Apologie de Socrate (2)

Un matin du printemps 399, Socrate quitte sa maison pour se rendre au tribunal « Héliée » installé dans un coin de l’agora (place centrale d’Athènes).

Le soir, le procès terminé (Apologie 40 a), alors que vient d’être prononcée sa condamnation à mort, il explique à ceux des juges qui ont voté pour son acquittement que son « daïmôn » intérieur (j’y reviendrai) qui se manifeste habituellement à lui quand il est sur le pont de faire quelque chose d’inadéquat, ne s’est manifesté ni au moment où il est sorti de chez lui, ni quand il montait au tribunal, ni pendant qu’il parlait. Il en déduit que ce qui lui arrive est sans doute un bien et que regarder la mort comme un mal est une erreur.

Je pourrais dire que Socrate est tout entier dans ce discours en tant qu’il ne correspondait en rien au discours habituel et qu’il exprimait la cohérence d’une pensée et d’un mode de vie opposés aux principes qui définissaient la vie de la Cité.

Je dirai aussi que, s’agissant de la mort, au moins, ce discours est toujours d’actualité.

Si la plainte déposée contre lui requérait la mort, elle ne visait aucun acte délictueux, mais une conception de la vie dont le libellé voulait signifier qu’elle constituait un danger vital pour Athènes.

Socrate n’écrivait pas, ne professait aucune doctrine, ne proposait aucun programme. En public – dans la rue, sur l’agora – et chez les particuliers où il était invité, il cherchait en permanence à instaurer un dialogue dont l’objet était de révéler non une vérité, mais, relativement à la vie individuelle et collective,  les contradictions du discours ordinaire.

Autrement dit, il construisait avec ses interlocuteurs une dialectique dont il ne donnait pas la résolution.

Il en résultait leur déstabilisation, in fine la mise en cause d’un ordre établi sur des savoirs qui apparaissaient dès lors comme de simples croyances, sinon des erreurs.

Confrontée à un tel danger, la société se défend d’abord par la déformation.

C’est ce que Socrate va commencer par expliquer dans l’introduction de sa défense.

Dans l’enceinte fermée d’une palissade qui délimite le tribunal où il comparait pour la première fois de sa vie – il a 70 ans – il parlera devant l’archonte-basileus qui dirige les débats (l’équivalent d’un président de cour d’assises) et les 501 (ou 502) jurés qui devront décider de son innocence ou de sa culpabilité. Il a refusé de recourir à un logographe (un spécialiste qui compose un discours de défense que lira l’accusé), donc de se défendre seul face à ses trois accusateurs : Anytos, une personnalité politique et un « industriel » (il possède une importante tannerie),  Mélétos, poète, et Lycon, orateur, l’un et l’autre sans grand talent – l’Histoire ne retient leurs noms que par Socrate – , derrière lesquels s’abrite Anytos qui ne veut pas apparaître au premier plan.

Le procès ne dépassera pas la journée et le verdict sera sans appel.

Les accusateurs viennent de s’exprimer et l’archonte lui donne la parole.

[Je traduis au plus près du texte]

« Ce que vous, Athéniens [= les jurés, qu’il appellera aussi «juges »], avez éprouvé venant de mes accusateurs, je ne le sais pas. Moi, en tout cas, par leur fait, il s’en faut de peu que j’aie oublié qui je suis, tant ils ont parlé de manière persuasive. Cependant, de vrai, pour ainsi dire, il n’ont rien dit. »(17a)

Et il va insister sur un point qui, 2500 ans plus tard, est toujours d’actualité : celui du langage tel qu’il est utilisé, pour les tribunaux athéniens par les logographes, dans les nôtres par les avocats.

En d’autres termes, pourquoi l’accusé ne doit-il pas s’expliquer de lui-même ? Si l’on préfère, pourquoi le recours à la rhétorique, à l’éloquence ?

Et à la réponse qui vient spontanément, comme une évidence, il faut imaginer le questionnement de Socrate.

