Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (4)

Eschyle termine le discours d’Oreste en le faisant insister sur la nécessité de la vengeance : s’il ne tue pas les meurtriers de son père, il en subira de « nombreux maux affligeants » (277) décrits de manière effrayante : « ces terribles maladies fondant sur les chairs, lèpres dévorant de leurs mâchoires sauvages ce qui était à l’origine un corps, et les poils blancs des tempes se lèvent sous l’effet de cette maladie. » (279 > 282)

L’évocation des Erinyes (les déesses de la punition, de la vengeance – 283) annonce le renversement /coup de théâtre du troisième volet du triptyque (Les Euménides) et, du même coup, pose la question de l’accord entre la mission de l’oracle et le désir de celui qui est chargé de l’accomplir.

« À de tels oracles est-ce qu’il faut obéir* ? Même si j’ai (ou j’avais) dans l’esprit de ne pas obéir, ce travail doit être accompli. En effet de nombreux désirs se rencontrent en une chose [= se combinent], les prescriptions du dieu et la grande douleur de mon père, en outre le manque de biens qui me presse, la crainte que les plus illustres citoyens des mortels, destructeurs au cœur illustre de Troie, ne tombent sujets de deux femmes : en effet son cœur [celui d’Égisthe] est celui d’une femme ; s’il ne le sait pas, il le saura vite. » (297 > 305)

*P. Mazon traduit : « À de tels oracles peut-on* désobéir** ? Non. *** » alors que l’impersonnel chrè* n’indique pas une possibilité mais une obligation (= il faut, il est nécessaire), que (pepoïthenaï)** signifie « obéir » (et non « désobéir »), qu’il n’y a pas de négation, que le mot interrogatif (ara = est-ce que ?) peut être suivi d’une réponse positive ou négative, et qu’il n’y a pas de réponse négative***. Autrement dit, il substitue à l’expression d’une vraie question, une question oratoire qui ne respecte pas le texte, évidemment non par ignorance (P. Mazon connaît le grec mieux que personne), mais par idéologie : il ne conçoit pas qu’Eschyle, en tant qu’auteur mythique d’une Grèce mythique, puisse ne pas être sans questionnement – on l’a déjà vu à propos de Sophocle – même si, en l’occurrence, l’interrogation est celle d’un personnage de théâtre dominé par des passions.

La question d’Eschyle est une vraie question (comme je l’ai indiqué, il y répondra dans Les Euménides) en ce sens qu’elle concerne la problématique du droit, de la justice. Une problématique d’autant plus surprenante qu’à l’époque où Eschyle écrit ses pièces, la société athénienne ne fonctionne pas selon le mode de la vengeance qu’il met dans la bouche d’Oreste, mais bien selon des lois appliquée par les tribunaux. Ce qui pose donc la question de la signification de cette problématique dont on verra qu’elle est toujours d’actualité.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (5)

3- Développement et analyse des deux ensembles

a – les composant actif / passif

Est-ce qu’on va continuer à appeler « sujet » le sujet ou bien est-ce qu’on va le remplacer par composant actif ou passif ?

Dire d’un nom qui accomplit l’action du verbe ou qui la subit qu’il est sujet, c’est utiliser un mot dépourvu de sens. Autant dire que maçon et mur sont machin-chose ou trucmuche du verbe. Composant actif ou passif renvoie à la structure et au sens. Cela dit, il n’est pas possible d’évacuer sujet parce qu’il est incrusté dans le discours grammatical comme un tic dans un langage. Ce qui importe, c’est que son énonciation renvoie en écho composant actif ou passif.

Et pour un verbe d’état ?

Le sujet ne peut être que composant actif puisque ce type de verbe contient la notion d’être.

Par exemple, Je deviens intelligent, veut dire je suis de plus en plus intelligent. D’accord. Mais si on parle d’une chose ? Une petite cuillère, par exemple.

Pour l’enfant, la petite cuillère devient très vite indispensable ?

Oui, voilà, surtout pour la compote de pommes reinettes accompagnée de gelée de groseilles. Quand j’étais petit, j’avais des grands-parents qui cultivaient un potager, un verger, et ma grand-mère Alice faisait des confitures, de la gelée de groseilles, je ne vous dis que ça et… hm…  rien que d’y penser…  Est-ce que la petite cuillère est un sujet / composant actif comme un maçon ?

La petite cuillère que vous utilisiez pour manger les confitures de votre grand-mère Alice n’est évidemment pas vivante comme le maçon, mais la petite cuillère fait vivre la phrase ; c’est un sujet / composant actif, qui devient passif si elle est plantée dans le pot de confiture ou de gelée.

C’est une belle image… Et verbe, qu’est-ce qu’on en fait ? On le garde ?

Comme son sens de parole n’est pratiquement plus utilisé, on peut le garder dans son sens réduit, à condition d’expliquer cette réduction, vous verrez pourquoi un peu plus tard, à propos des adverbes.

Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je me sens de continuer.

On va examiner les deux ensembles dont le sujet et le verbe sont les noyaux durs. Vous observerez que dans l’exemple Le maçon construit un mur chacun des deux est réduit au noyau dur : nous ne savons rien du maçon, nous savons seulement qu’il s’agit d’un maçon particulier et qu’il construit un mur dont nous ne savons rien non plus. Je peux donc décider de fournir plus d’informations, autrement dit de développer chacun des deux ensembles.

Par exemple ?

Eh bien, si je commence par le sujet / composant actif, je peux imaginer le nom du maçon, son âge, son aspect physique, sa psychologie, l’endroit où il vit, je peux lui donner une épouse et des enfants, des amis…

Une voiture, une planche à voile, un cornet à piston… C’est sans fin, si on veut ?

En théorie, oui, comme est infini le nombre des renseignements que je peux imaginer concernant le mur. Une information peut être complétée par un autre qui peut l’être par une autre, et ainsi de suite.

Comme une poupée russe … Un ami de mes parents était allé en Russie et il en avait rapporté une… Vous pouvez me montrer ce que ça peut donner, juste pour voir ?       

b- développement de l’ensemble du sujet /composant actif ou passif.

Je commence : « Le maçon, Pietro, originaire de Calabre qui est la région la plus méridionale de l’Italie, arrivé en France à l’âge de deux ans avec ses parents qui avaient fui le fascisme de Mussolini… »  Est-ce que je continue ?

Pourquoi vous me demandez ça ?

Vous vous souvenez du sujet /composant actif ?

Ah ! oui, d’accord.  Il ne faut pas que le développement fasse oublier le maçon du début, c’est ça ?

Sinon le verbe finira par arriver comme un cheveu sur la soupe. Alors, je m’arrête ou je continue ?

Une seconde, le temps de relire ce que vous avez imaginé… Hm…. Oui, je crois que vous pouvez continuer encore un peu.

« … marié depuis trente ans à Carmen, une Espagnole dont les parents républicains avaient fui le régime franquiste et qui a eu avec elle trois enfants, Mario, un garçon qui est maçon comme lui, Pilar, une fille qui est secrétaire, et Giovanni, un autre garçon qui est géomètre… » Je continue encore ?

Attendez… Mussolini, Franco… Vous n’avez rien de plus gai ?

L’analyse grammaticale n’a d’intérêt que si elle produit du sens et le sens c’est ce qui a un rapport avec le réel. Autant partir du réel.

Mais ces deux fascistes sont morts et enterrés, non ?

Vous croyez ça ? Alors, je continue ?

Il faudrait reprendre pour que je me rende compte.

Je reprends en mettant en gras l’ensemble du sujet /composant actif : « Le maçon, Pietro, originaire de Calabre qui est la région la plus méridionale de l’Italie, arrivé en France à l’âge de deux ans avec ses parents qui avaient fui le fascisme de Mussolini, marié depuis trente ans à Carmen, une Espagnole dont les parents républicains avaient fui le régime franquiste et qui a eu avec elle trois enfants, Mario, un garçon qui est maçon comme lui, Pilar, une fille qui est secrétaire, et Giovanni, un autre garçon qui est géomètre, construit un mur. » Qu’en dites-vous ?

