100000 euros par seconde

Il y a des nombres qui ouvrent des abîmes de perplexité. L’année-lumière, par exemple, soit la distance parcourue dans le vide par un photon* en une année. [*« Le photon correspond à un « paquet » d’énergie élémentaire qui est échangé lors de l’absorption ou de l’émission de lumière par la matière. » Wikipédia ]. Cette distance est à peu de choses près de 1013 kilomètres = vous posez 1 et vous ajoutez 13 zéros, soit dix mille milliards de kilomètres. Et si vous voulez creuser un peu plus l’abîme pour lui donner un commencement de contenu philosophique, prenez la Voie lactée et dites-vous qu’elle comprend entre 200 et 400 milliards d’étoiles dont, en particulier, notre soleil et le système qui va avec, donc vous et moi, mais en plus petit.  Pour être bien certain que vous ne vous rendez absolument pas compte de ce que ça représente, dites-vous encore que le halo de la Voie lactée – en gros, ce qui l’entoure – a un diamètre d’environ 100000 années-lumière. Soit 1 suivi de 18 zéros – zéro n’est pas toujours égal à zéro.

Vous ne voyez donc pas ce que ça peut représenter et c’est tout à fait normal puisque vous faites partie d’une espèce dont la taille moyenne se situe aux alentours de 1,70m et dont la vitesse est d’environ 5 kms par heure.

Ces nombres concernant le cosmos sont à proprement parler sidérants : le mot vient du verbe latin sideror (= subir l’action funeste des astres) formé sur la même racine que sidus = étoile, astre. Tout est donc bien tout à fait normal.

L’information suivante est d’une normalité qui n’en est sans doute pas tout à fait une si je considère la tonalité avec laquelle elle a été fournie :  ce matin –  1er mai 2026 – la journaliste qui présentait le journal de 7 h 00 (France Culture) a rendu compte d’une étude [réalisée dans trente-trois pays par la Confédération Internationale des Syndicats et l’ONG OXFAM qui lutte contre la pauvreté et les inégalités] selon laquelle, en 2025, 81 milliards de dollars ont été versés en dividendes à un millier de milliardaires, soit, précise l’enquête pour rendre les choses nettement plus irreprésentables, 100 000 dollars par seconde : autrement dit, pendant les 8 secondes que j’ai utilisées pour taper sur mon clavier « 100000 dollars par seconde », les milliardaires en question en ont gagné 800 000.

S’ il n’est pas du tout raisonnable de laisser penser qu’il suffirait d’arrêter de taper ou alors de taper beaucoup plus lentement,  considérer qu’un milliardaire qui gagne 100000 dollars par seconde vit dans le même espace-temps que le salarié dont le revenu médian mondial est de 9000 dollars permet de retrouver la sidération.

Hésiode :  Théogonie – les Travaux et les jours (12)

La race d’argent, elle aussi créée par les habitants de l’Olympe, est présentée comme « assez inférieure » : l ’infériorité, par rapport à la race d’or, concerne le caractère biologique et psychique (129).

Biologique  : « pendant cent ans, l’enfant auprès de sa mère dévouée grandissait, bondissant en son tout premier âge, dans sa maison. » (130,131)

Un début de récit énigmatique qui, sans laisser le temps de l’élucidation, se poursuit ainsi : « Mais lorsque, ayant grandi ils atteignaient l’espace de l’adolescence, ils vivaient un temps court, ayant des souffrances du fait de leur irréflexion ».

L’explication est d’ordre psychique : « En effet, ils ne pouvaient retenir une hubris* follement présomptueuse les uns envers les autres,  et ne voulaient pas honorer les immortels ni sacrifier sur les autels sacrés des bienheureux [les dieux],  ce qui est la loi humaine établie par l’usage. » (132,133)

*hubris indique tout ce qui dépasse la mesure, l’excès.

Ce qui est décrit ici est la strate de l’enfance/adolescence éternelle (cent ans), antinomique de la vie responsable en ce sens qu’elle est à la fois une dépendance (de la mère – le père n’est pas dans le gynécée) et une contestation stérile – non-respect des dieux, agressions mutuelles permanentes – et, pour le récit, mortifère  (ils vivaient un temps court).