Il suggère l’explication : « Vous m’entendrez parler à l’aventure avec les mots qui se présenteront ; je crois en effet que sont justes les choses que je dis et que personne de vous n’attende autrement. »(17c)

Autrement dit, la simple vérité n’a pas besoin d’autre langage que le simple langage de la vérité.

Encore faut-il décider de la dire.

C’est ce qu’il va faire.

Apologie de Socrate (1)

Apologie de Socrate est l’intitulé d’un texte écrit par Platon vers 396 avant notre ère. Il faut le comprendre dans le sens plaidoyer prononcé par Socrate pour sa défense dans le procès qui, en 399, aboutit à sa condamnation à mort et à son exécution.

S’il n’en est pas le verbatim (le discours réel), s’il est une construction de Platon, si le procès n’eut pas pour ses contemporains l’importance qu’il a pour nous, autrement dit si nous ne le regardons pas avec les mêmes yeux,  le texte platonicien qui en rend compte n’en propose pas moins la problématique de la démocratie dont nous ne savons toujours pas ce qu’elle est.

J’ai expliqué (cf. Le commun aujourd’hui – 23/11/2025) la différence majeure d’analyse entre Platon et nous : pour lui, ce procès est cohérent avec la démocratie qu’il faut donc rejeter comme système politique, alors qu’il est pour nous l’expression d’une contradiction, en ce sens qu’un procès pour « délit de pensée » ressortit aujourd’hui à la dictature, contradiction d’autant plus forte qu’Athènes est pour nous, comme elle l’était pour Platon,  la cité créatrice de la démocratie.

La différence de perception du procès importe finalement peu au regard d’un invariant humain qui explique pourquoi ce texte nous intéresse 2500 ans après son écriture.

L’Athénien des 5ème et 4ème siècle n’est pas essentiellement différent de qui nous sommes aujourd’hui, même si le cadre structurant est autre :  Athènes, comme les autres cités grecques, était régie par un système théocratique : la distinction entre religieux et profane n’existait pas, la vie collective et privée se déroulait tout entière sous l’œil des dieux. Je dis que ce n’est pas décisif en ce sens que nous ne sommes pas sortis de ce cadre, non seulement du fait de la mémoire – la laïcité est un fait récent, français, qui suscite toujours des controverses chez les autres et chez nous – mais du fait de la persistance et du religieux dans nos démocraties (notamment le fondamentalisme qui rêve de théocratie) et de régimes théocratiques.

J’ai plusieurs fois souligné ici le constat de cette constance humaine dans la construction du rapport avec l’autre et l’objet selon les mêmes paramètres de violence et d’accumulation.  Il n’est pas inutile de rappeler que, dans le cadre de la philosophie qui nous sert de références plus ou moins ambivalentes – Kant, Hegel, Nietzsche, Marx, Heidegger… – et non malgré elle,  les hommes ont dans le même temps de son écriture pratiqué le trafic d’esclaves, exterminé des peuples autochtones, se sont massacrés par millions dans les deux guerres mondiales du 20ème siècle et, pour la première fois dans l’histoire humaine, ont construit des camps d’extermination humaine industrielle. À l’heure où j’écris ces lignes, les guerres sont toujours permanentes avec leurs lots de massacres, de tortures, de destructions.

Au 5ème siècle, Athènes qui avait construit un empire ne se comportait pas autrement avec ceux qui contestaient son hégémonie.

Je propose donc de lire l’Apologie de Socrate en tant qu’œuvre contemporaine.

* Je l’ai enseignée et traduite – en partie – dans des classes de premières et terminales, jusqu’au jour où j’ai décidé de la traduire intégralement de manière à pouvoir la lire sans la traduction de l’édition bilingue. J’ai donc calligraphié le texte que j’ai fait relier.

La première photo est celle du livre, La seconde est celle du dessin effectué par mon fils reproduisant une statue (supposée) de Socrate. La troisième celle de la page-titre « Platôn – Apologia Sôcratous ». La quatrième la première des 108 pages du livre.

Se « satisfaire de la mort de Khamenei » ?

