Politique ou philosophie ?

J’ai lu le discours que J-L Mélenchon a prononcé à la fête de l’Humanité ce week-end : l’essentiel est consacré au capitalisme, en particulier à ses dysfonctionnements et à ses ruses politiciennes qui visent à faire croire qu’une politique autre, radicalement autre, n’est pas possible.

Son discours n’est pas très différent de ce que fut, il y a 45 ans, celui du Parti communiste à la veille de l’élection de 1981, avec la différence qu’existait à cette époque une alternative en cours de réalisation, à « l’est » ; plus ou moins appréciée (« bilan globalement positif » disait alors le secrétaire du PCF) ou rejetée ou détestée (tous les autres), elle existait, avec l’hypothèse d’un vrai lendemain qui chante après une transition, longue pour ceux qui la vivaient, courte pour ceux qui invitaient à se pencher sur la durée de l’histoire humaine en oubliant un peu vite les premiers.

Cette alternative n’était pas née du simple savoir-faire de bons techniciens de la révolution, mais le résultat d’un discours (Marx et Lénine) qui alimentait les discussions depuis des décennies.

Ce qui sous-tendait ce discours révolutionnaire, c’était, plus ou moins explicitée, une conception de l’homme et de la vie en société. En résumé : l’exploitation du travail, les inégalités sociales, économiques et culturelles, le malheur,  n’étaient pas de l’ordre de la fatalité, ils étaient produits par un système qu’il fallait commencer par renverser pour construire une société dans laquelle l’homme serait enfin libre parce que libéré des aliénations construites.

Le fiasco de l’entreprise a conduit, comme le dit la métaphore, à jeter le bébé (la conception de l’homme)  avec l’eau du bain (tout le reste).

Il n’y a plus de discours aujourd’hui, seulement un récit qui raconte ce qui ne va pas et qui conclut par des solutions présentées comme simples. Par exemple, la proposition de J-L Mélenchon de supprimer la dette nationale et d’intervenir contre la grande richesse. « Au-delà de (je ne sais plus quel montant) je prends tout » disait en souriant le candidat communiste de 1981 qui se faisait applaudir. Le candidat de LFI dit à peu près la même chose, avec à peu près le même sourire qui suscite à peu près les mêmes applaudissements.

C’est « oublier » que l’ « est » a disparu,  que l’Europe et le monde sont régis par le seul mode capitaliste dans lequel la dette joue un rôle précis et qu’un pays seul ne peut pas dire « j’abolis la dette » sans mettre en route un processus financier puis économique dont il ne maîtrisera pas grand-chose. J-L Mélenchon ne l’a pas oublié, il le sait, évidemment.

Lancer de cette manière un tel slogan revient à solliciter des passions dangereuses en ce sens que ceux qui applaudissent savent aussi, même s’ils ne le disent pas, que ça ne marche pas comme ça et qu’il s’agit d’un leurre.

Aucune proposition touchant au fondement de la société capitaliste ne peut être crédible dans le champ politique, si elle n’est accompagnée en même temps d’une proposition qui touche au fondement de la pensée.

Au et en regard de l’état du monde, l’essentiel de ce qui est en jeu dans l’élection présidentielle de 2027 est aujourd’hui de nature philosophique.

Aucun des candidats ou candidates – je ne parle pas du RN –, aucun parti – je ne parle toujours pas du RN – ne tient ce discours philosophique, non par inconscience ni ignorance, mais parce que l’apprentissage de la pensée n’est l’objet premier ni de l’école ni de la politique. Le discours électoraliste des uns et des autres qui participe de ce mépris et entretient la confusion quant à ce qu’est le peuple, est pathétique.

La contradiction entre la nature de l’enjeu de cette élection et ces discours politiciens qui l’ignorent ne peut produire qu’un choc, et un choc violent.

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (7)

Après la dialectique du tragique (Électre) et de son rejet (Chrysothémis) – on verra quelle résolution est proposée à la fin de la pièce –   Sophocle reprend le chant du bouc avec la prestation – chant et danse – du Chœur : 41 vers pour expliquer le rêve de Clytemnestre : l’apparition d’Agamemnon, le sceptre planté dans la demeure et l’immense laurier qui en jaillit sont les signes de l’arrivée imminente de la Dikè [= Justice], avec la « vieille hache d’airain à double tranchant » (485) utilisée pour assassiner Agamemnon qui servira à assassiner ses assassins, et d’Érinys [=vengeance]. Autrement dit, les deux ingrédients habituels du tragique, l’oracle et le rêve : « Ou alors, oui, n’existent pas les interprétations que font les mortels dans [= en examinant] les rêves terrifiants ni dans les oracles, si cette apparition de nuit n’arrive pas à bon port [= ne se termine pas comme elle doit se terminer]. » (497 > 501). L’ensemble est mis en relation avec la faute première rappelée sur le mode de la désolation à la fin de la prestation, celle de Pélops, fils de Tantale et ancêtre des Atrides (Atrée, Thyeste, Agamemnon, Ménélas) qui ne cessent de perpétuer le malheur en tuant.

Après le dialogue entre les deux sœurs, comment ce retour au chant du bouc pouvait-il ne pas apparaître comme convenu, d’un autre temps, d’autant plus que celui qui suit, entre la mère et la fille, va reprendre la dialectique, et que le discours anti-tragique tenu par Chrysothémis (la liberté) –, le sera maintenant par celle qui a assassiné son mari ?

La superposition du personnage de la mère meurtrière sur celui de la sœur libre signifie que le discours prime désormais sur le récit dont l’issue, connue, n’a plus d’importance.

Discours remarquable en ce sens que l’argumentaire va se développer dans un registre autre que celui du tragique du récit mythologique.

C’est ce que signifie le registre des premiers mots de Clytemnestre :

« Tu es là encore à t’agiter, comme d’habitude. Égisthe n’est pas là qui t’empêchait, étant dehors, d’être une cause de honte pour la famille  ; mais comme il n’est pas là, tu ne te soucies de moi en rien. » (516 > 518)

Ce n’est pas la reine de Mycènes qui parle, pas la fille de Tyndare, le roi de Sparte, c’est la mère qui gronde sa fille intenable avec le refrain bien connu : si ton père était là !

Le discours explicatif est vidée de toute transcendance tragique – en résumé : tu n’as que la mort de son père à la bouche, mais je l’ai tué avec l’aide de Dikè et tu devrais être de mon côté, puisqu’il a sacrifié ta sœur (Iphigénie) alors que la cause de la guerre était la trahison d’Hélène, l’épouse de Ménélas, et qu’ils avaient deux enfants qui auraient pu être sacrifiés.

Sophocle balaie l’épopée de la guerre de Troie, invalide Dikè – la même déesse est invoquée par le Chœur et Clytemnestre pour des justifications contradictoires –   et réduit le problème à une banale affaire de famille, y compris dans la manière dont il enchaîne le dialogue :

Électre : Tu ne diras pas cette fois,  que c’est moi qui ai commencé à être pénible, après avoir entendu ce que tu as dit ! Mais si tu étais d’accord, je te parlerais correctement sur le mort et sur ma sœur.