Hmouais… Quand j’entends construit, je me rappelle encore le maçon, mais c’est limite. Si ça restait comme ça, je vous demanderais pourquoi vous donnez autant de renseignements sur le maçon et aucun sur le mur.

Et ce serait encore une bonne question. Ce que vous soulignez, c’est le déséquilibre entre l’ensemble du sujet /composant actif (plus de six lignes) et l’ensemble verbal (trois mots). Beaucoup d’informations sur le maçon Pietro pour aboutir à la simple construction d’un mur dont on ne sait rien.

Oui, c’est bizarre. Alors, c’est quoi, ce mur ?

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (3)

Électre accompagne alors son geste [répandre les libations (= offrande liquide, ici l’eau lustrale de purification – cf. l’eau bénite) sur la tombe d’Agamemnon], d’une invocation des  « dieux souterrains gardiens des liens du sang paternel » (126), de « la terre elle-même qui enfante toutes choses, les nourrit et reçoit en retour leur production [=les graines] » (127,128), puis d’une déploration de sa situation et de celle son frère Oreste, enfin de la proclamation de vengeance,  pour que la libation soit acceptée du mort, avant de solliciter du Chœur les gémissements rituels et le « péan [=chant de victoire] du mort » (151).

Après avoir constaté que la terre a bien absorbé la libation, elle invite le Coryphée à partager « ce nouveau discours*» (166).

* P. Mazon traduit par « ma surprise ». Or, muthos (= parole, récit > mythe) n’a pas le sens de « surprise ». C’est encore un exemple du refus de considérer « l’objet » que propose le dramaturge à son public, à savoir une histoire, un conte codés, et non un fait divers émaillé de psychologie.

Le « discours nouveau » est une « boucle de cheveux coupée » (168) déposée sur la tombe d’Agamemnon, donc un signe qui renvoie à la situation et des personnages et des spectateurs.

À l’interrogation du Coryphée « [boucle] d’un homme ou bien d’une jeune fille dont la ceinture fait retomber la robe en plis profonds ? », Électre répond : « Il semble que la signification soit tout à fait claire » (169,170) et elle explique que la couleur des cheveux étant la même que celle des siens, la boucle est celle d’Oreste.

Or les spectateurs qui se rappellent qu’Électre avait bizarrement « oublié » son frère (article précédent), ne pourraient être que surpris de cette soudaine perspicacité – sans parler de la vraisemblance – si, comme P. Mazon, ils oubliaient qu’ils assistent à un spectacle où la psychologie et la vraisemblance ne sont pas les paramètres essentiels, pas plus qu’ils ne le sont dans l’opéra, en particulier celui qui traite de mythes. De même, est-il vraisemblable que dans l’une des deux traces de pas qu’elle découvre ensuite près de la tombe, Électre reconnaisse « des talons et des contours des muscles du pied qui sont de la même mesure que mes propres pas » ? (210,211) 

Et lorsque son frère se montre (accompagné de Pylade) est-il encore vraisemblable que ce soit la texture de son vêtement, tissé par Électre qui prouve qu’il est bien Oreste ?

Ce questionnement de vraisemblance vise la nature du spectacle : si, en tant que spectateur, je pose ce genre de question, je sors de la sphère proposée que je remets ainsi en cause.

Or, ce questionnement sera précisément celui d’Euripide dans son Électre.

Nous verrons ce que signifie de son propre théâtre cette critique dont il importe de souligner qu’elle n’a rien à voir avec ce que j’appellerai le déni d’opéra de P. Mazon pour qui le mythe est Eschyle lui-même, d’une manière générale la Grèce antique, Athènes en particulier.

Les retrouvailles du frère et de la sœur modifient leur rapport : Électre transfère dans Oreste l’autorité de son père, l’amour impossible pour sa mère – « Elle est absolument détestée » (241), et pour sa sœur « sacrifiée sans pitié » (242) … malgré la contradiction flagrante – Iphigénie a été tuée par son père – qui souligne, une fois encore, la spécificité du spectacle dont on constate qu’il donne – par la musique – la priorité au « dionysiaque » nietzschéen.

J’en vois un autre témoignage dans la mise en garde complètement décalée, prosaïque, du Coryphée après l’invocation d’Oreste à Zeus à qui il demande son aide pour mener à bien la vengeance qu’il doit accomplir : « Ô enfants, ô sauveurs du foyer paternel, taisez-vous, de peur que quelqu’un ne l’apprenne et pour le plaisir de la parole n’aille le raconter aux maîtres. » (264 > 267).

Ce que dit ainsi Eschyle c’est que nous ne sommes pas dans le théâtre des contingences mais dans celui du mythe qui n’a que faire de telles préoccupations.

Oreste lui oppose « l’oracle, doué d’une grande force, de Loxias [= Apollon] (…) disant de tuer en représailles, furieux comme un taureau. » (274, 275)

Saisissante par sa brutalité, l’image vise cette fois à toucher par sa démesure autre chose que l’émotion, la problématique du cycle de la vengeance sans fin, thème central de la trilogie.

Du point de vue de Nietzsche, il est curieux que ce questionnement, de type apollinien, soit initié par la démesure animale du taureau dictée par Apollon.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (4)

b – second ensemble et le sens du mot « verbe ».

Je sens dans votre voix comme de l’irritation… Bon. C’est vrai que tout ça est important, mais quand même, calmez-vous !  Et verbe, ça va vous mettre encore dans tous vos états ou c’est plus paisible ?

C’est encore un mot qui peut dire autre chose que ce que qu’il dit, mais en moins compliqué.

Comment ça ?

En latin, verbum signifie mot, parole. C’est moins compliqué parce que si on utilise encore le mot dans ce sens, ce n’est pas dans le langage courant, donc très rarement. Oui ?

Quand j’étais enfant, j’allais à la messe et je me rappelle cette phrase : « Et le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ».  Je ne comprenais pas comment un verbe pouvait devenir de la chair. Je vois que vous connaissez.

L’Évangile de Jean. Il a été écrit en grec et le nom équivalent au verbum latin est logos. Le sens c’est que la parole qui est au commencement s’incarne en un homme.

Comment vous comprenez ça ?

Par qui voulez-vous que soient écrits les textes sinon par des hommes ? Verbe sert à désigner le « mot qui, dans une proposition, exprime l’action ou l’état du sujet et porte les désinences de temps et de mode ». (Larousse) Dans l’exemple le maçon construit un mur, construit indique une action. Quant à l’état…

Attendez… Je me rappelle être, paraître, sembler, devenir, rester. Il y en a d’autres ?

Oui. Qu’est-ce que vous comprenez par état ?

Ben… Une situation.

En quoi devenir décrit une situation ou un état analogue à ce que décrivent rester ou sembler ?

J’ai l’impression que vous n’acceptez pas non plus état.

Je n’accepte pas ce qui n’est pas expliqué et qui est seulement donné à apprendre pour être récité par cœur. Tous ces verbes dits d’état ont en commun une information qui renvoie au composant actif, le « sujet ».  Pour être plus concret : je retrouve notre maçon au pied de son mur, il est midi et demi, il vient de finir son casse-croûte et se repose un instant. S’agissant d’action ou d’état, quelle différence faites-vous entre le maçon dort et le maçon semble dormir ?

Le maçon dort… Normalement, c’est une action, non ?

D’où vient votre hésitation ?

Parce que dormir, comme action, c’est bizarre.

Quand vous dormez, votre corps et votre esprit sont en action parce que vous êtes vivant. Le maçon qui dort respire, ses bras et ses jambes peuvent bouger, il peut même émettre des sons, des paroles. Le maçon semble dormir ?

Il n’est pas sûr qu’il dorme. 

Si dormir concerne bien le maçon, ce que je dis, c’est ce que je perçois de la situation du maçon qui ne correspond pas forcément à la réalité. Vous avez raison, il est possible que le maçon ne dorme pas.