« La France ne peut que se satisfaire de la mort de Khamenei, dictateur sanguinaire.» a déclaré le porte-parole du gouvernement. (Journal de France Culture – 12 h 45 – 01/03/2026)

Venant d’un gouvernement censé être « responsable » – dans le sens « apporter des réponses adéquates » – cette déclaration est irresponsable au moins pour deux raisons :

– cette mort est le résultat d’une action militaire qui viole le droit international.

– elle laisse entendre que le « guide suprême » est l’explication de la dictature République Islamique d’Iran et de ses crimes.

Autrement dit, elle accrédite l’opinion selon laquelle un individu est la cause première – donc qu’il suffit de s’en débarrasser pour régler le problème – et qu’une intervention militaire étrangère décidée unilatéralement peut apporter la solution.

Soutenir un tel point de vue revient à méprise les Iraniens qui auraient donc accepté passivement cette dictature pendant des décennies, et ils l’auraient subie parce qu’ils seraient ou faibles ou impuissants ou stupides ou les trois à la fois.

Si un tel régime – comme en Russie et ailleurs – peut se maintenir au pouvoir aussi longtemps, ce n’est pas d’abord pour des raisons policières, mais parce qu’il « convient ». Khomeini fut accueilli à son retour d’exil par une foule enthousiaste – je prends le mot dans son sens premier « sous l’emprise de la divinité ».

Il y a dans le substrat des pays dominés par la religion – en l’occurrence musulmane – l’acceptation d’un « si Dieu le veut » qui ponctue chacune des phrases, non seulement des dirigeants, mais des dirigés et aussi des massacrés (cf. Gaza).

Le God bless America en est un autre exemple.

La prononciation de « Epstein »

Rappel : dans une réunion à Lyon (suite à l’agression et la mort de Quentin Deranque) J-L Mélenchon (LFI) s’est lancé dans ce qui s’apparente à une digression : « Sauf s’il s’agit de l’affaire « èpchtaïne ». Ah, je voulais dire « èpstine », pardon. Ça fait plus russe, « èpstine », hein…  Alors maintenant vous direz [parlant d’Einstein] « ènnstine »au lieu d’ènnchtaïne, parlant de Frankenstein [ personnage du roman de Mary Shelley]  « frankenstine au lieu de « frankenchtaïne ». Eh beh voilà, non ? Tout le monde comprend comment il faut faire… »

Les partis politiques ont réagi en disant qu’il s’agissait d’un propos à visée antisémite [ = la prononciation « ine » évacuerait la résonance juive de « eine »].

Lui rétorque : « J’ai ironisé sur la volonté de vouloir faire avec “Epstine” un nom pour “russifier” le problème. Consternante réaction de ceux qui y voient de l’antisémitisme »,

Le débat implique deux questions :

1 – que dit-il « objectivement » ?

2 – qu’entendent non seulement ceux qui sont présents mais aussi l’opinion publique qui – il le sait – sera informée dans un contexte forcément polémique ?

1 – sa réponse à l’accusation d’antisémitisme ne tient pas dans le sens où, si j’en crois ce que j’ai trouvé sur Internet, en russe le nom se prononce èsptaïne.

2 – oui, mais, peu importe, pour l’oreille lambda, « ine » a une résonance russe.

On ne s’en sort pas, sauf à poser la question qui me paraît essentielle : pourquoi s’est-il lancé dans ce qui apparaît comme une digression ?

Elle s’inscrivait dans la mise en cause des médias (hostiles à LFI) qui fut un objet important du discours : la prononciation d’Epstein (à la russe, dit-il) en étant un exemple.

Mais, si l’on suit son point de vue, pour quoi les médias voudraient-ils russifier le nom ? Pour quoi d’autre, sinon pour faire oublier qu’il est un nom juif ? Et pour quoi le faire oublier, sinon pour dissimuler la « dimension juive » de l’affaire ?  Mais prêter une telle intention aux médias valide la « dimension juive » un constituant important de l’antisémitisme (cf. la récurrence historique du « complot juif »).