Clytemnestre :  Eh bien, je suis d’accord. Si tu commençais toujours tes discours de cette manière, tu ne serais pas pénible à écouter. (552 > 558)

Le discours d’Électre sera tout sauf « correct » en ce sens qu’elle commence par s’ériger en juge moral  : si sa mère a tué son mari, ce n’est pas par souci de justice mais par obéissance « au mauvais homme » (562) avec lequel elle vit.

Cette accusation liminaire fondée sur une intention ne peut que rendre inaudible la suite pour Clytemnestre ainsi déclarée d’emblée coupable de mensonge, mais aussi créer un malaise chez le spectateur qui entend celle qui avait annoncé une « parole correcte »,  commencer par faire le contraire.

Dès lors, le récit censé justifier le sacrifice d’Iphigénie – Agamemnon aurait provoqué la colère d’Artémis – tombe à plat, ce dont a conscience Électre qui essaie de s’en sortir avec l’argument de la vanité de la mort pour la mort (talion) : « Si nous tuons un homme en échange d’un autre, toi, tu devrais mourir la première, si tu recevais le châtiment juste. » (583, 584)

L’argument se retourne immédiatement contre elle puisque c’est précisément ce qu’elle veut faire.

Une fois encore (cf. Œdipe Roi), c’est l’absurdité de ce scénario qui est mise en évidence et dont le cœur du discours d’Électre montre qu’il est plus un prétexte qu’une explication vraie : « Si tu le veux, explique en échange de quoi tu accomplis les actes les plus infamants de tous, toi qui couches avec le meurtrier avec lequel tu as jadis tué mon père et fais des enfants, alors que tes autres enfants irréprochables, nés de parents irréprochables, tu les rejettes. Comment pourrais-je l’approuver ? Est-ce que tu diras que c’est pour venger la mort de ta fille ? Ce serait honteux si tu le disais ; car il n’est pas beau de se donner à des ennemis à cause de sa fille. Mais il ne m’est même pas permis de te le rappeler, toi qui cries partout que nous injurions* notre mère. Et moi, je te regarde plus comme une maîtresse que comme une mère pour nous*, moi qui vis une vie misérable, au milieu des malheurs sans nombre qui me viennent de toi et de ton amant. » (585 > 600)

Difficile en effet, de ne pas entendre entre les lignes de ces reproches l’expression d’une frustration qui pourrait susciter l’empathie… s’il n’y avait maintenant ces deux nous* qui visent à inclure Chrysothémis dans une victimisation qui lui est étrangère. P. Mazon en fait des pluriels de modestie – rien ne les justifie – qu’il traduit donc par la première personne du singulier.

La fin du discours concerne Oreste – dont elle ignore toujours la présence : « Cela [venger mon père] , si j’en avais la force, je le ferais, sache-le ! Pour cela, va crier à tout le monde que, s’il le faut,  je suis soit mauvaise, soit bavarde, soit impudente. S’il est dans ma nature d’être habile en tout cela, peut-être que je ne déshonore pas la tienne. » (603 > 609)

Pour lever le doute, Sophocle met cette appréciation dans la bouche du Coryphée qui s’adresse non à Électre mais à sa mère [« Je la vois soufflant de la colère.  Savoir si elle a le droit pour elle, je ne vois pas que ce soit sa préoccupation. » (610,611)], une manière de mettre en évidence une inconséquence infantile que souligne la mère : « Et moi, quelle doit être ma préoccupation pour celle qui manifeste une telle insolence à celle qui l’a mise au monde, et à son âge ! Ne te semble-t-il pas qu’elle serait prête à tout et sans honte ? »  (611,612)

Après une réplique de l’Électre qui rappelle son tragique, ce qu’elle ne maîtrise pas [« Sache bien que j’éprouve de la honte de cela, si tu ne t’en rends pas compte : je sais que j’accomplis des choses déplacées et qui ne me conviennent pas. Mais cette hostilité vient de toi et tes actes me forcent à agir malgré moi : car pour des actes honteux enseignent les actes honteux. »] le dialogue entre la mère et la fille quitte le domaine du tragique proprement dit pour aborder la problématique de la parole, du langage. 

Clytemnestre : Fille impudente, oui, c’est moi, mes paroles et tout ce que je fais qui font que tu parles trop.

Électre : C’est toi qui dis cela, ce n’est pas moi. C’est toi qui agis, et ce sont tes actes qui expliquent mes paroles.

Clytemnestre : Non, certes, par la puissante Artémis, tu n’échapperas pas à ton impudence, dès qu’Egisthe sera là.

Électre : Tu vois ? Tu te laisses emporter par la colère, alors que tu m’avais permis de dire ce que je désirais, mais tu ne sais pas écouter.

Clytemnestre : Est-ce que tu ne me permettras pas d’offrir mon sacrifice en t’abstenant de pousser des cris de mauvais augure, puisque je t’ai autorisée à tout dire ?

Électre : Je le permets, je t’exhorte vivement, fais ton sacrifice ; et n’accuse pas ma bouche :  je ne pourrais parler davantage. (616 > 633)

Cet échange peut se résumer à ceci : laisse-moi vivre, et arrête de parler de la vie que j’ai choisie, dit la mère ; c’est la vie que tu as choisie qui produit ma parole, dit la fille.

La liberté de faire, demandée par la mère à la fille répond à la liberté de parole, demandée par la fille à la mère. L’une est dans l’action hors du tragique, l’autre dans la parole propre au tragique.

La prière finale de Clytemnestre à Apollon – elle accompagne une offrande de fruits – rappelle l’incompatibilité des deux choix de vie : elle ne peut pas tout dire parce que sa fille pourrait répandre une rumeur sans fondement (642). Elle demande donc au dieu de réaliser le rêve de sa nuit (le sceptre et le laurier luxuriant) s’il est favorable, et s’il lui est hostile, de le retourner contre ceux qui lui sont hostiles. Ce qu’elle souhaite, c’est continuer à vivre la vie tranquille qu’elle mène entourée de ses amis et de ceux des enfants qui n’éprouvent pour elle ni hostilité ni « chagrin aigu ».  « Tout le reste, même si je le tais, je crois que la divinité que tu es le sait ; en effet, il est convenu qu’un enfant de Zeus voit tout. » (634 > 659)

Ce qu’elle ne dit pas, ne peut pas être précisé puisque  c’est ce que la rumeur qu’Électre pourrait faire courir par sa parole dont on sait qu’elle ne la maîtrise pas. Autrement dit, le contraire de la vie qu’elle demande au dieu de pouvoir continuer.

Le moment est venu de revenir au récit.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (25)     

Avant d’examiner les temps, je reviens un instant sur les trois modes dont je vous ai déjà dit quelques mots.

À propos d’infinitif, j’avais remarqué qu’il y avait de l’infini dedans et vous ne m’aviez pas contredit.

Je ne vous contredis toujours pas.  D’abord, je vous rappelle le sens de mode : la manière d’employer le verbe sans le conjuguer.

J’en profite pour me rappeler à moi-même que la modalisation indique le rapport entre le sujet et son message.    

