Le « ça » du rapporteur de la commission parlementaire

Le rapport de la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public (créée en octobre 2025) a été adopté par la majorité de la trentaine de députés de la commission : 12 pour (droite et extrême-droite, 10 contre (gauche) et 8 abstentions (Renaissance et Modem).

La manière dont ont été menées les auditions par le rapporteur de la commission – Charles Alloncle, député Union des droites pour la République, alliée du RN) – ont souvent donné lieu à des polémiques, notamment dans la mise en cause des personnes.

La question essentielle n’est pas celle de la publication mais de la désignation de ce député d’extrême-droite comme interrogateur/rapporteur.  Qui pouvait s’imaginer que l’enquête ne serait pas partisane,  à charge ?

Ne pas publier amenait aussitôt le problème-piège de la démocratie, et c’est ce qui a conduit certains députés à voter pour ou à s’abstenir.

Autrement dit, cette question (publication ou non publication) qui concerne l’effet et non la cause évacue la problématique, dont Charles Alloncle révèle la nature dans cette déclaration :  

« S’il n’y avait eu que nos deux groupes [RN et UDR], ça n’aurait pas fonctionné, donc, ce soir, c’est plutôt une belle victoire. »

Le mot important est évidemment « ça » : qu’est-ce qui n’aurait pas « fonctionné » et en quoi est-ce « une belle victoire » ?

L’élargissement de la pathologie identitaire insidieuse que représente l’existence même du RN et de son allié dans et par la sphère institutionnelle, ici l’Assemblée nationale.

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (8)

Même si cela va de soi, il n’est pas inutile de rappeler pour la lecture des deux mythes (Prométhée et les races), que le récit d’Hésiode n’est pas celui d’événements réels, mais un discours sur le réel humain : comme le dit P. Klee de la peinture, il « rend visible ».

La problématique d’Eris (discorde) est illustrée dans le récit par la décision des dieux de « cacher le moyen de vie pour les êtres humains* » (42), le jour où Prométhée a piégé Zeus – conscient du piège – qui a choisi le brillant des os entourés de la graisse du bœuf plutôt que la peau sous laquelle était dissimulée la chair. (cf. article 3). Le moyen de vie, c’est le feu, plus précisément le feu provisoire (la foudre) que Zeus décide de ne plus envoyer. Ce que va apporter Prométhée aux hommes en le trompant une nouvelle fois, ce n’est pas le feu proprement dit, mais le feu maîtrisé. Zeus punira les hommes en leur envoyant Pandora.

Ce que dit cette histoire et le rapport avec l’objet du poème seront précisés après le récit,  à partir du vers 90.

Voici le discours que Zeus adresse à Prométhée après le vol du feu : «Fils de Japet, connaissant les pensées au sujet de tout, tu te réjouis ayant dérobé le feu et ayant trompé mon esprit, un grand malheur pour toi et pour les mâles** qui vont être ; car, en échange du feu, moi je vais leur donner un mal, par lequel tous seront charmés, entourant d’affection le mal dans le fond de leur cœur. » (54>58)

* et ** : le grec emploie anthropos ( > anthropologie, misanthrope) pour désigner l’être humain en général (42) et anèr [radical andr –  > andropause,  André(e)] pour désigner le mâle (58) (<> gunè, radical gunaik : femme > gynécologie) : les dieux ont donc caché le moyen de vivre pour les êtres humains (mâles et femelles) et c’est aux hommes mâles* à venir qu’est envoyé le mal qu’ils chériront, à savoir la femme.

* anèr peut aussi être employé dans  le sens d’anthropos mais la proximité des deux noms dans ce passage invite à donner au premier le sens de « mâle ».

On trouve la même genre d’histoire dans la Genèse (BibleAncien Testament) : le 6ème jour « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » Après leur avoir ordonné de se reproduire, il crée la femme à partir d’une côte de l’homme, et l’un et l’autre sont alors nus sans éprouver de honte. C’est à partir de la transgression de l’interdit  (manger le fruit de l’arbre de la connaissance) initiée par la femme séduite par le serpent que tout bascule.

Ces deux récits (Hésiode et Bible) ont pour objet la question de la sexualité humaine, du désir spécifique qui distingue l’être humain de l’animal, d’où l’apparente incohérence chronologique : homme/femme confondus avant le désir sexuel pour la seule reproduction « animale », distincts quand il se manifeste dans le cadre de la connaissance.

Dans le poème d’Hésiode comme dans la Genèse  (les deux textes sont écrits à la même époque), la femme (en tant que désir sexuel)  est le mal par lequel s’expliquent les difficultés de la vie.

Près de trois siècles plus tard, Eschyle reprendra le mythe de Prométhée dans une trilogie dont n’est conservée que la première pièce, Prométhée enchaîné.