Le rapport qu’avait Hésiode avec son frère – entre autres – devait l’avoir convaincu que certains hommes ne deviennent jamais adultes.

Quel sort est réservé à ces éternels enfants/adolescents quand Zeus, qui n’est pas content d’eux, on s’en doute, les fait mourir ? La terre les recouvre, comme ceux de la race d’or, et « pour les mortels ils sont appelés les bienheureux de sous terre, certes inférieurs [à ceux de la race d’or qui demeurent sur la terre], mais une estime les accompagne aussi. » (141,142)

Comment en vouloir à celui qui est resté l’enfant / adolescent à la fois irresponsable et heureux ?

L’or et l’argent sont des métaux précieux. Comme l’enfance et l’adolescence, ils sont « naturels », ne meurent pas vraiment et n’ont pas de fonction à proprement parler utilitaire.

Le bronze, c’est autre chose.

Hésiode – Théogonie – Les Travaux et les Jours (11)

La première race, la race d’or, est « la première des hommes mortels créée par les dieux habitant l’OlympeIls étaient dépendants de Cronos lorsqu’il régnait et ils vivaient comme des dieux… » (110,111)

Seulement,  comme les Olympiens sont constitués après le règne de Cronos, la race d’or ne peut pas avoir été créée par des dieux qui n’existent pas encore.

Que signifie cette contradiction qui, sauf à dire qu’Hésiode ne maîtrise pas ce qu’il raconte, est forcément délibérée ?

Que sont donc ces être humains, créés par des dieux qui ne peuvent pas les avoir créés, exempts de tout souci, de la vieillesse, toujours jeunes, à qui la nature fournit sans qu’ils aient à travailler tout ce dont ils ont besoin et qui « mouraient comme s’ils s’abandonnaient au sommeil. » (116) ?

J-P Vernant trouve son explication dans la référence aux rois-juges justes qu’évoque Hésiode plus loin en référence au contexte judiciaire qui le concerne – il a perdu un procès contre son frère qui le menace d’un autre et à qui il conseille d’écouter la justice que n’ont donc pas rendue les rois-juges dans son affaire : « Ceux qui pour les étrangers et les gens du pays rendent des sentences justes et ne s’écartent pas de la justice, leur cité est prospère et ses habitants florissants etc. » (225,226,227)

L’explication n’est pas satisfaisante parce que la référence aux juges vient plus de cent vers après celle de la « création » (elle n’existe donc pas pour l’auditeur) qui ne propose du reste aucune référence à la justice,  ni au travail (231) qui donne aux habitants de la cité prospère une apparence de réalité sociale.

Cette race d’or, je la comprends comme le premier âge, lumineux, brillant, de la petite enfance qui n’est pas encore entrée dans le champ de la croyance religieuse (ce qui permet de comprendre la contradiction liée à la création) liée à l’angoisse de la mort – le mot n’est pas prononcé. Quand « la terre a recouvert cette race », ses hommes en deviennent par le vouloir de Zeus « ses bons démons, vivant sur la terre, gardiens des hommes mortels. » (120 >122) Autrement dit, ils ne meurent pas vraiment.

Rien dans le texte n’évoque pour les auditeurs une signification sociale ou politique.

Qu’en est-il de la race d’argent ?

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (10)

Pandora a donc ouvert la jarre et les maux se sont échappés. Seul n’a pu sortir Elpis (= Espoir)parce qu’elle a remis le couvercle « par la volonté de Zeus qui tient l’égide [bouclier qui a protégé le dieu dans sa lutte contre les Titans, et devenu ensuite marque de la puissance divine],  assembleur de nuages » (99)

Désormais « La terre et la mer sont pleines de maux, les maladies vont et viennent chez les êtres humains , certaines le jour, certaines la nuit, apportant des maux aux mortels en silence parce que le sage Zeus les a privées de voix. Ainsi il n’est pas possible d’une manière quelconque de chercher à éviter la manière de voir* de Zeus. » (101>105)

*Noos indique la manière de penser, l’intelligence, le bon sens, la sagesse.

D’une manière générale, les dieux – Zeus en particulier – sont toujours associés non au bonheur mais au malheur des hommes. Que dire de l’association entre le « sage Zeus » et le caractère silencieux, donc insidieux des maladies ? Comme le Dieu de l’Ancien Testament de la Bible, les divinités du panthéon grec sont perçues essentiellement comme des forces punitives qu’il faut tenter d’amadouer, sans illusions.