> Les trois modes

     a – l’infinitif

Pour comprendre le sens d’infinitif, supprimez la dérivation et enlevez le in négatif.

J’enlève le if, il me reste infini, j’enlève le in il me reste fini ; donc infini c’est ce qui n’est pas fini, mais qu’est-ce que ça veut dire pour un verbe ?

Le verbe latin finire signifie mettre une limite, une borne ; ce qui « finit » le verbe, c’est son nombre, singulier ou pluriel, sa personne, je, tu, il etc. et son temps. À l’infinitif le verbe n’a ni nombre ni personne et s’il a deux temps possibles, le présent, regarder, et le passé, avoir regardé, j’y reviendrai, il reste sans grande précision , « mal fini » . Le dictionnaire nous le donne à l’infinitif qui est en quelque sorte sa forme neutre. C’est pourquoi il est possible non seulement d’en faire un nom en lui ajoutant un article, le lever ou le coucher du soleil, mais aussi de l’utiliser tel quel comme un nom composant actif, Ah, qu’il est doux d’aimer !, complément de contenu, J’aime flâner sur les grands boulevards, ce que la grammaire appelle attribut, j’y reviendrai, Partir c’est mourir un peu, ou complément d’information d’un nom, Le plaisir de cueillir des cerises et de les manger sur l’arbre.

Je suis tout à fait d’accord, une cerise n’est jamais meilleure que sur le cerisier. C’est tout pour l’infinitif ?

Oui, après que je vous aurai rappelé… vous avez remarqué que c’est un verbe que nous utilisons souvent…  qu’il peut être le noyau dur d’une proposition infinitive.

Le noyau… il fallait oser !

J’ai vu fermenter les marais.

Rimbaud, oui, je n’ai pas oublié Le bateau ivre. Non, non, ne comptez pas que je vous dise que c’est la cerise sur le gâteau.

  b – le participe

Pourquoi pas « participatif » ?

Participatif existe mais pour autre chose. Notre mode participe est un composé de deux mots latins, pars, la partie et capere, prendre ; le verbe participer signifie prendre part, et le participe prend donc part à l’action indiquée par le verbe et cela de deux manières : en étant employé soit comme un adjectif : Un homme averti en vaut deux, soit comme un verbe : Cet homme, averti par un de ses amis, se sentit brusquement devenir double.

Hm…  Ça vaut le noyau.

C’est pour que vous reteniez plus facilement.

Me voilà averti. Doublement.

Je viens d’utiliser des participes passés et vous trouverez la même différence avec les participes présents qui se distinguent parfois des adjectifs par l’écriture : Des vases communicants et Des hommes communiquant entre eux. Mais ce n’est pas toujours le cas : Des enfants chantant de belles chansons, et Des couleurs chantantes. Je vous renvoie à toutes les grammaires qui en dressent des listes.

Oui, vous, la liste, ce n’est pas votre tasse de thé.

Je vous ai expliqué pourquoi. Nous avons juste le temps de voir d’un peu plus près le dernier mode avant la récréation.

     c – le gérondif

Vous m’en avez déjà expliqué l’étymologie ; le mot vient d’un verbe latin qui veut dire « faire ». Est-ce qu’il existait un gérondif en latin ?

Oui, pour exprimer certaines significations du verbe.

Par exemple ?

Vous rappelez-vous qu’un infinitif peut servir à compléter un nom ?

Vous pensez si je me rappelle Le plaisir d’étudier la grammaire !

En latin on ne pouvait pas utiliser l’infinitif de cette manière et d’étudier aurait été exprimé sous la forme d’un gérondif – discendi –  dont il n’est pas possible de donner une traduction littérale. Le gérondif était aussi utilisé pour fournir des informations associées, comme il l’est en français. Un exemple, au hasard : Le plaisir d’étudier la grammaire en dialoguant.

Vous avez une drôle de conception du hasard. Donc le gérondif c’est un participe présent précédé de en ?

On peut le dire pour ce qui est de la forme. Quant aux informations : si le participe présent peut compléter un nom ou un pronom, le gérondif, lui, complète un verbe. Par exemple :  Ils trouvèrent le forgeron forgeant dans sa forge, ou Ils le trouvèrent forgeant dans sa forge,  et C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Dans le premier exemple, forgeant joue le rôle d’une proposition pronominale, forgeant, c’est qui forgeait, dans le second en forgeant renseigne sur la manière dont on devient forgeron. C’est clair ? Je parle de l’utilisation du participe et du gérondif, pas du proverbe.

Oui, c’est clair. À voir votre œil, je suppose que vous allez faire des remarques sur le proverbe…

Plus tard.

Est-ce que nous en avons terminé avec les modalisations et les modes ?

Nous en avons terminé. Il nous reste à voir les temps, mais ce sera après la récréation. J’aperçois le directeur qui se dirige à grand pas vers la cloche.

Une question avant le ding dong : on garde infinitif, participe et gérondif ?

Oui. Le sens colle à l’étiquette. Ou l’inverse.

Voilà qui est très parlant.

Comme le ding dong qui vide les classes et remplit les cours. Dites, je vous trouve bien pressé de sortir !

Je me hâte pour aller… au petit coin… c’est bizarre cette expression, non ? Il faut avoir le corps libre de toute contrainte pour parler de poésie.  Ou d’autre chose.

Je vous attends dans la cour que nous arpenterons en devisant.

En devisant ! Terminer sur un gérondif ! La classe !

Le policier de Carcassonne

Ce qu’a révélé l’enregistrement de cette conversation ordurière entre policiers municipaux ne peut pas être une exception, en ce sens que ce dont il est question n’est pas essentiellement le problème psychologique d’un individu, mais une pathologie collective.

Le RN comme les autres « agglomérats électoralistes » d’extrême-droite – Afd, Fratelli d’Italia, Reform UK, MAGA…  – ne sont pas les créateurs des expressions actuelles du racisme, de la haine de l’étranger, du Moi d’abord ! du Moi seul ! et de leurs variations d’identité et de préférence nationales, ils en sont les effets qu’ils alimentent ensuite dans ce qu’on appelle le cercle vicieux.

Les médias se trompent de discours quand ils disent que l’affaire de Carcassonne constitue un handicap pour l’entreprise de dédiabolisation du RN, parce que les propos du policier conviennent aux électeurs de cet agrégat électoraliste français, qu’ils soient un copié-collé ou l’expression libérée d’un interdit qu’ils ne s’autorisent pas encore.  

Et en quoi ces propos pourraient-ils dissuader ceux qui n’ont pas encore voté pour le RN, puisque que c’est précisément la levée de ce type d’interdit qui incite à ce vote ?

Le seul point d’inconnue, tant pour les individus que pour la collectivité, est celui du seuil de basculement irréversible.

Concrètement : qu’est-ce qui conduit un individu à balayer d’un revers de main les principes et les valeurs qui lui ont servi de références pour adhérer à leur contraire ? Si l’on veut une illustration à la fois triviale et banale : qu’est-ce qui conduit à l’ « encanaillement » ? Avec la différence du paramètre de la parenthèse.