La tragédie qui se déroule chez les dieux commence par un dialogue entre Kratos (Pouvoir) et Héphaïstos (le dieu forgeron, dit le « boiteux ») au cours duquel il s’adresse à Prométhée qu’il doit enchaîner à un rocher : « Voici le fruit que tu as recueilli de ton amour des hommes ; car en tant que dieu que ne fait pas trembler le ressentiment des dieux, tu as fait cadeau aux hommes d’une estime d’eux-mêmes au-delà du droit [ qui régit le rapport immortels-mortels.] »(28,29,30)

Eschyle va en préciser le contenu dans un dialogue entre le Coryphée (chef du chœur) et Prométhée qui lui a révélé (232,233) s’être opposé à Zeus qui voulait anéantir les hommes pour créer une race nouvelle :

Prométhée :  J’ai fait en sorte que les mortels s’abstiennent de prévoir un destin funeste.

Le Coryphée : Quel type de remède as-tu trouvé contre ce mal ?

Prométhée :  J’ai établi chez eux les espoirs obscurs.

Le Coryphée : C’est un grand service que tu as rendu aux mortels.

Prométhée : Et je leur ai fait présent du feu.  (248,252)

Même si Hésiode ne développe pas le mythe comme Eschyle (« le feu permettra d’apprendre de nombreuses techniques » 254), Prométhée est la figure de l’homme dans son double rapport de maîtrise du monde et de sa propre destinée.

– Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (7)

L’adresse à Zeus se termine par ces deux vers :

« Écoute, voyant et entendant, mets en droite ligne les arrêts [rendus par le tribunal] avec justice, toi ; moi, je vais raconter à Persès [son frère]  des vérités. » (9,10)

D’un côté le domaine judiciaire qui lui échappe (il a déjà perdu un procès), de l’autre celui du réel qu’il va « raconter » (muthein > mythe) dans deux récits de nature apparemment différente : d’abord, le mythe de Prométhée et celui des races, puis ce qui a l’apparence d’un mode d’emploi du temps pour le paysan.

Il est important d’avoir en mémoire la particularité que je signale dans le bilan de la Théogonie (article 5), à savoir une distinction de deux réalités, celle des dieux (le conte) et des hommes (le réel).

Il va commencer par développer le mythe de Prométhée qu’il a ébauché  dans la Théogonie, après un préambule qui reprend la distinction.

Cette fois à partir de la notion qu’incarne Eris dont il a indiqué dans la Théogonie (226…)qu’elle était un des nombreux enfants de Nux (Nuit). Eris (« odieuse, au souffle puissant » ) est la discorde, donc ce qui empêche l’harmonie entre les hommes.

Ici, il distingue deux Eris, et de manière singulière :

l’une, « fait croître la guerre, le mal et la lutte, pernicieuse, certes aucun mortel ne l’aime, mais par nécessité relativement au désir des immortels, ils honorent cette Eris redoutable. » (14>16) – elle possède donc les caractéristiques négatives de celle de la Théogonie.

– « la seconde, plus âgée, Nuit obscure la produisit, et le Kronide (Zeus) assis sur un trône élevé, habitant dans l’éther, la plaça dans les racines de la terre [utilisé sans majuscule, le nom désigne donc la terre matérielle]  et elle est de beaucoup plus précieuse aux hommes (…) »  –  si elle est l’Eris de la généalogie décrite dans la Théogonie, elle en diffère par un effet positif [l’utilisation du comparatif (« de beaucoup plus précieuse ») signifie que l’autre, la cadette, n’est donc pas complètement négative] –   « (…) elle excite à l’activité même l’homme aux bras indolents. » (17>20).  

Cette Eris aînée, qui via l’envie et la jalousie, produit l’émulation « est bonne pour les mortels » (24)  

Donc d’un côté, la discorde d’origine divine produit la guerre, de l’autre, la discorde humaine (elle est au fin fond de la terre, autant dire qu’elle est inhérente à l’existence des hommes) est source de l’activité, du travail.

Les auditeurs qui écoutaient étaient donc renvoyés au questionnement d’une double réalité qu’ils connaissaient bien.

Hésiode leur indiquait une double nature originelle, dont il ne cachait pas qu’elle était née de ce que lui suggérait son différend avec Persée qu’il exhorte à ne pas céder à la première Eris : « Déjà, quand nous avons partagé l’héritage, t’étant emparé vivement de beaucoup de choses, tu en as emporté une grande quantité en flattant les rois avides de présents qui sont sur le point de juger ce procès (…)  –  avec ce commentaire philosophique à leur propos – «  ( …)  Des enfants, qui ne savent pas combien une moitié vaut plus qu’un tout, ni combien il y a de profit dans la mauve et l’asphodèle ! » (37>41)

Une philosophie par défaut, de compensation, ou alors une pensée vraie ?

Le mythe de Prométhée et celui des races fourniront la réponse.