Alors, dormir, c’est un état du maçon dans votre tête ?

Et si je dis le maçon reste ou demeure paisible ?

Paisible concerne toujours le maçon, mais là, ce n’est plus dans votre tête.

Cela dit, le seul verbe vraiment d’« état » est le verbe être, mais c’est aussi le plus mystérieux et le plus complexe.

Pourquoi ?

D’abord parce qu’il nous renvoie à l’énigme de ce que nous sommes et…

L’énigme de ce que nous sommes… Vous voulez dire ?

Savez-vous qui vous êtes exactement avec ou sans ce qu’on vous a donné ou transmis sans vous demander votre avis : votre nationalité, vos parents, votre nom, votre yeux, votre sexe, etc. ? Ensuite être est utilisé pour former certains temps de certains verbes. Quand vous dites : Je suis et Je suis parti, vous utilisez deux fois le verbe être : dans le premier cas il s’agit de votre être, dans le second d’une action.

Mais on ne dit jamais Je suis, tout seul, comme ça, sans rien ajouter !

C’est vrai, sauf peut-être dans certains cas dramatiques où les hommes n’ont plus que cette expression pour ne pas se perdre avant de mourir. S’ils disent Je suis, il est vraisemblable qu’ils ne le disent qu’à eux-mêmes, et encore à voix basse pour ne pas être entendus de leurs bourreaux qui croiraient entendre J’existe et ne comprendraient pas.

Être et exister, ce n’est pas la même chose ?

Exister vient encore d’un verbe latin – exsistere – qui exprime le mouvement de la vie ; littéralement exsistere c’est « sortir de, s’élever, naître », et exister désigne plutôt le vivant de l’organisme en action permanente ; être concerne la conscience de celui qui est vivant, qui est conscient de cette conscience et qui se demande ce qu’il en fait. Être ou ne pas être, c’est ça.

Si je comprends bien, on pourrait exister sans être ?

Descartes, un philosophe français du 17ème siècle qui écrivait en latin, conclut une de ses réflexions par Cogito ergo sum que nous traduisons par Je pense (cogito) donc (ergo) je suis (sum) et non par Je pense donc j’existe.

Alors, si je demande à quelqu’un : Qui êtes-vous ?  Je pose une question indiscrète ?

Si vous la posez relativement à son être, c’est effectivement une question indiscrète sinon indécente. Jacques Prévert en donne une bonne illustration dans la Deuxième époque du film de Marcel Carné Les Enfants du Paradis.

Vous pouvez raconter ?

Il est difficile de raconter un film, encore plus un dialogue. Je préfère vous inciter à voir et à revoir ce film. Vous découvrirez notamment un personnage préoccupé par ses propres contradictions, qui les assume, et renvoie avec une belle ironie à son interlocuteur la question qu’il vient de lui poser Qui êtes-vous ? 

Et si je dis Je suis grand ou Je suis petit ?

Là, vous utilisez le verbe comme s’il était le signe mathématique d’identité : c’est un peu comme si vous disiez : je = grand, je = petit. C’est bien de vous qu’il s’agit, mais seulement d’une partie de vous, ici votre taille, ce qui n’est pas d’une importance considérable par rapport à la globalité de votre être. Il serait plus pertinent de dire : je mesure tant.

Un mètre soixante-quinze. Je dis ça pour vous détendre. Alors, chaque fois que je mets quelque chose après être en parlant de moi, je fais comme si je disais qui je suis alors que je ne parle que d’une partie de moi ?

Je vous disais que le verbe être est très mystérieux ; il est à la fois être et non-être.

Si je vous ai bien compris, on n’utilise pas être tout seul, sauf dans le cas dramatique que vous avez évoqué. On ne dit pas : Je suis, sans ajouter quelque chose ?

On peut le dire, mais pas sous cette forme.

Comment ?

Quand j’ignore où je me trouve et que je demande Où suis-je ? Et aussi, mais je reviens à la question essentielle, Qui suis-je ? 

On ne peut pas passer sa vie à se poser cette question !

Croyez-vous qu’on fasse autre chose ?

Eh oui ! Vivre c’est être actif !

Une chose est sûre : la quasi-totalité des verbes sont des verbes d’action.

Vous voyez bien !

Je vois que ce que vous prenez pour une preuve n’est peut-être que la confirmation de ce que je vous disais. Tant de verbes d’action pour un seul verbe être et quelques verbes appelés d’« état » – une vingtaine – ça ressemble beaucoup à de l’agitation. Cela dit,  je vous rejoins pour dire que la vie est action, à condition de ne pas la dissocier de la pensée.

Alors, on garde « état » ?

Prenons la formule de Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient ». Devient sera analysé comme un verbe d’état. Naît, qu’en dites-vous ? Action ou état ?

Naître, c’est une action, mais ici… C’est l’équivalent d’être ?

Naît n’est effectivement pas employé dans le sens de l’action de naître, mais dans le sens du fait : une femme n’est pas une femme du fait de sa naissance.

Vous en avez d’autres, comme ça ?

Il est savant et il passe pour savant.

Il est savant, c’est vrai, il est savant, Il passe pour savant… comme pour votre maçon qui semblait dormir, c’est dans la tête de ceux qui le disent que ça se passe ?

Oui.

On garde « état » ?

En expliquant que le verbe d’état signifie « être dans l’état de… ».

À coller dans le cahier.

Racisme anti-Blanc

Instruisant l’affaire concernant la mort de Thomas Perotto (jeune homme tué d’un coup de couteau, dans la nuit du 18 au19 novembre 2023 à Crépol – Drôme), la juge a retenu – à partir de témoignages – la circonstance aggravante de racisme visant « la [prétendue] race blanche et la nation française ».

À partir du moment où les faits sont établis, le droit s’applique, en l’occurrence le texte d’une loi votée en 1972 (dite loi Pleven). Plusieurs témoins confirment avoir entendu des propos haineux visant la « race » blanche dans le temps où le jeune homme était tué (on ne sait pas encore par qui précisément) pendant la bagarre.

« Racisme anti-Blanc » a ceci de particulier qu’il ressemble à un oxymore, la loi en question ayant été votée à l’époque – sans précision de « races » – pour lutter contre le racisme anti-Noir / Magrébin.

C’est oublier que le racisme n’est pas une exclusivité « blanche ».

Il faut préciser que cet oubli est nettement favorisé par la grande maîtrise qu’en ont acquis les « Blancs » au fil des siècles. À ma connaissance il n’existe pas l’équivalent blanc du Code Noir, ni un esclavage des Blancs analogue à celui des Noirs, non plus qu’une colonisation ou une extermination analogues.

Il faudra examiner attentivement les attendus du jugement, si la circonstance aggravante est maintenue.

Maintenant, supposons.

Un rescapé des camps nazis qui a été détenu à cause de sa « race » (juif, tzigane…) croise dans la rue un des tortionnaires qui a réussi à échapper aux enquêteurs.

Premier scénario : il l’agresse en le traitant de « salaud ».

Second scénario : il l’agresse en le traitant de « salaud d’Allemand ».

Supposons qu’existe une loi analogue à celle dont il est question ici.

Ce que dirait le jugement du premier scénario : il est interdit de rendre justice soi-même.

Ce qu’ajouterait le jugement du second : que l’invective est inadéquate et condamnable en ce sens qu’elle est participe de ce qui a constitué le nazisme.

À suivre.

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (2)

Le drame annoncé sera la conséquence du drame précédent auquel viennent d’assister les spectateurs dans la première pièce– Agamemnon – et qui trouvera sa solution dans la troisième – Les Euménides –, les trois constituant la trilogie l’Orestie.

Dans Agamemnon, si Égisthe est présenté comme l’instigateur de l’assassinat d’Agamemnon, c’est Clytemnestre qui, d’une hache, le tue en même temps que Cassandre, la fille de Priam et d’Hécube, le couple royal de Troie, que son époux a ramenée avec lui et qui est sa maîtresse.