Si la condamnation de M. Le Pen n’a pas d’incidence sur le taux annoncé du vote en sa faveur, s’il est même « normalement » envisageable qu’elle puisse être élue à la présidence de la République – alors que la seule qualification de son père pour le second tour de l’élection de 2002 avait fait descendre des centaines de milliers de gens dans la rue bien qu’il n’y ait alors pas le moindre risque de son élection –  c’est parce que ce qui se joue est ailleurs, déterminé par des critères qui n’ont rien à voir avec ceux qui servent de référence aux analyses médiatiques et aux attentes de ceux qui comptent sur de tels événements pour voir reculer les intentions de vote en faveur du RN.

 Il n’y a qu’un seul discours susceptible de produire un questionnement salutaire, celui du commun humain, dont l’absence fait percevoir le discours politique « de campagne » pour ce qu’il est, à savoir un discours politicien inaudible, donc irresponsable, qui entretient et développe la pathologie dont se nourrit le RN.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (24)

d- quatrième modalisation : le conditionnel et l’imaginaire

Pourquoi avons-nous besoin de dire si ? Nous verrons plus tard quelle réponse apporter à cette question qui constitue la problématique de cette modalisation. Pour commencer : que signifie Si Pierre vient je serai content ?

D’abord, je sais que Pierre n’est pas là.

Je posais la question de la signification. Pierre n’est pas là, oui, mais ce n’est pas l’objet de la phrase qui met en rapport la possibilité d’un événement, la venue de Pierre, avec le sentiment qui l’accompagnera s’il se réalise, la satisfaction. Sans contexte, vous ne pouvez pas savoir si je suis dans un état de tristesse qui me fait rêver à la venue de Pierre ou si je réponds à quelqu’un qui me demande comment je l’envisage. Ce qui est sûr, c’est que la modalisation conditionnel est un constituant de l’imaginaire. Rappelez-vous ce que se disaient les enfants qui jouaient au foot dans la cour de récréation : Toi, tu es Pelé, moi, je suis Kopa.

Dites… Vous êtes sûr que ce sont des enfants ?

Pourquoi cette question  ?

Pelé, Kopa… ce n’est pas d’hier ! Ni même d’avant-hier !

Ces enfants auraient des parents cultivés. Je vous vois perplexe.

Auraient… C’est la modalisation conditionnel ?

Hm, hm.

Bon, mais, Toi,  toi tu es Pelé, moi je suis Kopa, ça ne l’est pas !

Oui, ça ne l’est pas. C’est l’indicatif. Les enfants l’utilisent parce qu’ils jouent à faire comme si c’était réel ; ils savent très bien qu’ils ne sont ni Pelé ni Kopa, ils savent très bien aussi que l’un et l’autre sont morts, mais le temps de leur jeu, l’un est Pelé, l’autre Kopa.

Et s’ils utilisaient le conditionnel, ils diraient quoi ?

Toi, tu serais Pelé, moi, je serais Kopa. La différence entre les deux modalisations se situe dans le degré d’identification, plus forte avec l’indicatif, plus faible avec le conditionnel. Je reviens à mon exemple initial pour préciser les trois variations possibles : Si Pierre vient, je serai content.  Si Pierre venait, je serais content. Si Pierre était venu, j’aurais été content :

– première variation : indicatif présent dans la proposition dite subordonnée que j’appelle introduite, si Pierre vient, et indicatif futur dans la proposition dite principale que j’appelle introductive, je serai content,  l’un et l’autre pour simuler le réel ; la conjonction si est là pour rappeler qu’il s’agit d’un jeu, et c’est pour cette raison que si est toujours construit avec l’indicatif. La grammaire appelle ce type d’hypothèse, l’éventualité.

Du latin ?

Oui, du verbe evenire, arriver, se produire. Événement vient de là.

Vous écrivez événement, pas évènement ?

Les deux sont possibles.

Et vous prononcez évènement. Bizarre, non ?

Je vous avais prévenu. Et vous pouvez le dire encore de ce que nous sommes en train d’étudier. Je continue.

– deuxième variation : indicatif imparfait dans la proposition introduite, si Pierre venait, conditionnel présent dans la proposition introductive, je serais content. Sans contexte, je peux hésiter entre deux hypothèses : soit la venue de Pierre est possible parce qu’il habite à deux pas, soit elle ne l’est pas parce qu’il est à l’autre bout du monde ; dans le premier cas, la grammaire parle de potentialité, dans le second, d’irréalité dans le présent. Potentialité vient du verbe latin posse, pouvoir.

– troisième variation : mêmes modalisations, plus-que-parfait de l’indicatif dans la proposition introduite,  si Pierre était venu,  et conditionnel passé dans la proposition introductive, j’aurais été content,  sans ambiguïté cette fois ; il s’agit d’un événement qui ne s’est pas produit ; la grammaire l’appelle irréalité dans le passé.

Vous dites que si est toujours construit avec l’indicatif…. Ça me rappelle :  Si j’aurais su, j’aurais pas venu.  C’est mignon quand même, non ?

Aussi mignon que la spontanéité de l’enfant.

Donc, éventualité, potentialité, irréalité dans le présent et irréalité dans le passé. Vous êtes d’accord avec ça ?

Les deux irréalités, dans le présent et le passé, conviennent très bien parce qu’elles indiquent le sens. Les deux autres sont discutables dans la mesure où éventualité et potentialité signifient l’une et l’autre une possibilité. L’objectif, c’est rendre compte de la différence de degré d’identification entre réel et réalité, et pour ça, il faut considérer la réalité de celui qui parle : qu’est-ce qui me conduit à choisir la modalisation indicatif, Si Pierre vient je serai content, ou la modalisation conditionnel, Si Pierre venait je serais content ? Quelle différence de sens voyez-vous entre les deux ?

Je sens bien qu’il y en a une, mais je ne sais pas comment l’expliquer.

Quelle différence entre Voulez-vous et Voudriez-vous me passer le sel ?

D’abord, pourquoi le sel et pas le poivre ? Hm ?  Ou un savon ? Non, non, je ne dis pas ça pour me faire mousser. Voudriez-vous est plus… plus doux ?

Oui. On l’appelle conditionnel de politesse dans le sens où il atténue la demande et élargit l’espace du refus possible.

Comment ça ?

Vous pouvez entrer dans le jeu en limitant votre réponse à oui, je peux, mais vous ne faites rien, comme le simple oui quand on vous demande si vous avez l’heure, ou alors en répondant non, et là, le jeu sera déterminé par la tonalité.

Et pour la venue de Pierre ?

Je fais un détour par le jardin : S’il y a du soleil demain, je bêcherai le jardin et S’il y avait du soleil demain, je bêcherais le jardin. Question : dans quel cas ai-je consulté la météo dont on suppose que les prévisions sont certaines ?

Houlà ! Bon… Euh…. Dans le premier cas, non, vous ne l’avez pas consultée, sinon vous ne diriez pas si. Dans le second… Vous ne l’avez pas consultée non plus ?

Vous vous rappelez que la combinaison de l’imparfait de l’indicatif dans la proposition introduite, si tu venais, et du conditionnel présent dans l’introductive, je serais content, produit de l’ambiguïté selon que la venue est possible ou pas ?