– Hésiode : Théogonie  – Les Travaux et les Jours (6)

Le poème commence lui aussi par une adresse aux Muses : « Dites Zeus, célébrez votre père, par lequel les hommes mortels sont dits ou non-dits, connus ou inconnus par la volonté du grand Zeus. »  (2,3)

Au début de la Théogonie, il avait précisé  : « Ce sont elles qui un jour ont enseigné à Hésiode un beau chant alors qu’il faisait paître ses agneaux au pied du divin Hélicon » (22,23) et indiqué les premiers mots qu’elles lui adressèrent : « Bergers qui demeurez dans les champs, vils maux, seulement ventres [qui n’êtes que ventres], nous savons dire beaucoup de choses fausses semblables aux choses vraies, mais nous savons, quand nous le voulons, chanter des choses vraies. » (26>28), en précisant que celle qui l’emportait sur toutes les autres était Kalliopè (Calliope) – muse de la poésie épique et de l’éloquence – qui « accompagne les rois vénérables [ = ceux qui gouvernent les cités et rendent la justice] » (80)

L’auditeur était donc prévenu : tout est affaire de parole et la parole peut tout aussi bien être l’expression de la vérité que du mensonge qui a l’apparence de la vérité.

Alors, qu’est-ce que le vrai et le faux si la parole présente les mêmes formes pour l’un et l’autre et si c’est elle qui fait vivre (cf. « Dites Zeus ») ?

Tel est le questionnement adressé à son auditeur par Hésiode. Il est en conflit avec son frère Persès et les rois-juges de Thespies (dont dépend son village d’Ascra), donc accompagnés par Kalliopè, ont tranché en faveur de son frère qui le menace d’un autre procès.

Kalliopè l’accompagne, lui aussi, lui, Hésiode, le poète. S’il est un berger, il se distingue donc des autres – les vils maux –  en n’étant pas que « ventre ».

Des deux paroles, celle des rois-juges, et la sienne, laquelle dit vrai, laquelle dit faux ?

« Dites Zeus*».

Est-ce que son invocation par l’intermédiaire des Muses – et pas seulement Kalliopè – n’est pas une manière de signifier à l’auditeur que telle est la prérogative du poète, de lui seul, et donc que sa parole qui va chanter Les Travaux et les Jours dit la vérité ?

*Il en illustre ainsi la puissance déjà évoquée (2,3)  « Car sans peine il rend puissant, mais aussi sans peine il tourmente le puissant, facilement il amoindrit le brillant, il exalte l’humble, sans peine il redresse le tortueux, il dessèche le fier, Zeus qui résonne au haut du ciel, qui habite les demeures le plus élevées. » (5>8)

Est-ce ce texte qui a inspiré ce passage du Magnificat que chante Marie découvrant qu’elle est enceinte du fis de Dieu (Évangile de Luc – écrit plus de 600 ans plus tard) : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humblesIl comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »  ?

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours : premier bilan (5)

Avant d’aborder Les Travaux et les Jours.

Hésiode propose avec sa Théogonie un récit qu’il montre comme on montre un objet – distinct du sujet (= lui, l’auditeur) –,  en ce sens qu’il commence par ne pas situer l’origine du monde (hommes et dieux) dans le champ de la transcendance religieuse [Khaos, d’où viennent Érèbe (ténèbres) et Nux (nuit) n’est pas un dieu] et qu’il termine avec le signe de la main qu’on adresse à celui ou celle qui part ou dont on s’éloigne, un « Salut, portez-vous bien ! » adressé à « ceux qui ont des demeures* olympiennes (*dôma indique aussi la famille), ainsi mis sur le même plan que les éléments géographiques dont ils sont donc distincts, alors que les divinités du panthéon grec les constituent ou en sont les figures.

Il y a là quelque chose de problématique en ce sens que, la société à laquelle Hésiode chante son récit étant tout entière enveloppée par la religion, il n’existe pas d’espace de distanciation équivalent à ce que nous appelons « laïque ».  Il dit en quelque sorte : je vous présente une généalogie des dieux à l’intérieur d’un espace en-dehors duquel ils n’existent pas. Ce qui revient à poser la question de la nature du monde existant en-dehors de la sphère du récit Théogonie, autrement dit la nature de Khaos.

Ceux qui écoutent le poète-chanteur ne sont pas des ectoplasmes ni des êtres  en gestation, mais des êtres vivants qui se lèvent, travaillent, cuisinent, mangent, copulent, ont des enfants, des êtres qui savent qu’ils mourront, qui participent aux rituels et aux fêtes d’une religion qui enveloppe tout, et qui perçoivent donc derrière le récit un discours qui a la forme d’un questionnement : si  les dieux ne sont pas au début, s’ils s’en vont quand s’achève le conte, s’ils sont là-haut dans leurs maisons de l’Olympe, si la terre, les îles (cf. la géographie de la Grèce) et les fleuves ont leur existence propre, alors, le monde, la vie, c’est quoi ?

La réponse se trouve dans Les Travaux et les Jours.