Au Chœur qui déplore sa mort, Clytemnestre rappelle le meurtre sacrificiel de sa fille Iphigénie par son père – condition imposée à Agamemnon par Artémis pour libérer les vents indispensables au départ de l’armée des Grecs – , et déclare qu’elle n’est ni la responsable de l’acte qui lui est reproché ni même l’épouse d’Agamemnon, mais que c’est le vengeur à la mémoire tenace du crime d’Atrée (il avait servi à manger à son frère ses propres enfants) qui a agi en se servant d’elle. (Agamemnon – 1497 > 1505)

C’est cette question de la vengeance sans fin que pose et résout la trilogie.

Comment les spectateurs Grecs considéraient-ils, comprenaient-ils les actes criminels commis par des personnages mythiques d’origine divine et sous l’injonction des dieux ?

Si la lutte pour le pouvoir, le meurtre du mari et de sa maîtresse par l’épouse avaient des résonances avec le réel politique et social, quelle réalité prenaient-ils dans le cadre originel des actes d’anthropophagie et du sacrifice de sa fille par son père ?

Est-ce qu’Agamemnon était « bon » parce qu’il était roi, chef de guerre et qu’il tuait sa fille sous la contrainte d’une divinité… mais une divinité qu’il avait antérieurement provoquée et qui le lui faisait payer ?

Est-ce que Clytemnestre qui vengeait sa fille était « mauvaise » parce qu’elle accusait son époux de ce sacrifice et qu’elle n’était pas le bras armé d’une divinité mais de son amant (Égisthe) ?

C’est ce dilemme que semble poser Eschyle dans le premier discours d’Électre (aria ou récitatif de 21 vers) et le dialogue qui suit avec le Coryphée.

La jeune fille, perturbée, demande au Chœur des Choéphores et au Coryphée quels mots elle doit prononcer, quelles personnes elle doit nommer pour que les libations qu’elle va verser sur la tombe d’Agamemnon soient acceptées.

Voici le dialogue que je traduis littéralement.

Électre : Quels amis nommer ?

Coryphée : Toi-même et quiconque a Égisthe en horreur.

Électre : Alors c’est pour moi et pour toi que j’adresserai ces prières ?

Coryphée : Toi-même, ayant compris ce que j’ai dit, indique-le maintenant.

Électre : Mais qui d’autre encore joindre à nous ?

Le Coryphée : Souviens-toi d’Oreste, même s’il est hors du pays.

Électre : C’est bien, tu m’as ramenée à la raison, c’est le plus important.

Coryphée : Maintenant, pensant aux coupables du meurtre.

Électre : Qu’en dis-tu ? enseigne-moi, guide-moi qui suis ignorante.

Coryphée : Que vienne pour eux, plutôt un dieu ou un mortel ?

Électre : Plutôt un juge ou un vengeur, dis-tu ?

Coryphée : Parlant sans détours, quelqu’un qui tue en représailles.

Électre : Et cela venant de moi, est-ce une marque de piété pour les dieux ?

Coryphée : Comment ne serait-il pas une marque de piété qu’un ennemi ne paie pas en retour pour ses crimes ? (110 < 123)

Tel quel, le texte a quelque chose de bancal en ce sens qu’il n’est pas une seconde vraisemblable qu’Électre ait besoin des Choéphores pour penser à son frère et que le processus est artificiel.

Ce qui, si j’ose dire, le remet sur ses pieds c’est le chant et la musique que nous n’avons pas. C’est en quoi il me paraît plus intéressant de ne pas « traduire » pour que le littéral puisse non pas faire émerger la musique mais produire une insatisfaction qui en soit l’évocation créatrice, en creux.

Ce qu’entendaient les spectateurs, c’était le beau chant de la vengeance désemparée.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (3)

II – À la recherche de l’analyse de la phrase.

1 – Attention !

Encore ?

Oui, autant vous prévenir tout de suite une nouvelle fois : c’est une tâche rude et âpre qui nous attend.

Vous voulez me faire peur, hein ? De toute façon, je suis prêt à tout !

Je commence doucement.

 2 – Les deux composants et les deux ensembles

Vous vous rappelez qu’une phrase est un message, un message plus ou moins développé.

Oui.

Maintenant, soyez attentif à ce qui suit, et n’hésitez surtout pas à m’interrompre : quelles qu’elles soient, toutes les phrases sont organisées selon le même principe.

Je suis attentif et je vous interromps sans hésiter. Vous voulez dire : que ce soit pour les « Ah ? », « Quoi ? » et « Voilà ! » de tout à l’heure ou pour une phrase de… cinquante deux lignes, l’organisation est la même ?

La même, oui. Suivez bien et respirez calmement : on ne voit pas toujours la structure, comme on ne voit pas toujours les mots, mais il y en a toujours une et elle est toujours la même, à savoir : deux composants plus ou moins exprimés et plus ou moins développés ; dans les livres de la grammaire officielle, l’un est appelé sujet, l’autre verbe. Nous allons voir ce que nous pouvons faire de ces deux noms. Mais sachez d’abord que ces deux composants sont les noyaux durs de deux ensembles : le premier ensemble est donc constitué du sujet et de toutes les informations qui le concernent, le second ensemble du verbe et de toutes les informations qui précisent l’action, quand il s’agit d’un verbe indiquant une action. Vous suivîtes attentivement ?

Oui : un ensemble autour du composant sujet et un ensemble autour du composant verbe. Jusque-là, ça va. Sujet et verbe, deux nouveaux mots à définir, je suppose ?

Vous supposez bien.  Je vous annonce qu’il y en aura beaucoup d’autres.

a – premier ensemble et sens du mot « sujet »

Sujet, je parie que c’est encore du latin !

Vous pourrez refaire souvent le même pari : la plupart des mots que nous utilisons sont d’origine latine.

À cause de Jules César ?

Pas seulement lui. Il y est pour beaucoup, c’est vrai. Sept ans, entre 58-51 avant notre ère, pour conquérir la partie de la Gaule qui n’était pas encore occupée par ses compatriotes et qui était appelée « chevelue ».

On voit les Gaulois souvent représentés avec des cheveux longs… Et est-ce qu’il y avait aussi un petit village qui… ?

Bien sûr que non ! La Gaule n’était ni un État ni une nation comme la France d’aujourd’hui, et les différentes tribus gauloises qui ne s’entendaient pas très bien entre elles, et c’est un euphémisme, n’avaient aucune chance de pouvoir résister aux Romains.

Eh ! Qu’est-ce que vous faites de Vercingétorix et de Gergovie ?

Gergovie, en effet, une année seulement avant la fin de la conquête et la reddition d’Alésia. Les différents peuples gaulois n’étaient pas vraiment unis et les Romains étaient nettement en avance pour ce qui est de l’unité politique et de l’organisation militaire. L’Italie était une nation depuis longtemps, les légions romaines avaient déjà conquis beaucoup d’autres territoires et elles étaient expertes dans l’art de la guerre. Elles avaient perdu des batailles, rarement des guerres. Un siècle avant l’expédition de Jules César, les Romains s’étaient installés dans le sud de notre pays qu’ils avaient appelé Provincia et dont la ville principale était Narbonne.

Provence vient de Provincia ?

Oui. Province avait alors un sens politique et administratif qu’il n’a plus aujourd’hui. Vous voyez, tout change avec le temps, les gens, les peuples, le sens des mots.

Comme sujet et verbe ?

Deux noms intéressants à examiner, surtout le premier, vous allez voir, c’est très excitant.

Si j’en juge par ce que je vois… Je n’aurais jamais pensé que ça pouvait mettre quelqu’un dans un tel état !

Quand on s’approche du sens, c’est toujours ainsi. Bon, suivez bien et vous aurez peut-être l’œil pétillant, vous aussi. Sujet est un composé de deux mots : sub (sous, dessous) et jectum (jeté, placé) ; un « subject » est donc placé au-dessous. Dans l’Ancien Régime, avant la révolution de 1789, les habitants du royaume de France devaient entière obéissance au roi, ils lui étaient soumis ; ils étaient donc ses sujets.