Oui. Mais dans le cas du soleil… je ne vois pas.

Essayez en partant de la question : est-ce que j’ai envie ou pas de bêcher le jardin ?

J’essaie. Si vous n’avez pas envie et que vous dites que vous bêcheriez, c’est que vous savez qu’il n’y aura pas de soleil… donc que vous avez consulté la météo… donc vous ne voulez pas ou vous ne pouvez pas dire que vous n’avez pas envie. C’est ça ?

Hm hm.

Donc, vous êtes un hypocrite ou un trouillard… Si vous avez envie, vous n’avez pas consulté la météo puisqu’elle est sans ambiguïté… hm… non ça ne va pas… parce que vous diriez plutôt s’il y a du soleil… C’est ça ?

Hm hm.

Donc, pour dire s’il y avait, dans le cas où vous avez envie,  il faut supposer que vous n’avez pas consulté la météo, donc qu’il y a de gros nuages depuis plusieurs jours, peut-être même qu’il pleut, et qu’il n’y a aucune raison pour que ça change. C’est ça ?

Hm hm. Comment avez- vous fait pour trouver  ?

Je dirais que… hm… que j’ai laissé résonner.  C’est bizarre, non ?

J’aime bien.

C’est vrai ?

Mais oui.

Qu’est-ce que vous changez ?

Pour Si Pierre vient, je propose probabilité qui correspond à ce que signifie le présent, et pour Si Pierre venait, dans le cas où sa venue est envisageable, incertitude qui correspond à l’imparfait, en précisant que je serai et je serais indiquent le réel dans les deux cas. Je conserve irréalité dans le présent quand Pierre est à l’autre bout du monde, et irréalité dans le passé quand il n’est pas venu.

Donc probabilité à la place d’éventualité et incertitude à la place de potentialité.

Peut-être que le plus intéressant, dans tout ça, ce sont vos déductions qui ont fait de moi soit un hypocrite soit un trouillard.

Oui, mais je disais ça…

Je parle de ce que signifie ce besoin du si. C’est la question que je posais au début. Vous avez trouvé deux réponses, il y en a d’autres possibles, c’est pourquoi j’aime bien votre résonance, qui ont toutes en commun le masque. Jouer avec des si et des modalisations, est-ce autre chose que le désir, sans doute le besoin du masque ?

Mais pourquoi ce désir ou ce besoin du masque ?

Vous avez dit bizarre.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (23)

  > Les quatre modalisations    

     a- première modalisation : l’indicatif et le réel

C’est notre premier exemple : en disant Pierre vient, je décris ce qui est, autrement dit le réel ; pour cela j’utilise la modalisation indicatif ; le mot vient du verbe latin indicare qui signifie indiquer, révéler, d’où vient aussi index, le doigt qui sert à désigner. Je me contenterai d’indiquer pour le moment que la modalisation indicatif est utilisée pour un fait qui peut être présent (Pierre vient aujourd’hui), passé (Pierre est venu hier) ou futur (Pierre viendra demain). Nous verrons plus loin les huit temps de cette modalisation.

     b – deuxième modalisation : le subjonctif et les réalités

J’ai remarqué qu’il se termine lui aussi avec un « tif ». Oh, non, je ne ferai pas de plaisanterie tirée par les cheveux ! Ils sont tous comme ça ?

Non, ils ne sont pas tous comme ça et ce n’est pas un « tif » mais un –if, un suffixe d’origine latine ; il a servi à former des adject-ifs, à partir de noms (malad-if) ou de verbes (craint-if). C’est ce qu’on appelle la dérivation : vous prenez un mot, vous lui ajoutez un suffixe qui le transforme soit en substant-if ou nom, par exemple épouvant-ail, soit en adject-if, par exemple aim-able, soit en verbe, comme cri-er, soit en adverbe par exemple facile-ment.

Alors, subjonctif c’est subjonct-if ?

Oui, il vient du verbe latin subjungere que nous avons déjà rencontré, celui qui signifie lier par un joug, le même joug que celui de conjuguer ; dans notre deuxième exemple, Je souhaite que Pierre vienne,  la modalisation subjonctif, vienne, indique que les deux propositions sont liées, inséparables.

Quand on parlait du match, vous avez dit Je souhaitais qu’il y eût des buts marqués, vous vous rappelez ? Eût est aussi dans la modalisation subjonctif ?

Oui. C’est une modalisation utilisée pour ce qui n’est pas de l’ordre du constat, du réel, mais qui exprime le point de vue du sujet émetteur. Je peux vous proposer une double définition, si vous vous sentez toujours d’attaque.

Je me sens toujours.

Nous appellerons réel ce qui est objectif, en-dehors du sujet, et réalité ce qui est subjectif, en lui.  La modalisation indicatif est donc utilisée pour décrire le réel et la modalisation subjonctif pour décrire les réalités de chacun.

Donc, Pierre vient est le réel et Pierre vienne est une réalité… Alors, si je dis : Ce fut un match complètement nul, comme j’ai utilisé la modalisation indicatif, j’ai décrit le réel, mais quelqu’un peut très bien dire Ce ne fut pas un match complètement nul ; il utilise aussi l’indicatif, donc il décrit le réel et il y a deux réels contradictoires ! Il y a un os quelque part !

Il n’y a pas d’os parce qu’il n’y a qu’un seul réel, le match, qui peut être apprécié différemment ; dire ce fut un match complètement nul est une appréciation, celle du sujet que vous êtes, donc une réalité ; elle est exprimée à l’indicatif parce que vous avez envie qu’elle soit le réel : vous êtes tellement contrarié que vous n’avez pas envie d’entendre autre chose et vous voulez donc qu’il y ait coïncidence entre votre réalité et le réel. En revanche, vous distinguez les deux quand vous dites Je trouve que, j’estime que… ce match a été complètement nul. La proposition introductive est à l’indicatif puisque trouve, estime décrivent bien le réel que vous êtes en train d’ énoncer ; en revanche, si a été indique lui aussi un réel, le match a bien eu lieu, complètement nul n’indique pas un réel,  mais une réalité, en l’occurrence une opinion discutable.

Alors, dans ce cas-là, pourquoi la modalisation indicatif ?

Nous avons en permanence la tentation de faire coïncider notre réalité et le réel. Je dirai que c’est une bizarrerie, elle n’est pas la seule, qui constitue un des intérêts de la grammaire considérée en tant que miroir de notre complexité ; vous avez d’un côté les définitions, la théorie, de l’autre l’usage, la pratique : les unes visent un monde théorique, idéal, qui fonctionnerait de manière parfaitement rationnelle, les autres montrent les hommes tels qu’ils sont, avec leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs maladresses et leurs contradictions.

Vous auriez des exemples d’autres bizarreries ?

Vous vous rappelez  : Je viendrai après qu’il sera parti ?