Le conflit entre Léon XIV et Donald Trump

Le Pape et le Président des USA croient au même Dieu et affichent les mêmes contradictions quant à un essentiel du discours christique [cf. les Évangiles et les Actes de ApôtresNouveau Testament de la Bible], le rejet de l’argent : D. Trump est un homme d’affaires qui utilise le pouvoir d’abord pour s’enrichir et le pape dirige une institution (l’Église catholique) dont les structures matérielles et financières participent du système capitaliste dont les États-Unis sont l’expression la plus remarquable.

Les déclarations du pape (faites dans le cadre de son voyage en Afrique) ont ceci de particulier qu’elles sont à la fois dirigées contre D. Trump  [« Je n’ai aucune crainte ni de l’administration Trump ni de proclamer haut et fort le message de l’Evangile – ce que je crois être ma mission ici-bas (…)  Assez de l’idolâtrie de soi et de l’argent ! Assez de l’étalage de puissance ! Assez de la guerre ! La véritable force se manifeste dans le service de la vie. » ] et, apparemment, contre le capitalisme :  « Nous voyons désormais partout dans le monde comment [la logique d’exploitation] alimente un modèle de développement qui discrimine et exclut, mais qui prétend encore s’imposer comme le seul possible. »

La certitude du Pape, c’est lui-même en tant qu’autorité d’une croyance-certitude (« le message de l’Évangile »). Or cette autorité est remise en cause par le développement d’une croyance-certitude de mêmes références, mais qui s’exprime dans des structures (« églises évangéliques ») qui ont permis l’élection de D. Trump qu’elle soutiennent, qui sont extérieures à l’institution catholique et qui prennent de plus en plus d’importance non seulement aux USA mais en Europe. Pour l’institution catholique, le danger n’est pas l’athéisme qui se construit dans une sphère autre et qui permet un rassemblement des forces divines contre lui,  mais ce qu’elle a appelé l’hérésie, autrement dit le choix (sens du grec airesis) d’un dogme différent qui conduit à la création d’une institution concurrente.

Trump étant l’emblème de cet évangélisme en pleine croissance, Léon XIV oriente son attaque non sur l’angle dogmatique désormais fermé, mais sur le pouvoir conquérant associé à l’argent. Ce qui revient à mettre en cause le capitalisme.

Seulement, attaquer le capitalisme c’est attaquer la stratégie de contournement de la mort via l’accumulation (substitut d’immortalité fantasmée), que la foi chrétienne contourne par celle du paradis de compensation (les pauvres ici-bas seront les riches dans le Royaume des Cieux) via la résurrection à laquelle croient de moins en moins de chrétiens.

Le pape tente de se sortir de l’impasse de la stratégie inopérante en dénonçant ce qu’il croit présenter comme une nouveauté du capitalisme « nous voyons désormais partout dans le monde… » sans bien peut-être se rendre compte que  « désormais » signifie aussi, et malgré lui « nous voyons désormais ce que nous n’avons pas voulu ou pu voir jusqu’ici », ce qui le conduit à laisser entendre qu’est souhaitable un autre modèle que le «  modèle de développement qui discrimine et exclut, mais qui prétend encore s’imposer comme le seul possible. »

Il ne précise évidemment pas quel autre modèle alternatif serait possible.

D. Trump qui n’est pas très loin de se prendre pour Dieu va peut-être l’accuser d’être le diable, ou alors communiste.

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (4)

Aidé par les Hécatoncheires [= cent (hécatombe) bras, mains (chirurgie, chiromancie], trois Géants –  « bons » enfants de Gaia et Ouranos –  (Gyès  = la partie de la charrue à laquelle est fixée le soc, Cottos = le nom d’un poisson à grosse tête  et Briaré = fort)), Zeus a chassé du ciel les Titans –  « mauvais « enfants de Gaia et Ouranos –  désormais enfermés dans une jarre au fin fond des Enfers, au lieu appelé Tartare qu’Hésiode situe de la manière suivante – je traduis au plus près pour rendre compte de ce qu’entendaient ses auditeurs : « Pendant neuf nuits et neuf jours une enclume d’airain tombant du ciel, le dixième jour atteindrait la terre ; de même,  pendant neuf nuits et neuf jours une enclume d’airain tombant de la terre, le dixième jour atteindrait le Tartare.»  Autrement dit, le poids d’un connu tangible rassurant par sa densité pour signifier la distance inimaginable d’un inconnaissable effrayant par son immatérialité.

Ce lieu de terreur est l’objet d’ajouts importants (auteurs inconnus) au texte d’Hésiode, un problème qui n’en est un que si – pour ce qui concerne le récit –   on considère déterminante la seule personne de l’auteur. Comme il s’agit non d’histoire mais d’une histoire, autrement dit d’un conte censé construire une architecture appropriée aux croyances, il importe finalement peu que d’autres aient ajouté telle ou telle précision, dans la mesure où ces ajouts ne touchent pas au discours : ils fournissent des éléments de fantasmes à l’effroi associé à la mort, à savoir ce qui constitue les Enfers : Ténèbres, Nuit, Hadès, Perséphone, le chien terrible qui interdit toute sortie, Styx, le fleuve qui remonte vers sa source..  