Je veux bien, mais dans une phrase, à quoi est soumis le sujet ?

Bonne question. Je prends l’exemple : Le maçon construit un mur. Dans cette phrase, le maçon accomplit l’action. Nous sommes d’accord ?

Oui, alors, pourquoi on l’appelle sujet ? Qu’est-ce qu’il y a de semblable entre le maçon de la phrase et le sujet du roi ? Je vous le demande !

Autre bonne question. Votre œil commence à pétiller. Cliquons et voyons ce que dit notre Larousse à sujet : « Fonction grammaticale exercée par un groupe nominal, un pronom, un verbe à l’infinitif, etc., et qui confère au verbe ses catégories de personne et de nombre. » Traduction en clair : le verbe construire est à la 3ème personne du singulier parce que maçon est un nom singulier.

Jusque-là, ça va, ce n’est point trop âpre, comme vous disiez.

Attendez la suite, notamment cette question-ci : en quoi maçon est-il sujet, c’est-à-dire soumis au verbe quand il lui confère ses catégories de personne et de nombre ?  De quelle soumission pourrait-il s’agir ?

Si j’écris Les maçons, je devrai écrire construisent, c’est ça ?

Oui.

Le maçon construit, Les maçons construisent. Alors, je dirai que c’est plutôt le verbe qui est soumis au sujet ! Pas vous ?

Un instant. Considérons le sujet non plus par rapport au verbe, mais par rapport à celui qui lit la phrase, vous, moi ; on pourrait dire que maçon est sujet dans le sens où il est soumis au lecteur, un peu comme un sujet d’examen est soumis à un candidat.  

Et pourquoi maçon serait plus soumis au lecteur que construit ? Hm ?

Troisième très bonne question. Votre œil pétille, cette fois… Je pourrais encore expliquer que maçon est soumis au lecteur comme un sujet de discussion l’est à un groupe de personnes, qu’il est donc l’élément premier d’une information qui sera plus ou moins développée, comme pourra l’être la discussion, et que construit, qui ne vient qu’après, a moins d’importance. Je pourrais vous l’expliquer, mais je ne vous l’expliquerai pas.

Eh oui, parce qu’alors là, je ne comprendrais plus pourquoi on dit sujet du verbe ! Car on dit bien que maçon est sujet de construit ! Or, il n’est soumis au verbe ni comme le sujet au roi, ni comme le sujet d’examen au candidat ! Je trouve toujours que c’est le contraire, que c’est le verbe qui devrait être appelé sujet parce qu’il est soumis au… enfin à ce qu’on appelle sujet ! Alors, pourquoi on dit que maçon est sujet ? Je vous le demande à nouveau, s’il vous plaît, monsieur !

Vous êtes vraiment tenace… Bon, puisque vous insistez et que votre iris me fait penser à du champagne…  Sujet a aussi un sens philosophique que le dictionnaire définit ainsi : « Être pour lequel le monde extérieur, le contenu de sa pensée constituent un objet ». Dans l’exemple, maçon pourrait être sujet dans le sens où il est différent de mur qui est appelé complément d’objet – c’est encore une très belle notion sur laquelle je reviendrai. Mais ce n’est pas une explication satisfaisante : si je dis Le maçon est un bâtisseur, maçon et bâtisseur désignent la même personne, il n’y a donc pas d’objet, et pourtant on dit quand même que maçon est sujet du verbe.

Hou là là ! Comment on sort de cet embrouillamini ?

En constatant que sujet n’est pas un terme pertinent parce qu’il ne renvoie à aucun sens satisfaisant. Maçon n’est ni soumis au verbe comme un sujet est soumis à son roi, ni soumis au lecteur comme un sujet d’examen est soumis à un candidat, ni toujours confronté à un objet, comme est le sujet philosophique, parce qu’il n’est pas une personne mais un élément grammatical.

Si on l’élimine, qu’est-ce qu’on met à la place ?

On pourrait dire que ce que la grammaire officielle appelle sujet est en réalité le composant actif (le maçon construit) ou passif (un mur est construit) d’une phrase. Il y a un problème ?

Dans votre exemple Un mur est construit par le maçon, si vous dites qu’Un mur est le composant passif, vous devez dire que le maçon est le composant actif, non ?

Oui. Où est le problème ?

Ben… C’est le rapport au verbe. Dans Le maçon construit un mur, maçon est composant actif et il détermine la forme du verbe. Dans Le mur est construit par le maçon, il est encore composant actif, mais ce n’est plus lui qui détermine la forme du verbe, c’est le composant passif.

Supposons quelqu’un qui ignore tout de la grammaire officielle et à qui nous soumettons successivement les deux phrases. Il faut supposer que nous lui avons appris ce que sont les notions de voix active et voix passive et que c’est la forme du verbe qui permet de le savoir. J’y reviendrai. Nous lui expliquons d’abord Le maçon construit un mur : il y a une action exprimée par un verbe à la voix active et c’est le maçon qui l’accomplit – je laisse de côté un mur pour le moment. Le maçon est le composant actif, c’est lui qui agit, donc il détermine la forme du verbe. C’est clair ?

Oui, jusque-là, ça va.

Nous lui expliquons ensuite Un mur est construit par le maçon : il y a une action exprimée par un verbe qui est à la voix passive, c’est le mur qui la subit, il est le composant passif et c’est donc lui qui détermine la forme du verbe. Celui qui l’accomplit, c’est toujours le maçon, il demeure donc le composant actif qu’il était dans la première phrase. Autrement dit, les deux phrases donnent la même information mais de manière différente, et il faudra examiner en quoi cette différence modifie l’information. En résumé, nommer sujet le maçon qui accomplit l’action et le mur qui la subit c’est seulement souligner une fonction. On sait à quoi ça sert, mais on ne sait pas ce que c’est.

Mais pourquoi la grammaire officielle n’explique pas comme vous ?

C’est encore une excellente question. La grammaire que l’on enseigne dans les petites et les grandes écoles n’aime pas beaucoup s’occuper du sens. Pas trop, non plus, des sens, mais ça, c’est autre chose. Elle préfère dire, par exemple comme Bescherelle, un manuel de grammaire très connu, que le sujet est indispensable et qu’il se trouve le plus souvent à gauche du verbe.

Ce n’est pas vrai ?

Si, bien sûr, il est à gauche, comme la majuscule de tout à l’heure annonce la phrase, mais nous voilà bien avancés ! Qu’est-ce que je fais quand je dis que le sujet est à gauche ? Je fais du repérage. Et le repérage ne dit rien du sens quand il ne conduit pas à la confusion. A quoi me sert de savoir que le sujet est souvent placé à gauche du verbe quand je peux le trouver à droite, ou qu’il est indispensable alors qu’il peut ne pas être exprimé ? Tout cela fait des têtes bien pleines !

Bien pleines ?

Oui, encombrées.

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (1)  

Nous ne pouvons pas vraiment comprendre Eschyle – il en va différemment pour Sophocle et plus encore pour Euripide – en-dehors de l’opéra, autrement dit sans le paramètre majeur de la musique… que nous ignorons. Comme si nous avions devant les yeux le seul livret écrit par un compositeur, par exemple Wagner, par exemple Der Ring des Nibelungen (L’Anneau du Nibelung).

Et pourtant, nous lisons les textes d’Eschyle. Cela implique que si nous ne sommes pas capables de restituer, chantée par le chœur et les acteurs accompagnés par l’aulos, la musique   qu’entendaient les Grecs du 5ème siècle, nous pouvons appuyer notre lecture sur le principe même de la musique, d’autant que ce que nous lisons est une traduction qui ne rend pas compte de la prosodie grecque.