[Eschyle, dans son Prométhée enchaîné fera dire au personnage qui est lui-même un dieu : « « Regardez-moi, dieu enchaîné misérable, l’ennemi de Zeus, celui [moi] qui en est venu au point d’être haï par tous les dieux qui entrent dans la demeure de Zeus, à cause de son amour excessif des mortels. » (119>123) / « Pour dire les choses simplement, je hais tous les dieux qui sont heureux de me faire souffrir injustement. » (975, 976)]

Après le constat de fatalité (impossibilité d’échapper au noos de Zeus – cf. « si Dieu le veut »), Hésiode annonce à son frère Persès « Si tu le veux, moi, je vais exposer sommairement un second discours, bien et avec habileté ; toi, mets-le toi dans l’esprit. » (106, 107) Il y a, intercalé, cet ajout anonyme : « Les dieux et les hommes mortels viennent du même endroit. » (108)

Le second récit est celui du mythe des races qui a donné lieu à des interprétations contradictoires. Par exemple la controverse entre J. Defradas (1911-1974), professeur agrégé de lettres classiques à l’université de Lille, et J-P Vernant (1914-2007), directeur d’études à l’École pratique des hautes études puis professeur au Collège de France, et dont rend compte le premier tome de son livre « Mythe et pensée chez les Grecs » ( p. 42…)

Hésiode raconte que les races d’hommes mortels créées par « les Immortels habitant l’Olympe » (109,110) sont au nombre de cinq ; les races d’or, d’argent, de bronze, des héros, enfin la race de fer, la sienne, dont il dit : « Plût aux dieux que je ne sois plus avec les hommes de la cinquième, mais que je sois mort avant ou que je sois né plus tard. » (174,175)

La controverse entre les deux hommes portait sur la manière de lire ces cinq races, le premier reprochant au second « la substitution d’un schéma structural à un schéma chronologique », autrement dit la thèse selon laquelle « le mythe n’exprimerait pas une idée de décadence dans le temps. » (p.42,43)

Comme ces races n’existent que dans le conte, qu’il ne s’agit pas d’histoire mais d’histoires, il s’agit donc de savoir ce qu’elles représentent, non dans une chronologie temporelle événementielle – de ce point de vue la critique de J. Defradas n’est pas vraiment fondée – mais, selon J-P Vernant, dans le cadre de « certaines structures permanentes de la société humaine et du monde divin. » (p.21)

Je partage ce point de vue avec la réserve qu’il n’aborde pas la question ontologique, à savoir l’hypothèse que ces cinq races pourraient être l’expression de certaines des strates permanentes qui composent l’être humain et dont l’émergence dominante de l’une ou l’autre est à considérer dans le rapport entre le temps de l’individu et celui de la société où il vit.

Le récit, faut-il le rappeler, est chanté devant un public qui croit à l’existence des dieux de l’Olympe, dans un temps où la distinction entre religieux et profane n’existe pas.

Donc, cinq races.

Hésiode : Théogonie – Les travaux et les Jours (9)

Le châtiment envoyé par Zeus « aux hommes à venir » (56) pose la question de la justice : en quoi l’humanité est-elle responsable d’un crime (le feu dérobé) qu’elle n’a pas commis ?

Hésiode ne la pose pas. Seulement, il fait suivre l’annonce olympienne du châtiment par cette observation : « Ainsi dit-il, et le père des hommes* et des dieux rit. » (59)

*Il emploie à nouveau anèr, cette fois dans le sens obligé d’anthropos (être humain) que lui confère l’expression.

Est-ce que le choix par l’auteur de l’éclat de rire suivant l’annonce du mal infligé ne signifiait pas une méchanceté, sinon une perversion ?  Pouvait-il ne pas avoir cette résonance dans l’oreille des auditeurs ?

Sur ordre de Zeus est donc fabriquée par Héphaïstos « à partir [d’un morceau] de terre* une forme qui ressemble à une vierge digne de respect » (70,71)

*dans le livre 2 de la Genèse, Dieu modèle l’homme à partir de la poussière de terre.