Un de ces ajouts concerne un dernier enfant de Gaia que Zeus doit encore affronter avant de coucher successivement avec six déesses et d’épouser la septième  : il s’agit de Typhôeus, ou Typhon, père des vents dévastateurs, que nous avons adopté pour décrire un phénomène atmosphérique extrême.

Autrement dit, ce qui, naturellement, met en danger la vie des hommes vient des deux puissances premières (Gaia et Ouranos, l’une tangible, l’une et l’autre visibles) émettrices de puissantes forces opposées, également visibles par leurs effets (Titans <> Hécatoncheires = les amas de rochers – Typhon ). Celle qui est au-dessus sera le réceptacle des dieux du ciel, celle qui est au-dessous celui, profondément enfoui, des dieux de la mort.  

Avant de raconter la procréation de Zeus, Hésiode explique ainsi la stabilité du monde : « Et donc, après que les dieux bienheureux eurent achevé leur combat fatigant, qu’ils eurent résolu par la force le conflit d’autorité avec les Titans, alors, ils pressèrent de devenir roi et d’être maître des immortels, sur les conseils avisés de Gaia, l’Olympien Zeus qui voit au loin ; et celui-ci leur partagea les charges (= postes)» (881>885)   –  la précision « sur les conseils avisés de Gaia » qui n’est pas indispensable au récit rappelle aux auditeurs l’importance de la puissance première avec laquelle les hommes ont un contact physique et dont ils tirent leur subsistance.

Zeus va prendre ensuite comme « compagne de couche » ou « emmener dans son lit » [le traducteur d’EBL, celui qui a traduit, parfois trahit, Œdipe Roi de Sophocle, lui fait « épouser » ou « aimer » les six déesses sans doute pour ne pas choquer son lecteur de 1928] six déesses, personnifications des caractéristiques de l’être humain et de la vie humaine, avant d’épouser la septième (886>923)

– Mètis, (fille d’Océan et Téthys, fille d’Ouranos et Gaia) déesse de la « prudence » (dans le sens de sagesse, mesure) que, sur les conseils de Gaia et Ouranos, Zeus avale au moment où elle va donner naissance à Tritogeneia, épithète d’Athéna qu’Hésiode ne nomme pas ainsi– elle sortira armée de la tête de Zeus (= puissance de l’esprit et du corps).

– Thémis (fille d’Ouranos et Gaia), déesse de la justice qui préside à l’ordre établi, mère des Heures, de l’Ordre, de la Justice, de la Paix et des trois Moires (Parques) Clotho (la fileuse), Lachésis (qui tire au sort) et Atropos (l’inflexible) personnifiant le cours de la vie interrompu par la mort.

– Eurynomé (fille d’Océan et Téthys, comme Métis) mères des Charites (Grâces), personnification du charme et de la beauté

– Dèmèter (Cérès), qui fait pousser sur la terre pendant la moitié de l’année quand sa fille Perséphone (Coré) est auprès d’elle et s’interrompt pendant l’autre moitié quand elle est avec Hadès (dieu des Enfers) qui l’a enlevée avec l’accord de Zeus.

– Mnémosunè (Mnémosyne), mère des 9 Muses « aux bandeaux d’or auxquels plaisent les festins et le charme du chant. » (916,917)

– Lèto (Latone), fille du Titan Cœos et de la Titanide Phœbè, mère d’Apollon (ce qui est solaire) et Artémis (vierge, et chasseresse redoutable pour ceux qui ne respectent pas ce qu’elle personnifie).

– Hèra, enfin, qui est l’épouse : elle est fille de Cronos et de Rhéa tous deux enfants de Gaia et Ouranos et aussi géniteurs de Zeus qui épouse donc sa sœur. Du couple Zeus-Hèra naissent Hèbè (la jeunesse), Arès (la guerre) et Eileithyia, la déesse de l’accouchement.

L’essentiel est donc en place, constitué par l’imbrication créatrice des forces premières qui ne sont pas chargées de significations incestueuses parce qu’elles se situent en amont de la sphère des références humaines qui vont prendre effet après, c’est-à-dire au moment où Zeus devenu époux, va jeter des yeux d’adultère masculin sur des supposées mortelles, donc susciter la jalousie d’Hèra, épouse trompée.

Hésiode conclut sa Théogonie par « Salut à vous qui avez vos demeures sur l’Olympe, aux îles et aux terres fermes et à la haute mer salée à l’intérieur. »(964)

Est-ce que l’auditeur du 7ème siècle se disait que si l’aède n’employait plus le nom « dieux », c’était pour l’inviter à réaliser que ce qu’il avait chanté n’était qu’un conte ?