Comme il n’est pas possible de soutenir l’hypothèse qu’il serait ou inculte ou naïf ou qu’il n’aurait pas conscience de ce qu’il dit et de la manière dont ce sera diffusé et entendu, ce qu’il dit objectivement, c’est : je veux qu’on parle de l’antisémitisme.

La problématique ne se construit pas à partir de la question « est-il ou n’est-il pas antisémite ? » mais de ce que signifie la création d’un tel débat ? J’entends au-delà de la stratégie de déplacement du problème (l’agression et la mort de Quentin Deranque).

Ce qui est dénié – je ne parle pas seulement de la France – est  [cf. l’article « L’IA et le miroir »] la nature du désarroi dont le particularisme nouveau est que l’existentiel humain n’est plus seulement – comme il pouvait être présenté par le fascisme des années 30 et l’est encore –– un problème contingent soluble par l’élimination [de « l’autre »], mais qu’il apparaît vide de tout sens possible, absurde, par la combinaison de l’absence d’alternative à un capitalisme « pour toujours » [cf. Trump] et de la mutation climatique dont il est la cause.

Autrement dit, le propos de J-L Mélenchon n’est pas une digression : il est une des expressions politiciennes actuelles du refus de la problématique que les êtres humains doivent construire et, depuis la fin des années 80, sans les deux échappatoires historiques de transcendance, à savoir reconnaître le commun humain objectif et répondre à ses exigences.

De ce point de vue, ce propos est irresponsable : en tant qu’il ne sollicite ni la raison ni la pensée, il contribue au désarroi par le recours à l’irrationnel et au passionnel qu’exploite l’extrême-droite.

Quatre photos

Depuis Noël, les huîtres de l’étang de Thau étaient interdites pour cause de pollution (après les fortes pluies), et même celles qui sont élevées en pleine mer – celles que je préfère – parce qu’elles doivent séjourner dans l’eau de l’étang après leur cueillette (je ne suis pas sûr que ce soit le terme approprié).

Elles sont de nouveau autorisées. Elles sont belles, n’est-ce pas ?

Les trois autres sont une approche de la couleur.

L’IA et le miroir

Mazarine Pingeot (philosophe) et Delphine Le Vigan (romancière) étaient les invitées des Matins (France Culture – 25/02/2026 –   7 h 40 / 8 h 20). La première publie un essai (Inappropriable, ce que l’IA fait à l’être humain), la seconde un roman (Je suis Romane Monnier). L’un et l’autre ont pour objet l’Intelligence Artificielle (IA).

Je retiens surtout le discours de la philosophe, en particulier le rapport entre les algorithmes et le langage.

[Rappel (cf. article du 11/01/2026) :  une expérience, probante, a été réalisée par l’écrivain Hervé Le Tellier quand il a accepté de concourir avec l’IA dite « générative » pour la création d’un récit dont étaient données la première et la dernière phrases [« Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain » / « Tout est pardonné, pensa-t-elle avant de disparaître ».]

Elle explique que ce rapport concerne la démocratie ( menacée) en ce sens que le langage en constitue l’essence : que devient-elle si la machine qui fonctionne à partir de données statistiques peut créer un langage identique à celui de l’homme, mais sans qu’intervienne par exemple le doute à l’origine du questionnement humain ?

Je préfère construire la problématique en renversant la question pour demander non ce que « fait l’IA à l’homme » – une expression qui tend à faire de la machine un sujet autonome – mais ce que l’homme fait à lui-même, non en construisant cette machine – l’IA d’exploration est un outil extraordinaire, par exemple en médecine – mais en lui adjoignant cette fonction dite générative.

Je pars de l’hypothèse qu’elle pourrait être une forme du miroir (je l’évoquais dans l’article cité).

Pourquoi avons-nous besoin du miroir ?

« Miroir, joli miroir, qui est la plus belle au pays ? » interroge régulièrement la reine du conte de Grimm Blanche Neige et les sept nains.