Le principe de la musique : en-deçà de ses modes vocaux et instrumentaux, la musique est l’expression d’un essentiel qui, le temps d’un instant (et quelle qu’en soit l’extension – cf. la durée des opéras dont en particulier la Tétralogie de Wagner), nous signifie de manière émotionnelle forte qu’en tant qu’éléments de la Nature, nous sommes éternels.

Le texte/livret lui-même, par sa forme et son contenu, participe de la musique en ce sens qu’il est déconnecté de la contingence individuelle, plus exactement qu’il tend à l’être et de manière ambivalente : le récit du théâtre grec est celui d’un « ailleurs » – tout comme celui du Ring – en même temps accepté et refusé comme tel parce que celui qui l’écoute sait qu’il est dans la sphère artificielle du théâtre. Derrière l’histoire, et quelles qu’en soient les invraisemblances – elles participent de l’essentiel inatteignable –   se tient de manière plus ou moins explicitée le discours de la contingence humaine – l’homme en tant qu’individu et citoyen – son questionnement, ses protestations, ses acceptations et ses révoltes.

Le « livret » de l’Électre d’Eschyle s’ouvre sur une invocation d’Oreste à Hermès – le messager des dieux – à qui il demande son aide pour venger la mort de son père (Agamemnon) assassiné par son épouse (Clytemnestre) et son amant (Egisthe) à son retour de la guerre de Troie. Le jeune homme vient de déposer sur la tombe de son père une boucle de ses cheveux, une manière de compenser son absence au moment de l’enterrement – il avait été éloigné pour ne pas être tué en même temps que lui. Après Hermès, il demande son aide à Zeus.

À cet instant il aperçoit un cortège de femmes portant des libations [= Choéphores] dont il comprend – en reconnaissant parmi elles sa sœur Électre, le visage marqué par la douleur – qu’elles sont destinées à l’apaisement de l’âme d’Agamemnon dont l’assassinat n’a pas été vengé.

Après ce court préambule (21 vers) – l’équivalent d’une aria ou d’un récitatif – commence la prestation du chœur (constitué des Choéphores), à la fois danse (mouvement collectif d’un côté puis d’un autre) et chant (62 vers) pour proclamer la douleur (vêtements lacérés, coups donnés sur la poitrine– 27 >31), annoncer qu’un cri d’épouvante a retenti pendant la nuit, celui d’un cauchemar signifiant que « ceux qui sont sous terre profondément irrités contre leurs meurtriers » 41,42) et déplorer que l’état de crainte religieuse ait été remplacé par celui de l’épouvante (54 > 58).

Si les Choéphores terminent leur chant par le constat de leur impuissance et de leur effroi, le spectateur sait que le dénouement est proche.

Cela ne représente donc que la moitié du spectacle, dont l’autre est celle, disparue, de la musique. Croire que la lecture du texte en grec en restitue quelque chose est un leurre puisque nous ignorons quelle en était la prononciation.

Il n’y a dans ce prologue aucun signe de « tragédie ». Ce qui est rappelé – l’assassinat – et annoncé – la vengeance – est de l’ordre du « drame ».

Cahier de vacances : la grammaire en questions (2)

I – À la recherche du sens de la phrase.

1 – Attention !

Oui, autant vous prévenir tout de suite : il n’existe pas de langue française. Non. On a fini par dire « langue française » pour des raisons sans aucun doute très valables, mais ce n’est qu’un mélange. C’est ainsi.

Vous pouvez être plus précis ?

C’est simple : il y a très longtemps, des étrangers sont arrivés chez nous ; quand je dis chez nous, je veux dire qu’ils ont franchi la frontière. Ils venaient d’un peu partout, du nord, du sud, de l’est, et un peu moins de l’ouest, à cause de l’océan. Ils ont posé leur sac pour quelques jours ou quelques semaines, le temps de voir, et puis, à force de voir que c’était agréable, ils ont fini par rester. En réalité, c’est nettement plus compliqué, à la hauteur des prétentions humaines de conquête et de domination, mais j’ai bien envie de le raconter comme ça.

J’aime bien les histoires. Et alors, que s’est-il passé ?

Ces étrangers avaient forcément des mots nouveaux dans leurs bagages, des mots que les gens déjà installés dans le pays ne connaissaient pas ; ceux-là aussi venaient d’ailleurs, on vient toujours de quelque part, mais on ne peut pas tout raconter en une fois ; ces mots nouveaux, ils les ont trouvés sympathiques, antipathiques, beaux, laids, peu importe ; en tout cas, ils les ont gardés parce qu’ils étaient utiles. Ils ne les prononçaient pas exactement comme ceux qui les avaient apportés, ce qui provoquait des réactions qui n’étaient pas toujours forcément amicales, comme entre les Stéphanois et les Lyonnais, mais il y a d’autres exemples, et ils les ont finalement ajoutés à ceux qu’ils employaient déjà ; leur langue est donc devenue plus riche et eux aussi en même temps, pas dans le sens de « plus d’argent », non, dans celui de « plus de culture », même s’ils ne s’en sont pas tous rendu compte sur le moment.

Je comprends. Mais, quand même, la phrase française…

Phrase française… Laissons de côté la question culturelle que pose votre remarque pour nous intéresser à ces deux mots. L’un et l’autre commencent par le même son [f], le même phonème. Française vient du latin qui vient lui-même du germanique, alors que phrase vient du grec. Plus précisément d’un verbe grec qui veut dire expliquer. Je suis certain que si je vous avais demandé ce qu’est une phrase, vous ne m’auriez pas dit du premier coup que c’était une explication. Moi non plus. Quand je demande à mon voisin « Est-ce que vous pouvez me prêter votre fer à souder ? », je n’ai pas l’impression d’expliquer quelque chose. Je n’en ai pas l’impression, mais je me trompe. En réalité, j’explique.  Expliquer ne descend pas d’un verbe grec mais latin qui signifie déployer. Je suis encore certain que si je vous avais demandé ce que signifie expliquer vous ne… Et pourtant expliquer, c’est déployer. C’est ainsi.

Donc ?

Donc, une phrase étant une explication et une explication étant un déploiement, une phrase est donc un déploiement. CQFD. C’est encore ainsi.

2 – tentative de définition

A la recherche du sens de la phrase…  Si j’étais parti àla recherche du sensde toutes les phrases, je ne m’en serais pas sorti. Impossible de faire le tour de toutes les phrases ; il en naît des quantités phénoménales à chaque instant.  Seulement, la phrase, ça n’existe pas vraiment, pas plus que l’homme ou la rose. Dans la vie quotidienne, en me promenant dans les rues des villes ou des villages, je rencontre seulement des phrases, des hommes, des femmes aussi, et des roses, tous semblables et tous différents.

Je sens venir un mais…

Oui, parce qu’ici, je ne suis pas dans la vie quotidienne, je suis comme dans un livre. Et si je veux parler des hommes ou des roses dans un livre qui ne se contentera pas de raconter une histoire, je serai obligé de tenir un discours sur l’homme ou la rose en général. Quand vous croisez dans la rue un homme, vous ne dites pas « Bonjour madame ! », sauf par distraction, et quand vous allez chez une fleuriste pour acheter des roses du rosier nommé Pierre de Ronsard par le rosiériste lettré qui apprécie « Mignonne, allons voir si la rose… », encore que la rose du poème ne soit pas forcément celle qu’on croit, mais ça… vous ne lui dites pas : « Bonjour monsieur, faites-moi un bouquet de n’importe quelles roses, ça m’est égal. »

Donc, la rose et l’homme en général.

Et si je dis l’homme en général  vous ne voyez pas un général en uniforme avec ses étoiles, mais vous comprenez qu’il s’agit non seulement de l’homme que vous avez croisé dans la rue (il peut être général ou archevêque ou livreur de lait ou ce que vous voudrez) mais encore de la fleuriste, et quand je dis  la rose en général  vous ne voyez pas une rose coiffée d’un képi, mais vous vous représentez aussi bien la rose du rosier Pierre de Ronsard que la rose trémière qui ne ressemble pas plus à une rose qu’un général à une fleuriste, mais qui est appelée quand même rose. C’est toujours et encore ainsi. Ce qu’il faut trouver c’est donc une définition de la phrase en général qui convienne à toutes les phrases particulières sans exception, et, oui, je suis d’accord avec vous, ce n’est pas si facile.