Les ajouts incomplets qui suivent cet étrange salut racontent les relations amoureuses d’Immortelles avec des mortels qui ont produit des « enfants tout à fait semblables aux dieux. » (968)

Nous retrouverons Hésiode avec Les Travaux et les Jours.

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (3)

L’oreille qui écoute le récit d’un mythe n’est pas tout à fait celle qui écoute un conte en ce sens que le mythe mettant en jeu des puissances divines, le merveilleux raconté est d’ordre transcendantal, donc possiblement vrai dans le champ du croire qui ne demande que ça. Si les bottes de sept lieues n’existent pas en-dehors du conte, le dieu pourrait bien exister « pour de vrai » quelque part là-haut. Les religions sont là pour en témoigner.

Hésiode raconte comment le monde s’est construit et structuré dans toutes les dimensions et les espaces envisageables en mettant des noms propres sur des réalités physiques et psychiques qu’expérimente son auditeur dans sa vie pratique, son imagination et tout ce qui en découle de rêves et de fantasmes. S’il voit l’éclair et entend le tonnerre, il ne voit pas ce qu’il se passe sous la surface de l’eau ni sous la terre.  S’il a plutôt conscience de ses sentiments, de ses goûts, il ne sait pas toujours très bien identifier ce que sont ses peurs, ses angoisses, sans parler des contradictions qu’il perçoit chez les autres et chez lui. Les noms que chante Hésiode apportent une réponse. Il y a des dieux lumineux, sympathiques, d’autres sombres, redoutables, et la société invente des rituels censés permettre les meilleurs rapports possibles avec les uns et les autres.

La maîtrise du feu est une question majeure puisqu’il est l’attribut redoutable de la divinité devenue primordiale : Zeus dispose du feu essentiel, la foudre, grâce à laquelle il finit par l’emporter sur les Titans (divinités nées de l’union entre Gaia-Terre et Ouranos-Ciel) dont Cronos, son père.

Comment l’homme a-t-il pu disposer de cet attribut divin par excellence ?

En 2026, nous ne savons toujours pas comment il est parvenu à le maîtriser, alors qu’Hésiode, lui, le sait.

Comme personne ne peut imaginer que Zeus partage le feu qui constitue sa puissance, Hésiode imagine une force qui puisse le lui dérober, non bien sûr par une puissance physique, mais par l’ingéniosité.

Hésiode la fait naître de la relation entre la nymphe océanide Klyménè et le Titan Iapetos (Japet) qui a choisi le camp de Zeus contre ses frères et sœurs dans la lutte qui les oppose pour le pouvoir, une force qu’il personnifie par le nom Prométhée qu’il qualifiera de « fertile en expédients » (521). Prométhée a un frère aîné, Atlas, qui a choisi le mauvais camp et que Zeus punit en lui faisant porter le ciel sur ses épaules, Ménoetios, lui aussi hostile, qu’Hésiode qualifie de « très glorieux », puis de « fougueux » avant de préciser que Zeus l’a envoyé au fond de l’Érèbe (= le fin fond ténébreux des Enfers) à cause de « son orgueil démesuré et de sa force excessive »,  enfin Épiméthée (514).

Donc quatre frères dont les trois premiers sont des opposants, et les plus intéressants ceux dont les noms indiquent des dispositions opposées : Prométhée (de pro = avant / manthanein = comprendre)  est celui qui pense avant – prévoyant – Epiméthée (epi = après) celui qui pense après – trop tard.

Hésiode raconte pour commencer que Zeus a fait attacher Prométhée à une colonne, puis a envoyé un aigle qui lui dévore le foie, un foie immortel qui se reconstitue pendant la nuit, avant de le faire libérer par Héraclès dont la gloire lui importe plus que son ressentiment contre Prométhée.

Le poète explique ensuite en flash-back la chronologie des événements : « C’était quand s’opérait la séparation des dieux et les hommes mortels, à Mèkônè (actuellement Sicyone, près du golfe de Corinthe) »(535) Je n’insiste pas sur l’importance de la précision locale (cf. article précédent).

Avant de révéler que le crime de Prométhée est le vol du feu divin, il en fournit la justification. Si l’homme a besoin de feu, c’est pour faire cuire la viande qu’il mange. Et pourquoi mange-t-il de la viande ? Toujours grâce à Prométhée « qui médite des ruses » (550)  :  donc à Mèkônè,  il tue un bœuf, dispose d’un côté les os qu’il enduit de la graisse de l’animal, de l’autre la viande qu’il recouvre de sa peau et demande alors à Zeus de choisir son tas, l’autre devant revenir aux hommes.