Oui, on a envie de dire après qu’il soit parti…

Il y a deux actions : ma venue qui se produira après son départ qui sera donc réel, d’où l’indicatif après après que ; en revanche, on dira Je viendrai avant qu’il ne soit parti pour la raison inverse : la première action se produira avant la seconde qui ne sera pas réalisée, d’où le subjonctif. Mais vous pourriez très bien m’objecter à propos du premier exemple que ni l’une ni l’autre des deux actions à l’indicatif, je viendrai et il sera parti, n’ont été réalisées au moment où parle l’émetteur, donc qu’elles ne sont pas réelles.

Figurez-vous que j’allais justement vous objecter ce que vous dites !

Je vous répondrai que, pour l’émetteur, sa venue, certaine, est de l’ordre du réel et qu’elle est liée au départ qui fait donc partie de ce réel. Cela étant, beaucoup des gens disent après qu’il soit parti et nombre d’auteurs de référence ont employé le subjonctif. Je grelotte bien qu’il fasse chaud, vous vous rappelez ?

Bien sûr ! La fièvre.

Indicatif dans la proposition introductive et subjonctif dans la proposition introduite, alors que la chaleur est réelle.

Alors, pourquoi pas bien qu’il fait chaud ?

Parce que cette opposition n’est pas justifiée par cet autre réel qui dit qu’il est normal de grelotter quand on a de la fièvre ; le subjonctif est là pour nous rappeler qu’il s’agit de l’expression d’une réalité, celle du sujet étonné par ce qui lui semble un paradoxe et qui n’en est pas un.

Alors, normalement, on doit dire Je trouve que c’est beau pas et pas C’est beau.

Théoriquement, oui, mais on dit quand même C’est beau. Une manière de s’imposer.

Vraiment ?

À un degré acceptable aujourd’hui, mais il y a eu des époques et des lieux où le beau était une vérité d’État obligatoire accompagnée d’une censure plus ou moins virulente. Il y en a encore.

Quand je dis Il fait beau,  c’est pareil, non ?

Oui. Vous avez la conviction de décrire le réel, il y a du soleil, le ciel est bleu, mais l’agriculteur qui attend la pluie entendra cet énoncé avec tristesse ou colère.

Alors, le beau temps n’existe pas ?

Le beau temps des autres n’est pas forcément le nôtre et le nôtre n’est pas toujours celui des autres.

Alors, quand un météorologue annonce avec un grand sourire un beau dimanche ensoleillé, il ne décrit pas le réel ?

Il décrit une réalité, pas le réel.

Qu’est-ce qu’il devrait dire ?

Annoncer la date, l’heure du lever et du coucher du soleil, donner les informations concernant l’état du ciel, les précipitations éventuelles, les températures, la force du vent etc. ; c’est le message que donne la météorologie consultée au téléphone, et aussi celle des montagnards, des marins, de ceux qui ont seulement besoin d’une information.

J’ai entendu ça, une fois ou deux ; c’est d’un triste !

C’est que vous avez besoin d’entendre un discours réjouissant et vous n’êtes pas le seul ; pourquoi croyez-vous que la météorologie ait une telle importance dans la société au point qu’une chaîne de télévision lui est consacrée avec des bulletins enregistrés rediffusés tous les quarts d’heure ? Sans parler de tous les sites sur l’Internet.

Il paraît que les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. Vous croyez que…  Au fait, leur tombe ou ne leur tombe ?

Les deux sont possibles. Le ne qui n’est pas une négation est appelé explétif. Il est recommandé dans le langage écrit.

 À propos de la météo, on pourrait dire que c’est comme de la magie pour que le ciel ne tombe pas ?

C’est une idée intéressante. Nous avançons ?

Avançons !

     c- troisième modalisation : l’impératif et l’ordre

Après l’indicatif et le subjonctif, l’impératif.

Encore un if. A quoi est-il fixé ?

À une forme du verbe imperare qui signifie commander, ordonner.

Imperare… Empereur vient de là ?

L’empereur est effectivement celui qui commande. L’origine de ce verbe latin est surprenante : il est formé à partir du verbe parire qui signifie accoucher, mettre au monde.

Ah bon ? Quel rapport ?

Le tout premier sens de parire est fournir, procurer ; la femme qui accouche, une parturiente, fournit un enfant à son mari ; imperare c’est donc faire des préparatifs pour réaliser quelque chose, donc trouver des moyens, les réquisitionner, donc ordonner, commander. L’imperator, en latin classique, désigne le général en chef, celui qui est investi de l’imperium, le pouvoir suprême.

Il ne désigne pas l’empereur ?

Il n’a pu le désigner qu’à partir du moment où il y a eu des empereurs.

Jules César ?

Non. Lui a été dictateur dans le sens de l’époque, celui à qui est donné un pouvoir extraordinaire, en principe pour une période limitée ; dans la réalité, c’était un peu différent et…

Hm… Dans la réalité ou dans le réel ?

Vous avez raison de me reprendre. La distinction n’est généralement pas faite dans le langage habituel. Réel est contraignant. Je voulais préciser que César avait été nommé dictateur à vie avant d’être assassiné. Les empereurs ont été appelés ensuite « César » ; tsar et kaiser viennent de là. Le premier empereur romain fut Octave, petit-neveu de Jules César qui en avait fait son fils adoptif ; il prit le nom d’Auguste quand il devint empereur, vingt-sept ans avant notre ère.

Auguste, comme le clown ?

Le clown, comme Auguste.

Oui, d’accord. Pourquoi ?

Pourquoi ! Pourquoi ! Pourquoi !

Ben oui, justement, pourquoi ? Vous n’auriez pas la réponse ? C’est ça ?

J’avoue que je n’y avais pas réfléchi jusqu’ici.

On ne peut pas toujours penser à tout ! Quand même, vous ne pourriez pas essayer ? Ça me tracasse qu’on ait pu donner à un clown le nom d’un empereur romain !

C’est ce qu’on appelle une antiphrase.

C’est quoi ?

Supposons que vous ayez entrepris quelque chose, que vous l’ayez complètement raté, ce qui peut arriver, et que je vous dise : Bravo, vous êtes un vrai champion ! Je dirais donc quelque chose qui serait opposé au réel constaté, anti, un préfixe grec qu’on retrouve dans un grand nombre de compositions : antipathique, antioxydant, antibiotique, par exemple  ; l’antiphrase est un procédé qui vise à obliger l’interlocuteur à formuler pour lui-même à notre place une appréciation désagréable.

Alors, le clown serait appelé Auguste parce qu’il est dominé par le clown blanc.  C’est ça l’antiphrase ?

C’est une hypothèse. À la fin du numéro, on constate qu’il n’est pas la dupe qu’on imaginait et il y a un troisième compère qui vient pour recevoir la tarte à la crème dans la figure ou le seau d’eau sur la tête. Quant au clown blanc, il est une caricature d’un certain ordre moral et l’Auguste est plutôt une représentation de la marginalité, de ceux qui n’ont pour s’en sortir que leur ingéniosité, leur vivacité d’esprit matérialisée par des galipettes et des acrobaties, physiques ou spirituelles. Il est de la famille dont fait également partie le vagabond imaginé et joué par Chaplin ; s’il dispose d’un pouvoir, c’est celui de faire rire, un rire amer et triste parfois, mais ce n’est pas un pouvoir de commandement ; le rire ne se commande pas, et le vrai rire ne s’utilise pas dans la modalisation impératif. On en verra les temps avec ceux des autres, après l’étude de la dernière, le conditionnel ; nous allons retrouver avec lui les problèmes que pose la confrontation entre le réel et les réalités.

