voulons montrer à de certains esprits, / Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris, / Que de science aussi les femmes sont meublées. »]

2- Le sort d’Henriette que sa mère décide de marier à Trissotin. Elle lui a demandé de rester pendant la déclamation [(…) aussi bien ai-je à vous dire ensuite / Un secret dont il faut que vous soyez instruite »] créant une tension qui rappelle que le dramatique n’est pas loin.  

Mais même dans cette scène (4) où se manifeste la brutalité d’une Philaminte très antipathique, Molière lui fait prononcer quelques observations pertinentes,

                             La beauté du visage est un frêle ornement,

                           Une fleur passagère, un éclat d’un moment,

                          Et qui n’est arraché qu’à la simple épiderme ;

                        Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme (…)

une manière de signifier une fois encore la complexité de la problématique du « féminisme » dont il exclut – en tout cas pour les femmes – le simplisme du tout blanc ou tout noir.

Il laisse les deux sœurs face à face dans la scène suivante (5) pour un affrontement d’ironie qui place la question représentée ici par l’amour et le mariage, autrement dit celle de la liberté, sur terrain du rapport de force.

Il a été indiqué (fin de la scène 4) par la réplique sèche d’Henriette à Trissotin qui croit le mariage fait [ « Tout beau, Monsieur, il n’est pas fait encore : / Ne vous pressez pas tant… » ] et rappelé par celle, venimeuse, d’Armande [« Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents : / Une mère a sur nous une entière puissance, / Et vous croyez en vain par votre résistance…].

L’entrée d’Ariste, Clitandre et Chrysale (scène 6 – elle clôt l’acte) va en préciser l’importance par la détermination de Chrysale de même intensité que celle de Philaminte, notamment dans sa réponse à l’objection d’Armande :

                                    (…) Je dis que l’appréhende fort

                         Qu’ici ma mère et vous ne soyez pas d’accord ;

                                        Et c’est d’un autre époux…

                                                      Chrysale

                                         Taisez-vous,  péronnelle !

                               Allez philosopher tout le soûl avec elle,

                               Et de nos actions ne vous mêlez de rien.

                               Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien

                       Qu’elle ne vienne pas m’échauffer les oreilles (…)

Le problème, signalé par « Dites-lui » (et non : je vais lui dire) est qu’Armande n’est pas Philaminte.