Dans le livre 3 des Métamorphoses Ovide (1er siècle) raconte le mythe de Narcisse, jeune homme d’une grande beauté qui refuse l’amour – des garçons et des filles – et meurt de sa propre contemplation dans le miroir d’une eau que n’ont touchée ni les hommes ni les animaux. (Il ne meurt pas noyé, comme on le dit parfois, mais sur le bord de l’eau]

Le premier exemple – ici,  la quête de la beauté immuable – concerne l’arrêt du temps.  

Le second a pour objet le refus de l’altérité, figurée particulièrement par l’amour qu’éprouve pour Narcisse la nymphe Écho, condamnée par Héra (l’épouse de Zeus dont Écho a facilité les relations extra-conjugales) à n’être qu’une voix répétant les derniers mots qu’elle entend. Les répétitions qui intriguent le jeune homme induisent une sorte de quiproquo,  la nymphe retrouve une forme que Narcisse repousse (elle redevient alors simple voix) avant de mourir, immobilisé dans sa propre contemplation (= répétition de soi).

L’homme construit le miroir sans réaliser ce que signifie le besoin de se voir et se regarder : vérifier qu’il est bien toujours qui il est, et constater qu’il se satisfait lui-même. [Si certains animaux semblent se reconnaître dans le miroir, ils ne le recherchent pas]

Si demeurer [la plus belle = ne pas vieillir] – est un fantasme, et se satisfaire touche à la réalité objective de notre solitude essentielle, les deux contemplations de soi dans les deux histoires ont en commun l’immobilité imaginaire (conte) et physique (mythe), en réalité celle de la mort, dans les deux cas : la mort de la reine et de Narcisse.

La question est de savoir si l’IA générative (celle qui produit du langage de création) peut être l’équivalent de ce que nous cherchons dans le miroir.

Il ne s’agit pas d’intentionnalité, mais d’acte révélateur in fine de notre essence.

L’écran du smartphone – écran désigne ce qui a pour fonction de faire obstacle – est la forme moderne du miroir en ce sens qu’il est rupture sociale et, à l’exception de quelques doigts, immobilité. La rupture sociale – déniée par l’expression « réseaux sociaux » – se complique d’une dépréciation du langage dans son écriture et son contenu en ce sens que ce qui est dit dans les « réseaux » est le plus souvent de l’ordre de l’affect brut.

Si le langage de IA générative n’est pas distinct du langage humain, cela signifie une dépréciation du langage : en effet,  si je ne peux pas distinguer le langage humain du langage artificiel, alors, que vaut le langage ?

Et si le langage constitue l’essence de la démocratie, s’il n’est plus certain qu’il soit un critère d’authenticité, alors que vaut la démocratie ?

C’est ce qui est en train de se produire, notamment aux USA et en Russie : le vrai ou le faux n’ont plus d’importance – c’est ce qu’on appelle  « post-vérité »  – , ce qui vaut, c’est la parole en tant qu’elle est prononcée par celui qui incarne le miroir, et quoi qu’il dise (cf. le discours de D. Trump sur l’état de l’union : une scène de comédie/farce ou de tragédie).

Les discours et D. Trump et V. Poutine – parvenus au pouvoir via la parole électorale humaine – sont l’un et l’autre des expressions du type de l’IA générative.

Ce qui veut dire que le développement de l’IA générative n’est pas le produit de techniciens inconscients, mais qu’elle correspond à une réalité humaine qui lui préexiste.

Une des expressions du désarroi planétaire.

Une minute de silence.

Le 17 février, les présidents des groupes de l’Assemblée nationale ont accepté la demande d’Éric Ciotti (extrême-droite) d’observer une minute de silence (… )  Comment finir la phrase ? Tel est le problème.

« Personne ne devrait mourir à 23 ans. Personne ne devrait mourir pour ses idées. En notre nom à tous, j’adresse nos pensées à sa famille et à ses proches endeuillés » a déclaré Yaël Braun-Pivet, (parti Renaissance d’E. Macron), présidente de la Chambre des députés.

Trois phrases d’un discours au degré zéro et de la pensée et de la pensée en politique.