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (6)

La réponse d’Électre à la revendication de liberté de sa sœur est caricaturale :

« Pour toi, que soit dressée une table opulente et que coule une vie facile et abondante*. Pour moi, que ma seule nourriture soit de ne pas me chagriner** (lupein, le même verbe utilisé pour expliquer la relation d’Électre avec sa mère et Égisthe – cf. article précédent – 354 > 356) ; je n’aimerais pas avoir ta réputation, et toi tu ne devrais pas non plus, si tu étais sensée. Et pourtant il serait possible que tu sois appelée fille du plus noble des pères ; eh bien sois appelée fille de ta mère ; que tu apparaisses ainsi pour la plupart mauvaise, ayant trahi ton père mort et tes proches. » (361 > 368)

Même si elle est caricaturale, la vie de Chrysothémis est formulée par Électre de manière positive*, alors qu’elle évoque la sienne de manière négative**. La reprise de l’argument « fille de » associé à cette définition négative est une nouvelle fois le signe d’une mise en cause non seulement du tragique,  mais encore d’un statut, en ce sens que Chrysothémis choisit de ne pas être conforme et n’est pas présentée comme une « fille de mauvaise vie », comme le confirme le Chœur – il n’est pas inutile de rappeler qu’il représente les jeunes femmes de Mycènes – en ne reprenant pas la critique d’Électre qu’il met en garde contre elle-même :

« [Littéralement]  : Qu’il n’y ait rien [mèden = négation de subjectivité] qui concerne [pros, une préposition] le ressentiment [orgèn = agitation intérieure, ressentiment, colère ], au nom des dieux ! [= que ton discours ne soit en rien dicté par le ressentiment*] ; il y a un profit dans vos deux discours,  si toi tu apprenais à tirer parti de ce qu’elle dit, et elle à tirer parti de ce que tu dis. » (372 > 374)

*ressentiment, et non colère, comme le traduit P. Mazon qui ne voit pas la frustration d’Électre.

Sophocle confirme son discours par la réponse « adulte » de Chrysothémis: « Quant à moi, ô femmes, je suis accoutumée à ce qu’elle raconte ; et je n’en aurais pas fait mention si je n’avais pas entendu parler d’un très grand malheur qui vient sur elle, et qui mettra un terme à ses grandes lamentations » (372 >375).

Adulte en ce sens qu’elle déresponsabilise Électre et qu’elle révèle sa sollicitude pour sa sœur : elle, a choisi d’être responsable de sa vie, et ce choix est aussi celui de l’amour de sa sœur.

Le malheur annoncé, imminent, est analogue à celui d’Antigone :

« Si tu n’arrêtes pas tes lamentations, ils vont t’envoyer dans un lieu où tu ne verras plus la lumière du soleil, vivant dans un lieu voûté, hors de ce pays, tu chanteras ton malheur. Mets-toi ça dans la tête et ne me le reproche pas plus tard quand tu en souffriras. C’est maintenant, en effet qu’il faut être sensée. » (379 > 384)   

Électre-tragique ne peut être que sourde à ce discours : elle souhaite donc « normalement » qu’Égisthe revienne le plus vite possible (rappel : il est aux champs…)  pour que la menace soit mise à exécution.

Chrysothémis : Tu ne dis rien de la vie que tu mènes ?

Électre : Oui, elle est belle, ma vie, au point que je l’admire !

Chrysothémis : Elle pourrait l’être si tu apprenais à penser de manière adéquate (littéralement : penser bien].

Une invitation inaudible, d’où la réponse d’évitement propre à la « mauvaise foi » tragique : « Ne m’enseigne pas à être mauvaise pour mes proches. » (392 > 395)

La scène se termine par un geste d’accommodement de Chrysothémis : après la demande d’Électre et sur les conseils du Chœur, elle accepte, par piété,  de ne pas répandre sur la tombe de son père les libations que lui a confiées sa mère pour apaiser la terreur que lui a suscitée un rêve ; dans Les Choéphores, Clytemnestre rêvait d’un serpent ; ici, elle a vu son mari qu’elle a assassiné venir planter dans la maison son sceptre duquel a jailli un laurier gigantesque.

Le laurier est le symbole d’Apollon dont l’oracle a indiqué à Oreste la marche à suivre pour venger l’assassinat de son père.  Le rêve dont l’interprétation est donc claire ramène le spectateur au récit dont il connaît la fin. Ce qui importe, c’est la manière dont Sophocle va la traiter.

Le « limitarisme »

Questions du soir (France Culture – 18 h 15) avait invité (08/09/2026) Ingrid Robeyns, philosophe et économiste belgo-néerlandaise, qui propose le limitarisme, un néologisme pour  « établir démocratiquement un seuil de richesse, au-delà duquel l’accumulation d’argent n’a plus de sens, et le redistribuer ». (Page d’accueil de la chaine)

La création de ce néologisme est le signe du refus de la problématique de l’accumulation, en particulier celle de l’argent.

La cause serait donc le « trop », ce qui pose immédiatement la question du seuil : à partir de quel montant commence le « trop » ?

On peut discuter à l’infini des critères qui pourraient permettre de le déterminer puisque la question du « trop » est aussi celle du « besoin » dont on peut aussi discuter jusqu’à l’infini puisque, à part la respiration et une nourriture minimale, chaque individu éprouve des besoins différents.  

Surtout, cette idée du « trop d’argent » devient absurde quand on la met en rapport avec le moteur de l’économie capitaliste pour laquelle le trop d’argent et de l’ordre du comique.

L’argument écologique (les plus riches sont ceux qui produisent le plus de gaz à effet de serre) vient apporter la touche émotionnelle comme celui de la mise à mal de la démocratie par l’influence qu’exercent les plus riches sur les médias.

Ingrid Robyens soutient sa thèse par deux arguments de fond (cf. la page de France Culture) :

 – « Dans un certain sens, oui, le limitarisme est une idée utopique, mais ça se mélange à des idées qui nous aident à réduire les inégalités (…) et c’est la chose la plus importante »

– « Mais, au-delà des impôts, elle appelle à repenser notre rapport à l’argent et à construire « une société différente avec plus de sens », davantage fondée sur les liens humains que sur la consommation. »

Que valent ces louables intentions (elles sont celles de l’Évangile) si la question de l’équation capitaliste (être = avoir toujours plus) n’est pas posée ? Si le diagnostic du désarroi planétaire actuel (le succès de l’AfD* en Saxe-Anhalt en est un des derniers signes),  c’est-à-dire l’absence d’alternative au capitalisme, n’est pas établi ?

*Suivit une discussion entre spécialistes sur ce succès de l’extrême-droite allemande : aucun des participants ne construisit un rapport entre ce qui se passe en Allemagne, en Europe et dans le reste du monde, comme si la spécificité allemande épuisait la problématique du désarroi planétaire.  