Mais je n’ai rien dit !

C’est ce que vous croyez. Pour nous convaincre de la difficulté, prenons l’exemple de l’homme dont on a croisé des exemplaires dans la rue tout à l’heure ; je reviens à la phrase tout de suite après. Il faut savoir faire des détours pour mieux faire comprendre. Voici Homme tel qu’il est défini par le Larousse : « (latin homo) Nom masculin : Être humain considéré par rapport à son espèce ou aux autres espèces animales ; mammifère de l’ordre des primates, à locomotion bipède, doté de mains préhensiles, d’un langage articulé et d’un cerveau volumineux doué de la pensée abstraite, et vivant en sociétés très structurées. (Genre Homo ; famille des hominidés.) »  Là encore, je ne suis pas tout à fait certain que j’aurais donné cette définition du premier coup. Vous non plus ?

Mais je n’ai toujours rien dit !

Vous voyez pourtant que votre général ou votre fleuriste correspondent très bien à cette définition, comme vous et comme moi, comme n’importe qui : nous sommes tous des bipèdes à gros cerveau dotés de mains qui prennent, à la différence des ours, notez-le, qui ne sont bipèdes, eux, que lorsqu’ils sont dressés. Surtout sur leurs pattes de derrière. Sans parler des lémuriens qui sont de beaux primates, eux aussi, voyez l’aye-aye ou le galago, ou des singes, les chimpanzés Pan troglodyte ou Pan paniscus dont la capacité d’apprentissage est importante et grande l’agilité des deux mains. Bon. Si j’avais à mener la quête du sens de l’homme, je serais tenté de suggérer que ce qui distingue essentiellement l’homme des autres espèces vivantes, c’est tout autre chose.

C’est quoi ?

Hm… Plus tard. De là à dire – je reviens à la phrase – comme je l’ai entendu répéter par des jeunes gens auxquels on avait bien dû l’apprendre pour qu’ils le répétassent… Oui, je suis d’accord avec vous, il y a des sonorités surprenantes parfois

Mais je…

Vous n’avez rien dit… pour qu’ils le répétassent, disais-je, et sans doute aussi pour éviter les complications, qu’une phrase c’est ce qui commence par une majuscule et se termine par un point… ! Je l’ai entendu et pas qu’une fois, je vous prie de me croire ! si j’ose m’exprimer ainsi sous le coup de l’émotion.

Je vous sens tout remonté.

« C’est trop compliqué pour eux ! » Ah, le bel argument ! Eux, ce sont ceux qu’on ne veut pas soumettre à la question du sens, parce que, pensez-vous donc, ils sont trop ceci ou trop cela, bref, trop quelque chose pour pouvoir comprendre, enfin quoi quand même, si tout le monde se met à vouloir et à pouvoir comprendre !

Hé ben…  

Argument connu et bien connu mais argument mon œil, oui ! Zazie invoque une autre partie de son corps.

Toujours l’émotion ?

Toujours. Il n’est en réalité qu’un méchant prétexte qui cache un vilain mépris ou une grande peur dissimulés sous les habits tape-à-l’oeil de la simplification tranquillisante, et c’est le cas ici. Oui, c’est un peu lyrique, mais on ne peut pas toujours tout contrôler. Alors, l’histoire de la majuscule qui commence et du point qui finit est une sale histoire non seulement parce qu’une phrase n’est pas toujours écrite… Vous savez reconnaître les majuscules à l’oral, vous ?…  mais surtout parce qu’à la différence des autres histoires qu’on raconte aux enfants, elle n’a pas de sens, pas même de sens caché.

Calmez-vous, nous sommes entre nous.

Autant dire qu’une automobile, c’est ce qui commence par deux phares blancs et se termine par deux feux rouges ! Ça n’a pas de sens non plus, surtout en plein jour. Ce qu’à la grande rigueur il est possible de dire, comme çà, en passant, sans insister et après qu’on a donné toutes les explications, c’est que la majuscule ou les phares peuvent éventuellement servir à repérer la phrase et la voiture… Oui, à l’extrême rigueur et surtout la nuit, parce que si une automobile en bon état a toujours des phares, ils sont escamotables le jour sur certains modèles, parce qu’on ne les allume en principe que la nuit et parce qu’une phrase n’a pas toujours de majuscule visible, la nuit comme le jour… Quoi qu’il en soit, visibles ou pas, ni la majuscule ni les phares n’éclairent le sens, et ce que je recherche, c’est justement le plaisir du sens. Alors comment trouver l’un s’il n’y a pas l’autre ?

Que faites-vous ?

Je tourne quelques pages du dictionnaire que j’ai installé dans mon ordinateur jusqu’à phrase et je lis : « Unité élémentaire d’un énoncé, formée de plusieurs mots ou groupes de mots (propositions) dont la construction présente un sens complet. »  Prenez bien le temps de lire et relire. Je vais entreprendre ce qui pourrait être une course sans fin dans le dédale du dictionnaire. Mais je vous rassure, il y aura une fin. Qu’est-ce donc qu’une unité élémentaire ? Je clique sur « unité », je fais défiler le texte et je trouve : « Unité élémentaire : compagnie, escadron, batterie ou escadrille (suivant l’arme) ». Là, je suis descendu vraiment trop bas. Je remonte à la définition générale : « Caractère de ce qui est unique (par opposition à pluralité). Caractère de ce qui forme un tout, dont les diverses parties constituent un ensemble indivisible. L’unité du moi. »

L’unité serait donc ce qui est unique ?

Je reclique aussitôt, fait défiler derechef et trouve un peu d’élémentaire, mon cher : « Très simple, réduit à l’essentiel ». Maintenant, je mets tout bout à bout : la phrase serait donc une chose qui aurait « le caractère de ce qui est unique, très simple, réduit à l’essentiel… » et qui, en même temps serait « formée de plusieurs mots ou groupes de mots… » Donc, une unité réduite à l’essentiel formée de plusieurs éléments… Je vous vois perplexe, la mâchoire crispée et les muscles bandés comme pour le départ d’un cent mètres… Attendez une seconde avant de vous sauver en courant ; détendez-vous… Ça va ?

Comment vous faites pour sortir de ce… de cette… Enfin, comment voulez-vous que les enfants de l’école y comprenne quelque chose ?

Je ne vous le fais pas dire. Bon, et si je vous disais, maintenant : une phrase, c’est… un message ?

Un message ? Et… c’est quoi un message ?

C’est encore une bonne question. Un message, c’est une information, une information plus ou moins développée.

 Alors, quand je reçois une information plus ou moins développée, c’est une phrase ? Et si j’en donne une, n’importe laquelle, je donne une phrase ?

Exactement. Une information peut être un renseignement, une question, une explication, n’importe quel discours, tout ce que vous voudrez. J’ajoute, et là, je vais peut-être vous étonner, qu’il est possible de faire une phrase avec un seul mot.

Ah ?

Voilà !

Quoi ?

Voilà, encore ! Oui ! Ah ? Voilà !  Quoi ? sont des messages, des phrases que nous échangeons, des informations. Informare – c’est encore un verbe latin et ce n’est pas le dernier que nous rencontrons, je vous préviens – veut dire donner une forme ; c’est bien ce que nous faisons quand nous parlons ou quand nous écrivons : nous donnons des formes à ce que nous voulons dire ou écrire. Tenez, et là je vais non pas peut-être mais sûrement vous étonner : comme une forme n’est pas obligatoirement un mot – une cloche à fromage, ou une soupière, par exemple – il est possible de faire des phrases sans prononcer un seul mot.

Sans prononcer un seul mot ? Alors là, je demande à voir !