En regard de la vie réelle, la première est une absurdité (la mort ne connaît pas d’âge), et son idéalisme de café du commerce, et à ce niveau de l’État, est un indicateur et de la misère de l’enseignement de la philosophie et du vide actuel de la pensée en politique. Question : à partir de quel âge « devrait-on mourir ? »

La seconde est plus préoccupante, d’abord parce qu’il s’agit, en l’occurrence, non de « mourir pour ses idées », mais d’une agression au cours d’un affrontement au coin d’une rue dans un contexte de violence. Et puis, « personne ne devrait mourir pour ses idées » suppose une analyse de ce qu’est une idée en politique. Je ne suis pas sûr que ceux qui, engagés dans la Résistance, ont combattu le nazisme pour défendre une certaine idée de la liberté, auraient apprécié.

Là est bien le problème de cette minute de silence : le jeune homme (cf. les deux articles « la mort d’un homme ») avait choisi le militantisme identitaire, clivant, d’exclusion, violent*, représenté à l’Assemblée par les groupes d’extrême-droite, dont celui d’Éric Ciotti allié du RN.

Que l’Assemblée ait accepté ce rituel qui doit être l’expression d’un indicible partagé par une communauté unie, est une aberration : la revendication identitaire qui constitue l’essence du fascisme sous toutes ses formes n’est pas l’expression d’une idée, mais d’une pathologie collective aiguë aux effets délétères, signe du désarroi planétaire actuel.

*Xavier Crettiez (Science-Po) invité de Questions du soir (France Culture – 19 h 00 – 24/02/2026) révèle que sur les 64 agressions politiques létales commises entre 1986 et 2026 par l’ultra-droite et l’ultra-gauche,  58 l’ont été par l’ultra-droite, 6 par l’ultra-gauche (dont 4 en 1986, par le groupe Action directe, 1 en 2010 et 1 en 2026 – celle de Lyon).

Le rythme de Geoffroy de Lagasnerie

Le philosophe était l’invité des Matins (France Culture – 23/02/2026) pour présenter son dernier livre – un manifeste, dit-il – L’âme noire de la démocratie.

Ce qui caractérise son expression est le flux rapide de sa parole,  un débit plutôt monocorde de phrases qui paraissent sans fin, un ininterrompu qui parfois peut donner le tournis.

L’idée centrale est que la démocratie n’est pas, comme on le dit, mise en danger par la violence, les injustices – notamment les pouvoirs autoritaires dont celui de D. Trump est l’exemple le plus remarquable – etc., mais que c’est elle, la démocratie, qui les produit.

C’est une question que j’ai souvent abordée dans le blog (en particulier la série d’articles intitulée Le commun aujourd’hui (23/11/2025).

Il explique donc en quoi la règle de la majorité n’est pas acceptable en ce sens qu’elle est une violence. Il rappelle l’exemple intéressant de l’invalidation par un juge californien du résultat d’un referendum qui, par une majorité de 52%, interdisait le mariage homosexuel, au motif qu’il « blessait » une minorité.

Blesser est un terme qu’il utilise comme un critère de limite du pouvoir politique dont il pense qu’il doit être calé sur trois principes : le droit, la connaissance scientifique, et le respect de la vie, pour ce qu’il appelle une morale « vitaliste » : « le fait que nous sommes tous des corps souffrants exposés à la mort et à la maladie à la souffrance et que le rôle de la politique ce n’est pas d’exposer les gens à la souffrance mais de diminuer les forces de la prédation et de la mort. »

Ceux qui lisent le blog auront noté la référence à la mort. Elle n’est pas fréquente dans le discours philosophico-politique habituel.

Seulement, la mort qui est ensuite décrite est celle qui est infligée par la démocratie qui se prétend hostile à la violence mais qui vote des lois qui l’autorisent – il prend notamment l’exemple des lois contre l’immigration.

Autrement dit, la mort n’est pas abordée en tant que fait ontologique (ontologie = l’étude du fait d’exister), ce qui le conduit à proposer une solution de vie utopique, qu’il nomme sédition/décohabitation : « Si l’altérité menace votre existence, oui, il est plus intéressant des fonder des communautés politiques sur l’affiliation partagée à un projet politique commun plutôt que sur une forme de sadisme social et de cannibalisme moral.  Un « chacun chez soi » (il accepte la formulation de la journaliste qui l’interroge) dont il ne semble pas avoir conscience qu’il est un mode d’expression du « moi d’abord » qui fonde les pouvoirs autoritaires qu’il dénonce.