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (5)

Le dialogue suivant entre Électre et sa sœur Chrysothémis est une illustration encore plus affirmée – le dialogue entre la mère et la fille en sera une autre – de la problématique du rejet du tragique en tant qu’expression d’une fatalité transcendante.  Elle a ceci de particulier qu’elle oppose deux conceptions constitutives de ce que la philosophie moderne appellera deux mille ans plus tard essentialisme et existentialisme. Électre est la figure de l’essentialisme – les valeurs, les principes sont de nature transcendante, ils nous préexistent – Chrysothémis celle de l’existentialisme – c’est nous, les êtres humains, qui les créons par les définitions que nous en donnons, ils sont de nature immanente.

Chrysothémis a entendu ce que disait sa sœur et elle entre sur le proskénion avec ces mots : « Quel est encore ce propos que tu tiens, ma sœur, venue devant les portes du vestibule ? Malgré tout ce temps, tu ne veux pas apprendre à ton cœur [= le siège des sentiments et des passions] qui ne raisonne pas à ne pas se réjouir de choses vides [= sans fondement] ? Ce que je sais, c’est que je souffre d’une notre situation ; de sorte que si j’en avais le pouvoir, je montrerais ce que je pense. Mais dans le malheur, il me semble bon de naviguer les voiles baissées, et non de sembler faire quelque chose qui me soit dommageable. Je voudrais que toi aussi tu fasse de même. Oui, ce qui convient* n’est pas dans ce que je dis, mais dans ce que toi tu estimes. Mais s’il me faut vivre libre, je dois obéir en tout à ceux qui ont le pouvoir. » (328 >340)

La dernière phrase a dû accrocher, sinon heurter des oreilles des spectateurs comme elle doit heurter encore certaines des nôtres. Je me souviens d’un épisode de l’émission Avec philosophie (France Culture) qui traitait des intellectuels et de l’engagement (en particulier Nizan et Sartre) où l’animatrice, par ailleurs agrégée de philosophie, s’était offusquée du choix de « libres » par Sartre dans la phrase qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive « Nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation allemande ». Pour elle, « libres » n’était pas « formidable », elle préférait « responsabilité, tourment intérieur, ça aurait été quand même, mieux, non ? ».

* le premier sens de l’adjectif dikaios est « ce qui est conforme aux convenances, au droit ». Au regard de la dernière phrase, traduire, comme le fait P. Mazon « la justice est dans ce que tu penses bien plus que dans ce que je dis »est non seulement inexacte (bien plus que introduit une nuance qui n’est pas dans le texte) mais peu cohérente en ce sens que la liberté revendiquée n’a de sens que par rapport à des convenances – et « ce que tu estimes » indique une subjectivité.

Libre (eleuthéra) est un coup de marteau donné dans le scénario du tragique qui apparaît donc comme le discours de la dépendance, de la soumission.

Électre ne comprend et ne peut pas comprendre parce que le cadre du tragique dont elle est une des figures théâtrales n’est jamais un espace de vrai dialogue mais de confrontations entre l’homme et ce qui le dépasse, et qui conduit à lutter contre des ombres pour son malheur (Œdipe Roi).

Le spectateur sait qu’il ne s’agit pas d’un fait divers, que le récit est un mythe. Peut-il pour autant laisser entrer dans son esprit ce discours qui se détache du récit-prétexte et le concerne en tant que citoyen ?

Ou alors va-t-il applaudir la réponse d’Électre, à savoir le discours habituel, celui de la mauvaise foi que tient celui ou celle qui endosse les habits de sa « fonction » à laquelle il s’identifie, en l’occurrence fille d’un père assassiné par son épouse et son amant ?

Électre oppose à sa sœur, l’argument de la filiation : en Grèce antique, le nom est toujours précisé par « fils de tel homme », jamais « fils de telle femme » et Chrysothémis est accusée de réciter une leçon que lui a apprise sa mère, donc de renoncer au statut de « fille de ».  Mais « fille de  » équivalent au « fils de » suppose un statut qui n’existe pas pour la femme que la société athénienne ignore en la renfermant dans le gynécée.

Est-ce que cette accusation ne sort pas du récit pour devenir un discours de contestation ?

Sophocle fait reprendre par Électre le « vivre » (dzèn ) de Chrysothémis par un discours pathétique en regard de la liberté revendiquée par sa sœur : « Est-ce que je ne vis pas ? Mal, oui, je sais, mais c’est suffisant pour moi. Et puis je les chagrine, de manière à procurer des honneurs au mort, s’il existe là-bas quelque plaisir.» (354 > 356)

Si Chrysothémis se sent libre, Électre vit dans et pour le malheur (« Je les chagrine » = je les embête),  pour une mission liée à la mort et  dont elle n’est même pas assurée de la pertinence.

Le choix de Sophocle est clair.

Le commentaire de P. Mazon « Eschyle, dans les Choéphores, suppose qu’Agamemnon garde, après sa mort d’ardents désirs de vengeance » (p.150) est un exemple du contournement d’une problématique par le discours savant retranché dans le récit.

AfD, Italie, France Inter

Comme pour le changement climatique, les signes du changement du comportement collectif sont multiples, du plus violent au plus insidieux, les uns et les autres indiquant de manière de plus en plus nette que nous ne vivons pas un moment de crise, mais que nous sommes apparemment – une précaution intellectuelle – installés dans un état, en ce sens qu’il n’y a plus de « bout du tunnel ».

Le succès de l’AfD dans le land de Saxe-Anhalt –région- est de l’Allemagne –  (près de 45% des voix – 06/09/2026), la longévité de Giorgia Meloni (quatre ans, un record) , le recrutement sur France Inter, pour un éditorial, du directeur-adjoint de Valeurs Actuelles (magazine condamné pour racisme et incitation à la haine, dont Pierre-Edouard Stérin est un copropriétaire) en sont trois illustrations de même nature.

Comportement collectif en ce sens qu’il ne s’agit pas de l’adhésion à une pensée construite, mais à la reconnaissance de ce qui est perçu comme le retour à la normalité, rétablie après des décennies, sinon un ou deux siècles, d’une dérive socialiste, dont le marxisme et le communisme ont été les expressions les plus radicales.

Que la directrion de Radio France embauche ce journaliste – dont le magazine « fustige régulièrement l’audiovisuel public » selon des journalistes de France Inter (cf. Le Monde du 02/09/026) – pour un éditorial, est un des signes de ce retour effectif dans ce land d’Allemagne et en Italie.

Le pluralisme qu’invoque la direction en est un autre en ce sens que l’audiovisuel public est le lieu de l’expression d’un commun, social, culturel, politique, que rejette l’idéologie d’extrême-droite et que cautionne ainsi ce recrutement,  et qu’il n’est pas le lieu de ce pluralisme dont par ailleurs Valeurs Actuelles – entre autres médias – témoigne qu’il existe bien en France.

Cette confusion est elle-même le signe de la difficulté à aborder ce dont l’audiovisuel public, comme l’école, sont les expressions partielles, à savoir le commun humain.