Apologie de Socrate (2)

Un matin du printemps 399, Socrate quitte sa maison pour se rendre au tribunal « Héliée » installé dans un coin de l’agora (place centrale d’Athènes).

Le soir, le procès terminé (Apologie 40 a), alors que vient d’être prononcée sa condamnation à mort, il explique à ceux des juges qui ont voté pour son acquittement que son « daïmôn » intérieur (j’y reviendrai) qui se manifeste habituellement à lui quand il est sur le pont de faire quelque chose d’inadéquat, ne s’est manifesté ni au moment où il est sorti de chez lui, ni quand il montait au tribunal, ni pendant qu’il parlait. Il en déduit que ce qui lui arrive est sans doute un bien et que regarder la mort comme un mal est une erreur.

Je pourrais dire que Socrate est tout entier dans ce discours en tant qu’il ne correspondait en rien au discours habituel et qu’il exprimait la cohérence d’une pensée et d’un mode de vie opposés aux principes qui définissaient la vie de la Cité.

Je dirai aussi que, s’agissant de la mort, au moins, ce discours est toujours d’actualité.

Si la plainte déposée contre lui requérait la mort, elle ne visait aucun acte délictueux, mais une conception de la vie dont le libellé voulait signifier qu’elle constituait un danger vital pour Athènes.

Socrate n’écrivait pas, ne professait aucune doctrine, ne proposait aucun programme. En public – dans la rue, sur l’agora – et chez les particuliers où il était invité, il cherchait en permanence à instaurer un dialogue dont l’objet était de révéler non une vérité, mais, relativement à la vie individuelle et collective,  les contradictions du discours ordinaire.

Autrement dit, il construisait avec ses interlocuteurs une dialectique dont il ne donnait pas la résolution.

Il en résultait leur déstabilisation, in fine la mise en cause d’un ordre établi sur des savoirs qui apparaissaient dès lors comme de simples croyances, sinon des erreurs.

Confrontée à un tel danger, la société se défend d’abord par la déformation.

C’est ce que Socrate va commencer par expliquer dans l’introduction de sa défense.

Dans l’enceinte fermée d’une palissade qui délimite le tribunal où il comparait pour la première fois de sa vie – il a 70 ans – il parlera devant l’archonte-basileus qui dirige les débats (l’équivalent d’un président de cour d’assises) et les 501 (ou 502) jurés qui devront décider de son innocence ou de sa culpabilité. Il a refusé de recourir à un logographe (un spécialiste qui compose un discours de défense que lira l’accusé), donc de se défendre seul face à ses trois accusateurs : Anytos, une personnalité politique et un « industriel » (il possède une importante tannerie),  Mélétos, poète, et Lycon, orateur, l’un et l’autre sans grand talent – l’Histoire ne retient leurs noms que par Socrate – , derrière lesquels s’abrite Anytos qui ne veut pas apparaître au premier plan.

Le procès ne dépassera pas la journée et le verdict sera sans appel.

Les accusateurs viennent de s’exprimer et l’archonte lui donne la parole.

[Je traduis au plus près du texte]

« Ce que vous, Athéniens [= les jurés, qu’il appellera aussi «juges »], avez éprouvé venant de mes accusateurs, je ne le sais pas. Moi, en tout cas, par leur fait, il s’en faut de peu que j’aie oublié qui je suis, tant ils ont parlé de manière persuasive. Cependant, de vrai, pour ainsi dire, il n’ont rien dit. »(17a)

Et il va insister sur un point qui, 2500 ans plus tard, est toujours d’actualité : celui du langage tel qu’il est utilisé, pour les tribunaux athéniens par les logographes, dans les nôtres par les avocats.

En d’autres termes, pourquoi l’accusé ne doit-il pas s’expliquer de lui-même ? Si l’on préfère, pourquoi le recours à la rhétorique, à l’éloquence ?

Et à la réponse qui vient spontanément, comme une évidence, il faut imaginer le questionnement de Socrate.

Il suggère l’explication : « Vous m’entendrez parler à l’aventure avec les mots qui se présenteront ; je crois en effet que sont justes les choses que je dis et que personne de vous n’attende autrement. »(17c)

Autrement dit, la simple vérité n’a pas besoin d’autre langage que le simple langage de la vérité.

Encore faut-il décider de la dire.

C’est ce qu’il va faire.

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