Le rythme de sa parole est à mon sens le signe d’une fuite de la question ontologique qui contient « la mort telle qu’elle » qu’il esquive dans la dissociation des impératifs : il n’y a pas la connaissance, puis la mort, mais « la connaissance de la mort. » Donc son intégration dans le savoir et l’enseignement.

Les vrais organisateurs du défilé de Lyon

14 h30. Les vrais organisateurs de la manifestation qui se déroulera dans une demi-heure à Lyon, ce samedi 21 février 2026, sont ceux qui ont tué Quentin Deranque. Une manifestation fasciste internationale autorisée par le gouvernement français et sous la protection de la police.

En tuant un militant de l’idéologie dont les diverses structurations ont produit en réaction leurs propres structurations, ceux qui se définissent comme antifascistes ont rendu possible sa sortie du cadre idéologique et son intégration dans le concept « être humain ». Ils ont ainsi substitué à une contingence bien identifiée dans l’éventail politique et reconnue comme objet de combat, l’idéalisme d’un absolu humain non-contestable justifié par « on ne tue pas quelqu’un pour ses idées », autre idéalisme tout aussi factice que « tu ne tueras pas ». Le candidat de la droite lyonnaise aux municipales– ex-patron du club de foot OL- a demandé au maire (qui a refusé) d’exposer le portrait du jeune homme sur la façade de la mairie, une manière d’en faire l’expression d’une humanité mythique en occultant ainsi la violence de son engagement « identitaire ».

La décision du RN de ne pas défiler participe du même marché de dupes : pourquoi ne pas participer puisque Q. Deranque est une victime de l’ultra-gauche qu’il dénonce ? Mais s’il participe, il s’affiche à côté d’une ultra-droite, dont faisait partie le jeune homme et qui est la cause de l’antifascisme.

Reste qu’en autorisant et en encadrant le défilé, le pouvoir politique donne au fascisme renaissant un corps physique, matériel qu’il valide par une carte d’identité.

La désinhibition et le déni

Au cours d’un débat télévisé entre quatre listes candidates à la mairie de Marseille, Martine Vassal, tête de la liste « divers droite » (soutenue par Renaissance, le parti d’E. Macron), a déclaré que ses valeurs personnelles étaient  « Le mérite, le travail, la famille, la patrie» et qu’elles n’avaient jamais changé. Face à la stupéfaction – le maire sortant lui demande si elle se rend compte qu’il s’agit du slogan de Pétain, elle répond : « Oui, bien sûr. Et c’est mon slogan et ce sont mes valeurs. » (Le Monde – 20/02/2026)

Après assuré qu’il connaît peu de gens qui seraient en désaccord avec ces trois valeurs mais qu’assembler les trois noms dans cet ordre c’est « convoquer l’ombre de Vichy que ce soit conscient ou non », un contributeur du Monde explique que « le problème n’est pas dans le soupçon de sympathie pétainiste, mais dans une inculture politique sidérante, une maladresse crasse, un manque de présence d’esprit minimal pour quelqu’un à ce niveau de responsabilité. » Pour lui, la question n’est pas celle de l’intention, mais de ce qu’il appelle la « compétence minimale ». 

Ce propos est aussi sidérant que la reprise du slogan pétainiste, en ce sens que, pour ce contributeur et ceux qui l’approuvent, le problème n’est pas la désinhibition ainsi révélée quant à ce qui fut l’expression, antisémite, xénophobe, raciste et meurtrière, d’une « identité nationale » gravée dans le marbre, et de son corollaire « préférence nationale », mais une inculture et une maladresse.

Que n’a-t-elle évoqué, avec culture et habileté, et en les mettant dans un autre ordre, le labeur, la maisonnée et sa terre natale !