Hésiode explique alors que Zeus a reconnu la ruse (la tentation du brillant), mais, précise-t-il, « dans son cœur il prévoyait le malheur pour les mortels humains et c’est ce qui allait s’accomplir. » (551,552)

Le dieu choisit donc le brillant de la graisse, découvre dessous les os nus (c’est, glisse Hésiode, pour cette raison que les hommes brûlent les os pour les dieux) et, pour se venger de la ruse – qu’il a pourtant éventée – , décide de ne plus envoyer le feu du ciel, donc de rendre impossible la consommation de la viande. Ce que comprennent très bien les auditeurs qui n’ont pas l’habitude de manger la viande crue.

C’est ce qui rend nécessaire le vol du feu : Prométhée vole « la lumière éclatante, qui observe au loin, du feu infatigable [qu’il dissimule] au creux d’une férule [une plante à la tige creuse]. » (566)  

Pour le punir, Zeus fait fabriquer par Héphaïstos (dieu boiteux forgeron) le « mal beau à la place du bon » (585) que va parer Athéna (fille de Zeus)  à savoir un « objet d’étonnement pour les dieux immortels et les hommes mortels »(588).

De cette créature construite par les dieux et qu’Hésiode ne nomme pas – dans les Travaux et les Jours elle sera Pandore –  « sont nées la race pernicieuse et les tribus de femmes, grand fléau qui habitent avec les hommes (mâles) mortels, s’accommodant non de la funeste pauvreté mais de la satiété. » (542, 543)

Difficile de voir dans ce descriptif autre chose que l’archétype de la misogynie qui nourrit encore le discours des hommes.

J’y reviendrai à propos des Travaux et des Jours.

Projet de loi Yadan

Caroline Yadan est députée (apparentée Ensemble pour la République) des Français établis hors de France. Très investie dans la défense d’Israël, elle est à l’origine d’un projet de loi visant lutter contre l’antisémitisme.

La raison majeure qui a conduit à son abandon, la veille du jour où il devait être discuté à l’Assemblée, est qu’il est un texte partisan. Une pétition contre lui réunissant en quelques jours plus de 700 000 signatures a dû peser dans la décision.

Deux extraits du préambule, significatifs de l’aspect partisan :

1 – première phrase : « Depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, la France fait face, comme de nombreux pays occidentaux, à une insupportable recrudescence de l’antisémitisme. »

2 – 11ème paragraphe : « S’il appartient à chacun d’avoir une opinion sur la politique menée par un État, rien ne saurait justifier sa négation, un appel à sa disparition ou à son anéantissement. Si chacun est libre de ses opinions politiques à l’égard du gouvernement israélien, rien ne saurait justifier un appel à la destruction d’Israël. »

1 – Le 7 octobre est présenté comme un début, ce que confirme la suite du texte qui ne mentionne jamais le processus du conflit. L’accent sur la recrudescence a pour objet de mobiliser une attention émotionnelle en la déconnectant de l’essentiel.

Le procédé est bien connu qui consiste à faire d’une conséquence une cause – ici, par exemple, dans le registre de l’humour (noir) : . « Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. » (Montesquieu – De l’esclavage des nègresL’esprit des Lois – XV, 5 – 1748) : l’attention est sollicitée sur « ont dû (…) tant de terres »  (= Vous vous rendez compte ! Mettez-vous à leur place !) et non sur l’apposition (ayant exterminé) qui rappelle l’essentiel.

Le 7 octobre, faut-il le répéter, est un épisode du conflit de 80 ans dont l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un Israélien est un élément majeur.

2 – Le droit à l’existence d’Israël et les peines proposées (dans l’article) contre ceux qui le nieraient renvoient forcément à la négation par Israël du droit à l’existence d’un État palestinien.

La dimension partisane est là qui « oublie » les conditions dictatoriales imposées par le gouvernent israélien aux Palestiniens, le blocus de Gaza depuis 2006, la colonisation criminelle de Cisjordanie, la destruction systématique à Gaza des lieux d’habitation et de la culture palestinienne.  

Le retrait du texte n’est qu’une manœuvre politicienne.

La politique commencera avec la critique de l’emploi inapproprié du nom  « terrorisme » pour ce qui est d’un autre ordre (ici et ailleurs), et dans le cadre d’une analyse globale du conflit.

Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (2)

Hésiode avait un talent d’aède reconnu : il remporta le prix d’un concours à Chalcis dans l’île d’Eubée, en face de la Béotie où il vivait, et la ville béotienne d’Orchomène avait déposé ses cendres dans un tombeau au centre de la cité.

Est-ce que ceux qui l’écoutèrent chanter sa Théogonie croyaient ce qu’elle racontait ?

J’ouvre une problématique qui a des allures d’impossible en ce sens qu’à cette époque le débat sur l’existence ou la non-existence des dieux n’existe pas et qu’Hésiode ne fait pas de confidences.

Alors, comment savoir non seulement si les auditeurs croyaient à ces histoires de dieux et de héros, mais ce qu’ils en acceptaient et en rejetaient  ?