Eh bien, voyez et regardez ! (Je lève un peu le bras droit que je tiens mi-tendu, je replie le majeur, l’annulaire et l’auriculaire contre la paume de ma main, j’appuie sur eux le pouce, puis je lève l’index et le plie et le déplie à plusieurs reprises. Lui, fait machinalement un pas dans ma direction.)

Attendez… Ce signe que vous faites avec votre doigt qui remue, là, vous allez pas me dire que c’est une phrase !

Je vais vous le dire : c’est une phrase. La preuve ?  Vous avez bougé.

C’est vrai, j’ai bougé, je le reconnais.

Je vais tout vous dire : dans le signe que j’ai fait avec mon doigt aux souples phalanges, il y a des mots cachés – Approchez-vous !  Venez près de moi ! –, et vous les avez compris sans que j’aie eu besoin de les prononcer.  Et tout à l’heure, quand vous assuriez que vous n’aviez rien dit, vous vous rappelez ?

Tous les signes sont comme ça ?

Vous êtes dans votre automobile, vous roulez sur une départementale et vous apercevez sur le bord de la route un panneau en forme de triangle peint en jaune avec un gros point d’exclamation noir au milieu. Qu’est-ce que vous comprenez ?

Je comprends que je dois faire attention, ralentir, parce que la route n’est pas en bon état, ou pour une autre raison.

Cette information des Ponts et Chaussée est contenue dans ce signe qui remplace de manière très efficace une ou plusieurs phrases écrites que vous ne pourriez pas vraiment bien lire en roulant. Il faudrait donc vous arrêter, descendre de voiture, et les autres conducteurs devraient… non, mais vous imaginez le bouchon ! Le panneau est quand même plus pratique. La seule condition, nécessaire et suffisante, est de se mettre d’accord sur la signification. Il faut donc des codes partout ; dans les couloirs des administrations pour frapper aux bonnes portes, dans les trains pour ne pas utiliser son téléphone portable, dans les avions pour ne pas fumer, et, pour se déplacer en automobile, il faut un code de la route que vous avez intérêt à bien connaître avant de vous lancer sur les routes françaises et étrangères. Par exemple, en Suisse, les autoroutes sont annoncées par des panneaux peints en vert alors qu’en France ils sont peints en bleu. Ne me demandez pas pourquoi.

Moi, je sais : il y a beaucoup de pâturages verts pour les vaches suisses et beaucoup de mers bleues pour les vacances françaises sur les plages. Ça explique tout. Au fait, pour vos panneaux d’autoroute suisses et français, les couleurs sont différentes, d’accord, mais le dessin est le même : une route à deux chaussées.

Il y a un double signe ; le dessin et la couleur ; les spécialistes expliquent cela en disant qu’il y a redondance.

Redondance ?

Le nom vient toujours et encore d’un verbe latin qui signifie déborder, être en excédent.  Vous voyez les feux tricolores des carrefours ? Le rouge est en haut, et le vert en bas, ce qui est très utile à ceux qui souffrent de daltonisme.

Il fallait y penser.

Votre « Ah ? » et votre « Quoi ? » sont le contraire de la redondance : une réduction, une concision de ce que vous pensiez ; en disant « Ah ? » vous disiez « Je suis extrêmement surpris de ce que vous me dites-là. » et votre « Quoi ? » signifiait « Je ne comprends pas du tout ce que peut bien signifier votre voilà. »

Attendez un peu…  En développé, votre voilà, ce ne serait pas quelque chose comme : « Le Ah ! que vous venez de prononcer est un exemple stupéfiant d‘intelligence de phrase avec un seul mot. »

Hm… oui… en gros, c’est à peu près ça, mais seulement en gros.

Une phrase, c’est donc toujours des mots, même s’ils ne sont pas dits ?

Il n’y a pas de phrase sans mots mais les mots ne sont pas toujours prononcés ou écrits, oui. Alors, entre nous, vous voyez bien que la majuscule et le point… Bref, toute phrase est un message et tout message est une phrase.

Le tragique et la tragédie (2)

Est-ce que le tragique est tout entier contenu dans les tragédies grecques qui en seraient l’expression exhaustive dans leurs différences, ou bien est-ce qu’elles n’en sont qu’un mode ? Est-ce que le récit des Évangiles est une tragédie ?

Les définitions lexicales modernes du tragique mettent en évidence des situations conflictuelles, désastreuses, dramatiques, effroyables, en y ajoutant l’idée essentielle du scénario écrit à l’avance, de la fatalité.

De ce point de vue, Œdipe (Œdipe Roi – Sophocle) ressemble à la Phèdre de Racine en ce sens que ni l’un ni l’autre ne maîtrisent les forces dont ils sont les jouets impuissants : l’oracle pour l’un, la passion amoureuse pour l’autre. De même Jésus ne maîtrise pas le scénario imaginé par Dieu, comme celui des héros tragiques découle d’une malédiction qui les dépasse.

Un début de réponse à la question initiale peut être apporté par l’étude du même sujet traité par les trois auteurs grecs : celui d’Électre, éponyme des pièces de Sophocle (415 ?) et Euripide (413), alors qu’Eschyle avait choisi pour titre Choèphoroï  (458 – Les Choéphores = porteuses de libations).

Ce personnage intervient dans le mythe des Atrides, une abominable histoire constituée de meurtres, de viols, d’inceste et d’anthropophagie, dans laquelle s’inscrit le mythe de la guerre de Troie.

Tous les personnages des épisodes de ce mythe sont des descendants plus ou moins directs de divinités, en particulier de Zeus : Agamemnon et Ménélas sont fils d’Atrée [> Atrides], qui est fils de Pélops [>Péloponnèse], qui est fils de Tantale, qui est fils de Zeus.

Atrée et son frère Thyeste tuent leur demi-frère Chrysippe et s’enfuient à Mycènes où ils se disputent le pouvoir. Thyeste séduit Aéropè, l’épouse de son frère, et tous deux tentent de le tromper par un subterfuge qu’il déjoue grâce à l’aide d’Hermès. Pour se venger de leur trahison, Atrée tue les enfants de son frère et les lui sert à table. [Tantale, le grand-père d’Atrée avait déjà servi son fils Pélops aux dieux (qui le reconstituèrent) pour tester leur omniscience – d’où son supplice : ne jamais pouvoir satisfaire ni sa faim ni sa soif.]

Les deux fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas épousent les deux demi-sœurs Clytemnestre et Hélène, la première, fille de Léda (mortelle) et Tyndare (mortel) et sœur de Castor, la seconde, fille de Léda et Zeus et sœur de Pollux.

Agamemnon et Clytemnestre sont les parents d’Iphigénie, Électre, Chrysotémis et Oreste, Ménélas et Hélène ceux d’Hermione.

La suite est connue : Hélène s’enfuit à Troie avec Pâris, Ménélas demande l’aide d’Agamemnon qui lève une armée et il leur faudra dix ans pour gagner la guerre. Pendant l’absence d’Agamemnon, Clytemnestre noue une relation avec Égisthe, le fils né de la relation incestueuse entre Thyeste (oncle d’Agamemnon) et sa fille Pélopia, et ils tuent Agamemnon à son retour de Troie. Les Choéphores (Eschyle) /  Électre (Sophocle, Euripide) racontent comment Électre et Oreste vengent la mort de leur père en tuant Egisthe et Clytemnestre, leur mère.

D’où peut venir l’idée d’un tel scénario qu’aucun des trois poètes n’a créé ? Autrement dit, pourquoi et pour quoi les hommes se plaisaient à imaginer et à se raconter des abominations avec lesquelles – c’est ce qui les distingue par exemple des tragédies politiques de Shakespeare – aucun événement ne peut rivaliser ?

Le tragique n’est pas dans l’histoire, il n’est pas dans quelque chose, il est constitué par le rapport que doivent construire les héros avec ce qui leur est imposé et contre quoi ils se débattent comme ils peuvent.

On verra comment chacun des trois auteurs essaie d’en finir avec ce que peut signifier ce scénario de malédiction.