Il précise ensuite que le héraut des dieux (Hermès) après avoir mis « dans sa poitrine le mensonge, les mots de la séduction et un caractère habile en ruses (…) nomma cette femme Pandora*, parce que tous les habitants de l’Olympe firent un don, [Pandora] malheur pour les hommes laborieux**. » (77>82)

*Pandora (pan = tout > panthéon, pandémie… / dora = dons) est donc constituée de dons de tous les dieux.

** Il reprend anèr dont l’adjectif (alphèstsèsis = entreprenant, laborieux) semble confirmer le sens de mâles. Le traducteur de Budé choisit le sens étymologique « mangeurs de pain » que je trouve discutable quant au rapport à ce personnage paré, après Hermès, par Athéna, les Charites (Grâces), Peithô (Persuasion) et Hôraï (les Heures), donc à tous égards très « féminin » selon les canons masculins.

L’objet ainsi achevé est envoyé à Epiméthée qui oublie la mise en garde de son frère (ne jamais accepter un don venant de Zeus Olympien) et reçoit le cadeau. (85>89)

Jusqu’ici, raconte alors Hésiode, la race des hommes (anthropos) vivait en-dehors du malheur, de la fatigue, et des maladies qui font mourir les hommes (anèr). (90>92)

Que signifie l’incarnation féminine de la misère des « hommes » dont le sens balance entre « êtres humains » et « mâles » ? Une question que pose aussi le rôle d’Ève dans la Genèse, avec la différence apparente que, dans la mythologie grecque, les dieux créent explicitement Pandora pour en faire le vecteur du malheur.

Du point de vue des auditeurs qui croient en l’existence de Zeus et des dieux, Pandora renvoie à la fois au monde divin et à la construction qu’ils font eux-mêmes de la femme. Le point commun est quelque chose comme une « nature » qui sous-tend l’un et l’autre. Le deuxième sexe n’est pas encore un objet d’analyse.

Hésiode ne crée pas la mythologie de toutes pièces, mais, comme les tragiques le font au théâtre, il reprend des histoires orales plus ou moins élaborées. Elles racontent notamment un temps où la vie était l’exact contraire de ce qu’elle est. Le jardin d’Eden de la Bible. Un temps qui n’a jamais existé, pas plus que celui des races dont le mythe suit celui de Prométhée.

Le « ça » du rapporteur de la commission parlementaire

Le rapport de la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public (créée en octobre 2025) a été adopté par la majorité de la trentaine de députés de la commission : 12 pour (droite et extrême-droite, 10 contre (gauche) et 8 abstentions (Renaissance et Modem).

La manière dont ont été menées les auditions par le rapporteur de la commission – Charles Alloncle, député Union des droites pour la République, alliée du RN) – ont souvent donné lieu à des polémiques, notamment dans la mise en cause des personnes.

La question essentielle n’est pas celle de la publication mais de la désignation de ce député d’extrême-droite comme interrogateur/rapporteur.  Qui pouvait s’imaginer que l’enquête ne serait pas partisane,  à charge ?

Ne pas publier amenait aussitôt le problème-piège de la démocratie, et c’est ce qui a conduit certains députés à voter pour ou à s’abstenir.

Autrement dit, cette question (publication ou non publication) qui concerne l’effet et non la cause évacue la problématique, dont Charles Alloncle révèle la nature dans cette déclaration :  

« S’il n’y avait eu que nos deux groupes [RN et UDR], ça n’aurait pas fonctionné, donc, ce soir, c’est plutôt une belle victoire. »

Le mot important est évidemment « ça » : qu’est-ce qui n’aurait pas « fonctionné » et en quoi est-ce « une belle victoire » ?

L’élargissement de la pathologie identitaire insidieuse que représente l’existence même du RN et de son allié dans et par la sphère institutionnelle, ici l’Assemblée nationale.

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (8)

Même si cela va de soi, il n’est pas inutile de rappeler pour la lecture des deux mythes (Prométhée et les races), que le récit d’Hésiode n’est pas celui d’événements réels, mais un discours sur le réel humain : comme le dit P. Klee de la peinture, il « rend visible ».