Dans la conclusion de son essai « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » (Seuil – 1983) Paul Veyne (1930-2022) pose cette question  : « Faut-il s’écrier que la condition humaine est tragique et malheureuse, si les hommes n’ont pas le droit de croire à ce qu’ils font et s’ils sont condamnés à se voir eux-mêmes avec les yeux avec lesquels ils voient leurs ancêtres qui ont cru à Jupiter ou à Hercule ? » à laquelle il répond  « Ce malheur n’existe pas, il est en papier, c’est un thème rhétorique. (…)  À la seule lecture du titre, quiconque a la moindre culture historique aura répondu d’avance : « Mais bien sûr qu’ils y croyaient, à leurs mythes ! » (137-138)

Reste à définir ce que recouvre « croire » selon la nature de l’objet.

Ce qui différencie la croyance en Dieu (quel qu’en soit le nom) et la croyance aux dieux, c’est la question du commencement, de l’origine et ce qu’on appelle la révélation. Autrement dit, Zeus n’est pas créateur du monde et ne communique pas directement avec l’individu, il est là, avec tous les autres, pour installer une architecture.

Croire aux dieux, c’est croire que (ils existent), un acte d’abord intellectuel, alors que croire en Dieu c’est, par un acte de foi qui engage l’Être, se donner à Dieu.

Quand Hésiode raconte que Cronos coupe les bourses de son père Ouranos avec une serpe fabriquée par Gaia, ses auditeurs qui expérimentent Ouranos (ils lèvent les yeux) et Gaia (ils regardent leurs pieds) savent que ce n’est pas le réel. Ils le savent, mais en écoutant chanter Hésiode, ils y croient comme l’enfant à qui l’on raconte une histoire croit ce qu’on lui raconte tout en sachant que ce n’est pas vrai.

Le vrai dans le cadre de l’histoire racontée – où qu’elle le soit –  implique la question du besoin de l’histoire qui implique le besoin d’une réalité autre, le transport dans cette réalité par un récit d’une nature autre que le discours de la rationalité, qui implique en amont une insatisfaction, avec, au bout du conte,  la question existentielle propre à l’être humain.

Parmi les ingrédients, le nombre et les noms, la précision des lieux.

Hésiode cite plus d’une centaine de noms dont, par exemple, les cinquante Néréides. Il chante leurs noms qu’il agrémente pour certaines de séduisants qualificatifs : aux bras de rose, gracieuse, jolie, aux jolies chevilles… Ces nymphes de la mer, filles de Nérée, dieu de la mer paisible et de Doris autre divinité marine, sont des personnifications de ce que peut suggérer dans l’imaginaire la complexité de la mer.  

Pour les récits des dieux et de Dieu, les noms et le nombre sont importants parce qu’ils sont les critères du réel/vrai  (cf. l’arbre généalogique paternel de Jésus, la litanie des saints), comme aussi la précision des lieux : pour échapper à la voracité de Cronos qui dévore ses enfants, Zeus est caché par Gaia en Crète, sur le mont Dictos, dans un antre situé sur les flancs du mont Aigaios dans un bois épais (481-484). Sophocle situe le carrefour où Œdipe tue Laïos.  Les personnes et les lieux que fréquente Jésus sont toujours précisément nommés.

Dans l’introduction de son essai, Paul Veyne écrit : « Au lieu de parler de croyances on devrait bel et bien parler de vérités. Et (…) les vérités [sont] elles-mêmes des imaginations. » (11)

Relativement aux dieux, Platon utilises dans l’Apologie le verbe nomizein (tenir en usage) et non eidenai (savoir). Il s’agit non de foi mais de religion.

De même, les catholiques récitent un credo (je crois) et non un scio (je sais) alors que leur foi est pour eux une certitude dont il est nécessaire de faire une religion.

Il n’y a pas de contradiction en ce sens que le rapport aux dieux ou à Dieu concerne essentiellement le rapport à un réel qui, dans les représentations traditionnelles, est d’une nature autre que le réel expérimenté – d’où le récit, lui aussi d’une nature autre –, c’est-à-dire le réel de la mort dont Socrate nous rappelle à quelle alternative elle conduit.

Le Grec qui entendait le chant de la Théogonie entendait le chant d’un monde où l’affrontement de forces antagonistes qui le dépassaient (Titans, Géants, Cent-Bras, Cyclopes) avait produit une structure habitable pour l’homme, vivant désormais au milieu et sous le regard de divinités dont le niveau de puissance était supérieur au sien mais qui se comportaient finalement comme lui.

S’il croyait qu’existaient des dieux, s’il participait aux divers cultes que leur rendait la cité, croyait-il pour autant aux histoires que racontait Hésiode ?

Comme il n’y a pas de différence essentielle entre lui et nous, nous pouvons imaginer la réponse en considérant le rapport que nous construisons avec les histoires qui nous sont racontées aujourd’hui.

Avant Les Travaux et les Jours, un prochain article sur Prométhée et la descendance de Zeus.