La problématique d’Eris (discorde) est illustrée dans le récit par la décision des dieux de « cacher le moyen de vie pour les êtres humains* » (42), le jour où Prométhée a piégé Zeus – conscient du piège – qui a choisi le brillant des os entourés de la graisse du bœuf plutôt que la peau sous laquelle était dissimulée la chair. (cf. article 3). Le moyen de vie, c’est le feu, plus précisément le feu provisoire (la foudre) que Zeus décide de ne plus envoyer. Ce que va apporter Prométhée aux hommes en le trompant une nouvelle fois, ce n’est pas le feu proprement dit, mais le feu maîtrisé. Zeus punira les hommes en leur envoyant Pandora.

Ce que dit cette histoire et le rapport avec l’objet du poème seront précisés après le récit,  à partir du vers 90.

Voici le discours que Zeus adresse à Prométhée après le vol du feu : «Fils de Japet, connaissant les pensées au sujet de tout, tu te réjouis ayant dérobé le feu et ayant trompé mon esprit, un grand malheur pour toi et pour les mâles** qui vont être ; car, en échange du feu, moi je vais leur donner un mal, par lequel tous seront charmés, entourant d’affection le mal dans le fond de leur cœur. » (54>58)

* et ** : le grec emploie anthropos ( > anthropologie, misanthrope) pour désigner l’être humain en général (42) et anèr [radical andr –  > andropause,  André(e)] pour désigner le mâle (58) (<> gunè, radical gunaik : femme > gynécologie) : les dieux ont donc caché le moyen de vivre pour les êtres humains (mâles et femelles) et c’est aux hommes mâles* à venir qu’est envoyé le mal qu’ils chériront, à savoir la femme.

* anèr peut aussi être employé dans  le sens d’anthropos mais la proximité des deux noms dans ce passage invite à donner au premier le sens de « mâle ».

On trouve la même genre d’histoire dans la Genèse (BibleAncien Testament) : le 6ème jour « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » Après leur avoir ordonné de se reproduire, il crée la femme à partir d’une côte de l’homme, et l’un et l’autre sont alors nus sans éprouver de honte. C’est à partir de la transgression de l’interdit  (manger le fruit de l’arbre de la connaissance) initiée par la femme séduite par le serpent que tout bascule.

Ces deux récits (Hésiode et Bible) ont pour objet la question de la sexualité humaine, du désir spécifique qui distingue l’être humain de l’animal, d’où l’apparente incohérence chronologique : homme/femme confondus avant le désir sexuel pour la seule reproduction « animale », distincts quand il se manifeste dans le cadre de la connaissance.

Dans le poème d’Hésiode comme dans la Genèse  (les deux textes sont écrits à la même époque), la femme (en tant que désir sexuel)  est le mal par lequel s’expliquent les difficultés de la vie.

Près de trois siècles plus tard, Eschyle reprendra le mythe de Prométhée dans une trilogie dont n’est conservée que la première pièce, Prométhée enchaîné.

La tragédie qui se déroule chez les dieux commence par un dialogue entre Kratos (Pouvoir) et Héphaïstos (le dieu forgeron, dit le « boiteux ») au cours duquel il s’adresse à Prométhée qu’il doit enchaîner à un rocher : « Voici le fruit que tu as recueilli de ton amour des hommes ; car en tant que dieu que ne fait pas trembler le ressentiment des dieux, tu as fait cadeau aux hommes d’une estime d’eux-mêmes au-delà du droit [ qui régit le rapport immortels-mortels.] »(28,29,30)

Eschyle va en préciser le contenu dans un dialogue entre le Coryphée (chef du chœur) et Prométhée qui lui a révélé (232,233) s’être opposé à Zeus qui voulait anéantir les hommes pour créer une race nouvelle :

Prométhée :  J’ai fait en sorte que les mortels s’abstiennent de prévoir un destin funeste.

Le Coryphée : Quel type de remède as-tu trouvé contre ce mal ?

Prométhée :  J’ai établi chez eux les espoirs obscurs.

Le Coryphée : C’est un grand service que tu as rendu aux mortels.

Prométhée : Et je leur ai fait présent du feu.  (248,252)

Même si Hésiode ne développe pas le mythe comme Eschyle (« le feu permettra d’apprendre de nombreuses techniques » 254), Prométhée est la figure de l’homme dans son double rapport de maîtrise du monde et de sa propre destinée.

– Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (7)

L’adresse à Zeus se termine par ces deux vers :

« Écoute, voyant et entendant, mets en droite ligne les arrêts [rendus par le tribunal] avec justice, toi ; moi, je vais raconter à Persès [son frère]  des vérités. » (9,10)

D’un côté le domaine judiciaire qui lui échappe (il a déjà perdu un procès), de l’autre celui du réel qu’il va « raconter » (muthein > mythe) dans deux récits de nature apparemment différente : d’abord, le mythe de Prométhée et celui des races, puis ce qui a l’apparence d’un mode d’emploi du temps pour le paysan.

Il est important d’avoir en mémoire la particularité que je signale dans le bilan de la Théogonie (article 5), à savoir une distinction de deux réalités, celle des dieux (le conte) et des hommes (le réel).

Il va commencer par développer le mythe de Prométhée qu’il a ébauché  dans la Théogonie, après un préambule qui reprend la distinction.

Cette fois à partir de la notion qu’incarne Eris dont il a indiqué dans la Théogonie (226…)qu’elle était un des nombreux enfants de Nux (Nuit). Eris (« odieuse, au souffle puissant » ) est la discorde, donc ce qui empêche l’harmonie entre les hommes.

Ici, il distingue deux Eris, et de manière singulière :

l’une, « fait croître la guerre, le mal et la lutte, pernicieuse, certes aucun mortel ne l’aime, mais par nécessité relativement au désir des immortels, ils honorent cette Eris redoutable. » (14>16) – elle possède donc les caractéristiques négatives de celle de la Théogonie.

– « la seconde, plus âgée, Nuit obscure la produisit, et le Kronide (Zeus) assis sur un trône élevé, habitant dans l’éther, la plaça dans les racines de la terre [utilisé sans majuscule, le nom désigne donc la terre matérielle]  et elle est de beaucoup plus précieuse aux hommes (…) »  –  si elle est l’Eris de la généalogie décrite dans la Théogonie, elle en diffère par un effet positif [l’utilisation du comparatif (« de beaucoup plus précieuse ») signifie que l’autre, la cadette, n’est donc pas complètement négative] –   « (…) elle excite à l’activité même l’homme aux bras indolents. » (17>20).  

Cette Eris aînée, qui via l’envie et la jalousie, produit l’émulation « est bonne pour les mortels » (24)  

Donc d’un côté, la discorde d’origine divine produit la guerre, de l’autre, la discorde humaine (elle est au fin fond de la terre, autant dire qu’elle est inhérente à l’existence des hommes) est source de l’activité, du travail.

Les auditeurs qui écoutaient étaient donc renvoyés au questionnement d’une double réalité qu’ils connaissaient bien.

Hésiode leur indiquait une double nature originelle, dont il ne cachait pas qu’elle était née de ce que lui suggérait son différend avec Persée qu’il exhorte à ne pas céder à la première Eris : « Déjà, quand nous avons partagé l’héritage, t’étant emparé vivement de beaucoup de choses, tu en as emporté une grande quantité en flattant les rois avides de présents qui sont sur le point de juger ce procès (…)  –  avec ce commentaire philosophique à leur propos – «  ( …)  Des enfants, qui ne savent pas combien une moitié vaut plus qu’un tout, ni combien il y a de profit dans la mauve et l’asphodèle ! » (37>41)

Une philosophie par défaut, de compensation, ou alors une pensée vraie ?

Le mythe de Prométhée et celui des races fourniront la réponse.

– Hésiode : Théogonie  – Les Travaux et les Jours (6)

Le poème commence lui aussi par une adresse aux Muses : « Dites Zeus, célébrez votre père, par lequel les hommes mortels sont dits ou non-dits, connus ou inconnus par la volonté du grand Zeus. »  (2,3)

Au début de la Théogonie, il avait précisé  : « Ce sont elles qui un jour ont enseigné à Hésiode un beau chant alors qu’il faisait paître ses agneaux au pied du divin Hélicon » (22,23) et indiqué les premiers mots qu’elles lui adressèrent : « Bergers qui demeurez dans les champs, vils maux, seulement ventres [qui n’êtes que ventres], nous savons dire beaucoup de choses fausses semblables aux choses vraies, mais nous savons, quand nous le voulons, chanter des choses vraies. » (26>28), en précisant que celle qui l’emportait sur toutes les autres était Kalliopè (Calliope) – muse de la poésie épique et de l’éloquence – qui « accompagne les rois vénérables [ = ceux qui gouvernent les cités et rendent la justice] » (80)

L’auditeur était donc prévenu : tout est affaire de parole et la parole peut tout aussi bien être l’expression de la vérité que du mensonge qui a l’apparence de la vérité.

Alors, qu’est-ce que le vrai et le faux si la parole présente les mêmes formes pour l’un et l’autre et si c’est elle qui fait vivre (cf. « Dites Zeus ») ?

Tel est le questionnement adressé à son auditeur par Hésiode. Il est en conflit avec son frère Persès et les rois-juges de Thespies (dont dépend son village d’Ascra), donc accompagnés par Kalliopè, ont tranché en faveur de son frère qui le menace d’un autre procès.

Kalliopè l’accompagne, lui aussi, lui, Hésiode, le poète. S’il est un berger, il se distingue donc des autres – les vils maux –  en n’étant pas que « ventre ».

Des deux paroles, celle des rois-juges, et la sienne, laquelle dit vrai, laquelle dit faux ?

« Dites Zeus*».

Est-ce que son invocation par l’intermédiaire des Muses – et pas seulement Kalliopè – n’est pas une manière de signifier à l’auditeur que telle est la prérogative du poète, de lui seul, et donc que sa parole qui va chanter Les Travaux et les Jours dit la vérité ?

*Il en illustre ainsi la puissance déjà évoquée (2,3)  « Car sans peine il rend puissant, mais aussi sans peine il tourmente le puissant, facilement il amoindrit le brillant, il exalte l’humble, sans peine il redresse le tortueux, il dessèche le fier, Zeus qui résonne au haut du ciel, qui habite les demeures le plus élevées. » (5>8)

Est-ce ce texte qui a inspiré ce passage du Magnificat que chante Marie découvrant qu’elle est enceinte du fis de Dieu (Évangile de Luc – écrit plus de 600 ans plus tard) : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humblesIl comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »  ?

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours : premier bilan (5)

Avant d’aborder Les Travaux et les Jours.

Hésiode propose avec sa Théogonie un récit qu’il montre comme on montre un objet – distinct du sujet (= lui, l’auditeur) –,  en ce sens qu’il commence par ne pas situer l’origine du monde (hommes et dieux) dans le champ de la transcendance religieuse [Khaos, d’où viennent Érèbe (ténèbres) et Nux (nuit) n’est pas un dieu] et qu’il termine avec le signe de la main qu’on adresse à celui ou celle qui part ou dont on s’éloigne, un « Salut, portez-vous bien ! » adressé à « ceux qui ont des demeures* olympiennes (*dôma indique aussi la famille), ainsi mis sur le même plan que les éléments géographiques dont ils sont donc distincts, alors que les divinités du panthéon grec les constituent ou en sont les figures.

Il y a là quelque chose de problématique en ce sens que, la société à laquelle Hésiode chante son récit étant tout entière enveloppée par la religion, il n’existe pas d’espace de distanciation équivalent à ce que nous appelons « laïque ».  Il dit en quelque sorte : je vous présente une généalogie des dieux à l’intérieur d’un espace en-dehors duquel ils n’existent pas. Ce qui revient à poser la question de la nature du monde existant en-dehors de la sphère du récit Théogonie, autrement dit la nature de Khaos.

Ceux qui écoutent le poète-chanteur ne sont pas des ectoplasmes ni des êtres  en gestation, mais des êtres vivants qui se lèvent, travaillent, cuisinent, mangent, copulent, ont des enfants, des êtres qui savent qu’ils mourront, qui participent aux rituels et aux fêtes d’une religion qui enveloppe tout, et qui perçoivent donc derrière le récit un discours qui a la forme d’un questionnement : si  les dieux ne sont pas au début, s’ils s’en vont quand s’achève le conte, s’ils sont là-haut dans leurs maisons de l’Olympe, si la terre, les îles (cf. la géographie de la Grèce) et les fleuves ont leur existence propre, alors, le monde, la vie, c’est quoi ?

La réponse se trouve dans Les Travaux et les Jours.